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Full text of "Annual report of the commissioners of the District of Columbia"

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LE 


CO RRESPONDANT 


PARIS. — IMP. SIMUN RAGON ET COMP., NUE WERFURTH, 1. 





LE 


CORRESPONDANT 


RECUEIL PERIODIOUE 





RELIGION — PHILOSOPHIE — POLITIQUE 
— SCIENCES — 
LITTERATURE — BEAUX-ARTS 


TOME QUATRE-VINGT-SEIZIEME 
DE LA COLLECTION 


S@OUVELLE SERIE. — TOME SOIXANTIEME 


PARIS 
CHARLES DOUNIOL ET C™, LIBRAIRES-EDITEURS 


29, RUE DE TOURNON, 29 


1874 


LE 


COR RESPONDANT 


AUGUSTIN COCHIN 


XII 


ELECTIONS DE 1871. — PREFECTURE DE VERSAILLES. 
MORT DE M. COCHIN. 


Les préliminaires de la paix furent accompagnés de la convocation, 
a bref délai, d’une Assemblée constiluante qui stipulat régulic- 
rement et légalement au nom de Ia France. Ces élections générales 
furent fixées au 8 février, et Puris dut concourir 4 ce scrutin avant 
d'éire rentré en compléte communication avec le reste de la France. 
Cest dans le bouillonnement de ses propres passions et dans 
lignorance des sentiments généraux du pays qu’il improvisa ses 
listes. C’est sous le nom de république que Paris avait combattu et 
souffert, c’est sous le nom de république qu'il crut devoir signer et 
consolider la paix. Les hommes politiques qui, en petit nombre, 
élaient demeurés a Paris durant le siége, entrérent presque tous dans 
cetle voie, et & leur téle on distingua M. Dufaure et M. Vitet, qui, de 
vieille date, exercaient leur influence sur l’esprit de M. Cochin. Ils 
linscrivirent sur la liste ou ils écrivirent eux-mémes leur propre nom, 
a colé de républicains plus anciens, mais qui prétendaient tous alors 


‘Voir le Correspondant des 10 et 25 février, 10 et 25 mars, 10 et 25 avril, 
10 et 25 mai, 10 et 25 juin 1874. 
a. sie. T. 1x (XCVI° DE La cottgcr,). 1° uv. 10 Jemver 1874. { 


6 ; AUGUSTIN COCHIN. 


donner des gages a la république conservatrice. M. Cochin, tous 
ceux qui prirent part aux discussions de cette époque en rendent 
témoignage, résista énergiquement a l'adjonction d’un certain nom- 
bre de noms qui devaient se trouver 4 célé du sien; mais i! ne vou- 
lut point donner le signal d'une scission dans des circonstances a la 
fois si périlleuses et si délicates; el, sans se faire aucune illusion sur 
les chances qui lVatlendaient, il crut et voulut faire un acte de pa- 
triolique abnégation. Ce mouvement électoral, comme on pouvait 
ais¢ment le prévoir, ne fut 4 Paris que le prélude d'un mouvement 
plus révolutionnaire et en contradiction avec le mouvement général 
de nos provinces. 

Profilant de l’accablement des uns, de l'exallation des autres, du 
mécompte et du mécontentement de tous, la démagogie, sous l’ceil 
méme des Prussiens, et probablcment avec leur secréte connivence, 
reprit le fil des tentalives ajournées plutét qu’avortées durant le 
si¢ge. M. Cochin, que rien ne pouvail désintéresser ni détacher de 
Paris, suivait avec anxicté les symptomes de agitation croissante. 
Il se retrouvait & son poste de garde national le 17 mars, quand on 
voulut reprendre aux habitants de Belleville les canons qui étaient 
restés entre leurs mains. Ce jour méme, i] écrivait 4 son beau- 
pére: 

Samedi, 17 mars 1871. 


« Le rappel a battu de bonne heure ce matin, et nous sommes 
sous les armes. On a repris les canons de Belleville et occupé le 
quartier des butles Chaumont; mats, par malheur, une brigade en- 
voyée 4 Charonne a tourné la crosse en!’air; on a arréléun général, 
el nous en sommes 1a. Le gouvernement cherche les moyens de ré- 
primer celte émeulte, qui atlend sans tirer ni désarmer. La garde 
nationale ne comprend pas le danger, et elle ne vient pas; nous 
sommes cent cinquante sur douze cents de mon bataillon. Demain 


on comprendra et on viendra peut-élre; mais que se passera-t-il 
cette nuil? » 


On sait ce qui se passa, et comment les plus douloureuses prévi- 
sions furent trop bien justifiées par le meurtre des généraux Lecomte 
et Clément Thomas. 

M. Cochin altendait avec son bataillon un ordre de marche qui ne 
fut pas donné. Tout & coup, il entendit des cris furienx sortir d’un 
rassemblemen! formé aux abords du quai d'Orsay. En un instant, la 
foule s’accumule, se précipite sur un passant, le saisil et le menace! 
« A mort! crie-t-on de tontes parts, 4 mort! c’est unespion! » Cette 
soif de sang qui signala les débuts de la Révolution semblait s'em- 
parer encore de Paris; on comptait depuis le matin plusieurs vic- 


AUGUSTIN COCHIN. 1 
limes, et le malheureux qui était alors poursuivi allait sans doute 
ajouter un nom de plus 4 cette honteuse liste. M. Cochin se jette au 
milieu du rassemblement et s’écrie : « Qu’allez-vous faire! Vous 
_ Yous trompez, cet homme est de mes amis! » Et, profitant du pre- 
mer temps d’arrét causé par sa soudaine intervention, il s’approche 
de inconnu en lui disant a voix basse : « Votre nom et votre 
adresse? » Celui-ci répond en balbutiant, et quand la foule reprend 
son terrible cri de mort, M. Cochin arréte de la main les plus 
lurieux et s écrie : « Je vous répéte que monsieur est un habitant 
de notre quartier; vous allez en juger par vous-mémes. Monsieur, 
remetlez-moi votre carte. » Aussildt la carle circule. Devant ce témoi- 
mage, la foule s'arréte un moment, indécise; bientdt elle se retire, 
Menacante encore, mais désarmée. Une victime du moins avait élé 
arrachée a la fureur populaire. On le voil, dans limpossibilité de 
rendre un service public, M. Cochin ne laissait pas échapper l’occa- 
sion d’un service privé. C’élait encore une fois le dévouement qui 
trompait sa faim. 

M. Cochin, du reste, n’allait pas tarder 4 étre menacé lui-méme. 
Aussitot que la Commune eut concu linfernal dessein de s’assurer 
des otages, il fut désigné. Dés le 18 mars, un mandat d’ame- 
ner fut préparé contre lui, et signé le lendemain 19. Quelques 
membres influents de la Commune en pressaient J’exéculion avec 
une ardente animosilé. Mais la Providence avait ménagé une juste 
consolation 4M. Cochin. Un ouvrier aulrefois placé par lui n‘avait 
pas su protiter longtemps de ce service ; il s’était jeté dans le désor- 
dre, et du désordre dans les affiliations révolutionnaires. Fort au 
courantdes délibérations de 1|’Hétel de Ville, il se rappela le bienfait 
quand il vit son bienfaiteur en danger ; il fit avertir secrétement 
M. Cochin du sort qui l'attendait, en Vengageant 4 quitter Paris au 
plus vite. M. Cochin resta d’abord sourd 4 cet avertissement, qui fut 
renouvelé quelques heures plus tard. « Partez, lui disait-on, partez 
sans délai! Si vous ne craignez pas pour vous, craignez au moins 
pour vos enfants que la Commune va enrdler. » Cette derniére consi- 
dération triompha de sa résistance, et il résolul d’aller mettre les 
siens en surelé, tout en gardant le projet de revenir seul a son poste. 
Il se rendit avec sa famille 4 la gare de Corbeil, pour gagner de la 
son habitation de la Roche. Mais il avait encore 4 subir les exigences 
prussiennes; on lui refusa une place dans le train qui allail partir ; 
un homme d’équipe trouva moyen de I’introduire, avéc madame Co- 
chin et ses enfants, dans un wagon de hagages. Le 20, on se preé- 
senla rue de Grenelle pour |’arréter, on fouilla tous ses papiers, et 
on apposa les scellés sur son bureau. 

En rentrant a la Roche, quelle nouvelle épreuve! Sa maison était 
dévasiée, ses meubles avaient été bralés, des objets de prix enlevés; 


8 AUGUSTIN COCHIN. 


sa bibliothéque était bouleversée, et ses papiers déchirés gisaient en 
lambeaux sur le parquet. Tous les spectacles qu’il avait sous les yeux 
excitaient sa douleur ou ses angoisses; tantdt il voyait passer devant 
sa porte les soldats débandés ou découragés qui allaient former l'ar- 
mée de Versailles, tantét il apercevait les escadrons prussiens qui 
manceuvraient encore dans la banlieue. Souvent il entendait 4 la 
fois le canon francais qui foudroyait Paris, ce Paris qui lui était si 
cher, et les clairons ennemis qui lui rappelaient encore les tristesses 
du siége et les désastres de la patrie. Demeurer témoin impas- 
sible de tant de maux devint pour lui un supplice auquel il ne pou- 
vait se résigner. Le 25 mars, il écrivait 4 son beau-frére, Augustin 
Benoist-d'Azy : 

« Je veux Vécrire, et je ne me sens pas le courage de te parler de 
nos malheurs, ni Ja possibilité de parler d’autre chose. Daris est 
devenu fou, le siége lui a monté a la téte, fou stupide qu’on ne peut 
raisonner, fou furieux qu’on ne peut réduire. L’Assemblée est sans 
force matérielle pour se défendre, et il faut altendre, comme les 
Turcs devant un incendie, qu’il s’étcigne de lui-méme. C’est hon- 
teux el c'est horrible. 

« Aprés avoir fait mon devoir de garde national samedi et diman- 
che, prévenu. que j’étais particulicrement dénoncé et n’ayant que du 
mal & voir et 4 subir, rien a faire, je suis venu mettre ici ta soeur ct 
mes enfants 4 l’abri. Mais je m’agite, craignant de n’¢tre pas au 
devoir, puisque je ne suis pas au danger, et je vais refourner seul a 
Paris dans deux jours. » 

Il allait accomplir ce téméraire dessein, quand un jeune Angevin 
que, 4 ma recommandation, il avait admis dans les bureaux de la 
Compagnie d’Orléans, Edouard Clavreul, quitta nuitamment Paris 
pour venir l’avertir 4 la Roche des recherches dont il continuait a 
étre l'objet. Sa maison étail aclivement surveillée; les bureaux de 
la Compagnie d’Orléans, les bureaux de Saint-Gobain, tous les lieux 
enfin ot l’appelaient habituellement ses alfaires étaient entourés de 
regards vigilanis, et l'on ne pouvait douter du sort qui l'attendait, 
s'il venait imprudemment braver de telles hostilités: tomber vic- 
lime, sans avoir pu remplir son devoir de soldat ou de citoyen. 

Pendant que le désordre et 'e crime dominaient Paris, un peu d’or- 
dre et de sécurité renaissail dans le reste de la France. L’armée de 
Versailles retrouvait des chefs, des soldats et de l’énergie; l'Assem- 
blée montrait a la France une majorité unie et compacte ; M. Thiers 
promettait de respecter la tréve des partis au profit de la régénéra- 
tien sociale et de la libération du territoire. Bien des regards ainis 
cherchaient la place de M. Cochin dans ce mouvement réparateur 
et le pressaient de venir demander aux électeurs de province la 
justice que lui avaient refusée les électeurs de Paris. Son premier 


AUGUSTIN COCHIN. 9 


mouvement fut de résister 4 l’attrait de nouvelles illusions. Ce- 
pendam seS amis redoublaient d'instance, et lappelaient surtout 
dans deux d@partements de |’Quest, au moment ot un grand nom- 
bre de réélections allaient rouvrir l’aréne électorale. 

Qn aura peine 4 comprendre quen un pareil moment, au lende- 
main du siége de Paris et du démembrement de Ja France, a la veille 
dela Commune, M. Cochin ait pu retrouver en face de lui des ani- 
mosités prétendues religieuses, plus vivaces et plus acharnées que 
jamais. C’est cependant ce qui arriva, cest le {triste tableau que je 
suis condamné a montrer encore une fois. Je m’en afflige et je m’en 
excuse, mais je deviendrais un biographe doublement infidéle si 
jomettais ici une page qui appartient peut-étre 4 l'histoire de notre 
temps plus encore qu’a la vie de M. Cochin. 

Aprés son échec de 1869, M. Cochin avait écrit au rédacteur en 
chef de | Univers le billet suivant : 


Plessis-Chenet (Seine-et-Oise), 10 juin 869- 


« Cher monsieur, 

« J'ai quilté Paris le lendemain de la bataille électorale, pour 
prendre un peu de repos et fuir les compliments. Cela m’a empéché 
daller vous voir, pour vous porter mes remerciments. Vous avez 
soutenu, caractérisé, regretté ma candidature, de maniére 4 mé- 
riter toute ma reconnaissance. Je n’ai pas la sotlise de croire que 
vous n’avez songé qu’a ma personne et non aux intéréts plus élevés 
dont je tenais momentanément le drapeau dans la mélée. Mais, 
comme je ne comprends pas ces intéréts tout 4 fait comme vous, 
cette dissidence méme m’a fait encore mieux apprécier ce qu'il a pu 
entrer de sympathie personnelle dans votre concours, el je vous prie 
de recevoir mes trés-sincéres remerciments avec l’assurance de ma 
considération dévouée’. 

« A. Cochin. » 


‘Voici comment, moins de deux ans aprés, il fut remercié de cette 
bonne grace. 

Le mercredi 8 mars 1871, [Univers apportait 4 ses lecteurs une 
révélation que rien n’avait ni préparcée ni provoquée. Sur un pré- 
texte puéril, /’Univers recommengait contre M. Pévéque d'Orléans, 
contre ses amis, et contre Ja mémoire de M. de Montalembert, une 
campagne sur la formule, alors fort oubli¢e, de I'Eglise libre dans 


' Cette lettre n‘était pas seulement un témoignage de I'habituelle générosité de 
M. Cochin, et elle peut s’expliquer aussi par plusieurs lettres antérieures du rédac- 
teuren chef de l’Univers, les unes demandant un service pour un zouave pontifical, 
une autre présentant un homme de lettres pour étre agréé, — qui l’aurait cru? — 
parmi Jes rédacteurs du Correspondant. | 


10 AUGUSTIN COCHIN. 


l’Etat libre. Cette campagne prenait pour point de départ « le 
texte d’une inscriplion, gravée sur marbre, dans la chapelle du 
chateau de la Roche-en-Brénil, appartenant 4 feu M. de Monta- 
lembert : 


In hoc sacello Felix Aurelianensis episcopus panem verbi tribuit et 
panem vitz chrislianor. amicor. pusillo gregit qui pro Ecclesia libera 
in libera patria commilitare jamdudum soliti annos vite reliquos 
ttidem Deo et libertati devovendi pactum instaurare'. 

Die octob. XU A.D.M DCCC LXIL. 


Aderant Alfredus comes de Falloux, Theophilus Foisset, Augus- 
tinus Cochin, Carolus comes de Montalembert, absens quidem corpore 
presens autem spiritu Albertus princeps de Broglie’. 


« Profitant de Voccasion, nous envoyons 4 Rome ce latin plus 
libéral que lupidaire. Il y soutiendra la renommée plaisante de 
lépigraphie gauloise, mais en méme temps il montrera ce qu'il y 
avait de naivelé daus l’Ame de Montalembert, toujours enthousiaste 
et toujours disciple. » (Univers du mercredi 8 mars 1871.) 


Le lendemain, 9 mars, ['Univers contenait un second article plus 
spécialement dirigé contre M. Cochin; il était ainsi concu : 


Bordeaux, 6 mars. 


« Un correspondant italien de U'International lui annonce, avec 
toutes les formules de Pinformation la plus certaine, que l’ambassa- 
deur de France 4 Rome est nommé, et que ce n’est pas M. de Cor- 
celles, mais M. Augustin Cochin. 

« C’est le méme Augustinus Cochin qui assistail, dans la cha- 
pelle de la Roche-en-Brénil, au sermon de Mgr l’évéque d’Orléans, 
pro Ecclesia libera in libera patria, comme disent, en latin (?), les 
partisans de « l’Eglise libre dans I’Etat libre; » le méme M. Cochin 
qui espéra de M. Ollivier la préfecture de la Seine; le méme citoyen 


! Instaurare a été imprimé par erreur dans l’Univers; Yinscription porte instau- 
rarunt. 

* Dans ce modeste sanctuaire, Félix, évéque d'Orléans, a donné le pain de la 
parole et le pain de la vie chrétienne & une petite réunion d’amis, lesquels, com— 
pagnons d’armes depuis longtemps déja dans les combats pour la liberté de I'Eglise 
et la liberté de La patrie (mot a mot : pour I'Eyglise libre dans Ja patrie libre), ont 
renouvelé leur commune résolution de consacrer le reste de leurs années & Dieu 
et a la liberté. — 413 octobre 1862. 

Etaient présents : Alfred, comte de Falloux, Théophile Foisset, Augustin Cochin, 
Charles, comte de Montalembert; était absent de corps, mais présent d'esprit, 
Albert, prince de Broglie. 


AUGUSTIN COCHIN. 41 


Cochin, républicain pour toujours, qu: s’offrit aux électeurs de 
Paris sur la liste de « conciliation, » en téte de laquelle figu- 
raient les citoyens Quinet, Hugo, Louis Blanc, et autres bons ca- 
tholiques. 

« Dans cette liste, il occupait 4 peu prés le milieu; mais une 
conciliation s’établit, & son sujet, entre les cléricaux et les athées : 
les uns et les autres le bifféreut avec un éval empressement, et il ne 
passa point. | 

« A la suile de cette infortune électorale, gut N’EsT PAS LA PRE- 
MERE, Nous ignorons quel carambolage 1|’a pu bloquer ambassa- 
deur 4 Rome. Du reste, un homme assez entrant pour recevoir le 
pain de vie dans la chapelle de Montalembert et rompre le pain 
politigue avec M. Quinet, doit finir par se placer quelque part. Le 
savon lib¢ral n'est pas le meilleur pour la grande lessive, mais il 
enléve parfaitement la maculature catholique, et il détache, en ce 
sens qu'il fait glisser. Avec son aide, on glisse sans dilficulté d'un 
principe a un poste, et il sert de robe blanche pour les habitués de 
l'Eglise qui veulent passer aux tavernes académiques et politiques, 
caupones scientiz, disait Tertullien. 

« Qu'un catholique devint ambassadeur 4 Rome, ce serait trop 
merveilleux, si ce catholique n’était pas en méme temps autre 
chose. 

« Louis-Philippe et Bonaparte envoyaient 14 des libres-penseurs, 
des viveurs, des semi-protestants. M. Thiers y envoie un catholique 
libéral, rebelle déclaré au Syllabus. C’est dans ordre de ce temps 
ou il semble essentiel que rien ne soil dans l’ordre. 

« Nous sommes convaincus que M. Thiers ne se propose point 
de contrister le pape. Il ne le voudrait pas, surtout dans des cir- 
constances ot la vivillesse de lauguste pontife a tant de sujets d‘af- 
fliction et d’angoisses. Nous sommes convaincu aussi que le Saint- 
Pére dédaignera de marquer le moindre déplaisir pour un choix 
ou il verra plus d’ignorance des questions religieuses que de mau- 
vaise volonté envers ses décrets impuissants 4 courber le superbi- 
cule Augnstinus. 

« Mais cet ambassadeur quasi-sectaire sera pour Pie IX la preuve 
doulonreuse que la France est toujours gouvernée par des hommes 
4 qui la toudre n’a rien appris, et que le moment des efforts répa- 
rateurs n’est pas encore venu. 

« A Végard de l’opinion catholique, M. Thiers perdra tout le 
fruit de la bonne volonté qui ]’a porté 4 faire un ambassadeur prés 
du pape. Devant les catholiques, le choix de M. Cochin aura tout 
juste le succés du choix de M. Jules Favre devant les conservaleurs. 
Les ceuvres privées sont mises 4 part, bien entendu, et s'il n’élait 


12 AUGUSTIN COCHIN. 


question que de cela, M. Cochin serait loué unanimement. C’est un 
homme dont les papiers secrets n’ont absolument rien 4 craindre 
d’aucune publicilé, au contraire. 

« ll ne fera, d’ailleurs, rien de brillant. Les Romains s’amu- 
seront de son nom, qu’ils prononcent d'une facon plaisante', et 
de la maniére dont il porte son chapeau; les Italiens s'amuseront 
de son épée catholique et libérale, au fourreau en bois de laurier 
de l'Institut (5° classe). Ils verront en lui Ja figure décente de la 
pauvre République francaise. Hélas! nous ne jetons plus d’éclairs! 
Et il reviendra orné d’un cordon de Pie IX qui cachera un peu sur 
sa poitrine la croix de Napoléon. 

« Quant 4 procurer 4 l’Eglise de France un évéque catholique 
libéral, et 4 obtenir la radiation d’un article du Syllabus ou un 
adoucissement quelconque du dogme de I'infaillibilité, naguére si 
combattu de lui, ce serait sa gloire! Qu’il y renonce’, » 


Cet article révoltant ne révolta pas tout le monde; il jeta quelque 
division parmi les catholiques, fut soigneusement gardé dans plu- 
sieurs tiroirs, et reparaissant a I’heure opportune, a l’approche des 
élections, exerga une réelle influence sur la détermination prise par 
M. Cochin de renoncer & toute nouvelle candidature. 

Maintenant, voici dans sa rigoureuse exactitude, la vérité sur des 
faits qui, assurément, n’étaient pas destinés au public et n’auraient 
Jamais du étre portés devant lui. 

M. Cochin n‘avait pas brigué l’ambassade de Rome, et je ne sache 
pas qu'il en ail jamais été question pour lui. 

Notre réunion de la Roche-en-Brénil avait été absolument fortuite 
et sans aucune ombre de dessein prémédité. M. de Montalembert fut 
touché de notre visite et voulut en garder Ja mémoire: cela entrait 
dans ses habiludes, le chateau et le parc de la Roche-en-Brénil en 
présentent de nombreux exemples. Son vieil ami, M. Fuisset, avait le 
méme gout, et ils composérent en commun, sans y atlacher d’autre 


‘ Cette allusion 4 la prononciation italienne signifie sans doute qu’a Rome 
Cochin se pronongait Coquin. 

* Deux attayues par numéro n’'étaient pas trop contre M. Cochin, et l'article 
qu’on vient de lire était immédiatement précédé d’un premier article non moins 
injurieux : 

« On parle de M. Dorian pour remplacer M. Jules Ferry, ce choix serait funeste. 
M. Dorian a trempé dans l'affaire du 31 octobre, etc., etc., etc. 

« Il avait été question de donner ce poste 4 M. Cochin. Ca cnoix vaupRait wIgUXx 
QUE ceLur pe M. Dorian. M. Cochin connait mieux les affaires de Paris et pourrait 
Jes bien concuire, suRTOUT SI, La QUESTION POLITIQUE ETANT LAISSEE AU MINISTRE DE 
L'INTERIEUR, AU COMMANDANT DE LA GARDE NATIONALE ET AU PREFET DE POLICE, LE MAIRE 
N'AVAIT A S‘OCCUPER QUE D’ADMINISTRATION. » 


AUGUSTIN COCHIN. 45 


importance que celle d’un souvenir affectueux, linscription dont 
on veut faire aujourd’hui le monument d’une secle. Aucun de 
nousnen ful informé, et nous n’avons appris l’existence de cette 
inscription que par U’Univers. 

L'evéque d'Orléans donnant la communion a ses amis prononca 
quelques paroles d’émotion pieuse. « Au moment de Ja communion, 
dituntémoin désinleéressé, l’évéque se tourna vers eux pour leur 
adresser quelques paroles; ils s’y attendaient si peu que M. Cochin, 
je m’en souviens, s était déja avancé jusqu’a la marche de l’autel, 
elilentendit ainsi agenouillé la trés-courte exhortation de l’évéque 
d'Orléans *. » 

Les quatre mots de l’évéque d'Orléans n’étaient donc point un 
discours, ne (ragaient aucun plan de conduite, et ne posaicnt les 
londements d’aucune secle; tout a élé pure invention de l'Univers, 
el Péevéque d'Orléans a cu parfaitement le droit de lui écrire comme 
il ’a fait : « Toute celte polémique n’est qu’une série d’abominables 
calumnies *. » | 

A la Roche-en-Brénil, il n'y a qu'un trés-petit oratoire dans lequel 
ciny OU SiX personnes 4 peine peuvent tenir, et que l’on persisle a 
nomumer une chapelle pour grandir 4 la fois le monument et la ma- 
nifestation que l’on prétend en faire sortir. Aucun lieu n’aurait pu 
étre plus mal choisi pour une solennité quelconque. 

Reste maintenant la formule : |’Eglise libre dans [Etat libre, et la 
portée qu'on doit y atlacher. 

Ce mot célébre avait trouvé place, pour la premiére fois, dans une 
virulente allaque de M. de Montalembert contre M. de Cavour ; 
calui-ci jugea & propos de s’en emparer et de le tourner contre son 
auteur. M. de Montal mbert le défendit encore au congrés de Ma- 
lines; mais, averti de divers cétés, qu’on l’interprétait dans un sens 
contre lequel toute sa vie et tous ses écrits protestaient, il fut le 
premier a le modifier, puis 4 y renoncer. Le 42 mars 1862, il avait 
déja écrit &M. Cochin : « Reprendre contre la Guéronniére notre 
formule : I’Eglise libre dans une nation libre, et non pas dans I'Etat 
upxE, l’Elat n’étant deja que trop libre. » C’est dans le méme sens 
que M. de Montalembert tit graver, dans l'inscription de la Roche- 
en-Brénil, la patrie libre, au lieu de Etat libre. Enfin le prince de 
Broglie, dans le Correspondant du 25 octobre 4864, avait publié un 
arlicle contre la séparation de I’Kglise et de |’Etat, et en faveur du 
systeme des concordats. Dans cet article intitulé : La souveraineté 


' Une page de la vie de M. de Montalembert, par M. Vabbé Lagrange, Corres- 


pondant du 25 mars 1874. 
* Univers du 5 juin 1874. 


44 AUGUSTIN COCHIN. 


pontificale et la liberté, le prince de Broglie avait signalé le piége de 
M. de Cavour et repoussé toute ombre de solidarilé avec lui. Mettre 
YEglise dans l’Etat, livrer, subordonner I’Ezlise a Etat, est assuré- 
ment un reproche auquel M. Vévéque d'Orléans, M. de Montalem- 
bert et leurs amis ne devaient pas se croire exposés. 

Confiant dans lévidence, nous laissames cetle machine de guerre 
s’épuiser dans le vide, et M. Cochin se contenta d’écrire aM. l’abbé 
Lagrange, qui l’avait averti de la crédulité de quelques-uns des lec- 
teurs de Univers: 


Paris, 16 mars 1871. 


« Cher monsieur l’abbé, 

« Je ne veux pas larder & vous dire combien votre excellente 
lettre me touche ct me réconforte. J’y reconnais votre coeur tout 
entier, et la preuve d’une amitié 4 laquelle je corresponds de toute 
la mienne. Qui, i! est bien dur d’étre ainsi traité et défiguré dans ses 
actes les plus intimes et les plus religieux; mais combien je soulfre 
surtoul des obstacles qu'une telle polémique, devenue l’oracle du 
clergé frangais, accumule entre 1 Evangile et les dmes! c’est a pleu- 
rer; mais nous sommes au dela des larmes, comme dit Shakespeare. 
Il faut prendre Dieu pour appui et agir loujours et malgré tout. 

« Recevez mes remerciments les plus vifs et mes dévoués respects. 

« A. Cocnin. » 


On devait croire le silence de M. Cochin et le nétre suffisamment 
justifiés, on pouvait espérer que la comédie du Sectaire malgré lui 
n’aurait qu’une représentation. Celte prévision a été trompée; la 
méme inscription et les mémes commentuires ont reparu, aggravés, 
envenimés, 4 trois ans de distance. M. de Montalembert est mort, 
M. Cochin est mort, M. de Cavour et ses expédients ont disparu de la 
scéne politique; il n’est plus question, depuis longtemps, d‘Eglise 
libre ni d’Etat libre, mais de persécutions, de spoliations, de destruc- 
tions de toutes sortes. Néanmoins, une intarissable polemique sur 
ce vieux théme délaissé a déja duré trois ou quatre mois et dure 
encore ! C'est, assurément, un des plus frappants exemples des mi- 
séres et des pluies de la pulémique religieuse de notre temps; rien 
ne justifie mieux la douleur noblement exprimée par M. Cochin a 
M. l'abbé Lagrange. Toutefois, on peut alfirmer que cette douleur 
et celle honte seront passagéres. 

Cette orgie de haine, de diffamation et de discorde, celte con- 
stante agression au bon sens, a la justice, 4 la vérité, ceite tyrannie 
d’une petite bande d’esprits mal faits et malfuisanis sur un trop 
grand nombre d’hommes sincéres, tous ces excés, précisément parce 


AUGUSTIN COCHIN, 15 


quils sont des excés, n’auront qu’une courte durée. Quand la raison 
etladroiture auront repris leur empire, quand elles se seront af- 
franchies des passions el des malveillanves systématiques, on s éton- 
nera protundément des victimes et des ruines qui auront été faites. 
Puisse du moins l'épreuve a laquelle notre génération est soumise 
devenir pour les générations prochaines une forte et durable lecon! 

Refoulé dans la vie privée par les passions les plus contraires, 
¥. Cochin, et ce fut la son constant mérite, ne se refroidit sur au- 
an des grands intéréts de son pays. Toules ses espérances élaient 
décues, mais le patriotisme lutlait au fond de son coeur contre le 
désespoir, et il demandait encore, partout ou il espérait:-les trouver, 
des forces contre le découragement. 

M. Le Play avait été son initiateur aux questions sociales; les 
questions sociales se dressaient derriére la Commune de Paris plus 
ardentes et plus menacantes que jamais. M. Cochin voulut recourir 
aux lumi¢res d'un homme qu’il regardait, 4 juste titre, comme un 
maitre, et le 3 mai il lui écrivait la lettre suivante, consultation in- 
quigle pour un malade bien-aimé, la France : 


Plessis-Chenet, 3 mai 1871. 


« Mon cher ami, 


« Séparé de la vie publique pour m’étre trop exclusivement dé- 
voué a Paris, puis banni de Paris par deux décrets d’arrestalion, je 
suis ven comme vous chercher aux champs la sécurité, mais non 
lerepos. Comment se reposer, pendant que la patrie souffre? Com- 
ment ne pas chercher avec passion les occasions de la servir ? 

« Nous n’avons, vous el moi, en ce moment, qu'un seul moyen 
d’étre utiles et de nous consoler de notre impuissance forcée, c’est 
de nous consacrer 4 étudier et 4 dire la vérité, car la France a été 
mise 4 mort par le mensonge 4 tous les degrés et en tous les sens, 
fausses promesses. faux syslémes, fausses idées, faux compliments, 
fausse politique. Elle est sevrée et elle est affamée de vérité. 

« Vous avez publié un livre célébre sur la Réforme sociale et un 
autre sur l'Organisation du travail. Il y a peu d'’années, le tilre de 
vos livres paraissail une chimére, il est devenu une prophétie. Je me 
souviens que M. Troplong, le serviteur le plus coupable de l'Empire, 
puisqu’il était le plus clairvoyant, souriait de vos efforts, en vous 
affirmant que le régime bonapartiste avait fait cesser tout malen- 
tendu entre les classes de la société désormais réconciliées. La ré 
forme sociale, Porganisation du travail, telle que vous les entendez, 
en faisant sévére justice de toutes les utopies criminelles, sont les 
mots qui expriment le mieux les grandes nécessilés- que nos 


46 AUGUSTIN COCHIN. 


malheurs nous imposent. Aussi la pensée m’est venue de vous in- 
terroger, de vous presser d’expliquer publiquement vos vues sur les 
origines et les remédes de ces incalculables malheurs. 

Nous avons devant nous les questions politiques et les questions 
sociales. Si vous le voulez bien, nous écarterons les questions poli- 
tiques, quoiqu’elles aient le pas en ce moment sur les questions so- 
ciales. J’ai la plus grande confiance dans le patriotisme de l'Assem- 
hlée nationale, chargée de résoudre ces difticiles et importantes 
questions. Elle est 4 la hauteur de sa tache. C’est ’honneur de la 
France, cest la preuve de son inépuisable fécondité, que d’avoir 
fait tout a coup sortir de son sein meurtri, aprés vingt ans de déca- 
dence, suivis de six mois de catastrophes, une armée d’honnétes 
gens capables : image, appul, saiut du pays. Une nation qui enfante 
une telle assemblée et qui ressuscite aussilét aprés, par un nouvel 
effort, une armée loyale, nest pas une nation mourante et perdue. 

« Nul ne peut supposer «ue la forme actuelle de l’Etat, composé 
d’un corps électoral qui délégue huit cents membres, lesquels dé- 
léguent 4 leur tour un président et des ministres sans pouvoir, dé- 
terminé, soit une forme définitive. Ni les royalistes ne prennent cet 
élat provisoire pour |’équivalent d'une monarchie, ni les républi- 
cains ne le regardlent comme la forme réguli¢re d'une république, 
ni les parlementaires ne le prennent pour un systéme raisonuable 
de délibération législative. C’est un pouvoir constituant destiné a se 
transformer quand il aura créé un pouvoir définilif pour le choix 
duquel le pays lui a donné un mandat illimité. 

« Par une inspiration de haule et difficile sagesse, l’Assemblée et 
Villustre chef du pouvoir exéculif ont retardé et ils retardent encore 
Pexercice de leur mandal. Combien le gouvernement du 4 Septembre 
n’avait-il pas été imprudent et coupable en proclamant la Répu- 
blique, chargée ainsi de toutes les fuutes de Empire et de toutes 
les malédictions qu’il avail méritées, au lieu de se consacrer exclu- 
sivement a la défense nationale! L’Assemblée n’a pas recommencé 
celte faute, elle n’a voulu étre jusqu’ici que le gouvernement de la 
régénération nationale. Grace 4 celte sagesse, horrible guerre ci- 
vile de Paris, les discussions laborieuses avec les Prussiens, les ri- 
cueurs d'une situation exceptionnelle, ne pésent ni sur la monarchie, 
i sur la république. Il se fait comme une tréve, comme une pé- 
riode de convalescence, pendant laquelle la France reprend son sang- 
froid et ses forces, ne recevant de l’Assemblée que des exemples de 
patriotisme et des lois de liberté. 

« Je ne sais pas si cette conduite si sage, mais si difticile, pourra 
ctre tenue longtemps, et je regrette que l’opinion publique, toujours 
inpatiente, ne l’apprécie pas comme elle mérite de I’etre. 


AUGUSTIN COCHIN. 47 


« Tous les membres de |’Assemblée savent bien que la forme seule 
du gouvernement, le nom de monarchie ou le nom de république 
n’est pas un talisman merveilleux qui guérit tous les maux; ils sa- 
vent bien qu’on ne sauve pas une nation par des réglements. La ré- 
forme sociale reste & peu prés en dehors de l’action politique. 

« Ou en est la société francaise? Est-elle guérissable ou perdue ? 
Quel est l'état du malade? Croyez-vous 4 la mort ou 4 la convales- 
cence? N’avons-nous pas vu, depuis vingt ans, et surtout depuis un 
an, des symptdémes affreux qui révélent une maladie profonde et 
vraiment incurable? Oubli des devoirs dans toutes les fonctions, de- 
puis le souverain jusqu’au garde-champétre, mépris de l’autorité 
paternelle et de la tradition, dévergondage de la litlérature et des 
théatres, impiété honteuse et scanduleuse, amour exclusif du plaisir 
e de argent, haine de classe 4 classe et de famille 4 famille, guerre 
sourde ou violente entre les pauvres et les riches, les ouvriers et les 
patrons, les villes et les campagnes, les provinces et la capitale, que 
de maux a la fois! Faut-il voir dans ces maux la cause de nos 
malheurs ou le résultat de ces malheurs? N’est-ce que l'état et le 
fond habituel de la nature huinaine, agité, bouleversé, convulsionné 
par un événement abominable, l'invasion d’une race armée se préci- 
pitant sur notre pays ? Verrons-nous bientét le calme aprés l'orage, le 
repos aprés la fiévre? Toutes les nations, soumises aux mémes cala- 
milés, n’'auraient-elles pas passé par les mémes désordres? Ou bien 
sommes-nous obligés d’avouer humblement que la France est tra- 
vaillée par une maladie a part, par un mal francais. Quel est-il et 
comment le guérir? 

« Je yous demande, mon cher ami, de me donner votre réponse. 
Je suis toujours du parti de l’espérance, je crois 4 la prompte et 
énergique convalescence de notre pays. J’aimerais a voir celle con- 
fiance partagée par un esprit sévére et sans illusion, comme le votre. 
Diles-moi donc, dans une premiere lettre, et dune maniére géneé- 
rale, ce que vous pensez de létat de notre pays, et cumment leg 
nalions comme |’Aliemagne, qui ont traversé des crises presque 
aussi graves, s’y sont prises pour se relever. 

« Puis, afin de ne pas nous perdre dans des considérations génc- 
rales, je vous préviens que je vous demanderat votre avis, dans une 
seconde lettre, sur un point précis qui ime parail, quand je regarde 
Paris dont je ne puis détucher ma _pensée, le point le plus grave, le 
plus pressé 4 examiner par tous les esprits sérieux, & savoir: La 
condition des ouvriers dans les grandes villes. 

« Je vous provoquerai ensuite sur la décentralisation, et vous 
NM ées pas au bout de mes questions. Si nous pouvons, sur ces graves 
problémes, intéresser quelques bons esprits, provoquer des discus- 

10 Joussr 1874. 2 


18 AUGUSTIN COCHIN. 


sions sérieuses, éclairer, rapprocher, éveiller et susciter aussi des 
critiques utiles, nous aurons rendu au pays un petit service. Pour 
moi, je suis sir de mon salaire et de mon profit dés que vous 
m’ouvrez les trésors de votre expérience. 


« Recevez, etc. 
« A. Cochin. » 


En méme temps que M. Cochin interrogeait M. Le Play sur les 
questions capilules du dix-neuviéme siécle, il écrivail 4 Vabbé Sénac, 
l'ami de son enfance et de sa vie tout entiére, pour lui ouvrir plus 
intimement encore son coeur : 


Plessis-Chenet (Seine-et—Oise), 6 mai 4871. 


a Mon bien cher ami, 

« Menacé deux fois d’arrestation dans ce Paris auquel je me suis 
tant dévoué, j'ai dd venir ici, o&8 mon fils, prisonnier en Suisse, est 
venu nous rejoindre apres le siége dont nous avons subi les rigueurs 
moins dures que [état actuel. Nous sommes donc tous vivants et 
réunis, grace a Dieu, dans notre maison pillée. Mais je souffre 
cruellement du douloureux martyre de Vinulililé. Trop catholique 
pour jamais réussir 4 Paris, trop libéral pour étre adoplté dans les 
circonscriplions catholijues, Je me vois probablement condamné a 
conlinuer ma vie dans des travaux obscurs ect des lutles pénibles. 
Mais que la volonté de Dieu soil faite! Non es christianus ut floreres 
in hoc mundo, dit saint Augustin. Puis le pays est si profondément 
bouleversé que ses maux, laites-mot Phonneur de le croire, m’vecu- 
pent avant les miens. Je m’eflorce d’écrire, d'éludier, de travailler, 
de bien élever mes enfants, dans la joie d'un intérieur dont rien 
n’est du muins veau encore allérer la lélicité, trop souvent triste, 
plus souvent soumis. 

« Nous ne sommes pas au bout de nos maux; la nation tourne le 
dos aux secours que le chrislisnisme scul tient en réserve pour ren- 
dre aux hommes la vigucur morale et Vesprit de devoir. Je suis per- 
suadé que vos regards s'abaissent trislement sur ce pauvre pays et 
sur ces radieuses espérances de volre jeunesse que vous ne verrez 
point réalisées. » 


Cet ordre de pensées ramenait M. Cochin au travail favori qu’il ne 
perdait jamais de vue et dont il écrivail quelques lignes aus: itdt qu'il 
pouvait gouter le repos : Les espérances chretiennes. Plus que jamais, 
il sentait lelficacité de ses croyances et le courage inépuisable 
qu’elles entretiennent dans |’4me ; plus que jamais aussi, il en com- 
prenait l’action et la vertu dans les sociélés. 


AUGUSTIN COCHIN. 19 


Suivant lui, le Génie du christianisme est toujours & refaire ; cha- 
que sitcle, chaque généralion peut y ajouter ou y modilier un cha- 
pire. Elernelles «lans leur principe, immuables dans leurs dogmes, 
les idées chrétiennes gardent dans l’application une souplesse indé- 
fine. Ce que Chateaubriand avait fail, aa commencement du siécle, 
waom de l’imagination, on pouvait le faire aujourd’hui au nom de 
lation pour une génération plus mare. Tous les faits que lui ap- 
portait le cours de la vie, toules les observations que lui suggérait 
l'étude de la société, étaient recueillis et fixés par M. Cochin en vue 
decet ouvrave, resté inachevé, mais déja plein de vues ingénieuses, 
denseignements, d’onction et dautorité. Les malheurs publics lui 
Montrérent aussi sous une nouvelle face les ressources du christia- 
nisme. Lui seul console sans permettre Pindifférence ou Poubli, lui 

seuladoucit la souffrance en ennoblissant el en épurant la douleur, 

lui seul sait combattre l’égoisme en y substituant la charité. 

Voici, datées des derniers temps de sa vie, quelques-uncs des 
noles qui seraient devenues de belles pages dans le volume des espé- 
rances chreliennes : 


« Ala pénurie des biens de la terre se surajoute l’avarice : on 
garde, on prend, on accumule, on ne donne pas! Par avarice, ce 
pére confie son fils 4 un préceplteur suspect, et il sera corrompu ; 
par avarice, ce jeune homme est marié a une hériliére stupide, et il 
est perdu; par avarice, ces enfants laissent souffrir leur vieille 
mire dans son corps, dans son Ame, dans ses habitudes, dns ses 
désirs; on nous vole ouon nous deéteste, on soulfre et on se corrompt 
acause de notre avarice! Ce n’élail pas assez que la terre fut pauvre, 
homme est avare et la faim grandil. » 


« Les démocrates, qui veulent tuer la religion, seraient bien at- 
trapés s’il n’y en avail pas! Il faut une forte dose de christianisme 
intérieur pour rendre justice au nombre, pour crovire que les petits 
sont nos Iréres, et pour aimer 4 descendre en les voyant monter |! 
Cest la religion qui a soulevé contre l'injustice, c'est par la paroisse 
qu’a commenceé la vie municipale. Les puissants d’autrefois, les ri- 
ches d'aujourd’hui, prennent d'abord les droits pour eux, puis ils 
les étentent, et le christianisme forgant la conscience, tous les pro- 
grés de la civilisation s'accomplissent. » 


« Si le chrétien a du coeur et s'il est logique, il aime l’humanité 
lout entiére ; il est Vavocat des pauvres, le redresseur des oppres- 
Sions, le prédicateur de la justice el de l’égalité; il ne cherche sur la 
lerre qu’a relever le sang d’Adam par le sang de Jésus. I plonge un 


20 AUGUSTIN COCIIIN. 


rameau dans les ondes évangéliques, et d’un bras vigoureux il Jance 
une goutle au front de tous les hommes de toute Ja terre. Si quel- 
qu’un parle des Cafres, il l’écoute, et si quelqu’un va visiter les lé- 


preux, il le suil. » 


« Quand on a formé sa conviction sur le fait dela chute du pre- 
mier p¢re des hommes, il ne faut pas se couvrir la téte de cendres, 
gémir sans fin, comme si l’on venait de perdre un royaume, et mener 
son propre deuil. On tient le vrai, on part de 1a pour agir, combattre 
et supporter ; on sait que la destinée est dure, la bataille ingrate, la 
palme éternelle ; on sait ot est le médecin, on va le chercher, au 
lieu de se tordre sur sa couche dans les ténébres ou dans la colére; 
on voit la vie telle qu’elle est, un passage, la mort telle qu'elle est, 
un passage encore, et on passe, debout, soumis, gai, la croix en 
main. » 


Voila de quelles pensées ambiticuses et profanes se nourrissait 
M. Cochin, durant les cruelles journées qui s’écoulérent entre Bor- 
deaux et Versailles, entre la victoire et la défaite de la Commune, et 
voila comment il songeait 4 la fortune ct au pouvoir, lorsque ses 
amis redevinrent, a force de sacrifice et de dévouement, arbitres pro- 
visoires des destinées de Ja France. 

L’armée du maréchal de Mac Mahon s’élait rendue maitresse de 
Paris, l’Assemblée avait fixé son séjour a Versailles, et M. Thiers 
présidait 4 la République. M. Lambrecht, alors ministre de l’inté- 
rieur, songea tout dabord 4M. Cochin pour la mairie centrale de 
Paris, ce qui équivalait 4 l’'ancienne préfecture de la Seine; mais ce 
n’était pas dans de telles conditions que M. Cochin avait envisagé 
ce poste. I] sentait que pour cetle ville, a la fois si malheureuse 
et si coupable, oeuvre de Ja force devail durer longtemps encore, 
et que la premiére place appartenait a Vautorité militaire. M. Thiers, 
en outre, ne ralifia pas le choix de M. Lambrecht. Il fondait de 
grande espérances sur son jeune aii, comme il se plaisait 4 lap- 
peler; mais il purul craindre de blesser par cette nomination la 
susceptibilité du parti radical et d’éveiller ses ombrages, qu'il re- 
doutait plus alors que les murmures du parti conservateur. Beau- 
coup d’instances furent employées pour faire accepter, en échange, a 
M. Cochin la préfecture de Versailles. Des circonstances exception- 
nelles rendaient cetle position fort importante; on sut montrer it 
M. Cochin un département ruiné tout a la fois par la guerre étran- 
gére et par la guerre civile, beaucoup de plaies a guérir, beaucoup 
de destructions 4 réparer, un réle conciliateur entre les partis, dans 
une ville qui allait devenir le centre du gouvernement, et prés d’une 
assemblée ou il comptait des amis dans tous les rangs. 


AUGUSTIN COCHIN. 21 


¥. Cochin fit encore ce qu'il ne refusa jamais, chaque fois qu’on 
adressa. un appel a son dévouement, il céda modestement, sim- 
plement, tout em sentant lui-méme et tout en entendant dire 4 
la plupart de ses amis qu’il n’était pas 4 sa vérilable place. 

Apeine installé, il se mit 4 l’ceuvre avec une ardeur passionnée. 
ledepartement qu’on lui confiait complait vingt-deux ponts détruits, 
dimnumbrables villages incendiés, une administration bouleversée, 
des miséres criantes, des ressources incertaines. On s’alarma en 
toyant avec quelle ardeur il allait se multipliant partout et pour 
tous. « Les souffrances n’ont pas le temps d’altendre, » répondait-il 
a ceux qui lui préchaient la prudence. Levé de grand matin, il 
appelait le premier tout le monde au travail; il disait la priére en 
commun avec sa famille, entendait une lecture spirituelle habituel- 
lement empruntée 4 Bossuet, faisait souvent cette lecture lui-méme 
etla commentait; puis, aprés ces premiers instants donnés a Dieu 
el 4 sa famille, i) n’appartenait plus qu’a ses fonctions. 

Son influence fut, en peu de temps, beaucoup plus considérable 
que sa situation ; \'hdtel de la Préfecture devint un terrain neutre ot 
se renconiraient et se rapprochaient volontiers tous les parlis, et 
des conflits nés sur les bancs de |’Assemblée se tranchérent maintes 
fois dans le salon ou dans le cabinet de M. Cochin. 

Parmi les affaires spéciales qu’il se réserva, il faut placer les 
moindres affaires intéressant des malheureux. « Ceux-la ne se plain- 
dront pas, disait-il, ou leurs plaintes seront étouffées, » et il étudiait 
lni-méme leur dossier avec un soin minutieux. Les vagabonds, les 
malades, les prisonniers entassés dans |’Orangerie de Versailles, les 
orphelins, étaient son domaine personnel. 

Je ne parlerai pas ici de M. Cochin comme administrateur, on a 
déja vu et nul ne lui conteste sa supériorité en ce genre ; raconter 
en détail son court passage 4 Versailles ne serait que simposer 
d’inutiles redites. Un seul fait, hélas! est 4 noter ici : M. Cochin 
acheva d’y user ses forces et paya de sa vie tout le bien qu’il voulait 
y accomplir. « Il ne faut pas se présenter a Dieu les mains vides, » 
répétait-il souvent, et il se hata de les remplir. On a trouvé dans ses 
papiers ces deux lignes, tracées d’une main rapide : « Avant deux 
ans je serai mort, c’est pourquoi j’agiral. » 

Des malaises plus fréquents vinrent l’averlir que son pressenti- 
ment ne l'avait pas trompé, et ses amis ne virent pas sans alarme 
ses trails faligués, sa maigreur croissante. Pour Jui, il continuait a 
“ regarder comme un soldat placé 4 un poste dangereux et qu’il ne 
Pouvait quilter sansen ¢élre relevé. En effet, c’élait la mort qui seule 
devait rendre au repos cetté sentinelle vigilante. . 

Les premiers symplomes graves éclatérent au moment ot l'em- 


22 AUGUSTIN COCHIN, 


pereur du Brésil vint séjourner a Paris. M. Cochin voulut le voir plu- 
sieurs fois, afin d’obtenir de lui des concessions plus larges pour 
Vaftranchissement des esclaves, auxquels il conservailt toujours son 
ardente sollicitude. Chaque course & Paris dans une saison froide 
lui causa une faligue dont il se plaignit, lui qui ne se plaignait 
jamais. Sa gaieté et sa facilité habituelles lui faisaient défaut; pour 
la premiére fois, son cerveau surmené semblait se refuser 4 la tache 
énorme qui lui élail imposée. La mort du P. Gratry vint encore 
ajouter une grande tristesse 4 ses impressions pénibles. Il lui en 
avait coulé beaucoup de ne point assister aux derniers moments de 
son ami; il voulut du moins Paccompagner jusqu’a sa derniére de- 
meure, et en rentrant 4 Versailles, il recueillit ses dernicres furces 
pour rendre hommage 4 celui qui n’était plus. D’une main que 
Pémotion et la faiblesse faisaient trembler, il écrivit Ja lettre sui- 
vante a M. Ernest Naville, qui avait entouré de soins son ami a 
Montreux, aux confins du lac de Genéve : 


oe Versailles, 14 féevrier 1872. 


« Mon cher ami, 

« Je vous remercie d’avoir entouré de votre affection Jes derniers 
jours du P. Gratry et de m’en avoir raconté les derniers combats, 
supportés avec une si calme énergie. Lundi, nous l’avons conduit a 
la porte de |’éternité. La messe s’est dite dans la chapelle des Mis- 
sions, 4 deux pas de la sainte maison d’ou partent, chaque année, 
trois cents jeunes Francais qui vont évangéliser Afrique et l’Asie, 
en affrontant Ja mort, 4 vingt ans, au milieu des calomnies, des tor- 
tures et de la misére, pour l'amour de Jésus-Christ. Cet asile conve- 
nait aux obséques du P. Gratry, car il était missionnaire ; 1! s était 
dévoué, 4 vingt ans, al'instruction des savants, des écrivains, des 
prétres et des gens du monde, et comme les missionnaires com- 
mencent par apprendre la langue des tribus qu’ils vont évangéliser, 
le P. Gratry, pour convertir les savants, avail passé par I’Ecole poly- 
technique, ow i] était de la méme promotion que Lamoriciére; pour 
parler de Dieu aux gens de lettres, il était devenu un grand écrivain, 
assez grand pour que des pages extrailes de ses ceuvres méritent de 
prendre place au rang des mod¢les de la langue francaise; il avait 
pris aux gens du monde les bonnes maniéres, les g: dts et les déli- 
catesses de la meilleure compagnie, et pour parler aux prétres, il 
s'élait fait religieux, sous la conduite d'un saint, le P. Petétot. Ce 
saint disait de Jui qu’il avait une téte d’homme, le coeur d’une femme 
et le caractére d’un enfant; mais cet enfant s'est montré un héros, 
car il a traversé une grande crise religi@use sans perdre la foi, exer- 
cant tour 4 tour le droit de se défendre et le devoir de se soumettre, 


AUGUSTIN COCHIN. 3 


nous apprenant a respecter Jes traditions et Pautorifé, qui sont les 
deux forces de notre Eglise. Il a traversé les malheurs de la patrie 
sans perdre Pespérance, les amertumes de la calomnie sans perdre 
lacharité, les approches doulonreuses de la mort sans perdre la pa- 
tence. {L lus convenait de finir de vivre entre des amis, au milieu 
des monlagnes, duns un pays libre, les yeux reposés par Ja vue d’un 
lac paisible et des frontidres de la patrie, el les regards de l’dme 
fixés plus haut, sur les grands horizons de la bienheureuse éternité. 

Que des philosophes pédants le nomment un réveur et un poéte qui 
~ raisonne, plutdt qu’un mélaphysicien; que de sévéres docteurs n’ac- 
cordent 4 son nom qu'un regret équivoque; nous, ses amis, serrés 
autour de sa tombe, ot nul ne manquuail de tous ceux qui devaient y 
dre: prétres qu'il édifia, artistes qu'il convertit, femmes qu'tl con- 
sola, lecteurs qu’tl charma, nous !’avons pleuré, le saluant lous du 
nom de bienfatteur et de pére, ef suivant de nos regards allendris 
cette 4me ailée qui s’éleva si souvent devant nos yeux et nous em- 
porta si haut, et qui plane maintenant, rapprochée par un dernier 
essor de la lumiére éblouissante de Dieu, dont il aimait vivant a 
contempler et a ltransmeltre les splendides rayons, et nous avons 
souhaité sans crainle Ja paix du ciel & cet ami quia si passionné- 
ment cherché a l’établir sur la terre. Adieu, nous le retrouverons, 
mon ami, et d’ici la nous l’aimerons en notre commun Maitre. 

« Je vous remercie encore de vos soins et de votre lettre, 

« A. Cocnin. » 


homme qui parlait ainsi des joies du ciel était déja mur pour 
elles; le lendemain, i} se plaiznit de douleurs plus vives 8 la téle; 
cest 1a, en effet, que se fixa le siége du mal. Il éclata le 16 février. 
M. Cochin comprit aussitét de quel coup il était frappé; ses amis, 
ses médecins, essayérent en vain de lui rendre l’espérance; il re- 
poussa les consolations vaines et les illusions : « Comme on me 
trompe, » disait-il en souriant, et il se prépara 4 mourir. 

Le sacrifice de la vie lui cotta d’abord de douloureux regrets; il 
avait révé de nobles carriéres et d'utiles services, le but s’était con- 
stamment dérobé & ses efforts; il pouvait se croire au moment de 
Patteindre, et c’est 4 ce moment qu’il faut tomber sous le coup su- 
préme, sans avoir donné sa mesure, sans avoir rempli son apparente 
destinée. M. Cochin ressentit vivement cette amerlume; mais quoi 
que pul souffrir l'homme polilique, le pére de famille était bien plus 
sensiblement atteint. Sa femme et ses enfants, qui étsient a la fois 
son orgueil ef sa tendresse, il allait les laisser sans guide, au moment 
ot sa direction leur était Je plus nécessaire, au moment ot la vie, en 
devenant plus souriante, devenait aussi plus difficile. Ces pensées 


u AUGUSTIN COCHIN. 


troublérent un instant l’4me du malade, mais la foi du chrétien en 
triompha bientét. M. Cochin tourna son regard vers le ciel et ne l’en 
défourna plus. Dés qu’il sentit la victoire remportée, il voulut que 
sa famille vint en jouir avec lui; il l’appela, et dit avec la plus douce 
effusion : « Venez me voir dans la paix du Seigneur. » A partir de 
cetle parole, le désir, l'amour de Ja divine patrie, ne le quittérent 
plus. Les douleurs et les épreuves de la maladie ne furent pas seu- 
Jement acceptées avec douceur et avec patience, elles le furent avec 
joie. Aucun des soins quil’entourérent ne lui échappait; il en expri- 
mait a chaque instant sa reconnaissance par un mot aimable ou af- 
fectueux. Jusqu’au dernier moment, le bonheur d’autrui l’occupa et 
le consola de ses propres souffrances. Son beau-pére, le comte Be- 
noist-d’Azy, devait célébrer alors la cinquantiéme année de son ma- 
riage, et cette féte touchante parlait d’autant plus vivement au ceeur 
du mourant: « Que fait-on pour cetle cinquantaine ? disait-il sou- 
vent; parlez-moi de cette cinquantaine, » et il indiquait lui-méme 
des préparatifs ingénieusement affectueux. 

Malade bien longtemps avant lui, je lui avais souvent préché la 
prudence, et je lui disais : « Prenez garde, tachez de ne pas me res- 
sembler. » Il voulut bien s’en souvenir sur son lit de douleur et il 
dicta pour moi une derniére lettre que je n‘ai pas le courage de sup- 
primer ici : 


Versailles, 1°* mars. 


« Mon cher Alfred, 

a Comme je vous comprends, depuis que je vous ressemble, et 
comme je vous admire en traversant des révoltes que vous n’avez 
pas connues ! Qu’est-ce que nous avons donc fous fait au bon Dieu, 
moon bon ami? Elait-ce donc bien mal de vouloir monter sur les toits 
pour le servir? fl a renversé l’échelle, et la téte méme a donné contre 
le sol; mais que son saint nom soit béni par notre soumission et 
notre silence, et puissions-nous le bénir encore ensemble ! Il parait 
que je vais mieux. Donnez-moi de vos nouvelles. Je crains beaucoup 
les surprises pour notre pauvre pays d’ici 4 un mois. 

« Tendres remerciments et respects aulour de vous ; je demande 
de faire priecr pour moi les petites Seurs des pauvres. 

« Votre ami, 


« A. Cocuin. » 


La premiére fois que l’évéque d'Orléans vint visiter son ami, ce- 
Jui-ci lui tendit la main en disant : « Je suis foudroyé, je sens que 
je m’enfonce dans la mort. Je meurs dans la foi de !’Eglise catho- 
lique, soumis et croyant, dans la foi des amis qui m’ont précédé et 


AUGUSTIN COCHIN. 25 


que je vais rejoindre. » Comme I’évéque combattait ce décourage- 
ment: « Ah! dit M. Cochin, je ne désire vivre que pour servir Dieu 
et mourir que pour le rencontrer. » 

Une amélioration de quelques jours se manifesta dans l’état du 
malade et vint réveiller des espérances auxquelles nous n’avions pas 
laforce de renoncer. Nous ne pouvions pas, nous ne voulions pas 
croire que nous aurions 4 pleurer sur le plus jeune d’entre nous. 
Tant de nobles causes, tant de bonnes ceuvres étaient intéressées a 
la conservation de cette vie, qu’elle devait, nous semblait-il, le gar- 
der pour elles & notre affection. Cette lueur d’espérance provoqua 
une joie qui eut son écho jusque dans les rangs les plus humbles de 
la société. Ce fut alors que les associations ouvriéres, dont M. Cochin 
sélait occupé avec tant de persévérance, envoyérent des délégués 
porter leurs félicitations 4 Versailles. Cette consolation si douce fut 
de courte durée. La maladie, un moment suspendue, reprit son 
cours, et, malgré quelques passagéres améliorations, alla toujours 
en s‘aggravant. Plus le imal devenait redoutable, plus il mettait en 
relief l'Ame qui animait un corps si débile ; elle semblait se purifier 
sans cesse en approchant du moment supréme : on edt dit qu’elle 
recevait déja un reflet du rayon divin. 

La supérieure de l’hépital de Versailles avait voulu veiller elle- 
méme prés d’un malade qu’elle avait promptement appris 4 con- 
nailre. Dés que M. Cochin s’en apercut, il la gronda avec douceur : 
« Vous vous devez 4 vos cing cents malades, lui dil-il, et vous ne 
pouvez pas les délaisser pour un seul. — Notre fondateur saint Vin- 
cent de Paul, répondit la supérieure, nous a aussi recommandé de 
soisner les bienfaiteurs des pauvres. — Oh! reprit M. Cochin, bien- 
faiteur des pauvres, quel beau titre! C’est le seul que j'aie jamais 
ambitionné. » 

Un mot de sainte Thérése revenait souvent sur ses lévres défail- 
lantes : « S:igneur, Seigneur, il est bien temps de nous voir. » Aux 
quelques amis qu’on laissait approcher de lui, il répéta : « Que je 
suis heureux! » Ses adicux, sans ostentation et sans faiblesse, étaient 
tout empreints de la pense d’en haut. Un fidéle domestique assistait 
en pleurant a ces scénes déchirantes : « Vous aussi, vous étes mon 
ami, » lui dit-il, et il lui serra les mains avec effusion. 

Parmi ses amis, il ne pouvait oublier celui qu’il avail aimé, peut- 
élre, au dela de tous les autres et le plus ardemment voulu servir 
aprés I'Eglise, son pays. Les destinées de la France étaient alors entre 
les mains de M. Thiers ; ce fut 4 M. Thiers qu’il adressa l'une de ses 
derniéres pensées. Il commenca & dicter pour lui la lettre sut- 
vante, qui ne put élre achevée et qui ne fut remise qu’aprés la 


Mort : 


26 AUGUSTIN COCHIN. 


« Mon cher Président et ami, 

a J'ai dd succomber ces jours-ci aux altaques d’une fiévre perni- 
cieuse dont il parail que je reviens. Je serais mort a votre service 
sans me plaindre, parce que j'aime mon pays, votre personne, 
que j’admire profondément et que J aurais aimé a parlager jusqu’a 
la mort Pacte de dévouement qui couronne votre illustre carriére. 
Cependant j'aurais tort de ne pas vous faire voir toule la vérilé, telle 
que l’approche de la mort me la fait voir. Vous pouvez la recevoir 
de moi, sachant que je n’ai jamais donné mon ame a aucun parti, ni 
républicain ni monarchique, mais seulement a Jésus-Chri-t, dans 
lequel votre puissant espril finira par voir le vrai Dieu venu sur la 
lerre par un décret sublime pour y déposer un germe perpétuel 
d’ordre intellectuel et de régénération morale. 

« Ceci est la vérité éternelle, mais voici la vérité du moment telle 
que je la vois. 

« Vous étes encore assez fort, assez puissant, assez écouté dans le 
pays et dans Europe pour pouvoir disposer des destinées de la 
France, votre mére, et pour pouvoir lancer ce beau navire dans le 
courant de la république ou de la monarchie pendant bien des an- 
nées, par un simple mouvement de votre main. Si vous le faites, 
vous aurez une grande place devant Dieu, qui vous aura choisi 
comme instrument, et dans Vhistoire, qui n’aura jamais vu un héros 
sans épée changeant le cours des événements par la simple royauté 
de son esprit. 

« Mais il faut se hater et ne pas se tromper, car le temps presse, 
si vous voulez éviler la honte du retour de l’Empire ou la violente 
tenlation des convoitises de nos voisins. 

a Il-serail plus viril de fonder la république , parce que son nom 
apaise les passions populaires el que nous pourrions faire en Europe 
une plus male figure sous ce nom que seus celui de la monarchie. 
Mais vcus ne pouvez pas ressusciler une morte; la république a été 
assassinée par ses enfants, l’odieux 1795, Pimbécile 1848 ; 1870 I’a 
emportée au tombeau. Elle a été tuée par Robespierre et Marat, puis 
par tous les faiseurs de phrases, de complots, de dettes et de sot- 
lises qui sont a trois reprises montés sur ce char populaire... » 


Aprés avoir béni sa famille, aprés avoir adressé son dernier adieu 
4 ses amis, aprés avoir fixé un dernier regard sur les plaies de l'E- 
glise et de la patrie, M. Cochin demanda I’extréme-onction. Dés 
le 6 mars, on avait dressé un pelil autel dans sa chambre. L’évéque 
d'Orléans y dit plusieurs fois ta messe et lui donna lacommunion que 
toute sa famille recevail en méme temps. L’extréme-onction lui fut 
donnée le mardi 12 mars, vers trois heures de l’aprés-midi; tous 


AUGUSTIN COCHIN. 21 


ceux qui purent y assister étaient agenouillés & l’entrée et aux | 
abords de sa chambre; prés de son lit, le pére Le Noury, confes 
seur de M. Cochin & Versvilles; puis lévéque d'Qiléans pronon- 
cant lex sublimes priéres de la mort d’une voix entrecoupée par les 
himes. Le malade, on le voyait au mouvement de ses lévres et & 
Pexj ression de son visage, s unissait du fond de l’dme aux paroles 
sacr¢es. Aprés la cérémonie, il dit encore, d'une voix faible mais 
ferme : « Je vais donc enfin retrouver mes amis, Montalembert, 
labbé Perreyve, le P. Gratry. Dites & ceux qui restent que je prie 
pour eux. » Il me fil 'honneur de me nommer parmi ceux-la. 
Puis il se recueillit tout entier dans l’adoration. Lorsqu’il eut 
recu la sainte hostie, avec une piété qui brillait encore sur son vi- 
sage aliéré, on l'entendit murmurer de nouveau quelques paroles. 
La sceur qui se tenait prés du lit se pencha vers le malade et enten- 
dit distinctement ces versets du psalmiste: In pace in idipsum dor- 
miam el requiescam, guoniam tu, Domine, singulariter in spe constt- 
tuisti me'. Ce furent les derniéres paroles qu’il put prononcer; la 
foi qui avait rempli cette noble vie en inspira le dernier effort. Il 
perdit ensuite connaissance, et, le vendredi 15 mars, il expirait, a 
neuf heures du soir, aprés une pénible agonie, sans avoir jour de la 
derniére consolation qui lui était destinée, la bénédiction person- 
nelie du souverain-pontife, transmise par le téléyraphe dans Ja soirée 
du mercredi. . 

Tous les journaux ont raconté la touchante solennité de ses funé- 
railles, l’émotion de la foule, le regret universel, et ces larmes sin- 
céres, cet hommage profond, qui entourérent son cercueil. Je n’ap- 
prendrais rien & ceux qui connaissent désormais M. Cochin si je 
reproduisais ces détails, mais je donnerai ici le dernier trait de ce 
grand coeur en reproduisant le texte méme de son testament : 


« Ceci est mon testament. 

« Au Nom du Pére, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il. 

« Je fais profession de la foi catholique, aposlolique et romaine. 

a Je demande humblement 4 Dieu, par les mérites de mon Sau- 
veur, l’intercession de la Sainte Vierge et de mes saints patrons, 
pardon de toutes Jes faules de ma vie. 

« Je le remercie de toutes mes forces des grdces innombrables 
dont i] m’a comblé. 

« Je le prie ardemment de proléger ma femme, mes enfants, mon 
frére et toute ma famille, et de nous réunir un jour au lieu de la 
félicité, de la lumiére et du repos. 


! Pour moi je m’endormirai et je me reposerai dans la paix, parce que c'est 
vous, Seigneur, qui m/avez établi dans l’espérance. 


28 AUGUSTIN COCHIN. 


« Je demande pardon a tous ceux que j’ai pu offenser, particulié- 
rement aux pauvres que j’ai pu négliger de servir. Je remercie tous 
ceux qui m’ont fait du bien, et aussi ceux qui ont pu me faire du 
mal, car Dieu |’a changé en bien. 

« Je demande pardon 4 Dieu et aux hommes de mes fautes dans 
l’exercice des fonctions que j’ai remplies, de mes injustices dans les 
lultes auxquelles j’ai été mélé, de mon orgueil et de ma paresse dans 
les ceuvres de charilé auxquelles j’ai eu le bonheur d'appartenir. 

a Je remercie avec effusion ma bien-aimée femme, Ade4yne Be- 
noist-d’Azy du bonheur que je lui dois. Elle a mérité tous les jours, 
4 toute heure, mon profond respect et mon ardente tendresse. 

« Je laisse avec une confiance absolue entre ses mains la tutelle 
de mes trois bien-aimés enfants; elle en fera des hommes honnétes 
el des chrétiens zélés; qu’ils aiment, écoutent et respectent toute 
leur vie la sainte el intelligente mére qwils tiennent de la bonté de 
Dieu; qu'ils se rappellent que leur famille s'est élevée lentement par 
le travail, le dévouement, la probité, une religion profonde et pra- 
tique ; qu’ils !'imitent et la continuent, cherchant avant tout le vrai, 
faisant le bien, songeant toujours a leur salut, non 4 leur fortune ou 
a leur ambilion. 


« In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. 
« Refugium peccatorum, ora pro me. 
« Aucustin CocHin. » 
4 septembre 1870. 


« Toutes les qualilés supérieures s’ignorent elles-mémes. Qui 
est-ce qui s'est jamais cru humble, sans étre par 1a méme orgueil- 
leux ? La générosité ne croit-elle pas devoir tout ce qu'elle donne*? » 


Nul n’a mieux que M. Cochin justifié cette pensée profonde d’une 
grande 4me chrétienne. 


Lamémoire de M. Cochin serahonorée et bénieabien des Litres, mais 
ce quienlui dominera et résumera tout, c’est l’esprit chrétien; l’esprit 
chrétien était la lumiére de son intelligence ct la régle de ses ac- 
lions, il donne 4 sa vie l’harmonie et l'unité. C’est pourquoi ceux 
qui l'ont aimé, concevant, au milieu de leurs regrets, une inébraa- 
lable espérance, le voient en possession de la félicilé qui ne passe 
pas et que rien ne trouble. Son dévouement, son zéle, son désinté- 
ressement et sa hauteur de vues laissent parmi nous un vide dont 
nous sentirons de plus en plus l’étendue. Il avait fait beaucoup, il 


4 Madame Swetchine. 


AUGUSTIN COCHIN. 29 


songeait & faire davantage, et il était digne de couronner les ceuvres 
accomplies par des oeuvres plus grandes encore ; quelques-unes peut- 
dire se poursuivront 4 l’aide de son souvenir, S'animeront de sa 
verlu et y puiseront une force. Qui ne voudrail devenir meilleur, 
plus actif et plus dévoué, au contact de cette belle Ame? Ceux qui, 
peut-étre, auraient résisté a ses conseils ne se soustrairont pas a 
sonexemple. Dans un siécle troublé, qui cherche avec angoisse sa 
direction et ses croyances, la vie d' Augustin Cochin imontrera ou est 
la vérité; dans un temps ou le christianisme est suspecté, elle prou- 
vera ce qu'il peut inspirer; dans un moment de division of ceux qui 
marchent sous le méme drapeau s’arment les uns contre les autres, 
elle apprendra comment on reste sensé au milieu des passions, ferme 
dans la mélée, inébranlable dans la foi, charitable avant, pendant 
et aprés le combat, comment on demeure chrélien militant tout en 
restant \"homme de son siécle, comment on peut aimer la’religion et 
rechercher la science, souinettre sa vie a une autorilé incontestée et 
défendre la liberté dans de justes limites, voir les miséres de l'homme 
et n’en concevoir que plus de pitié, comment on peut chercher dans 
l'industrie ’'amélioration des Ames en méme temps que le progrés 
matériel ; elle montrera aux orateurs que la parole nest jamais plus 
sure de rencontrer l’éloquence qu’en se meltant au service des no- 
bles causes, aux hommes du monde qu’on peut songer 4 ceux qui. 
souffrent sans renoncer aux charmes de la vie sociale, qu’on peut 
faire servir au profit des pauvres et des déshérités l’influence con- 
quise parmi les heureux et les riches. Pourquoi de telles vies 
sont-elles brisées dans leur fleur! Pourquoi de tels cceurs cessent- 
ils de battre avant d’avoir remporté leurs plus purs et leurs plus 
généreux triomphes! Le monde n’a point de réponse a cette amére 
question, et l’Apdétre seul reléve le courage en nous disant : « O pro- 
fondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses 
jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles! car 
qui a connu les desseins de Dieu? ou qui est entre dans le secret de 
ses conseils? ou qui lui a donné le premier, pour en altendre une 


récompense ? » 
A, pe Fanioux'. 


‘ Cette biographie de M. Cochin paraitra en un volume au mois de novembre 
prochain ; d‘ici la, tous les renseignements, loutes les additions on rectifications 
gui pourraient étre adressées 4 M. de Falloux seront recues par lui avec une grande 
reconnaissance, au beénétice de la publication définitive. 


LE MOT DE L’ENIGME’ 


. XL 


Les premiers jours de deuil, d’inquiétude et d’attente qui suivi- 
rent celui-la, je les passai presque seule, ne sortant que pour aller 
au couvent, et ne voyant chez moi que Stella et ma tante, qui, bien 
que ressemblant fort peu & son frére, Paimait tendrement et était 
inconsolable de sa perte. 

Au bout d'une semaine cependant, je commengai 4 m’étonner de 
n’avoir pas encore recu de nouvelles. Le procés devait étre terminé. 
Je m’altendais presque déja a voir revenir Lorenzo, en tous cas, a 
recevoir une lettre de lui. Mais je n’en regus point, je n’appris rien, 
et je demeurai ainsi en suspens une durée de temps inexplicable. 
Enfin je regus deux lignes écrites 4 la hale, non pas de mon mari, 
mais de mon frére : 


« Jarriverai le lendemain du jour of ce mot vous parviendra. Je 
vous dirai tout de vive voix. Ayez du courage. 
« Mario. » 


Lando était présent lorsque ce billet me parvint. Je le lus tout 
haut : 

— Ah! ciel! s’écria-t-il, le procés est perdu, cela est manifeste! 
Il vous le fait assez clairement comprendre!... Et, en vérilé, je ne 
vois pas ce qu'il peut avoir maintenant de pire a ajouter a cela. 

I] m’en dit beaucoup plus long, mais je ne Pécoutais pas : je lisais 
et relisais ces lignes. Pourquoi Lorenzo ne m/avait-il pas écrit? 
Pourquui Mario venail-il, et pourquoi ne me disait-il pas que Lorenzo 


{ Voir le Correspondant des 25 avril, 10 et 25 mai, 10 et 25 juin 1874. 


- 


LE MOT DE L’ENIGME. 34 


renait avec lui? Pourquoi ne prononcait-il pas méme son nom?... Je 
nosais pas m’avouer les folles terreurs qui me passaien! par I’es- 
pril; mais je me souvenais de ses paroles élranges, de son regard, 
desa voix, de toute son attitude au moment ou i] m’avait dit adieu, 
et foul prenait & mes yeux un aspect inquiétant. Une vision se dres- 
sit devant moi, que je n’osais envisager, de peur de perdre la rai- 
wn et avec elle le bienheureux souvenir qui était toute la force de 
ma vie! Je soutfris cette nuit-la comme je n’avais pas souftert depuis 
ks heures de douleur et de reinords qui avaient suivi la mort de ma 
nére! 

Enfin, le lendemain, a une heure tardive, j’apercus le bateau ve- 
nant de Sicile, et traversant lentement le golfe en luttant contre un 
rent violent et contraire; car 4 une longue durée de beaux jours 
succédaient maintenant cette série de jours sombres et orageux qui 
allristent souvent, 4 Naples, la fin du printemps. Mon premier mouve- 
ment fut de partir pour aller au devant de Mario sur le rivage; puis 
je changeai d’avis, et je me décidai 4 demeurer ov j'élais, afin “e me 
trouver seule lorsque je recevrais les nouvelles dont il était por- 
leur. 

Jeus de la peine cependant 4 maitriser mon impatience, car il 
me fallut l'attendre ainsi prés d'une heure encore. Mais enfin j’en- 
lendis son pas sur I’escalicr; puis ma porte s‘ouvrit, et il parut. A 
ce que j} éprou:ai lor que je vis qu’il était vraiment seul, je sentis 
que jus.u’a ce moment je i’clais flattée de revoir Lorenzo avec lui. 
Je le regardais, immobile, et n’ayant pas la force de Vinterroger. 
ll vint & noi, me prit dans ses bras avec une tendresse que jamais 
de sa vie il ne m‘avait témoignée a ce point, et je vis qu’en m’em- 
brassant ses yeux élaient remplis de larmes. 

— Lorenz! Ou est Lorenzo? m‘écriai-je dés que je pus parler. 

— Calme-toi, ma sceur, me dit-il; calme-toi, je ten conjure... Je 
vais te dire toute la vérilé, sans aucun déguisement. 

— Mais, avant tout, dis-moi of est Lorenzo, et pourquoi il n’est 
pas 1:1? 

— Ginevra, je ne puis te répondre, car, en ce moment, je ne le 
sais pas, j’ignore tout autant que toi ce qu'il est devenu. 

A cette réponse, les battements de mon coeur devinrent si violents 
que je crus m’évanouir; mais je lutlai contre l’angoisse dont j étais 
saisie, et d’une voix sourde je dis 4 Mario: 

— Tout ce que tu sais, dis-le-moi du moins sans retard et sans 
rélicence. 

Mario tira de sa poche une lettre soizneusement cachetée, qu'il 
semblait hésiter encore 4 me remettre. Mais j’en avais reconnu l’écri- 
lure, et je coupai court a toute autre explication en l’arrachant de 


32 LE MOT DE L'ENIGME. 
ses mains; puis je courus m/asseoir a Il’extrémité la plus retirée 
de la chambre pour la lire 4 mon aise, et sans que mon frére put, 
en me regardant, en deviner le contenu avant quil me plat de le lui 


communiquer. 


« Ginevra! avant d’ouvrir celle lettre, vous aurez sans doute déja 
appris que j'ai perdu mon procs, en d’autres termes, que je suis 
ruiné, irrévocablement ruiné. Je l’avais pressenti, lorsqu’a |’heure 
décisive, la mort m’a enlevé le seul homme qui pouvait en assurer 
Yissue favorable; et, en vous embrassant au moment de men dé- 
part,, je croyais bien vous dire adieu pour toujours... Tel que je 
suis, celte parole vous épouvantera sans doute. Quoique la perte 
d’un trés-mauvais mari ne soit pas irréparable, vous frémissez, j’en 
suis certain, 4 la pensée de tout ce dunt une situation désespérée 
pourrait me rendre capable, et l’idée la plus funeste vous a, je le 
gage, déja traversé lesprit. Eh bien, vous n’avez pas tort; cette 
idée, je l’ai eue, j’en conviens, et peut-ctre serez-vous satisfaite 
d’apprendre que cest vous qui m’en avez détourné. Oui, Ginevra, 
votre image m’est apparue, et je n’ai pas voulu ajouter un hor- 
rible souvenir de plus 4 tous ceux que je vous laisse, el aggraver 
d’une facgon sanglante une calastrophe déja suflisamment tragique. 
C’eut élé cependant vous rendre votre liberté et permettre 4 votre 
jeune vie de reprendre son cours et de retrouver un bonheur dont 
il ne m’est-plus permis de vous parler. Cette pensée ajoulail done une 
aison de plus a toutes celles que me suggéruit le désespoir; imais 
ce regard doux et suppliant, ce regard inexplicable et céleste que 
vous avez attaché sur moi en me disant adieu, m’a arrélé, et ce sou- 
venir me trouble encore. Que souliez-vous me dire, Ginevra? Qu’a- 
viez-vous 4 me demander? Quelle pouvait dire la priére qui semblait 
errer sur vos lévres? Je ne puis plus rien réparer aujcurd hui; le 
passé n’est plus en mon pouvoir, et Pavenir est détruit. Le charme 
enchanteur de volre beauté et de vulre pure et noble tendresse n’a 
pas élé assez puissant pour me défendre contre moi-méme. TI est 
trop tard, vous le voyez bien. Luissons donc les regrets inutiles. Tout 
est fini. Mes fautes ont porté leurs dernicres conséquences : je n’ai 
plus qu’a les subir, quelles qu elles soient. J’accepte donc la lutte, 
et ce mol est méine le seul qui ine ranime ; car lulter, c’est travailler, 
et le travail, je l’ai aime jusqu’a la passion! Que n’est-ce a celle-1a, 
et non 4 d’autres, que j’a livré mon dme tout entiére! Al! sile passé 
pouvait revivre!... Mais revenons au preése..t. Je saurai donc travailler 
— oul, Ginevra, travailler pour vivre. — Quelque sybarite que j’aie 
pu paraitre et élre, je puis faire cela, je puis travailler, et je le ferai, 
mais loin de vous, sans vous. Grace 4 la géenérosité de votre frére et a 


LE MOT DE L’ENIGME. 3 


quelques dispositions que je puis encore prendre et qui vous seron 
ommuniquées, vous ne souffrirez pas de ce grand revers. C'est la 
mon seul espoir, mon seul repos d’esprit; car, aprés avoir troublé 
vos beaux jours, vous appelera parlager avec mot les jours amers de 
Vinfortune, cela souléverait mon dme tout entiére contre moi-méme, 
d serait capable de réveiller en moi Je désespoir. Soyez donc heu- 
reuse, Si vous voulez que je ne me tue pas. Et maintenant, adieu. Ce 
mot se dit pour les plus courtes absences, pour les séparations d’un 
jour. Quelle sera la durée de la ndétre? celle de ma vie, apparem- 
ment... Puisse-t-elle étre courte, et ne pas longtemps enchainer la 
votre: 

«Ginevra, tu es jeune, tu es belle, tu es faite pour aimer et pour 
plaire, et quelque traitre, infidéle, parjure que je sois, je suis ja- 
loux! Cependant je te laisse sans crainte sous la garde de ce quelque 
chose de mystérieux et d’incompréhensible qui veille en toi sur ta 
beauté et sur ta jeunesse! J’ai perdu le droit de te protéger et de t'ai- 
mer, mais j'ai encore celui de te connaitre et de te vénérer comme 
une créature céleste et sainte! Ginevra, je devrais, je voudrais dire : 
Pardonne-moi! mais c’est la une vaine parole, Jorsqu’il s’agit de lir- 
réparable. Je ferai donc mieux de te dire: « Qublie-moi! » 


« Lorenzo. » 


Tandis que je lisais cette lettre avec une attention ardente, Mario 
élait resté a la place ou je l'avais laissé, la téte dans ses mains, ab- 
sorbé, luf aussi, dans de tristes pensées. Je me rapprochai de lui. Il 
releva vivement les yeux : 

— Ehbien, ma sceur, me dil-il avec anxiélé, peux-tu me dire si 


tues informée par le contenu de cette lettre ‘du lieu o se trouve © 
Lorenzo? 


— Non. 

— Non?... Et pourtant tu as l’air calme et rassurée. Quelle autre 
bonne nouvelle cette lettre a-t-elle pu t’'apprendre? 

Que!le bonne nouvelle!... Je fus réellement embarrassée de ré- 
pondre a cette question. J’étais soulagée, cela était exact; quelque 
chose de joyeux palpilait dans mon coeur : mais il m’était impossible 
de le dire, ou du moins de le faire comprendre 4 Mario; et, par le 
fait, rien ne pouvait étre plus grave que ma situation. 

— Aucune bonne nouvelle, lui dis-je. Celle lettre ne contient rien 
de joyeux assurément, car elle m’annonce la perte de son procés, a 
laquelle ta lettre m’avait préparéc. Ensuite Lorenzo semble me dire 
un éternel adieu et se figurer que je vais lui permettre de séparer 
entigrement ma vie de la sienne! Nous verrons cela. Mais pour que 

10 Jumset 184. 


34 LE MOT DE L’ENIGME. 


je sache ce que j'ai a faire, il faut que tu me dises tout, Mario, tout, 
. sans aucune restriction. 

Mario s’élait préparé a subir l’effort de chercher 4 m’épargner, 
en me faisant un récit incomplet; mais ainsi adjuré, il ne me cacha 
rien: il me sut gré du courage qui allégeail sa pénible mission. 

Lorenzo était arrivé 4 Messine persuadé d’avance que la mort de 
mon pére était pour lui un présage de ruine. Cependant la sentence 
ayant élé rendue contre lui, ainsi qu'il s’y allendait, il resta, en ap- 
parence, trés-calme. Pendant la soirée, il eut avec Mario une longue 
conversation, pendant laquelle il s'‘occupa de faire en ma faveur des 
arrangements qui devaient assurer mon bien-étre, disposant dans 
mon intérét de tout ce qui lui restait, et acceptant l’offre généreuse 
de mon frére, qui se refusait maintenant 4 profiter d’une renoncia- 
tion de mes droils 4 Phéritage de mon pére, faite par moi en sa fa- 
veur 4 l’époque de mon mariage. A diverses reprises, dans le cou- 
rant de celle conversation, Lorenzo exprima le désir que cette tem- 
péte passat sur ma téte sans m’atteindre. 

Le lendemain matin, Mario recut une enveloppe contenant un 
résumé de cetle conversation, réguliérement rédigé et signé, et la 
lettre cachetée qui m’était adressée, sans autre explication. Mon frére 
attendit Lorenzo 4 |’heure a laquelle ils s étaient donné rendez-vous la 
veille en se quittant; mais Lorenzo ne parult pas, ct lorsque Mario 
alla lui-méme pour le chercher, il apprit qu’il était parti dans la 
nuit, sans laisser aucune indication sur la direction qu’il avait prise. 
Deux bateaux avaient, en effet, quitté Messine pendant cette méme 
nuit. La direction de l’un était le Levant, celle de l'autre l Amérique. 
Néanmoins, malgré toutes les précaulions prises par Lorenzo pour 
empécher qu’on ne suivit ses traces, Mario pensait que c’élait sur 
le dernier de ces deux bateaux qu il s'‘¢tait embarqué. 

Lorenzo avait chargé son ancien intendant de s’entendre avec lui 
pour l’exécution de ses volontés et pour toutes les dispositions a 
prendre en conséquence, soit 4 Naples, soit en Sicile. Mais, pas plus 
a cet intendant qu’a mon frére ou 4 moi, i] n’avait révélé ses projets 
personnels, nile lieu ot il allait se rendre. 

Aprés avoir écoulé trés-attentivemenlt ce récit, je demandai 4 Ma- 
rio de me quilter pendant quelques heures, pour me laisser réfléchir 
sur foul ce que je venais d apprendre et considérer a lvisir quelle 
condufie je devais suivre. J’avais en effet besoin de rassembler mes 
pensées dans la solitude et le silence; mais surtout... oh! surtout! 
J'avais besoin d’étre seule pour tomber 4 genoux et bénir Dieu! 

Oui, le bénir avec transport! La crainte, la crainte, seule horrible 
et intolérable, qui s était emparce de mon esprit, était dissipée sans 
retour par le contenu de la lettre de Lorenzo, Le regret, sinon le re- 


LE MOT DE L'ENIGHE. 35 


pentir de ses fautes, se trahissait dans chacune de ses lignes. L’é- 
nergie virile de son caractére s’y retrouvait aussi tout entiére. Quant 
ace qui me concernail, je me sentais plus touchée et plus fire de 
lintérét tendre, confiant, respectueux, qu'il m’exprimait, que de 
toute la passion de son langage d’autrefois, et je bénissais le ciel de 
n’en éire point indigne. Enfin, enfin ce mot : Je travaillerai pour 
frre, me faisait bondir de joie; car j’y voyais un adieu a la vie 
danvereuse, molle et funeste du passé, et une promesse de régéné- 
ration et de salut, de salut matériel, moral, présent, futur, éternel ! 
Il me semblait impossible, en vérité, d’estimer qu’une telle espé- 
rance pit étre payée trop cher! 

Je me souvins pourtant que j’allais avoir & trailer de mes affaires 
avec Mario, et peut-étre aussi avec Lando (dont le coeur était chaude- 
ment ému de cette catastrophe), et je pris soin d’apaiser, avant de 
les revoir, cette joie qui leur edt semblé trop inexplicable, et qui (a 
l'heure méme ou, par le fait, j’élais plus raisonnable que je ne l’avais 
jamais été de ma vie) m’edt probablement fait passer 4 leurs yeux 
pour une personne extravagante, dénuée de tout sens pratique des 
choses de ce monde. 


XLI 


Lorsque donc je revis Mario, je le remerciai tendrement de sa 
générosité ; mais je lui déclarai que ie n’acceptais point la restitu- 
tion qu'il voulait me faire de Vhéritage auquel j'avais renoncé en 
epousant le duc de Valenzano. Livia en avait fait autant en entrant 
au couvent. Mario était et devait demeurer l’unique héritier de mon 
pere. Jétais décidée 4 ne rien laisser changer a ces dispositions. 
Jeus beaucoup de peine a vaincre sa résistance, et lorsque je tentai 
de lui dire que les sacrifices que je prévoyais me coWleraient fort 
peu, il m’arréta en me disant que je n’en ayais pas encore fait 1’é- 
preuve, et il exigea qu’a cet égard je ne prisse aucune résolution 
précipitée. 

— A Ja bonne heure! lui dis-je, si tu le veux ainsi, nous en re- 
parlerons plus tard; ne songeons, en ce moment, qu’a ce qui est 
plus important encore. Tu comprends bien que nous ne pouvons 
ignorer longtemps en quel lieu Lurenzo se trouve, et que, dés que 
nous le saurons, je veux le rejoindre. 

— Le rejoindre! 

— Tu en doutes? 


56 LE MOT DE L’ENIGME. 


Mario me regarda avec surprise et se tut un instant; puis il me 
dit : 

— Ma seeur, la conduite de Lorenzo a été si publique, que, mal- 
gré la sollicitude dont je reconnais qu'il a fait prcuve pour tui dans 
notre dernier entretien, nul ne s’étonnerait de te voir aujourd’hui 
demeurer prés de nous ect user des moyens qu'il a pris pour te 
soustraire aux derniéres conséquences de ses folies. 

— Accepter cette jolie villa, qu’il veut excepter de la vente de ses 
propriétés?... m’y établir dans le bien-étre que vous m’avez pré- 
paré ensemble, et le laisser, lui, seul, pauvre, luttant contre les 
débuts difficiles de cette existence nouvelle?... En vérilé, Mario, si 
tu as cru que j'y consentirais, cela prouve que, bien que tu sois 
moins sévére qu autrefois pour ta petite sceur, tu n’es pas encore 
toul 4 fait juste pour elle. 

Mario me prit la main et la baisa avec émotion. 

— Pardonne-moi, Ginevra, je l’avoue, je ne te croyais ni aussi 
généreuse, ni aussi courageuse ! 

Courageuse!... Je ne létais pas tant qu'il le pensait. Une espé- 
rance s‘était levée dans mon cceur qui m’eut rendu Ja misére facile 
a supporter, ct méme, en ce cas, je n’eusse point été a plaindre; 
mais ici il n’étail pas question de misére, j’y voyais plus clair que 
Mario ou Lando, et j’étais, au fait, plus sensée en ce moment que |’un 
ou autre de mes deux conseillers. Il s’agissait tout au plus d’une 
géne passagére : les terres de Lorenzo, les richesses accumulées dans 
ses différentes demeurvs, et la vente de fous mes diamants, suffi- 
saienl et au dela pour combler l’abime creusé par son extravagance, 
quelque profond qu'il fat. Son talent seul, dés qu'il voudrait s’en 
servir, excluait d’ailleurs toute crainte de pauvreté réelle. Ce simple 
nom de Lorenzo, dont il signait toujours ses ceuvres, était depuis 
longtemps connu dans le monde des artistes, et il n’avait pas a s’y 
faire sa place. 

ll s'agissait donc uniquement de la perte de tout cet éclat, de cette 
magnificence, de cette écrasante profusion de superfluités, de ce 
luxueux bien-étre enfin dont jélais environnée... Ah! je n’osais 
pas leur dire ce que je pensais de ce sacrifice! Je n’osais pas leur 
parler de mon indifférence, qui cependant facilitait beaucoup leur 
tache, ect moins encore osais-je leur en révéler la cause, de peur 
d’étre taxée de folie, ct cela au moment méme oti ils auraient eu 
licu de reconnaitre, avec évidence, que la vie ordinaire elle-méme 
se trouve fort bien des elfets de la vie surnaturelle. Je me contentai 
donc de leur exposer simplement les raisons pour lesquelles ma si- 
tuation ne me semblait nullement désespérée. lls furent soulagés de 
me voir prendre la chose ainsi, ct 4 daler de ce moment li besogne 


LE MOT DE L’ENIGME, 37 


nécessaire, et & leurs yeux si pénible, fut entreprise sans délai, 

sans hate, sans effroi, sans dissimulation, et tous les soi-disant 

crands sacrifices commencérent a s'accomplir. 

llm‘est encore aujourd’hui difficile de rendre compte de ce que 

jeprouvai_ pendant les jours et les semaines qui suivirent. Tout ce 
queje puis dire, c est qu’il me semblait voir tomber autour de moi 
des barri¢res et des entraves, et, 4 chaque pas, respirer un air plus 
libre!... Est-ce &@ dire que j’étais devenue une sainte, aspirant aux 
sacrifices heroiques, aux dépouillements complels? Assurément non. 
Jelerépéte, je ne pouvais avoir aucune vision de ce genre; je com- 
prenais fort clairement que cette catastrophe, qui semblait terrible 
aux autres, que Lorenzo avail jugée au dela de mes forces, et qui 
avait jeté lui-méme jusque dans l’excés du désespoir, n’arrachait 
ama vie que son enveloppe extérieure et brillante. Mais cette enve- 
loppe, un inslinct confus el intermittent, souvent éprouvé et renais- 
sant partont, m’avail sans cesse inspiré l’étrange et persistant désir 
de m’en affranchir, et if me semblait comprendre en ce moment 
mille choses demeurées jusqu’alors inexplicables dans le fond de ma 
pensée. 

La magnificence qui m’avait enlourée appartenait cependant 4 mon 
lang, et tout cet éclat n’élait pas pour moi sans motif ou sans 
ewuse; mais je sentais qu’il obstruait ma marche, et (comme I’a 
ditdu bonheur lui-méme une dme pieuse et profonde'), que, pour 
aller au vrai but, il allongeait ma route ! 

Je ne fus donc ni courageuse, ni résignée, en celle circonstance : 
jefus raisonnable et satisfaite comme lest tout étre humain qui, 
dans un échange quelconque, croit fermement avoir gagné mille fois 
plus qu'il n’a perdu! Le soin auquel je me livrai dés lors exclusive- 
ment, ce fut celui de découvrir le lieu o& Lorenzo s était fixé : je 
ne croyais nullement qu’il fat parti, soit pour le Levant, soit pour 
rAmérique. A cet égard, tous les indices me semblaient seule- 
Ment avoir été préparés par lui pour dérouter nos recherches. Lun 
des deux baliments qui avaient quilté Messine la nuit de son dé- 
part devail toucher 4 Marseille avant de poursuivre sa route. Mes 
réflexions et mon instinct me disaient également que Lorenzo n/avait 
pas élé plus loin, et que de 1a il s’était rendu dans lun des lieux ott 
il pourrait le plus facilement reprendre ses travaux et commencer 
sa vie nouvelle. A cet égard, Rome ou Paris lui eussent également 
convenu; mais il semblait improbable qu’il fut revenu en Italie. Ce 
fat donc vers Paris que je dirigeai toutes mes recherches, et ce fut a 
madame de Kergy que je m’adressai pour m’aider a les poursuivre. 


‘ Eagénie de Ja Ferronays. 


38 LE MOT DE L’ENIGME. 


Peut-étre aurais-je hésité si Gilbert edt été prés d’elle; mais il 
étail absent, absent pour un an, et avant son retour j’aurais le temps 
de réfléchir sur ce que j’aurais a faire, et peut-étre de demander des 
conseils 4 sa mére elle-méme, a laquelle, en attendant, j’exposai ma 
situation actuelle, mes désirs, mes projets, et l’anxiété ardente 4 
laquelle j’espérais, avec son aide, mettre un terme. 

Sa réponse ne se fit pas atlendre et fut meilleure encore que je 
n osais l’espérer. Ce grand et tendre cceur semblait avoir non-seule- 
ment compris ce que je ne faisais qu'indiquer, mais avoir pénétré 
jusqu’au fond du mien et deviné tout ce que je ne disais pas. Je 
sentis que j'avais en elle un immense appui. Ses recherches furent 
promptes, elticaces, et leur résultat ful tel que je Vavais prévu. Lo- 
renzo élail, en effet, a Paris, caché au fond du faubourg Saint- 
Germain, dans une petite demeure voisine d'un grand atelier ou il 
commencail 4 se mettre au travail. « Sa célébrité est trop grande, 
me disait madame de Kergy, pour que sa présence puisse demeurer 
longtemps ignorée, et d'ailleurs le but méme qu'il se propose lui 
interdit de conserver longtemps un incognilu impossible. Déja plu- 
sieurs de ses amis l|’ont découvert et l’ont été chercher, mais il n’a 
voulu recevoir qu’un seul d’entre eux dont les conseils et le con- 
cours lui sont indispensables. Cet ami est aussi le nétre. Je sais 
donc, par lui, que, lorsqu’il se sera remis 4 Vceuvre, il a intention 
de rentrer en communication avec ceux qu’il a quitlés, et probable- 
ment avec vous, ma chére Ginevra ; mais il persisle 4 vouloir vivre 
seul et loin de vous. Il se persuade qu’il a toul arrangé pour que 
votre vie demeure a peu prés ce qu'elle était, sauf sa présence, qu'il 
n’a rien fait, dit-il, pour vous rendre regrettable. Vous aurez de le 
peine a vaincre son obstination 4 cet égard; il vous sera difticile de 
faire accepter 4 un homme qui se sent de si grands torts enver: 
vous le lourd poids de la reconnaissance. Tous les sacritices qu’i 
s’impuse 4 lui-méme lui codteront moins que de consentir 4 celu: 
que vous étes si disposée a lui faire. Les hommes sont tous ainsi. 
Soyez donc patienie, adroite, et ayez assez d’esprit et de coeur poul 
parvenir 4 étre généreuse de telle facon qu’il sen apergoive le moin: 
‘possible... » 

ll m’était d’autant plus facile de suivre le conseil de madame d 
Kergy que ce que j’avais a dire & Lorenzo était exactement vrai. Je lu 
écrivis donc, sans effort et sans contrainte, ce que me dictait mor 
coeur; mais j'écrivis en vain : ma premiére et ma seconde lettre de 
meurérent sans réponse; la troisiéme en obtint une, mais cette 
réponse étail un refus of je voyais percer tous les motifs signalé: 
par ma vieille amie. Hélas! faire accepter un pardon est souvent plu: 
difficile mille fois que de l’obtenir ! 


LE MoT DE L'ENIGME. 39 


Toutefois, je me me lassai pas : je fis mes préparatils de départ, 
foutcomme s'il m’y edt invilée, et j'attendis avec patience !l’heure 
sur laquelle Je complais, décidée 4 trouver un moyen de la hater si 
celle attente devenait trop longue. 


XLII 


Tandis que tant de tristesses, les unes réelles, les autres appa- 
rentes, Saccumutlatent autour de moi, le fond rayonnant de ma vie 
be sé manifestait que par une activité et en méme temps une tran- 
quillité qui surprenaient fort mes amis, mon frére et surtout ma 
lante dont l'ayitation étail extréme. 

Je ne dirai pas que donna Clelia éprouvat au moindre degré cette 
joe du malheur d’autrui, prélée par un grand et malicieux esprita 
tous les humains; mais la transformation de nos situalions respec- 
lives qui lui permettait maintenant, au lieu de m’envier, de me 
Piaindre et de me protéger, ne déplaisait ni 4 son orgueil ni a sa 

nte. 

Elle m’offrit la plus Jarge hospitalité. Elle aurait voulu m’établir 
dans son palais de Toléde, et m’abandonner, pour mon seul usage, 
le plus grand de ses grands salons. Elle ne comprenait pas qu’il me 
fut possible de demeurer dans ma maison pendant que I’on y faisait 
lable rase de toutes ces magnilicences dont la possession m/avait 
placée & ses yeux au sommet du bonheur. Mais je refusai de quit- 
ler, avant le dernier jour, ma chambre, ma terrasse et Pincompa- 
rable vue, dont la privation m’élait plus sensible que tout le reste, 
Je demeurai donc dans le coin (encore fort spacieux) que je métais 
réservé dans ma belle demeure, encouragée par Stella, qui, sans 
exclamation et sans surprise, me comprenail et m’aidail a faire mes 
préparatifs de départ, et me réjouissail par la présence d’Angiolina, 
toujours prés de nous, comme de coutume; en sorte que, malgré la 
gravilé du moment, je luttais presque sans effort contre labattement 
et la tristesse. 

Les semaines s’écoulaient cependant et, quoique je n’eusse pas 
renoncé a l’espoir de vaincre l’obstination de Lorenzo, je commengais 
4 perdre patience, et je songeais a partir sans son consentement, 
car il me semblait qu’une fois rapprochée de lui, il ne pourrait se 
refuser 4 me voir. Cette incertitude était la circonstance la plus 
pénible de ma siluation actuelle, et, pendant sa durée, le temps ora- 
geux et pluvieux ajoutait encore sa triste influence 4 tout le reste. 
Mais, pour troubler ma paix et affaiblir mon courage, il me fallait 


0 LE MOT DE L'ENIGME. 


une épreuve plus sensible et plus difficile 4 supporter que celle-1a. 

Le ciel était redevenu serein, et nous avions enfin pu retourner 
sur la terrasse d’oti la pluie nous avait bannies depuis longtemps. 
La verdure touffue du jardin, le parfum des fleurs, le bleu des mon- 
tagnes, de la mer et du ciel, la nature tout entiére enfin, semblait se 
dédommager par un éclat inaccoutumé d’avoir pendant quelques 
jours élé contrainte de voiler sa beauté. Mais Stella, 4 ce spectacle, 
au lieu d’étre ravie et transportée comme de coutume, le revarda 
longtemps gravement! et en silence; puis, tout d’un coup, avec une 
soudaine explosion de douleur elle se jeta 4 mon cou : 

— Ginevra! que deviendrons-nous, Angiolina et moi, quand tu 
seras parlie?... Ah! jamais je n’aurais di aimer qu’elle seule en ce 
monde | 

Elle s’assit sur l'un des siéges de la terrasse, et prit sur ses genou 
l'enfant qui, ce jour-la, nes’était pas éloignée un instant pour aller 
jouer, comme elle en avail I’habitude. Et lorsque l’enfant, les yeux 
pleins de larmes, lui demanda d’empécher sa chére Lia Gina de par- 
tir, fuute la fermeté de Stella l’abandonna un instant et elle éclata 
en sanglots. 

Oh! alors je sentis 4 mon tour quelle distance sépare les sacri- 
fices pour ainsi dire exlérieurs des vrais 'déchirements qui attei- 
gnent le coeur! Le grand amour qui adoucil toutes les peines de ce 
monde n’affranchit d’aucune d’entre elles. On pourrait méine dire 
Je contraire, puisqu’il agrandit la sphére de la tendresse et de la 
pitié : il fait seulement comprendre !a douleur, et i] ui donne son 
sens véritable. 

Je ne pus toutefois recarder en ceimoment Stella telle qu’elle 
était 1a devant moi, sans étre saisie d’une tristesse que la pensée de 
notre séparation ne m’avait jamais causée jusque-la. Ses larmes, 
qu'elle savait d’ordinaire si bien réprimer, continuaient a couler, 
tandis qu’elle bercail son enfant en silence. Et elle demeura ainsi 
sans parler et méme sans me répondre, jusqu’d ce que la petite 
Angiolina, aprés avoir aussi pleuré longtemps tout bas, se fut endor- 
mie, d'un sommeil lourd et profond, dans les bras de sa mére. 

C’élail la premiére fois de sa vie que Slella me semblait manquer 
de courage. Le mien chancelait a cette vue, et cette heure — la der- 
niére que nous devions passer ensemble sur cetle terrasse, remplie 
de doux souvenirs, et que'les petits pas d’Angiolina avaient tant de 
fois parcourue! — cette heure fut triste au dela de toute expression, 
et en apparence, de toute raison. Le ciel de l’4me, comme celui de 
l'Italie, se couvre ainsi parfois de ces nuages qui troublent et alfligent 
d’autant plus que la lumiére qu’ils obscurcissent est habituelle- 
ment plus éclatante et plus sereine! Ni Stella ni moi cependant 


LE MuT DE L’ENIGME. - 41 


nétions disposées 4 croire aux pressentiments. Notre tristesse élait 
d ailleurs trop motivée pour qu'elle put nous surprendre. Néanmoins 
quelque chose de plus sombre que l'heure présente pesait sur nous, 
et le lendemain jetait déja son ombre sur cette derniére soirée! 

Le soleil déclinait : Stella sortit subilement de sa réverie pour 
réveiller Angiolina ; Pheure était venue de partir avec elle ; mais les 
yeux de l'enfant, si vifs d’ordinaire, étaient appesantis. Elle les ouvrit 
apeine, lorsque je m’approchai pour l'embrasser; sa petite bouche 
fit un léger mouvement pour me rendre mon baiser, mais elle se 
rendormit sur-le-champ, el sa mére, surprise et un peu alarmée de 
celle langueur inaccoutumée, se hata de |’enveloper d’un chile, et 
lemporta ainsi en la garantissant le mieux possible de lair du 
soir. 

Le lendemain, de douloureuse mémoire, se leva pourtant pour 
moi, brillant et radieux, car, 4 mon réveil, une lettre de Lorenzo 
me fut remise. Une lettre qui mettait fin 4 toutes mes perplexilés, 
et qui justifiait au dela de toules mes espérances la confiance avec 
laquelle je l'avais altendue! 


« Ginevra, tu Pemportes, j’ose enfin te demander pardon, car tes 
lettres m’ont rendu l’espoir de pouvoir un jour le mériter. Je ne 
crains donc plus de te revoir. Viens! je t’appelle et je t’attends. 


« Lorenzo. » 


Ces derniéres lignes m’apportaient la meilleure promesse de bon- 
heur que j'eusse jamais recue de ma vie, et je les baisai avec émo- 
lion. J’aurais voulu pouvoir partir 4 l'heure méme, et l'on ne s’é- 
tonnera pas si je regardais maintenant sans regret la somptueuse 
demeure que jallais quitter pour toujours, et méme le spectacle 
enchanteur dont mes yeux ne s’élaient jamais lassés! Ce n’était point 
en effet ces objels extérieurs qui m’avaient donné la joie profonde 
et stable de mon dame. Ce n’était point & eux non plus que je devais 
ce bonheur révé pour ma vie, dont je croyais apercevoir en ce mo- 
ment les premiéres lueurs. Aussi mon seul souci ctait-il de ne pou- 
voir partir assez vite. Tous mes préparatifs étaient faits et j’aurais 
pu me mettre en route 4 Vinstant... Mais trois grands jours encore 
me séparaient de celui ot partait pour Marseille le premier bateau 
sur lequel je pouvais m’embarquer, trois jours qui me semblaient 
un long délai! J’étais loin de prévoir, hélas! combien j’en trouve- 
rais la durée 4 la fois douloureuse et rapide! 

Stella, depuis ces derniéres semaines, passait la journée avec 
moi. Je ’'attendais en ce moment pour lui communiquer ma Jole. 

Mais ’heure a laquelle elle venait d’ordinaire s’écoula; elle ne parut 


42 LE MOT DE I’ENIGME. 


point; je fus surprise de ce retard, et, au lieu de l’atlendre davan- 
tage, je m’acheminai a pied vers sa maison, située 4 peu de distance 
de Ja mienne. La soirée précédente ne m’avait laissé aucune inquié- 
tude, et la tristesse de la veille était, chez moi, effacée par la joie 
du matin. 

J’arrivai, je trouvai la porte ouverte. Aucun serviteur n‘était la 
pour m’annoncer. Un silence inusilé régnait partout. Je traversai 
une galerie, un grand salon, un cabinet, sans reucontrer personne, 
J’arrivai enfin 4 la chambre de Stella, o0 le petit lit d’Angiolina était 
placé 4 cété de celui de sa mére. J’entrai!... oh! comment dépeindre 
le spectacle qui s offrit 4 ma vue! Comment dire ce que la surprise, la 
pilié, la tendresse et la douleur me firent éprouver 4 la fois! 

Ma chére et malheureuse Stella était assise uu milicu de la chambre, 
et elle tenait son enfant élendue sur ses genoux, son entant, pale, 
Inanimée, en apparence sans vie! 

Elle ne pleurait pas, elle ne parlait pas. Elle leva un instant vers 
mol, ses yeux démmesurément grands, et elle me regarda. Quel re- 
gard: mon Dieu! Il exprimait cette douleur que les méres seules 
peuvent connaitre, et au dela de laquelle il n’y a rien ici-bas!... Je 
tombai a genoux prés d’elle. Angiolina respirait encore. Mais elle 
était expirante. Elle ouvrit un moment ses beaux yeux... Un éclair 
de connaissance traversa son regard... il passa de sa mére 4 moi, et 
de moi 4 sa mére, puis il se voila. Un tressaillement convulsif agita 
ses membres, et ce ful fini. L’ange élait au ciel, la mére avait perdu 
sur terre son unique enfant! 


e e e 


Les plus-longues années n’effacent point le souvenir d'une heure 
semblable, et le temps, qui parvient 4 adoucir toutes les douleurs, 
n’apporte jamais la faculté de parler de celle-ci : les meres qui ont 
été frappées par ce glaive ne le peuvent, les autres ne l’osent. La 
femme qui n’a pas denfant, en présence de celle qui vient de 
perdre le sien, ne peut que s’incliner avec respect et en silence, 
comme devant la majesté souveraine de la douleur ! 

Je ne dirai rien non plus des heures qui avaient précédé celle-la, 
sice n’est que l'accablement de la veille au soir présageait, chez 
enfant, le mal qui s ‘était déclaré, violent et soudain, au milieu de 
la nuit. Aprés s’¢tre apaisé vers le jour, tl avait recominencé une 
heure plus tard, pour aller en croissant et ne plus se ralentir jusqu’a 
la fin. 

Pour moi, qui avais donné 4 Angiolina toute cette place demeurée 
vide dans ma vie, l’excés de ma douleur servit 4 me faire mesurer 
celle du coeur plus déchiré que le mien, et & qui la mort venait de 
tout ravir en un coup. Je songeai, en frémissant, que cette douleur 


LE MOT DE L'ENIGME. 43 


supassait la mienne, et je n’osai point penser 4 moi-méme en pré- 
sence d'une catastrophe qui jetait dans l’ombre toutes les souffrances 
que javais Connues jusqu a ce jour. Quel reméde aux maux exagérés 
uimaginaires de la vie, qu'une semblable apparition sur la route de 
laréalité la plus terrible du malheur! 

Maisce départ préparé depuis si longtemps, cette réunion appelée 
par lant de voeux, obtenue par tant d efforts, de quel prix fallait-il 
les payer anjourd hui ! 

Quilter Stella dans sa douleur, c’était la une épreuve que je n’a- 
vas pas prévue et a laquelle le plus impérieux devoir pouvait seul 
me faire consentir. Il le fallait pourtant; mais ce ne fut pas du 
moins sans avoir réussi a salisfaire le seul vweu de son coeur brisé: 
«,..Seséparer pour quelques mois du monde, vivre seule, libre 
de se livrer exclusivement au cher et céleste souvenir de sa joie 
perdue... » 

Stella n’'avait pas proféré de plaintes. Sa douleur était muette. 
Mais elle avait formulé ce désir. II fut exaucé. Livia obtint pour elle 
une retraite dans la partie non cloitrée de son couvent. Ce fut la que 
je la quittai, la laissant a l’ombre de ce doux sanctuaire, prés du 
ceur le plus tendre et le plus fort sur lequel le sien pal s’appuyer, 
en présence de cette splendide et calme nature, et sous le voile bril- 
lmtdece beau ciel, au dela duquel elle croyait pouvoir suivre en- 
core son trésor disparu. Et elle se sentait assurée de le relrouver 
un jour! 


XLII 


Jéprouvai une solennelle émotion lorsque, aprés avoir pris congé 
de mon frére et de tous les amis qui m’avaient accompagnée & 
bord, je me trouvais enfin sur le pont du baliment, seule avec Otta- 
via et regardant fuir les montagnes, les collines, les villas, et dispa- 
raitre enfin toutes les rives riantes et fleuries du golfe de Naples. Deux 
ans 4 peine s élaient écoulés depuis le jour oa, pour la premiére fois, 
cespeciacle avait frappé mes yeux. Mais, pendant celte courte période, 
tant de sentiments avaient agilé mon coeur et tant d’événements tra- 
versé ma vie, que ce temps me semblait avoir eu la durée d’une 
existence tout entiére. 

Joies et peines, espérances ardentes et amers mécomptes, souf- 
frances aigués, tentation périlleuse, lutte mortelle, grace, enfin! 
grace Jumineuse et insigne, tout cela s’était rapidement succédé 
pour moi. Et a tuus ces souvenirs, s’ajoutait maintenant la douleur 


44 LE MOT DE L’ENIGME. 


récente qui avait marqué ces jours d’adieu d’un cachet déchirant 
et lugubre! La perte d’un enfant semble, il est vrai, aux indiffé- 
rents, ne pouvoir frapper d’autre coeur que celui de sa mére. Le 
mien, cependant, saignait 4 grands, flots, et la mort soudaine de 
l’angélique petite créature que j’avais tant aimée, ainsi que la sé- 
paration qui l’avait trop vite suivie, rendaient maintenant doulou- 
reuse pour moi, au dela de toute expression, l’heure de.ce départ 
désiré avec tant d’ardeur et au prix de sacrifices qui, jusque-la, ne 
m’avaienl point semblé dignes d’étre complés. Certes, la parole 
déja cilée ne s’applique pas moins aux affections de la terre qu’au 
sentiment divin qui les domine et les renferme tous. « L’on ne vit 
sans douleur dans aucun amour. » Cela est indubitable; plus la ten- 
dresse est exquise, plus la souffrance, qu’elle traine 4 sa suite, est 
redoutable! Mais, en revanche, 4 mesure que ces blessures cruelles 
se mulliplient, amour stable et supréme leur apporte un reméde 
en grandissant lui-méme et pouvant suppléer seul & toules ces joies 
brisées. Seul aussi, cependant, il donne la promesse et le gage de 
leur infaillible retour et de leur immortelle durée! 

Aussi, quelle que fut la tristesse de cette heure, quelle que fut la 
désolation avec laquelle je regardais au loin, sur la hauteur, le cou- 
vent o Stella élait demeurée prés de ma sceur et ou je venais de 
les quitter avec tant de larmes; quelles que fussent, en un mot, les 
impressions de toute nature qui se réunissaient pour m‘accabler, 
il me semblait, en dépit d’elles, vivre dans une vérilé plus haute et 
dans une liberté plus grande que lorsque, pour la premiére fois, 
environnée de mes illusions et de mes espérances mensongéres, 
javais traversé ce golfe dans tout l'enivrement de mon rayonnant 
bonheur! 

Ces pensées et bien d’autres me traversaient l’esprit, tandis que 
le bateau tracait rapidement son sillon sur la mer et que peu & peu 
le dernier contour des cétes d’Italie devenait plus indistinct et dis- 
paraissait enfin 4 mes yeux pour toujours. La nuit vint, les étoiles 
se levérent, |’heure s’avanca, mais je demeurai a la place ot j’étais 
Sans pouvoir me résoudre a la quitler. | 

Cette solitude en mer, la plus profonde de toutes, parle a |’Ame 
un langage qui n’appartient qu’ elle seule. Je !'écoutais avec l'at- 
tention la plus recueillic, bénissant Dieu de m’avoir appris & y 
reconnailre sa voix et cherchant 4 n’écouter qu'elle, pendant cette 
tréve d'immobilité et de repos qui séparait. la phase achevée de 
ma vie de celle qui allait commencer dans des conditions obscures 
et nouvelles. 

Je ne m’arrétai point 4 Marseille, car j’élais impatiente «’ar- 
river. Et cependant, malgré l’appel auquel j’obéissais en ce mo- 


LE MOT DE L'ENIGME. 45 


ment, je n’étais point sans inquiétude sur l’accueil que je rece- 
vrais. Je connaissais la mobilité des impressuyis de Lorenzo, et la 
lellre que j’avais recue de lui ne m’élait point un sir garant de 
Ja disposition dans laquelle je /e trouverais. En effet, lorsqu’en 
arrivant je l’apercus 4 la gare, je ne sus d’abord qu’en penser. Il 
dait pale, agité et somre, et il dissimulait avec peine une sout- 
france que ses traits exprimaient beaucoup plus clairement que 
la joie de me revoir. Je sentis trembler le bras sur lequel je m’ap- 
puyai, el je gardai moi-méme le silence, interdile et troublée. 

fl me fit traverser rapidement la foule, me placa dans une voi- 
lure, y fit monter Ottavia prés de moi, puis tl ferma la portiére, 
d’un air contraint, en me disant qu'il allait me précéder. 

Je fus d’abord étonnée de me trouver ainsi, de nouveau, séparée 
de lui lorsqu’A peinc je l’avais revu. Mais, 4 son embarras, a la 
penible confusion que trahissait son regard, je crus deviner ce qui 
se passait en lui et j’en fus émue. Pauvre Lorenzo! ce n’était point 
en effet ainsi qu’il avait amenée naguére sous son toit sa jeune 
épouse. Ce n’était point la le sort qu’il s‘était plu 4 lui dépeindre 
ela lui promettre d’avance. Ce moment était le premier ot ]’im- 
mense changement de fortune qu'il avait subi allait apparaitre aux 
yeux de la femme qu'il avait outragée et de laquelle il n’osait plus 
attendre ce sentiment qui suffit 4 tout et rend tous les sacrifices 
légers. Dans ce moment, je le compris, il regretlait de m’avoir ap- 
pelée prés de lui. 

Aprés un long trajet, nous parvinmes enfin au bout d'une rue 
située & l’extrémité du faubourg Saint-Germain. La, nous entrames 
dans une petite cour, et la voiture s'arréta devant une porte de trés- 
modeste apparence. 

Toutefois, la maison 4 laquelle elle donnait accés, extérieurement 
revétue de plantes grimpantes qui dissimulaient la teinte rougedtre 
de ses murs, avait un aspect pittoresque qui n'appartient guére, a 
Paris, 8 aucune demeure, grande ou petite. L’ceil d’artiste de Lo- 
renzo avait su la découvrir, et il avait tout aussi bien su en diriger 
arrangement intérieur. Aussi, lorsqu’il me fit entrer dans un sa- 
lon, donnant sur un petit parterre tout rempli de fleurs, et au dela 
duquel on apercevait les grands arbres d’un jardin adjacent, en 
sorte qu'au milieu de Paris on pouvait se croire dans une solitude 
champétre; lorsqu’il me fit parcourir en enticr avec lui ce rez-de- 
chaussée of tout était simple et rien n’était vulgaire, ot partout 
Je trouvais 4 la fois la trace de son gout et celle de sa sollicitude 
pour moi; Jorsque surtout je vis, dans son cabinet de travail et 
dans son atelier, tous les indices de ses habitudes reprises de travail 
assidu et de sérieuse étude, une joie telle me remplit le coeur et 
rayonna dans mes yeux, qu’il ne put s’y méprendre. 


¢ KG LE MOT DE L’ENIGME. 


Alors je vis se dissiper le nuage qui voilait son front. 

— Est-ce possib\a).<. esl-ce vrai? me dit-il, tu es satisfaite, Gi- 
nevra? et je puis sans remords accepter ici ta présence? 

Des larmes d‘attendrissement me vinrent aux yeux. 

— En vérité, lui dis-je avec yne sincérifé sur laquelle il ne 
pouvait se méprendre, cette soi-disant grande catastrophe ne fait 
que m’enlever les choses auxquelles je ne tenais pas, et elle me 
donne ici tout ce qui me plait et presque tout ce que je dé- 
sire. 

Je le regardai en hésitant, ne sachant pas encore ce qu’il m’était 
permis de lui dire. Mais ce regard me donna du courage et je pour- 
suivis avec émotion : 

— Dis-moi, a ton tour, que tu ne regrettes rien et que ma pré- 
sence te suffit, et je te le jure, Lorenzo, cette heure sera la plus 
heureuse de ma vie. 

Alors, au lieu de me répondre, il se mit & genoux prés du petit 
divan ot je m’élais assise, et je vis briller dans ses yeux cette lu- 
miére apparue naguére dans de trop rapides instants. Non pas, 
maintenant, comme alors, fugitive et incertaine, mais calme, sta- 
ble, profonde. 

— Ginevra, me dit-il, si je viens aujourd’hui te dire que la rai- 
son m’est rendue, que je suis 4 jamais revenu de ma détestable 
aberration, que je le revois telle que je te vis lorsque tu fis éva- 
nouir de ma mémoire le souvenir de toute aulre femme, que je 
Uaime enfin autant et mille fois plus que jamais, ce n’est pas t'en 
dire assez, ce n’est pas surtout te dire ce que tu entendras plus 
volontiers peut-élre que tout cela. 

J’ouvris les yeux, je le regardai fixement. Il comprit que mon 
ame cherchait 4 plonger dans la sienne. 11 poursuivit d’une voix 
basse et émue : 

— Tu m’as fait aimer, en toi, mieux que toi-méme. Ecoute-moi!... 
Ces longues et coupables années ont effacé de mon dme l’empreinte 
des choses divines qui y furent gravées dans mon enfance... Crois-tu 
pouvoir les raviver? Ce simple désir, je ne l’avais jamais éprouveé. 
Crest toi, Ginevra, qui l'as fait naitre. Peux-tu le réaliser? 

O mon Dieu! cette heure fut trop belle pour la terre! Elle ne 
me laissa plus un voeu a formec. Elle réalisa dans toute leur éten- 
due mes beaux réves du passé, et elle me fit enfin toucher le som- 
met (loujours, hélas! redoulable et menacé) du bonheur de ce 
monde! Aucun nuage n’a pu en voiler le souvenir radieux et béni! 
Aucune souflrance, aucune épreuve n’a ralenti l’élan d’une recon- 
Naissance présente, vivante, éternelle! 

On comprend sans peine que, dansces conditions nouvelles, notre 
existence fut promptement et doucement ordonnée. Chose étrange! 


LE MOT DE L’ENIGME. 47 


celle vie calme et simple, exempte de magnificence, de luxe et d’éclat 
mondan, c’était pr'cisément la réalisation de ce désir latent qui 
régnail dans mon ame, et dont la signification m’avait été révélée 
danscegrand jour de grace que je pouvais nommer celui de ma 
tro naissance ! 

Cett donc été, de ma part, une dérision que de parler de sacri- 
fice dans la situation ot je me trouvais alors. Mais Lorenzo ne voyait 
Pas encore les choses sous le méme aspect que moi. 

— Je conviens, me dit-il un jour, Jorsque quelques semaines 
furent écoulées, je conviens que rien d’essentiel ne nous manque 
et que les épaves de notre naufrage nous laissent encore une aisance 
supportable; mais il me faut plus que cela pour toi, ma Ginevra. Il 
faut que le travail me donne les moyens de te rendre tout ce dont 
ma folie t'a dépouillée. Le public accueille mes ceuvres avec une 
singuliére faveur. Toutes, hormis une seule, qui ne me quittera 
jamais, ont été vendues 4 des prix fabuleux. Aussi, laisse-moi 
faire, et je te promets que Je jour viendra ot je placerai sur ton 
front un diadéme plus brillant encore que celui que tu portais 
haguere. 

Je fis un vif mouvement, et j’allais exprimer la répulsion que 
m’inspirait cette perspective. Mais je m/’arrétai. Il était bon que, 
Nimporte en quelle maniére, il fat stimulé par un but a attein- 
dre, dans celte voie de laborieux efforts, ot! se retrempaient toutes 

ses facultés. Je le laissai donc réver pour moi des parures, et 
m’entretenir de ses projets d’avenir, tandis qu’établie prés de lui, 
dans l’atelier, je fui faisais la lecture, ou bien que, parfois encore, 
lui servais de modéle. Et lorsqu’il parlait ainsi, je souriais sans 
le contredire. 

Madame de Kergy et Diane étaient accourues dés le lendemain 
de mon arrivée. Nos rencontres, maintenant, devenaient 4 peu prés 
journaliéres, et je trouvais, dans ce doux commerce, le plus ferme 
appui, tes plus sages conseils aussi bien qu'une tendresse qui me 
permettait une expansion presque sans bornes. 

Quant 4 Gilbert, il était toujours absent, et on n’attendait plus 
son retour que dans l’automne de l'année suivante. 

Lorsque sa mére me donna cette nouvelle, j’éprouvai d’abord 
une sorte de soulagement. Il me semblait que mes rapports avec 
sa famille étaient simplifiés par son absence, et que je pouvais ainsi 
ajourner toute réflexion sur ce que j’aurais a faire 4 son retour. 
Mais lorsque je vis ma vénérable et chére amie essuyer furtivement 
une larme en me parlant de son fils, lorsque d’une voix tremblante 
dle ajouta « qu’& son age de telles séparutions étaient de bien 
rudes épreuves et qu’aucune ne l'avait affligée autant que celle-ci; » 


48 LE MOT DE L’ENIGME, 


lorsque Diane, ensuite, le coeur gros, vint me dire, de son cété, 
« que l’'absence de Gilbert abrégeait les jours de sa mére, » oh! 
alors, un vif repentir m’étreignit le coeur, et je n’éprouvai plus 
qu’un ardent et douloureux désir de réparer le mal que j’avais 
fait, mal qui jamais (quoi qu’on en dise) n’est tout a fait invo- 
Jontaire ! 

Ah! si les femmes pouvaient mesurer jusqu’ot porte parfois leur 
influence fatale, celles-la seules qui, 4 la passion de plaire, joi- 
enent la dureté du coeur, y seraient insensibles! Elles n’hésitent 
guére, souvent, 4 immoler la carriére, les facullés, |’existence 
tout enliére d’un homme. La vanité et Yorgueil se plaisent en ce 
genre de ravages. Mais si leurs yeux allaient jusqu’aux foyers 
qu’elles attristent, jusqu aux coeurs maternels qu’elles brisent, 
jusqu’aux familles dont elles troublent les plus douces joies, leurs 
(rophées leur sembleraient sanglants, et peut-étre comprendraient- 
elles ces paroles du Psaume que j'avais appris moi-méme a répéter 
humblement: « Seigneur! pardonnez-mot mes fautes cachées, et pré- 
servez-moi des fautes @autrui! » 

La célébrité de Lorenzo, accrue par la premiére de ses ceuvres 
qu’il exposa en public, la singularité méme de notre situation et de 
ce retour a Paris dans des circonstances si différentes de celles qui 
avaient environné notre premiére apparition dans le grand monde, 
atlirérent sur nous |’attention de ce méme monde, et peut-étre la 
mode fut-elle encore venue nous chercher dans notre retraite. Mais, 
grace au ciel, je neus point d’influence 4 exercer pour déterminer 
Lorenzo 4 s’y soustraire. Son orgueil y edt suffi, lors méme que son 
temps tout enlier n’eut pas été absorhé par le travail, el ce fut méme 
avec peine qu il consentit un soir & me suivre a l'hotel de Kergy. 

Aprés ce jour, toutefois, i) y revint volonticrs, atliré par la cordia- 
lité noble et simple de madame de Kergy aussi bien que par le charme 
du cercle intellectucl dont son salon était le centre; charme qu’en 
tous temps il edt apprécié, s'il n’avait subi un autre entrainement. 
Aujourd’hui que rien ne l’en éloignait, ce fut avec un plaisir crois- 
sant qu'il alla presque chaque soir s’y reposer des faligues de sa 
journée et y chercher pour son esprit quelque chose de plus utile 
encore que le délassement. 

Une dme noblement douée qui retrouve sa voie apres de longs 
écarements rentre en réalité dans son élément véritable, et en res- 
sent un immense bien-étre. Aussi rien ne saurait dire quelle était 
sa joie et comment il savait l’exprimer! Rien, non plus, ne peut 
dire avec quels sentiments je l’écoutais! 

La seule ombre de ma vie, pendant cette période, fut ]’absence 
de Stella. Mille fois je l’avais conjurée de venir me rejoindre, puis- 


LE MOT DE L'ENIGME. 49 


quaucun devoir ne lobligeait plus 4 demeurer 4 Naples. Je sentais 
que pour ce coeur brisé le seul soulagement possible serait de quit- 
ler des lieux ou: elle avait tant souffert, et que cetle Ame courageuse 
trourerait plus qu’ailleurs un aliment salutaire dans ce grand mou- 
venent de la charité de Paris, qui était, 4 cette époque, dans tout 
Véan de la premiére impulsion qui lui avait été imprimée quelques 
années plus tot. Je l’appelais donc sans cesse. Mais, jusqu’a ce 
jour, je ’'avais appelée en vain. Une répugnance invincible 4 quitter 
le refuge ot: elle avait abrilé sa douleur la retenait loin de moi! 

Ainsi se passérent des jours, des semaines, des mois, au dela, 

enfin, d'une heureuse année tout entiére. Ce bonheur révé était 
devenu pour moi la réulité de ma vie, et ce monde que j’avais na- 
guére prétendu ouvrir a Lorenzo, seule, et en un jour, il y avait 
penéiré lui-méme par l’¢preuve, par humiliation et par le tra- 
vail. Ce bouleversement total d’existence, signalé un jour par Lando 
comme un reméde, avait en effet agi, selon ses prévisions, d’une 
maniére bienfaisante, efficace et décisive. 

Mais, on le sait, une des anomalies du cceur humain, c’est d’ap- 
peler et de vouloir le bonheur comme son droit et de ne pouvoir 
cependant le posséder un seul jour dans sa plénitude sans frémir, 
comme s'il sentait qu il n’est pas ici-bas dans la nature des choses 
qu'il puisse le posséder longtemps. 

Lorenzo, plus qu’un autre, était alleint de cette mélancolie du 
bonheur, et il s’y ajoutait, pour lui, un regret parfois trop sombre 
des écarts de sa vie. Il y portait la véhémence de son earacleére, ct 
ll était difficile souvent de lulter contre la tristesse que réveillaient 
en lui les souvenirs du passé. 

— Ginevra, me dit-il un jour, je suis beaucoup trop heureux pour 
un homme qui a si peu mérité de l’étre. 

Lorsque, d’un visage assombri, il me disait ces paroles, nous 
étions au début du printemps. L’air élait doux, le ciel pur, les lilas 
de notre petit jardin étaient en fleurs et nous en respirions ensemble 
le parfum. ll répéta : 

— Qui, ma vie est aujourd'hui trop belle; elle lest trop, je le 
sens, pour pouvoir étre de longue durée. 

Parole presque banale, tant elle cst souvent jetée comme un 
voile sur la lumiére trop vive du bonheur terreslre! Mais je ne l’en- 
tendis point en ce moment sans tressaillir. Et cependant, que crain- 
dre?... que demander?... que refuser, lorsqu’on sait le présent et 
Vavenir aux mains de celui qu'on aime au dela de tout ce qu’on 
aime ici-bas! 

M™? Craven. 
La fin au prochain numéro. 
10 Jcuser 338°4. 4 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE 


114 


IV 


Contraste entre les théories des auteurs contemporains et leurs ouvrages. — Video 
meliora... — Corruption des lettres, suite de la corruption des moeurs. — Ta- 
bleau des meeurs et des lettres romaines sous les successeurs d’Auguste, par 
M. D. Nisard. — Progrés de la corruption dans Paris avant le 2 décembre. — 
Premiére représentation, 4 cette date et par suite de l'avénement du second 
empire, de la Dame aux Camélias. — Régne des courtisanes au théatre et 4 la 
ville. — Déclassement social. — Demi-Monde. — Progrés de la décadence. — Cri 
d’alarme jeté par les premiers auteurs du mal. — Préfaces de la Dame aux 
Camélias et du Fils naturel. 


Ce qu'il y a d’étrange dans la situation, c’est le contraste que 
présentent les théories et les ceuvres de nos auteurs a la mode. 
Jamais ne s’est mieux manifestée la vérité du parturient montes et du 
video meliora, deteriora sequor ; jamais promesses plus colossales et 
plus mesquins résultats ; jamais peinture plus effrontée des cétés 
les plus clandestins et les plus honteux de nos meeurs, et prétentions 
plus hautes 4 la moralité et 4 la régénéralion de la société par le 
théatre. 

« Nous sommes perdus, s’écrie M. Dumas fils, dans la préface du 
Fils naturel, et je le répéte et l’affirme, ce grand art de la scéne va 
s’effiloquer en oripeaux, haillons et fanfreluches ; il va devenir la 
propriété des saltimbanques et le plaisir grossier de la populace, si 
nous ne nous hatens pas de le mettre au service des grandes réformes 
sociales et des grandes espérances de ]’ame... 

«..... Le thédtre, ce n'est pas le but, cest le moyen... Par la 


! Voir le Correspondant du 10 juin 1874. 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 54 


emédie, par la tragédie, par le drame, par la bouffonnerie, dans la 
forme qui nous conviendra le mieux, inaugurons donc le théatre 
wile, au risque d’entendre crier les apétres de |’art pour J'art, trois 
mots absolument vides de sens. Toute littérature qui n’a pas en vue 
la perfectibilaté, la moralisation, J'idéal, Putile, en un mot, est une 
litérature rachitique et malsaine, née morte. » 

Tout cela pour aboutir 4 Monsieur Alphonse ! 

AlaCigué et 8 Gabrielle ont succédé le Fils de Giboyer, la Contagion 

tt Lions ef Renards. M. Sardou fait suivre ses invocations a sainte 
Mousselinede, ces scénes d’amour (style convenu), qui, pour ne pas 
dégénérer en scénes dc viol, se transforment en scénes de pugilat et 
dont le dénodment dépend, non de l’éloquence passionnée du héros, 
mas delavigueur de poignet de I’héroine. M. Meilhac, enfin, jaloux 
dégaler ceux de ses confréres qui avaicnt successivement réhabilité 
lefils naturel et la fillemére, exalté la courtisane et outragé la pater- 
nilé, les a rattrapés d’un bond, en bafouant en scéne, dans Nany, 
la seule majesté qui gardat encore au thédtre son auréole intacte, 
enforgant la mére, celte autre royauté découronnée, a s'agenouil- 
ler devant le fils! Seul, parmi les écrivains dramatiques de notre 
lemps, Ponsard a maintenu jusqu’au bout, avec d’inévitables inéga- 
lités de talent et de succés, les grandes traditions. 

Lorsqu’on lit les protestations trop fondées de M. Dumas contre 
labaissement du thédtre contemporain, comment ne pas s’étonner 
qu'une telle déchéance ait pu succéder au merveilleux réveil de la 
festauration? A nos yeux, les causes de ce phénoméne sont diverses : 
les unes, sociales et générales; les autres, purement artistiques ou, 
pour parler plus exactement, professionnelles. Parmi les premiéres, 
aprés avoir constaté l’invasion de |’art par la démocratie, nous signa- 
lrons, comme agent plus pernicieux encore de dissolution et de 
décadence, la corruption des meceurs et des esprits, toujours et par- 
lout suivie de la corruption des lettres. 

« L’ceuvre de l'unité romaine, écrivait M. Nisard, il y a quarante 
ans, dans son Etude sur Lucain, a été accomplie par César et affer- 
mie par Auguste. En méme temps que cette unité, qu’on pourrait 
bien appeler l'universalilé, l’ceuvre littéraire de Rome a été con- 
sommée sous ce dernier prince. Ce sont deux faits qui sont nés et 
s sont développés simultanément, comme cela s’était vu en Gréce, 
comme cela se verra en France dix-sept siécles plus tard. Il y a 1a 
une loi de la Providence, qui fait vivre de la méme vie les nationa- 
lités et les langues. Mais Rome a payé son unité de sa liberté. Sous 
la République, on avait déja vu la corruption des moeurs; l’Empire 
Y ajoute la corruption des esprits. La civilisation est toute maté- 
Tielle, tout se fait em vue du corps. C’est la fumée des festins, la 


59 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


promiscuité des bains publics, le parfum des vins de la Gréce, la 
banalilé des femmes, qui ont altiré les barbares. Depuis l’accomplis- 
sement de l’unité romaine jusqu’a la dispersion de i’Empire, tout 
se précipite, tout se rue vers la fin marquée, au bruit mélé des 
hurras des barbares et des orgies impériales. » 

Le futur sénateur du second empire gatait, il est vrai, la prophé- 
tique vérilé de ce tableau par le refrain obligé de 1830 en l’honneur 
de la Révolution: « L’analogie entre Rome et la France ne va pas 
plus loin. La révolution francaise est une renaissance inouie dans 
histoire des hommes. Rome avait appelé les barbares pour guérir 
ses plaies; la France, malade aussi de bien des corruptions, n'a 
appelé personne pour se traiter; elle a mis, de ses propres mains, 
le fer et le feu dans ses plaies; et c'est peut-étre pour cette rai- 
son-la qu’une crise qui a achevé de ruiner Rome, a ressuscité la 
France. L’'homme est sorti de la Révolution agrandi et épuré. » 

Illusions, hélas! qui portent leur date, et qui ne font que mieux 
ressortir la triste réalité! Nous avons eu, nous aussi. les barbares, 
mais la Révolution ne nous a pas sauvés; c'est elle qui achéve 
de nous ruiner. Entre les deux empires, romain et francais, l'ana- 
logie est donc compléte; les causes et les effets de la décadence 
sont les mémes. 

Si j'avais du gout pour la déclamation, la paraphrase du passage 
de M. Nisard, que je viens de citer, m’en fournirait une belle occa- 
sion. Je m’en garde, aimant mieux laisser le lecteur a l'amertume 
salutaire de ses propres réflexions. Toulefois, il est deux points que 
je suis forcé de retenir, lant ils tiennent étroitement 4 mon sujet. 
Je veux parler de l'influence exercée sur le thédtre par ces femmes et 
ces barbares auxquels fait allusion l’auteur des Etudes sur les poétes 
latins. : 

Le signe le plus caractéristique, 4 coup sur, du (hédtre contem- 
porain, en cela miroir fidéle de son époque, c'est la place qu'y a 
prise « la femme banale » dont parle M. Nisard. En tout temps, il 
est vrai, la comédie s’est amusée de la galanterie; les Bourgeoises 
& la mode, les Bourgeoises de qualité, le Chevalier ila mode, ( Ecole 
des bourgeois, pour ne citer, 4 prés d'un siécle d'inlervalle, que 
Dancourt et d'Allainval, en ont mis en scéne les calculs, les ruses, 
les déceptions, les cétés odieux ou comiques. Mais, purement sati- 
riques et de circonstance, ces comédies n’ont jamais afliché aucune 
prétention sociale; elles se sont contentées de faire rire «es travers 
de leur temps. Si les moeurs peintes par le théitre secondaire du 
dix-sepli¢me et du dix-huitiéme siécle sont exceptionnellement 
dissolues, elles sont, du moins, prises dans le milieu méme de la 
sociélé réglée, dont ce théatre s’est borné 4 tourner en dérision 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 53 


quelques types pervertis. « Que fait ordinairement votre chevalier? 
demande quelqu’un 4 une marquise de Dancourt. — II ne fait rien, 
monsieur, il vit de mes rentes. » Ces Dames de la Providence, 
comme les appelaient alors les Chevaliers a la mode, n’ont, comme 
on voil, rien de commun avec nos Dames aux Camélias et nos Filles 
de marbre. Les premiéres expriment plaisamment les irrégularités 
d'une société réguliére ; celles-ci répondent 4 toute une nouvelle clas- 
sification sociale. Il est superflu, je crois, d’insister sur la différence. 

Ce n’est donc pas d’avoir porté au théatre les mceurs libres de la 
galanterie, mi méme de les avoir ennoblics par la passion, que je 
blame nos auteurs contemporains. Leurs devanciers |’avaient fait 
avant eux. Marion Delorme elle-méme est une poctique Dame aux Ca- 
mélias; elles sont l’une et l’autre deux couplets différents de 1’é- 
ternelle chanson de la courtisane amoureuse. Le reproche que 
méritent les écrivains dramatiques du second empire, c'est d’avoir 
acclimaté sur la scéne francaise, non un sentiment qui a été de tous 
les temps et qui préte singuliérement aux situations dramatiques, 
mais un type qui ne devrait s’y produire qu’a titre d’exception. 
Un type! qu’ai-je dit? C’est une classe tout entiére qui a fini par y 
conquérir droit de cité, par y régner en souveraine et par en exclure 
lout ce qui ne se rapporte pas directement ou indirectement 4 elle. 

La résistance méme qu’opposa pendant longtemps l'administra- 
lion supérieure 4 la premiére représentation de la Dame aux Ca- 
mélias prouve bien qu'elle voyait dans cette piéce autre chose qu'un 
simple vaudeville. Ce qui rendait, aux yeux du gouvernement 
d'alors, la comédie de M. Dumas fils dangereuse, ce n’élait pas 
Pamour d’Armand pour Marguerite, ni celui de Marguerite pour 
Armand; c’était le personnage méme de I'héroine, non pour la pas- 
sion qu’il exprimait, mais 4 cause du milieu ou il se développait et 
de la ressemblance méme du portrait. 

La Dame aux Camélias n'était pas, en effet, un personnage pure- 
ment fictif, comme I’héroine de La Fontaine; elle n’était pas un 
simple prétexte 4 tirades sentimentales et 4 situations passionnées. 
Elle avait porté dans la vie réelle un nom connu de tous; chacun 
des personnages de la piéce avait en quelque sorte un répondant 
dans les cercles parisiens. Elle était la personnification de tout un 
ordre d’idées et de mceurs nouvelles, qui frappaient a la porte de la 
société et voulaient en forcer |’entrée. 

Pendant les derniéres années de la monarchie de Juillet, le déve- 
loppement de la prospérité publique et des fortunes privées avait 
singuligrement favorisé les progrés de la corruption dans Paris. Si 
la prostitution dorée n'y était pas encore passée en quelque sorte a 
Péat d’institution, ainsi que cela devait se voir plus tard, elle com- 


34 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


mencait déja 4 y exercer, comme autrefois |’hétairie 4 Athénes, un 
vérilable influence; elle y avait ses salons, son monde, sa chroni 
que, ses princes et ses reines, dont Marie Duplessis, la Dame aus 
Camélias, fut une des plus brillantes. Il ne lui suffisait plus d’étre 
tolérée ; elle prétendail, 4 son tour, imposer ses lois. 

Or, par la vérité méme de quelques-uns de ses détails, par ce 
qu’elle avait de réel et de vivant, par les sympathies qu’elle expri- 
mait pour la nouvelle et dangereuse classe 4 laquelle appartenai 
Marguerile Gautier, la comédie de M. Dumas fils répondait a cette 
situation. Lui ouvrir les portes du théatre du Vaudeville, c’étai 
faire officiellement consacrer par Vopinion publique des maeurs. 
une classe, — & dessein je répéte le mot, — bannies jusqu’alor 
de la scéne; c’était encourager, par l’exemple d’une réhabilitatior 
touchant a l’apothéose, le développement d'un vice qui comprit s 
bien, d’ailleurs, le service que venail de lui rendre M. Dumas fils. 
qu'il crut devoir affirmer sa reconnaisssance par un hommage 
public : « A l'auteur de la Dame aux Camélias, les amies de Mar. 
guerite Gautier ! 

La premiére représentation de la Dame aux Camélias est donc une 
date importante, moins encore par la valeur de l’ceuvre que par V’élé 
ment nouveau que celte ceuvre introduisait au théatre. Cette date. 
M. Dumas a eu soin de la préciser lui-méme. « Pendant un an, dit-il. 
celte piéce avait été défendue par la censure, sous le ministére de 
M. Léon Faucher. M. Bouffé connaissait M. Fernand de Montguyon. 
M. Fernand de Montguyon était l’ami de M. de Morny. M. de Morny 
était l’ami du prince Louis-Napoléon. Le prince Louis était président 
dela République. M. Léon Faucher était ministre de l’intérieur. Il 
avait peut-étre moyen, en montant cette échelle de recommanda- 
tions, de faire lever l’interdit... M. Léon Faucher refusa net et san: 
appel. 

« J’attendis d’autant plus patiemment que M. de Morny m’avaii 
conseillé de ne pas perdre tout espoir, en ajoutant : « On ne sait pa: 
«ce qui peut arriver, » et que madame Doche m’avait appris en 
confidence que M. de Persigny agissait de son cdté. Et, en effet, 
‘M. de Persigny, & la sollicitation de madame Doche, s’était déclaré 
le protecteur de cette pauvre Dame aux Camélias. 

« Le 2 décembre arriva. M. de Morny remplaca M. Faucher. Trois 
jours aprés sa nomination, M. de Morny autorisa la piéce, sous sa 
seule responsabilité. » 

Ainsi il est exactement, littéralement vrai que l’avénement du 
second Empire a été l’avénement de la « femme banale » au théatre. 

A coup sir, M. Dumas fils, tout jeune encore, n’avait pas songé a 
faire de sa piéce un plaidoyer en |’honneur de la prostitution. Il n’y 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 55 


avait vu qu’une anecdote, une exception attendrissante, & laquelle 
quelque souvenir personnel d’adolescence donnait peul-étre un prix 
particulier pour lui. fl nous avait fait pleurer sur la femme aimée de 
ses vingt ans; 11 ne voulait pas autre chose, et ne s'était pas encore 
adé qu'il était un réformateur de la sociélé : il se contentait 
dn étre un des plus sympathiques amuseurs. Mais, 4 son insu, il 
avait ouvert la bréche ; on s’y rua. Du haut du piédestal od il les 
avait hissées, les courtisanes, dont il avait su peindre sous des cou- 
leurs si touchantes l’amour désintéressé, n’étaient pas femmes a re- 
garder passer, sans y prendre un bain prolongé, les flots d’or et d’ar- 
gent que les spéculations et les folles hausses de la Bourse firent 
couler dans Paris pendant les premiers jours de l’empire. 

Par suite de ce déclassement social qui est la conséquence de nos 
trévolutions et la plaie de notre temps, il s’était formé des épaves de 
la corruption aristocratique, des vanités enrichies de la prime et du 
dont-dix et des modernes opulences de la prostitution, un monde en- 
core innomé, mais déja tout-puissant, ou la grande bohémecoudoyait 
la petite-pologne. Les richesses étalées par les héros équivoques 
de ceite société mélée ne reposaient sur aucune base certaine : ils 
dépensaient cent mille francs par an, sans en posséder cent mille de 
capital réel; leur existence tout enticre était une aventure, ou, pour 
mieux dire, une partie de lansquenet ou ils jouaient 4 chaque carte 
le tout pour le tout. Vivant d’expédients, au milicu de leur faste, 
comme ces pauvres filles, leurs sceurs, ou tout au moins leurs pa- 
reilles, qui passent en quelques mois de la soie 4 la laine et de la 
laine & la sote, des brodequins crottés aux huit-ressorts de Binder, 
de la misére & l’opulence insolente et de l’éclat tapageur a l’obscu- 
rité, vous les rencontriez tour 4 tour dans l’élégante américaine qui 
les conduisait 4 Longchamps, ou dans le fiacre qui les menait a Cli- 
chy — dont ils ont fini par obtenir la suppression. Leur existence, 
toute de surface, vous rappelait involontairement celle des courti- 
sanes, qui semblaient d’ailleurs reconnaitre en eux la similitude de 
race par la sympathie qu’elles leur témoignaient. Comme elles, en 
effet, ne fondaient-ils pas leur crédit sur leurs dettes, leur fortune 
sur leurs dépenses — et leur élégance extérieure, le trompe-l’ceil 
de leur luxe, n’élait-il pas pour eux aussi l’amorce qui cache 
Yhamecon? 

Ce monde, que M. Dumas fils se chargea de définir et de qualifier, 
nous avons tous connu; nous l’avons tous connue, celte époque 
d'ivresse obstinée et d’aveuclement volontaire, qui nous menait droit 
du demi-monde 4 la France réduite. N'insistons pas sur ce point 
douloureux. Ma tache, heureusement, est toute littéraire. Sous l'em- 
pire, il est vrai, n’est-ce pas dans la littérature que s’était réfugiée 


55 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE, 


toute la vie politique? N’était-ce pas au thédtre et dans le roman que’ 
s’était alors concentré tout le mouvement des esprits? Le contraste 
est curieux, en effet, entre le mouvement littéraire et le mouve- 
ment politique de cet étrange temps. Jamais presse ni tribune poli- 
tique plus calmes, plus accommodantes, plus portées au contentement 
et 4 Padmiration; jamais littérature plus acre, plus passionnée, plus 
acharnée a la peinture de nos ridicules et de nos vices. Contradiction 
plus surprenante encore! Bien loin d’¢tre animés de sentiments hos- 
tiles au pouvoir, ces écrivains, détracteurs des mceurs nouvelles, ces 
mécontents de l’ordre social, ces moralistes atral ilaires, ces révolu- 
tionnaires, destructcurs de la famille et de nos institutions les plus 
vénérables, étaient tous, ou presque tous, ce qu'on appelait alors 
des conservaleurs bonapartistes, des satisfaits de la politique, des 
invités des fétes officielles, des pensionnés de la liste civile, des en- 
rubannés du 15 aoul, des courtisans de |'Empereur... et du prince 
Napoléon ! 

L’explication de cette anomalie, c’est qu’a une société blasée comme 
ce demi-monde qui remplissait alors les salons officiels et qui dé- 
bordait jusque dans les salons aristocratiques, le sel, suivant |’ex- 
pression de G. Sand, ne suffisait plus: il fallait du poivre. Non, 
certes, qu'elle professat un gout trés-vif pour l'amére satire des Ta- 
cite et des Juvénal; celte satire-la lui déplaisait. Ce qu’elle aimait, 
c’était la peinture pimentée du vice aimable; c’était le miroir qui 
reproduisait ses propres défauts — en les flattant; c’était Marguerite 
Gautier, mettant en vogue les filles perdues; Madame Bovary, dans 
sa course en fiacre 4 travers les rues de Rouen; Fanny a sa toilette; 
la fameuse scéne de Nos intimes; c’était la peinture indulgente de 
ces fripons, de ces débauchés, de ces enrichis suspects, de ces dé- 
classés de tout sexe, de ces courtisanes et de ces courtisans oflerts 
comme modéles, pour leur élégance, leur brillante audace et leurs 
succés, aux généralions naissantes! La meilleure des réclames pour 
une piéce ne consislail-elle pas alors 4 répandre adroiltement le bruit 
qu’elle élait immorale? Les succés littéraires de ce temps, ot le plus 
grand souci des grandes dames semblait étre de ressembler, par 
leurs toilettes et leurs maniéres, aux petites, s’appelaient Madame 
Bovary, Louise, Fanny, les Mémoires d'une femme de chambre, Made- 
moiselle Giraud ma femme, etc., etc. Il n’était pas, enfin, jus- 
qu’a certains vices, sortes de maladies secrétes du coeur humain, 
sans nom dans notre langue, qui, sous le titre de M. de Saint-Ber- 
rand, des Diables noirs, ou sous tout autre, ne vinssent complai- 
samment s‘étaler, avec ou sans vignettes, sur l’alfiche des spectacles 
ou a l’étalage vitré des librairies 4 la mode. 

Dans notre société déja malade et prédisposée & la contagion, le 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 57 


milavait fait de si effrayants progres, que les écrivains mémes qui 
avaient le plus contribué 4 jeter le thédtre dans cetle voie furent les 
premiers 4 pousser le cri d’alarme. M. Dumas fils, qui avait fait re- 
présenler, quelques jours aprés le 2 décembre, la Dame aux camélias, 
sémail, quelques mois avant Sedan : 


«Nous allons 4 la prostitution universelle. Ne criez pas! je sais 
aque je dis... La Dame aux camélias, jouée le 2 février 1852, ne 
pourrait plus étre écrite aujourd’hui. Ce serait un paradoxe. Cette 
pice rentre dans Varchéologie. » 


Etailleurs, 4 propos du Fils naturel : 


«Ce que je disais de l’amour dans la Dame aux camélias, je puis 
le dire de art dans cette préface nouvelle. » 


Hélas! la Vistte de noces, la Princesse Georges, la Femme de 
Claude, Monsieur Alphonse, devaient bient6t venir confirmer les 
crantes de M. Dumas et démontrer une fois de plus que la cor- 
ruption des Jettres suit toujours, dans un pays, la corruption des 
meurs et des esprils! 


Linvasion étrangére, pacifique ou armée, conséquence de la corruption des murs, 
et une cause nouvelle et plus active encore de décadence dramatique. — Il n'y a 
pas de thédtre possible sans un public indigéne et homogéne. — Eclat du théatre 
athénien. — Nullité du thédtre romain. — Le nétre périt pour les mémes motifs. 
— Protestations de la critique dés 1860. — Sous !’influence du godt exotique, 
la décadence s’accélére ; par la complaisance des directeurs pour les appétits 
srossiers du nouveau public; V'indulgence des auteurs pour leurs ceuvres qui 
nont plus de juges ; la confusion des genres ; le développement des spectacles 
Malériels, des féeries; le sysléme des reprises et des piéces commandees; 
lesprit industriel des direcleurs; le métier, chez les auteurs, substitué a l'art. 
— Découragement de ceux-ci. — Ralentissement de la production. — Epuise- 
ment et pénurie, dernier terme de la décadence. 


La corruption des mceurs publiques ne se borne pas a exercer par 
elle-méme une action directe sur Jes arts; elle agit aussi indirecte- 
ment sur eux par ses conséquences. C’est ainsi qu’en parlant des Bar- 
bares atlirés & Rome par « la banalité des femmes, » l’auteur des 
htudes sur les poétes latins de la décadence a signalé, quarante ans 
davance, une des causes principales de notre déchéance dramatique. 
Rien n'est plus fatal au génie artistique d’un peuple, a son théatre 


58 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


surtout, que ces invasions d’étrangers — les plus pacifiques sont 
les plus corruptrices — venant substituer, dans une grande capi- 
tale, l’inintelligente grossiéreté de leurs gouts au jugement d’un 
public dont ils ne comprennent ni le caractére ni la langue. 

Sans un vrai peuple, un vrai théatre est impossible. L’exquise 
délicatésse de gout du public d’Athénes s’explique par la composi- 
tion méme de ce public. C’était du sang athénien pur, sans alliage. 
Si Rome, au contraire, n’eut point de thédtre national, c’est qu’a 
l’époque ou les lettres y prirent leur essor, il n’y avait déja plus de 
vrai peuple romain. Que pouvait y faire le drame, chassé de la scéne 
par la cohue des spectateurs échelonnés sur les gradins supérieurs, 
d’ot ils pesaient sur la téte des chevaliers et des lettrés, condamnés 
4 n’avoir d’autre avis au thédtre que celui de cette foule hétéro- 
géne? . 

Dés Auguste, le public de Rome avait cessé d’étre romain, eomme 
celui de Paris a cessé, sous le second empire, d’étre parisien. Aprés 
lamalgame auquel son oncle, le grand (ésar, venait d'assujettir les 
diverses nations qu’il avait imporiées & Rome de toutes les parties 
du monde, il dut renoncer lui-méme, lui, l’empereur qui pouvait 
tout, 4 instituer un thédtre latin chez ce peuple si divers d'origine, 
de meeurs, de religion et d’idiomes, que les seuls spectacles agréés 
par la foule étaient ceux ob les acteurs ne parlaient aucune langue 
et s’adressaient uniquement aux sens, — les bétes et les gladiateurs. 
Ni le Thyeste de Varius ni la Médée d’Ovide n’ont été composés pout 
la représentation. A l’époque surtout ou les auteurs, quels qu’ils 
soient, de ces tragédies apocryphes et d'une latinité vicieuse qui 
s'appellent les tragédies de Sénéque, écrivaient leurs piéces, le pu- 
blic romain avait déserté depuis longtemps, pour les jeux du cirque 
et de l’amphithéatre, les thédtres que nous appelons aujourd’hui les 
scénes littéraires. 

Nous n’avions pas, nous, 4 offrir les tueries du cirque au publi 
cosmopolite et ignorant, grossier et blasé, qui pendant vingt ans i 
rempli nos thé4tres; nous lui avons offert les décors de nos féeries 
les maillots de nos danseuses, la musique du Pied qui remue, no: 
photographies demi-nues et méme tout 4 fait nues, et nos roman: 
en vogue. Au fond, sous une forme moins virile, c’était toujours I: 
méme chose : méme négation de toute littérature, méme matéria 
lisme, méme décadence. 

Dés la premiére heure, les protestations n’ont pas manqué. « L 
public, écrivions-nous nous-méme, au commencement de 1863 
dans la Gazette de France, le public dont les suffrages et l’influenc: 
déjouent, depuis quelques années, toutes les prévisions de la criliqu 
et du bon sens, c’est cette multitude innommée qui n’appartient : 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 39 


aucune nation, parce qu’elle appartient 4 toutes, — cette cohue 
nomade que les chemins de fer vomissent chaque jour sur nos pla- 
ces publiques, et qui, de notre élégant, de notre littéraire et délicat 
Paris, fait brutalement son auberge; — c’est cette foule corrompue 
etcorruptrice d’étrangers en goguette qui nous chasse de nos mai- 
sons et nous relégue a Ja barriére; qui s’installe dans nos voitures et 
nous force d’aller 4 pied ; qui se substitue a nous, enfin, dans la pos- 
session de la vie parisienne, et dont on nous conjurait naguére, a 
Pépoque des élections, de ne pas troubler le repos et les codteux 
piaisirs par la libre manifestation de nos convictions et de nos sym- 
pathies politiques. 

« Qu’importe a ce public, qui ne parle pas frangais, qu’une piéce 
soit écriteen frangais? Qu'importe 4 ce public qui ne comprend pas 
le drame auquel il assiste, un cure-dents aux lévres et les yeux a 
demi fermés,-que ce drame manque de logique? Ce qu’il aime, ce 
qu'il recherche, ce n’est pas notre littérature : un beau décor, de 
Jolies jambes, des épaules nues jusqu’au talon, 4 la bonne heure! 
Voila un langage qui se comprend partout, un spectacle qu’on n 
voit qua Paris! 

« Mais 4 quoi bon protester contre un mal qui prend sa source 
dans la constitution méme du Paris moderne? Une fois admis 
ce principe que Paris doit étre le joyeux rendez-vous de l'Europe, le 
centre éclatant des plaisirs, le caravansérail de l’univers entier, il 
faut savoir en supporter les conséquences. 

« Ine dépend pas de notre littérature de se soustraire 4 |’ énerve- 
ment général. Elle éclairait et réchautfait jadis le monde; eh bien, 
qu'ellese borne a l’amuser! Les théatres ne sauraient échapper al’in- 
fluence de ce public qui les enrichit, comme il enrichit nos hétels 
garnis, nos cafés chantants et nos restaurants 4 prix fixe. Sous peine 
de ruine, ils sont bien forcés de flatter les caprices de leurs specta- 
teurs habituels. Autour de ces derniers se groupe d’ailleurs toute 
celle population interlope qui nait et qui vit du désordre prodigue 
et du vice opulent, population qui croit ou décroit 4 vue d’ceil, selon 
que l’affluence des étrangers dans Paris augmenteou diminue. Quant 
au public parisien, 4 notre vrai public, il a disparu depuis long- 
temps, noyé dans ces flots troublés qui se renouvellent sans cesse, 
entrainé dans ce courant malsain dont la direction lui échappe. 

« Cette décadence dramatique, dont je viens de signaler en pas- 
sant une des causes principales, o en est le reméde? Tout au plus 
est-il possible ici de l’indiquer. Contre une affection organique, tout 
traitement local est impuissant. Or ce n’est pas seulement une dé- 
Yation littéraire qu’il s’agit aujourd’hui de redresser; c est tout un 
sysiéme social A modifier. Avant de songer 4 rendre 4 la littérature 


60 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


son éclat, 4 Ja saine critique son influence, au théatre sa gloire p: 
sée, a l'esprit et an bon gout leur empire, rendons Paris aux Pa 
siens. Toute invasion étrangére est mauvaise... » 

Que pouvaient faire, en effet, devant cette invasion de Brésilie 
_de Turcs, d’Espagnols, de Cosaques, de Valaques, d’Italiens, d’An 
ricains, de Chinois, d’Egyptiens, de tailleurs anglais et d’espions al 
mands, altirés, pour parler comme M. Nisard, « par la banalité « 
femmes et les orgies impériales, » que pouvaient faire les malhe 
reux entrepreneurs de spectacles? Industriels placés, a la fin de cl 
que mois, en face d’une redoutable échéance, la question littéra 
se réduit pour eux 4 la question du doit et avoir. Leur premier « 
voir est de faire honneur 4 leurs engagements commerciaux.. Co 
ment donc ne s’appliqueraient-ils pas 4 caresser les instincts de 
foule, puisque c’est pour eux le seul moyen de faire vivre le 
thédatre? 

De son cété, lorsqu’il ne se sent plus aiguillonné par l’intellige: 
sévérité d’un public d’élite, P’écrivain se relache involontairem 
de sa sévérité envers lui-méme et néglige ce dernier coup d’c 
gle qui fait la statue, ce fini qui est l'art lui-méme, cette perfecti 
d’atticisme que recherchent seuls les poétes et les arlistes qui 
sentent dans Athénes des juges dignes d’eux. Il fait ce que font, dz 
un autre ordre d'intéréts, ceux de nos industriels qui ne fabriqui 
plus seulement pour le marché frangais et qui travaillent pour 1’: 
portation, gros au lieu de fin, vite au lieu de bien ; il remplace 
dessin par l’enluminure, l’harmonie du dessin par les coulet 
criardes, le travail a l’aiguille par la confection a la vapeur. 

De 1a cette confusion des genres, signe fatal de décadence, « 
caractérise d’une facon si particuliére la littérature dramatique 
second empire. 

« Notre public démocratique et exotique, semblent s’étre 
les auteurs a la mode de cette époque, offre un tel amalgame 
spectateurs hétérogénes, que le meilleur moyen de réussir auprés 
cette foule bigarrée serait peut-étre, qui sait? de lui offrir des pié 
disparates comme elle. Si le temps n’est pas encore venu de proscr 
absolument du thédtre la comédie, l’esprit, Pobservation, Vid 
s'il subsisle encore quelques esprils dont il faut ménager la di 
catesse rebelle, cherchons du moins a retenir, par les émotions v 
gaires du mélodrame, transportées dans la comédie, le vulgaire 
fait la recette; tachons de contenter & la fois Athénes et la Béotie 
juxtaposant l’un a autre deux yenres qui n’ont rien de comm 
en cousant les dentelles de Beaumarchais et Jes broderies de Mi 
vaux avec le gros fil de la Chaussée, de Bouilly ou de Pixérécourt 

Alors la critique désorientée vit naitre ces piéces bizarres dont 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 64 


deniers actes semblent écrits par une autre main que les premicrs : 

aion icohérente qui, tournant tout & coup sur son pivot, sort 

brusgwement de sa vole; caractéres en contradiction avec eux-mé- 

me; conclusions démentant les prémisses; effets de surprise 

substitués aux déductions de la psychologie et de la logique; cu- 

wssi singuli¢rement combinées que le spectateur qui s’en va aprés 
ktroisitme acte et qui revient, un autre soir, pour voir les deux 
derniers, se demande si c’est 4 la méme piéce qu’il assiste et si le 
lugubre denoument du mélodrame final est bien le couronnement 
de Yamusante comédie dont il a déja applaudi les premiéres 
scenes. 

Dans tous les ouvrages d’esprit, dans les ceuvres dramatiques par- 
liculiérement, le point délicat, le dernier mot de l'art, la pierre de 
touche en quelque sorte, c’est l’unité, non pas, cela va sans dire, de 
lieu, de \emps, ni méme d'action, mais de composition; cette unité 
qui n’est autre chose, en détinitive, que la logique et le bon sens. 
L'obstacle 4 vaincre est la. S’y dérober, le tourner au lieu de le fran- 
chir, ce n’est pas faire preuve d’habileté ; c’est faire simplement acle 
d'impuissance. Il n’y a de véritable ceuvre d’art qu’autant qu’elle est 
homogéne. L’essentiel, pour un écrivain qui prétend au titre de 
poéie comique, est d’empécher sa comédie de dérailler dans le mé- 
lodrame. Presque toutes les piéces renferment une situalion drama- 
tique. Le difficile n’est pas de la forcer, mais de rester dans le ton 
de la comédie en la développant. A ce signe se reconnaissent les 
maitres. 

Dans Tartuffe et le Mariage de Figaro, pour ne ciler entre cent 
aulres que deux exemples illustres, on sent palpiter le drame sous 
la comédie. Au quatriéme acte du Tartuffe, il déborde, il est prét 
d’éclater. Se représente-t-on la scéne de la table traitée par un au- 
eur contemporain? M. Sardou y aurait trouvé le prétexte d’une de 
ces scenes de passion, comme on dit aujourd’hui, dans lesquelles il 
ne cherche a produire sur le public ni effet comique ni effet pathé- 
tique, mais seulement un effet physique, et ou il cesse de parler a 
Vintelligence pour ne parler qu'aux sens. M. Feuillet et M. Meilhac 
J auraient saisi, comme dans Julie ou dans Froufrou, l'occasion d’un 
adultére invraisemblable et en auraient fait le point de départ d’un 
mélodrame final et banal. 

Le draine se laisse aussi deviner dans le Mariage de Figaro. Il y 
est méme si bien contenu, que Beaumarchais a cru devoir plus tard 
en extraire lui-méme. Seulement, comme Moliére, il a maintenu 
'unité de sa comédie pour lui conserver son caractére et sa portée. 
Sans renoncer 4 tirer parti, dans une autre ceuvre, de la situation 
dramalique qui commence a poindre dans la scéne entre la comtesse 


62 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


et Chérubin, il s’est bien gardé d’amalgamer dans la méme piéce le 
Mariage de Figaro et la Mére coupable. 

Aujourd’hui comme au temps ou le progrés mettait déja le coeur 
4 droite, nous avons changé cela. Tout vaudeville finit en mélo- 
drame. Dés le premier jour, la critique, & peu prés unanime, formula 
ses réserves; elle s’efforga de faire comprendre au public que ces 
compositions hybrides sont la négation méme de l’art. Vox claman- 
tis in deserto. Qu’il y ait eu chez les auteurs volonté calculée ou 
simplement impuissance, Ie procédé dramatique de M. Sardou n’en 
a pas moins définitivement prévalu. 

Cette diversité des procéijés est surtout intéressante a étudier 
dans notre théatre de genre et dans le théAtre de second ordre des 
deux derniers siécles. Ce dernier a la gaieté saine des socictés bien 
portantes; le ndétre s’est fait larmoyant et sermoneur; 11 a des gé- 
missements qui tiennent du rale. Il s’indigne et préche ot |’autre 
plaisante; il pleure of l’autre rit; il nous fait — sentencieusement: 
et solennellement — de la morale, ou l'autre ne cherchait qu’une 
amusante moralité; il voit une infirmité sociale ou lautre ne voyait 
qu’un cas individuel de réjouissante extravagance ou de vice inoffen- 
sif 4 force d'étre exceptionnel. 

Le paralléle nous ménerait loin. N’arrétons qu'un type au pas- 
sage. 


« Les femmes & qui leurs maris ne donnent point d’argent, dit la 
Lisette des Bourgeoises 4 la mode, de Dancourt, ne sont pas celles qui 
en dépensent le moins, » 


N’est-ce pas la Lionne pauvre, de MM. E. Augier et Edouard Fous- 
sier, que Lisette vient de définir en définissant la Bourgeoise & la 
mode? 

Si Angélique et Araminte, « ces deux escrocs femelles, sans bonne 
foi dans le commerce, » comme dit le critique Geoffroy, sont les 
sceurs ainées de madame Séraphine Pommeau, la méme parenté, il 
faut bien l’avouer, ne se retrouve pas dans les deux comédies. Dans 
l’une et lautre, sans doute, le point de départ est pareil. Ow elles 
diflérent, c’est dans les moyens mis en ceuvre par ces courtisanes 
sournoises pour trouver les ressources malsaines qui entretiennent 
secrétement leur toilette, leur bourse de jeu et leurs équipages. 

Tandis que la Lionne pauvre se jette 4 corps perdu dans l’infamie ; 
tandis que la révélation de cette honte arrache au vieux Pommeau, 
son mari, des cris de rage et de douleur et le pousse au suicide; 
tandis que la piéce de nos jours verse en plein dans |’orniére du 
mélodrame, la Bourgeoise a la mode, pimpante, rieuse et faisant rire 
aux dépens des défauts de son mari comme des siens, se maintient 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 63 


toujours dans le ton de la comédie. Angélique, la femme du notaire 

Simon, pour qui le commissaire Griffard fait des folies, avertit son 

amie, madame Griffard, pour qui le notaire Simon a son tour est 

en train de se ruiner, et les cadeaux faits 4 l’une sont scrupuleuse- 
mentremis & l’autre. Au fond, le vice est le méme; mais quelle dif- 
ference dans la lecon, par la maniére de la donner, et dans |’im- 
pession qui résulte, pour le spectateur, de l’une et de l'autre de 
ws deux comédies! De l'une, malgré son insouciant scepticisme, on 
wrt, aprés s'étre moqué des friponnes et des dupes, esprit soulagé 
per le rire et dispos; de l'autre, en dépit des tirades vertueuses de 
Bordognon, on sort l’esprit troublé par les idées qu'elle éveille et les 
passions qu’elle remue. 

Est-ce seulement aux auteurs de la comédie moderne qu’il faut re- 
procher les allures mélodramatiques de leur piéce, ses effets 4 ou- 
trance, 'exagération des sentiments et des situations qu’elle con- 
tient? Est-ce Dancourt seul qu’il faut féliciter de sa légéreté de main? 
Non, ils ont écrit, eux et lui, pour leur temps, et par 1a tout s’ex- 
plique. Dancourt savait quavec le public qui l’écoutait , public aris- 
tocratique et pénétrant, qui comprenait 4 demi-mot et aimait le 
demi-jour, le sous-entendu, l’allusion, plutot que l’expression bru- 
tale, il serait dangereux de souligner certains traits, d’accentuer telle 
ou telle situation, de s'aventurer dans la déclamation, de se com- 
plaire dans l’immoralité du fait, sous prétexte de mieux faire ressor- 
tir la moralité du but. Il effleure son sujet d'une plume légére; il 
glisse, il tourne les situations scabreuses. MM. Augier et Foussier 
savaient, de leur cété, qu’avec le public cosmopolite d’alors, il 
fallait frapper fort pour se faire entendre, quitte 4 ne pas frapper 
loujours juste. Ne reprochons pas trop 4 nos écrivains dramatiques 
Vabaissement du thédtre moderne; c’est le public qui fait les au- 
teurs. Souvent ils valent mieux que lui. 

Si menu, menu, en effet, ou si mélangé que fut le caractére de 
la comédie mélodramatique du second empire — bizarre et signifi- 
catif accouplement de mots! — elle était encore supérieure 4 la 
masse des spectateurs en vue de qui elle était composée. Ce qu'il fal- 
laita ces intelligences matériolisées, c’élait surtout un spectacle ma- 
tériel. Ainsi s’explique 4 ce moment le succés inoui des féeries. Des 
quatre théatres consacrés au drame, Porte-Saint-Martin, Gaité, Cha- 
telet et Ambigu-Comique, un seul, le dernier, le plus étroit des qua- 
tre, resta fidéle & sa mission ; les trois autres furent livrés tout entiers 
au décor, au maillot, 4 la parade. Ce n’était pas seulement Peau- 
¢Ane qui régnait et gouvernait sur nos scénes du Boulevard ; c’était 
mattre Aliboron lui-méme. 

Ce n'est pas, il est vrai, d’aujourd’hui seulement que date le 


64 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


gout de Paris pour le luxe de la mise en scéne. En plein dix-sep- 
tiéme siécle, la foule courait de préférence aux spectacles fails pour 
les yeux. Les comédies-ballets de Moliére, la tragédie-ballet de 
Psyché, qui unit dans la méme collaboration Corneille, Moliére et 
Quinault, plusieurs autres féeries d’écrivains moins illustres, réali- 
sérent des recettes dont n’approchent pas celles du Misanthrope, de 
Cinna ou de Phédre. De méme, au siécle suivant. Les registres de la 
Comédie-Francaise sont curieux 4 consulter 4 ce sujet. Ils prouvent 
que les poétes dramatiques ne se faisaient pas illusion sur le sort 
réservé par le public aux oeuvres purement philosophiques et litté- 
raires. Ceux d’entre eux qui étaient assez puissants pour imposer 
leurs conditions obtenaient pour leurs comédies et leurs tragédies 
un droit fixe qui les protégeait contre l’indifférence populaire ; pour 
leurs piéces 4 danses et 4 décors, ils exigeaient un droit propor- 
tionnel, qui leur permettait de participer aux recettes. 

Singuliére anomalie! c'est d’un sentiment tout spiritualiste, de 
amour du merveilleux et du surnaturel, que nait le gout du pu- 
blic pour ces spectacles tout matériels. La féerie! Quoi de plus 
poétique et de plus charmant? Enfants, elle nous a bercés en sou- 
riant sur les genoux de notre mére; hommes, nous en retrouvons 
la chimére au fond de tous nos réves d’amour ou d’ambilion. Sur 
les ailes de imagination, elle vient nous surprendre a nos heures 
de doute et de tristesse, et s'appelle alors l’espérance ou Voubli. 
C’est son immatérialité méme qui fait son attrait. Aussi longtemps 
qu’en nous vivra Ja folle du logis, la féerie aura sa place marquée 
au théatre comme dans le roman, et ce ne seront pas seulement 
les petits enfants qui prendront plaisir 4 entendre conter Peau-d'dne. 
Voltaire, dit quelque part Sainte-Beuve, se dérobait a lui-méme, a 
tout le moins une fois l’an, deux ou trvis heures qu’il donnait aux 
Mille et une nuits. 

Par quelle déplorable contradiction faut-il que ces adorables 
visions se transforment, au thédtre, en réalités stupides? Pourquoi 
rejeter les pommes d'Hespérides 


Et presser tendrement un navet sur son cceur? 


Comment se fait-il que l’ceuvre thédltrale, qui semble par sa nature 
promettre a l’imagination les jouissauces les plus vives, soit préci- 
sément celle oW s’épanouissent le mieux la platitude, la trivialilé, 
tranchons le mot, la bétisc, avec leur cortége enfantin de calem- 
bours, de coq-a-l’ane et de facéties ineptes? 

Les maigres ressources dont disposait la peinture décorative 
expliquent les sotles féeries d’il y a cinquante ou soixante ans. 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 65 


Aujourd’hui, tandis que les arts les plus nobles sont en train de se 
transformer en métiers vulgaires, les peintres-décorateurs, au con- 
tire, ont élevé leur métier 4 la hauteur d’un art. Il y a désor- 
mais contradiction choquante entre la banalité grotesque de la piéce 
et les poétiques magnificences du décor. A un peintre comme Ché- 
rt, il faudrait pour collaborateurs un poéte comme Musset, un 
musicien comme Gounod. ; 

Telle n’est pas, malheureusement, la voie ou sont entrés les 
drecteurs. J'‘aurais compris, comme 4a l’époque ot nos péres cher- 
chaient jusque dans le plaisir des yeux le plaisir de l’esprit et ow 
Corneille, Moliére et Quinault collaboraient 4 la méme féerie, qu’une 
place fut faite & l’élément poétique a colé de l’élément comique; 
jaurais compris un spectacle participant en quelque sorte de l’Opéra 
par l'altrait du poéme, le charme de la musique et Iles spfendeurs 
dela mise en scéne. Les marchands de Pilules du Diable et de Pied 
de Mouton, placés 4 la téte des thédtres, en ont disposé autre- 
ment; ils se sout invariablement contentés, sous l’Empire, des 
mémes farves de iréteaux. En quoi ditférent, je le demande, Ja 
Biche au Bois, Rhotomago, la Chatte blanche, etc.? Toutes ces rhap- 
sodies se ressemblent, ou plutdt c’est toujours la méme, jouée sous 
des noms différents. Seulement, les décorateurs élaient chargés 
ehaque fois d’habiller de neuf la vieille poupée. Etait-il nécessaire, 
eneffet, de se mettre en frais d’imagination pour plaire a ce public 
que la fée du progrés semblait avoir touché de la baguette de Circé? 

Au surplus, la féerie n’a pas été soumise seule, pendant ces 
années de décadence, an débilitant régime des reprises. Dans tous 
les genres, drame, comédie, vaudeville, les théatres n’ont pas 
cess¢ de demander 4 d anciennes piéces le succés qu’ils n‘avaient 
plus la force de chercher dans des ouvrages nouveaux. Ces piéces, 
ce n’est pas seulement & leur propre répertoire qu’ils les emprun- 
taient; c était a des scénes rivales, 4 des scénes secondaires. Le 
second Théatre-Francais, subventionné par l’Etat pour encourager 
la haute littérature dramatique en facilitant les debuts des jeunes 
écrivains, a longtemps vécu des vieux mélodrames morts de 1’Am- 
bigu-Comique ! 

Au fait, pourquoi continuer 4 traiter comme des scénes pari- 
siennes des thédtres d’ou avait disparu le public parisien? Ce qui 
distingue les théatres de Paris des thédtres de la banlieue et de la 
province, c’est précisément d’avoir 4 imprimer lessor a la produc- 
tion, au lieu de n’avoir, comme ceux-ci, qu’d recueillir les fruits 

de ’intelligente administration de ceux-la. Trouver des piéces nou- 
velles, tel est le réle des premiers; jouer, parmi les piéces repré- 
sentées a Paris, celles qui ont le mieux réussi, voila le role des 
10 Jomszr 1874. 3 


66 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


seconds. Puisque Paris était littérairement transformé, par suite de la 
transformation du public, en un autre Saint-Quentin ou un autre 
Saint-Flour, pourquoi le soumettre 4 un autre régime dramatique 
que Saint-Flour ou Saint-Quentin? Ce quia réussi une fois au 
théatre y réussit toujours. Les directeurs, se défiant 4 bon droit de 
leurs lumiéres et de leur sens critique, préférent naturellement les 
succés tout faits aux succés 4 faire, les vieilleries éprouvées aux 
nouveautés aventureuses. C’est au public 4 demander du neuf. Mais 
pour un public que renouvelaient chaque jour les chemins de fer 
tout n’était-il pas neuf comme lui? 

Ces reprises multipliées devaient nécessairement exercer sur 
l'avenir de la littérature dramatique une mortelle influence. Oter 
aux auteurs l’espoir de voir leurs piéces nouvelles jouées, n’était-ce 
pas leur dter le désir d’en faire? N’était-ce pas tarir la production 4 
sa source, tuer la poule aux ceufs d’or? Dans cette situation diffi- 
cile, quel écrivain sérieux aurait perdu son temps a mettre cing 
actes sur pied, s'il n’avait pas eu la promesse formelle que son 
drame serait représenté dans un délai déterminé? La piéce reprise 
se (rouva ainsi avoir pour corollaire la piéce commandeée, cette plaie 
du théatre contemporain. 

A ce sujet, quelques mots d’explication sont nécessaires. 

Autrefois, les théaires étaient 4 peu prés également ouverts a 
tous les auteurs. Un écrivain se présentait, sa piéce 4 la main, et la 
soumettait au directeur. Un comité, institué a cet effet, était appelé 
ala juger. Homme et ceuvre, chacun prenait son rang, subissait a 
son tour examen et é!ait admis ou refusé, sans préoccupation de 
nom nide personne. Nul n’était d’avance assuré de l’admission, mais 
nul non plus n’élail découragé d’avance par ja certitude du refus. 
Ainsi était entretenue |’émulation parmi les auteurs dramatiques, 
qui, connaissant la competence et la loyauté de leurs juges, sa- 
vaient, lorsqu’ils se mettaient 4 écrire une piéce, que de son mérite 
seul dépendait son sort. Une erreur pouvait étre commise au détri- 
ment de lun d’eux; il n’y avail de parti-pris contre aucun. 

Sauf dans un ou deux théatres, des comités de lecture il n’est 
plus question aujourd'hui. Les directeurs, livrés & eux-mémes, 
blasés, ennuyés, et que n’aiguillonne plus la crainte d’un public 
intelligent et dilticile, ont fini par renoncer a lire les piéces qui leur 
sont apporlées. N’est-il pas plus commode, en effet, de grouper 
autour de soi quelques amis, quelques familiers, gens du métier 
d’ailleurs, dont on devient l'associé secret et 4 qui l'on confie la 
confection de la marchandise courante? Pour les grands jours, il est 
vrai, atelier habituel ne suffirait pas; on emploie une autre mé 
thode. La plus sdre des réclames, le meilleur coup de tam-tam, 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 67 


auprés de ce vulgaire qui s’en lient toujours aux surfaces, n’est-ce 
pas le scintillement tapageur de quelque nom en vogue? Eh bien, 
cela suffit. A quoi bon chercher autre chose? Le directeur Barnum 
demande donc, cing ou six mois d’avance, 4 l’un des deux ou trois 
auleurs les plus fameux du moment ce qu'il appelle sa grande pidéce 
dhiver. Sans méme s’inquiéter si cet écrivain a une idée de drame 
ou de comédie en téte et se trouve en disposition d’imaginer, de 
composer et d’écrire une ceuvre dramatique quelconque, il lui offre 
ses meilleurs comédiens ; bien mieux, il s'engage 4 décrocher pour 
lui les étoiles des firmaments voisins. Quant 4 la piéce, c’est a peine 
sil se réserve de la lire quand elle sera baclée; il en ignore jus- 
qu'au sujet. Qu’importe? Le nom de l'auteur est la poudre que 
impresario jettera aux yeux de la foule. Les réclames a grand or- 
chestre, leur savant crescendo, les indiscrétions calculées des chro- 
hiqueurs de la troisiéme page feront le reste,... et le succés est 
enlevé ! 

ll est facile de se rendre compte des inconvénients et des dangers 
de ce régime. Le plus grand de tous, cest le découragement qu’il 
jelte dans la foule des auteurs. Quel intérét peut avoir 4 se mettre 
au travail un écrivain qui sait que la saison fructueuse et les comé- 
diens en renom sont engagés d avance et quand méme A un de ses 
confréres, et qu'il ne peut compler, lui, si son ouvrage est accepté, 
cas fort douteux encore, que sur les artistes médiocres et les re- 
cettes chimériques de |’été” Mieux vaut le repos que de s’épuiser en 
veilles stériles, pour aboutir forcément 4 un insuccés qui servira 
de tremplin au facile triomphe de l'auteur joué dans des conditions 
exceptionnellement favorables |! 

L’administration théatrale, ainsi comprise et pratiquée, n’a plus 
rien de commun avec l'art dramatique; c’est la plus pauvre des 
spéculations, la plus infime des industries. Les directeurs, 4 chaque 
piéce nouvelle, ont l’air de joueurs faisant leur reste; Vinattendu 
du coup de lansquenet est substitué 4 l’esprit de suite et au discer- 
nement administratifs. Un directeur peut gagner une partie 4 ce 
jeu de hasard, mais il est condamné, et, malheureusement, l'art 

dramatique avec lui, 4 perdre la belle. Au thédtre, en effet, les 
succes passés d'un auteur ont-ils jamais été les garants de ses succés 
futurs, et n’est-ce pas un axiome que les pendants y sont toujours 

dépareillés ? 

Le systéme des piéces commandées, conséquence obligée des re- 
prises, n’a point d’ailleurs pour résultat unique de diminuer la pro- 
duction dramatique ; il en altére aussi la qualité. Les ouvrages impor- 
tants ne gagnent rien 4 étre écrits avec la précipitation qu’entraine 
toujours la nécessité d’avoir terminé a jour fixe une ceuvre littéraire. 


68 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


Malgré lui, un écrivain, assuré d’avance d’étre représenté, se sent 
porté 4 l'indulgence envers lui-méme et se laisse insensiblement 
séduire par l’appat du gain matériel. L homme de lettres se trans- 
forme en homme d'affaires, l’artiste en artisan. Les esprits les plus 
distingués n échappent pas eux-mémes aux exigences de cette situa- 
tion. Ne suffit-il pas de se rappeler les noms de M. Augier, de 
M. Saidou, de M. Meilhac, sans parler de tant d'autres, pour se 
convaincre que les plus grands s’y sont amoindris sans s’en aperce- 
voir? 

On voit par quel logique et rigourenx enchainement d’idées et de 
faits la littérature dramatique est tombée dans Pétat d’abaissement 
et d’épuisement ou nous la voyons languir aujourd’hui. D’une part, 
en introduisant sur la scene francaise, avec la Dame aux Camélias 
et les piéces de la méme famille, les moeurs et les professions hon- 
teuses qui en avaient été jusqu’alors bannies ; en faisant de ces exis- 
tences suspectes le principal et, pour ainsi dire, l’unigue élément 
du th‘atre moderne, les progrés de la corruption publique ont dé- 
naturé le caraclére de la comédic, qui doit étre la peinture de ]’hu- 
manité et de la société, et non, sauf dans quelques cas trés-rares, 
celle de certaines excentricités locales, temporaires ou personnelles ; 
d’autre part, ils ont modilié toutes les conditions de la production 
dramatique, en attirant 4 Paris cette cohue d’étrangers qui ve- 
naient y chercher les plus grossiers plaisirs. De son cdté, la démo- 
cratie, pénétrant de la politique dans les arts, a substitué les in- 
stincls vulgaires de la multilude aux gots délicats de lélite. Nous 
avons essayé de préciser et de faire ressortir le conséquences maté- 
rielles de ces causes toutes morales. Il nous reste 4 rechercher sur 
qui doit surtout retomber la responsabilité d’une déchéance qui, par 
suite du découragement des auteurs, a fini par dégénérer en disette 


absolue. 


VI 


Quélle est la part de responsabilité du public, des auteurs et de l'administration 
. ‘supérieure des théatres dans la décadence de l'art dramatique en France? — A 
_ o6tédu public matérialisé existait un public letiré. — En a-t-il été tenu compte ? 
Cc. ¢ Lay ° 

— Quels ont été les auteurs les plus encouragés par le second empire ? — Etat 


actuel du théatre. — Conclusiun. 


Par un de ces retours d’opinion familiers, en littérature comme 
en politique, au caractére francais, il est d’usage aujourd'hui d’altri- 
buer a la liberté des théatres la décadence de l'art dramatique. Bien 
loin de produire tous les bons résultats qu'on en espérait, elle n’a 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 69 


gure servi, en effet, qu’a favoriser la confusion des genres et qu’a 
encourager l’esprit mercantile des directeurs, libres désormais, 
dansl'exploitation de la soltise et de l’immoralité publiyues, de tout 
fein et de toute entrave. Seulement on oublie que les mémes repro- 
cvs qui lui sont adressés aujourd hui étaient dirigés, il y a huit ou 
dx ans, contre le systéme des priviléges en vigueur 4 ce moment. La 
crilique et le public voyaient alors dans la liberté unique voie de 
slut et de régénération pour les théatres. [1 nous parait donc in- 
jute de faire peser sur le nouveau régime la responsabilité d'un 
mal qui Jui est antérieur. Ce mal, nous l’avons montré, date de plus 
loin, et les racines en sont profondes; il remonte au dela méme des 
premiers jours du dernier gouvernement. Toulefvis, si la corruption 
smultanée des meeurs publiques et de la littérature dramatique 
nest pas uniquement le fail du second empire; s'il est vrai que le 
theatre, aujourd’ hui comme toujours, soit le reflet de la société, 
— dépravé parce quelle est dépravée, vulgaire parce qu'elle est 
démocratique ; si l’on ne peut pas nier que sa premiére déchéance 
précédait le coup d’Elal, il n’en est pas moins incontestable que le 
rgne de Napoléon Ila singuliérement précipité cette chute par les 
encouragements qu'il a donnés 4 la littérature interlope. 

En tout temps, méme au dix-septiéme siccle, nous l’avons vu, le 
theatre littéraire, [a tragédie, la grande comédie ont malaisément 
tromplé de lindifférence du public. L’honneur de Louis XIV est 
précisément de les avoir protégés contre l’'abandon de la foule et 
davoir toujours distingué, avec une infuillible sdreté de coup d’ceil, 
au milieu des succés de vogue, les ceuvres appelées 4 durer. Ce qu'en 
he saurait trop reprocher 4 administration supérieure des théatres, 
pendant les dix-huit années du second empire, c’est de n’avoir rien 
fait pour détourner la littérature dramatique de la voie ou elle s'éga- 
rait; c'est d’avoir, au contraire, semblé |’y pousser par les faveurs 
dont elle n’a pas cessé de combler les modistes du jour. 

Tandis que le Livre Bleu de 1866 signalait, comme un malheur 
public, la décadence de cet art qui fut pendant si longtemps une des 
gloires les plus éclatantes de la France, le Lion amouwreuz, en cette 
année-la, ne devait qu’a la chute d’Henriette Maréchal d’étre repré- 
senté dans une saison favorable et se voyait méme menacé d étre 
sacrifié 4 la Contagion, comme il l’avait été déja 4 informe et mal- 
heureux essai de MM de Goncourt. Plus d’un succés lit'éraire, signé 
du nom de Louis Bouilhet ou de tout autre, avait pourtant constaté, 
dés cette Epoque, qu’a cété de la multiude, fiévreusement éprise 
des féeries ou des comédies au gros poivre, il existait 4 Paris un public 
lettré assez nombreux pour remplir pendant des mois entiers la salle 
des deux Théatres-Francais. Ce n’était pas le monde qui faisait dé- 
faut aux ceuvres élevées; c’étaient les oeuvres 4 applaudir qui lui 


0 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


manquaient. En faut-il d’autre preuve que la prospérité du petit 
théatre de Cluny, honnétement et modestement littéraire, & deux 
pas de I’'Odéon voué désormais tout entier au vieux répertoire de 
)Ambigu-Comique? 

« Nous ne pouvons jouer, disaient les thédtres, que les piéces 
qu’on nous apporte. » Soit, mais on ne leur apportait que les piéces 
qu'ils demandaient. Lorsque M. E. Augier, par exemple, présentait 
le Fils de Giboyer 4 la Comédie-Francaise, le devoir du thédtre, au 
lieu d’exploiter ce scandale gros de recetles, n’étail-i] pas de préser- 
ver auteur de la Cigué, de Gabrielle, du Gendre de M. Poirier, de 
l Aventuriére, de Philiberte, d’une regrettable et momentanée dé- 
faillance, en le rappelant au vrai caractére de son talent et aux nobles 
traditions de son passé littéraire? L’esprit ingénieux qui a écrit le 
second acte et le commencement du troisiéme acte de Froufrou se 
serait-il aussi longtemps oublié dans les vulgarités de la parodie, 
s'il avait trouvé, dans les encouragements accordés 4 la littérature 
élevée, la compensation de ses succés faciles? Dans un autre temps 
que celui-la, M. Sardou quia si bien su dégager et mettre en relief 
un des meilleurs types de son époque, les Benoiton, n’aurait-il pas 
essayé tout au moins une fois de sortir du vaudeville sans couplets 
pour s'élever jusqu’a la comédie ? 

A cété de ces noms, d’ailleurs, n’en pourrait-on pas citer vingt 
autres pour qui le métier n’a été qu'un refuge forcé ? Lorsqu’on 
interroge le passé de Ja plupart de nos fournisseurs de pacotille 
théatrale, on est tout étonné de découvrir gu’ils ont presque tous 
débuté par quelque ceuvre a intentions littéraires. Avant de faire re- 
présenter ses bouffonneries, M. Crémieux lui-méme lisait une tra- 
gédie— un Fiesque, si }’ai bonne mémoire, — au Théatre-Frangais. 
C’est moins la faute de certains auteurs que celle des thédires, fermés 
a leurs travaux sérieux et ouverts 4 leurs inepties, s’ils ont fini par 
Ja parade et la farce aprés avoir commencé par le drame en vers et 
la comédie. 

Pures hypothéses, dira-t-on. Voici un fait. Il y a cing ou six ans, 
paraissait, chez l’éditeur Michel Lévy, une Jeanne Darc. En téte 
de la préface, se lisaient les lignes suivantes : « Je publie cette 
piéce, n’ayant pu la faire jouer. Il a semblé au Thédtre-Frangais 
comme a |’Odéon, que l’action dramatique d’une Jeanne Darc, avec 
son dénodment prévu, n’était pas assez riche pour payer sa gloire. » 

M. Jules Barbier, l'auteur de cette Jeanne Darc, est un poéte; 
tout le monde se:souvient de ses brillants débuts. Il semblait pro- 
metire alors, par ’harmonieuse ampleur de son style, par la rare 
élévation et lhonnéteté, plus rare encore, de ses pensées, un rival 
de Ponsard. Un jour, on le vil abandonner la Comédie-Fraricaise pour 
POpéra-Comique. Est-il besoin de rappeler les succés qu’il y a ob- 


LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 74 


tenus? Peu a peu les facilités qu’il y a trouvées ont semblé le dé- 
lourner de son but primitif. [Il n'a pas renié pourtant ses premiers 
dieux, et s'il me leur a plus rendu de culte public, il n'a jamais 
cesé de les adorer avec une ferveur d’autant plus vive qu’elle était 
plus concentrée. C'est ainsi que des veilles courageusement dérobées 
ison labeur quotidien, de ses études historiques, fécondées par 
on inagination de poéte, était né, au bout de plusieurs années de 
travail, le drame refusé par les deux Théatres-Francais. 

Voila donc un auteur qui voyait toules les portes s’ouvrir devant 
lu, lorsqu’tl se présentait chaussé des souliers plus ou moins fine- 
ment ressemelés de Le Sage, de lord Byron, de Geethe, de Shakes- 
peare, de Moliére lui-méme, un auteur qui s’était fail un nom et 
une fortune en découpant, le malheureux, en petits couplets ces 
grands génies, brutalement éliminé, le jour ow il apportait une ceu- 
we originale, travaillée avec amour, pleine de beaux vers et de no- 
bles pensées ! Ce contraste donne a réfléchir. Si c’étaient 1a les en- 
couragements accordés 4 l'art élevé, comment s’étonner que les 
érivains aient déserlé avec une unanimilé significative ce métier 
de dupe? 

Ajoulons que le drame de M. J. Barbier, joué depuis la guerre, a 
obtenu un succés dont Paris retentit encore. Dunc, point d'équivo- 
que. Ce n’est pas l’ceusre méme qui fut refusée parce qu’on la ju- 
geail indigne de la représentation ; c'est le genre méme auquel cette 
euvre appartient. Ce qui le prouve, c est la nature des piéces jouées 
précisément 4 l’époque ot on repoussait celle-la. Est-il nécessaire 
den rappeler les titres oubliés? 

Il semblait que la secousse imprimée a l’opinion par les événe- 
ments dat avoir son contre-coup au thédtre. Dés nos premiers 
malheurs, nous avons entendu les éditeurs les plus autorisés de 
Paris, M. Michel Lévy, par exemple, et plus d’un écrivain parmi 
ceux-la mémes qui ont le mieux réussi dans la littérature légére 
des derniers temps de l’Empire, M. Ludovic Halévy entre autres, pré- 
dire qu’un grand changement ne pouvait pas manquer de se mani- 
fester, aprés la paix, dans les gouts littéraires du public. Seul, Of- 
fenbach tenait bon, je m’en souviens, et soutenait 4 Bordeaux que 
nous reviendrions plus que jamais au théatre de M. Sardou, a la po- 
litique de 1’Empire et a la musique de la Belle Héléne. 

Hélas! quels sont les titres des piéces et les noms des auteurs qui 
s'éalent aujourd’hui sur les affiches? Serait-il donc vrai qu’il n'y a 
rien de changé, en France, que le titre de son gouvernement et 
ses frontiéres ? 

A qui la faute? Au public? Non, je le dis bien haut cette fois, 
ton! Toutes les fois qu'il en a trouvé l'occasion , depuis trois ans, 
ila manifesté son dédain pour la littérature dont on I’a soulé pen- 


72 LE THEATRE DU SECOND EMPIRE. 


dant vingt ans, son admiration pour les grandes ceuvres. Sans que 
la passion politique entrat désormais pour rien dans le succés, Ruy- 
Blas a rempli, pendant prés d’une année, la salle de I'Odéon; & la 
Comédie-Frangaise, il n’a fallu qu’un début passable pour rendre au 
Cid, 4 Britannicus, le public de Rachel. Sur un thédtre de drame, 
cette Jeanne Durc, dunt j'ai raconté les tribulations sous l’Empire, 
a été, durant trois mois, acclamée par une foule immense, et la fa- 
ligue de la tragédienne a seule suspendu le triomphe de lhéroine. 
Pouvait-il en étre autrement? Un peuple qui, aprés de tels coups et 
de tels avertissements, se complairait dans sa pourriture et retour- 
nerait 4 ses vomissements, mériterait d’étre emporté par la peste a 
laquelle il aurait refusé de se soustraire. Non, ce nest pas sur le 
public; c’est sur les theatres seuls que doit retomber la responsabi- 
lité des piéces qui s’y jouent aujourd’hui. Jl est impossible de ne 
pas étre frappé de ]’antagonisme qui s'accuse de jour en jour davan- 
tage entre les nouvelles aspirations du pays et des ceuvres comme 
Dalila, Héléne, Nany, la Femme de Claude, ?Oncle Sam, les Merveil- 
leuses, Monsieur Alphonse, le Sphinz et les mélodrames de l’Ambigu- 
Comique repris 4 l'‘Qdéon. 

L’art dramatique, depuis 1870, est resté soumis 4 la méme im- 
pulsion qu’a lépoque ot ce n’était pas seulement sur la scéne que 
triomphait le demi-monde. C’est toujours, dans Vadministration su- 
périeure des thédtres, avec moins d’autorité mais avec tout autant 
de banalité, la méme complaisance souriante pour la littérature sans 
srandeur et sans moralilé qui a précédé nos malheurs. Sans doute, 
le gout littéraire ne se décréte pas plus que la foi religieuse; mais 
existe-t-il une seule nation ot le public soit mieux disposé qu’en France 
4 suivre, dans les choses dart, l’exemple d’en haut? Ce qui luia 
surtout manqué, dans ces vingt derniéres années, c’est une direc- 
tion morale et littéraire. Cette direction, il appartient a ceux qui se 
trouvent anjourd hui au pouvoir, non de l’imposer, mais de l’indi- 
quer par leurs préférences. Si l'administration des théadtres, héri- 
tiére des traditions et des sympathies impériales, continue a encou- 
rager le répertoire interlope et le succés facile; si elle persisle a 
récompenser les auteurs et les direcleurs qui s obstinent a faire 
commerce d’immoralités ou d’insanités; si elle ne rappelle pas 
aux deux Thédtres-Frangais qu'ils sont subventionnés pour jouer 
aulre chose que des vaudevilles sans musique ou les méludrames 
usés du boulevard, les jours prédits par M. Dumas fils sont proches, 
et nous verrons bient6t notre antique et noble théadtre submergé 
tout enlier, comme tant d’autres de nos gloires, sous le flot mon- 
tant de la démocratie et de l’ineptie. 

Frépéric Bécnaro. 


HS SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL 


Aprés les faifs caracléristiques que nous avons constatés dans 
notre étude sur la divination et la science des présages chez les Chal- 
déens, il est difficile de ne pas faire un retour sur un des livres de 
Bible dont ’authenticité est le plus vivement et le plus sérieuse- 
ment contestée, sur le livre de Daniel. Comment, en effet, n’étre pas 
frappé de la concordance singuli¢re qui s’élablit entre toutes ces 
sions de rois sur lesquelles, d’aprés leurs annales officielles, ils 
réglent leurs actes les plus importants aprés avoir consulté les inter- 
préles aulorisés des réves, et les songes de Nabuchodorossor, |’im- 
portance qu'il y attache, la maniére dont il interroge ses devins pour 
savoir ce que ces visions veulent dire, les honneurs dont il comble 
lejeune Hébreu introduit dans les rangs des docteurs chaldéens, 
quand il lui en explique le sens aprés que les autres sont restés 
muets? Tout ceci donne au livre de Daniel‘, au moins aux six pre- 
miers chapitres, une vérité de couleur babylonienne et une conve- 
mee au cadre historique de l’époque qui en grandit beaucoup la 
valeur. 


_‘ Quand on parle du livre de Daniel et de ses conditions d’authenticité, il est 
indispensable d’en abstraire tout d'abord les deux morceaux qui manquent a la 
Bible hébraique, c'est-a—dire l’histoire de Susanne et celle du dragon de Bel. Ce 
sont des compositions d'une date trés-postérieure, et qui n’ont aucunement le 
cachet du reste du livre. De méme qu’elles sont absentes du Canon des Juifs, les 
Septante n’en ont pas eu connaissance. L’histoire de Susanne a été certainement 
composée en grec, puisqu’elle renferme des jeux de mots dans cette langue. C'est 
seulement au second siécle de notre ére que Théodotion incorpora ces morceaux 
wu texte dans sa version grecque. Jules l'Africain, Joué d'un esprit sagace et d'un 
Mi sens critique, se prononca nettement contre leur authenticite et engagea 
son ami Origéne a les rejeter. Saint Jéréme ne les a admis dans sa traduction 
qu'atee une réserve formelle qui en fait porter 4 Théodotion toute la res- 


Ponsabilité. 


74 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


Cependant il n’y a pas de livre qui ait été plus unanimement con- 
damné par l’exégése rationaliste, méme par une exégése modérée, 
que celui de Daniel. Les critiques de cette école sont d’'accord pour 
lui refuser une origine ancienne et pour y voir une composition apoca- 
lyptique écrite au temps d’Antiochus Epiphane et de ses persécutions; 
quelques-uns vont méme jusqu’a y fixer la date d'une année précise, 
467 avanti Jésus-Christ. La défense des écrivains orthodoxes a été jus- 
qu’ici trés-faible, 4 mes yeux du moins. Aussi je dois avouecr qu'une 
partie des arguments invoqués par Corrodi, Eichhorn, Bertholdt, 
Jahn, Gesenius, De Wette, Lengerke, Ewald et Hitzig m’ont paru 
longtempsirréfutés. J’acceptai leur opinion et je l’ai méme imprimée. 
Mes convictions chrétiennes ne me paraissaient pas avoir 4 s’en ef- 
frayer, car je ne suis pas de ceux qui condamnent 4 l'avance les 
hardiesses de l’exégése, tout en cherchant autant que je le puis 3 me 
défendre de ses excés. Je ne crois pas que la valeur religieuse des 
livres de l’Ancien Testament dépende de questions de dates et de 
noms d’auleurs qui sont souvent douteuses. En particulier, pour le 
livre de Daniel, 11 me semblait que l’opinion des exégétes rationa- 
listes y laissait intacte la chose véritablement essentielle pour Ia foi 
du chrétien. La prophétie messianique des soixante-dix semaines 
d’années restait aussi merveilleuse, aussi inexplicable humaine- 
ment dans un écrit du temps d’Antiochus Epiphane que dans un livre 
de peu postérieur 4 Nabuchodorossor. Pour en annihiler la valeur, 
il edt fallu prouver que les prophéties de Daniel étaient l’ceuvre d’un 
chrétien, et c’est ce que personne ne pouvait méme tenter. 

Ce sont donc des raisons uniquement et exclusivement scientifi-. 
ques qui m’ont amené a changer d’opinion sur le livre de Daniel et 
& en revenir aux données de la tradition, surtout au données tal- 
mudiques qui attribuent cet écrit 4 l'époque de la Grande-Synagogue. 
Ma conviction nouvelle s’est formée sur étude des textes cunéifor- 
mes, dont le contréle avait manqué pour le jugement, qu'il y a 
maintenant, je crois, nécessité de reviser. Le témoignage de ces 
textes est, en effet, un élément indispensable du débat, et seul il 
permet de prononcer en dernier ressort 4 la fois sur le livre de Da-. 
niel pris en lui-méme et sur l’opinion de l’école exégétique. La ques- 
tion a été naturellement et comme forcément amenée par le sujet de 
nos travaux. Elle est assez grave pour que nous nous y arrélions 
quelques instants avant de terminer ces études. J’ai déja indiqué un 
argument qui milite puissamment en faveur du livre de Daniel ; 
mais il n’est pas encore suffisant 4 lui seul. Aprés avoir partagé la 
maniére de voir de ceux qui font descendre trés-bas !a composition 
de cette partie de la Bible, je vois presque un devoir de conscience a 
exposer, au moins d'une facon somiaire, les raisons qui me con- 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL, 13 


duisent 4 P’abandonner. J’y tiens d’autant plus que ces raisons sont 
toutes intrinséques, uniquement puisées dans la science et dans la 
critique, en dehors de toute préoccupation religieuge, de telle facon 
qu'elles me semblent de nature 4 produire quelque effet, méme sur 
les rationalistes les plus décidés. ; 

Jene m’occuperai, du reste, ici, que des chapitres 1 4 VI, des 
chapitres qui présentent un récit historique en Jaissant de cdlé les 
nsions prophétiques et apocalyptiques des chapitres VII 4 XII. Ce 
sont, en effet, deux parties originairement bien distincles, non par 
lesprit, mais par la nature et par le plan, bien qu’elles aient ensuite 
dé régnies en un méme corps, ot |’on n’a pourtant pas fait entic- 
rement disparaitre entre elles cerlaines divergences de rédaction *. 
Mais qu'on ne croie pas pour cela, si je borne mes observations a 
une partie seulement du livre, que je veuille, pour me servir d'une 
expression vulgaire, « jeter a l'eau » les visions de la fin. Je ne fais 
pas la part du feu pour me rendre la tache plus facile. Je crois que 
la seconde moitié du Daniel peut étre aussi bien défendue et justifiée 
devant la critique que la premiére. Peut-étre un jour essayerai-je de 
le faire. Seulement il me semble que les deux parties de ce livre ont 
un caractére distinct, étaient séparées a lorigine, que la critique ne 
peut pas en étre faite exactement avec le méme ordre d'arguments; 
gu’ainsi l’'antiquité du récit des premiers chapitres se défend par 
des preuves purement historiques, tandis que pour la seconde il faut 
aborder de front la grande question du prophétisme. D‘ailleurs, je 
he peux pas abuser indéfiniment de la patience du lecteur, et cet 
article, venant apres plusieurs autres, sera suffisamment long déa 
quand j’y aurai seulement indiqué les arguments que les études 
assyriologiques fournissent en faveur de l’ancienneté des six pre- 
miers chapitres de Daniel. 

Remarquons d’abord que ce livre est peut-étre de tout l’Ancien 
Testament celui qui nous est arrivé dans le plus triste état. L’examen 
de la version des Septante montre que les traducteurs alexandrins 
du temps des Ptolémées avaient sous les yeux un texte en bien des 
endroits différent de celui que nous possédons dans les Bibles hé- 
braiques. Ce dernier lui-méme est fait de piéces et de morceaux. 
Une partie (les chapitres I et VIII a XII) est dans un hébreu qui rap- 
pelle celui des derniers prophétes et surtout des écrits immédiate- 
ment pestérieurs a la captivilé, avec une certaine teinte d’aramaisme 
cependant, qui peut « s’expliquer chez un écrivain ancien vivant au 
milieu des Araméens’*; » ce sont 1a, sans doute, les débris du texte 

‘ Comparez, par exemple, 1, 21 4 x, 4. 

* Th. Neeldeke, Histoire littéraire de VT Ancien Testament, traduction H. Deren- 
bourg et J. Soury, p. 3353. 


16 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


original. Mais dans les chapitres II 4 VIf on a suppléé 4 sa perte par 
une version araméenne, qui semble par sa langue dorigine palesti- 
nienne et doit étre postérieure 4 Alexandre et a la conquéte des Ma- 
cédoniens, puisqu’elle emploie des mots grecs, xiOapts, cap6oxy, gad- 
siptov, cvxzewvia'. Dans Je premier chapitre, les rédactions des deux 
langues s’enchevétrent de la maniére la plus bizarre. 

Ainsi constitué, le texte parvenu jusqu’a nous est, de plus, criblé 
de fautes de copistes, qui se reconnaissent et se corrigent aisément 
dans un certain nombre de noms propres. Ainsi nous avons, non- 
seulement la faute de Nabucadnétzar pour Nabucadrétzar (Nabucho- 
dorossor), qui s'est introduile aussi dans les Rvis et dans les Chro- 
niques, tandis que Jérémie * et Esdras* gardaient seuls la vraie lecon, 
mais encore Abad-Négo pour Abad-Nébo, Belschatzar pour Belscha- 
ratzar (Belsarossor). Le nom de Mischach, donné a un des jeunes 
compagnons de Daniel, est évidemment aussi l’altération, sous la 


4m, 29. 

On pourrait essayer, il est vrai, de justifier l'introduction de ces mots grecs, 
en relevant, dans les textes cunéiformes et ailleurs, une série d'indications sur 
des rapports entre les Hellénes et l’Assyrie ou Babylone dans Jes huitiéme et sep- 
tiéme siécles. Sargon appelle la partie de la Méditerranée voisine de Cypre «¢ la 
mer de Yavan » ou des Ioniens. Sennachérib se heurta aux Grecs en Célicie et 
éleva duns ce pays un monument commémoratif de sa victoire sur eux. (Beros. 
ap. Euseb., Chron. Armen., p. 20, ed. Mai.) Assarahaddon et Assourbanipal 
énumérent plusieurs rois grecs de l'ile de Cypre parmi leurs tributaires. Il est 
probable que c'est un de ces rois, nommé F'ythagoras, qui commandait déja, sous 
Sennachérib, un corps de troupes grecques 4 la solde du monaryue ninivite et que 
lon confondit plus tard avec Pythagore le philosophe. (Beros. Fragm., 12, ed. 
C. Maller; Abyden. Fragm., 7, ed. C. Miller.) Le frére du poéte Alcée, au temps 
de Nabuhodorossor ou de ses successeurs immeédiats, s‘état illustré « aux plus 
loiutains contins de la terre, en portant aide aux Babyloniens. » (Ale. Fragm., 
55, ed. Bergk ) Un camée de travail grec de l’Asie Mineure, couservé au Musée de 
Berlin (voy. la gravure dans Schenkel, Bibel-Lexicon, t. Ill, p. 541), a requ une 
inscription cunéiforme conten:nt une dédicace au dieu Mardouk par un roi Nabu- 
chodorossor , mais, d’aprés le style de la pierre, c’est le compétiteur de Darius, fils 
d’Hystaspe, plutét que le vainyueur de Jérusalem. 

Malgré cet ensemble de faits, les relations ne me paraissent pas avoir été assez 
considérables et assez suivies pour introduire des mots grecs dans usage 4 Baby- 
lone. On ne voit apparaitre quelques expressions grecques, comme celle de starnp, 
dans les textes cunéiformes, que sous la domination des Séleucides, dans quelques 
contrats privés qui portent des dates de ces rois. 

Au reste, ce n'est pas seulement sur Ia présence de mots grecs, qui pourraient 
au besoin sexpliquer par une interpolation, que je me fonde pour voir dans le 
texte araméen des chapitres 4 vi de Daniel une version postérieure d'un pre- 
mier texte qui devait étre en hébreu: c'est aussi sur des raisons philologiques dont 
exposé ne serait pas a sa place ici, mais que je me réserve de développer quelque 
jour. 

2 xin, 28. 

ou, 4. 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 17 


main des copistes, d’une forme originaire ot le dernier élément de 
son nom juif de Mischaél avait été remplacé par l’appellation de 
quelque dieu babylonien, peut-cire Mischa[marda]ch (assyrien Ma- 
sa-Marduk). Je suis lenté d’attribuer la méme origine & J’impossible 
Schadrach, qu'on pourrait peut-élre, en y introduisant une correc- 
tion, ramener sans trop de difticulté 4 un nom babylonien réel'. 
Enfn, il y a certainement une faute de copie dans l’un des nombres 
contradictoires de I, 5 et Il, 1; il est probable que dans le second en- 
droit le texte portait d’abord : « Dans la seconde année » (aprés que 
Daniel fut sorti de Pécole des Chaldéens), et qu’on en a fait ensuite 
par erreur : « Dans la seconde année du régne de Nabuchodo- 
fessor. » 

En outre, dans ce texle déji si corrompu, des mains ignorantes et 
maladroites ont essayé d'introduire des corrections plus facheuses 
encore. Ainsi, l’erreur grossiére du premier verset du chapitre I, 
mettant en l’'an 3 de Joiakim la premicre prise de Jérusalem par 
Nabuchodorossor, qui n était monté sur le tréne que l'an 4 de ce roi 
de Juda?, est manifestement le fait d’un individu qui aura voulu 
corriger un nombre alltéré d'aprés II Rois XXIV, 1, nal compris. Je 
suis disposé 4 penser que c’est une tentative malheureuse du méme 
genre qui aura introduit dans IX, 1 Akhaschvérosch, transcription 
hébraique habituelle du nom de Xerxés, tandis que le texte primitif 
devait avoir probablement une transcription correspondant au perse 
Quvakhsatarce, forme originale du nom de Cyaxare. 

Toutes ces altérations du texte doivent étre admises 4 moins de 
lermer volontairement les yeux 4 la lumiére. Il faudrait un esprit 
singuliérement étroit pour supposer que Dieu, par un miracle per- 
pétuel, a mis 4 l'abri des corruptions de ce genre tous les mots du 
livre sacré. [i suffit, d’ailleurs, d’un coup d’ceil sur une Bible hé- 
braique avec ses geri et chethib pour voir que le miracle n’a pas été 
fait C'est dans les fautes que je viens d’indiquer que l’école exégé- 
lique puise presque toutes celles de ses objections contre |’ancien- 
heté du livre de Daniel qui ne se rattachent pas a des idées précon- 
gues sur l’impossibilité des prophéties et des miracles. Mais, de 
bonne foi, en est-il une seule qui dépasse les chances habituelles 
daltération d’un texte excellent en lui-méme sous la main des co- 

pistes? Il y a bien des écrivains grecs dont le texte a beaucoup plus 
souffert encore, sans qu’on en conteste pour cela l’authenticilé ; on 
cherche seulement 4 le corriger et 4 le ramener a sa pureté premicre. 


‘ll est cependant possible que ce suit le nom élamite Soutrouk ou Soudrouk, 
lequel parait, a cette époque, s‘tre naturalisé en Babylonie. 
* Il Rois, xxv, 8; Jérémie, xxv, 1. 


78 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


C’est le fond du livre qu’il faut examiner avec rigueur aprés avoir 
fait la part de ces corruptions. Et c’est dans un tel examen qu’il me 
parait reprendre toute sa valeur, maintenant qu'on peut le confron- 
ter avec les documents cunéiformes. 

Le livre de Daniel contient des données historiques absentes de 
tout aulre écrit sacré ou profane, et confirmées par le témoignage 
des monuments. Tel est le personnage de Belsarossor, fils de Nabo- 
nahid‘, et associé au tréne par ce dernier monarque indigéne, ef 
indépendant de Babylone, dont l’existence réelle a élé mise en lu- 
miére par le prisme découvert 4 Moughir (l’ancienne Our), et main- 
tenant conservé 4 Londres. Quand je lis dans un fragment d’Abydéne, 
l’abréviateur de Bérose, ]’étrange récit de la fin de Nabuchodorossor, 
et quand j’y vois une allusion au réle que joua dans la prise de Bea- 
bylone par les Perses « un Méde dont se glorifiait jusqu’alors ]’Assy- 
rie*, je ne puis m’empécher de penser qu’il en est de méme du fa- 
meux Darius le Méde, sur lequel on a fait tant de conjectures. Sup- 
poser, avec les hypercritiques, que le rédacteur du livre a confondu, 
par ignorance, Darius fils d’Hystaspe avec Cyrus, est tout simplement 
impossible. L’écrivain mentionne plusieurs fois, et trés-exactement, 
Cyrus; il sait la distinction des Médes et des Perses; par conséquent, 
lorsqu’il dit que son Darius était Méde, c’est dans un sens précis. 
Mais rien de plus facile que d’admettre que Cyrus aura investi pour 
quelque temps d’une royauté vassale 4 Babylone, comme prix de sa 
trahison, le grand personnage d’origine médique qui avait contribué 
4 lui livrer la ville. J’en trouve méme un indice dans ce fait signifi- 
catif, que sur les contrats babyloniens et chaldéens en écriture cu- 
néiforme, Cyrus n'est qualitié de « roi de Babylone, roi des nations,» 
qu’a partir de l’an 3, compté depuis la prise de la cité; dans les con- 
{rats de l’an 4 et de l’an 2, il est appelé seulement « roi des na- 
tions. » 

Tous les noms propres, quand les fautes des copistes ne les ont 
pas altérés, sont parfaitement babyloniens, et tels qu'on n’eut pas 
pu les inventer en Palestine au second siécle avant notre ére : Bel- 
tas-assur, nom donné a Daniel; Abad-Nabu, nom donné 4 l'un de ses 
compagnons; Asap-Nazi, nom du chef des eunuques. Quelques-uns 
sont corrumpus, il est vrai; mais du moins on ne remarque dans le 
livre aucun de ces noms propres d’autres temps et d’autres pays que 
les auteurs de compositions de basse époque s’en vont chercher 


‘ Tl est vrai qu'il est question de « son pére Nabuchodorossor » (v, 2, 11 et 
18). Mais les exemples du mot de « pére, » dans un sens vague, pour dési- 
ger seulement un ancétre et un prédécesseur, sont fréquents dans les textes 
assyriens. 

2 Abyden. Fragm., 9, ed. C. Muller. 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 79 


maladroitement dans des écrits connus qui révélent tout de suite la 
fraude. 
La topographie n’est pas moins remarquable par son exactitude. 
Les indications du chapitre LV sur le palais royal bati par Nabucho- 
dorossor sont irréprochables. « La plaine de Doura, dans la province 
de Babylone, » ou Nabuchodorossor fait élever l’idole qu’il com- 
mande d’adorer, est une localité immédiatement suburbaine qui 
garde encore aujourd’hui son nom. 
lest intéressant de comparer, sous ces divers points de vue, au 
livrede Daniel celui de Judith, auquel on ne peut plus, depuis les 
études assyriennes, attribuer un caractére historique‘, et qu’il faut | 
de toute nécessité regarder comme une composition allégorique du 
lemps des Macchabées. Qu’y voyons-nous? un roi d’Assyrie qui n’a 
jamais existé, un Nabuchodorossor ninivite, défait, dans la douziéme 
année de son récne, sur le territoire d'un roi des Elamites non 
moins inconnu, Arioch, et & une époque ot Elam venuait de cesser 
d’avoir une existence indépendante, dans une plaine qui se trouve 
a la fuis voisine de |’'Euphrate, du Tigre et de I’Hydaspe (fleuve de 
Vinde, soit dit en passant), un roi des Médes affublé du nom sémi- 
tique d’Arphaxad, emprunté a la descendance de Sem dans le cha- 
pitre X de la Genése. Aprés avoir vaincu les Médes, le roi d’Assyrie 
veut conquérir le monde. Son général, qui porte un nom perse, Ho- 
lopherne (OQuroufrand), soumet toute la Syrie au travers d’une géo- 
graphie fantastique, et vient enfin dans le pays de Juda, sous un roi 
qu'on ne nomme méme pas, mettre le siége devant une ville qu’on 
he sait ot placer, et dont il n’est fait mention nulle autre part, mais 
dont le nom, Beth-eloah, « la maison de Dieu, » est tout a fait allé- 
gorique. C’est cette ville que délivre une femme dont le nom n’esl 
pas moins significatif, car elle s'appelle Yehoudita, ala Juive. » De- 
vant cette accumulation d’impossibilités, de noms pris au hasard, et 
qui jurent de se trouver ensemble, on sent tout de suite que l’on 
est dans le domaine de Ja fiction, et que l’auteur a inventé de toutes 
piéces un cadre aux admirables lecons morales qui donnent tant de 
valeur au livre de Judith pour l'dme et la conscience, s'il n’en a pas 
pour l’histoire?. Quelle différence avec le livre de Daniel! Ici, tous 


‘ Voy. Oppert, dans l’Annuaire de la Société d’ethnographie pour 1865. 

* lly a plus d’un siécle que notre grand Fréret, avec l'esprit supérieur de cri- 
lique qui caractérisait tous ses jugements, a dit que le livre de Judith ne pouvait 
pas étre compté au nombre des monuments qui servent de base solide 4 l'histoire. 
L'auteur de ce livre s'est peut-étre souvenu de la défaite de Phraorte, roi des 
Médes, par les Assyriens, qui parait, en effet, d’aprés les données d’Hérodote, 
COineider avec l’an 42 du Chiniladan du Canon de Ptulémée, c’est-a-dire l'an 12 du 
régne d’Assourbanipal a Babylone, aprés la mort de son frére Samoul-Moukin. 


80 ' «LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL, 


les personnages sont aussi historiques dans leur physionomie qu 
ceux de la cour de Xerxés dans le livre d’Esther'’. 

Plus je lis et je relis le livre de Daniel, en Je comparant aux don 
nées des textes cunéiformes, plus je suis frappé de Ja vérité du ta 
bleau que les six premiers chapitres tracent de la cour de Babylone 
et des id‘es spéciales au temps de Nabuchodorossor; plus je su 
pénétré de la conviction qu’ils ont été écrits 4 Babylone méme, « 
dans un temps encore rapproché des événements ; plus Je rencontr 
enfin d’impossibilités 4 en faire descendre la rédaction premiér 
jusqu’a l’époque d’Antiochus Epiphane. 

Est-il admissible qu'un écrivain vivant en Palestine vers 167 avar 
Jésus-Christ fat aussi bien au courant de la place que les songes te 
naient dans les préoccupations des Chaldéens et des Babyloniens, ¢ 
de leur influence sur la conduite des rois précisément a l’époque o 
il a placé son récit? Il faudrait pour cela qu'il edt possédé une cor 
naissance du passé et un instinct de couleur locale qui fait défaut 
toutes les compositions factices de Pantiquité. 

Ou eut-il pris ce sentiment si vrai du caractére particulier de | 
royauté de Babylone, aussi sacerdotale que politique, méme au temy 
de ses conquétes, et oti le premier titre des monarques était celui d 
« souverain pontife (sakkanakka), vicaire des dieux »? Une étud 
spéciale et approfondie de lhistoire, qui suffirait, quelle que fut s 


Mais ceci méme est encore douteux, car la coincidence de cette défaite de Phraor 
avec une 12° année du Canon de Ptolémée résulte d'un calcul assez artificiel « 
raccordement entre !a chronologie d’Hérodote et celle de l'astronome d’Alexa 
drie; d'autant plus, qu’en réalité cette 12° année de régne a Babylone était 
52° du régne total d’Assourbanipal en Assyrie. En admettant d ailleurs, como 
ont fait plusieurs savants d’un grand mérite, que la défaite d’Arphaxad soil cel 
de l’hraorte, on tomberait dans un abime de nouvelles impossibilités. Car les év. 
nements seraient contemporains de Josias, sous lequel il n’y a pas moyen « 
placer une invasion assyrienne inconnue aux livres des Rois et des Chroniques. 
d'ailleurs le grand-prétre du temps de- Josias ne s‘appelait aucunement Eli 
chim, nom que nous lisons dans le livre de Judith et qui manque 4 la série sace 
dotale authentique. 

Le Talmud tient histoire de Judith comme faisant allusion 4 la Jutte des Ju 
contre les paiens sous les Macchabées. Ceci me parait absolument prouvé par cel 
circonstance que la féte qui aurait été fondée en mémoire de l’exploit de Judi 
(xvi, 14, dans le seul texte de saint Jéréme) correspond exactement a la fate « 
15 adar, qui fut établie en réalité pour rappeler le souvenir de la défaite et de 
mor" 1} Nicanor, général de Démétrius Soter. (I Macchab., vu, 49; Il Macchalt 
xv, 97. 

La question de savoir si le livre de Judith est positivement et directement hist 
rique ne porte aucune atteinte 4 la canonicité de ce livre, telle qu'elle a été pr 
clamée par.!’Eglise. 

* Sur le livre d'Esther, voy. Oppert, dans les Annales de philosophie chrétien 
de janvier 1864. 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 81 


dae, a donner a tout ce qu’il dit une importance hors ligne, lui eut 
seule appris que ce caractére était encore plus marqué que dans 
touleautre chez la dynastie fondée par Nabopolassar, et sortie de la 
caste sacerdotale des Chaldéens, puisque Nabuchodorossor, dans la 
tradition locale de Babylone, acceptée par les historiens qui travail- 
laient sur les documents originaux, comme Bérose, avait personnel- 
lement la renommeée d'un voyant et d'un prophéte '? 

L'‘écrivain du temps d’Antiochus Epi;-hane edt-il pu connaitre ou 
inventer les détails que le livre donne sur l’organisation de la caste 
sacerdotale et savante, ces cing classes de docteurs qui correspon- 
dent exactement aux cing grandes divisions que nous avons consta- 
tées dans les débris subsistants des livres sacrés, astrologiques, divi- 
natoires et magiques? 

Ce fait d’une langue spéciale aux sciences sacrées, |’accadien, en- 
seionée dans les écoles palatines, et méritant, en réalilé, le nom de 
« langue des Chaldéens?? » | 

Celui de l'éducation dans le palais de jeunes gens, en général 
choisis parmi les otages des nations vaincues, et destinés « a servir 
devant le roi? » C’est ce qu'on appelait en assyrien les mirani, et 
Sennachérib donne 4 leur sujet des indications bien précieuses a 
comparer avec le premier chapitre de Daniel, en parlant du jeune 
Belibous, qui avait été élevé ainsi, et dont il fit un roi vassal & Ba- 
bylone *. 

les noms des instruments de musique sont grecs dans le chapi- 
tre lll, et c’est, je l’ai déja dit, un indice de la date de la version 
araméenne, qui seule en est reslée, suivant moi. Mais un auteur sé- 
paré des événements par quatre siécles edt été un véritable érudit, 
comme il n’y en avait guére de son temps, s’il avait connu cette cir- 
constance, attestée par les textes et par les monuments figurés, que 
la musique instrumentale, fort peu employée par les premiers rois 
assyriens, était devenue, précisément 4 partir du septiéme siécle, 
un élément capital de toutes les cérémonies religieuses et publiques 
en Assyrie el 4 Babylone. 

Pour inventer Je récit du méme chapitre III, il lui edt fallu, de 
plus, savoir que la peine de mort, avec des tortures horribles et raf- 
linées, était le chdliment légal des blasphémateurs qui refusaient de 
Sincliner devant la majesté des dieux. La science le constate aujour- 
(hui, grace au soin qu’Assourbanipal a eu de faire représenter sur 
les murailles de son palais de Koyoundjik, avec une inscription ex- 


' Abyden. Fragm., 9, ed. C. Miller. 
no 


+ Layard, Inscriptions, pl. 63, 1. 14. 
10 Jourer 1874. 6 


§2 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


plicative', le chatiment de deux blasphémateurs qu’on écorche vwi- 
vants aprés leur avoir arraché la langue. 

La fosse aux lions (chapitre V1) devient 4 son tour pour nous un 
détail d’une exactitude et d’une précision topiques, en présence des 
admirables bas-reliefs de chasses du méme Assourbanipal, transpor- 
tés 4 Londres, ol nous voyons amener sur le terrain dans des cages 
les lions gardés pour les plaisirs du roi. 

Sans doute il y a une exagération manifeste dans les proportions 
(60 coudées de haut sur 6 de large) de la statue divine d’or que Nabu- 
chodorossor éléve dans la plaine de Doura et propose 4 l’adoration 
de son peuple. Ici, l’auteur s’est fait l’écho des dires populaires?, a 
moins qu'il n’y ait eu sous le calame des copistes une altération dans 
les nombres, comme il est arrivé en tant d’endroits de la Bible. Mais 
ces statues colossales d’or étaient tout 4 fait dans les usages baby- 
loniens. Diodore de Sicile* décrit, avec des détails d’une précision 
qui ne peuvent s’expliquer que provenant d’un document réel, et en 
conformité parfaite avec les régles de la représentation des divinités 
chaldéo-babyloniennes, les trois statues qui, jusqu’au pillage de 
Xerxés, couronnaient la pyramide de Babylone, E-saggadhon, et qui, 
avec les autels placés devant et les autres accessoires, formaient une 
masse d’or de 6,330 talents, 194,014 kilogrammes, c’est-a-dire, en 
poids, 679 millions 49,000 francs de notre monnaie. Dans le sanc- 
tuaire inféricur de la pyramide a étages de Borsippa, toujours jus- 
qu’a Xerxés, il y avait, au rapport d’Hérodote *, qui visita Babylone 

u aprés, une statue d’or massif de 12 condées de haut. 

A cété de ces proportions, bien mesquines sont les données que 
fournit une tablette originale du Musée britannique * contenant une 
plainte au roi contre deux grands officiers accusés d’avoir détourné 
l’or destiné a faire une statue. Elle est pourtant extrémement pré- 
cieuse comme prouvant, par un témoignage direct et incontestable, 
l’usage des statues d’or de grande dimension. 


Au roi mon seigneur, ton serviteur Abad-nébo, salut. 

Auroi mon seigneur. Qu’Assur, Samas, Bel, Zarpanit, Nébo, Tasmit, 
Istar de Ninive, Istar d’Arbéles, les dieux grands, protecteurs de la royauté, 
accordent cent ans de vie au roi mon seigneur, et des esclaves et des 
épouses en grand nombre au roi mon seigneur! 


4W.A.I., m, 37, 7. 

3 Ji est méme assez probable, étant donné le systéme de la numeration sexagé- 
simale des Babyloniens, qu’il a employé le chiffre de soixante comme un nombre 
indéterminé. C’est ce qui m’empéche de voir ici une simple faute de copiste. 

Sou, 9. 

41, 1814. 

+ K. 538. Encore ineédite. 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 85 


Lor que, dans le mois de tasrit, le ministre d’Etat (melik) et le préfet du 
palais (mil hekaZ) m’ont fait verser, trois talents d’or pur et quatre talents 
d'or allié, pour exécuter l'image de notre roi et de la mére du roi, n’a pas 
été donné (aux Ouvriers). 

Que le roi mon seigneur donne ordre au ministre d’Etat et au préfet 
du palais de rendre l’or, de le remettre d'ici au mois de ..... a l'arinée, et 
de lefaire exactement. 


Il s'agit seulement ici de 244 kilogr. 550 grammes d’or, ou 
750,925 francs en poids. C’était cependant déja de quoi faire une 
jolie statue, surtout si on l’exécutait en métal repoussé au marteau. 

[a plainte trouvée dans les archives du palais d’Assourbanipal, a 
Ninive, parait étre du régne de ce prince, qui, nous l’apprenons par 
un autre document de son temps’, avait fait appliquer aux grandes 
images de Mardouk et de Zarpanit, dans la pyramide de Babylone, 
des vétements d’or pesant quatre talents (122 kilogr. 600 grammes 
ou 429,100 francs) et enrichi de pierreries. 

Sous Nabuchodorossor, la masse de métaux précieux que le pillage 

d'une grande partie de | Asie antérieure avait fait affluer 4 Babylone 
et que le roi, d’aprés le témoignage de Bérose*, employa pour la 
décoration des édifices sacrés, dépasse l’imagination d’aprés les do- 
cuments les plus authentiques. Prenons, par exemple, la grande 
inscription dite de la Compagnie des Indes, o& ce monarque a ra- 
conté une partie de ses travaux dans sa capitale*. Nous y voyons 
qu'il a fait plaquer « en or pur d'un poids immense » un autel mo- 
numental transporté par ses soins devant la pyramide de Babylone, 
et revélir intérieurement « d’or battu au marteau, brillant comme le 
levant et le couchant, » tout le sanctuaire supérieur de la pyramide 
de Borsippa. Dans cette derniére, Hérodote* vil encore de ses yeux, 
mime aprés le passage de Xerx¢s, une table, un tréne et un esca- 
beau d’or pesant ensemble 800 talents, 24,520 kilogrammes, c’est- 
a-dire, toujours en poids, 85 millions 82,000 francs. L'érection de 
lastatue d'or, au chapitre Ill de Daniel, devient un fait parfaite- 
ment vraisemblable au milieu de tous ces autres faits. Il a pleine- 
ment le cachet de l’époque. 

Les deux fonctionnaires du palais mentionnés dans le texte hé- 
brea du chapitre I*, le rab-saris ou chef des eunuques et le mil- 
assur ou trésorier, sont deux personnages bien connus par les docu- 
ments assyriens originaux, et le texte les met trés-exactement en 


'W. A. [., u, 38, 2- 

* Fragm., 14, ed. C. Muller. 
"WAL, 1, 55-58. 

*1, 184, 


84 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


scéne dans leurs altributions réelles. Pour le second il emploi 
forme méme de son titre dans la langue assyrienne; pour le 
mier l’équivalent qui correspond également dans le livre des Ro 
la qualification assyrienne rab-lub, « chef de |’intérieur, » ex) 
mant Ja surintendance du chef des eunuques sur tout le service 
térieur du palais. Dans le chapitre Il] nous avons une longue énur 
ration de fonctionnaires administratifs, politiques et judiciaires 
n'est pas un des litres de cette ¢Gnumération qui ne corresponde a 
titre véritablement assyrien, mentionnés dans les documents 
rois de Ninive ou de Babylone; la correspondance en serait facil 
donner et cerlaine. Mais il est 4 remarquer que pour deux de 
titres seulement, pakhat et sakan, répondant assez exactement a 
que sont dans la hiérarchie actuelle de l'empire ottoman pacha 
' kihaya, la forme assyrienne a été conservée; pour tous les aulr 
le texte araméen donne des équivalents. El, circonstance trés-dij 
de remarque, ces équivalents sont empruntés a la langue perse e 
l’administration des Achéménides. Ceci me parait dater d’une n 
niére précise |’époque de la composition des premiers chapitres 
Daniel. Si le livre avail été inventé au temps d’Antiochus Epiphai 
nous aurions Ja quelques mots grecs, comme les noms des inst 
ments de musique dans le méme chapitre ; nous aurions au mo 
le titre de ctoztmyts, qui fut tout de suite adoplé dans les langues 
mitiques, ainsi que nous le voyons par les inscriptions araméenn 
La méme raison s’oppose 4 ce que ces équivalents aient élé sub: 
tués aux litres réellement assyriens par l’auteur de la version a 
méenne, seule subsistante pour le chapilre III, puisque celui-ci éc 
vait du temps des successeurs d’Alexandre. I] faut de toute nécess 
admettre qu’ils existaient déja dans le premier texte hébraique. M 
dés lors ’emploi des titres perses prouve que le livre, dans sa for 
primitive, a élé composé non sous les Séleucides, mais sous | 
Achéménides, quand 4 Babylone méme, les qualifications perses ¢ 
fonctions administratives supplantaient dans l'usage les anciennes « 
nominations assyriennes, et avant que la conquéte grecque n’e 
encore introduit d'autres noms, cette fois empruntés au grec. 


IT 


Parmi les chapitres de la premiére partie de Daniel, un des pl 
importants et des plus curicux cst le 1V°, qui contient le récit, pla 
dans la bouche de Nabuchodorossor et donné comme une sorte | 
vroclamation officielle émanée de lui, de la démence du grand r 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 85 


de Babylone, de la vision qui l’avail annoncée ct de l’explication que 
le prophéte hébreu avait fournie de ce songe. Ce morceau mérite 
que nous l'examinions a part. J’ai placé sous les yeux du lecteur, 
dans mon précédent article, un récit de réve prophétique tiré des 
annales ofticielles d’un roi d’Assyrie. Il est curieux d’y comparer le 
récit analogue que le livre biblique attribue anu monarque de Ba- 
bvlone. 

Jinsérerai donc ici la traduction compléte du chapitre IV de Da- 
niel, telle que j’ai essayé de la faire directement sur le texte ara- 
méen. Elle servira de point de départ & mes quelques remarques 


sur ce chapitre. 


Moi, Nabuchodorossor, j'étais tranquille dans ma demeure et florissant 
dans mon palais : je fis un songe qui m’épouvanta, et les pensées sur mon 
litetles visions autour de ma téte me troublérent d‘effroi. Et je rendis un 
ordre pour introduire en ma présence tous les docteurs de Babylone afin 
quils m’exposassent l'interprétalion de mon songe. 

dlors vinrent en ma présence les conjurateurs, les théosophes, les Chal- 
déens (astrologues) et les devins, et je leur dis mon songe, mais ils ne 
purent m'en faire connaitre l’interprétation. 

Enfin vint en ma présence Daniel, dont le nom est Beltasoussour’, 
daprés le nom de mon dieu, et quia en lui l’esprit des dieux saints, et 
je lui dis mon songe. 

‘Beltasoussour, chef des conjurateurs, puisque je sais que l'esprit des 
deux saiits est en toi et qu’aucun mystére n’est impénétrable pour toi, 
dis-moi les visions du songe que j’ai vu et leur interprétation. Les visions 
de ma téte sur ma couche étaient que je vis*, et voici un arbre au milieu 
dela terre, et sa hauteur était considérable. L’arbre crit et devint fort; 
sahauteur atteignait le ciel, eton le voyait des extrémités de toute la terre. 
Son feuillage était beau et ses fruits abondants; il y avaiten lui de Ja nour- 
Mlure pour tous; sous lui les animaux des champs s’abritaient ; dans ses 
branches habitaient les oiseaux du ciel ; et de lui se nourrissait toute chair. 
Je voyais dans les visions de ma léte sur mon lit, et voila qu’un éveillé et 
saint descendit du ciel. Il cria avec force et dit ainsi: « Abattez l'arbre et 

« coupez-en les branches; faites tomber le feuillage et dispersez les fruits; 
‘ et que fuient les animaux qui sont par dessous et les oiseaux deses bran- 
« ches. Mais laissez dans la terre la souche a laquelle tiennent les racines, 
«quelle soit dans des liens de fer et d’airain dans l’herbe de la campagne, 
«quelle soit trempée de la rosée du ciel, et qu’elle partage avec les animaux 
‘Therbe de la terre; que son cceur d’homme soit changé et qu'il lui soit 
‘ donné un coeur de béte, et que sept temps passent sur lui. Cette sentence 


''« O Bel, garde les secrets, » nom bien significatif, qui avait été trés-naturel- 
lement donné 4 un voyant. 

*Leremplaire sur lequel a été faite la version des Septante omettait tout ce qu 
est compris depuis les mots « et je rendis un ordre » jusqu‘ici. 


86 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


a est par le décret de ceux qui veillent, cette demande la résolution des saints, 
« jusqu’a ce que les vivants sachent qu'il y a un Trés-Haut qui gouverne 
« empire des hommes, qu'il le donne a qui illui plait et qu'il y institue le 
« plus humble des hommes. » Voila le songe que j'ai vu, moi, le roi Nabu- 
chodorossor; quant a toi, Beltasoussour, dis-en ]’explication, puisque tous 
les docteurs de mon royaume ne peuvent m’en réveler |'interprétation; 
toi, tu le peux, car l’esprit des dieux saints est en toi. » 

Alors Daniel, dont le nom est Beltasoussour, demeura stupéfait quelque 
temps, et ses pensées le troublaient. Le roi reprit et dit : 

« Beltasoussour, que le songe et l’explication ne te troublent pas. » 

Alors Beltasoussour répondit et dit : 

« Seigneur, que ton songe soit pour tes ennemis et la signification pour 
tes adversaires! L’arbre que tu as vu, qui croissait et devenait fort, qui 
croissail et atteignait le ciel et qu'on voyait de toute la terre, dont le feuil- 
lage était beau et les fruits abondants, en qui il y avait de la nourriture 
pour tous, sous lequel s’abritaient les animaux des champs, et dans les 
branches duquel demeuraient les oiseaux du ciel, c’est toi! 6 roi, qui t’es 
élevé et accru, et ta grandeur est montée et a atteint jusqu‘au ciel, et ta 
domination jusqu’a l’extrémité de la terre. De ce que le roi a vu un éveillé 
et saint descendre du ciel disant : « Abattez l’arbre et mettez-le en piéces, 
a mais laissez dans la terre Ja souche ow sont les racines, dans des liens 
a de fer et d’airain, dans ’herbe du champ; qu’elle soit trempée de la 
« rosée du ciel; que sa part soit avec les animaux des champs, jusqu’a ce 
« que sept teinps aient passé sur elle ! » en voici l'explication, 6 rol, et 
c'est la sentence du Trés-Haut qui arrive 4 mon maitre, le roi. 

« On te repoussera du milieu des hommes, ta demeure sera en compa- 
gnie des animaux des champs, tu mangeras de l’herbe comme les beeufs, 
la rosée du ciel te trempera, et sept temps passeront sur toi, jusqu’a ce 
que tu saches que le Trés-Ilaut gouverne l’empire des hommes et qu’il le 
donne 4 qui il veut. Mais puisqu’on a dit de laisser la souche des racines 
de l’arbre, ton royaume te restera, dés que tu reconnaitras que le ciel gou- 
verne. C'est pourquoi, 6 roi! puisse mon conseil te plaire! Rachéte tes 
péchés par la justice et tes transgressions par la miséricorde envers les 
malheureux; peut-étre y aurait-il ainsi un reméde a tes fautes. » 

Tout cela arriva au roi Nabuchodcrossor. Au bout de douze mois, 
comme il se promenait sur les terrasses du palais royal de Babylone, le 
roi commenca et dit : « N’est-ce pas la cette grande Babylone que j'ai 
batie pour la demeure de ma royauté dans ma grande force, et pour la 
gloire de ma magnificence? » 

La parole était encore dans la bouche du roi qu’une voix tomba du ciel : 
« Il test dit, roi Nabuchodorossor, ta royaulé te sera enlevée; on te re- 
poussera du milieu des hommes, ta demeure sera en compagnie des ani- 
maux des champs, tu mangeras de l'herbe comme les beeufs, et sept temps 
passeront sur toi, jJusqu’é ce que tu saches que le Trés-Haut gouverne 
empire des hommes et qu’il le donne a qui il veut. » 

Au méme moment la parole s’accomplit sur Nabuchodorossor; il fut re- 
poussé du milieu des hommes, il mangea de I'herbe comme les becufs, son 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 87 


corps fut trempé de la rosée du ciel, jusqu’a ce que ses cheveux crurent 
comme les plumes aux aigles et ses ongles comme ceux des oiseaux. 

Et, apres le terme des jours, moi, Nabuchodorossor, je levai mes 
yeux versle ciel, et maraison me revint; je bénis le Trés-Haut, je louai et 
glorifiai celui qui vit éternellement, celui dont la domination est une do- 
mination éternelle et dont l’empire dure de génération en génération. Tous 
leshabitants de la terre ne comptent pour rien; il agit suivant sa volonté 
avec 'armée du ciel et les habitants de la terre; il u’y a personne pour 
résister A sa main, et lui dire: « Que fais-tu? » 

En ce temps ma raison me revint; la dignité de ma royauté, ma magni- 
ficence, ma splendeur, me revinrent; mes conseillers et mes grands me 
recherchérent ; je fus rétabli dans ma royauté, et une puissance plus grande 
me fut accordée. Maintenant, moi, Nabuchodorossor, je loue, j’exalte et je 
glorifie le roi du ciel, dont toutes les ceuvres sont vraies, dont les voies 
sont la justice, et qui peut humilier ceux qui marchent avec orgueil. 


Cest la ce que, dans les vieilles bibles en images et malheureu- 
mnt encore dans bien des petites Histoires saintes de nos jours, on 
appelle a Nabuchodonosor changé en béte »! car un zéle ignorant 
n'a pas épargné les travestissements ridicules aux récits bibliques. 
Dans la réalité il s'agit trés-clairement, avec quelques expressions 
un peu poéliques, d’un cas de la forme de démence bien connue des 
aliénistes sous le nom de lycanthropie. Que Nabuchodorossor, qui 
élait du reste un fort grand roi, ait subi dans les derniéres années 
de son régne un accés de ce mal, aucune autre aulorité, sans doute, 
ne nous l’'apprend; mais le fait n’a rien en lui-méme d’absolument 
inadmissible. Nos renseignements sur les événements du régne de 
ceprince sont encore trés-incomplets, d’autant plus qu'une mauvaise 
chance a fait que jusqu’a présent aucune inscription proprement 
historique de lui n’a encore été retrouvée. Ainsi nous n’avons pas 
une ligne épigraphique sur ses conquétes ; les quelques inscriptions 
que l'on posséde sont exclusivement relatives 4 ses constructions, 
les trois quarts de ce que nous savons des guerres de Nabuchodoros- 
Sor repose sur des narrations de la Bible qu’on ne peut pas plus con- 
(réler que le fait de sa folie momentanée, relaté dans le livre de Da- 
Mel. Celui-ci devra donc étre aussi bien accepté que les autres, si 
Yautorité du livre, et spécialement du chapitre dans lequel il se 
lrouve, n’est pas viciée par quelque circonstance différente. 

ll y a méme plus, et, suivant une judicieuse remarque de M. Op- 
perl, la folie temporaire de Nabuchodorossor fournit la seule so- 
lution acceptable pour un probléme historique que nous offrent 
ks inscriptions cunéiformes. Nergalsarossor, le gendre du destruc- 


! Expédition en Mésopotamie, t. I*", p. 186. 


88 LPS SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


teur de Jérusalem, qui détréna au bout de deux ans, pour s’empa- 
rer de la couronne, son beau-frére Amil-Mardouk (Evilmérodach), 
seul fils de Nabuchodorossor, — Nergalsarossor, dans ses inscrip- 
tions officielles, donne 4 son propre pére Bel-soum-iskoun le titre 
de « roi de Babylone. » Mais dans la liste royale, que nous avons 
compléte pour cette époque, il n'y a pas place pour ce nom. Force 
est donc d’admettre qu’en attribuant le titre de roi 4 son pére, Ner- 
galsarossor, une fois parvenu au tréne, a voulu donner un caractére 
légitime 4 une tentative passagére d’usurpation de celui-ci, surve- 
nue pendant le régne de Nabuchodorossor et trop courte pour avoir 
trouvé place dans le Canon de Ptolémée, lequel omet syst¢matique- 
ment les personnages qui n’ont exercé Je pouvoir que quelques 
mois. Un essai d’usurpalion n’était pas chose facile sous un régne 
aussi puissant que celui de Nabuchodorossor ; 11 n’a guére pu se 
produire qu’a la faveur d’une circonstance telle que l’accés de dé- 
mence du monarque. 

Le roi Nergalsarossor parait avoir été le petit-fils d'un autre Ner- 
galsarossor qui apparait dans Jérémie‘ comme revétu, a l’époque 
de la prise de Jérusalem, du titre de rubu-emga’, « chef glorieux » 
(transcrit dans la Bible rab-mag), titre que porta aussi le pére de 
Nabonahid*, et qui parait avoir été celui du chef de la caste sacer- 
dotale. Il était donc le petit-fils de ce chef des Chaldéens, entendus 
comme casle, qui avait exercé régulicrement, et par le droit de sa 
situation, la lieulenance du pouvoir supréme pendant l’intervalle 
entre la mort de Nabopolassar, et le retour 4 Babylone de Nabucho- 
dorossor, alors engagé dans une expédition en Syrie*. Tout était 
héréditaire dans la caste des Chaldéens; par conséquent, le fils du 
premier Nergalsarossor, Belsoumiskoun, devait avoir le méme rang 


4 xxx1x, 3. 

* La qualification de emga, « glorieux, » d'origine accadienne, parait avoir 
appartenu a tous les docteurs d'un rang élevé; c’est pour cela qu'un certain nom- 
bre d’écrivains antiques ont placé des mages 4 Babylone, sans que ce nom eut 
rien a voir avec liranien Magus, appellation des mages de Médie. En combinant 
ce mot, naturalisé en assyrien, avec le sémitique rubu, « chef, » on a fait rubu- 
emga. De méme, en combinant l’accadien sak, « officier, » passé en assyrien, 
avec le sémitique rab, « grand, » on a fait rab-sak, titre de grand-maitre de 
l’état-major. 

La langue assyrienne a emprunté beaucoup de titres de fonctions 4 l’accadien, 
entre autres ceux des grades militaires : 

Sak, officier; 

Supar-sak, officier supérieur ; 

Rab-sak, chef d’état-ma‘or; 

Turtan, généralissime. 

> W.A.T., 1, 68, 2 et 5. 

* Beros. Fragm., 14, ed. C. Miller. 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 89 


que son pere. Quand le roi se trouva empéché par la folie, c’est 4 lui 

que revint de droit l’exercice de l’autorité supréme comme régent. 

Quilait essayé de transformer cette régence en royauté formelle, 

cela n'arien em soi que de vraisemblable. Je dirai méme plus, cer- 

lanes expressions du texte biblique paraissent assez clairement im- 
pliquer une usurpation pendant la folie du roi, usurpation a laquelle 
mifin son retour @ la raison : « Ma raison me revint; la dignité de 
ma royauté, ma magnificence, ma splendeur me revinrent; mes 
conseillers et mes grands me recherchérent; je fus rétabli dans ma 
royauté. » Mais si l'on adople cette explication, il est évident qu'on 
ne saurait, avec la majorilé des interpréles jusqu’a ce jour, enten- 
drede sept années les sept temps dont parle le chapitre de Daniel; 
lafolie du roi a du étre en réalité trés-courte. L’expression vague em- 
ployée dans le texte pourrait, du reste, s’entendre aussi bien de sept 
mois; et avec cette durée on comprendrait comment l’usurpation de 
Belsoumiskoun ne serait pas mentionnée dans le Canon de Ptolé- 
mée; il y en aurait une double raison : son illégitimité, qui dut 
faire rayer le nom de l’usurpateur des listes royales, puis sa durée 
inftrieure & un an. 

Ainsi, le fait de la démence de Nabuchodorossor, qui forme le su- 
jetdu chapitre IV de Daniel, se justifie aux yeux de Vhistoire, et tout 
semble indiquer que nous avons encore 1a une des données parfaite- 
ment exactes et infiniment précieuses que ce livre est seul 4 enre- 
gistrer. Mais ce n’est pas encore assez. Que devons-nous penser de la 
rédaction méme du chapitre qui a conservé ce souvenir? 

Ici, je crois qu’il faut reconnaitre en méme temps deux choses. 

est impossible, quelque bonne volonté qu’on y apporte, d’ad- 
mettre que nous ayons ici la reproduction pure et simple d’un acte 
émané de Nabuchodorossor. La main du rédacteur juif se sent en 
trop d’endroits, et il y a bien des choses contraires aux habitudes et 
austyle des documents originaux assyriens et babyloniens. Si Na- 
buchodorossor fut réellement fou pendant quelques mois, et si 
celle folie donna lieu 4 une usurpation, il est certain que le fait aura 
élé mentionné dans les annales de son régne. Mais on ne saurait 
croire qu’il y ait insisté de cette fagon sur l’état d’abjection dans 
lequel il était tombé. Aucun de ceux qui ont praliqué les documents 
indigenes et qui connaissent l'esprit de leur rédaction ne pourrait 

Vaccepter. C’est ici qu'on distingue surtout la part personnelle de 

écrivain juif, se complaisant a représenter le tout-puissant dévas- 

lateur de sa patrie avili jusqu’a étre semblable aux animaux. 

Mais, d’un autre céte, il ne me semble pas moins impossible que le 
récit ait été composé de toutes piéces par cet écrivain juif. Méme 
pour raconter 4 sa maniére un fait historique, si la narration était 


90 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


entiérement son ceuvre personnelle, il y aurait donné en bien des 
endroits une autre couleur. [I aurait attribué un caractére formel 
4 la conversion de Nabuchodorossor ; il lui aurait fait proclamer en 
termes précis la puissance du Dieu de Daniel, comme 4 la fin du 
chapitre III il lui fait rendre un hommage formel au Dieu des trois 
jeunes gens sortis de la fournaise. Il n’eut pas laissé, 4 cété des ma- 
gnifiques expressions qui célébrent la grandeur d'un dieu supréme, 
mentionner « son dieu » Bel-Mardouk, d’aprés lequel Daniel a été 
nommé, et parler de « \’esprit des dieux saints, » que le voyant porte 
en lui. Surtout il n’edt pas manqué de placer dans sa bouche un re- 
gret, un repentir pour le mal fait 4 Jérusalem et la destruction du 
temple de Jéhovah. Il leat fait parler, sous ce rapport, comme les 
livres des Macchabées font parler Antiochus Epiphane mourant. 

Que si nous étudions le texte méme de ce chapilre IV de Daniel en 
pesant chaque expression lune aprés l’autre, en nous livrant 4 un 
minutieux examen philologique qui malheureusement ne peut 
trouver sa place dans ce recueil, nous y verrions avec étonnement 
deux faits exactement paralléles. A cété de passages ou la main et 
esprit de l’écrivain juif sont évidents, ou Vexpression comme la 
pensée sont en désaccord complet avec les habitudes constantes des 
rédactions officielles des rois d’Assyrie ou de Babylone, 1) en est 
d’autres, particuliérement jusqu‘au verset 16 et 4 parlir du verset 
O41 jusqu’a la fin, ot l’on sent encore, méme au travers de deux 
versions successives, d’abord hébraique, puis araméenne, le cachet 
d'une rédaction primilive assyrienne. En certains endroils, tandis 
que je traduisais le texte araméen, je voyais transparaitre par 
dessous des phrases assyriennes, et ce serait un travail facile que de 
placer 4 cdté de chaque expression de quelques versets des expres- 
sions assyriennes correspondantes, empruntées a des textes épigra- 
phiques connus. 

Je crois donc que le rédacteur juif de la premiére partie du livre 
de Daniel avait sous les yeux, en composant le chapitre IV, un do- 
cument historique réellement babylonien, peut-étre un fragment 
des annales de Nabuchodorossor, et qu’il l’a paraphrasé conformé- 
ment 4 son propre esprit, en y introduisant des idées nouvelles et 
surtout en s'appesantissant sur des circonstances que le document 
ne devait indiquer que discrétement. La comparaison du texte des 
Bibles hébraiques et de celui des Septante semble méme indiquer 
que la paraphrase a été en se développant dans les récensions suc- 
cessives du livre, car les Septante n’ont pas connu les versets 3-6, 
qui sont comme une réminiscence et une imitation des circonstan- 
ces du chapitre II, o déja Daniel n’est consulté que lorsque les de- 
vins officiels ont élé impuissants 4 parler. Les versets 17-30 doivent, 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 91 


je crois, étre en entier attribués a la composition du rédacteur juif, 

etremplacent sans doute quelques phrases trés-bréves ot: le docu- 

ment indigéne indiquait la maladie du roi, en la palliant autant que 
faire se pouvait. Mais il me parait qu’en méme temps l'écrivain, 
dans son travail, a conservé presque lextuellement certains passages 
desannales babyloniennes qui lui servaient de point de départ. Et 
jenhésite pas a atlribuer ce caractére, d’une facgon presque affir- 
malive, au premier récit du songe (versets 7-14) et a la glorification 
dela puissance divine qui remplit les versets 34 4 33. C’est spécia- 
lement ce dernier passage dont toutes les phrases, pour ainsi dire, 
se retrouvent dans des inscriptions assyriennes et surtout dans les 
hymnes, si voisins quelquelois par leur accent des Psaumes hé- 
braiques, dont j'ai placé la traduction sous les yeux des lecteurs de 
ce recueil. 

On objectera peut-étre le ton d’humilité et de repentir qui y con- 
traste avec l‘orgueil triomphant des monuments épigraphiques de 
Nabuchodorossor parvenus jusqu’a nous, et en particulier de cette 
grande inscription dite de la Compaguie des Indes, qu'on peut résu- 
mer par la phrase méme qui, dans notre chapitre biblique, améne 
sur le roi le chatiment céleste : « N’est-ce pas 1a cetle grande Baby- 
lone que j’ai batie pour la demeure de la royauté dans ma grande 
force, et pour la gloire de ma magnificence? » Mais ce sentiment re- 
pentant et humble envers la divinité, qui a quelque chose de si 
noble, n'était pas étranger aux rois d’Assyrie et de Babylone, méme 
aux plus orgueilleux. lls savaient faire un retour sur eux-mémes et 
Savouer pécheurs sous les coups qui les frappaient. N’avons-nous 
pas cette admirable priére d’Assourbanipal, un roi qui pourtant ne le 
de pas en orgucil 4 Nabuchodorossor dans ses autres documents? 


Que le regard de sollicitude qui brille dans ta face éternelle dissipe ma 
tristesse, et que jamais n’approchent de moi la fureur et le courroux du 
Dieu. 

Que \'absolution de mes transgressions et de mes péchés me réconcilie 
avec lui, moi qui suis son serviteur. 

Que de ta face puissante vienne mon secours. 

Qu’il brille comme le ciel et me comble de félicités et de richesses ! 

Qu’il abonde comme la terre en félicité et en biens innombrables*! 


Ne voyons-nous pas ailleurs le dernier roi de Babylone, Nabona- 
hid, au spectacle des orages qui commencent & s’amonceler du cété 
dela Perse et menacent sa couronne, dire dans une inscription offi- 
Gelle*, en s’adressant au Dieu Sin? 


' Musée Britannique, tablette K. 163. 
1W. A. L, 1, 68, 4, col. 2, 1. 49-34. 


92 LES SIX PREMIERS CUAPITRES DE DANIEL. 


Quant 4 moi, Nabonahid, dans mon état de péché envers sa grande | 
vinité, sauve-moi, accorde-moi généreusement la prolongation de ma‘ 
jusqu’a des jours reculés! 

Et pour ce qui est de Belsarossor, mon fils ainé, le rejeton de mon ccet 
inspire-lui dans son coeur la dévotion 4 ta grande divinité; que jamais 
ne se laisse aller au péché et ne se plaise 4 la prévarication ‘! 


Les magnifiques expressions qui, dans les versets du chapitre 
de Daniel décrivent la puissance du Trés-Haut, sont employées da 
Pinscription de la Compagnie des Indes et dans les autres mon 
ments de Nabuchodorossor pour exalter Bel-Mardouk, le protecte 
spécial de Babylone, celui qu’au verset 5 le roi appelle « mon dieu 
et envers lequel, en effet, il proclame partout sa dévotion en tern 
éclatants. Je n’aurais donc pas d’objection fondamentale a oppo: 
4 celui qui prétendrait qu’ici le rédacteur a quelque peu forcé 
note du document qu’il avait sous les yeux, en y supprimant le ne 
du dieu babylonien Bel-Mardouk pour donner aux louanges qui 
glorifiaient le caractére d’une reconnaissance du vrai Dieu. Seu 
ment j’ajouterais qu’en agissant ainsi |’écrivain hébreu n’a pe 
étre pas, aulant qu’on pourrait le croire, altéré l’esprit du texte o 
ginal. 

Une foule d’indices trés-significatifs dans les textes établiss 
qu’au temps de Nabuchodorossor la doctrine philosophique el r 
gieuse des écoles sacerdotales de Babylone et de la Chaldée était 
véritable travail. La notion de l'unité de la substance divine, d 
les différents dieux du Panthéon n’étaient que des hypostases plu 
que des étres absolument distincts, avait toujours existé dans la 
ligion chaldéo-babylonienne, qui ne peut se comprendre sans 
tenir compte; mais elle y était a l'état de germe, encore mal défin 
C'est précisément 4 lépoque des débuls du nouvel empire chald¢ 
que, par un progrés trés-remarquable de la pensée religieuse, 
notion d’un premier et unique principe, supérieur & tous les die 
qui tous en émanent, commenca 4 se dégager netlement, graci 
Yemploi d'une terminologie philosophique indépendante des no 
symboliques des dieux. A ce point de vue les inscriptions de Nak 
chodorossor présentent les expressions les plus curieuses. Alors 
montre pour fa premiére fois, avec des traits précis et un culte f 
mel, le personnage d’llou, le dieu par excellence, le dieu abso 
qui couronne l’échelle de la hiérarchie divine et laisse échapper 


! N’y a-t-il pas, dans ces derniéres expressions, auxquelles je ne connais ! 
d'analogue dans les textes cunéiformes jusqu‘ici découverts, un certain ac 
Winquiétude paternelle, dont la concordance avec le caractére de Belsarossor, 
que nous le trouvons dépeint dans le livre de Daniel, est frappante? 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 95 


son sein toutes les émanations, le Un et le Bon, premier principe 
d’ou sortent les triades supérieures des dieux!. Dans la fameuse 
école d Erech ou Orchoé, du temps des Séleucides, cette conception 
était parvenue au dernier degré de précision, puisyu’on avait été 
jusqu’a adopter l’expression de « Dieu Un, » qui entre alors comme 
dément dans des noms propres de docteurs orchoéniens?. On n’avait 
pas encore été si loin, parait-il, 4 l’époque de Nabuchodorossor, et 
surtout ce roi, dans sa dévotion spéciale 4 Mardouk, tendait person- 
nellement 4 donner une autre forme a l’expression de lidée reli- 
gieuse en progrés. Avant lui les Assyriens avaient attribué 4 leur 
dieu national Assur le caractére d’un deus exsuperantissimus, pére 
et maitre de tous les autres dieux, et sa supériorilé était tellement 
accusée par eux, qu'on ne peut y méconnaitre un puissant effort vers 
le monotheisme, malgré ja conservation du peuple de dieux, infé- 
rieurs a Assur, que la Babylonie avait communiqués & l’Assyrie. 
Nabuchodorossor essaya de faire de son Mardouk ce que les Assy- 
riens avaient fait de leur dieu national, de le présenter et de le faire 
admetire par ses sujets comme un dieu de beaucoup supérieur a 
tous les autres, comme le premier principe, et d’attacher 4 son 
nom les notions d’unilé de |’étre divin primordial plus formelle- 
ment congues qu’auparavant, qui se dégageaient dans les spécula- 
tions religieuses du sacerdoce. Aussi prodigue-t-il 4 Mardouk des 
titres qui ne lui ont jamais été assignés auparavant, et qui donnent 
asa physionomie, dans les inscriptions de Nabuchodorossor et rien 
que dans ces inscriptions, un aspect de divinilé absolue, de dieu 
sans égal, encore plus prononcé peut-étre que n’a jamais été celui 
d'Assur. Dans fa seule inscription de la Compagnie des Indes il le 
qualifie de « maitre supréme, premier-né, supérieur 4 tous les 
dieux, dieu conservateur du ciel et de la terre, dieu seigneur, su- 
blime maitre des dieux, » en méme temps qu’il se déclare « le pro- 
pagateur de son culte, » et il va jusqu’a l’identificr formellement au 
mysténeux Ilou. 

L’écrivain juif du livre de Daniel était donc en droit de considérer 
cetle notion religieuse, exprimée 4 chaque pas dans les documents 
de Nabuchodorossor comme une tendance réelle vers le mono- 
théisme et comme un progrés sur les croyances babyloniennes an- 
lérieures. Il lui élait méme permis, dans une cerlaine mesure, de 
la dégager du nom idolatrique auquel I’altachait le roi de Babylone. 
I! pouvait considérer Mardouk, tel que l’adorait et le proclamait Na- 


‘ Anonym., Compend. de doctr, Chaldaic.; dans Stanley, Histor. philosoph., 


ti, p. 1125. . 
* toy. mon Essazt sur un document mathématique chaldéen, notes, p. 98 


et sur. 


94 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


buchodorossor, environ de la méme maniére que le rédacteur du 
livre d’Esdras a envisagé l’Aliouramazda des Perses, comme une 
sorte d’imparfaite représentalion du vrai Dieu, supérieure a la foule 
des idoles de la religion babylonienne. Et il était naturel qu'il fit 
honneur de ce progrés, bien qu’insuffisant, 4 influence exercée sur 
l’esprit du roi par un de ses compatriotes, par le voyant inspiré dont 
il racontait histoire. 

On doit remarquer, du reste, que toutes les fois que l’auteur du 
livre fait parler directement Nabuchodorossor et semble avoir la 
prétention de citer un écrit émané du roi, on n’y trouve rien de 
plus que cette reconnaissance d’un dieu supréme, d’un premier 
principe supérieur 4 tous les autres dieux. Il n’y a non plus rien 
d’autre, rien de plus précis dans le sens du monothéisme tel que 
’entendaient les Juifs dans les versets 34-53 du chapitre III*. La dé- 
fense de blasphémer le dieu de Schadrach, Meschach et Abad- 
Nébo (III, 29) n’est pas donnée de méme’*, non plus que le ver- 
set (I, 47) ot le roi, frappé de la sagesse de Daniel, lui dit que son 
dieu est le dieu des dieux; ces deux endroits appartiennent au cours 
du récit, ou l’écrivain, méme voisin des événements, a dd les pré- 
senter 4 son point de vue particulier. 

J’ajouterai qu’il serait méme possible que dans le chapitre IV 
l’écrivain juif n’ait pas eu besoin de recourir a la suppression du 
nom de Mardouk. En effet, quelquefois Nabuchodorossor, dans ses 
textes épigraphiques, exprime sa croyance 4 un deus exsuperantissi- 
mus d'une mani¢re purement abstraite, sans employer aucun nom 
connu du Panthéon. C'est ainsi qu’en téte de la fameuse inscription 
de Borsippa’ il s’intitule « serviteur de l’Etre existant» (ribit Auv Ki- 
nav), en substituant 4 tout nom divin déterminé une expression pu- 
rement philosophique qui apparait alors pour la premiére fois dans 
les textes. 

Restent, aprés l’examen rapide, mais complet, que nous venons 
de faire des six premiers chapitres de Daniel, et en laissant de cédté 


‘ Tl me semble, du reste, qu’ici la coupure des chapitres n’a pas été bien faite, 
et que ces trois versets devaient former, a l’origine, le début du document du 
chapitre tv. 

* Au reste, cette défense, en elle-méme, ne prouve rien de plus que la facon 
dont les Assyriens, dans tous leurs documents, parlent des dieux étrangers; ils les 
acceptaient pour des dieux, mais en les subordonnant a la toute-puissance 
d’Assur. De méme Nabuchodorossor, frappé du prodige qu'il vient de voir, admet 
que le dieu des trois Jeunes gens est un dieu réel, et comme tel il défend de 
le blasphémer; mais il n’en fait aucunement le dieu unique, ni méme le diev 
supréme. La nuance est importante 4 noter, car elle est toute en faveur dv 
livre. 

3W.A. 1,1. 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 95 


la question des miracles, sur laquelle je dirai quelques mots dans 
un instant, restent deux choses seulement qui me paraissent histo- 
riquement impossibles dans ces chapitres. Mais ces deux impossibi- 
lités portent sur des détails od 1’on est en droit de voir des corrup- 
tons postérieures du texte. 

Cest d’abord le nombre, évidemment exagéré, des cent vingt’ 
satrapies établies par Darius le Méde dans son royaume (VI, 2), 
surtout si on doit voir en lui un prince vassal installé par Cyrus a 
Babylone. Celui qui a introduit cette legon dans le texte pensait peut- 
étre aux vingt grandes satrapies organisées dans l’empire perse par 
Darius fils d’ Hystaspe. Au reste, l’altération et le grossissement d’un 
nombre est un fait qui s’est produit sous le calame des copistes suc- 
cessifs dans beaucoup d’endroits de la Bible. Les commentateurs les 
plus orthodoxes admettent la fréquence de ce genre d'allérations. 

Vient ensuite le passage (V, 41) ot il est dit que Nabuchodorossor 
avait établi Daniel « chef des conjurateurs, des théosophes, des as- 
trologues et des devins. » Il est évident qu’un Juif aussi fidéle obser- 
vateur de la loi que le livre méme dépeint Daniel n’aurait pas pu ace 
cepter ces fonctions essentiellement :paiennes, et que, d'un autre 
cété, les docteurs chaldéens, si fiers de la pureté de leur origine! 
et constitués en caste hérédilaire, n’auraient pas supporté qu’on pla- 
gt & leur téte un étranger, surtout faisant profession d’une autre 
religion qu’eux. Je n'hésite donc pas 4 considérer comme une inter- 
polation relativement récente, dans le chapitre V, le second membre 
du verset 11 et le premier du verset 12, qui l’explique, aussi bien 
que le verset 6 du chapitre IV, ot: Vaniel est apelé « Beltasoussour, 
chef des conjurateurs, » verset qui, nous l’avons constaté, n’exis- 
lait pas encore dans le texte sur lequel les Septante ont fait leur 
traduction. La vraie lecon des titres décernés par Nabuchodorossor 
a Daniel me parait étre dans le verset 48 du chapitre II, ot il n’est 
parlé que de fonctions administratives. Et 1a méme encore je crois 
qu'on a introduit par interpolation une mention des « docteurs, » 
qui n’est pas du tout 4 sa place et dénature le sens véritable du texte. 
Qn en jugera par la traduction du verset en question, ot j'ai placé 
entre crochets les mots que je crois ajoutés postérieurement par 
une main ignorante et maladroite : 


Alors le roi éleva Daniel et lui fit des dons considérables, et il l’établit au 
gouvernement de la province de Babylone, comme chef des gouverneurs de 
districts (sakan) sur (tous les docteurs de] Babylone. 


‘ Diod. Sic., 1, 29. 


96 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


Ii me semble que la mention des docteurs n’a pu s’introduire i: 
qu’aprés que le sens administratif réel du titre assyrien de sakan 
élé oublié. 


ITI 


Résumons les conclusions qui ressortent des remarques pr 
cédentes. 

Les six premiers chapitres de Daniel retracent un tableau tré. 
exact de la cour de Babylone sous Nabuchodorossor et ses succe: 
seurs ; ils ont une valeur historique considérable et que leur con 
paraison avec les textes cunéiformes ne rend plus possibles 
contester. 

Ils ont di, par conséquent, étre écrils 4 une époque encore raj 
prochée des personnages dont ils parlent, et on ne saurait y vow 
conformément a l’opinion dominante dans l’école d’exéyése ration: 
liste, une composition factice du temps d’Antiochus Epiphane. 

I] semble méme que l’auteur y ait mis en ceuvre, en les paraphré 
sant et en les présentant 4 son point de vue, certains documents bs 
byloniens originaux, peut-étre des passages des annales officielles d 
Nabuchodorossor. 

Si donc la rédaction araméenne des chapitres II 4 VI, telle qu 
nous la possédons seule, renferme des mots grecs qui sembler 
reporter aprés Alexandre, c’est quelle n’est probablement que | 
traduction d'un texte hébraique primitif, conservé sculement pou 
une partie du chapitre I et perdu de trés-bonne heure pour Ie 
aulres. 

Ce premier texte hébraique doit avoir été écrit sous les Achém 
nides, sans qu on puisse en préciser davantage la date ; et cette épc 
que est indiquée d’une maniére tout a fait caractéristique par | 
substitution de titres perses aux titres assyriens en désignant cei 
tains fonctionnaires administratifs, titres dont les formes perses or 
été conservées par le traducteur araméen, qui pourtant travailla’ 
sous les Séleucides. 

Ces conclusions, on le voit, conduisent précisément a la donné 
du Talmud que le livre de Daniel date du temps de la Grande-Syna 
gogue. 

Elles suffiront, je m’y attends, & me faire classer par certaine 
personnes parmi les hommes 4 l’esprit arriéré et dépourvu de tout 
critique. Les adeptes de l’école ullra-exégétique me prendront e 


LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIBL. 97 


piliéen lisant ce travail et se détourneront dédaigneusement, en se 
gardantbien d’y répondre. Pour eux, en effet, la composition du 
livre de Daniel au temps d Antiochus Epiphane est un véritable ar- 
ticle de foi, et l'on ne mérite pas le titre de savant quand on ne par- 
tage pas leurs idées. « Quiconque, dit-on‘, n’est pas l’esclave d’un 
grossier supernaturalisme n’aura pas de peine, méme aprés un exa- 
men superiiciel , & rejeter absolument |’authenticité d’un pareil 
livre. » Le reproche ne m’effraye pas, car je crois hautement au sur- 
naturel. Mais, suivant moi, celte question n’a rien a voir ici. Celle 
de la réalité et de Ia possibilité du don de prophétie se trouverait 
nécessairement soulevée 4 propos des visions qui lerminent le livre 
et forment les chapitres Vil 4 XII. Elle ne me ferait pas reculer, et 
jt n'aurais pas, je crois, de peine 4 montrer que ceux qui n’admet- 
tent pas « qu'un prophéte puisse prédire directement l’avenir » ne 
sauraient @tre conséquents avec leurs propres idées qu’en faisant 
descendre le livre de Daniel jusqu’aux temps chréliens; qu’a en 
placer la rédaction sous les Séleucides il est encore rempli de pro- 
phéties qui se sont réalisées, et qui, dans leur précision, nc sont pas 
moins extraordinaires que celles sur la succession des empires. Mais 
jev’ai voulu ici m’occuper que des six premiers chapilres, de ceux 
quicontiennent un récit historique, précisément afin de me placer 
srun terrain ou les arguments d’érudilion eussent seuls a étre in- 
voqués, en dehors de toute préoccupation religieuse, d’apologie 
comme d‘attaqne. C’est sur ce terrain que j’appelle les hommes de 
bonne foi, quelles que soient leurs croyances. Je viens d’y produire 
des éléments nouveaux pour la question, des éléments d'un caractére 
purement scientifique, empruntés aux sources originales babylo- 
hiennes et assyriennes. Les faits que j'ai essayé de grouper aménent 
‘ envisager le livre sous un nouveau point de vue. On n’avait pu jus- 
qua présent les faire entrer dans le débat, car c’est d'hier 4 peine 
que les documents qui les fournissent sont devenus accessibles a 
étude; mais ils y auront une place nécessaire, et le jugement de 
l'école exégétique condamnant le livre de Daniel se trouve désormais 
pour le moins frappé d’appel. Pour ma part, je n’hési‘e pas a ré- 
lorquer ici la phrase que je cilais il n’y 4 qu'un instant et a dire : 
Quiconque n’est pas l'esclave d’idées précongues en vue d'une néga- 
tion du surnaturel, quiconque ne fait point passer ces idées avant 
les faits arrivera nécessairemettt, aprés un examen, non plus super- 
fciel, mais approfondi des six premiers chapitres du livre de Daniel, 


‘Th. Neldeke, Hisloire littéraire de l’' Ancien Testament, traduction H. Derer- 
bourg et J Soury, p. 324. 
10 Jouzy 1874. 1 


98 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


en les comparant aux données des textes cunéiformes, 4 constatar 
qu’ils sout réeflement anciens et écrits 4 peu de distance des événe- 
ments. 

Au lecteur de jager si fai ou non réussi & le démontrer dans ce 
qui précéde. 

Quant 4 Pargument qui consiste a refuser 4 un tel écrit un carae- 
t¢re ruthentique et une valeur sérieuse pour ‘histoire 4 cause des 
miracles qui s’y présentent 4 chaque p ge: les trois jeunes gens dans 
la fourna‘sc, Daniel préservé dans la fosse aux lions, Ja main anysté- 
ricuse ¢crivant les mots fatidiques sur la muraifle au milieu du fes- 

tin de Belsarossor, etc., je le repousse de loute mon énergie comme 
um argument ab. olument faux, élranger aux sphéres sercines de ls 
science jure. Ce nest pas seulement comme chrétien que je le re- 
jette, c "est surtout comme érudit et au nom d’un principe de criligque 
qni, 4 mes yeux, doit ¢ire le méme dans {’étude des Livres saints et 
dans celle de tout autre document écrit de lantiquité. 

« La plupart des fails racontés dans Ie livre tiennent de la fable et 
n‘ont pu saccomplir, Qu’on songe senlement aux trois jeunes hom- 
mes délivrés du feu et aux autres mervyeilles aussi extravagantes*. » 
Voici un argument dont je n’admets pas qu’on aitle droit “de se ser- 
vir en honne critique contre fauthenticité dun livre, quand bien 
méme on nie la possibilité du miracle, ct on ne voitli que des « mer: 
veilles extravagantes. » Autre est la question de savoir si certains 
faits racontés dans un écrit doivent étre {enus pour croyables ou 
rapportés 4 des illusions ; autre la question de la dade de I’écrit en 
lni-méme. 

Quelque opinion que Y’on professe sur Te surnaturel et le miracle, 
il est impossible de nier que Von poss¢de méme de nos jours hier 
des récits de prediges aussi extraordinaires que ceux du livre dc 
Daniel émanant de conlemporains et d’"hommes qui se déclarent teé- 
moins oculsires. On peut dire, et on ne s’en fait pas fante, qu’ils 
trompent ou qu’ils se sont trompés; c’est affaire d’appréciation ds 
fait en lui-mnéme et de la créance que mérite le narrateur. Mais ox 
ne saurait pour cela qualifier son régit de légende pastérieure et ex 
contester lauthenticité matérielle. Avec fargument qu'en emplai 
ici contre fe Daniel ou tel autre livre de la Bible, je me furais fort-dy 
démontrer que Pouvrage de M. La Serre sur Notre-Dame de Lourda 
n'a pu &tre compusé qu’au viugt et uniéme ou au vingt-deuxiéme 
siécle. 

- Foute critique impartiale et réelement scientifique des textes doi 


-4 Ph. Nooideke, Hislotre evittque de fAncten Testament, p. 53. 


LES SIX. PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 99 


bisser en dehors et réserver exclusivement pour la critique des faits 
prisen eux-méines — qui nesauraient sans inconvénient se confondre 
avec elle — la question du miracle. Elle n’a mia la résoudre ni mame 
alasoulever. Pour elle, si elle ne se laisse pas ézarer par dex théo- 
ries faites & Pavance el élrangéres 4 son domaine, un écril contem- 
porain des événements qu’!] racunte peut étre rempli de faits mira- 
culens ; i] suftit pour cela qu’a | époyue ot i! a été composé on ait 
qa aux miracles. Et les convictions personnelles du critique ne doi- 
vent pas iufluencer son Jugement. 
_ En voici, ce me semble, un éclatant exemple qui a !’avantage 
inappréciable d'étre absolument indépendant de toute question reli- 
giruse et de ne toucher aux miracles ni de la Bible ni du christia- 
nisme. Il ne peut donc pas y avoir 4 son égard de divergence d‘ap- 
préviations entre chi élien et libre-penseur. 
, Est-il un seul livre de la Bible of nous trouvions plus de miracles 
accumulés que dans le récit de la stéle hiéroglyphique de Ram- 
sés XII, conservée a la Bibliothéque nationale de Paris? Il y a d’abord 
la possession de la princesse Bent-Reschit; puis le dialugue qui s’é- 
tablit du fond de leurs arches sacrées, en présence des préires, 
ealre le dieu Khons, tranquille duns sa perfection, el sa forme inté- 
rieure, Khons, conseiller de Thébes, & laquelle il communiyue par 
quatre fuis sa vertu divine contre les esprils mauvais ; vient ensuite 
la guérison de la princesse par l’atlouchement de l’arche de Khons, 
apporice en Mésopotamie, guérison accompagnée des circonstances 
les plus merveilleuses, entre autres de discours que esprit pos- 
sesseur tient par la bouche de la malade at o8 il avoue la puissance 
superieure du dieu égyptien ; enfin Ic récit se termine par Ja vision 
miraculeuse ‘lu chef de Bakhten, 4 la suite de laquelle il se décide 
a laisser repartir la barque sainte et l'arche de Khons pour !'Ezypte. 
Personne ne croit uux miracles de « Khons, consviller dans Thebes. » 
Pourtant il n'est venu 4 lidée de personne de confester |’authenti- 
cite da monument of sen lil le récit. On dit seulement qu’il porte 
Vempreinte des croyances du temps; car ce n’est pas un livre légen- 
dsire ou du moins un livre qui ne nous soit parvenu qu’aprés plu- 
seurs copies successives, cest l’original méme d'une ins:riplion 
ofticielle gravée par les ordres du Pharaon, beau-frére de la princesse 
Bent-Reschit, aussildt aprés le retour de l’arche du dieu dans son 
lemple de Thébes. 

Que devient, en présence de cette pace lapidaire, l’arcument qui 
aie l'authenticité d'un écrit parce qu'il renferme des récits de mi- 
tacles ? 

Je ne demande qu’une chose 4 l’exégése rationaliste, c'est d’avoir 


400 LES SIX PREMIERS CHAPITRES DE DANIEL. 


assez de bonne foi pour ne pas employer deux poids et deux n 
sures et de juger les premiers chapitres du livre de Daniel ou t 
autre des Livres saints, malgré leurs miracles, au méme point 
vue que la stéle du monarque égyptien. 

C’est peu demander ; mais ce peu, nous sommes en droit de I’ 
ger d'une critique qui prétende réellement & ce titre et qui ne 
mettle pas aveuglément au service d’idées philosophiques préconcu 
Une fois V’ancienneté et l’authenticité du livre reconnues par « 
preuves intrinséques et extrinséques, en dehors de toute préoc 
pation du caractére miraculeux de quelques-uns de ses récits, nc 
discuterons les miracles en eux-mémes et leur crédibilité. Et, de 
ce nouveau débat, qu’il serait contraire 4 la vraie méthode scien 
fique de confondre avec le premier, je ne redoute, pour les livre: 
Yinspiration desquels je crois fermement, aucun examen, pour 
qu'il soit impartial, ni méme aucune allaque. Je sais que c’est | 
choc des opinions que jaillit ]a lumiére et que la vérité porte en el 
méme une force qui finit toujours par la faire triompher. 


Francois Lenormant. 


PERICLES 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES 


Hiuloire du sidcle de Périclés, par M. Filleul. Paris, Didot, 1873, 2 vol. in-8*. — 
Histotre C Alcibiade et de la République athénienne, par Henry Houssaye. Paris. 
Didier, 1875, 2 vol. in-8°. — Histoire de la guerre du Péloponése par Thucydide, 
late et trad. franc. par Ambr.-Firmin Didot, t. I**, 2° édit. Paris, 1872, in-8*. 
— L'Acropole d’ Athénes, par E. Beulé. Paris, Didot, 1853, 2 vol. in-8*. — Essais 
tale droit public et privé de la République athénienne, par M. Georges Perrot. 
Paris, Thorin, 1867, in-8*. — Etudes historigues sur les trailés publics chez les 
Grecs et chez les Romains, par E. Egger. Nouv. édit. Paris, A. Durand, 1866, 
in 8. — Histoire de la Gréce, par G. Grote. Trad. de l'anglais par M. de Sadous. 
Paris, 1564-67, 19 vol. in-8*, t. V-VIIl. — Histoire de la littérature grecque 

fugrs Alezandre le Grand, par Otfried Miller. Trad. par K. Hillebrand. Paris, 

Durand, 1865, 2 vol. in-8°. — Aspasie de Milet, par M. Becq de Fouquiéres. 

Paris, Didier, 4872, in-42. 





le anquiéme siécle avant l'ére chrétienne est l’époque la plus 
interessante de V’histoire grecque. Et, parmi les républiques de la 
Grice, la plus curieuse & éludier est assurément la république 
dAthénes. C’est elle, en effet, qui dans la lutte héroique de Ia race 
hellénique contre les Perses, a tiré 4 la fois le plus de gloire et le 
plus de profit de la victoire; c’est elle qui, grande par l’intelligence 
% moins autant que par le courage, a produit dans les lettres 
comme dans les aris des génies capables d‘immortaliser sa mé- 
moire; c'est elle enfin dont la langue harmonieuse a mérité de vivre 
Germellement, admirable modéle de noblesse et de clarté! Il est 
€ttore un point particulier qui nous attire vers ces grands souve- 
nirs: le peuple athénie:.est celui de tous dont nous nous rapprochons 
le plus, et par les qualités et par les défauts. Nous avons pris de lui 


102 PERICLES 


4 travers les dges, et en passant par-dessus la civilisation romaine, 
son langage clair et mordant, ses mocurs el, pour ainsi dire, son 
caractér:e national. A mesure que nous avancons dans notre propre 
histoire et plus nouns: entrons dans les conditions d'une véritable 
démocratie, plus cette ressemblance est frappante et plus clle mérite 
d’étre remarquée. Méme légéreté et méme_ msouciance ; méme ten- 
dance a prendre les choses par le cdté plaisant cl peu pratique; 
méme confiance dans une supériorilé qui nous est acquise par droit 
de naissance; méme. b:soin de nous mwéler aux affaires publiques 
avec une ardeur de parole qu’on appetite factlement de l’élequence ; 
méme animosité implacable des paitis politiques ; méme jalousie 
des classes les unes contre Jes aves; méme besoin perpéluel d’une 
égalilé théorique qui favorise si aisément |’amour-propre ; méme 
aversion contee toutes les supériorités intellectuelles ; n.éme amour 
de Vargenl qui conduit a tout et que Plutus ou la Providence distai- 
bee toujours injusterment aw gre de ceux qui h'ca onl pas asser ; 
méme désir de liberté ef méme besoin d'un mailre : tes sont les 
points de similitude qu’on pourrait ais¢ment multiplier et qui ont 
souvent secvi de théme 4 des déclamations renouvelées aussi des 
Grees. 

Mais Fhistotre ne serait qu'un jeu d’esprit si on l envsageart par 
cts cdtés fort seconitatres. Ce n’est point atnst qu'on en a de nos 
jours poussuivi Pétude : au contraire, se meftant au-dessus' des 
théses banales et des traditions trop peu contrées, ona &é cher- 
cher les sources elles-mémes, on a tiré de documents connus des 
faits qui ne létaient point, on a essayé de faire revivre le passé par 
une observation ptus attentive; ct on est arrivé ides résultats mer- 
veilleux de science et de précision. Ce que les Allemands avaient fait 
pour les origines romaines, un Anglais, M. Grote, I’a tenté avec le 
succes que |’on sail pour I’bistoire de Ja Gréce; et nous avons eu 
chez nous, sur des puints spéciaux, des travaux fortdignes d’estime.. 
Tout derniérement, un homme de godt, qui n’a pas la prétention 
d’étre un savant ni un helléniste de profession, M. E. Filleul,. nous 
a donné sur |’Histoire. du siécle de Périctés, — \e grand siécle dela 
démocratie athénienne, — un ouvrage qui sera Tu avec fruit. Plus 
récemrmend encore, un jeune érudit, M. Hen:i Houssaye, @ publié 
unre fort curieuse Histoire d’Alcibiade, remplie de recherches con- 
scienrieus2s et d’apergus ingénieux. Il y a bientét deux. ans, un 
patient anuotateur du plus gree de nos grands poétes francais, 
M. Bec) de Fouquiéres, consacrail al illustre amie de Périclés, Aspasie 
de Milt, une monographie, pleine de souvenirs classiques, et dont 
les.conclusions un pew imprévues attiraient Lattention. 

C’est 4 Faide de ces importantes publications, complétées par les 


——_——eor eee gee CS 


ET LA REPUBLIQUE A ATIIENES. 105 


enseimements d’écrivains dont Tes noms font auforité dans lh 
scencedes choses grecques, que nous voudYions restituer en quel- 
ques pares fa figure toule athénienne, — j'alfais dire toute frau- 
aise, - de Périclés. Ce n'est point Pépoque, c’est l'homme, que 
nousessayerons surtout de mettre en lumitre ; c’estlerdle personnel 
jout par P&iclés dans [histoire @Athénes, ses moyens d'influence, 
lecaractére de son gouvernement, les grandes choses qu'il a accom- 
ples, I’éclut incomparable dont if a brillé et qui Tui a valo de 
hisser son nom au plus grand sitcle de l’antiquilé. 


Descendant par sa mére des Afeméonides, petit-neven de Clysfhéne, 
fils de Xanthippe, le rival de Miltiade, Périclés appartenait par sa 
haissance an parti aristocratijue d°’Alhénes, et il recuf, dés lage le 
plus temdre, T'ducafion soignée qu’on domnsit aux enfants des 
familles ilfustres. If avait eu pour maitre un cerlaia Damon, sorte 
de précurseur de Soerate, esprit 4 la fuis ironique et critique, fort 
u-dessus des préjugés de son temps ef qui était aceusé, sans doute 
a cause de I’ Glévution de sa doctrine, d’éfre un partisan de la tyran- 
nie. avait enfentu aussi Zénon d’Elée peridant un des séjours du 
philosophe 4 Athénes. Anaxagore enfin lui avait donné cette hauteur 
de vues, cefte habitude phitosophique de Pesprit qui fit empreiate 
sur son caractére et lui assura une gravité et une tierté précoces, dont 
fous ceux qui lapprochaient étaient frappés. Au moment ou it dé- 
bata das Ba carriére politique, Thémistocle, banni par un vote du 
peuple et compromis dans [es coupahles intrigues de Pausanias, 
Mait forcé de se réfugier en Aste (466 uns avant Jésus-Chrish) ; 
Cimon, débarrassé de ce rival, et restant bientot le chef incottésté 
du parti oticarchrique ou conservateur, achevail de former la figue 
des ifes foniennnes sous ta présidence d’Athénes et dirigeait contre 
fempire des Perses toutes les forces de celle confédération. Périctés 
avait alors trente-cing ans environ ct posséduit déj’ toutes les qualités 
de Page milr, st précieuses chez celui qui aspire 4 conduire tes 
hommes : une prohité pécuniaire an-dessus de tout suupgon, des 
Tees firgus en politique, une discrétion ct un empire sur lui-méme 
querien ne troublait jamais, me éfoqnence tulle que personne avant 

tn’en avarf déployé de semblablte, des connaissances musicafes 
bri appréciées des ancicns, enfin, comme nous !avons dit deja, la 
Reifeure philosophre qu'on ‘put avoir & cette époque. 

Dns quek rang politique allait-i} combattre? A quel parti allvit-il 


104 PERICLES 


appoi ter l’appuint de son influence? L’histoire rapporte qu’il sembla 
hésiter quelque temps, comme incerlain de sa voie. Sa jeune expé- 
rience le porta aregarder Pavenir plutét que le passé, et a se faire le 
chef d’une démocratie encore inconsciente d’elle-méme contre une 
aristocratie qui puisait sa principale force dans les souvenirs des temps 
anciens, Il ne fallait pas d’ailleurs une grande clairvoyance pour 
s’apercevoir que la nécessité méme allait dunner bientét a la classe 
la plus nombreuse la haute direction des affaires ; et, comme rien 
ne la préparait 4 ce réle, c’était 4 celui qui s’offrirait pour étre son 
chef que devraient appartenir tout d’abord les plus éclatants et les 
plus faciles triomphes. Déja, les réformes démocratiques de Clysthéne 
ne suffisaient plus aux exigences des ciloyens d’Athénes, dont les 
victoires remportées sur le grand roi avaient enflél’orgueil. Le décisif 
combat de Salamine n’avail été gagné que grace a cetle multitude 
maritime, « & vauttxts Sydug, » comme dit Thucydide, dans laquelle 
les riches et les nobles de la cilé étaient forcément confondus avec 
les plus humbles et les plus pauvres, mélant leur sang et associant 
leur courage dans un commun effort pour la délivrance de la patrie. 
Il n’était pas possible que cette multitude, aprés une période pénible 
d égalité forcée, pendant laquelle les priviléges politiques avaient 
été effacés, se prétat volontiers, une fois revenue dans ses foyers, 
au rélablissement complet des anciens droits aristocratiques et des 
distinctions sociales. Aussi, |’éligibilité aux grandes magistratures 
de |'Etat ne tarda-t-elle point & étre étendue, comme le droit de vote, 
& tous les citoyens sans restriction ; ct ce fut surla demande d Aris- 
tide lui-méme. Mais le peuple usa peu dans le commencement de 
cette facullé, parce qu’il manquait d’hommes et que, dans les élec. 
tions, ses candidats, évidemment trés-inférieurs en capacilé a ceu) 
de l’aristocratie, étaient toujours repoussés. Ce fut 4 Périclés qu’échu 
le rdéle, relativement aisé, d’organiser ces forces mal sires d’elles 
mémes. 

Une autre considération, d’un ordre moins élevé, le poussa auss 
dans la démocratie. La premiére place, dans le parti contraire, étai 
occupée par Cimon, le fils de Miltiade. Or, la rivalité héréditair 
qui exislait entre les deux familles faisait de Périclés l’ennem 
forcé du brillant adversaire des Perses. Son pére, Xanthippe, I 
vainqueur de Mycale, avait déja été l’accusateur de Miltiade. C’es 
par une accusation du méme genre, contre Cimon, que Périclé 
débuta dans Ja vie publique. Assisté d’Ephialte qui, avec moins d 
modération, avait les mémes idées et les mémes aspirations, il com 
menga, vers 468, une opposition contre le parti aristocratique qu 
attira sur lui l’attention populaire. Périclés, cependant, fut tou 
jours le contraire de ce qu'on appelle un démagogue. Sorte de théo 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. 105 


raen du progrés, il était, en politique, de l’école de Solon : il s’é- 
bit fait, de bonne heure, une idée déterminée de la mission d’A- 
tines. Pour les hommes d’Etat de sa trempe, le développement de 
lasouveraineté populaire, !’industrie et le commerce, empire des 
mers, elle était la base sur laquelle la cité devail faire reposer son 
bégémonie sur toute la Gréce. Ce mouvement, que les conserva- 
tears d’ancienne race voulaient tempérer, beaucoup plus que sup- 
primer totalement, Périclés cherchait & le développer de touf son 
pouvoir. 1] avait la profonde persuasion de ce qui convenait a 
Athénes, « cod %e4vio¢, » comme il le répétait sans cesse; mais, 
plein de respect pour les droits de tous, c’était par Ia seule élo- 
quence qu'il: voulait faire triompher ses idées. Chef du parti de 
Yaction contre celui de la résistance, — ou des libéraux contre Jes 
réactionnaires, comme nous dirions aujourd’hui, — il n’essaya 
jamais de sappuyer sur les pelits contre les grands, sur les pau- 
vres contre les riches, évitant avec soin de soulever les passions 
basses et cupides, et ne faisant appel, pour préparer ses succés, 
qu aux sentiments les plus élevés et Ies plus généreux. Il était infa- 
tigable dans son altention aux affaires publiques; mais il allait peu 
dans les réunions tumultucuses et dédaignait presque plus que de 
raison toute apparence de popularité. Son éloquence faisait une 
impression irrésistible. Pourtant, il n’en était point prodigue; il 
avait soin de la réserver pour les circonstances solennelles et il 
préférait employer le plus souvent l'action de ses amis et de ses 

rtisans. Ne s’exposant pas de sa personne aux aventures de la 

Ite, il put ainsi conserver, pendant prés de quarante ans, un pou- 
voir essentiellement provisoire et qui reposait uniquement sur la 
confisnce publique. Anaxagore lui avait enseigné des principes 
de philosophie naturelle, qui détachérent entiérement son esprit 
des superstitions religieuses du temps ou il vivait, et lui donnérent 
une force d’dme trés-supérieure 4 celle de ses contemporains. Mais 
il se gardait d’afficher en public ce scepticisme qui aurait été trés- 
mal va de la masse, et lui aurait préparé peut-ttre le sort de 
Socrate. 

A vrai dire, son rival Cimon, tout aristocrate qu’il était, savait 
beaucoup mieux que lui capter les faveurs populaires. Ses ma- 
méres familiéres, sa prodigalité, son amour de la représentalion 
et du luxe contrastaient avec le maintien régulier et imposant de 
Périclés. Cimon employait le riche butin que lui procuraient ses 
expéditions marilimes 4 des décorations publiques aussi bien qu’a 
des Jargesses faites aux citoyens pauvres; i! mettait ses champs et 
ses fruits 4 la disposilion de tous les habitants de sa (ribu, ef se 
fiiit accompagner en public par des esclaves bien vétus, qul 


106 PERICLES 


avaient ordre d’offrir leurs chaudes tuniques en échange des véle- 
ments rdpés de ceux gui semblaient élre dans le besoin. La for- 
tune de Périclés, au contruire, élait administrée avec une éco- 
nomie rigoureuse; et il put, grace 4 celle parfaite régularité, 
conserver sa compléte et manifeste indépendance contre toule sé- 
duction pécuniaire. A Athénes, il était impossible d’étre homme 
politique sans avoir en méme temps de vrais talents militaires. 
Mais Cimon était un général brillant, aventureux, capable de ris- 
quer le sort de l'Etat dans unc bataille; Périclés avait une bra- 
youre froide et réfléchie, il cherchait peu les dangers inutiles, il 
élait célébre par le soin qu’il prenait de ses soldats et n’hésitait 
jamais 4 s’opposer ouverlement 4 toute entreprise téméraire. L’un 
était un lettré, n’aimant que la société des hommes intelligents, 
ne comprenant que Ia polilique pratique, protégeant les savants, 
ami des arts; l'autre un gentilhomme fail pour la vie du dehors, 
peu soucienx d’éloquence ou de philosophie, ignorant la musique 
et la liltérature, incapable d’étudier 4 fond une alfaire, mais homme 
d’action séduisant et capable, 4 un moment donné, d’entraiuer Ia 
foule. Malheurcusement, on pouyait lui appliquer le mot du vieil 
Evandre sur le tyrau lydien : 


Mortua quinefiam jungebat corpora vivis. 


Ce fut cet attachement 4 des idées surannées qui fit sa faiblesse, tan- 
dis que Périclés puisait dans des doctrines sagement progressives 
tout le secret de sa force et de sa popularitlé. 7 

C'est sur nne question de politique exférieure que la Tulle s’en- 
gagea tout d’abord entre ces deux hommes. La puissance marilime 
cruissante des Athéniens avait nécessilé la ciéation du port du 
Pirée : la jalousie des autres cités grecques fit naitre la pensée de 
rendre fa ville d’Athénes imprenable & l'aide de fortifications qui 
Ia rattacheraient & la mer. Entreprise prodigieuse pour le temps, 
car il ne s‘agissait de rien moins que de la construction de deuy 
murs de quatre 4 cinq milles chacun, cest-d-dire de plus de six et 
‘sept kiloméires. Ces Longs-Murs étaient destinés & rendre la cité 
capable de soutenir la guerre contre toute altaque par terre et de 
détier les forces combinées du Péloponése. Périclés, avec sa haute 
prévision des destinées futures de la patrie, soutenait vivement CE 
projet, qui avait Ie tort, il faut favouer, de sembler une menace 
permanente & l'adresse des autres puissances helléniques, et qui 
impesait en méme temps 3 la république des dépenses considéra. 
bles absofument improductives pour Iheure présente. Un grand 
nombre d’Athéniens s’opposaient 4 Fentreprise’: les uns, parce 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES, 107 


qu’ah suite de Crmon ils étaient partisans de D’alliance lacédémeo- 
niemme et désiratent par-dessus tout maintenir la paix en Gréce; 
les autres, perce qu’en cas d‘invasion de l'Atlique, leurs grandes 
propriéés funcicres seraient menacées d’une destruction presque 
compléie; quelques-uns, parmi les aristocrates, parce qu’ils re- 
dulsient un contact plus rapproché encore des anciens citoyens 
ddthines avec Ja multitude maritime du Pirée; d’antres, enfin, 
qti voulaient ménager les finances de I’Etat, et défendaient la 
me toujours populaire, des économies et des diminutions 
‘impéts. 

Périclés et ses amis échoutrent d’abord dans leurs altaques 
contre ceux qui représentaient, en quelque sorte, Ia politique tradi- 
tmnnelle d"Athénes. Leurs idées semblaient trop vrogressistes, et 
eHes dépaseaient les aspirations générales du moment. Cimon, 

accusé, vers 465, aprcs ta reddition de Thasos, sur !allégation qu'il 
avait rega des présenls du prince lacédémonien Alexandre, fat 
absous solennellement par le peuple. Et quand, bientdt, le parti 
olizarchi.jue proposa d’envoyer des troupes 4 Lacédémone, pour 
‘alder 4 réduire ses ilotes révoltés, Cimon entraina encore la 
majorité, en faisant appel 4 ses sentiments généreux, matyré fa 
Vive opposition d’Ephialte. Mais lorsque le général ct les hoplites 
athéniens revinrent dans leur patrie, renvoyés de Sparte par suite 
de soupcons insultants, l'indignation des citoyens fut extréme. His 
répudiérent Valliance lacédémonienne et se répandirent en repro- 
ches contre ceux qui les y avaient poussés. L"imfluence de Cimon fut 
considérablement amoindrie par cet incident. Et la division des 
prtis en étant venue au dernier degré de violence, les adversatres 
des aristocrates profilérent habilement de Puccasion pour proposer 
a peuple un vote d’ostracisme. 

Lostracisme, 4 Athénes, était une mesure politique qui faisait 
prtie de la constitution et qui était, pour Etat, une garantie de 
tranquillité et, en quelque sorte, un expédient modérateur. Un 
Citoyen, sans accusation spéciale, sans procs, était banni pour 
une période de dix ans, — postérieurement réduite a cing, — 
par décision de ‘la majorité de l'assembilée populaire. Ses biens 
Wélaient pas saisis, ni sa réputation entachée; de sorte que la 
pénalité consistait seulement & quifter momentanément la cité na- 
fale pour se retirer dans une autre ville de la Grace. Aussi, l’os- 
fracisme étail-if pluldt un honneur qu’une honte. Ne l’obtenait 
Pas qui vouluit. Ii falluit étre chef d’un puissant parti et porter 
Writablement ombrage & la paix publique. La force qu’avait le 
gouvernement établi pour tenir téte & des conspirateurs ou a des 
ambitieux et pour faire respecter la loi était extrémement res- 


408 PERICLES 


treinte; et il devenait de la plus grande importance d’empécher les 
hommes influents de tenter une usurpation. Quand deux candidats, 
aspirant au pouvoir avec des dispositions criminelles, en venaient 
4 une rivalité personnelle acharnée, les motifs qu'avait chacun 
d'eux d'abattre son adversaire, quoi qu’il en dat codter & Ja pros- 
périté de l’Etat, pouvaient bien devenir irrésistibles, 4 moins que 
quelque intervention impartiale et judicieuse ne put arréter la lutte 
& temps. Cetle intervention pacifique, c'était l’ostracisme qui, don- 
nant raison pour un jour a l'un des deux, enlevait a l’autre tout 
moyen de vengeance immeédiate, en lui faisant quitter le terrain 
méme du combat. « Si les Athéniens étaient sages, disait Aristide 
au plus fort de sa lutte politique avec Thémistocle, ils nous préci- 
pileraient tous deux & la fois dans le Barathron. » Plus sages en- 
core, les Athéniens se contentaient d’exiler Aristide. Ce qui ne 'em- 
pécha point d’étre rappelé au commencement de la seconde guerre 
médique ct de remporter, de concert avec ce méme Thémistocle, la 
victoire de Salamine. 

C’était Clisthéne qui avail régularisé ce rouage singulier de la 
constitution athénienne et l'avait entouré de garanties telles que 
cetle arme de guerre, entre les mains des partis, entrafnait forcé- 
ment un vote important, expression du sentiment public réfléchi, 
et placé au-dessus des mesquines intrigues d’une faction. Le scrutin 
était secret, et il fallait au moins le quart du nombre enticr des 
citoyens pour que l'épreuve fut valable. Puis l’ostracisme ne s’ap- 
pliquait pas 4 un seul personnage nominativement; de sorte que 
celui qui l’invoquait contre son adversaire courait toujours la 
chance den étre victime. La question légale qui était soumise 
& l'assemblée populaire était donc celle-ci : Est-il un homme 
que vous jugiez essentiellement dangereux pour I'Etat? et, dans 
ce cas, quel est-il? — On voit qu’une semblable question ne devait 
étre posée qu’a la derniére extrémité et lorsque tout autre moyen de 
conciliation entre les partis semblait épuisé. 

Il ne parait pas que Périclés soit intervenu personnellement dans 
cette crise, qui ne fut soulevée pourtant qu’avec son assentiment, et 
sans doute d’aprés ses conscils. Cimon, du reste, accepta le défi 
presque sons répugnance, se croyant encore le plus fort et pouvant 
raisonnablement espérer que la sentence de bannissement tomberait 
sur Ephialte, ou méme sur Périclés. L’événement en décida autre- 
ment; ce ful Cimon qui fut banni. Périclés et Ephialte, dés lors as- 
surés de la majorité, exécutérent leurs projets de réforme judi- 
ciaire. Le sénat de |’ Aréopage fut privé de son pouvoir discrétionnaire, 
et le conseil des cing-cents se vit enlever la connaissance des crimes 
ordinaires, qui fut transportée 4 des dicastes ou jurés choisis au sort 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. 400 


parmi tous les citoyens qui n’élaient frappés d’aucune incapacité 
légale. Cette mesure était d’aulant plus importante, que, tous les 
fonctionnsires publics pouvant étre mis en Jugement pour prévari- 
Cation ou abus de pouvoir, les actes du gouvernement se trouvaient 
ainsi échapper au contrdle de l’Aréopage pour passer sous celui du 
Penple tout entier. Une indemnilé pécuniaire de trois oboles fut 
accordée aux dicastes pour les dédommager de la perle de leur temps. 
Grande fut indignation du parti conservateur qui prélendit défendre 
toutes les prérogatives anciennes de l’Aréopage, en dénoncant ces 
réformes comme des innovations coupables et impies. Périclés doit- 
il done étre accusé d’avoir laché la bride a la démocratie athénienne, 
en supprimant les garanties établies par Solon? Ou bien est-ce I’a- 
veuglement des partisans de l’ancien régime qui rendit nécessaire 
une révolution légale faite peut-étre avec trop de précipiation? L’im- 
Patience du parti populaire et de ses chefs n’a-t-clle pas été provo- 
quée par Pobstinalion méme de la résistance? « Dans la démocratie, 
dit Aristote, c’est la classe distinguée qui conspire. » Toute I’his- 
toire d’Athénes au cinquiéme siécle est la confirmation de celte cu- 
Yieuse maxime politique. Les aristocrales, depuis le moment oi ils 
sentirent le terrain se dérober sous leurs pieds et l'ascendant leur 
&chapper, ne cessérent de tout remettre en question et de menacer 
jusqu’a Vordre établi. On les a vus s’allier avec I’étranger et faire 
cause commune avec Sparte pour enlever le pouvoir 4 leurs adver- 
saires. Jusqu’au jour ot fut frappé l’Aréopage, cette compagnie fut 
la place forte ot se cantonnérent et autour de laquelle se groupérent 
tous les préjugés, tous les intéréts, toutes les rancunes des classes 
élevées. Périclés trouva la méme opposition qu’avait rencontrée Aris- 
tide. Ce que !’on combattait avec fureur, ce n était pas seulement ses 
réformes démocraliques, c'était aussi sa personne et toutes ses idées, 
ses grands projets, ses somptueuses constructions, ses énormes dé- 
penses. Périclés put a4 bon droit s’indigner de voir ses plus hautes 
pensées méconnues, ses plus sages desseins combattus par I’esprit 
de routine; il put éprouver une de ces coléres qu'inspirent souvent 
aux hommes de génie les contradictions inintelligentes, les objections 
de mauvaise foi indéfiniment reprodu.tes. Pourtant, malgré tous 
leurs griefs, ni la démocratie, ni Périclés ne songérent a la violence 
et ne se laissérent pousser en dehors de la Jégalité. Ce fut une loi 
régulitrement votée par le peuple qui brisa entre les mains des 
artopagifes les armes dont ils se servaient; il y eut la une simple 
réforme constilutionnelle, et non pas un de ces coups d'audace ou 
de force auxquels les minorités aux abois sont parfois tentées de 
demander un triomphe loujours éphémére. 


ndant, Je parti oligarchique exasp¢éré mhésita point 4 avoir 
Pp g q Pp po 


440 PERICLES 


recours i l’assassinat. Les ennemis d‘Ephialte, — cet homme qui, 
suivant Platen, « versa 4 pleine coupe an peuple athénica la liberté 
et l’égalilé, » — soudvyéreat un Béotien qui se débarrassa mysté- 
ricusement de sa personne. Ciinon était en exil et ne prit aucune 
part 4 ce forfait ; mais sa cause y perdit en considéralion morale. 
Périclés, resté le seul chef des démocrates, ne se laissa poi:t inti- 
mider par la mort de son ami. Au contraire, il continua & poursuivre 
la méme politique avec autant de fermeté et d’ardeur. De ce jour on 
peut dire qu’il devint le chef de l’administralion de Ja république 
ef, en quelque sorte, le premier ministre du peuple alhéni-n. Ses 
débuts furent marqués par une série de brillants succés : lacquisi- 
tion de Megare comme alliée, une guerre victorieuse contre Corinthe 
et Egine. C’élaient les premiers pas vers cette domination de Ja 
Gréce continentale qu’ambilionnaient les Athénicns, déja maitres de 
la mer. Mais quand Périclés, justement dans la prévision d'une coa- 
lilion possible de toules les républiques voisines contre leur puis- 
sante rivale, voulut reprendre la question des Longs-Murs, une vive 
opposilion s’éleva encore contre lui, et les oligarchistes firent.de 
nouveau appel 4 la jalousie de Spaite. L’armée lacédémonienne se 
massa vers les frontiéres et la lutte deviant bientét imminente. Périclés 
voulut tenir téte a 'orage; il réunit au plus vite une troupe choisie 
etoffrit la bataille 4 l’ennemt. La rencontre eut lieu prés de Tanagra 
(457 avant J.-C.). Le résuliat ne fut poirt favorable aux Alhéniens, 
car le combat, d’abord indécis, tourna contre eux vers !a fin de la 
journée, par svite de la désertion de la cavalerie thessalienne. Mais 
le patriolisme de Cimon sauva la république. fl s’élait noblement 
présenté sur le champ de bataille, réclamant qu’on lui permit d’oc- 
cuper son poste comme hoplite et de combaitre dans les rangs de sa 
tribu. L’autorisation lui fut refusée ; mais ses amis, qu’d avait antmés 
de son courage, déployérent une telle bravoure quils enlevérent 
Vadmiration de leurs adversaires politiques eux-mémes. 

A peine revenu & Alhénes, Périclés, qui semble n’avoir jamais 
pratiqué la rancune, méme contre ses eunemis les plus acharnés, 
demanda le rappel immédiat de Cimon. Le peuple le lui accorda 
Sans peine; et on put assisler, en face du danger commun, 4 une 
réconciliation sincére des partis, qui permit & tous les bons ciloyens 
d’unir leurs efforts pour le salut de la patrie. Les résullats d’un si 
heureux événement ne se firent pas allendre : les A'théniens, sous 
les ordres de Myronidés, remportérent la victoire décisive d’(&ao- 
phita, qui leur donna une suprématie incontestée sur tout le pays 
compris enire l'isthme de Corinthe et le défilé des Thermopyles. 
L’achévement des Longs-durs et la reddition d'Egine suivireal de 
prés (455 avant J.-C.). Enfin, la tréve conclue avec les Spartiates 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES, 4s 


prlinfluence de Cimon, la convention avantageuse faite avec les 
Perses pour la cessation des ho:tilités permirent anx Athéniens de 
pursuivre leur projel d’empire sur toute la Gréce. La rivalité de Pé- 
rirdés avec Cimon se transforma en une sorte de compromis, en vertu 
duque! les affaires intérieures de la cilé furent laissées 4 l'un, et la 
conitile des expéditions étrangéres 4 autre. Si bien que, pendant 
les dix années qui suivirent, Alléues parvint sans secousse a l’apo- 
gée de sa gluire et de sa puissance. On raconte que la sceur de Ci- 
mon, femme intrigante, ef depuis longtemps versée duns la poli- 
fique, n’avait pas é1é étrangére a cette réconciliation des deux adver- 
saires. Muis c’est un fail qui ne semble pas assez prouvé pour 
prendre place dans Ihistoire; il ne saurait avoir d’ailleurs qu'une 
Import:mce trés-secondaire. 

La situation nouvelle du gouvernement d’Athénes fut bientdt 
assez singuliére : il se forma un parti des mécontents qui menaga de 
devenir sérieusement génant et auquel il fallut donner satisfaction. 
C’é-ait la masse de tous les marins du Pirée et des cdtes de l’Altique, 
qui habitués aux bénéfices de Ja guerre de piraterie, si heureuse- 
mest praliquée depuis quelyues années par les Grecs, ne pouvaient 
comprendre ni accepler les avantages de la paix. On lacha cette 
partie nombreuse et remuante de la population sur les barbares. 
Une expédition des Athénicns en Exypte venait justement d’échouer 
devaat [intervention du grand roi :-il fallait venger des fréres et des 
alliés malbeureux, et faire payer 4 Artaxerx¢s son audace. Cimon 
pert:t pour Ia mer de Chypre a la téte d'une flutte de deux cents 
vaixeeaux. Les forces du roi de Perse étaient formidahles : trois cent 
mille homines et trois cents navires. La victoire des Athéniens fut 
compléte sur mer et sur terre. M.is le général périt dans l’expédi- 
ton (449) ; et ce ful un certain Callias qni conclut avec la Perse un 
traité fort avantageux pour Athénes, trailé qui interrompil pour 
longtemps la guerre des Grecs contre les barbares. Mais les conser- 
Yateurs avaient perdu leur téle, ou plutét la tréve des partis allait 
expirer furcé:nent avec Cimon. 


II 


Les adyversaires de Périclés ne tardérent pas a trouver un autre 
chef dans la personne de Thucydide, fils de Mélésias, beau-pére de 
Gimon. Sans @:re wn grand capitaine, ce dernier avait commandé 
plusieurs fois avec succés, et il s ‘était fait remarquer également dans 
les lutles de Ia parole, par une éloquence habile et chaleureuse 


442 PERICLES 


digne de se mesurer avec celle du grand orateur d’Athénes. Il 
tarda pas 4 rallier autour de lui tout le parti oligarchique, q 
n’avait point abdiqué ses rancunes et désirail sortir de la long 
inaction & laquelle les circonstances !’avaient condamné. Les rin 
lités recommencérent, les débats orageux reprirent plus fréquer 
que jamais. Et les tendances novatrices des amis de la multitu 
furent violemment combattues par ceux qui voulaient le retour 
l’ancien état de choses et qui redoutaient tout changement capal 
de faire tort 4 leur influence. 

Cependant la guerre, et la guerre intérieure, de Grecs 4 Gre 
vint bient6t suspendre les luttes de la tribune et de la place publiqt 
Thucydide n’était pas lié comme Cimon avec les chefs de Sparte ; 
fut incapable de faire respecter Ja tréve de cing ans que son bea 
_ frére avait conclue avant de mourir. La meésintelligence entre | 
Athéniens et les Lacédémoniens se manifesta de nouveau 4 1’occasi 
du temple de Delphes, pour savoir qui des Phocidiens ou des Lac 
démoniens aurait le droit de consulter le premier l’oracle. Athén 
soutenait les Phocidiens. Une expédition, que commandait Périck 
alla reconquérir leurs droits, violés les armes & la main par Spar 
Bientot les hostilités devinrent générales, les Athéniens comme 
cérent par baltre les Mégariens ; mais une expédition, organisée p 
Tolmidés en Béolie, contrairement & l’avis de Périclés, fut dési 
treuse. Le général périt dans la défaite, et son armée fut anéan 
prés de Coronée. Les Péloponésiens profilérent de l’effet prod: 
par cette bataille pour envahir ]’Attique; et ils avaient des forces 
considérables, que Périclés, qui venait de reformer une nouvel 
armée, ne jugea pas prudent de la faire marcher 4 une perte pn 
que certaine. Il hésitait sur le parti 4 prendre. La vénalilé des ch 
spartiates le sauva. Ils étaient deux, chargés de se surveiller ]’ 
autre, auxquels il suffit de partager vingt talents pour arrang 
l’affaire (445). Les Athéniens renoncérent & quelques-unes de lev 
villes tributaires et conclurent avec leurs cnvahisseurs une long 
tréve, qui les sauvait du danger et leur laissait toute liberté d’actio 
Périclés en profila pour aller soumettre l’Eubée avec cinquar 
vaisseaux et cing mille hommes. Quand il revint victorieux, il dt 
selon l’usage, rendre ses comptes el avoua publiquement une somr 
de vingt talents employés « pour dépense nécessaire » — cig 1d de 
— sans que personne osat lui faire d’observations. 

Mais, le danger passé, l’aristocratie qui ne devait qu’a Périclés 
conservation de ses lerres, de ses maisons de campagne et de s 
richesses, n’en continua pas moins contre lui les plus vives att 
ques. C’est 4 son administration intérieure, & ses grands pr 
jets de travaux publics qu’on s’en prit. Périclés avait cru pouve 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. 113 


trnsférer de Delos a Athénes le trésor de la Confédération io- 
penne et détourner cet argent de sa destination, c’est-d-dire de la 
gerre contre les Perscs, pour Pemployer aux embellissements 
dAthtnes. Thucydide, le chef de ceux qui s’appelaient eux-mémes 
«le parti des nobles et des honnétes gens, — xadoxdy20 — » ex- 
phitait avec ses amis ce molif d’opposition, assez sérieux au pre- 
nier abord, mais qu’ils auraient du laisser aux petites gens et aux 
profanes, s‘ils avaient eu le vrai sentiment de la gloire ct de la 
grandeur de leur cité. Les assemblées retentissaient tous les jours 
de leurs accusations contre les procédés financiers de Périclés. « Le 
peuple se déshonore, s’écriaient-ils, et encourt le mépris universel 
en transportant de Délos a Athénes l’argent qui appartient 4 fous les 
Grecs. Le prétexte le plus plausib'e que nous pussions opposer & 
nos détracteurs, la crainle que les barbares ne s’emparassent Ja- 
bas du trésor commun et le désir de le mettre en sdreté, ce pré- 
texle, Périclés ne nous !’a pas méme laissé. La Gréce se croit outra- 
gée cruellement et soumise 4 une éclatante tyrannie, lorsqu’clle voit 
les sommes qu’elle a été forcée de déposer pour une guerre natio- 
nale, servir a dorer notre ville, 4 la couvrir d’ornements recherchés, 
comme une femme coquette chargée de pierres précieuses, 4 la 
remplir de statues et de temples de mille talents. » 

Piriclés répondait que les villes d’fonie et les fles de la mer Egée, 
en se confedérant sous l’hégémonie d’Athénes, avaient pour but de 
se soustraire & la domination des Perses et d’assurer la sécurité de 
leur commerce maritime; que ce but était parfaitement atteint, que 
Vonie était délivrée des Perses et qu’une flotte athénienne protégeait 
lamer Eyée, ol pas un vuisseau de guerre perse ou phénicien n’au- 
rail osé s’aventurer. Ainsi, les confédérés, obtenant au prix d’un 
faible tribut ce qu'ils avaient espéré de la ligue de Délos, n’avaient 
pas a s’occuper de l'usage que les Athéniens faisaient de cet argent. 
« Cest vous, disait Périclés aux citoyens d’Athénes, qui faites la 
guerre pour eux et qui lenez éloignés les barbares, tandis qu’ils ne 
yous fournissent ni un cheval, ni un vaisseau, ni un soldat, mais 
qa ‘ils payent une simple contribution. Or l’argent n’appartient 
peint a celui qui le donne, mais 4 celui qui le recoit, du moment 
qu'il tient les engagements qu’il a pris en le recevant. — Vous étes 
pourvus abondamment de tout ce qui est nécessaire & la guerre; 
yous avez donc le droit d’employer le superflu 4 des ouvrages qui, 
achevés, vous assureront une gloire éternelle, et, pendant leur exé- 
cution, entretiennent un grand bien-étre parmi nous; car ils exigent 
des travaux de tout genre, occupent tous les arts, metlent en mou- 
vement toules Jes mains et procurent un salaire @ la ville presque 
enliére, qui pourvoit ainsi elle-méme 4 ses embellissements ct lout 

10 Joncer 1874. 


44 PERICLES 


ensemble & sa subsistance. » C’est ainsi que Périclés, aprés avoir 
rassuré la conscience de ses audileurs et fait appel 4 Vorgueil na- 
tional, s'adressail direclement aux intéréts de chacun, bicn cer- 
tain de trouver des juges favorables et au besoin des complices. Du 
reste, c’élail justice 4 ses yeux, qu'aprés s‘élre sacrifiée pour la 
Gréce, la courageuse ville fut relevée par l’argent des Grecs, et que 
le trésor des alliés paydt la magnificence d'Athénes, tandis que le 
-sang athénien coulait pour la défense des alliés. 

Ces erguments plaisaient au peuple, mais nc désarmaient pas l’op- 
position. Les orateurs du parti de Thucydide revenaient souvent 4 la 
charge, accusant Périclés de dilapider les finances et d’épuiser les 
revenus publics. Périclés, poussé a bout, demanda un jour au peu- 
ple assemblé ssl trouvail qu'il ett trop dépensé. — « Beaucoup 
trop, lui répondil-on. — Eh bien! ce n'est pas vous, c’est moi 
qui supporterai la dépensc, ct J'inscrirai mon propre nom sur les 
monuments que je consacrerai. » A ces mots, lous, soit frappés de 
sa grandeuc d’dme, soit jaloux de Phonneur allaché 4 de telles eu- 
vres, lui criérent de puiser 4 son gré dans le trésor public ct sans 
compler. L’anecdole est jolic et mérilait bien d'étre rapportée par 
Plutarque, ne fat-ce que comme trail caractéristique du systeme de 
pouvernement qu’e nployait Périclés en présence de la mobilité du 
peuple alhénien. Mats ce n’élait 1a qu’un expédient du moment, une 
agré.ble plaisanterie difficile 4 renouveler tous les jours. Le maitre 
avait besoin, pour accomplir ses grands projets, d’un pouvoir mieux 
assuré : youlant en finir avec ces luttes intestines, il se décida a 
recourir 4 la ressource supréme, l’ostracisme. Le peuple, appelé & 
se prononcer entre les deux adversaires, vuota l’exil de Thucydide 
(443). 

A partir de ce moment Périclés put, sans étre géné par personne, 
exercer celt{e puissance supréme que les anciens ont nommée de son 
nom vérilable, en l’appclant la monarchie, « isybs éxzivy pevapxta 
Aevopévy, » Git Plutarque. Il mit largement en pratique celte maxime 
d’Aristote qui semble s’appliquer directement 4 lui-méme: « Vous 
devez agrandir ct orner votre ville comme si vous en élivz l'adminis- 
tratefir et non pas le maitre. » Cimon .avait déja commencé a prati- 
quer celte polilique gouvernementale, avec d’autanl plus de magni; 
ficence qu'il payait les dépenses de ses propres deniers, ct achetait 
la popularité de tout l’or qu'il avail conquis sur les barbares. Le 
Théséon, le Gymnase, les jardins de l’Académie ont été construits 
par lui; le temple de la Victoire lui est allribué; peut-étre com- 
menga-t-il aussi |’Acropole. Mais, pour ce dernier ensemble de. mo- 
numents, tel que l’antiquilé n’a rien produit de semblable, c’est & 
Périclés que I’honneur en revient tout entier. En quelques années, 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. 445 


Pdéon, thédtre pour les représentations musicales et pottiques, le 
Parthénon ou temple d’Athéné, et les Propylées furent achevés. On 
peut avoir une idée de ce que cotérent toutes ces constructions par 
Jes seules Propylées qui exigérent deux mille douze talents — un peu 
plus de douze millions de notre monnaie. — C’est IIéliodore, duns 
wn ouvrage sur l’Acropole d’Athénes, aujourd’hui perdu, qui nous 
donne ce renseignement, et il dit que ce travail ne dura que cing 
aannées (456-451). Diodore de Sicile indique le méme chiffre, ear il 
crit qu’on dépensa, pour la construction des Propylées et le siége 
de Polidéce réunis, quatre mille talents, et l’on sait par Thucydide 
que le siége de Potidée en cota deux mille. La grandeur: de !’ceu- 
vre est plus ctonnante d’ailleurs que le prix qu'elle a codté. Il faut 
Femarquer aussi que les dtpenses considérables occasionnées par 
ees travaux rentraient dans le plan de gouvernement adopté par Pé- 
riclés, et en conslituaient elles-mémes un des rouages nécessaires. 
Cétait une distribution détournée des deniers publics, une sorte de 
partage des revens communs, qui n’avait rien d’anormal dans la 
circonstance, puisque c’était toujours le prix du travail; principe 
dangereux cependant, qui méne tout droit au socialisme pratique, 
quand le gouvernement tombe en des mains moins honnéles. A Athé- 
nes, au milieu du cinquiéme siécle, dans ce gouvernement républi- 
cain et démocratique dirigé par un seul homme, ceux que leur age 
et lears forces rendaient propres 4 la guerre recevaient une paye 
permanente. Pour les classes ouvriéres, que leur profession exemp- 
tait du service militaire, Périclés voulut qu’elles eussent aussi leur 
part de Pargent conquis, et il proposa au peuple, nous dit Plutarque, 
« d’entreprendre de grandes constructions et dés travaux de toutes 
sortes, qui devaient occuper longtemps les diverses industries. Par 
ce moyen, la population sédentaire avait, aussi bien que les citoyens 
qui étaient en campagne ou en garison, le droit de profiter des ri- 
chesses publiques et d’en recevolr sa part. » Les marins allaient 
chercher Vivoire et l’Gbéne dans les pays lointains; les charretiers 
transportaient le marbre des carriéres du Pentélique; les manou- 
vriers se mettaient ind fféremment au service de chaque métier. 
« Cest ainsi que ces (ravaux répandaient labondance parmi tous les 
ages et toutes les conditions. » 

Vadministration de Périclés edt été absolument régulictre et en 
mme temps plus habile, si, tout en accomplissant 4 Athénes ces 
grands travaux, gloire dela Gréce entiére, il avait consulté les alliés 
sur l'emploi de leurs tributs. En se passant de leurconsentement, on 
leur faisait trop sentir qwils n’étaient que des sujets et on fomentait 
en eur un mécontentement qui poyvait étre fatal & l’empire marilime 
WAthénes. En 440, la révolle de Samos, la plus puissante alliée 


416 | PERICLES 


des Athéniens, vint démontrer la pesanteur du joug que supportaient 
les républiques voisines et la nécessilé pour la métropole d’établir 
son aulorilé sur Ja terreur. Une flotte de soixante trirémes, com- 
mandée par dix stratéges, au nombre desquels étaier:t Périclés lui- 
méme et le poéle Sophocle, mit le siége devant Samos qui capi- 
tula au bout de neuf mois. La ville ful forcée de raser ses forlifi- 
cations, de livrer tous ses vaisseaux de guerre, de donner des olages 
comme garant’e de sa conduite future et de payer une forte indem- 
nité au vainqueur. Mais la Gréce lout entiére avait failli intervenir 
en faveur de Samos. Dans une assemblée générale tenue 4 Sparte, les 
Corinthiens, presque seuls, s élaient opposés a une guerre générale, 
4 laquelle Athénes aurail eu grand’ peine a tenir téte. Au retour de 
son expédition, Périclés fut choisi pour prononcer, selon l’usage, 
loraison funébre des citoyens tués dans la lutte, et dont on ramenait 
solennellement les restes dans Jeur patrie. Son discours eut un tel 
succés, que les femmes, dans leur enthousiasme, entourérent ]’ora- 
teur lorsqu'il descendit de la tribune, et le couronnérent de feurs 
at de bandeletles comme un athléte viclorieux. Malheureusement ce 
grand morceau oraloire ne nous est pas parvenu. Il n’est connu que 
par quelques mots de Plutarque, et le célébre passage que nous a 
conserve Arislole, exclamation d’un sentiment si délicat et si ten- 
dre, bien faite pour émouvoir le coeur des méres et de toutes les 
femmes : « Athénes a perdu son printemps! » Périclés, avec son 
esprit plus philosophique que mystique, avait dit encore, en parlant 
de la gloire des guerriers morts : « Cvs hommes sont devenus im- 
mortels comme les dieux; car nous ne voyons pas les dieux eux- 
mémes, mais les honneurs qu’on leur rend; et les biens qu’ils nous 
donnent nous font juger qu ‘ils sont immortels : tel est aussi la con- 
dition de ceux qui sont morts pour la patrie! » Grande pensée, qu'un 
Cicéron pourra reproduire et développer plus (ard. 

La situation de Péiiclés grandit encore aprés ce double triomphe. 
Pendant les quatre ou cing années qui suivirent, son gouvernement 
ne rencon'ra guére d’obstacles. Athénes était puissante et respec- 
tée; mais la redoutable guerre du Péloponése allait bientét lui im- 
poser de rudes épreuves. Pour étudier le réle de Périclés dans cette 
phase nouvelle les cocuments ne manquent point, et on n’est plus 
réduil aux restitulions et aux conjectures. Nous avons pour guide 
le plus grand chef-d'ceuvre historique des temps anciens, ces livres 
si sobres et si complets de Thucydide, dont la perfection n’a jamais 
été dépassée. Les détails particuliers que donne |’historien sur Pé- 
riclés tiendraient dans peu de lignes, et, sauf Ics trois grands dis- 
cours qu il rapporte, il ne parle guére de lui qu’incidemment; mais 
chaque fois il sait caractériser d'un mot ’homme ct son temps, li- 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENS. a7 


vrant a la critique un texte digne de fournir matiére a de longs 
commentaires. [1 a fallu toute l’érudilion moderne pour saisir la 
profondeur de quelques-uns de ses jugements. Ce n'est pas que 
nous trouvions chez le grave écrivain le texte méme des harangues 
del'orateur. Thucydide nous avertit lui-méme « qu’il ne reproduit 
pas exactement les propres paroles qu’il a entendues ou qui lui ont 
éé rapportées, mais qu'il a seulement travaillé 4 se tenir le plus 
prés possible du sens général des discours qui ont été prononcés. » 
Cest déja quelque chose. Mais une analyse, quelque consciencieuse 
quelle soit, ne donne point encore le trait, la flamme, l’abondance 
que les difficiles h:bitués du Pnyx estimaient & un si haut prix; et 
on regrette que Périclés ait vécu a une époque ol on n’avait pas 
lhabitude de recueillir les discours des principaux orateurs. L’élo- 
quence politique et judiciaire aurait possédé quelques-uns de ses 
plus rares modéles. 

On sait quelle fut la cause ou plutét} le prétexte de la guerre du 
Péloponése. Par lalliance défensive, contractée peut-étre inconsi- 
dérément avec les Corcyréens, par la promulgation d’un décret 
contre les Mégariens (437), qui mettait une cité dorienne, alliée de 
Sparte, au ban de toute la partie de la Gréce soumise aux Athéniens, 
les vieslles haines de race se réveillérent; et l’animation des Corin- 
thieus rendit impossible le maintien de la paix. Les adversaires de 
Périclés l’accusérent d'avoir provoqué les hostilités afin de se rendre 
indispensable et de reconstituer par la guerre sa chancelante popu- 
hrité, en évitant de rendre des comptes difficiles. On a raconté aussi 
que des jeunes gens ivres, conduits par Alcibiade, neveu de Périclés, | 
avaient pénétré la nuit dans Mégare et enlevé la courtisane Simetha. 
De 1a, grande irrilation des Mégariens, qui vinrent secrétement 
a Athénes et se saisirent de deux femmes logées chez Aspasie. 
Puis, fureur de Périclés qui se venge des ravisseurs en ruinant 
lear ville. Ce qui permit 4 Aristophane de faire dire & un ses per- 
sonnages des Acharniens que « la Gréce fut en feu & cause de trois 
filles de joie. » Fable invraisemblable, qu’un scoliaste s'est plu bien 
inutilement & commenter. La vérité est que cette guerre inévitable 
Hait plus redoutée que désirée par les deux principaux adversaires, 
e{ qu'ils hésilérent un moment 4 l’entreprendre. Le roi de Sparte, 
Archidamos, le futur commandant en chef de toutes les troupes de 
la coalition, fit dans sa nation un discours, que Thucydide nous 8 
repporté, dans lequel il cherchait 4 s’opposer aux résolutions belli- 
queuses de ses conciloyens. Selon lui, Sparte ne l’emportait sur sa 
ivale que par le nombre de ses fantassins. Sa marine, méme ren- 

par Jes navires corinthiens, était incapable de lutter contre 
elle d’Athénes. Elle n’avait point de trésor public; et le territoire 


118 PERICLES 


de l’Attique quelque facile a ravager qu'il soit, ne fournirait qu’un 
bien médiocre bulin. La guerre, en outre, serait la ruine des idées 
arislocratiques, car en campagne on a besoin des masses populaires, 
et i] faut leur faire de larges concessions pour les diriger, Mieux 
valait donc accepter les propositions des Athénicns qui consentaient 
4 soumettre leurs griefs contre les Mégariens 4 une sorte de congrés 
hellénique. Ce sage avis ne prévalut pas dans l’assemblée. La haine 
el la jalousie des Spartiates l’emportérent, et leur résolution fut ap- 
prouvée unanimement par les confédérés. Par suile de cette décj- 
sion, un ultimatum fut envoyé a Athénes. 

Cest dans ces circonstances que. Périclés intervint personnelle- 
ment prés du peuple athénien, La aussi, l'opinion’ élait trés-divisée 
sur la conduite a tenir; et, méme aprés la délibération connue des 
Lacédémoniens, il ne manquait pas de ciloyens qui aimaient mieux 
subir les exigences des alliés que de se lancer dans une lutte dont 
on.ne prévoyait pas l’issue. Tel ne fut pas l’avis de Périclés. 1l assu- 
rait qu’Athénes était préte et parfaitement en état de braver la coa- 
lition nouvelle. Sa marine ne le cédait 4 aucune autre pour le nombre 
des vaisseaux, leur bon armement, l’habileté des mar.ceuvres. Les. 
ennemis, au contryire, n’avaient pas la moindre expéricnce de la . 
mer ; ils ne pourraient en acquérir de sifét. La marine est un art — 
difficile; il ne souffre pas qu’on s’y applique en passant et par occa- 
sion; ilveut qu’on s'y livre sans partage. Quant 4 argent, qu'il faut se 
procurer promptement en temps de guerre, il ne manquait pas non- 
plus aux Athéniens: on l’accu mulailt depuis longtemps dans les caisses 
duParthénon, et, malgré les grands travaux accomplisen si peu d’an- 
nées, plus de six mille talents, sans compter les richesses des tem- 
ples, étaient immédiatement disponibles pour couvrir Jes premiers 
frais. Eclatante justification, qne l’orateur aimait sans doute a faire 
incidemment, des attaques dont son administration avait souvent 
616 Pobjct! fl ne fallait pas s’cffrayer du nombre trop faible assuré- 
ment deshoplileset des cavaliers : Athéncs étail protégée parson port, 
ses forlifigations, ses Longs-Murs; on pouvait sans crainte luisser | 
ravager l’Attique, le butin fait sur les fles voisines du Péloponése ra- 
chéterait vingt fois les pertes subies. On pouvait, du reste, meltre 
i l'abgi dans la cité la plupart des richesses de la campagne ‘, [/o- 
pinion do.Périclés l’emporta, d’autant plus aisément, insinue Xéno- 
phon, que des terres et les maisons a saccager apparlenaient particu- | 
licrement aux richas, et que la population urbaine et marilime | 


! Nous avons résumé dans ces quelques lignes les deux discours, bien coninté)’’ 
rapportés par Thucydide ; te premier, avec un certain développement eritoite - 
(liv. Br, 140-444); ‘le sevend, sous forme de discours indirect (liv. I, 143). +. 
Vorr excelente édition de M. Didot, p. 225 et 203. ' | sie 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. a19 


lait fort sensible a la proie facile que leur offraient les opulentes 
diés duriennes. Qn peut: donc répéter, avec Aristophane, que « ia 
petite ctincelle du décret de Mégare alluma ce grand brasier de 
guerre dont Ja fumée avengla tous les Grecs et leur fit conler tant 
de larmes. » Mais la luite était préparée de longue date. Périclés, en 
l'éarlant pour le moment, l’aurait léguée & ses successcurs, dans 
des conditions moins avantageuses peut-étre ‘pour Athénes. ‘La 
guerre élait ouverte entre les cités démocratiques el Jes cités aris- 
locraliques. C’était 4 la fois pour la domination et pour ‘l’indépen- 
dance que combaitaient les deux grandes villes dans lesqueiles se 
personniGe ce duel célébre. Sparte, 4 la fin vicloricuse, y perdit:ses 
antiques: priviléges oligarchiques qui lui tenaient {amt 4 cceur ; ‘ta 
démocratie athénienne, aprés d’émouvantes péripéties, y laissa sa 
liberté civile, sa liberté politique, son hégémonie sur la:Gréce ; elle 
n'y gagna que Ja tyrannie, conséquence ordinaire des mirigues et 
des discordes. : 

La révolte de Potidée, soulevée contre Athénes par des émissaires 
corinthiens, commenga les hostilités (437 av. J.-C.).'Une escadre de 
trente vaisseaux, commandés gar le stratége Archestratos, fut.en- 
voyée contre la ville rebelie. Aristée, de son cété, partait de: Gorm- 
the, avec les contingen:s alliés, pour venir au secours des Pnti- 
tiates. Une seconde armée athénienne, sous les ordres de Culltas, 
syant pu rejoindre par la Macédoine les mille/hoplites d’ Archestratos, 
ls bataille générale.s‘engagea, en face ‘méme de Potidée. Ce fot powr 
Athéees une vieloire compléte. Mais, pendant le temps que dura 
celte expédition, la cité et son territoire ne laisscrent pas que de 
souffrir. cruellement des incursions ennemies. Il (ait arrivé ce qu’on 
avail préwu..Les maiheureux habitants de la campngne eurent beau 
transporter A Aihdnes tout ce qu’ils avaient :de précienx, ‘leurs pro- 
Yisions, leurs récoltes et jusqu’aux instruments arateires, dc ux lots 
le vieux rei de Sparie, Archidamos, envabit ?’Attique, ‘navazeant 
loat sur econ passage, dévastant les terres ‘et les habitations, tes 
belles mines d’ argent dui Lausium ct les carriéres de marbre di Pen- 
lélique. Périclés essayait de relever le moral-des‘citoyens dépussd- 
dés, en leur offrant: comme compensation les riches proics dos e6tes 
du Pélopondse ou le butin de la Mégaride,: dans laquelle il entrait 
lai-méme en conquérant; a la téte.de armée de terre. Le pitlage 
donnait satisfaction aux soldats, mais les méecontents :demourés & 
Athenes ne cessaient d’eccuser ile grand homme d'étreila cause de 
teus Jears maux. Il vit le danyerqu’une tcHe disposition des esppits 
dhsit produire..C’est pour-y parer qu’il eheisit occasion d'un dis- 
cours funcbre en I’honneur des guerriers morts dans la précédente 
campagne, pour exposer aux.Alhéniens ses idées politiques. at faire 


420 PERICLES 


un solennel appel 4 leur patriotisme et & leur raison. Dans la plu: 
développée des trois harangues qui nous sont parvenues *, il essayat 
de confirmer ses concitoyens dans leur confiance au succés, de le 
encourager par les plus vifs arguments 4 persévérer dans leur pre 
miére résolution, dans leur premier enthousiasme. Moitié apologi 
personnelle, moitié éloge de la constitution d’Athénes, son discour 
est plein de sincérité, de noble dignité, de vues élevées et profondes 
Hi mérilerait d’étre cité presque en entier, s’il n’était entre toutes le 
mains et dans la mémoire des plus médiocres écoliers. Les prévi 
sions de Périclés étaient justes, sa politique était & la fois hardie e 
sage; mais, comme il le dit lui-méme quelque part, « il peut arr 
ver que ce soit aussi bien les conjonclures qui marchent follemen 
que les pensées des hommes. » Un affreux fléau s’était joint pour le 
Athéniens & ceux qu’entratne la guerre: l’agglomération dans | 
banlieue et dans la ville elle-méme des nombreux fugitifs camps 
gnards n’avait pas tardé 4 engendrer une peste violente, dont les ra 
Vages inouis ont été décrits par Thucydide et Lucréce dans ce sty 
ému et puissant qui distingue le poéte comme Vhistorien. : 
Ii ne fallait pas tant de malheurs publics pour que les partis se 
emparassent et cherchassent a les exploiter au profit de leurs px: 
sions intéressées. Les ennemis de Périclés saisirent avec empresst 
ment cette occasion de le perdre dans |’esprit de la multitude et ¢ 
Jui enlever le pouvoir. Ge ne sont pas cette fois les chefs du par 
oligarchique qu’il faut accuser de ce manque insigne de patriotism 
Quelque.populaire que fit Périclés parmi les démocrates, quel 
salisfaction qu’il edt donnée dans une juste mesure aux désirs « 
Ja multitude, il se trouvait encore dans la cité un certain nomb 
de démagogues qui voulaient plus de concessions et plus de favear 
et qui ne le cédaient & personne en violence et en mauvaise foi. ! 
étaient menés par un certain Cléon, corroyeur de son métier, ms 
doué d’une intelligence véritable et qui, avec une éloquence n 
_ turelle rehaussée par de grands mots, savait s’emparer de la pop 
lace, flatter son amour-propre et ses convoitises, en faire le maret 
pied de sa présomptueuse ambition. La noblesse, Villustratior 
Yimportance des services rendus n’étaient pour lui que des supér 
rilés 4 abatlre. Sa tactique consistait a n’avoir pour personne 
égarde ni’respects. Aussi, Aristophane, qu’il a poursuivi en justic 
le peint comme un imbécile et un coquin, et Thucydide, qu’il a f 
exiler, le livre a la postérité comme le plus vil des scélérats. S'at 
quer aux grands hommes, c’était pour lui détruire dans son gert 
Ja.tyrannie; et il professait la maxime que la populace athénien 


® Thueydide, liv. 11, 85-46. — Trad. Didot, p. 297 et suiv. 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. FS | 


n'avait pas besoin de chefs expérimentés pour vaincre, car, par son 
irrésistible valeur, elle devait du premier coup chasser les envahis- 
seurs et triompher des ennemis les plus exercés. Il repoussait I’a- 
milié, dit Plutarque, comme une cause d’amollissement pour les 
hommes et une occasion de les détourner de leurs devoirs en matiére 
de gouvernement. Sa parole, rapporle encore Aristuphane, « se dé- 
roulait comme un torrent; » il avait une voix retentissante, entre- 
coupée par de grossiéres exclamalions. Il abordait la tribune vétu 
comme un homme du peuple au travail, avec une tunique courte 
relevée a la taille, qui laissait nus ses bras depuis l’épaule, et ses 
cuisses sur lesquelles il frappait bruyamment, en se démenant avec 
des gestes d'énerguméne. 

Ciéon, en homme habile, commenca par s’assurer la faveur po- 
pulaire par une suite de propositions capables de séduire la multi- 
tude. Hi n’hésita pas 4 profiter dans cette intention du trouble méme 
causé dans les esprits par la guerre. Privée de ses occupations ha- 
bituelles, affamée et accablée par les souffrances de tout genre, la 
foule, concentrée entre les murailles de la ville, applaudissait a 
outrance ef exaltait son représentant, quand il demandait, entre 
autres réformes urgentes, de porter 4 un chiffre plus élevé l’indem- 
nlé allouée aux dicastes ou 4 chacun de ceux qui assistaient a 
lassemblée du peuple. Puis, conséquent avec lui-méme, il faisait 
aagmenier le nombre des juges qui siégeaient dans chaque procés 
etl établissait une périodicité de trois fois par mois pour les assem- 
biées populaires, qui nese réunissaient autrefois que bien plus rare- 
ment et seulement sur la convocation des stratéges. C’était un 
moyen facile de harceler 4 chaque instant le gouvernement qui, 
obligé de diriger les opérations militaires, sentail son prestige s’éva- 
nour et devenait impuissant 4 répondre 4 la fois aux attaques du 
dedans et a celles du dehors. Aprés avoir commencé la guerre 
poussé par les clameurs des démagogues, Périclés se voyait accusé 
par eux de la conduire sans énergie et sans résolution. Rien n’était 
s2 facile, disaient-ils, que d’empécher ces ravages périodiques de 
FAltique : il n’y avait qu’a sortir de la ville et & se précipiter sur 
Pennemi. Le manque d’armes et le petit nombre d’hommes dont on 
dispossit ne semblaient pas des raisons suffisantes , puisque le 
peuple, par sa seule masse, aurait du premier coup culbulé les 
envahisseurs. La peste elle-méme et la famine, nétait-ce point le 
gouvernement qui en était la cause, par secs mauvaises mesures et 
son incapacité. Les oracles aussi étaient exploités contre un pou- 
ver qui méritait-la colére des Dieux. De ces accusations men- 
songéres, quelques-unes portaient coup 4 la longue et groupaient, 
dans une opposition croissante, les mécontents et les exaltés de 


422 PERICLES 


toutes les opinions. Périclés se défendait avec sa haute raison et son: 
sang-froid ordinaire; mais il cherchait en vain 4 remonter le moral ' 
des Athéniens. Il leur offrait la consolation la plus digne-d’une ‘fm: 
virile, en leur prouvant que jusqu’a cetle heure le destin, qn’on'é | 
peut connaitre, Jes avait seul trompés, tandis que Jeurs calculsf* 
leurs prévisions avaient toujours été justes et le seraient encore dai | 
Pavenir. « Ii faut, disait-il, supporter avec résignation ‘ce qui viet: 
des dieux, et avec courage ce qui vient des ennemis, » Il combattalt: 
Popinion de ceux qui étaient assez laches pour oser implorer la paix 
et envoyer des ambassades suppliantes &4 Lacédémone. Ce n’étsit 
plus seulement pour I'hégémonie que cumbaittait aujourd hui 
Athénes, mais pour la liberté; car aprés avoir ambilionné ouverte 
ment de commander 4 la:majcure partie des Ilellénes, e’est ie-der- 
nier rang parmi les cités de la Gréce dont, en cas de défaite honteus . 
sement acceptée, il faudrait se contenter. Puis il faisait appel aw: 
souvenir des verlus des ancétres, 4 ce grand renom de gloire, dout' 
il serait si ignominieux et si dangereux 4 la fois de décho#; dt ' 
s’adressant 4 lélite de ses auditeurs, « dans les revers, s’éeriatt-i} 
ceux-la, dont l'Ame désespére le moins et dont l’énergie s’ohstine & | 
résister, sont des villes et des citoyens les plus fermes appuis4.u: 
Ses discours, empreints d’une teinte générale de mélancolie, se‘ 
produisaient plus d'effet; ils s’adressaient 4 1a raison, taniis-qué' 
eétait la passion qui l'emportait. Le succés n’élait plus la pes’ 
appuyer son dloquence ; et le peuple hésitait 4 suivre des inspwas: 
Hons dans. lesqueligs ij n’aveit point ka confiance aveugle d’autre« 
os. : roe 
Le ferrain était donc bien préparé pour les ennemis du grand 
homme. Cléon pouvait atlaquer corps 4 corps un adversaire désor- 
mais meins redoutable. On lanega contre Périclés une aceusation de 
concussion : il était poursuivi pour avoir dilapidé le (r‘sor publie 
parses dépenses exagérées, par une mauvaise administralion,- par 
le rendumentimproductif des impdts, griefs assez vagues, mais qu‘ew: 
décida de porter devant le tribunal des :dicasles av nombre de 
quinse cents pour faire gazner une bonne journde aux idémecrstes 
et avoir plus facilement raison de jurés aussi nombreux que pes! 
éclairés. Cest pour répendre devant ses juges que Périolts.dut quitter: 
larméa, .remettant le casomandement a Hagnon. Sa défense fet 
digne et modérée, i] nase déparlit pas un seul instant de ae. sailed 
grave éloquence. Mais sa cause était perdue devunee:: il: fut com: 
damaé.a une forte amende, qui dquivalait presque a le confisestion 
totale de.ses biens (450). Conséquence naturelle, et quiavaient: bien 


 Thuepdide, liv. I, 60-64. -- Trad. Didot, p. 537 & 547. my 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. 438 


prévue ses ennemis, aux éleclions générales qui eurent lieu quelques 
jours aprés, i] ne fut pas réélu par l’assemblée du peuple 4 ces fonc- 
tions desiratége, que le libre choix de ses conciloyens lui avait im- 
posées sans inlerruption depuis son entrée aux affaires et sur les- 
quelles reposait foute son influence. C'est ainsi qu’en un jour le 
pouvoir sortit de ses mains, aprés plus d’un quart de sidcle de 
Tadministration la plus glorieuse et presque ta plus irréprochable 
qui fut jansais. 


Neus avons laissé de cété la vie privée de Périclas ; mais avant de 
le vor repsraiire sur ja scéne politique, ot il ne reviendra que 
pour mourir enseveli dans son iriomphe, il est intéressant de péné- 
trer-dans les delicats mystéres de l’existence de ce grand homme, 
mysieres plus édifiants que ceux de la vie aventureuse d'Alcibiade, 
mais qui sont pourtant marqués au cachet de celle morale douteuse 
que n'a point dépassée |’antiquité, méme duns ses plus beaux jours. 
lea, nuus allons voir apparaitra une figure nouvelle, un personnage 
dent le réle a élé loin d’étre sans influence sur les événements de 
sea temps, une femme qui, au cinqui¢me siécle avant |'ére chré- 
tianne, teaait salon politique 4 Alhénes, qui inspirait, disait-on, les 
discours des plus éloquents oratcurs et qui relevait du moins l’éat 
de courtisane, 3 une époque of |’on comptuil pour bien peu de chose 
toate une moilié, el non la moins belle, du genre humain. 

Périciés se maria jeune, sans doute 4 vingt-trois ou vingt-quatre 
ams, vers année 471, au temps méme de Vexil de Thémistocle. Il 
avail Epousé une femme dont les historiens ne nous ont pas conservé 
lenem, mais qui avait eu pour premier mari un certain Hipponicus. 
Elle lui donna deux fils, Xantippe et Paralus, personnages assez 
médiocres, qui firent, dans leur courie vie, le premier surtout, plus 
de tort que d'honneur & leur pére. Moins de dix ans aprés leur 
missance, usant.des faciliiés que la loi accordzit, Périclés répudia 
femme, en la dotant convenablement et en lui trouvant un auire 
mari. Elle étail.sans doute pour lui de celles dont Socrate disait : 
¢Y a-t-il quelqu’un 4 qui tu parles moins qu’d ta femme? » C'est 
wobablement a cetle épogque, ou méme & une épogue un peu anté- 
Teure, cest-a-dixre vers 455 ou 457, quwil faut faire remonter la 
laison du célébre orateur avec Aspasie de Milet*. Cette femme; a 

' News suivoris fci la chronologie qu’a rétablie, avec une grande apparence de 
wrilé, I. Beeg de fouquidres, dans sa-curiense. tude sur celle qu'il sppelle « la 

oemde lame de Périclés..» — Aspasie de Milet, atc., p. 5% et suiv. 


12% PERICLES 


laquelle il est impossible de refuser des qualités supérieures d'ine 
telligence et de coeur, et qui mérita l'insigne honneur d‘étre l’amig 
d’un Profagoras, d'un Socrate, d’un Phidias, d’un Euripide et d& 
figurer dans les dialogues immortels du divin Platon, était & 
Athénes une étrangére par la naissance et par la race et elle ae 
pouvait, en conséquence, jovir réguliérement des priviléges que ix 
république accordait aux véritables citoyens. Comment cette fille, 
originaire d’une ville longtemps soumise aux Perses, arriva-t-elle 
4 Athénes? Comment, dés ]’4ge de vingt ans, parvint-elle a se faire 
une réputation et un cercle Podmyfateurs ? Ou et comment Périclés 
la rencontra-t-il pour la premiére fois? Faut-il admettre la conjee- 
ture qui lie sa destinée 4 celle du philosophe Anaxagore ? Ce sont des 
questions que son moderne chevalier, malgré toute la nouveauté de 
ses recherches, semble avoir beaucoup de peine & résoudre. Se 
veriu.méme, qui n'a jamais passé pour bien farouche, peut-elle éive 
présentée comme une noble exceplion, que les apparences seule’ 
ont fait longtemps méconnaftre? Toujours est-il que Périclés ne 
semble avoir divarcé que pour lier plus intimement sa vie A celle 
de la belle Milésienne et la régulariser méme par un de ces quasi 
mariages comme on en pouvait contracter avec les étrangéres. Trew’ 
ans plus tard, vers 452, naissait de cetie union un fils qui est 
connu dans histoire sous le nom méme de son pére. Il devait pasest 
pour illégitime aux yeux des Athéniens 4 cause de la condition dem 
mére; et il fallut une loi spéciale pour rétablir son état civil. & 
n'est donc pas élonnant que les ennemis de Périclés, les partisans 
des antiques formes aristocratiques, aient trouvé un motif d’inces- 
santes astaques, de cruels traits d’esprit, de dédaigneuses injures 
dans cette situation un peu étrange & laquelle il s’était volontaire 
ment réduit. Il paraft que Périclés trouva dans celte durable: affee 
tion, qui n’avait évidemment rien de vulgaire, de singuliéres com: 
pensations, méme au point de vue de son influence politique. Jue 
qu’é la fin de sa vie, Aspasie fut pour lui une sage et dévouds 
conseillére : douée des dons les plus rares, d’une facilité d’éloce 
tion qui tenait ses auditeurs sous le charme, d'une sagacité et d’am 
finesse qui sont le privilége de certaines femmes, elle joua longtesip 
pour Périclés le réle d'un bon génie. (est beaucoup dire assurémen 
que de prétendre qu'elle écrivait ses harangues! Mais, 4 une époqd 
ot la politique tout entiére se dénouait sur la place publique, te 
réunions préparatoires des chefs de parti, les plans de_hbataitle 
parlementaires devaient se faire sur un terrain neutre, dans un 
maison ot les chefs démocratiques pouvaient avoir libre accés; ¢ 
aucun lieu ne convenait mieux sous ce rapport que la demeur 
d’Aspasie. Ses relations étaient donc facilitées par sa situation méme 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. 4% 


La philosophie régnait chez elle comme la politique : Anaxagore y 
professa vingt ans, devant un audiloire d’élile, les doctrines hardies 
qui lui valurent @ Ja fin les poursuites de l’accusateur public ; Socrate 
l'appelait en souriant sa mailresse en amour. Sa demeure était le 
rendez-vous de tous ceux qui se préparaient, par les lecons de Péri- 
clés, au maniement des afiaires publiques et aux luttes de la parole. 
Des hommes, comme Lysiclés, sans naissance et enrichis par le com- 
merce, S'y instruisaient, avec cetle merveilleuse aptitude des Grecs 4 
tout comprendre et a bien dire, dans les scicnces de la politique et 
du droit, comme dans les régles de la stratégie. Alcibiade y fit ses 
premiéres armes; et Aspasie rassurait Socrate, dans des vers conser- 
vés par Athénée, sur « cet amour dont I’avaient foudroyé les yeux de 
inflexible enfant ; » elle promettait en méme temps de le lui rendre 
esoumis. » Tristes mystéres, dont le voile a été discrétement sou- 
levé dans le Premier Alcibiade, dans le Phédre ou dans le Banquet 
de Platon! 

Il n’en fallatt pas tant pour exciter contre Aspasie et son influence 
le ccurroux du parti aristocratique. En la frappant, les coups élaient 
surtout dirigés contre Périclés. Toujours vaincus dans les assemblées 
publiques, ses ennemis tenta‘ent de se venger en déshonorant leur 
adversaire et en l'allaquant dans ses plus chéres affections. On pré- 
tendit d’abord que Périclés n‘avait fait décréter la guerre contre Sa- 
mos que dans I 'intérét des Milésicns et sur les priéres d’Aspasie. On 
ajouta méme qu’ Aspasie, emmenant a sa suite des courtisanes d’Athé- 
Des, avait accompugné l'expédition, el que « ces hétaires, pendant le 
temps que dura le siége, avaient liré un grand profit du commerce 
de leur beaulé. » Bruit fort peu vraisemblable, que le grand succés 
de la campagne dut bientét étouffer. Mais les poéles comiques prirent 
lonvtemps ces asserlions mensongéres comme théme ordinaire de 
leurs calomnies ; et, soutenus par le parti conservateur, ils en firent 
croire quelque chose. Cratinus et Aristophane n’étaient point les pre- 
miers venus dans l’art de manier la raillerie, et ils avaient autant 
d inflaence prés du peuple que les plus éloquents orateurs du Pnyx. 
Tandis que Périclés, dans le secret souvent trahi de sa maison, entre- 
tenait en lui cetle sérénité d’dme qui s‘élevail au-dessus des amer- 
fumes du présent, ses adversaires, infaligables et per scrupuleux 
sur le choix des moyens, allaient partout semant des ‘coutes sur la 
régulanité de sa vie, sur honnéteté de son union avec Aspasie, dé- 
Roncant sa popularité comine un acheminement a la tyrannie, évo- 
quant perfidement a cet effet le nom et le souvenir de Pisistrate, et 
préseniant l’austérité apparente de sa maniére de vivre, son existence 
retirée, comme des marques de dédain injurieux pour le peuple. Le 
succis qu’ils ne pouvaient espérer obtenir par des attaques directes 


426 PERMCLES 


a l’Agora, ils s'cfforcaient de le préparer pour des occasions éven- 
tuelles, en jetant artificicusement le trouble et la désunion dans le 
corps électoral. Or, 4 Athénes, le corps électoral c’était, moins les 
étrangers, les indigents et les esclaves, le peuple tout entier de l’At- 
tique. lls allaient donc, parcourant les quais du Pirée, les démes ré- 
pandus aux alentours de la ville et, dans Athénes, fréquentant les 
places, les marchés, les promenades, les gymnases, les bains; se mé- 
lant ici 4 1a vie oisive, 1a aux disputes philosophiqucs et politiques, 
hantant tous ces clubs improvisés que la chaleur du jour et lattrait 
des jeux répartissaient sous l’ombre des portiques, ravivant l’affec- 
tion des uns pour les vieux usages de la Gréce, soulevant les scru- 
pules religieux des autres, réveillant chez tous des préjugés de race, 
de caste ou de famille, attisant enfin au profit de leur ambition la 
faconde de ces Athéniens amoureux de beau langage. Quelle intaris- 
sable source d’observations pour les poétes comiques que ce peuple 
4 Pimagination ardente, qui leur fournissait chaque jour mille traits 
acérés qu’aiguisait encore leur génie! lls ne se bornaient pas Ace genre 
d’allusions. Sachant le ridicule qui s'attache toujours 4 l'homme qui 
se laisse mener par les conseils d’une femme, quelque supéricure 
qu'elle soit, surs de |’effet qu’une semblable insinualion produirait 
sur un peuple qui fiisait si peu de cas des femmes en général, ils 
essayaient de caractériser d'une fucon saisissante l’ascendant qu’ As- 
pasie exergait sur l’esprit et par suite sur les actes de Péricl¢s, qu’ils 
représentaient abjurant, nouvel Hercule, toute sa volonté aux pieds 
de cette nouvelle Omphale, et se guidant, dans sa vie politique, par 
les caprices d’une courtisane bien plus que par la volonté du peuple. 
Au grand jour des assemblées populaires, Périclés ressaisissait 
toujours l’influence que les menées habilement perfides de ses adver- 
saires lui faisaient souvent perdre dans l’esprit d’une multitude 
mobile ef impressionnable. Mais ceux-ci, au lendemain de ses triom- 
phes publics, quand son éloquence avail imposé au vote de la majorité 
des décrets conformes a ses vues, reprenaient sans découragement 
la lutte, s’altaquant non-seulement aux actes politiques de Périclés, 
mais s’acharnant 4 jeter la déconsidération sur le cifoyen et sur 
"homme, et pour cela s’adressant 4 l’envie que suscile si facile- 
ment le génie, et & la susceptibilité religieuse et morale que ne 
manque jamais d éveiller un grand esprit, plus dégagé qu’il n’aurait 
da le luisser paraitre des préjugés de son temps. Or, dans un gou- 
vernement qui reposait uniquement sur l’opinion et qui était instable 
comme elle, toute l’habileté d'un chef politique, soutenu seulement 
par quelques amis, avast peine 4 triompher d'attaques incessantes 
qui venaient entraver ses plus généreuses conceptions. 
. -Periclés tenait téte & l'orage, n’esquivant aucune accusalion, ne 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. 427 


laissant sans réponse aucun grief; et quand Poutrage vint s’adresser 
en face 4 son illustre compagne, quand on Ja traina devant un tribu- 
nal, ce ful lui qui parut en personne pour la défendre. On s'expli- 
guerait d’ailleurs assez mal l’accusation publique d'ilurmippe contre 
Aspasie, si on ne la regardait comme la suite d'une intrigue ourdie 
depuis longtemps contre Périclés lui-méme. Poursuivre une femme 
comme coupable de ne pas reconnaitre les dieux de !’Etat, de parti- 
ciper a des discussions impies, de séduire et de corrompre la jeu- 
nesse par des doctrines dangereuses, de prostituer les jeunes filles 
qu'elle regoit chez elle, lorsqu’on ne peut prouver aucun des faits 
allégués, ce serait l'ceuvre d'un bas et vil délateur, sila passion poli- 
lique n’était capable de tout expliquer. La législation athénienne 
n’alleignait, du reste, des crimes de ce genre que lorsqu’ils étaient 
certains et publics; et il fallut un décret spécial, volé sur la propo- 
sition de Diopithés, pour rendre possible l’accusation. Mais les partis 
nes arrélent point 4 de semblables considérations. Lorsque le besoin 
s’en présente, ils n’hésitent point a faire des lois nouvelles pour créer 
des délits nouveaux. On en fil une qui aulorisail de déférer aux tri- 
bunaux ceux gui ¢taient soupgonnés de ne point croire aux dieux 
et d’étudier en secret Jes phénoménes célestes. On pouvait dés 
lors, par ce décret monstrucux, poursuivre jusqu’a la pensée elle- 
méme. C’est sur Anaxagore et sur Aspasie qu'on voulait éprouver 
cette arme de guerre. Les magistrats qui, pour la plupart, apparte- 
haienl au parti conservateur et aristocratique, et qui, par leur for- 
lune et par le prestige de leur nom, disposaient d’une grande in- 
fluence, secondérent de toule leur influence les passions du moment. 
L'action, menée par Varchonte-roi et le polémarque, n’eut point de- 
vant le tribunal des héliastes le succés qu’on aurait pu espérer. Pé- 
riclés se surpassa ce jour-la en éloquence. Il Jemanda grace pour 
Aspasie, rapporte Plutarque, d’aprés Eschine, en versant des pleurs 
el en éclatant en de tels sanglots que les cceurs les plus durs se sen- 
tirent émus. Ii répandit plus de larmes, en cctte occasion, nous dit 
encore Antisthénes, que lorsque sa vie ou sa puissance avaient été 
en danger. Les juges, cntrainés et altendris, acquiftérent Aspasie; 
et ainsi échoua celle mancuvre odieuse dirigée contre Périclés par 
des adversaires sans scrupules. 

La fortune cependant semblait appesantir sur lui sa main cruelle 
et se vencer des faveurs qu'elle lui avait longtemps prodiguées. Le 
proés d’Aspasie, celui de Phidias ct d’Anaxagore, sa propre con- 
damnation, sa chute du pouvoir, furent bientdt suivis d’épreuves 
plus personnelles et plus poignantes encore. La peste, qui désolait- 
Athénes, et contre laquelle il avait lutté plus courageusement que 
qui que ce fit, wint frapper tout autour de lui des coups terribles. 


98 PERICLES 


Il vit périr en quelques jours son fils ainé Xantippe, sa seur bien— 
aimée, plusieurs de ses parents et de ses amis, de ceux-la surtout 
qui avaient été comme ses lieutenants, les compagnons de son ceuvre, 
qui portaient pour lui la parole dans les circonstances ordinaires, 
afin qu'il ne perdit pas son prestige sur le peuple par de trop fré- 
quentes harangues. Enfin, le fléau frappa Paralus, le dernier de ses 
fils légitimes. Jusque-la, tous les malheurs qui l’avaient atteint 
comme homme politique ou comme homme privé n’avaient pu ébran- 
ler son impassible sérénité ni fléchir sa fermeté ordinaire. Mémea 
cette supréme épreuve, il voulut se roidir contre la destinée, et pré- 
sider lui-méme a la célébration des funcrailles. Mais quand, suivant 
le cérémonial accoutumé, le corps de Paralus, entouré des objets 
consacrés, eut élé¢ publiquement exposé, la face découverte, sur le 
seuil de la maison, et que le malheureux pcre, devant tous les assis- 
tants, s’avanca pour déposer une couronne sur le front de cet enfant, 
Yunique espoir des Alcméonides, ce ful en vain qu’il essaya de con- 
server sa force d’Ame ct de dompler les mouvements impétueux de 
son coeur : 4 la vue du cadavre ses sanglots éclatérent et il s’aban- 
donna publiquement 4 tout son desespoir. 

Aussitét, par un revirement soudain de l’opinion populaire, & celte 
émotion de Périclés répondit une explosion de pitié et de sympathie 
générales. Oubliant en un instant tous leurs griefs, les Athéniens sé 
sentirent pris, pour le grand homme malheureux, d'une commiséra- 
tion respectueuse qui se traduisit presque par de l’enthousiasme. 
Dans un mouvement de réaction naturelle, chacun voulut par ua 
acte public témoigner de ses sympathies. Un décret du_ peuple, 
aussildt volé que proposé, autorisa Périclés a légitimer le fils qu'il 
avait cu d‘Aspasie et 4 linscrire, bien qu’enfant d'une étrangére, suf 
la liste des citoyens d’Athénes. Eclatante et un peu illégale répara- 
tion de l’injustice et de lingralitude avec laquelle on n’avait pas 
craint, l’année précédente, de poursuivre l’illustre citoyen! On fit 
plus encore : en présence des malheurs croissants de la patrie, la 
voix publique désignait Périclés comme le seul sauveur possible et 
demandait vivement son relour aux affaires. Mais lui, revenu des 
grandeurs et des mis¢éres qui s’attachent au gouvernement des hom- 
mes, inconsolable de la mort de ses fils, et voyant sa carriére poli- 
lique terminée, restail sourd aux désirs du peuple. Enfermé dans 
sa demeure, il s'abandonnail 4 sa douleur et 2 son deuil. Ses amis, 
moins désintéressés que lui, et en particulier son jeune neveu Alci- 
biade, qui, 4 vingt ans, sentait déja en lui l’étoffe d'un homme d’Etat, 
-le suppliérent, au nom de la république en détresse, de reparailre 
au Pnyx. Pour l’y déterminer, Alcibiade lui exagéra encore la silua- 
tion fachcuse de la cilé, la force et l’acharnement de ses ennemis, 


ET LA KEPUBLIQUE A ATHENES. 42 


son impuissance a se défendre s’il persistait dans sa résolution de ne 
point reprendre le commandement; il ravivait ainsi le noble orgueil 
et le patriotisme de cette grande 4me. Cédant enfin a ces conseils et 
a cespriéres, Périclés revint 4 Passemblée. Lorsqu’il entra pour la 
premiére fois dans Venceinte, le peuple entier l’acclama. Quelques 
jours aprés, il était réélu slratége et reprenail de nouveau les rénes 
du gouvernernent. 

Les successeurs de Périclés, Hagnon et Cléopompos, n‘avaient point 
été heureux dans leurs opérations militaires. Potidée résistait tou- 
jours; et la moitié de l'armée assiégeante avait péri de la peste ou 
dans les combals. Un instant méme, la fiére démocralie, vaincue par 
l'infortune, avait voulu implorer la paix prés des grands seigneurs 
de Sparte. Périclés lui rendit a la fois le courage et la confiance. On 
reprit avec ardeur les opérations militaires ; Potidée succomba enfin. 
Le stratége Phormion, a fa léte de vingt vaisseaux sculement, anéan- 
tit, auprésdu golfe de Corinthe, la flotte péloponésienne dans deux 
rencontres successives qui firent le plus grand honneur a V’habileté des 
soldats d'Alhénes. Périclés put encore jouir du bonheur de voir si 
clairement manifestée la supériorilé de celle marine qu’il avait for- 
mée ef exercée avec tant de soins. Mais son triomphe ne fut pas de 
longue durée : alteint lui aussi de la peste, it sembla d’abord résister 
ala maladie; puis, miné par une fiévre lente qui accabla bientdt son 
corpsel son esprit, il fut obligé d’abandonner la direction des affaires 
et séteignit dans de cruelles angoisses vers Jaulomne de l’année 
429 avant Jésus-Christ. Il conserva jusqu’au bout sa sérénité et sa pré- 
sence d'esprit. Il passa ses derniers moments entouré de ses amis ct 
des principaux magistrats de la république, les entendant, dans son 
sgonie, célébrer ses victoires, son génie et ses vertus. Ils rappelatent, 
eaire autres faits glorieux que Périclés avait, comme slratége, ¢rigé 
neuf trophées en l’honneur d’Athénes, pour autant de batailles ran- 
gées qu il avait gagnées. Soudain il se ranima et leur dil: « Je m’é- 
tonne que vous ayez si présents a l’esprit et que vous vantiez si fort 
des exploits dont la fortune doit partager la gloire, et dans lesquels 
tant d’aulres stratéges m’ont égalé, landis que vous oubliez ce qu’il 
y ade plus grand et de plus glorieux dans ma vie : c’est que je nai 
jamais fait prendre le deuil 4 aucun Athénien. » 

Sublimes paroles, que bien peu de ceux qui ont tenu le pouvoir 
supréme, soil en république, soit en monarchie, ont le droit de ré- 
péter! Ce fut la gloire de Périclés, dans l’époque troublée ow i) vé- 
cul, obligé de lutter contre des passions violentes et des adversaires 
imoplacables, de n’avoir jamais sacrifié aucun citoyen 4 ses inimiliés 
personnelles. Il avait régné librement sur Athénes pendant prés de 
quarante années, et il mourait 4 soixante-cing ans dans toute la plé- 

10 Jouser 1874. 9 


430 PERICLES 


nitude de ses facultés, au moment ou son autorité semblait moins 
conlestée que jamais. Singulier spectacle que celui d'un pouvoir 
exercé si longtemps par un seul homme dans une république étroite 
et jalouse, qui nesupportait aucune supériorité et condamnait suc- 
cessivement tous ses grands hommes a la mort ou 4 l’exil! L’habi- 
leté de Périclés consista justement a {riompher de tous ces obstacles 
dont il n’eut jamais l’air de s’effrayer. On se tromperait singuliére- 
ment, du reste, en pensant qu'il exerca, 4 quelque titre que ce fat,. 
ce que nous appellerions aujourd'hui une dictature. Son autorité, 
essentiellement précaire, ne reposa jamais que sur les lois : on ne 
fitaucune exception en sa faveur; les magistratures qu’il occupa 
presque sans interruption, il les dut toujours a l'élection, et chaque 
fois il voyait librement renouveler des pouvoirs qu'il était sans cesse 
prét a déposer sous le coup d'un vote populaire. Il n’était, en réalité, 
que l’homme le plus influent du parti qui disposait de la majorité 
des votes. Ses fonctions de stratége, auxquelles il fut réélu tant de 
fois, lui donnaient le commandement supréme des troupes et le lais- 
saicnt libre de diriger 4 son gré les opérations militaires; mais, a 
Athénes, elles lui permettaient seulement de convoquer quand il le 
jugeait nécessaire l'assemblée du peuple; el, devant cetteassemblée, 
il redevenait simple citoyen et ne pouvait faire prévaloir son avis 
que par son talent oratoire ou l’influence de ses amis. L’autorité qu'il 
tenait du peuple lui-méme, un souffle pouvait la renverser; un ca- 
price de l’opinion pouvait la faire succomber tout d'un coup dans 
cette guerre de procés, de mises en accusation, d’appels a l’ostra- 
cisme, sans cesse renouvelée par des ambitieux que n arrétaient au- 
cune considération patriotique et aucun respect pour les services 
rendus. On le vit bien le jour ot il fut renversé par une intrigue dans 
laquelle figurait ce qu’il y avait de plus méprisable parmi les @itoyens 
d’Athénes. En outre, chaque année, les comptes qu’il devait rendre 
avant de rentrer en charge donnaient lieu 4 d’orageux débats, dont 
il n’étail jamais certain, malgré son habileté, de sortir vainqueur. 
Thucydide a donc caraclérisé d'une fagon bien profonde cette sorte 
de gouvernement, quand il a dit dans son sobre langage: « Puissant 
par sa dignilé personnelle et par sa sagesse, et reconnu plus que 
personne comme incapable de se laisser corrompre, Périclés conrte- 
nait la multitude par le noble ascendant qu’il prenail sur elle : ce 
n’était pas elle qui le menait, mais lui qui savait la conduire... Le 
gouvernement républicain subsistait de nom; en fait, c’était le pou- 
voir du plus grand citoyen. » 

Mais ce qui distingue Périclés de ses successeurs et ce qui constitue 
vraiment sa supériorité, c’est que pour conserver le pouvoir il ne se 
laissa jamais aller 4 flatter le peuple et 4 subir ses exigences. Elevé 


ET LA REPUBLIQUE A ATHENES. 434 


dans opposition, la lutte contre Voligarchie avait fait sa force et sa 
puissance; c est pour cette lutte que les libéraux l’avaient fait leur 
chef, lu. avaient donné ses charges et ses commandements. Le jour 
ouils earent avec son aide renversé l’aristocratie, ils voulurent le 
pousser plus loin dans les idées démocratiques et le prendre comme 
instrument de leurs convoitises. Mais, démocrate de raison, bien 
plus que d’instinct ou de passion, avant tout patriote, et aussi exempt 
de préjugés que de rancunes, Périclés sut écarter de lui ces hommes 
de bas étage, qui répugnaient 4 ses mceurs, A son caractére, a la na- 
ture de son talent, et dont quelques-uns pourtant avaient servi 4 son 
dlevation ; tant il haissait toute apparence de licence ou de désordre, 
lant il était résolu 4 en poursuivre sans merci les fauteurs. II réussit 
dans cette tache difficile, l’écueil ordinaire des hommes d’Etat mé- 
diccres; il y réussit sans violence, sans illégalité, par le seul respect 
des lois, par le seul prestige de sa personne. Et, aprés un court mo- 
ment d'échec, pendant lequel sa retraite avait été un véritable mal- 
heur public, il était revenu au pouvoir plus grand, plus respecté, 
plus influent, etil aurait infailliblement tirs la république athénienne 
delacrise redoutable qu’elle traversait, s’il n’avait été enlevé dans 
loute la force de l’Age, al’apogée de sa gloire et de son génie. Tel est 
'homme que les temps anciens nous ont transmis comme un modéle 
iimitable, comme |’éternel objet de l’étonnement et de l’admira- 
tion des historiens, et qui a mérité de donner son nom au premier 
grand siécle du monde. Mais, selon la loi ordinaire, une longue épo- 
que de décadence suivit de prés un si brillant éclat: Alhénes au 
‘ommet de sa puissance, n’était pas bien éloignée de sa ruine. 


Gustave BacguENAULT DE POcHESSE. 


LES AFFAIRES DU TONKIN 


ET LE TRAITE FRANCAIS 


Le brillant fait d’armes accompli 4 Ha-Noi, capitale de la vice- 
royauté du Tonkin, par un de nos compatrioles ayant une certaine 
renommée (nous vuulons parler du lieutenant de vaisseau Garnier), 
la siluation exceptionnelle que nous avons pu, un instant, croire 
acquise a notre pavillon dans la partie méridionale de l’empire an- 
namite, et au lieu de cela la mort tragique de M. Garnier, puis unc 
odieuse persécution religieuse, felles sont les raisons qui ont appele 
Pattention publique sur des affaires auxquelles elle reste en général 
complétement indifférente. C’est pour cela que le gouvernement de 
la Cochinchine francaise, presque aussi ignoré, en temps ordinaire, 
que s'il n’existait pas, a été Vobjet .d’altaques plus passionnées que 
raisonnables. Ces attaques ont été dirigées jusque sur le cabinel 
tombé le 46 mai, accusé de s’élre servi du fil télégraphique qui fail 
que Saigon est seulement a huit heures de Paris, pour donner des 
ordres absolument contraires au droit le plus naturel et 4 l’intérél 
francais. 

Nous nous sommes proposé, dans |'étude qui va suivre, de re- 
chercher ce qu'il pent y avoir de fondé dans les plaintes formulées, 
el nous nous sommes demandé s’il est vrai que les affaires de la 
France ont été confiées 4 des mains incapables et dénucées de patrio- 
lisme. 

Ce n’est pas sans peine, nous devons l'avouer, que nous sommes 
arrivé a ce nous croyons ¢ire la vérilé, ct l'étude de la question 
nous a conduil si loin, que nous demandons par avance pardon au 
Iccleur de l’entrainer dans quelques digressions, que nous ferons 
d’ailleurs aussi courtes que possible. L’état politique de I’Indo-Chine 
est fort compliqué, et nous n‘avons pu le comprendre qu’aprés une 
lecture attentive des admirables travaux du capitaine de frégate 


LES AFFAIRES DU TONKIN. 1353 


Doudart de Lagrée et des personnes qui ont secondé dans le voyage 
exploration qui lui a couté la vie. Nous nous sommes également 
aidédes tudes qu’a publiées sur I’ histoire annamite le R. P. Legrand 
de la Liraye. 


Vaprésles savants que nous venons de nommer, on doit entendre 
par Annamites les descendants d'une tribu aulochthone venue des 
regions du nord, prubablement de la Mongolie, 4 une époque extré- 
mement reculée. La suprématie de cette tribu a toujours été recon- 
hue par les peuplades qui se sont formées en Indo-Chine par suite 
de migrations et d’alliances chinoiges, indiennes et malaises. L’An- 
namile pur aun signe distinctif qui frappe dés qu'on débarque dans 
le pays : il a le gros orteil écarté du deuxiéme d'une forte largeur 
de doigt, et ce signe ethnographique est si caractéristique, si lypique 
étsi ancien, que des historiens chinois écrivant vingt siécles avant 
lére chrétienne désignent par Giao-chi (mot qui veut dire doigts 
“perés) le peuple vivant au midi de |’empire du Milieu. 

Ds que les Annamiles eurent pris quelque développement , 
ils attirérent l'attention du gouvernement chinois, qui établit les 
premiéres relations diplomatiques sur un pied de supériorilé rela- 
live, tempérée par des formes polies. L’histoire annamite rapporte, 
en effet, qu’en Van 1409 avant l'ére chrétienne l’empereur d’Annam 
fat inyité a rendre hommage au souverain chinois. « Ce n’est pas un 
ordre que nous vous donnons, disait la lettre impériale, car le sage 
he recherche pas l’esclavage des autres hommes. » Un ambassadeur 
mit néanmoins en route pour répondre a celle invilation, et il 
offrit dela part des Annamites l'oiseau bach-tri, esptce de grande 
cigogne blanche. 

Plus tard, le voisinage des Chinois devint plus génant : 300 ans 
avant l’ére chrélienne, |l’empereur Hoangti soumit momenlanément 
’Annam & sa domination; et, enfin, de l’an 412 de notre ére jus- 
qu'en 968, ce furent des fonctionnaires chinois qui administrérent 
le pays. C'est pendant cette période que la religion et les mceurs 
chinoises pénétrérent l’Annam, et que les Giao-chis adoptérent l’écri- 
ture chinoise, les livres sacrés et la constitulion sociale de leurs 
Puissants yoisins. 

ne longue guerre d’indépendance chassa les Chinois, qui domi- 
nérent encore de 1418 & 1434, mais pour la: dernitre fois. A cette 

époque, Ke-cho, la ville of a été tué M. Garnier, était la capitale des 


{34 LES AFFAIRES DU TONKIN 


Giao-chis. Leur empire était trés-compacte et n’occupait guére plu 
que emplacement actuel du Tonkin. Débarrassés de la dominatio1 
chinoise, trés-nombreux sur leur territoire, les Annamiles voulu 
rent s’étendre dans le sud, et ils se rencontrérent avec une de ce 
peuplades secondaires dont nous parlions tout 4 l'heure, et qui, ayan 
eu pour berceau notre colonie actuelle, s’était développée vers 1 
nord et s’étendait jusqu’au dela de Hué,’par environ 47° 30’ de lati 
tude nord. Le pays qu'elle occupait était désigné sous le nom d 
royaume de Ciampah. Beaucoup plus faibles que les Giao-chis 
n’ayant point ressenti les effets civilisateurs de la domination chi 
noise, les gens du Ciampah ne purent empécher l’extension des Giaa 
chis vers le sud, et dés 1450 la ville de Hué, ainsi que de vastes tex 
ritoires plus méridionaux, furent encore conquis. En 1500, d 
nouveaux empiétements vers le sud étaient réalisés, et l'empir 
annamite parvenait 4 son apogée. 


II 


En 1600 Vhistoire signale Pavénement d’un prince incapable e 
efféminé, et l’absorption du pouvoir par les grands de la cour. G 
fut une période absolument analogue 4 celle des rois fainéants che: 
nous et du taicounat chez les Japonais. La seule différence fut que |i 
pouvoir ne passa pas dans une seule famille, comme au Japon. E1 
effet, au moment ow le vrai souverain fut écarté des affaires, dew 
familles se trouvérent en présence et se jugérent assez équivalente 
en force et en influence pour ne point risquer la lutte et pour croir 
plus prudent de partager |'héritage. L’empire fut divisé en deu 
parties, avec l’empereur légilime relégué dans le domaine idéal 
et deux vice-rois qui élablirent ’hérédité de fonctions dans leur 
familles respectives; ils régnérent l’un sur la partie nord, qt 
fut le Tonkin, avec Ke-cho pour capitale, l’autre sur la. partie sud 
qui fut la Cochinchine, avec Hué pour chef-lieu. 

Nous n’avons pu retrouver la date précise 4 laquelle disparut | 
représentation du pouvoir unique supposé existant et gardé pour | 
forme. Ce qui est certain, c’est qu’on n’en parle plus aujourd’hw 
et qu’il est permis de croire que la famille des anciens souverain 
s'est éleinte. 

Des deux vice-royautés, transformées en peu de temps en pay 
indépendants et hostiles, la plus vitale fut celle de Cochinchine 
Constamment elle gagna vers le sud, refoulant les Giampahs, qu 

finirent par étre chassés du littoral et par gagner vers |’orient le tes 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 135 


ritoire actuel du royaume de Cambodge. Dés 1675 Saigon était con- 
quis par le gouvernement de Hué, ¢t le royaume de Ciampah se 
tronvait anéanti. Dés lors le pays, obéissant aux princes régnant a 
Hoé, se divisa en deux provinces. L’une de ces provinces fut la haute 
Cochinchine, bornée au nord par le Tonkin, et commencant a 
Quang-binh, par 17° 30’ de latitude nord et s’étendant au sud jus- 
qu’au dela de Tourane; l'autre fut la basse Cochinchine, limitée au 
nord par la haute Cochinchine, commengant par 14° de latitude 
nord, comprenant notre colonie actuelle, des bouches du Cam- 
bodge, et s’étendant jusqu’a la pointe de Camao, sur les bords du 
golfe de Siam. 
_ Ce fat ensuite vers le nord que les souverains de Hué voulurent 
sttendre, et ils entamérent avec le Tonkin une guerre qui com- 
menca en 1788 et qui s’acheva, en 1802, par l’incorporation de 
celle province 4 l’'Annam méridional. Cet empire se trouvait donc 
reconstilué comme en 41600, avant la séparalion du royaume en 
deux; seulement Ja capitale, au lieu d’étre Ke-cho, était devenue 
Hué, et le territoire s’était accru de l’ancien royaume de Ciampah, 
devenu la basse Cochinchine. 


il 


le pays était dans cet état quand nous y arrivames en 1859. 
Lempire comptait alors vingt millions d’habitants, dont environ 
‘hui millions dans le Tonkin, et le reste en haute et basse Cochin- 

, chine. L’affaiblissement qui résulta pour l’empcreur Tu-duc de sa 
longue guerre avec nous favorisa le désir d’indépendance qu’entre- 
tenient depuis 4802 une partie des Tonkinois. Des indigénes 
influents s’efforcérent de rendre 4 leur pays non pas la suprématie 
qu'il avait avant les rois fainéants (1600), mais au moins ]’autono- 
mie dont il avait joui du milieu du dix-septiéme siécle 4 1802. Des 
soulévements fréquents eurent lieu pendant les dix derniéres années, 
mais ils furent toujours réprimés, et la situation du Tonkin se com- 
Pliqua de dancers nouveaux. 

Du cdté du nord, le Tonkin confine avec la province chinoise du 
Yunnan, qui depuis plus de vingt ans est dans un état affreux. Vers 
1852, un noyau assez important de Chinois mahométans, formé par 
ds musulmans missionnaires de I'Inde, s’était isulé du reste de la 
Population, adonné au bouddhisme. Les mahométans s’associaient 
titre eux pour tous leurs travaux, et ils exploitaient ensemble une 
Mine d’or située prés de Lin-ngan. Des Chinois bouddhistes vinrent 


156 LES AFFAIRES DU TONKIN 


s’établir prés d’eux pour faire le méme travail; mais les mahomé- 
tans leur refusérent le droit de partager les produits de la mine. I 
sen suivit des disputes, puis des escarmouches, et finalement les 
islamites s'‘organisérent en bandes armées qui infestérent les campa- 
gnes. Les Chinois criérent au manque de prolcclion ets enrégimenté 
rentau nombre de 15,000. [ls marchérent sur la capitale, qui, comme 
la province, porte le nom de Yunnan. Ils demandérent hautemen 
l’appui efficace de leurs mandarins. On fut obligé de leur ferme 
les portes de la ville, et, pour les calmer, les autorilés lancérent une 
proclamation dans laquelle elles disuient que des gens d'une rel} 
gion élrangére, devenus eux-mémes presque des élrangers, s étaient! 
réunis pour piller; que tous les honnétes gens devaient se liguen 
pour s’opposer a leurs déprédations et les livrer 4 l’autorité. Cette 
proclamation fut le signal de représailles contre les musulmans. 
Beaucoup de ceux qui habitaient la campagne furent assassinés. 
qu’ils eussent pris part ou non aux désordres dont on se plai- 
ynait. Lorsque la nouvelle de ces tueries arriva & Taly-foo, ot les 
mahométans étaient en force, ils s’emparérent de la ville et de: 
mandarins, qu’ils décapitérent. Taly-foo devint alors le quartier- 
général des mahomeélans, et de 14 ils entreprirent la conquéte de 
tous les pays d'alentour. Taly-foo était le centre du commerce des 
pierres précieuses. Il y avait 1a des négociants puissamment riches, 
et, en Ics pillant, le gouvernement insurreclionnel se constitua de 
grandes ressources financiéres. En 1856, les chefs mahomélans 
élaient aussi puissants que les représentants du gouvernement de 
Pékin élablis 4 Yunnan, et depuis lors la lutte n’a cessé entre ces 
deux fractions de la population; elle a été si acharnée que la pro- 
vince comptait 15 millions d’habitants avant la rébellion, el n’en a 
plus maintenant que 5 millions. 

Avant toutes ces catastroples, le Yunnan était une province ré 
putée riche. Tout le monde y vivait facilement. Les coolies gagnaient 
jusqu’a 3francs par jour, alors que dans beaucoup d’aulres parties 
du pays leurs gages ne montent qu'a 75 centimes. Cependant, le 
Yunnan est trés-accidenté, et les montagnes, formées de terre 
rouge, sont absolument stériles, parce qu'il n’y pleut presque jamais. 
On peul dire que les trois quarts de la province sont incultes ; mak 
les vallées sont si fertiles que, malgré tout, le pays est riche au 
point de vue agricole. De plus, tontes ces montagnes dépourvues de 
végélation renferment les minerais les plus variés. 

Le climat est sain, l’air trés-vif. Les Européens y vivent & mer- 
veille, quoique la province Soil sous le tropique. Le soleil est chaud 
dans la journée, mais 4 l’ombre Ja température est toujours agréa- 
ble, et dés que la nuit vient, il fait si frais qu’on est obligé de porter 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 437 


desvétements de laine. La pluie ne vient que par averses d’nne 
heure ou deux; elle est alors forte comme en Egypte, mais dés 
qu'elle a cessé le ciel est radieux. 


lV 


le gouvernement de Pékin ne put reprendre sérieusement la 
pensée d'étouffer dans sa province la plus éloignée le pouvoir usur- 
paleur qui y avait pris pied, qu’aprés avoir surmonle les dilficullés 
irés-grandes qui le mirent lui-mémeen péril, par suite de la guerre 
desEuropéens en 1860, et des insurrections connues sous le nom de 
puerres des Taipings et de&S Nien-fci. C'est seulement a partir de 
1867 que le cabinet de Pékin put envoyer de sérieux renforts 4 ceux 
de ses fonctionnaires qui résistaient encore, enfermés dans leurs 
tiles, au gouvernement de Tuly-foo. 

ly avait alors 4 Hankow, sur le Yantse-Kiang, un Frangais 
hommé M. Dupuis, fort bien vu des mandarins. D’un caractére actif 
eentreprenant, M. Dupuis s’était volontairement exilé de France 
parhaine de |’Empire et des républicains radicaux, les seuls qu'il 
ail rouvés pour lui venir en aide dans les projets qu'il avait formés 
pour faire de l’opposition 4 la dynastie de 1852. Venu en Chine avec 
quelques ressources, il avait bien réussi dans le commerce, avait 
parcouru les provinces les plus reculées, s’élait lié avec quantité de 
mandarins, et avait fini par s‘clablir dans une habitation des plus 
confortables & Han-yang, petite ville située au confluent de la 
niviére Han et du Yantse-Kiang, 4 300 lieues de la cdte. La, M. Du- 
puis recevait souvent les plus hautes autorilés de la province du 
Houpé, ef sa demeure élait tovjours ouverte aux voyageurs euro- 
péens, et surtout francais, qui recevaient dans son petit domaine la 
plus gracieuse hospilalité. 

D'Han-yang M. Dupuis envoya d'importantes fournitures d’armes 
perfeclionnées aux troupes impériales qui luttaient dans le Yunnan. 
Salisfaits de ses chassepots et de ses remingtons, les mandarins lui 
demandérent des canons et des mitrailleuses, puis des gens pour en 
enseigner le maniement 4 leurs hommes. M. Dupuis trouva pour 
remplir cette tache d’anciens militaires ou marins restés en Chine a 
a suite des guerres, et qu'il envoya dans le fond du Yun-nan, Fina- 
lement il acquit dans la répression de la rébellion une position fort 
importante. Emporté par sa nature bouillante, il alla lui-méme sur 
éslieux pour guider les généraux chinois dans !’emploi de |’arme- 
meat perfectionné qu'il leur avait procuré. 


138 LES AFFAIRES DU TONKIN 


Pendant ce voyage, M. Dupuis vit dans le Yunnan de grandes bar- 
ques apportant du sel, des bords de la mer, en remontant le Song- 
koi ou Fleuve-Rouge. Il en conclut que ses armes pourraient bier 
suivre le méme chemin, et il fréta 4 Hong-Kong deux vapeurs fran- 
cais, le Louakai et le Hoang-Kiang, qu il chargea d'armes perfection: 
nées et de munitions. Puis il se mit en route pour la baie d’Ha-Noi, 
en emmenant avec lui un tout petit yacht 4 vapeur, propre a la na- 
vigation fluviale. 

Accompagné d’un second, M. Millot, M. Dupuis se présenta devant 
Pentrée du Cuacoum, bras principal de l’estuaire du grand fleuve. 
Ainsi que c’était leur droit, les mandarins tonkinois refusérent & 
M. Dupuis la permission d’entrer; mais ce dernier, devenu un pea 
Chinois, 4 force de fréquenter les Chinois, feignit d’abord dese 
montrer plein de déférence pour les autorilés du pays, puis il dé- 
joua leur surveillance et remonta cranement le Cuacoum, faisant fi 
des forteresses, 4 la grande stupéfaction des indigénes. Aprés un a 
rét forcé 4 Ha-Noi, M. Dupuis continua sa route vers le haut fleuve, 
assez heureux pour traverser sans encombre deux armées de re- 
belles et une armée de réguliers quise disputaient le pays. Dans les 
premiers jours de mars 1873, il s’‘arrétait, non loin de Tali-Fou, au 
point ot le Fleuve-Rouge cesse d’étre navigable. Les autorités chi 
noises recevaient avec plaisir le précieux chargement qui devait les 
mettre 4 méme d’achever la guerre d’extermination entreprise contre 
les mahométans. 

Peu aprés, le Yunnan fut soumis, et M. Dupuis, redescendant i 
Ha-Noi, chercha 4 s’y installer pour continuer ses relations d’af 
faires avec le Yunnan et 4 en crécr de nouvelles avec la basse Cochin 
chinchine. ll espérait étre bien accueilli par les Tonkinois; car, et 
contribuant 4 pacifier le Yunnan, il les avait débarrassés d’un crue 
fléau. Pendant tout le temps, en effet, que dura la lutte entre } 
gouvernement mahométan de Taly-Foo et le gouvernement boud 
dhiste de Yunnan, pendant les alternatives de revers et de succé 
qu éprouva chaque parti, le Tonkin fut choisi comme lieu de refug 
par les vaincus, et se trouva, presque sans interruption, envahi pa 
des bandes baitues et désorganisées qui venaient chez lui se refaire 
piller et marauder. 

M. Dupuis lui-méme ne quitta le Yunnan, pour venir & Ha-Noi 
qu’avec une escorte trés-respectable de Chinois impériaux, de ceu: 
avec lesquels les mahométans avaient été battus; mais il n’avait ce: 
hommes que pour sa sireté personnelle, il les maintenait dans ! 
devoir, et ne demandait aux autorités de Ke-Cho que de le laisser com 
mercer librement. 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 159 


V 


Comme Francais, M. Dupuis n’avait pas le droit de s’installer au 
Tonkin, car 1a cour de Hué n‘a pas encore voulu traiter avec nous; 
ele n'a pas reconnu officiellement la conquéte que nous avons faite 
ea 1867 des trois provinces méridionales de la basse Cochinchine. 
Nousy sommes, et elle ne peut pas nous en chasser; mais elle s’est 
refusée jusqu’a ce jour 4 nous déclarer proprictaires du sol. Cette 
situation n'est pas ignorée de nos nouveaux sujels de la basse Co- 
chinchine, et ils en tirent encore les rares arguments de défiance qui 
leur restent quant 4 la permanence de notre établissement et a la 
possibihité d’un retour des anciens souverains. C’est pour cela que, 
depuis trois ans, le gouverneur de Ia Cochinchine-fait des efforts con- 
adérables pour amener l'empereur Tu-Duc a traiter amicalement avec 
hous, 4 accepter notre voisinage sans arriére-pensée, et 4 permettre 
anos négociants de débarquer librement au moins dans cing ou six 
viles, pour établir des relations commerciales suivies entre notre co- 
lonie et les points les plus importants de l'empire annamite. Ces traités 
houveaux sont demandés avec instance par le commerce de Saigon, 
qui entrevoit trés-clairement que si l’Annam était ouvert, les dé- 
houchés augmenteraient rapidement, et que, comme la Chine, le 
fapon, le Cambodge et I'Egypte, l’Annam s’adresserait directement a 
VEurope pour avoir des vapeurs, des machines, des télégraphes, des 
effets d'équipement, des armes, des munitions, des tissus, de la 
quincaillerie, des articles de marine, des ponts, des arsenaux, tout 
ce qui constitue la civilisation matérielle de l’Occident. 

Aussi, dans le courant de 1873, le contre-amiral Dupré fut-il in- 
Yestide pleins pouvoirs pour trailersau nom du gouvernement de la 
république francaise. Il se hata d’en informer la cour de Hué, qui 
consentit 4 envoyer 4 Saigon des plénipotentiaires. Les négociations 
suivaient leur cours, et étaient méme en bonne voie, lorsqu’éclata 
incident Dupuis. En consentant a trailer avec nous, l’empereur Tu- 

‘ue voulait au moins en retirer quelque profit pour lui, et l’idée lui 
Mint d’accéder 4 quelques-unes des clauses que nous demandions, si 
nous voulions bien le débarrasser des inquiétudes qu’il ressentait 
du edté da Tonkin, et qui lui venaient de deux causes: le désir d’in- 

ndance des mandarins de Ke-Cho, et les incursions et empiéte- 
ments des Chinois par le Yunnan. Le protectorat du Tonkin par la 
France edt du meéme coup fait disparaitre tous ces graves ennuis, 
el cette solution était trés-désirée par beaucoup d’Européens et d’in- 


- 


140 LES AFFAIRES DU TONKIN 


dizénes. C’est vers elle qu’on s’acheminait, au moins par souhaits, 
lorsque M. Dupuis sortit du Yunnan et redescendit le Songkoi jusqu’a 
Ke-Cho. 

Les allures indépendantes du commergant francais, son empire 
sur ses Chinois, le sang-froid avec lequel il s‘occupait de ses affaires, 
en feignant de ne pas se douter qu’il était dans le seul pays de I’ex- 
tréme Orient encore fermé aux Européens, tout cela inquiéta les man- 
darins, qui voulurent l’expulser, mais dont il méprisa les ordres, di- 
sant qu'il n’élait plus Européen, mais agent chinois, et que jamais 
le Tonkin n’avait été fermé aux habitants de l’Empire du Milieu. Ne 
sachant comment s’y prendre pour intimider M. Dupuis, les autorités 
de Ke-Cho écrivirent 4 Hué, en demandant qu’on fit intervenir le 
gouverneur de la Cochinchine, et qu’on le priat de sommer son com- 
patriote de se relirer. 

Cetle demande fut transmise 4 ]’amiral Dupré par les ambassa- 
deurs annamites arrivés depuis peu 4 Saigon. Tout en faisant obser- 
ver qu'un négociant francais, général et négociant chinots, ne dé 
pendait en ricn de son autorilé, le gouverneur consenlit, par cour- 
toisie, 4 écrire une lettre qui resta sans effet. Alors les mandarins 
de Ke-Cho devinrent beaucoup plus pressants : l’empereur Tu-Due 
fit observer qu’aucun traité ne permettait 4 un Européen de séjour- 
ner dans ses Etats, et le gouverneur se décida 4 envoyer 4 Ke-Cho un 
officier frangais chargé de voir M. Dupuis, et d'éludier de prés sa 
conduite et ses plans. 


VI 


M. Garnier revenait 4 ce moment d’un voyage qu’il avait exécuté 
dans l’intérieur de la Chine. Il avait remonté le Yangtse-Kiang (ou 
Fleuve-Bleu), au-dessus.d'{fankow, le dernier port acluellement ou- 
vert aux Européens, et avait étudié le haut fleuve dans le but de re- 
chercher si, par la canalisalion du lit actuel, ou par tout autre pro- 
cédé, on ne parviendrait pas 4 faire transporter les marchandises 
européennes jusque duns le Zse-Ci:uen, la province la plus occiden- 
fale, la plus riche et la plus peuplée de la Chine. Au retour de 
ce voyage, M. Garnier entendit parler d'une micsion scientifique qui 
devait partir pour le Tonkin, et dont faisait partie le lieutenant de 
vaisseau Delaporte, un de ses collaboraleurs a l'exploration du. Mey- 
Kong. Devenu fou des voyages, ef surtout des voyages en extréme 
Orient, qui lui avaient valu une réputation européenne, M. Garnier 
quitta immédiatement la Chine pour accourir 4 Saigon, et il se pré- 


ET LE TRAITE !RANCAIS. 14 


senta juste 4 temps pour étre chargé d’aller voir M. Dupuis, et de 
faire cesser de ce cdté-la tout désagrément au gouvernement anna- 
mite. 

Lenvoyédu gouverneur de la Cochinchine se mit en route versle mi- 
heu d’octobre. La corvellele Decrés remorqua jusqu’’ l’embouchure 
du Songkoi la canonniére de rivicre l’Espingole, avec laquelle M. Gar- 

hier remonfa jusqu’a Ha-Noi suivi d'une escorte de vingt hommes, 
conmandée par le sous-lieutenant — aujourd ‘hui lieulenant — d’in- 
fanterie de marine de Trentinian. Le Decrés resta a l’embouchure du 
fleuve, el un peu plus tard, vers le 5 novembre, il fut rejoint par le 
Scorpion, canonnicre de mer d’un tirant d’eau cependant assez fai- 
ble poor pouvoir passer la barre 4 mer haute. 

Dis son arrivée a [la-Noi, M. Garnier se mit en relations avec 
\. Dupuis, et frouva en lui un homme beaucoup plus préoccupé des 

intéréts de la Cochinchine francaise que des siens propres. Loin de 
penser 4 chasser son compatriote du Tonkin, M. Garnier ne songea 
bient6t plus qu’a le seconder dans ses projets, qui consistaient sim- 
plement 4 essayer d’écarter du pouvoir les mandarins hostiles 4 la 
France, pour les remplacer par des partisans de relations presque 
libres avec notre colonie. 

Dés que M. Garnier entrevil la possibilité d’arriver au résultat que 
poursuivail M. Dupuis, il épousa sa cause avec celle passion extraor- 
dinaire qu'il mettait en toute chose, et qui le dominait complétement 
lorsqu’il s’agissait de servir la France. Les mandarins, qui avaient 
compté sur l’envoyé de l'amiral Dupré pour mettre M. Dupuis a fi 
raison, furent trés-choqués de l'intimité qui s’établit entre les deux 
Francais, et ne se générent pas pour faire des observations & M. Gar- 
nier, qui ne les admettait pas, surtout de la part des mandarins qu’il 
sélait habitué a trailer cavali¢rement et par l'intimidation, comme 

les voyageurs ont toujours été obligés de le faire. Peu a peu les rela- 
lions s'aigrirent, et, parmi les personnages les plus hostiles a nos 
compatriotes, se distingua le grand-maréchal Uguyen-tsi-Phuang, 
Chinois au service du gouvernement de Ke-Cho. 

Témoin des allures suspectes de cet officier étranger, et sachant 
qu'il dloignait de nous beaucoup de mandarins favorables a l’idée du 
protectorat francais, M. Garnier tira du Decrés, et se fit envoyer par le 
Scorpion, un certain nombre de marins, etc’est avec trois canonniérc~ 
et cent cinquante hommes qu’il résolul de contrebalancer l’influence 
du maréchal. Ce dernier habitait avec cing mille ou six mille hommes 
dans la furteresse d’Ha-Noi, grande enceinte construite 4 la Vauban 
parl’un des nombreux Francais qui, depuis plus d’un siccle, se sont 
suceédé, presque sans interruption, au service des empereurs anna- 
miles, |] parut évident 4 M. Garnier que le maréchal faisait tous ses 


‘ 


442 LES AFFAIRES DU TONKIN 


efforts pour provoquer une collision; il présidait ostensiblement a 
des préparalifs d’attaque, de sorte que lofficier frangais crut devoir 
prendre les devants, sans altendre que le maréchal se fut mis mani- 
festement dans son tort. Le 20 novembre, a six heures du matin, les 
trois canonniéres bombardérent la forteresse, et, au bout de quel- 
ques heures, la garnison en était si ébranlée, que l’assaut fut donné 
par les cent cinquante marins ou fantassins de M. Garnier et cent 
cinquante des Chinois de M. Dupuis. Le succés couronna cette ten- 
tative, d'une témérité inouie. Cependant le vice-roi, qui habitait la 
citadelle, parvint 4 s’échapper; mais le maréchal resta, griévement 
blessé', avec quinze cents des siens, au pouvoir de la poignée de 
Francais qui avaient accompli ce fait d’armes extraordinaire. Une 
quantilé prodigieuse d’armes, de vivres et de munitions, des che- 
vaux, des éléphants, furent trouvés dans la citadelle. On en mura 
immeédiatement la plupart des portes, pour rendre le service de 
garde plus facile. Quelques députations de la ville d’Ha-Noi vinrent 
rendre hommage au jeune conquérant, et il y en cul méme qui furent 
assez plates et assez laches pour renier leur drapeau national, et pourse 
faire précéder dans les rues mémes de la ville par le drapeau trico- 
lore. 


VII 


On peut dire que ce fut la grandeur du succés qui causa tout le 
mal; car, en apprenant la fuite du vice-roi, tous les gouvernants de 
Ke-Cho abandonnérent leur poste, et M. Garnier, poussé par les cir- 
constances et par la partie de la population favorable 4 la France, 
dut prendre en main la direction des provinces de Ila-Noi, Hai-Dzuong, 
Nam-Dinh et Ninh-Binh. fl fit appel aux chrétiens, en leur promet- 
tant l’appui futur de la France, et ces derniers lui fournirent des 
volontaires avec lesquels il se mit en devoir de mettre & la téte du 
pays des administrateurs amis des Européens. En quelques points 
on voulut lui résister; mais il employa le systéme audacieux qui lui 
avail si bien réussi & Ha-Noi : il fit attaquer les villes hostiles par de 
minimes détachements encore enlevés & la garnison déja si faible de 
Ha-Noi. M. de Trentinian fut envoyé avec vingt hommes 4 Hai-Duong, 
oti il se fortifia; M. Harmand, médecin de deuxiéme classe de la ma- 
rine, transformé en militaire pour la circonstance, et qui s’acquitta 
fort bien de ses nouvelles fonctions, garda Nam-Duih avec quelques 
marins. 


‘ Le maréchal est mort, peu aprés, des suites de sa blessure. 


=e ee ee | 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 443 


M. Garnier se transporta lui-méme avec une escorte sur tous les 
points ou I’on tenait pour les anciennes autorilés, et partout, non 
sans essuyer quelques coups de fusil, il parvint 4 faire triompher 
Yorganisation qu'il avait imposée. Dans son dernier rapport, daté du 
13 décembre, l’intrépide officier annoncait que la tranquillité n’était 
plus troublée sur aucun point. C’était une révolution accomplie dans 
le pays par MM. Garnier et Dupuis avec cent cinquante Francais et 
cent cinquante Chinois, et l'aide des chréliens indigénes et d’un 
parti de paiens, stimulés et entrainés par ces hommes d'action! 
M. Garnier se crut roi du pays, et alla jusqu’a lancer des proclama- 
lions en Chine. - 

Cependant une réaction ne tarda pas 4 se produire 4 Ha-Noi. Pen- 
dant l'absence de M. Garnier, pendant qu’il faisait la tournée dont 
nous avons parlé plus haut, le parti hostile au protectorat réunit des 
forces et sadjoignit des pirates chinois qui infestaient le pays de- 
puis larébellion du Yun-Nan, et qui ont adopté le drapeau noir. Un 
corps de quatre mille hommes se forma ainsi a Ila-Noi et aux envi- 
rons, et M. Garnier venait de rentrer dans sa citadelle, lorsque ces 
forces nouvelles, ne dépendant ni de l'ancien gouvernement ni du 
nouveau, vinrent l’attaquer. Grace 4 la supériorilé de son armement 
et 4 excellence de ses hommes, il fit essuyer de grandes pertes aux 
rebelles, qui se retirérent. Cela ne suflit pas 4 M. Garnier : par un 
de ces excés d’audace qui lui élaient propres, il voulut encore infli- 
ger 4 ses ennemis défaits une poursuite énergique, et il sortit avec 
N. Balny, enseigne de vaisseau, et vingt matelots, pour activer la re- 
rate. C’est en poursuivant les fuyards qu’il tomba dans une embus- 
cade. Il paraitrait qu’une fosse semblable a celles que l’on creuse 

le pays, pour prendre les tigres, et parfailtement dissimulée par 
les matériaux qui la recouvraient et qui figuraient le sol, se trouva 
sor le passage de la petite troupe. MM. Garnier, Balny, et trois de 
leurs hommes, tombérent dans ce piége. S’en apercevant, les rebelles 
firent en grand nombre un retour offensif. Les quinze hommes qui 
restaient valides ne purent les contenir, et durent baltre en retraite 
pour se jeter dans la ciladelle, non sans avoir des blessés. MM. Gar- 
hier ef Balay furent_tués immédiatement. 


VIII 


_ lamort de M. Garnier causa une sensation profonde et chez les 
indigenes et chez les Francais. Chez les premiers, les administra- 
leurs installés par l’oflicier francais abandonnérent leur poste; chez 


444 LES AFFAIRES DU TONKIN 


les seconds, on perdait la clef de toutes les combinaisons qui avaic 
germé dans le cerveau du chef de |l’expédition, et l'on ne pens 
plus 4 gouverner le pays, mais seulement a se défendre de l’impre 
sion causée par un isolement bien propre a frapper les imaginatior 
Heureusement le Decrés était au bas de la riviére; il envoya par 
Scorpion cent hommes de renfort a la petite garnison de la citadel! 
4 laquelle ce secours permit de respirer plus a l’aise. En méme tem 
des rebelles affiliés a ceux qui avaient allaqué la citadelle d’Ha-Noi 
jelérent sur nos petites garnisons d'[fai-Duong et de Nam-Duih, | 
MM. de Trentinian et Harmant furent assez heureux pour pouvoir 
maintenir. 

Méme dans ces pays, qui n’ont ni chemins de fer ni télégraph 
clectriques, les nouvelles frappantes se transmettent avec une i 
croyable rapidité, et quoiqu’il y ait plus de trois cents lreaes de K 
Cho 4 Saigon, le gouverneur était informé dés le 25 du sort de s 
envoyé au Tonkin. Il dirigea immédiatement sur Ke-Cho une con 
pagnie d’infanterie de marine, et, quelques jours aprés, un nouves 
détachement de deux cent cinquante hommes partait par la Sarth 
Le 24, l’aviso le d’Estrées était lui-méme arrivé de Tourane, de sor 
que nous nous trouvions en force; et il n’était que temps, card 
rebelles se levaient de toutes parts et menacaient de nous coup 
nos communications avec la mer. Déja on avait parlé de barrer 
fleuve pour paralyser nos canonniéres ; sur mer, 4 |'embouchu 
du Song-Koi, les pirates chinois s’élaient réunis en tel nombre, qi 
le d Estrées, qui leur fit la chasse, coula vingt-six jonques, armé 
de deux cent quarante canons. 

Une pareille situation ne pouvait durer, et M. Philastre, inspe 
teur des affaires indigénes en Cochinchine, fut envoyé 4 Ke-Cho av 
un haut fonctionnaire de la cour de Ilué, pour liquider les affaires 
tacher de rétablir l‘ordre an milieu de l’épouvantable confusion dé 
laquelle se trouvait le pays, divisé gu’il était entre les mandar' 
primilifs et entre ceux qu'avait nommés M. Garnier, et parcouru } 
des bandes de rebelles qui avaient profilé du trouble pour se lever 
dévaster le pays. Tel était le résultat élrange auquel était arr 
M. Garnier, alors qu'il élait- venu dans le pays pour en faire pat 
M. Dupuis. S'il avait vécu, s'il n’était pas tombé dans celle triste e 
buscade, peut-étre aurait-il exéculé dans tous ses détails le p. 
aventureux qu'il avait élé amené a se tracer, complétement en 
hors de ses instructions : il est cependant permis d’en douter. 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 145 


IX 


¥. Garnier mort, deux partis'4 prendre se présentaient a nous : ou 
bien poursuivre la politique dont il avait pris l’initiative, ou bien en 


' revenir simplement a l’exécution des instructions qu’il avait recues, 


etdont l'esprit était d’aider la cour de [lué a reprendre sur le Tonkin 
Tascendant auquel elle a droit, et de nous faire récompenser de 
ce service par la conclusion favorable des négociations entamées 
avec Pempereur Tu-Duc. 

La premiére de ces politiques edt été de beaucoup la plus bril- 
lante; elle edt eu des avantages immenses. En temps de prospérité 
il eit évidemment fallu adopter, mais elle edt entrainé Penvoi au 
Tonkin d'un véritable corps d’occupation. Il evt fallu avoir, outre 
des soldats 4 Ke-cho, une division navale dans le golfe ; il edt fallu 
nvilailler constamment toutes ces forces, et il y avait la une source 
de dépenses considérables auxquelles il edt été impossible de faire 
lice avec l’exiguilé des crédits qui soni, depuis Ja gucrre, a la dis- 
position da: ministre de la marine et des colonies. Nous reviendrons 
avec détail sur ce point important de la question. 

Cest doncau second des deux programmes que nous avons tracés 
que sarréta le gouverneur de la Cochinchine. M. Philastre recut 
lordre de faire rentrer a Ha-Noi les délachements extérieurs et de 
pofiter de l’influence que pourraient lui donner les 600 hommes et 
les bdtiments de guerre mis a sa disposition pour trailer de notre 
fracuation le plus dignement possible. Au commencement de février, 
Ms marins quiltérent la ciladelle de Ké-cho, se repliant sur le fort 
de Hai-Phong a l’embouchure du fleuve. M. Dupuis lui-méme installa 
en ce point le centre de son commerce. A Ké-cho, il ne resta que 

-Rheinart, capitaine d’infanterie de marine, qui gatda quelques 
Soldats auprés de lui, et l'un des navires de M. Dupuis qui calait trop 
(eau pour redescendre le fleuve, dont les eaux sont trés-basses dans 
celte saison. 


X 


Maleré notre insuccés et le mouvement de retraite si marqué, 
peutdire méme un peu précipité, du mois de février, les négocia- 
ons se poursuivirent a Saigon entre l’amiral Dupré et Jes deux am- 
bassadeurs de l’empereur Tu-duc. Notre gouverneur n’obtint ce ré- 

10 Jomzr 1874. 10 


146 LUS AFFAIRES DU TONKIN 


sultat qu’a force de persistance, et c’est bien a regret que les plé- 
nipotentiaires annamites apposérent leur signature au bas de l’acte 
préparé par l’amiral Dupré, qui arracha, plutdt qu'il n’obtint, le 
consentement de ses hétes entétés. Les concessions qui nous sont 
faites ont, d’ailleurs, une telle importance qu’on concoit toute la ré- 
pugnance de la cour de Hué a conclure un tel arrangement. 

Voici, en effet, le résumé du traité d’aprés lequel, en échange 
d’immenses avantages, nous n’avons 4 donner qu'une quantilé insi- 
gnifiante de matériel de guerre : 

« 4° Ouverture au commerce de trois ports, dont Ha-Noi, dans la 
province du Tonkin ; 

« 2° Liberté pour les Européens de résider et d’acquérir sur ces 
trois points du territoire tonkinois, sous la protection d'un consul 
francais et d’une garnison de 100 hommes; 

« 3° Libre circulation dans ’intérieur du royaume au moyen de 
passc-ports visés par le consul ; 

« 4° Autorisation de faire transiter les produits de la Chine & tra- 
vers Je Tonkin ; | 

« 5° Libre exercice de la religion catholique dans tout le royaume; 

« 6° Payement & |’Espagne par le gouvernement annamite d'une 
indemnité d’un million de piastres' ; ° 

« 7° Cession par la France au gouvernement annamite de cinq va- 
peurs de la force de 500 chevaux, cent canons et mille fusils a taba- 
tiére ; 

« 8° Interdiction au roi d’Annam, en cas de révolte ou de troubles 
intérieurs, de recourir 4 une autre puissance que la France. » 

La derniére clause n’est pas l'une de celles auxquelles il faille 
faire le moins attention. Les agissements des Prussiens dans tout 
l'extréme Orient indiquent trés-clairement qu’ils y cherchent une 
colonie. Or c’est assez pour nous de les avoir pour voisins, j’allais 
dire sur les bords du Rhin. Nous devons étre heureux qu’on nous 
garde d’eux dans la Cochinchine francaise. 


Xl 


La signature du traité ful annoncée 4 la colonie par une salve de 
vingt et un coups de canon tirée par le vaisseau le Fleurus. Elle eut 


‘ Nous croyons que ce payement a I’Espagne lui est alloué comme dédommage- 
ment des dépenses faites pour les troupes de Manille qui ont participé a la con- 
quéte, en 1859, sous les ordres du colonel Palanca. 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 447 


lieu le 14 mars, au milieu des fétes et du concours de population 
amené dans la capitale de notre établissement par l’Exposition in- 
dustrielle et agricole, ouverte avec solennité le 1% mars, en présence 
des ambassadeurs annamites et du roi du Cambodge. Une circonstance 
douloureuse attrista cependant cet heureux événement. On eut, a 
celle occasion, le pendant de la mort du mandarin Phantangian 
qu’occasionna, en 1867, la conquéte des trois provinces, et le len- 
demain méme du jour de la signature, le premier ambassadeur 
succomba. 

Ces coincidences ne sont pas sans prise surl’esprit des indigénes, 
et le gouvernement local en atténua l’effet par les honneurs dont il 
entoura la mémoire du défunt. Le Journal officiel de la colonie fit 
paraitre une note des plus élogieuses, et dont la derniére disposi- 
lion fit trés-bon effet sur une population qui a le culte des sépul- 
lures poussé jusqu’a la superstition, et pour laquelle ne point étre 
enseveli sur Je sol natal est presque une honte. 

«§. Exc. Le-Tuan, dit le Journal officiel, ministre de la justice, 
premier ambassadeur de S. M. le roi d’Annam, a succombé le 
{imars, a trois heures du matin, a une longue et cruelle maladie. 
Dayait tenu, la veille de sa mort, quoique dans un état de faiblesse 
eitréme, 4 signer le traité de paix et d’alliance entre la France et 
'Annam.” 

«Ce haut fonctionnaire, qu’animaient et soutenaient au milieu de 
ses souffrances son dévouement pour son roi et son amour pour sa 
Pirie, avait su, par la douceur et la sureté de son caractére, ses 
haufes qualités morales, son intelligence remarquable et ses sympa- 
thies pour la France, s’attirer ]’estime et l'amitié de M. le contre- 

aniral Dupré, gouverneur et commandant en chef. [1 emporte dans 
htombe les regrets de tous ceux qui l’ont connu. 

«Le-Tuan était un des hommes les plus instruits de l’Annam; il 
avait compris tous les avantages que sa patrie pouvait retirer d’une 
Clreite alliance avec la France. 

«Dés son arrivée dans la colonie et tout en s’occupant de l’exa- 
men du projet de traité, il étudiait avec ardeur l’organisation finan- 
ciére ef adrainistrative francaise. 

_ «Les restes mortels de Le-Tuan seront ultérieurement transportés 
a Hug parun batiment del’Etat. » 


XII 


Awsitst aprés avoir conclu avec les plénipotentiaires annamites 
¢ lrité avantageux aujourd'hui connu, l’amiral Dupré se mit en 


448 LES AFFAIRES DU TONKIN 


route pour la France ou il était autorisé & se rendre pour rétablir sa 
santé fatiguée par un Jong séjour dans la colonie. L’amiral Krantz 
prit en main le gouvernement du pays et fut chargé d’élaborer les 
r¢glements secondaires qui devaient présider 4 I’établissement des 
relations ultérieures que promet le traité. 

On se demanda, dans certains cercles, quel serait l’accueil fait 4 
Yamiral Dupré par le gouvernement de la métropole. Le ministére de 
Brogtie verrait-il dans son agent en Cochinchine l’heureux signataire 
d’un traité avantageux, ou bien le gouverneur ayant choisi pour aller 
4 Ke-cho un homme trop entreprenant, dont la bravoure et le patrio- 
tisme, faute d’étre tempérés par la prudence, avaient finalement 
aboutia une catastrophe? Nous ne saurions dire au juste quelle opi- 
nion définilive exprima le conseil ; mais toujours est-il que l’amiral 
fut bien accueilli par le chef de l’Etat. Nous trouvons en effet dans 
Jes journaux anglais, quiont suivi l’afiaire de trés-prés, force notes 
du genre de la suivante : 


a The President of the Republic has just received Rear-Admirat 
Dupré, Governor of Cochin China, who was presented by the Minister 
of Marine. The President conversed with him for some time, and con- 
gratulated him on the favourable conditions which he had obtained in 
the new treaty between France and the Emperor Tu Duc. » — 


Il était difficile, en effet, de sintéresser quelque peu aux affaires 
de Ja France et de connailre, méme superficiellement, la question de 
l’extréme Orient sans élre vivement trappé des avantages inespérés 
du traité Dupré. . 

Cependant des rumeurs ne tardérent pas a se faire jour. On apprit 
que les lettrés du Tonkin s’étaient mis en campagne et qu’ils ameu- 
taient les populations contre les chrétiens, les accusant d’avoir trahi 
lenr pays en se faisant les auxiliaires des Francais dans leur lutte 
contre les autorités réguliéres et nationales. Plusieurs journaux fran- 
cais se crurent autorisés, nous ne savons pourquoi, a juger les évé- 
nements de Paris et a faire croire au public qu’on pouvait tenir le 
Tonkin avec 500 hommes. C'est ainsi que nous trouvons, entre au-. 
tres exemples, dans la chronique coloniale de la Revue de France', 
la trace des altaques dirigées contre le gouvernement local et l’affir- 
mation de la trés-grande facililé qu'il y avait 4 poursuivre les plans 
de M. Garnier. L’article que nous avons sous les yeux se termine par 
les lignes suivantes : 

« Comme le fait remarquer un journal peu suspect, le Temps, des 
événements semblables ne sont pas de nature 4 nous conserver Jes 


{ Voir le numéro du 31 mars 4874. 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 149 


sympathies des populations de pays qui, comme le Tonkin, doivent 
compléler un jour ou l’autre notre colonie de Cochinchine. 
«M.Pamiral Dupré revient en France, en congé d'aprés les uns, 
rappelé et en disgrace d’aprés les autres ; M. le contre-amiral Kraniz 
a pris le gouvernement par intérim de la Cochinchine francaise. » 
Depuis lors, la rage des lettrés n’a fait que s’accroiltre. Du Tonkin 
septentrional, la persécution s'est élendue a la partie méridionale Je 
Ja vice-royauté. Il paraitrait, d’ailleurs, qu’on a eu a enregistrer pen- 
dant cette réaction des actes d’intolérance barbares et cruels. Ccr- 
lains récits établissent « qu’en beaucoup d’endroits on avait placé 
des croix le long des routes et que l'on massacrait impitoyableme::t 
les chrétiens qui n’osaient, en Jes franchissant, faire un acte que leur 
conscience aurait désavoué. Dans le sac de plusieurs villages, on ne 
fil quartier 4 personne ; les femmes et les enfants mémes ne furent 


pas épargnés*. » 


XII 


Toot en regrettant profondément les excés odieux qui ont pu étre 
commis, tout en les déplorant autant que qui que ce soit, nous ne 
salnons comprendre qu’on en rendit nos agents responsables. Non- 
seulement on a accusé le gouvernement local, mais aussi le gouver- 
nement de la métropole, comme si ce n’eut pas été la plus grossiére 
des faules que de vouloir conduire de Paris des négocialions aussi 
délicales et dans lesquelles nous ne pouvions nullement, et pour 
mille raisons, imposer notre volonté. C’est jusqu’uu vice-président 
du conseil des ministres tombé le 16 mai que certaines natures exal- 
lées ont fait remonter la responsabilité d’actes iniques commis a 
quatre mille lieues de chez nous par des lettrés tonkinots. Grand a 
élé noire étonnement en voyant ces récriminations se produire, non 
point dans un seul, mais dans plusieurs journaux. En exhalant leur 
indignation contre le pouvoir déchu qui mentait, disent-ils, a toutes 
Ses promesses, ils ont été jusqu’a faire entrer en ligne de compte les 
affaires de Cochinchine et a s exclamer : « Est-ce la peine de se dire 
catholique pour laisser massacrer les catholiques du Tonkin et faire 
a bord de l’Orénoque ce que M. Thiers n’avait pas osé? » 

De pareils jugements ne peuvent s’excuser que par une ignorance 
absolue et bien regretlable de la situation francaise dans l’extréme 
Orient, et nous demandons 4 notre tour a poser certaines questions. 
Ett-il vrai, d’abord, que V’armée francaise n’est pas trop nombreuse 


' Les Missions catholiques, numéro du 1" mai 1874, p. 240. 


150 LES AFFAIRES DU TONKIN 


pour défendre notre frontiére ? Sommes-nous un peuple qui dic 
hautement ses volontés 4 l’étranger? ou bien venons-nous de perd. 
deux provinces et aurions-nous de grandes chances pour en perd. 
de nouvelles si, par malheur, la guerre venait & éclater du jour a 
lendemain? Notre armée est-elle réorganisée? nos forteresses son 
elles élevées ? pouvons-nous, comme la Prusse, mobiliser en que 
ques jours onze cent mille hommes non révolutionnaires, bien a 
més, bien équipés, bien commandés et accompagnés d'une artill 
rie puissante? Le patriotisme est-il trés-vivant chez nous ou bie 
organisation du pays est-elle absolument entravée par la lutte de 
partis? Faut-il garder nos soldats en France ou bien les envoye 
faire de nouvelles conquétes en Cochinchine ? Nous ne pensons pa 
qu'il existe, en dehors des maisons d’aliénés, de personnes asse 
folles pour patronner ce dernier projet, et, si elles existaient, nou 
les prierions de créer des impéts nouveaux pour armer des trans 
ports et pour augmenter les cadres de l'infanterie de marine. At 
besoin, nous les prierions de daigner jeter les yeux sur le compt 
rendu de la séance de l’Assemblée nationale du 20 mars 1874. Elle 
y verraient, 4 moins de fermer exprés les yeux, que la marine dé 
périt faute des crédits nécessaires & son entretien, et que, malgr 
cela, la Chambre n’a pu trouver un sou pour remédier 4 des mau: 
qu’il lui a été impossible de nier. 


XIV 


C’est donc avec la force dont nous disposons en’Cochinchine qu’ 
faut mener les affaires, et il faut les mener assez prudemment pot 
étre sdr de ne pas engager la métropole pour un seul soldat de plu: 
Elle a fait tout ce qu’elle pouvail : il ne faut lui demander rien ¢ 
plus, sous peine de manquer de patriotisme et de bons sens. Parta) 
de cette base, et nous pensons qu’on la trouvera juste, nous allo 
nous transporter en Cochinchine et voir si notre colonie est en ét 
d’opérer par elle-méme Ja conquéte du Tonkin. 

Nous sommes a Saigon depuis 1859, et ce n’est qu’en 1867 m 
fut achevée la conquéte des six provinces que nous occupons a 
jourd hu}. Depuis 1867 plusieurs rébellions nous ont tenus en évei 
les indigénes passés sous notre domination n’ont pu se donne 
franchement 4 nous que depuis fort peu de temps, si tant est que ¢ 
résultat soit acquis. Les idées d’abandon patronnées, on ne sait pou 
quoi,.par des personnages influents du second Empire, avaient je 
du trouble dans l’esprit des indigénes ; ils craignaient de se compri 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 454 


mettre vis-a-vis de nous el d’étre ensuite l’objet de représailles de la 
part de la cour de Hué, si nous venions a nous retirer. Presque sans 
cesse des agitateurs politiques, venus des provinces restées indé- 
peadantes, ont parcouru en secret nos propres villages, et le gouver- 
nement a di remettre 4 plus tard l’exécution d’un projet tendant a 
créer des corps indigénes pour ne garder, en fait de soldats blancs, 
que la garde du gouverneur. )’autre part, aprés la guerre de 1870, 
le corps d’occupation a été réduit en prenant le principe directeur 
suivant : diminuer les effectifs autant qu’on le pourra; ne garder, en 
fot de troupes blanches, que ce qui sera strictement nécessaire pour 
sauvegarder la situation actuelle. L’exécution de ce programme réduit 
aéiéconfiée 4 des mililaires, et, 4 moins d’étre plus militaire que 
les militaires, comme il y en a qui sont plus royalistes que le roi, il 
fautadmettre cette conclusion : Les troupes francaises présentement 
@ Cochinchine suffisent strictement au maintien de l'ordre intérieur ; 
elles sont insuffisantes pour une action extérieure quelconque, si mi- 
nime quelle soit. 


XV 


' Mais alors, dira-t-on, pourquoi s’étre lancé dans des affaires qu’on 
ne pouvait mener a bien? Mieux valait rester tranquillement chez 
si. Il y a certainement de la raison dans cette maniére de voir, 
mais elle n’est pas encore exacte parce qu’on n’est pas allé au Ton- 
kin; on a été amené a y aller. Maintenant que nous connaissons le 
dail des faits, suivons-en l’enchainement, et peut-¢tre la clarté se 
ferat-elle dans plus d’un esprit. En tout cas, ce n’est pas le duc 
de Broglie que nous trouverons compromis. 

Depuis 1867, le gouvernement de Iué s’obstine a refuser de re- 
connaitre que nous sommes légalement propriétaires de la basse 
Cochinchine. C’est son droit. Cet état de choses entretient lagita- 
tion dans les esprits et empéche nos sujets annamites de devenir 
franchement Francais. I] nous oblige 4 entretenir huit mille hommes 
en Cochinchine, alors qu’il nous les faudrait en France. L’amiral 
Dupré comprend tout l’intérét que nous avons & amener la cour de 
Hué A une réconciliation. Il entame des négociations. C’est son de- 
voir. Il n’est, jusqu’é présent, point question du Tonkin. 

Des plénipotentiaires annamites arrivent a Saigon. Les pourparlers 
commericent. Pendant ces pourparlers, lesambassadeursannamites en 
Wrivent a dire : « Nousvoyons fort bien que le traité est avantageux pour 
Yous, mais nous voudrions bien qu’il le fut aussi quelque peu pour 


152 LES AFFAIRES DU TONKIN 


nous. Vous parlez de vous lier avec nous d'une amilié sincére. Eh! 
bien, il y a en ce moment un excellent moyen de traduire en actes 
vos protestations de dévouement. Le vice-roi du Tonkin nous écrit 
qu'il y a chez lui un Francais qui fait toutes ses volontés et qui ne 
veut pas partir quoique nous le menacions constamment et que 
nous lui fassions observer que les lois de |’empire ne permettent pas 
aux Européens de s’établir sur le sol annamite. Ce Frangais veut se 
faire passer pour Chinois, mais c’est absolument faux. Les manda- 
rins du Yannan nous écrivent qu'il est non-senlement Francais, mais 
encore Parisien et qu’il s’appelle Dupuis. Jl a avec lui des gens trés- 
délerminés, et si cela continue c’est lui qui commandera 4 Ha-Noi. 
Que faut-il faire? Si nous ne le protégeons pas et qu’il ‘soil tué, les 
Francais vont venir nous bombarder; si nous le protégeons, nos 
sujets crient 4 la trahison et nous demandent de montrer les lois 
nouvelles ouvrant Je pays aux Européens. 

« Les réclamations du vice-roi, ajoutent les ambassadeurs, doi- 
vent vous sembler on ne peut plus jusles, et vous ne refuserez pas de 
nous aider a faire disparaitre de notre province seplentrionale un 
sujet de troubles intérieurs. En le faisant vous nous obligerez dou- 
blement, et nous serons, si vous réussissez, trés-dispo-és 4 vous 
accorder 4 notre tour certaines des concessions que vous nous de- 
mandez et qui, nous ne vous le cachons pas, nous causent beaucoup 
de peine. Néanmoins nous vous céderons si vous nous servez au 
Tonkin. Vous n’ignorez pas, en effet, que le vice-roi de celte pro- 
vince a les tendances les plus accentuées a l’indépendance : s’il vous 
voit seconder ouvertement notre politique il sera certainement, & 
Yavenir, beaucoup plus soumis qu'il ne l’est depuis deux ans. Si 
vous nous débarrassez par votre influence des soucis constants qui 
nous viennent d’Ha-Noi, nous signons le traité des deux mains. » 


XVI 


L’occasion n’étail-elle pas belle et fallait-il la laisser passer? Qui 
n’eut crié a la sottise si l'amiral Dupré n’avait essayé de rendre a la 
cour de [lué le service qu'elle demandait et qui n’edt cu raison de le 
faire? Aussi aucune objection ne s’éleva-t-elle, bien au contraire, 
lorsque M. Garnier parltit pour le Tonkin. Il n’y allait pas en mili- 
tare, il y allait en envoyé politique et avec une simple escorte, sans 
laquelle un homme de distinction ne saurait voyager en Orient. Que 
ses instructions verbales et confidentielles lui prescrivissent d’agis 
autant qu'il le pourrait pour amener les gouvernants du Tonkin 2 


- ee pe ee 


: 


—weewgeee ss soe 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 155 


reconnailre la suprématie d’Annam, nous en sommes parfailement 
convaincu ;; mais qu'il ne les ait pas outrepassées, c’est une {out 
antre question. Il était envoyé pour faire partir M. Dupuis : tel était 
Vobjet principal de sa mission, et, au lieu de l’exécuter, il fit alliance 
avec son compatriote ct l’entraina dans une lutte 4 main armée con- 
treun pouvoir régulier. Venu en ani, il devenail conquérant une 
fasen deduns des défenses du Tonkin, et par un vérilable tour de 
force il s‘emparait de trois provinces , du moins pour un instant. 
(était bien ce méme homme qui, n’ayant pas vingt ans, et pendant 
sapremére campagne, se jetait 4 la mer, de nuit, et parvenail a 
accomplir ce que les hommes les plus forts réussissent rarement : 
le sauvetage d’un homme au milieu des lames du large. (était bien 
ce méme homme qui, pendant son exploration du Meykong, se trouve 
un jour en face d’un rapide si dangereux que les indigénes qui con- 
duisent sa pirogue et qui élaient de ces demi-suuvages doués sur 
l'eau d’une hardiesse et d'une habileté si merveilleuses, refusent 
davancer. Mais il y a une sonde & prendre au milieu méme du ra- 
pide pour savoir si en faisant sauter telle roche les navires de la 
Cochinchine pourront remonter le fleuve. En voyant son patron 
faillir, et manceuvrer pour prendre une autre passe, M. Garnier 
saufe sur lui, arme son revolver, le lui applique sur la tempe et lui 
donne & choisir entre la passe et la mort. La pirogue revient sur 
Ses pas et est entrainée en tourbillonnant au milieu des rochers 
sur lesquels elle manque vingt fuis de se briser. Les sondes sont 
prises et la carte du fleuve sera complete. C’est tout ce que voulait 
M. Garnier. 

Cest au début de ce voyage de deux ans, si fécond en résultats, et qui 
larendu célébre, que M. Garnier risquait ainsi sa vie. Pendant tout le 
parcours de cet immense itinéraire, qui l’a fait passer au milieu de 
provinces en rébellion et déchirées par la guerre civile, notre intré- 
pide compatriote a vu bien d’aulres fois ]a mort de trés- prés, et, s'il 
y aéchappé, ce n’est qu’a force d’audace ajoutée a l'audace. Dans 
loutes les provinces occidentales de la Chine il se heurta a la mau- 
vaise volonié de mandarins qui croyaient que leur éloignement de 
la cote les préserverait 4 jamais de la vue des hommes & face pale et 
qui n’eussent pas demandé mieux que de voir faire un mauvais parti 
dla petite troupe des voyageurs francais. C’est pendant les circon- 
stances périlleuses qui naquirent conslamment sous ses pas, que 
M. Garnier prit ces habitudes d’intimidation qu'il voulut appliquer 
w Tonkin. C’est en venant avec impétuosilé, la menace 4 la bouche 
et quelquefois la main levée, sommer les mandarins chinois de lui 
rendre justice qu’il parvint plus d’une fois 4 se sauver et @ sauver 
Ses compagnons de route. 


134 LES AFFAIRES DU TONKIN 


Ces procédés, qui lui avaient miraculeusement réussi en Chine, 
il voulut les appliquer au Tonkin. Mais ce qui peut ¢tre bon, faute 
de mieux, lorsqu’on ne fait que passer rapidement dans un pays, ne 
lest plus du tout lorsqu’il s’agit d’une action suivie, et nul ne nous 
contredira si nous affirmons que c’est la passion et non la raison qui 
guida les relations de M. Garnier avec le gouvernement de Ké-cho. 
Ses compagnons d'armes le sentaient, et, tout en exécutant les or- 
dres de leur chef avec la plus grande fermeté, ils se demandaient ot 
ils allaient en définitive. Le bon sens, que perd souvent l’homme 
exalté par la grandeur de ses propres actions, disail aux plus petits 
qu'une affreuse catastrophe pourrait bien étre le couronnement de 
cette lutte insensée : il est de ces positions d’équilibre que l’acrobate 
peut garder pendant quelques secondes, mais dans lesquelles on ne 
peut lui demander de vivre et de sommeiller. 


XVII 


Ou nous ne pouvons comprendre non plus M. Garnier, c’est dans 
lappel qu'il fit aux catholiques {onkinois pour renverser les auto- 
rités des trois provinces qu'il a dominées un instant. Il avait voyagé 
en Chine, non-seulement il n’était pas hostile aux missionnaires, 
mais encore il leur était, croyons-nous pouvoir l’affirmer, extré- 
mement admirateur de leurs héroiques travaux. Armer les chreé- 
liens, c’élait le supréme de l’imprudence. Il n’est pas besoin, en 
effet, d’avoir résidé longtemps dans l’extréme Orient pour savoir 
combien il importe 4 |’extension du christianisme de dégager abso- 
lument la question politique de la question religieuse. Dans toute 
la Chine, les lettrés ameutent les populations les plus inoffensives 
contre les chrétiens, en représentant les indigénes convertis comme 
des hommes vendus aux missionnaires, lesquels, ajoulent-ils, ne 
sont que des espions payés par l'Europe pour préparer la conquéte 
du pays. C’est en croyant sincérement faire acte de patriolisme qui 
les Chinois ignorants vont quelquefois piller ou brdler les demeure 
des chrétiens et des missionnaires. 

On sait qu’au Japon la lutte contre les missions est encore sou 
tenue au nom du méme principe, et cela n'est pas nouveau, car 
si, au dix-septiéme siécle, les missionnaires furent chassés du pays 
on le doit en grande partie 4 l’outrecuidance d’un capitaine espa 
gnol qui, mandé par l’empereur du Japon, pour lui expliquer com 
ment les Espagnols s’y prenaient pour faire tant de conquétes dan 
le Nouveau-Monde, répondit naivement : « Quoi de plus-simple? No 


ET LE TRAITE FRANCAIS. 155 


rois envoient les missionnaires précher I’Evangile, puis, lorsqu’il 
yabeaucoup de chrétiens, nos soldats arrivent. Alors les chrétiens 
se révoltent, puis ils se débarrassent des souverains indigénes, et le 
pays se soumet aux rois castillans. » 

Nous ne pensons pas que ce soit avec réflexion que M. Garnier ait 
donné dans une politique que les rois d’Espagne ont peut-étre prati- 
quée, mais qui, en tout cas, ne leur a guére réussi et dont la dupli- 
cilé, pour qui se donne le temps de raisonner, est absolument con- 
damnée par le sens moral le moins délicat. Le désir constant de 
M. Garnier, pendant les derniéres années de sa trop courte exis- 
tence, a été le développement de Il’influence francaise dans 1’ex- 
tréme Orient. Impatient d’atteindre pleimement son but, il a cru 
pouvoir précipiter les événements par la force de sa volonté et la 
hardiesse de son plan. Telles étaient, en effet, sa valeur person- 
nelle et la renommée qu’il s’était acquise, que les mandarins mi- 
rent sa (éfe 8 prix, et que c’est sans doute grace 4 l’énorme somme 
d'argent qu'ils promirent 4 qui l’anéantirait que s’organisa si éner- 
giquement l’attaque du 20 novembre. Dés que, tombé dans un vul- 
gaire piége, ’héroique jeune homme eut été percé de coups de 
lance, I'euvre de la troupe ennemie sembla accomplie; elle laissa 
tranquilles les autres Francais, et l’on edt dit que ces bandits 
ayaient conscience du changement que leur triste exploit allait 
apporter dans la politique francaise. Leur victime a succombé peu 
de temps aprés que s’éteignait, en Afrique, le docteur Livingstone, 
avec lequel M. Garnier avait partagé, en aout 1874, la grande mé- 
daille d’honneur décernée, a Anvers, par le Congrés international 
de géographie. Notre compatriote est inférieur 4 Villustre docteur 
comme étendue de carriére et comme somme de résultats acquis, 
mais peut-étre lui a-t-il été supérieur au point de vue de l’ardeur du 
Palrotisme et de l’exaltation du courage. 


XVIII 


les plaintes qui ont été articulées contre le gouvernement, et 
dont nous nous sommes fait plus haut Pécho bien modéré, ont eu 
Pour point de départ l’abandon, par M. Philastre, de la politique 
Suivie par M. Garnier. M. Garnier, a-t-on dit, a fait la conquéte de 
trois provinces avec 150 hommes. M. Philastre en avait 500: il pou- 
Vat bien prendre tout le pays, et il le devait. On n’a pas compris, 
qu’en prenant la succession politique de M. Garnier, le nouvel en- 
Yoyé ait pris en méme temps la succession des instructions réelles 


456 LES AFFAIRES DU TONKIN ET LE TRAITE FRANCAIS. 


de son prédécesseur, et l’on a parlé d’interpeller 4 ce sujet un gou- 
vernement assez bon pour nous préserver des radicaux. On a pré- 
tendu que c’était manquer 4 la justice et 4 humanité que de ne 
pas remplir, envers les chrétiens, les engagements imprudemment 
pris par M. Garnicr. Or nous ne savons si nous déraisonnons, 
mais nous trouvons que le gouvernement ne peut étre rendu res- 
ponsable que de ce qu'il a ordonné. Tout ce que M. Garnier a fait, 
en se conformant aux instructions de l’amiral Dupré, est impu- 
table au gouvernement qui, en méme temps, ne peut et ne doit que 
désavouer ce quia été fait en dehors de ses ordres. 

Le ministére francais n’a pas Je moindre titre pour commander 
au Tonkin, et nous n’y aurons aucun droit tant qu'un traité, li- 
brement consenti, n’aura pas été ratifié par le gouvernement anna- 
mite et par le gouvernement frangais. Ce traité a été signé par les 
plénipotentiaires, et l'on attend, pour le soumetire 4 l'approbation 
des pouvoirs publics, que la parlie commerciale en soit terminée. 
Si cette derniére phase des négociations réussit aussi bien que la 
.premiére, regardons-nous comme fort heureux et bornons-nous a de- 
mander la stricte exéculion des conventions nouvelles. Ce sera fort 
difficile, tant elles sont avantageuses, mais nous y arriverons 
peut-éire a force de tact et de sagesse, tandis que nous ne réus- 
sirions, en employant la force, qu’a des succés douteux et seulement 
passagers. 

Avant tout, ne parlons pas de la France comme du temps ok 
nous croyions qu'il lui suffisait de dire un mot pour étre obéie et 
ou nous crions 2 Berlin! pour voir les Prussiens au Mans. Réor- 
ganisons-nous; gardons, avec un soin jaloux, le peu de colonies 
que nous avons, mais nallons pas y chercher le point de départ 
d’entreprises périlleuses. Lorsque nous serons stirs de nos nou- 
velles frontiéres, nous pourrons peul-étre aviser, surtout si le 
nouveau traité est mal exécuté : jusque-la, ef pour causes, Len 
AU GUET. 


P. pe VILLENEUVE. 


LA FRACTION DU CENTRE 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES 


Un des publicistes les plus distingués de ]’Allemagne, qui est malheu- 
reusement un des plus hostiles au catholicisme, le docteur Rudolf Gneist, 
lait, 'an dernier, le « Recteur magnifique » de l’université de Berlin. 
Pour le soixante-quatriéme anniversaire de la fondation de ce grand foyer 
de sciences, il prononga un remarquable discours, qu'il vient de publier en 
brochure, sous le titre : le Caractére propre de I Etat prussien'. Ce « carac- 
lére propre », nous devons le dire, a été assez fidélement retracé par l'écri- 
Vain, qui n'a pas réussi A le rendre plus attrayant ni plus aimable qu'il 
nest, de l’'aveu de tous, et, en réalité, M. Gneist prétend que la Prusse a 
de bonne heure « personnifié l'idée nationale allemande », en quoi il se 
lrompe, car cette revendication du patriotisme allemand pour la Prusse 
est une théorie depuis longtemps mise a néant par les historiens sérieux 
él impartiaux de Allemagne. Par contre, M. Gneist a complétement rai- 
son quand il affirme que la Prusse, depuis le Grand-Electeur, « a pris en 
mainla défense des intéréts protestants dans l'intérieur de l'Empire et 
Mit-i-vis des puissances étrangéres. » Il nous montre la dynastie des Haps- 
hourg restant « la protectrice de l'ancienne Eglise, » tandis que la jeune 
puissance, élevée sur les ruines laissées par la guerre de Trente ans, s'oc- 
cupe, s'il faut l’en croire, « de hausser le niveau moral et intellectuel de 
la nation tout entiére. » Il est permis de prouver que les moyens em- 
ployés a cette fin sont, pour le moins, singuliers. Ce méme « Grand-Elec- 
leurs» nommé plus haut a laissé un testament fort curieux, cité par 
Ranke, dans son Histoire de Prusse, et daté de 1667. Il y passe en revue 
les provinces des Etats agrandis, qu’il va léguer a ses fils, et se félicite de 
ce que deux d’entre elles, au moins, la Poméranie et la marche de Brande- 

tr, «sont 4 peu prés affranchies de l’abomination et de la superstition 


' Die Eigenart des preussischen Staates. 


458 LA FRACTION DU CENTRE 


papiste. » Plus loin, il conseille a ses fils de respecter, dans les au 
provinces, puisqu’on ne peut mieux faire, les libertés traditionnelles 
catholiques. ll y met pourtant une condition : le clergé catholique | 
reconnaitre le souverain « comme évéque supréme » (supremum e 
copum); ets’il refuse, le prince « doit frapper d’amendes répétées les pré 
et les prélats rebelles, au besoin les déposer et les remplacer par d’au 
plus dociles. » Ce ne sont donc point des prétentions nouvelles qu’é 
aujourd'hui le gouvernement prussien. Les traditions du « Grand-E 
teur » ont été reprises avec éclat par un de ses descendants. La situation 1 
gieuse est laméme, a deux siécles de distance, avec cette différence pi 
tant que le petit Etat sur lequel régnait le vainqueur de Fehrbellin est 
venu, aprés des succés inouis autant qu’inespérés, une puissance de } 
mier ordre faisant la loi 4 ! Europe au moins pour le moment et quelq 
années 4 venir. La Prusse reprend aujourd hui ce quelle a toujours 
gardé comme sa mission : propager le protestantisme, lui assurer la préy 
dérance en Allemagne. Elle y travaille avec toutes les immenges ressour 
matérielles et morales que lui ont procurées ses récents triomphe: 
nous allons probablement assister a la lutte formidable et décisive qui, 
lon une prophétie ancienne et rappelée par le regretté cardinal Wisen 
doit se livrer entre l'Eglise catholique et I'hérésie sur Jes plaines aride 
sablonneuses du Brandebourg. 

Dieu a suscité, pour soutenir cette lutte du cété de I’Eglise, toute 
légion d’hommes vaillants et pieux, au coeur éprouvé, fermes dans Is 
et préts 4 tous les sacrifices. Il a donné a |’Allemagne, et, en particul 
aux provinces catholiques de la Prusse, des évéques et des prétres fid 
que n'ont point séduits les promesses ni les ‘offres brillantes, que n 
point effrayés les persécutions ni lés menaces ; car beaucoup d’entre 
ont déjd montré qu’ils sayent braver ]’amende et la prison plutét que dey 
tiser avec leur conscience et de donner 4 César ce qui appartient 4 Dieu. D 
les assemblées législatives de la Prusse et de l’Allemagne, il s’est tro 
un groupe d’hommes dévoués qui, voyant la liberté et les droits de l'Eg 
menacés, se sont ligués pour les défendre, et ont consacré A cette n¢ 
tache tout ce qu’ils avaient requ de force et de talent. Ce groupe a] 
d’abord dans les assemblées de Berlin le nom de parti constitutionnel, f 
tard celui de centre, sous lequel il est connu aujourd'hui. Nous nous p 
posons de raconter briévement l’origine et la formation de cette fract 
parlementaire, ensuite d’esquisser les figures leg» plus intéressantes d 
cette réunion d’ hommes tous également dévoués et honorables, mais d 
quelques-uns ont été particuliérement doués et doivent une véritable cé 
brité a l’élévation de leur caractére et a l’éclat de leur talent. 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES. 150 


Bien avant la guerre de 1870, la deuxiéme chambre de Prusse avait déja 
consu une « fraction catholique, » dont lorigine remontait jusqu’d 1852, 
ef qui avait eu pour fondateurs les deux fréres Auguste et Pierre Reichen- 
sperger. Elle disparut en 1861, et se fondit dans la fraction du centre qui 
admetlait des protestants conservateurs dans ses rangs et n’avait aucun 
caraclére confessionnel bien accusé. Le parlement de la Confédération du 
Nord, eréé en 1867, n’eut pas davantage une fraction spécialement catho- 
lique, et les députés catholiques-romains se ralliaient, suivant leurs affinités 
politiques, aux groupes parlementaires qui répondaient le mieux a leurs 
priférences, 4 leur tempérament. L’illustre Waldeck siégeait avec les dé- 
bris du grand parti progressiste qu'il avait fondé, et l'on voyait un respec- 
lable chanoine de Breslau, l’abbé Kinzer, rester, jusqu’en juillet 41870, 
allié politique des conservateurs libres, fraction composée principalement 
de gentilshommes, pour la plupart Silésiens, ministériels sous condition, et 
conservant, 4 l'égard de M. de Bismark, dont ils appuyaient d’ordinaire la 
politique, une large indépendance. 

Au reste, on peut le dire, le besoin d'un groupe catholique spécial ne 
x faisait point sentir 4 une époque ow les idées conservatrices prédomi- 
naient dans la politique prussienne. Alors, en effet, l’Eglise était plus libre 
dans les Etats du roi Guillaume que dans certains pays catholiques de 
Allemagne. Aussi la Prusse avait-elle recueilli en 1866 dans salutte contre 
l'Autriche les fruits de cette sage tolérance et de cette liberté religieuse 

qu avaient affermi la paix 4 l’intérieur, attaché tous les sujets prussiens a 
ladmastie, et développé chez tous, sans distinction de confession, un ar- 
dent patriotisme. Ces faits étaient notoires en Europe et confirmés d’une 
Mamére expresse par un article, resté célébre, du Moniteur prussien, pu- 
blié pea aprés la victoire de Sadowa. Quand il eut fondé Ja Confédération 
du Nord, en 1867, M. de Bismark conserva encore assez de sagesse et de 
Prévoyance pour persévérer dans cette politique juste autant qu’habile, pour 
résister aux entrainements du « parti libéral » ou « parti des professeurs. » 
Dés 1868, ce parti, enflé par des succés dont il revendiquait la gloire, de- 
Manda 4 grands cris que « la Prusse reprit sa mission historique et ouvrit 
lacampagne contre l'Eglise catholique. » Peu aprés, des petitions, provo- 
quees par les meneurs du parti, arrivent 4 la deuxiéme chambre de Prusse, 
Yemandant la suppression de tous les ordres religieux. Le chef le plus 

Cairvoyant de la majorité ministérielle, le député israélite Lasker, conseilla 

4 ses amis politiques de garder le silence et d’attendre. « L'unité alle- 

Mande, leur dit-il, élait encore une ceuvre inachevée; la barri¢re du Mein 


160 LA FRACTION DU CENTRE 


séparait toujours les Allemands du Nord de leurs « fréres » du Sud. Quand 
lédifice serait achevé et couronné, quand l’Allemagne serait réunie sous 
un méme toit, — c’était son expression, — alors il serait temps d’ouvrir ls 
campagne de la science et des lumiéres contre la superstition et l’obscu- 
rantisme. En attendant, il fallait s’'abstenir soigneusement de tout ce qui 
pourrait désunir la nation, en y jetant les ‘ferments de la discorde reli- 
gieuse. » Ces conseils, naifs jusqu'au cynisme, furent donnés publique. 
ment par M. Lasker 4 ses amis, et, quand ses paroles lui ont été rappelées 
naguére au parlement par un député catholique de la Baviére, M. Edmond 
Jarg, nous avons vu l’orateur israélite, d’ordinaire si fin, si subtil, si fécond 
en ressources, balbutier une dénégation embarrassée qui n'a convained 
personne. 

Quant au gouvernement prussien, 4 cetle époque, sa politique n’étail 
pas seulement correcte et juste: elle revétait méme parfois, 4 l’égard du 
Saint-Siége, les formes d'une affectueuse vénération. C'est ainsi qu’er 
juin 1869 le roi Guillaume envoya 4 Rome une ambassade spéciale, com 
posée du duc de Ratibor (qui depuis...!), du comte de Frankenberg, et autre 
gentilshomimes catholiques, et chargée de féliciter Pie IX 4 l'occasion dk 
cinquantiéme anniversaire de son ordination sacerdotale. La Prusse devai 
recueillir, l'année suivante, le fruit immeédiat de cette politique. En juil 
let 1870, la majorité catholique de la deuxiéme chambre de Baviére hésé 
tail 4 reconnaitre le casus feederis prévu par les traités de 1866, et a auto 
riser la m sbilisation de l’armée bavaroise contre la France. Aux souvenir 
amers laissés par l'année 1866, d’ot la Baviére était sortie ranconnée ¢€ 
mutilée,s unissaient chez les catholiques bavarois des appréhensions instine 
tives sur l’usage que pourrait faire plus tard de sa puissance cette Pruss 
protestante devenue prépondérante en Europe. Qui se chargea dans ce mo 
ment critique de rassurer les catholiques bavarois? qui sut triompher d@ 
leur résistance et les entrainer avec le reste de l'Allemagne contre nous' 
Ce furent les catholiques prussiens, ce fut M. Pierre Reichensperger, pa 
exemple, quise vante encore aujourd hui d’avoir, par ses conseils pressant 
et par son influence, gagné l’alliance bavaroise 4 la Prusse. Ce fut lui encor 
qui, six mois plus tard, triompha des derniéres hésitations de cette mém 
majorité catholique 4 Munich, la décida a ratifier le traité de Versailles iz 
corporant la Baviére a |’Empire. La plupart des catholiques allemand 
espéraient, a cette époque, que le pouvoir nouveau qui s’organisait a Ve 
sailles deviendrait la téte du parti conservateur en Europe. Le vénérabl 
archevéque de Posen, aujourd'hui prisonnier 4 Ostrowo, crut que le not 
vel empereur d'Allemagne interviendrait en faveur de | auguste prisonnit 
du Vatican et il fut amené a Versailles par cette illusion, que les événemen 
devaient bientdét et cruellement dissiper. 

Les plus clairvoyants, parmi les catholiques prussiens, ne tardérent pi 

longtemps a reconnaitre le danger. Leurs craintes s’éveillérent quand i 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES. 161 


virent la faveur et l’appui ouvertement accordés par le prince de Bismark 
dlasecte des « vieux catholiques », ct leurs illusions se dissipérent com- 
plétement quand ils virent le clergé banni de l'école par une nouvelle lé- 
gislation, la guerre déclarée aux congrégations religieuses, et la presse 
oficieuse ouvrir une ardente polémique contre l’Eglise catholique sous 
priteste que les décrets du Vatican contredisaient les principes de la civi- 
lisattion moderne. L’intention hostile était visible, les attaques contre 
ITglise se produisaient sur plusieurs points a la fois, et il était plus que 
temps de se mettre sur la défensive. Dans ce moment critique se faisaient 
kes élections générales pour le premier parlement du nouvel Empire. Les 
catholiques, pris au dépourvu, n’avaient pas eu le temps de s'organiser 
pour la lutte, et 57 députés catholiques seulement, sur 382‘, furent en- 
voyés au premier Reichstag de 1871. La deuxiéme chambre de Prnsse de 
son edté, sur 452 membres, comptait 52 députés catholiques franchement 
devonts &l'Eglise. Celte petite phalange se mit sans tarder a l'ceuvre, ré- 
digea son programme, dressa son plan de campagne, et, quand vint le mo- 
ment da combat, la fraction du centre, déja sérieusement organisée, op- 
posait une base solide 4 la résistance. Les organisateurs furent d'abord les 
véérans parlementaires du petit groupe catholique, les deux fréres Reichen- 
sperger, MM. Mallinckrodt, Windthorst, et le célébre évéque de Mayence, 
le baron Guillaume-Emmanuel de Ketteler. 

Nous n'avons pas 4 faire connailre aux Iecteurs de cette Revue le nom 
de cet éminent prélat toujours sur la brache pour la défense de I'Eglise, 
dont la plume infatigable a donné a l’Allemagne catholique une foule 
dadmirables écrits ot la chaleur de l’éloquence et I’éclat du style 
vallient a la vigueur de la logique, 4 la solidité de la science. On a 
it de lnile plus bel et le plus complet éloge en l'appelant « le Dupan- 
loop » de l’épiscopat allemand. Mgr de Ketteler est né en 1841 dans 
celle robuste Westphalie, toujours féconde en hommes vaillants et forts, 
~ «des chénes qui pensent », disait Heine, — et qui a eu la gloire 
de rester une des provinces les plus catholiques dela Prusse. Il fit ses 
études dans les universités de Goettingue, de Heidelberg, de Berlin et 
servit un an, comme volontaire, dans un régiment de hussards. Appelé 
par une voix intérieure au service de l’Eglise, il alla étudier la theologie a 
Munich et fut ordonné prétre 4 Munster en 1840. ll était, en 1850, curé de 
" la paroisse catholique de Sainte-Hedwige 4 Berlin, quand le chapitre de 
Mayence ’appela au siége épiscopal de cette ville. Il avait fait ses débuts 
comme homme politique dans le parlement de Francfort en 1848. Au mois 
de mars 1874, I’evéque de Mayence, pénétré de la gravité des circonstances, 
wilicita les suffrages des électeurs catholiques, et fut envoyé au parlement 
delEmpire par la quatorziéme circonscription du grand-duché de Bade, 

'Cechiffre a été porté cette annde-ci 4 397 par l'accession des 15 représentants de 
VAlsice-Lorraine. 

10 Jomsr 1874. : if 


162 LA FRACTION DU CENTRE 


tandis que son frére, lieutenant dans l'armée prussienne, était élu par | 
ville de Minden en Westphalie. Au début de la session, Mer de Ketteler et 
avec M. de Bismark quelques entretiens, d’ot il rapporta la convictio 
que le chancelier de l’Empire verrait sans déplaisir la formation d’un 
fraction catholique qui, du reste, acceptait franchement le nouvel ord: 
de choses, parce qu'il espérait y trouver un appoint pour la majorité cor 
servatrice, sur laquelle il prétendait s’appuyer'. 

Tout semble indiquer, en effet, qu’d cette date le prince de Bismar 
n’était point encore gagné aux théories et aux projets anti-chrétien 
du «parti des professeurs » sur lequel il s’appuie aujourd’hui, qui 
n’était nullement disposé 4 se faire l’instrument de leurs desseins contn 
l'Eglise. L’évolution qu’il opéra de leur cété se fit néanmoins peu apré 
et trés-brusquement. Bien des hommes politiques, et des plus clair 
voyants, ont été longtemps avant de pouvoir sen rendre compte. Le 
uns se sont expliqué ce revirement soudain dans l’attitude de M. de Bis 
mark par des engagements secrets pris avec le parti « libéral »{a hi 
veille de la guerre contre l’Autriche, engagements qui lui auraiest 
été rappelés plus tard d'une fagon impérieuse par les allies d’autrefois. 
D’autres ont supposé que le prince de Bismark, enivré par le succés¢ 
ne doutant plus de rien, avait voulu consommer et cimenter I'unitl 
nationale de |’Allemagne, en lui donnant pour base l’unité religieuse; 
qu'il avait révé d’effacer le catholicisme par une législation savamment 
calculée*, de le miner d’abord 2 l'aide du schisme et de la secte nouvelle 
des « vieux catholiques, » et de détacher graduellement de Rome le clergt 
et les populations. Il avait compté sans la résistance courageuse dé 
évéques et leur inébranlable fidélité au Saint-Siége, compté sans les pope 
lations picuses, fidéles et dévouées 4 leurs pasteurs. ’a été Ja plus grand 
erreur ou soit tombé cet esprit si lucide et si ferme; mais l'on comprent 
qu'il ait pu s’abuser a ce point, lui qui n’avait rencontré jusque-la que de 
adversaires sans principes et sans caractére, préts 4 vendre la cause don 
ils se servaient au lieu de la servir, 4 faire fléchir les convictions qu'il 
affichaient comme une cocarde selon les besoins du temps. Pour la pre 
miére fois de sa vie, M. de Bismark, en engageant la lutte contre l'Eglise 
s'est heurté 4 cette force mystérieuse et invincible qui s‘appelle 1 
crainte de Dieu et la conscience. Cette résistance a produit chez lui une ii 


! On lira avec intérét deux brochures de Mgr Ketteler, auxquelles nous avons fa 
plus d’un emprunt, et publiées sous les titres suivants : La fraction du centre dans | 
premier Reichstag allemand et Les catholiques dans l’empire allemand. Il en résut 
clairement que les catholiques de l’Allemagne se fussent trés-loyalement ralliés aux nov 
velles institutions si on leur evt garanti la liberté de leur Eglise, l’entiére liberté & ls 
quelle ils avaient droit de prétendre. 

* D’aprés un récit que nous ne prétendons point complétement garantir, le baron d 
Werthern, ministre de Prusse 4 Munich, aurait dit en 1872, devant un cercle d’amis 
« Daus quatre ans, le catholicisme aura disparu de l’Allemagne. » 


opt owe eye wer er - 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES. 463 


ritation mélée de surprise, et, quoiqu’il dise bien haut: « Nousn’irons pas 
iCanossa, » on voit bien que son génie reste étonné et quelque peu con- 
fondu devant la fermeté calme et héroique d'un pauvre évéque emprisonné. 
Souvent il nous est arrivé d’entendre des conservateurs et des catholiques 


‘prussiens qui ont gardé une admiration profonde et sympathique pour 


énergie morale et le grand esprit du prince de Bismark, exprimer leur 
viset sinceres regrets qu'il ait rompu avec son passé, avec ses anciens 
prncipes, essentiellement conservateurs et monarchiques, pour s’engager 
dans une voie qui est, en fin de compte, celle des radicaux et des révolu- 
fioanaires. 

Grande aussi a été la surprise des catholiques lorsqu’ils ont entendu 
W. de Bismark déclarer qu'il avait regardé la formation de la fraction du 
cealre comme un acte d’hostilité, et, pour employer son expression, 
«comme la mobilisation du parti ultramontain et hostile a l'Empire. » 

Nul, mieax que le grand chancelier, ne savait ce qu'il devait penser 4 cet 
écard. Il ne pouvait isnorer que, dans le principe, aucune arriére-pensée, 
hostile aux nouvelles institutions politiques, n’avait trouvé place dans 
lesprit des hommes du centre, tous bons Allemands, tous dévoués 4 leur 
pays, en ayant parfois Jusqu’aux préjugés, et qui venaient d’affirmer leur 
patriotisme partout sur les champs de bataille, dans les ambulances et les 


Mgr deKetteler ne tarda point 4 se trouver mal al’aise au milieu de cette 
assemblée nouvelle, ot cependant il n‘apporta jamais le costume épis- 
copal', car la plupart de ses collégues, hostiles au catholicisme, en dissi- 
malsnt mal leurs sentiments, ne lui temoignaient méme pas les simples 
ésards anxquels un haut dignitaire ecclésiastique a le droit de prétendre. 
Drésigna son mandat pour rentrer dans son diocése; mais il resta l’un des 
cnseillers les plus autorisés de la fraction du centre, qu'il avait aidé a 
fonder, et chaque année il traita les questions bralantes de la politique re- 
ligieuse, dans de remarquable brochures qui éclairaient, fortifiaient les 
amis de \Eglise et confondaient ses adversaires. 

La période législative qui commenga en avril 1871 ouvrit une série de 
Inites ardentes ott les députés catholiques se virent obligés de payer chaque 
jour de leur personne. Dans le Reichstag, la loi d’expulsion qui frappait la 
compagnie de Jésus, cette glorieuse avant-garde de I'Eglise militante, fut 
vinement combattue avec une admirable éloquence par MM. Mallinckrodt, 
Windthorst et Reichensperger. Promulguée le 4 juillet 1872, elle fut 
assitdt appliquée et aux Péres jésuites et aux autres ordres religieux 
coupables d'une prétendue affiliation 4 la docte société fondée par saint 
Ignace, Un ministre bavarois, dévoué a la Prusse, M. de Lutz, soumit a la 


' Leséréques de Strasbourg et de Metz produisirent une véritable sensation en parais- 
"it a Reichstag dans la tenue de voyage de leur costume épiscopal. 


164 LA FRACTION DU CENTRE 


méme assemblée un projet de loi « sur les abus de la chaire », et, en 
de cette loi, nous avons vu les prétres allemands épiés dans leurs & 
surveillés par une police occulte pendant leurs prénes, et frappés d'in 
brables condamnations 4 la prison ou 4 l’amende. 

La deuxiéme chambre de Prusse ne restait point en arriére, et, d 
premier mois de 1873, le nouveau ministre des cultes, qui avait ren 
M. de Muhler, jugé trop orthodoxe et trop conservateur, saisissai 
assemblée de quatre projets de lois confessionnelles, « destinées, disa 
régler les rapports entre \'Eglise et I’Etat. » Comme les lois no 
impliquaient une violation flagrante des articles 15 et 18 de la consti 
prussienne, ceuvre de Frédéric-Guillame IV, la majorité ministériel 
un tour de main, abrogeait ces articles et pratiquait ainsi dans lac 
tution une large bréche par oW pourraient passer toutes les réf 
« libérales » projetées sur le domaine politico-religieux. Aprés de lo: 
orageux débats, malgré les protestations éloquentes et désespérées de 
teurs catholiques, soutenus par un petit nombre de protestants cons 
teurs, ces lois fameuses furent votées dans les deux chambres, promul 
au mois de mai, et devinrent comme le legs funeste du premier parle 
a l’Allemagne unifiée!. 


! Nous ne croyons pas superflu de rappeler ici les dispositions principales | 
fameuses « lois de mai » qui ont armé le gouvernement prussien contre l’Eglise 
provoqué dans tous les didcéses prussiens de déplorables conflits suivis de perséc 
ouvertes contre le clergé catholique. 

La premiére de ces lois fixe les limites dans lesquelles devra s'exercer le droit d 
cipline et de censure ecclésiastique. Un évéque ne pourrait appliquer aucune pei 
clésiastique portant alteinte a l’honneur civil,ou pour une action prescrite par 
Toute excommunication publique, toute promulgation d’une peine ecclésiastique est 
dite, et l’excommunication majeure absolument prohibée. Toute infraction entrain 
amende de 100 4 1,000 thalers, l'incapacité de remplir des emplois publics et la de 
tion temporaire de4 a5 ans. 

La deuxiéme loi, assez inoffensive, régle les formalités & remplir par celui qui 
changer de confession religieuse. 

La troisiéme, sur l'éducation des clercs et 1a nomination aux postes ecclésiastiqu 
devenue la source principale des conflits auxquels nous assistons. D'aprés cette | 
poste ecclésiastiyue en Allemagne ne peut étre dunné qu’a un sujet allemand ayan 
l'éducation prescrite par Ja loi, et dont la personne est agréée par le gouvernement! 
candidat 4 la prétrise doit avoir regu une éducation classique complete, telle qu’ 
donne dans les gymnases, ct constatée par le dipléme d’abiturient (4 peu prés ’é 
lent de notre baccalauréat). Il doit, en outre, avoir suivi pendant trois ans les cours 
université allemande, et enfin avoir subi avec succés un examen devant des juges dé 
par |’Etat. Cet examen porte sur la théologie, sur la philosophie, histoire et la li 
ture allemandes, ct sur les Jangues classiques. Les petits et grands séminaires sont 
sous la surveillance de |’Etat ; | établissement de nouveaux petits séminaires est in 
et ceux qui existent ne peuvent admettre aucun éléve nouveau. Le gouverneur 
province a le droit d’écarter un candidat 4 un poste ecclésiastique, et ’évéque es! 
de lui désigner d'avance le prétre qu’il entend nommer. Les paroisses ou il yaw 
servant révocable doivent étre pourvues de titulaires permanents et inamovibles. 
disposition s’appliquait a 1,241 paroisses de la province du Rhin, mais le gout 
ment n’a pas encore osé l’appliquer, redoutant lagitation formidable qui en sera 
sultée parmi les populations.) Toute infraction est punie d’une amende de 750 a 


TO 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES. 165 


L’application immédiate qui en fut faite provoqua dans tout le pays une 
agilation qui n’a fait que grandir depuis un an, et les conflits religieux 
s'envenimerent encore des haines nationales, toujours vivaces dans la Pos- 
nanie, certains districts de la Prusse orientale et de la haute Silésie, habi- 
(ée par une population polonaise'. En méme temps, d'autres manifestations 
hostiles, de la part du gouvernement, vinrent ajouter 4 la douloureuse 
émotion des catholiques : ce furent, par exemple, les attaques passionnées 
edinconvenantes dirigées par la presse officieuse contre le Saint-Pére, & 
propos de l’allocution pontificale de Noél, ot il avait rappelé l’allégorie 
biblique de la petite pierre qui renverse le colosse aux pieds d’argile. En- 
suite ce fut laréponse bréve et hautaine de l’Empcreur 4 Pie IX, qui lui 
avait dénoncé les mesures prises par son gouvernement comme tendant a 
anéantir le catholicisme en Prusse. Cette réponse fut reproduite et distri- 
quée dans le pavs 4 plusicurs milliers d’exemplaires, avec des illustrations 
qui lui faisaient un singulier commentaire’, et pour légende ce mot que 
M, de Bismark prononca un jour danyla deuxi¢me chambre de Prusse : 
« Soyez sdrs d'une chose, c'est que nous n'irons pas a Canossa. » Enfin, 
pea aprés, un grand seigneur catholique du pays, grand dignitaire de la 
cour, le duc de Ratibor, frére de \’'ambassadeur actuel d’Allemagne a Pa- 
ns, gagné on ne sait par quelles influences, rédigeait avec quelques autres 
geatilshommes silésiens une adresse au roi ou il donnait la plus compléte 
approbation 4 la politique religicuse de M. de Bismark. Le roi lui fai- 
Sait une réponse flalleuse, et le personnel administratif se mettait partout 


franes, et, en cas de non-payement de l’amende, d'un emprisonnement de 6 mois A 
2 ans. Cest en vertu de cette loi qu’ont été incarcérés les archevéques de Cologne et de 
Puen, et 'évéque de Tréves. 

La quatriéme loi religieuse, corollaire des précédentes. crée une nouvelle cour compo- 
se de onze membres, dite cour ecclésiastique. Elle est chargée, en particulier, de pré- 
reir 'ahus do pouvoir disciplinaire des évéques. Elle réforme ou annule les sentences 
w censures portées par eux contre un ecclésiastique. Elle peut prononcer la destitution 
don prétre ou d’un évéque pour violation réitérée des lois religieuses. C'est ainsi qu'elle 
Vent de déclarer l’archevéque de Posen déchu de ses fonctions. Enfin une loi supplé- 
mentaire, que l'on a fait voter par le parlement allemand, autorise les gouvernements a 
inerner ou 4 bannir de l’'Empire tout évéque ou prétre qui, aprés sa destitution d’office, 
Prsiste & exercer son ministére. Une autre loi, spéciale 4 la Prusse, confle & un commis- 
Rire royal 'administration des biens ecclésiastiques dans les diocéses vacants, et auto- 
Tae les paroisses, dont le curé est mort ou a élé destitué par !'Etat, a s’élire un curé 
thismatique. 

‘Au moment of nous ¢crivons ces lignes, au moins cing cents condamnations 4 la 
Miscn ou 4 l’amende ont frappé les évéques et les prétres catholiqnes en Prusse. Il en 
€t qui ont comparu jusqu’a sept fois devant les tribunaux pour exercice illégal de leur 
Wmistére. Grace aux conseils du clergé, les populations sont restées partout calmes et se 
‘at bornées & des dcémonstrations imposantes (réunions populaires, députations de dix 
‘doze mille personnes) en fayeur de leurs évéques. Des troubles légers n'ont éclaté 
ue Gans quelques localités, a Minster, 4 Fulda, a Tréves, & Laurohitte en Silésie, &Cal- 
Gr dans la principauté de Clévs, etc. 

* On Yoyait le roi Guillaume écrivant sa réponse avec la pointe de son épée, et M. de 

wie prisant de sa main d’hercule la clef de saint Pierre, symbole de lautorité 


466 LA FRACTION DU CENTRE 


en mouvement pour recueillir des adhésions 4 cette adresse. On rem 
quait parmi les signataires beaucoup de gendarmes, de gardes-chi 
pétres et de maitres d’école. Quelques mois plus tard, la lettre de l’em 
reur Guillaume au vieux lord Russell, l’organisateur des meetings fanatiq 
d’Exeter-Hall, avouait franchement ce que les ministres prussiens avai 
toujours enveloppé de réticences : que c’était bien réellement au cath 
cisme et 4 la papauté que le gouvernement allemand avait déclaré la guer 
« au nom de la liberté religieuse des peuples. » 

Les élections générales qui eurent lieu en 1875 pour la deuxiéme cha 
bre de Prusse, en janvier 1874 pour le parlement allemand, vinrent fot 
nir aux populations catholiques l'occasion de prouver qu’elles entendai 
rester unies de cceur et d’dme A I'Eglise de Rome que la presse officieu 
outrageait, 4 leurs évéques que M. de Bismark n’avait pas craint de d 
noncer a la tribune comme des « révolutionnaires. » Le parti catholiq 
resserra et étendit 4 la fois son organisation : une sorte de comité élector 
permanent et d'une efficacité merveilleuse s'‘était formé depuis deux a 
dans l’Association des catholiques allemands, fondée 4 Mayence, surveill 
et presque traquée en Prusse, mais qui n’en fit pas moins de rapides pr 
grés et compte aujourd hui plus de cent mille membres, tous des homm 
adultes, dont plusieurs sont des magistrats, des députés, des négociant 
des savants, des professeurs, et quelques-uns de hauts fonctionnaires. | 
son céte, le gouvernement mettait en mouvement tout le personnel ada 
nistratif pour combattre les candidatures des « ultramontains, » tandis q 
les feuilles ministérielles répétaient partout ce mot d’ordre dans les pr 
vinces : « Il s’agit de voter pour ['Empereur ou pour le Pape. » On' 
méme des organes peu scrupuleux aller jusqu’é mettre en suspicion le } 
triotisme des catholiques allemands, exploiter les souvenirs récents de 
guerre et ajouter perfidement : « Il s'agit de voter pour I’Empire contre 
Pape, ou, avec les ultramontains et les Francais, contre la patrie al 
mande. » 

Les comités catholiques, sans relever ces insinuations perfides, se c 
tentérent de travailler en silence, et répandirent dans les provinces ¢ 
programmes électoraux, différents dans la forme, identiques pour le for 
et dont les points principaux étaient fort adroitement calculés pour d 
ner satisfaction aux voeux légitimes de tous les Etats et de toutes les 
ches sociales dans les diverses parties de |’Empire. On trouvait, | 
exemple, un programme politique, religieux et social, dans le manife 
électoral de Mayence, qui contenait les points suivants : 


1° Maintien du caractére constitutionnel de ]'Empire comme Etat fédé 
(en opposition aux tendances unitaires et centralistes du parti dominan 
Berlin) ; 


2° Une politique extérieure assurant la paix d'une maniére durable; 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES. 167 


5° Garanties constitutionnelles assurant la Jiberté religieuse de tous les 
sujets de Empire ; 
4 Protection légale accordée aux droits des associations religieuses 
contre les empiétements de la législation ; 
5° Maintien intégral de la liberté d’enseignement religieux et du carace 
lére religieux du mariage (on sait que le mariage civil vient d’étre intro- 
duit en Prusse) ; 
6° Rétablissement de la paix religieuse troublée; 
7 Los contre l’usure, contre les spéculations malhonnétes et l’abus des 
sociétés par actions ; 
$ Diminution des impéts et des charges militaires ; 
% Réforme de la législation sociale, en vue d’améliorer la situation des 
ouvriers et Manceuvres ; 
if Allégement aux charges financitres de l’agriculture ; moyens pour 
remédier an manque de bras; 
{1° Loi libérale sur la presse, pour permettre lexpression libre des 
veux légitimes du peuple ; 
12° Indemnité aux députés du parlement, afin que le suffrage universel 
devienne one réalité. 


Lyapeut-étre plus d'un point discutable dans ce programme; mais, & 
coup sir, il était fait pour recueillir l’adhésion des Allemands non-prus- 
siens, jaloux de l’indépendance de leur pays, et des masses populaires sur 
lesquelles pése si lourdement le systéme militaire et économique actuelle- 
ment en vigueur. 

Le Comité catholique central, qui avait son siége 4 Berlin, rédigea un 
manifeste précis et court, chose rare en Allemagne. Il commencait par le 
lute : Justitia fundamentum regnorum, résumait en quelques lignes les 
points du programme ci-dessus, et donnait pour mot d’ordre aux électeurs 
ie phrase, devenue la devise du centre : Pour la verité, le droit, la 

rerié! 

Cemanifeste était signé par MM. Reichensperger, Mallinckrodt, Savigny, 
Windthorst, pour la Prusse; Mayer, baron d’Arétin pour la Baviére, et le 
come de Bissingen pour le Wurtemberg. 

les élections arrivérent : les populations catholiques donnérent un spec- 
lle admirable d’élan calme, de tranquille et fiére résolution. Sans se 
préoccuper des conséquences de leur vote, les habitants des villes et des 
lillages allérent, le plus souvent en procession et leur curé en téte, dépo- 
“t leur bulletin pour le candidat du centre ou « du pape, » comme on 


‘Sar plus d'un point, et surtout en Silésie, quelques grands propriétaires firent 

t expier 4 leurs fermiers, employés, manwuvres et subordonnés de toute 

‘orte, les votes donnés aux candidats catholiques. De trés-grands seigneuts sont descer- 
{us ice genre de représailles contre de pauvres gens. 


468 LA FRACTION DU CENTRE 


disait alors. Au dépouillement du scrutin pour le Reichstag, la surprise e 
I'émotion furent trés-vives dans les régions officielles. La deuxiéme cham 
bre de Prusse, élue par le suffrage 4 deux degrés, comptait, en fin dé 
cembre 1875, 86 députés catholiques au lieu de 52. Le parlement généra 
de l'Allemagne, issu du suffrage universel et direct, avait 94 « ultramon 
tains » au lieu de 57. Bien des voix s'‘élaient perdues dans les districts oi 
les habitants catholiques vivent clair-semés au milieu d'une majorité pro 
testante, mais, comme démonstration, tous les bulletins donnés 4 un can 
didat du centre avaient produit leur effet. La ot les catholiques étaient e 
majorité, ils avaient affirmé avec éclat leur résolution de « rester avec k 
pape et leurs évéques, » La Silésie avait envoyé au Reichstag 9 catholique. 
au lieu de 4, la Westphalie 8 sur 15, la province du Rhin 27 sur 35, et k 
chiffre total des voix recueillies par les candidats du centre dans cette pro 
vince riche, intelligente, éclairée, attcignait 440,000. Tréves, Coblentz 
Cologne, Aix-la-Chapelle, Crefeld, Bonn, Dusseldorf avaient élu « noir, 1 
comme on disait avec horreur 4 Berlin. Mayence avait détrdné son anciel 
représentant prussophile et « libéral », et l’'avait remplacé par M. Christo 
phe Moufang, chanoine de la cathédrale, de sorte que le fleuve national d: 
l’Allemagne, le Rhin majestueux qui déploie les vastes plis de sa robe azu 
rée entre des montagnes pittoresques et des coteaux fertiles, le Rhin étai 
devenu comme un « fleuve d’encre, » pour employer l’expression imagé 
que le dépit et le désespoir arrachérent 4 un journaliste officieux. 

La Saxe royale, o4 50,000 catholiques seulement vivent épars au m 
lieu de 2,500,000 protestants, ne fournit au centre aucune recrue; ell 
eut, par contre, le triste privilége d’envoyer au Reichstag non moins d 
sept députés socialistes sur 23. De tous les Etats de l'Empire, celui o@ ! 
mouvement catholique avait porté les fruits les plus heureux fut la Be 
viére. En 1874, elle avait élu seulement 11 députés catholiques sur 48° 
Les amers désappointements qui avaient suivi la « glorieuse » campagn 
de France, l’augmentation croissante des impdts, les rigueurs et les chal 
ges du militarisme avaient sans doute contribué au revirement opéré dan 
les esprits ; mais la question religieuse avait dominé toutes les autres, ¢ 
les catholiques bavarois, en élisant les candidats du centre, entendaier 
surtout protester contre la politique religieuse de Berlin. Ils envoyaier 
au Reichstag 32 députés « noirs comme l’éme d'un jésuite, » disait du 
ton goguenard un de leurs organes 4 Munich. Les candidats bismarkier 
avaient subi des défaites écrasantes ou n’avaient remporté que des vi 
toires « blessées 4 mort. » Dans la Basse-Baviére, le Palatinat et la Souabe 
ils avaient sauvé deux siéges & grand'peine. A Munich, le riche baron d 
Stauffenberg, prussophile et président de la deuxiéme chambre de B: 
vicre, obtenait tout juste une majorité de quelques voix, et le reste de! 


4 D'aprés le recensement de 1872, la Baviére compte 4,852,020 habitants, doi 
3, 442,000 catholiques, 4,528,0C0 protestants ct environ 50,000 israélites. 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES., 169 


HanteBaviére était conquis par les catholiques. Le chef-lieu de la Souabe, 
Augsbourg, la ville lettrée et savante, siége du journal le plus justement 
renommé de l’Allemagne, la fameuse Gazette générale, offrit un spectacle 
émouvant et curieux. On y vit en face l'un de l'autre les chefs des deux 
grands partis politiques et religieux qui se partagent la Baviére : M. Ed- 
mond Jerg, \'orateur et le leader de la majorité catholique et patriote, 
cest-i-dire autonomiste, dans la deuxiéme chambre de Munich, et 
W. Fischer, avocat et publiciste distingué, bourgmestre de la ville et chef 
reconou du parti progressiste et prussien. La lutte des deux rivaux fixa 
Yattention de V’Allemagne entiére. Les journaux « libéraux » dénoncérent 
M. Jerg comme « allié des Francais, » comme « l’avant-garde de l’armée 
francaise. » Le fait est que ce député, dans Ja mémorable séance du 19 juil- 
Wet 1870, vota contre l’alliance prussienne et pour la neutralité armée de la 
Baviere. Quoique ou parce que suspect de sympathie pour la France — c’est 
un point encore mal éclairé — M. Joerg obtint dans la ville méme d‘Augs- 
bourg une minorité fort respectable, qui fut changée en majorité par l’é- 
norme appoint des communes rurales. En somme, 801,146 électeurs bava- 
resavaient pris part au vote, et 481,000 avaient donné leurs voix au parti 
atholique, qui gagna ainsi 24 siéges électoraux. Si l'on prend chaque Fiat 
del'Empire, on trouve que la Prusse avait fourni 48 députés catholiques, et 
méme 57 en comptant les Polonais, la Baviére 52, le Wurtemberg 2, Bade 3, 
ls Hesse grand-ducale et I’'Oldenbourg chacun 1. Quelques semaines plus 
lard, la fraction du centre était encore renforcée par 14 députés catholi- 
ques de |"Alsace-Lorraine, dont 8 seulement, il est vrai, ont pris part aux 
travaux de la session. On a calculé que l’empire allemand comple environ 
8,200,000 électeurs. Ses 14,564,000 catholiques en ont pour leur part 
2,912,000 ou a peu prés. D'aprés les résultats connus, on peut affirmer 
hardiment que les six huititmes ont donné leurs voix aux candidats du 
centre !, 
les catholiques allemands éprouvérent une satisfaction calme et comme 
unnoble orgueil, aprés ce grand acte de foi. Leurs élus se rendirent a 
wei, leceur attristé mais ferme, et résolus a faire jusqu’au bout leur 
evolr. 


He 


ladouble session parlementaire qui a rempli les premiers mois de 
celle année, a été riche en incidents pleins d’interét. Dans la deuxiéme 


‘Nous ne tarderons pas a étre renseignés plus exactement Ja-dessus par un grand 
travail officiel dont la publication prochaine est annoncée. C’est un relevé statistique 
rés-complet des résultats des derniéres élections générales en Allemagne. Ce travail 
*achtve en ce moment dans les bureaux de la chancellerie allemande. 


170 LA FRACTION DU CENTRE 


chambre de Prusse, le gouvernement « a fait voter » la loi sur le mariagy 
civil et deux nouvelles lois religieuses, complétant les « lois de mai » di 
l’'an passé. Dans le Reichstag, la plus grande partie de la session a ét 
absorbée par la loi militaire, par un projet de loi étendant le mariage civi 
4 tout Empire‘, par les débats sur l’Alsace-Lorraine, par la loi sur I; 
presse, enfin par la loi de proscription contre les ministres du culte catho 
lique convaincus d'avoir exercé indiment les fonctions de lcur ministére 
par exemple: fait le catéchisme, dit la messe, baplisé, entendu des con 
fessions dans une paroisse ow ils n’ont pas été reconnus par I'Etat. 

Les principaux orateurs du centre ont pris tour 4 tour la parole sur cha 
cune de ces grandes et émouvantes questions, chaque fois pour défendr 
les principes de la vérité et du droit, de la vraie liberté religieuse, et le 
vrais intéréts économiques de la population. Il n’est pas besoin d’ajoute 
quils ont toujours et partout échoué, qu’ils ont été, chaque fois, écrasé 
par une majorité ministérielle qui, en ne comptant que les trois grande 
fractions dites libérales*, atteignait le chiffre de 230 membres. Le plu 
souvent, le gouvernement a réussi 4 gagner également a sa politique reli 
gieuse les débris du grand parti conservateur, en réveillant adroitemen 
chez eux le fanatisme protestant. Nous devons renoncer 4 suivre Ies ora 
teurs du centre dans ces grands et interminables débats ou ils se son 
montrés les dignes champions de la plus noble des causes, et nous nou 
bornerons, comme nous l’avons annoncé, 4 esquisser les figures les plu 
remarquables et les plus sympathiques de cette intéressante galerie’. 

Hermann de Mallinckrodt a tous les droits 4 y occuper le premier rang 
Une mort prématurée et récente, pleurée par l’Allemagne catholique tou 
entliére, est venue mettre le sceau a cette réputation brillante et pure, e 
entouré, pour ainsi dire, d’une auréole funébre cette belle figure 4 l’ex 
pression douce, mais triste et sérieuse 4 la fois, reflétant les graves pen 
sées, les douloureuses préoccupations de l'avenir, et en méme temps | 
fermeté des convictions et la sereine confiance du croyant. C’était en effe 
un grand croyant cet homme intrépide que nous avons vu et admiré dar 
ces années de lutte et d’épreuves. Circonstance assez singuliére, il eut pou 


{Ce projet, issu de linitiative parlementaire, a été repouss¢ par Je conseil fédéral 
mais il sera remplacé par un nouveau projet, claboré par celte assemblée qui réunit, sot 
Empire, les attributions d'une chambre haute et d'un conseil d'Etat. 

* Ces fractions sont les suivantes : 1° Nationauz -libéraux, ou bismarkiens quant 
méme; 150 députés. 2° Progressistes, dont le programme est assez radical, et soutenal 
toujours le gouvernement contre I'Eglise catholique ; 49. 5° Parti de lempire libéra 
dont le chef était le prince de Hohenlohe-Schillingsfiirst; 51 membres. 

> Quelques-uns des 94 députés qui forment la fraction catholique du Reichstag porte 
les noms les plus illustres de !’aristocratie allemande. La famille des Stolberg-Stolber 
est représentée par trois de ses membres. Nous nommerons encore le jeune abbé de Rac 
ziwill, les comtes de Schcenborn-Wiesentheid, le comte de Waldburg, de la maise 
princiére de ce nom; le baron de Frankenstein, d'une vieille et illustre famille bav: 
roise, ¢etc., etc. 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES, 474 


pére un protestant, mais un de ces protestants dignes dans leur vie, sin- 
cérement croyants, qui sont devenus si rares dans la Prusse de nos jours. 
Detmar de Mallinckrodt avait épousé une jeune fille catholique de Pader- 
born, Bernardine de Hartmann, et souscrit 4 la condition posée par celle-ci, 
que tous leurs enfants seraient élevés dans la religion catholique, et cette 
condition fut strictement observéc. 

le futur deputé du centre naquit le 5 février 1824, 4 Minden ; il appar- 
tient 4 cette vaillante province de Westphalie, dont la population a 
une antique et proverbiale réputation- de constance, dhonneur et de 
loyauté. Hl fil ses études dans le lycée d’Aix-la-Chapelle, ville ou son pére 
remplissait les fonctions de vice-président de regence, et, aprés avoir fait 
son droit dans les universitésde Bonn et de Berlin, il entradans la carriére 
jadiciaire d'abord, et un peu plus tard dans l’administration. Il occupait un 
poteinférieur dans la regence d’Erfurt, en 1858, lorsque le comte Schwe- 
rm, president du conseil, l’appela comme chef de bureau au ministére de 
lintérieur. Deux ans plus tard, il était nommé conseiller de régence 
Dusseldorf, et comme le ministére Bismark lui reprochait d’y trop afficher 
ses convictions catholiques, il fut, en 1867, transféré en la méme qualité 
4 Merseburg. Au printemps de 1872, il donna sa démission pour étre plus 
maitre de ses allures et pour se consacrer entiérement 4 son double man- 
dat parlementaire. Depuis 1852, il appartenait Ala deuxiéme chambre de 
Prusse. En 4867, il fut élu au premier parlement de la Confédération du 
Nord, et de cette année date son rdéle d’opposant. Il eut, en effet, ce rare 
mérite de pressentir le péril, 4 un moment ou un grand nombre de ses 
amis politiques ne le soupconnaient pas. On raconte que le prince de Bis- 
mark a dit, en apprenant sa mort: « C’a été le premier de mes adver- 
sures. » Le prince, qui a une excellente mémoire, a rappelé alors un dis- 
cows prononcé par Mallinckrodt le 12 mars 1867. Ce discours révéle, en 
eet, une singuliére sagacité chez l’orateur catholique. I! y soumit a une 
sévére critique la politique suivie depuis 1866, a l’égard de l’Autriche, et 
Nétrit comme une injustice et une faute l’annexion des duchés de 1l’Elbe. 
Quant ala constitution de la Confédération nouvelle, que l'ensemble était 
appelé 4 élaborer, il n’hésita pas a la repousser, car « il ne voyait dans la 
nouvelle organisation qu'un agrandissement de la Prusse, un achemine- 
ment vers |'Etat centraliste et unitaire, et rien de ce qui fait le véritable 
Etat fédéral. L’esprit dpre et dur de la vieille Prusse (il n’osa pas dire de 
la Prusse protestante) provoquerait inévitablement une réaction a l’ouest 
él ausud de l’Allemagne, et il en résulterait une foule de froissements, 
une série de conflits au sein de la nouvelle Confédération. » 

Mallinckrodt avait donc clairement prévu et il prédisait 4 mots couverts 
Vattitude hostile que la Prusse protestante , agrandie, prendrait & l’égard 
Ucatholicisme, et les troubles qu'une pareille attitude susciterait en Alle- 
magne. On ne I’écouta point, mais les événements allaient bientot lui don- 


172 LA FRACTION DU CENTRE 


ner raison. En 1874, il fut élu au premier parlement du nouvel empire, ou 
Ja lutte qu’il avait pressentie allait sérieusement s’engager. Ses nouveaux 
collégues se pressérent autour de ce chef éprouvé; son expérience des 
affaires, ses habitudes conciliantes, l’élévation de son esprit, la simplicité 
digne de son caractére et son éloquence persuasive lui firent aussitét une 
place 4 part dans la phalange du centre et lui permirent de rendre des ser- 
vices signalés & 1a cause catholique. Sa loyale nature commandait le res- 
pect méme 4 ses ennemis les plus déclarés. Il ne fut l’objet d’attaques 1n- 
convenantes que dans cerlains organes d'une presse mercenaire, de la part 
d’écrivains qui, ne se respectant pas eux-mémes, ne sauraient conservet 
de respect pour les autres. Dans un journal particuliérement dévoué 4 
M. de Bismark, on le désignait comme « le funeste Mallinckrodt, » et cer- 
tains journaux satiriques le dépeignaient comme « un reptile, » dont la 
bouche distillait le fiel ultramontain. On lui en a surtout voulu, dans le 
camp ministérie], d’avoir combattu la derniére loi militaire qui a si lour- 
dement agravé les charges de nos vainqueurs, ct les ménerait en quelques 
années, si la situation actuelle se prolonge, ala ruine économique et finan: 
ciére. 

Jamais, peut-étre, Mallinckrodt ne s’est élevé plus haut que dans up 
discours prononcé le 25 avril dernier 4 propos de la loi de prescription 
contre l'épiscopat et le clergé catholique. ll semblait que Dieu edt donné 
& son intelligence, a l’approche de la mort, une clarté merveilleuse et des 
lumiéres presque surnaturelles. Jl rappela en quelques mots les origines 
de la lutte qu’il avait prévue et qui se préparait depuis longtemps, d'un 
cété entre l'Eglise catholique et de l'autre le faux libéralisme, le rationa- 
lisme présomptueux et la science orgueillcuse, qui veulent bannir Dieu de 
ce monde. Il avertit les conservateurs aveuglés par leur étroite haine con- 
tre I'Eglise : qu’en soutenant la politique du gouvernement ils mineraient 
le terrain sur lequel ils s’appuient, et le sentiraient un jour s’effondrei 
sous leurs pieds. Enfin, il affirma bien haut que les catholiques resteraien 
fidéles 4 leurs pasteurs et ceux-ci al'Eglise, et que rien ne pourrait briser 
leur résistance. — « Ah! vous avez cru, peut-étre, s‘écria-t-il, que nos évé 
ques reculeraient devant les amendes, la prison et lexil! Voyez avec que 
joyeux empressement ils courent au devant des persécutions. Les prétre 
suivent cet exemple et les laiques marcheront, s'il le faut, sur leurs tra 
ces... Tous vos expédients se trouvent impuissants, (outes vos arme 
émoussées. Il vous en faudra fabriquer de plus tranchantes; il est temp 
pour vous d’y songer. Pour nous, en attendant, nous méditons cette de 
vise : Per crucem ad lucem: par la souffrance, 4 la lumiére! » Les député 
du centre couvrirent de leurs applaudissements celle magnifique déclara 
tion, ce défi vraiment chrétien lancé aux persécuteurs. Le 19 mai, Malline 
krodt prenait une derniére fois la parole; cette fois, dans la deuxiém 
chambre de Prusse, en faveur d’un [pauvre curé des environs de Coblent: 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES. 418 


illégalement emprisonné par le Landrath, ou sous-préfet de son district. 
Quelques jours aprés, il était emporté par une fluxion de poitrine. Il s’étei- 
gutune main dans les mains de sa jeune épouse, serrant de l’autre un 
crucix qu'il pressait sur son coeur. Un service funébre fut célébré pour 
lui dans l’église de Sainte-Hedwige. On vit réunis autour de son cercucil 
presque tous les députés catholiques, abimés dans leur douleur. lls eurent 
laconsolation de rencontrer dans cette enceinte plusieurs des adversaires 
politiques les plus envenimés du défunt : M. Lasker, seul rival digne de lui 
etassurement le plus grand orateur des chambres allemandes; M. Wehren- 
plennig, député, directeur de la principale Revue politique de Berlin ; enfin 
M. Egidi, un des confidents de M. de Bismark, chef du bureau de la presse 
ai ministére des affaires étrangéres. Pareille affluence ne s'était point vue 
dans 'Eglise catholique depuis 1869, depuis les funérailles de Y'illustre 

Waldeck, qui était, lui aussi, un Westphalien, un Prussien ardemment dé- 

Vout 4 son pays, l’idole de la nation et le vrai fondateur du régime consti- 

lationnel dans la Prusse monarchique. Une courte oraison funébre fut pro- 

boncée aprés la messe par M. l’abbé Miller, collégue du défunt, député de 

Plessen (Silésie). Le corps fut transporté & Boedeken, bien patrimonial de la 
famille, prés de Paderborn, et plusieurs milliers de catholiques l’accompa- 

gnérent de la ville épiscopale jusqu’aé I’humble chapelle od il repose. Toute 
lanoblesse catholique prussienne, les deux chambres de Baviére s’étaient 

laitreprésenter par des députations, et l'on peut dire que toute I’Allemagne 
catholique est venue « verser des larmes et des priéres » sur la tombe ot 
descendait ce noble et valeureux champion de l'Eglise. Le gouvernement 
prussien se fit représenter par deux gendarmes, chargés de suivre le cor- 
lége et de surveiller les orateurs. Un franciscain, le P. Ignace Zeiler, dit 
au défunt le dernier adieu et prit pour texte de son allocution le texte de 
saint Paul ; « J'ai consommé ma cause, j'ai combattu le bon combat, j'ai 
conservé la foi. » La presse catholique prit, pour ainsi dire, le deuil en 
Mllemagne, en Autriche et en Hongrie, car I’action de ce grand catholique 
Silait fait sentir partout ou résonne la langue allemande. Dans toutes les 
églises on célébra, pour l’ame du défunt, des services ou les plus hauts di- 
guilaires du clergé voulurent officier. Pour retrouver chez nous l’exemple 
d'un pareil deuil et de semblables hommages, il faut remonter 4 deux de 
N08 Morts venérés qui furent tous deux de grands orateurs et de grands ca- 
tholiques : Berryer et Charles de Montalembert, morte tous deux 4 une 
heure sombre ou il semblait que les causes chéres a leur coeur fussent con- 
ées du ciel et comme désespérées. 

Mallinckrodt a emporté dans la tombe une confiance entiére dans le 
\iomphe définitif de l'Eglise; mourant et en proie au délire de la fiévre, 
letprimait ce consolant espoir. Un de ses collégues au parlement, le doc- 
lew Francis Lieber, un des secrétaires dela deuxiéme chambre de Prusse, 


474 LAYFRACTION DU CENTRE 


disait en revenant de ses obséques : « Nous étions tentés de lui adresse: 
nos pritres au lieu de prier pour lui. » 

Les principaux organes de la presse sllemande, dont plusieurs avaieni 
été injustes pour lui, se sont honorés par les hommages qu’ils ont rendu: 
4 l’'adversaire couché dans sa tombe. « Il avait gagné et il méritait le res. 
pect de tous ses adversaires, » adit la Gazette de la Baltique. « C’était ur 
homme complet, a écrit la Gazette d'’Augsbourg, un homme antique pou 
la loyauté et la droiture. » La Gazette de Cologne s'est exprimée a peu pré 
dans le méme sens; mais, on peut le dire, sous ces éloges a percé plu 
d’une fois la satisfaction qu’a éprouvée le parti « libéral » d’étre délivri 
d’un aussi redoutable adversaire. Tous ceux qui l’ont vu et entendu con 
serveront, de l’orateur catholique, un souvenir ineffagable. Sa taille haut 
et simple, ses traits pdles mais accentués et taillés pour ainsi dire dans k 
marbre, sa longue figure mélancolique, encadrée d'une barbe grison 
nante, ses cheveux partagés en deux nattes égales et unies sur son vast 
front carré de Westphalien ; toute sa personne, en un mot, avait le cache 
d’une élégance un peu austére, d’une haute et charmante distinction. S 
voix était douce et un peu voilée, mais pénétrante; son ironie fine, sani 
fiel et de bon gout, donnait une saveur piquante 4 son eloquence d’ordi- 
naire élevée et grave. Sa mort est une perte cruelle pour la fraction parle 
mentaire dont il était l‘ornement et ‘le conseiller le plus écouté; mais pai 
les démonstrations qu’elle a provoquées dans toute |’Allemagne, par k 
zéle et les déyouements qu'elle a réveillés dans les cceurs catholiques, or 
peut dire que cette mort a efficacement servi la cause 4 laquelle Malline. 
krodt avait youé sa vie. 

La fraction du centre conserve heureusement encore plus d’un che 
éminent par le savoir, le caractére, l’expérience et le talent. Sans avoir lk 
prétention de les classer par ordre de mérite, nous passons 4 M. Wind 
thorst, une des figures les plus originales de toutes les assemblées alle 
inandes, et nous pouvons ajouter, sans crainte d’étre démenti, une de: 
plus justement populaires. L’an dernier, aprés la cléture de la session, le: 
députés allemands furent invités 4 visiter la ville de Bréme et le port mi 
litaire nouvellement créé de Wilhelmshafen. A toutes les stations dt 
voyage, la foule se pressait au-devant des repréSentants de I’ Allemagne, e 
partout les regards curieux de cette foule cherchaient deux hommes célé 
bres 4 des titres djvers, deux adversaires déclarés : le « petit Windthorst) 
et le « petit Lasker, » deux pygmées selon la nature, grandis et haussés i 
Ja taille des géants par la voix de la renommée et |’admiration de leur: 
contemporains. . 

M. Windthorst est né le 17 janvier 1842, 4 Osnabriick, ou son pére étai 
avocat. H commenca ses études dans le gymnase catholique de cette ville 
les acheva dans les universités de Gcettingue et de Heidelberg. Il fut quel 


DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES, 475 


que lemps avocat, puis président du consistoire d’Osnabriick et ensuite 
conseiller 4 Ja cour d’appel de Celle. Deux fois, le roi George, quoique peu 
favorable aux catholiques, l’appela dans ses conseils. 11 lui confia le mi- 
nistére de la justice 4 Hanovre, d’abord de 1851 4 1855, ensuite de 1862 
41865. Les évenements de 1866 le trouvérent avocat général 4 Celle, et, 
peo aprés, le transportérent sur une scéne politique plus large, ow il allait 
jouer un réle éclatant. Dés 1849, il était entré dans la deuxiéme chambre 
de Hanovre, dont il devint président en 1854 et fit partie jusqu’en 1866. Il 
fat de ceux qui virent avec une douleur profonde l’annexion du Hanovre a 
la Prose; neanmoins, il se fit élire en 1867 au parlement de la Confédéra- 
lion du Nord, plus tard au Reichstag de l’empire allemand. Il y représente 
les districts catholiques de Meppen et de Lingen, ou sont situés les vastes 
domaines du duc d’Arenberg, chef de l’ancienne maison souveraine de ce 
mom, A Berlin, M. Windthorst fut, 4 ce qu’on assure, l'objet d’attentions 
prévenantes et méme de certaines cajoleries de la part de la cour de 
Prasse, qui n'ignorait point le dévouement et le souvenir affectueux que 
ce député conservait 4 la maison de Hanovre ‘et I’en estimait peut-étre da- 
vantage. [l va sans dire que M. Windthorst, devenu l'adversaire résolu du 
gouvernement sur les questions religieuses, n'a plus recu d’invitation aux 
buls ni aux petits soupers de la cour. Plus d'une fois, ses adversaires et 
les journalistes officieux ont prétendu que son opposition avait un carac- 
lére essentiellement politique etgque chez lui le catholique servait seule- 
mentde masque au « Guelfe, » comme on appelle a Berlin les partisans de 
l maison de Hanovre. M. de Bistnark fit un jour une allusion blessante 
dans le méme sens, allusion qui ne tendait 4 rien moins qu’é mettre en 
suspicion la loyauté de M. Windthorst. Celui-ci fit une réponse éloquente 
a indignée 4 peu prés ences termes : « Le président du conseil a paru 
désirer savoir si je me considére encore comme le sujet du roi George. Je 
Iti reponds que je conserve 4 ce prince un dévouement et une fidélité iné- 
branlables et que ces sentiments me suivront dans ma tombe. Mais je dois 
lenir compte des faits accomplis, et, suivant le précepte de saint Paul, Je 
me soumets aux pouvoirs existants : rien de plus, rien de moins. » . 
le jour ot furent déposés, sur le bureau de la deuxiéme chambre de 
Prusse les lois religieuses appelées « lois de mai, » — c’était le 10 janvier 
1873, —M. Windthorst eut un magnifique succés d’indignation éloquente, 
et ils’écria, en se tournant vers les ministres et Ja majorité : « Non, vous 
navez pas le droit d’invoquer le nom sacré de la liberté, car vous ne vou- 
lez que l'esclavage. Vous voulez faire des églises chrétiennes des institu- 
lions de police... vous déniez au pape une infaillibilité limitée et vous ré- 
Camez pour l’Etat 1a toute-puissance et l’infaillibilité sur tous Ies domai- 
hes! Nous, au contraire, nous défendons les institutions vraiment libérales 
de Frédéric-Guillaume IV contre le scepticisme religieux, contre les ten- 
dances démocratiques des bureaucrates, contre des ministres égarés. » 


176 LA FRACTION DU CENTRE 


Bien des fois il nous a été donné d’admirer cette éloquence primesau 
tiére et presque sans apprét, cette verve pétillante, cet esprit incisif ¢ 
mordant qui n’excluent ni la vigueur du raisonnement, ni les considéra 
tions les plus élevées, ni, dans certains cas, le ton grave, convaincu et a6 
lennel qui convient aux grandes questions. M. Windthorst ne fait pas sea 
lement de longs et beaux discours, il fait souvent des mots et la plupa 
sont des plus heureux et des plus fins. Le jour ot Ja majorité supprim 
deux articles de la constitution prussienne pour faire passer les lois d 
mai, il fit pleuvoir ses traits les plus malicieux, les plus cruels sur. ee 
hommes qui, de leurs mains imprudentes, démolissaient une constitute 
ou ils s’étaient retranchés autrefois pour défendre les libertés du pay 
Les Gneiss, les Loewe, les Sybel, tous ces transfuges avaient Jadis invoqu 
la constitution contre M. de Bismark et avaient trouvé pour la défende 
leurs accents les plus éloquents. « J’admire, leur dit M. Windthorst, lag: 
lité avec laquelle vous apprenez en vieillissant 4 faire des cabrioles. » Un 
autre fois, il comparait toute la majorité a des soldats de plomb disposi 
sur une plaque tournante, mise en mouvement par le prince de Bismagl 
Nous n’affirmerons point que toutes les saillies échappées 4 M. Windthor 
aient été d’un gout irréprochable et ses plaisanteries du plus pur sel af 
tique, mais, 4 l’audition, ses malices et ses trails provoquent chaque fei 
uue irrésistible hilarité et empruntent une saveur particuliére au ton, @ 
geste, sans parler de la figure chiffonngg, grotesque méme et spirituellq 
ment laide de l’orateur. 

Nous avons déja parlé de la popularité de M. Windthorst ; quand on sai 
qu'il doit prendre la parole, les cartes d’entrée font prime, et quand | 
traverse les rues, surtout le dimanche apres la grand’ messe de Sainte-Hea 
wige, on se le montre dans Jes rues comme une des curiosités de Berlin 
comme on fait pour le vieux feld-marschall, connu des enfants sous le not 
de « papa Wrangel. » Dans un vaudeville, qui a élé joué plus de cent fos 
sur un théatre populaire, M. Windthorst joue un réle important, et, fing 
lement, il est appelé par Ics Espagnols, émus de sa renommée, a occupe 
le tréne toujours vacant d'Isabelle. Les amis bavarois de M. Windthors 
lui ont posé dans leur pays une candidature plus sérieuse, et ils le dési 
guent in petto comme le futur ministre de Baviére pour le jour ou la‘ma 
jorité catholique aura renversé le cabinet actuel 4 Munich. 

Si les ennemis de M. Windthorst ont quelque peu le droit de lui trouve 
une certaine ressemblance avec l'animal méchant et laid dont Darwin ¢ 
Buchner prétendent que nous descendons tous, nul ne songera jamais 
appliquer cette injurieuse comparaison au grave, digne et solennel Pierr 
Reichensperger, autre membre dislingué de la fraction du centre, autr 
orateur puissant et écouté, mais se distinguant profondément des deu 
hommes que nous avons essayé de dépeindre. 

M. Pierre-Francois Reichensperger, conseiller au tribunal supérieur (01 





DANS LES CHAMBRES ALLEMANDES. 477 


cour de cassation) de Berlin, est né le 28 mai 1810 4 Coblentz, a étudié 
dans le gymnase de Creuznach, fait son droit 4 Bonn et 4 Heidelberg. En 
i841, il se faisait connaitre par une brochure remarquable : la Question 
agreire, sur la propriété fonciére, question délicate, que les réformes du 
célébre Stein n’ont que partiellement résolue. Une seconde brochure por- 
lait ce titre : [ Assemblée nationale prussienne et la constitution du 5 dé- 
cembre 1848. Une autre, publiée en 1860, était dirigée contre la suppres- 
ton des lois sur l'usure, et la meilleure de ses brochures politiques, 
tédigée en collaboration avec son frére, était intitulée ; la Tadche imme- 
diate de l' Allemagne. Chez les Allemands, les brochures atteignent facile- 

meat les dimensions d'un livre. En 1848, M. Reichensperger fut envoyé 4 

lt premiére assemblée nationale prussienne ; en 4860, au parlement d'Er- 

fert (Volkshaus), et, depuis 1849, il représente le cercle d’Olpe dans la 

dentiéme chambre de Prusse. Comme son frére Auguste, il appartint d’a- 

bord & opposition libérale ; en 1852, sous le ministére conservateur de 

Wl. deRaumer et Westphalen, il forma la « fraction catholique » qui de- 

vat, en 1861, la « fraction du centre. » Membre du parlement constituant 

de 1887, il vota, avec la plupart des catholiques, contre la nouvelle con- 
itution dérale qui fortifiait la Prusse au détriment de la vraie liberté 
politique et religieuse de l’Allemagne ; mais, peu aprés, le Prussien l'em- 
portait chez lui sur homme politique, et, dans la deuxiéme chambre de 
berlin, il ratifiait par son vote la constitution fédérale qu'il avait condam- 
née au parlement. L’éloquence de cet orateur est, en général, austére et 
grave, un peu alourdie par des citations fréquentes, empruntées & des re- 
cueils juridiques, 4 des textes de loi ou 4 de savants ouvrages. La pédan- 
lerie, si elle était bannie du reste du monde, trouverait toujours un asile 
dans ene chambre allemande. Nous avons entendu un jour M. de Sybel 
Citer de longs extraits des théologiens et des Péres de I'Eglise, et subir en- 
Suite la réplique de M. Lieber, député catholique, armé d’in-folio non 
moins poudreux et non moins formidables. La haute autorité dont jouit 
W. Reichensperger comme savant magistrat, la parfaite intégrité de son 
caractére donnent un poids considérable a sa parole, et chacun de ses dis- 
Cours est, pour ainsi dire, un événement. 

li fat un des plus ardents et des plus fermes 4 défendre la constilution 
Prussienne qui était un peu son ceuvre, quand elle fut remaniée par la 
Majorité, en mars 1873, pour étre adaptée a la nouvelle législation reli- 
iewe. Il vit dans cet acte un déplorable abus fait par les ministériels 
de leur supériorité numérique, el le ministre des cultes ayant dit,au cours 
des débats, que le gouvernement saurait bien briser la résistance des 
titques et faire respecter la « légalité, » M. Reichensperger s’écria : « La 
légalite! La Convention ct les Jacobins l’avaient aussi de leur cété! » Le 

plus remarquable dz ses discours est, 4 notre avis, celui du 10 jan- 
Vier 1874. Ce fut dans cette séance que le gouvernement déposa le projet 
10 Junie 1875. 42 


478 LA FRACTION DU CENTRE 


de loi sur le inariage civil, « complément et conséquence nécessaires de 
lois de mai» qui avaient prive et allaient priver tant de paroisses de leur 
pasteurs. L’orateur catholique signala d'un ton de profonde tristesse le 
déplorables effets de la nouvelle législation dans les provinces, montr. 
Vinterdit civil jeté par Etat sur une foule de paroisses, et demanda 
c’était ainsi que le gouvernement entendait tenir les promesses faites pa 
Frédéric-Guillaume Ill, en 1815, en prenant possession des pays rhénans 
« Je vous promets d'honorer et de protéger votre religion, le bien le plu: 
précieux que possédent leshommes. » II signala les tentatives de M. de Bis 
mark pour fonder une Eglise nationale sur les ruines du catholicisme; i 
en prédit l’échec inévitable et certain, et rappela la réponse célébre di 
vainqueur de Rivoli et de Marengo & ceux qui lui donnaient le consei' 
insensé de se mettre 4 la téle de l'Eglise gallicane, de devenir ala fois k 
pape et l‘empereur des Frangais. L'assemblée entiére fut remuée par ke 
péroraison de ce discours mémorable, qui dura sept quarts d'heure, et 
tout pénctré d'une tristesse solennelle et patriotique : « L’Eglise, dit-il, ne 
peut ni ne veut résister par la force & vos décisions, 4 vos mesures, mak 
elle vous opposera une résistance morale, toujours renaissante. L’Eglise 
est la pierre angulaire de la société humaine, et celui sur qui cette pierre 
tombe en est écrasé, j’espére que la Prusse, ma patrie, n’en fera pas le 
triste expérience. Mes paroles ont pour but d’écarter un tel malheur. » Aus 
bravos du centre répondirent les sifflets de la majorite, et le vote fut e¢ 
qu'on avait pu prévoir. M. Pierre Reichensperger est d'une haute taille; ses 
cheveux grisonnent sur un front déja dégarni, mais sa tenue est d une cor 
rection irréprochable, un peu voisine méme d'une certaine coquetterie. 
On trouve plus de simplicité, de bonhomie et de laisser-aller dans son 
frére ainé, M. Auguste Reichensperger, dont le teint est trés-pale, le large 
front presque entiérement chauve, avec une physionomie ouverte, une 
expression fine mais bienveillante. Il est, comme son frére, entrée de bonne 
heure dans la magistrature, et il est aujourd'hui conseiller 4 la cour d’ap- 
pel de Cologne. Né en 1808, il a fait ses ctudes 4 Cologne, 4 Bonn, & 
Heidelberg et a Berlin. ll défendit autrefois avec énergie et succés les in- 
stitutions judiciaires de la province du Rhin contre les tendances centre 
lisatrices de Berlin, et le droit fran¢gais a en lui un sincére et intelligent 
admirateur. C’est lui qui a fondé et dirigé, jusqu’en 1871, l'association 
nationale pour |l’achévement de la cathédrale de Cologne. La grande tour 
doit recevoir une cloche monstre de 24 pieds de haut, faite avec le bronse 
de nos canons. Elle s’appellera la « cloche de I’Empereur »; mais, bien que 
fondue déja trois fois, elle s‘obstine 4 « sonner faux, » ce qui a paru a plu- 
sieurs un fort mauvais augure. Il y a, dans M. Auguste Reichensperger, 
un artiste ou tout au moins un appréciateur délicat, un administrateur 
passionné des choses de l'art. On lui doit de nombreuses études sur l'art 
gothique en Allemagne, une monographie de l'architecte Ungewitter, 


ee 


DANS LES PROVINCES ALLEMANDES ‘ 479 


une brochure politique et une élude fort originale sur Shakespeare, ot 
'anteur émet et prouve d'une facgon assez concluante que le grand poéte 
anglais vecut et mourut catholique. Une de ses brochures apologétiques 
adétraduite en francais sous le titre Phrases et rangaines. Il est doc- 
tear de !université de Louvain, membre de la commission pour la con- 
servation des monuments nationaux de la Prusse, correspondant du Royal 
métitut of British Architets, membre des comités historiques de France, 
del'lostitut des provinces, de plusieurs sociétés artistiques ou savantes, en 
Autriche et dans toute l’Allemagne; il est le « Beulé » ou plutét Ie Desjar- 
din de !'Allemagne; mais il n’a jamais été ministre, et a peu de chance 
de le devenir. Ses débuts dans Ja vie politique se firent au parlement 
de Francfort, ou il fut élu par plusieurs colléges, puis au parlement d’Er- 
fut, et 4 la deaxiéme chambre de Prusse, dont il devint président en 1855. 
Urelusa d’entrer au parlement fédéral de 1867. Mais, élu par quatre col- 
léges & la deuxiéme chambre de Prusse, en 1870, il accepta d’y repré- 
senter Coblentz et ses environs. Il est membre du Reichstag actuel. Sa pa- 
role Mégante et chatiée, sa courtoisie parfaite et la modération de son 
aractére lui assurent un accueil bienveillant dans toutes les assemblées. 
Ue des plus précieuses recrues qu’ait gagnées le centre, dans ces derg 
hiéres années, a été M. de Savigny. Bien qu’il prenne trés-rarement la 
parole, il a apporté 4 ses collégues le concours de son expérience, de son 
savoir, et d'un sens politique excellent, mdri par de longues missions di- 
plomatiques et un long commerce avec le monde officiel,de |l’Allemagne et 
d'une partie de Europe. 
¥. (Charles-Frédéric de Savigny, conseiller intime et chambellan, né a 
Berlin en 1814, est fils de l’illustre et savant jurisconsulte qui devint mi- 
listre de la justice 4 Berlin, y professa le droit avec éclat et y mourut 
én 1864. Sa mére élait la sceur ainée du vaporeux Clément Brentano, un 
des chafs les plus populaires de |’école romantique en Allemagne. I! com- 
Ienea ses études duns la maison de son pére, les continua dans le gym- 
nase francais de Berlin, puis dans l’université de cette ville, et les acheva a 
Monich et & Paris. Entré, en 1836, dans la carriére diplomatique, il fut 
successivement secrétaire de légation 4 Londres, 4 Lisbonne, 4 la Haye, a 
Presde et 4 Paris; chargé d'affaires 4 Cassel; ministre 4 Bade, A Dresde, a 
Bruxelles, et enfin, en 1864, envoyé par M. de Bismark 4 Francfort comme 
Ministre plénipotentiaire de la Prusse auprés de la Diéte fédérale, il devait 
Ydre le dernier représentant de son gouvernement : le 44 juin 1866, 
lAutriche ayant fait voter par la majorité de la Diéte la mobilisation des 
troupes fédérales, M. de Savigny, conformément a ses instructions, dé- 
dara le pacte fédéral rompu, soumit 4 la Diéte les bases d’une nouvelle 
Organisation fédérale, invita tous les membres de la Diéte, sauf les délégués 
autrichiens, 4 les accepter, et, en présence d'un refus 4 peu prés unanime 
et preva d’avance, il quilta pour toujours la salle des séances, en prédi- 


420 LA FRACTION DU CENTRE 


sant le triomphe certain de la Prusse dont il connaissait la force, la m 
veilleuse organisation et les ressources. Quelques mois aprés la guer 
M. de Savigny présida, en qualité de commissaire prussien, les conféren 
préliminaires ot les délégués des Etats soumis malgré eux a I"hégémo 
prussienne discutérent ensemble les bases de la Confédération du No 
qui est devenue, quatre ans plus tard, l’Empire allemand. En 1869 
entra dans la deuxiéme chambre de Prusse; l'année suivante days le p 
lement, oa il représente Coblentz. Malgré les services rendus, malgré t 
patriolisme éprouveé, il se vit bientét mis a lécart par M. de Bismark, 
cette circonstance ne fut pas élrangére a la résolution qu'il prit en 48 
de se rallier a la fraction du centre dont il est devenu un des conseill 
Jes plus écoutés. Aujourd’hui il est du nombre de ces Prussiens sincé 
ment dévoués au pays et au prince, qui, pour avoir osé combattre la pc 
tique religieuse du tout-puissant chancelier, se voient désignés et flé 
dans la presse officieuse comme des ennemis de ]' Empire (Retchsfeind 
_ Un député qui fait un étrange contraste avec la nature froide, réserw 
silencieuse de M. de Savigny est l’ardent, l’impétueux et militaire baron: 
Schorlemer-Alst, grand propriétaire et représentant de Steinfurt en We 
phalie. Né en 1842 dans le chateau patrimonial de sa famille, il regut » 
éducatiun dans |'Ecole militaire de Dresde, fit de longs voyages dans | 
principaux Etats de | Europe, entra dans l’armée prussienne, et en sort 
aprés douze ans de services, comme lieutenant de uhlans et avec Ja crois: 
l’Aigle rouge. Il est aussi camérier secret du Saint-Pére et chevalier: 
l'ordre de Malte. Dans sa province, il est directeur de la Société agricgle, 
il a publié plusieurs écrits économiques justement remarques. II fit partie: 
Reichstag de 1870; mais il n’appartient point au parlement nouveau, et & 
role s'est renfermé cette année-ci dans |'enceinte de la deuxiéme chambre 
Prusse. Il y a courageusement combattu les « lois de mai » et plusiears{ 
pris a partie M. de Bismark lui-méme, au point de faire dresser sur la t 
chauve du chancelier les trois cheveux avec lesquels il est pourtraict dy 
les journaux de caricature. Un jour, M. de Schorlemer, pour répond 
aux insinuations répétées du prince contre le patriotisme des cathotiqui 
lui joua un tour cruel en apportant a la tribune la brochure fameuse | 
général Lamarmora. 1] lut la dépéche de Govone, racontant que le 5 
nistre du roi de Prusse s’était déclaré prét 4 céder, s'il le fallait, la In 
tidre du Rhin a Napoléon, pour prix de sa neutralité, car, avait-il dit, 
était Prussien avant d’étre Allemand?—Voila "homme, ajouta M. de Sch 
lemer, qui ose incriminer notre patriotisme... ! Le prince, absent ce jour 
parut le Jendemain a la tribune et y prononca un de ses discours les p 
violents, les plus courroucés, ce qui lui arrive surtout quand il a tort‘. 


‘ On le trouvera dans le cinquiéme volume des Discours du prince de Bismark (t 
duction francgsise), chez Sandoz et Fischbacher, 33, rue de Seine, 4 Paris. 


DANS LES PROVINCES ALLEMANDES. 484 


jour suivant, M. de Schorlemer riposta d'un ton intrépide, rappela ses 
longs services avec l'accent d’un légitime orgueil, et ajouta : « Je dénie a 
qui que ce soit le droit de me trailer de « révolutionnaire », moi qui ai 
jadiscombattu la Révolution sous les ordres de Sa Majesté! » Le baron fit, 
en 1849, partie de l’expédition prussienne dirigée contre les insurgés ba- 
dois et commandée par le prince de Prusse, aujourd'hui !'empereur Guil- 
lume. M. de Schorlemer a conservé la voix bréve, haute et un peu dure 
de l'officier de cavalerie. Il débite ses discours avec une verve toute mi- 
litsire et une variclé d’intonations qui contraste agréablement avec le 
Neilatif monotone qui est d'usage dans toutes les assemblées allemandes. 
les meilleurs orateurs du centre ne sont pas exempts de ce défaut ; il sem- 
blequ’ilsfassent un cours ou développent une thése, et nous n’avons connu 
encore que le grand Waldeck qui sut varier avec un art achevé les intona- 
fions de sa voix sonore, harmonieuse et puissante, mouvementer son élo- 
quence, accenluer ses paroles d’un geste expressif, naturel et presque ma- 


ducun des orateurs vivants de l’Allemagne ne méritera qu'on lui ap- 

 plique le fameux : Quid si tonantem audivisses ! Les députés qui apportent 

dlatribane du parlement allemand nos habitudes de déclamation oratoire, 
Jprovequent une vive surprise qui ressemble peu a de l'admiration. 

Deux autres belles figures de gentilshommes catholiques sont celles du 
baron Félix de Lod et du comte de Ballestrem. Le premier, ancien landrath 
mis en disponibilité, ancien lieutenant de cavalerie et chevalier de l’ordre 
de Malte, s'est attiré l’an dernier |’honneur d’une poursuite judiciaire pour 
avoir adressé un télégramme de félicitations au Saint-Pére, aprés son allo- 
cation de Noél 1872. C’était celle ot Pie IX appliqua d'une maniére fort 
trnsparente & I'empire allemand I'allégorie biblique du colosse aux pieds 
Cagile et de la « petite pierre’. » Le comte Franz de Ballestrem, capi- 
laine de cavalerie en retraite, né a Breslau, a été élevé & Namur et a Liége 
ea été mis & la retraite aprés la campagne de France d’ow il est revenu 
lres-grievement blessé. Il vient d’étre nommé camérier secret du S: int- 


Nous n’aurons garde d’oublier l’abbé Paul Majunke, député de Tréves et 
tedacteur en chef de la Germania de Berlin. Né a Breslau en 1842, il fit 
ees études dans l’université de cette ville, remplit les fonctions de vicaire 
das plusieurs paroisses du diocése, alla rédiger un journal catholique de 
Cologne (la Gazette du Peuple), et, aprés la guerre, fat appelé a diriger la 
Germania, grand journal catholique, le plus important dans l’Allemagne 
ta Nord, qui date de trois ans seulement et a déja un tirage de plus de 
12,000 numéros. Nature fine, modérée et bienveillante, rabbé Majunke 


‘ll. de Loé est le président de I’Association des catholiques allemands, qui a tenw sa 
réunion générale 4 Mayence. 


482 LA FRACTION DU CENTRE 


n’en a pas moins excité l'ire du prince de Bismark, et s'est atliré, pour 
accusation d'injures au chancelier dans son journal, une série de condam- 
nations qu’il a subies en partie et qui lui assurent pour longtemps encore 
un logement gratuit aux frais de Etat. 

- Un autre abbé député est le jeune prince Edmond de Radziwill, de la 
grande famille polonaise de ce nom, fils d’un membre de la chambre des 
seigneurs, petil-fils d’une princesse de Prusse, et, partant, cousin du roi 
Guillaume. Sa famille, établie depuis longtemps a Berlin, dans un vieil 
hétel qui porte son nom, posséde de vastes domaines en Posnanie et dans 
la Pologne russe, Le jeune abbé, mince comme un roseau et long comme 
un tambour-major, a fait toute la campagne de France comme aumdnier 
du 3° corps d’armée prussien, et aujourd’hui il est vicaire dans la paroiss 
d’Ostrowo, petite ville de la Posnanie, ow est détenu Mgr Ledochowski, le 
vénérable archevéque de Posen. Son cousin-germain, le prince Antoine de 
Radziwill, est aide de camp du roi de Prusse et allié 4 une illustre famille 
frangaise. Son frére, le prince Ferdinand Radziwill, est également députe 
au Reichstag ot il siége avec la fraction polonaise. L’un et l'autre ne man- 
quent jamais de voter, sur les questions religieuses, contre le gouver 
nement, 

Le défaut d’espace nous force a étre sobre de détails sur les députés ca 
tholiques des autres Etats de l'Empire. La Baviére a envoyé une foule d’hom 
mes distinyués sous; plusieurs rapports, comme le baron d'Ow, présiden 
de la deuxiéme chambre des députés 4 Munich ; le comte de Preysing 
chambellan, connu pour ses grands voyages en Egypte et en Nubie; 
baron de Frankenstein, membre de la Chambre haute de Baviére ; le baroy 
de. Hafonbreed! , président de toutes les associations catholiques di 
royaume et surnommé le roi des paysans; le docteur Westermayer,, cur 
de Munich ; M. Schiltinger, célébre avocat de Bamberg. Nous nommerop: 
encore les deux barons d’Arétin pére et fils, le premier, membre de 
chambre des seigneurs de Munich, chambellan et l'un des plus actifs coo 
pérateurs des catholiques prussiens lors de la fondation du cenére; l'autre 
brillant officier de cavalerie, qui a fait toute la campagne de France et ad 
ministre aujourd:hui les yastes domaines de son pére. 

Mais le plus précieux défenseur que la Baviére ait fourni 4 la cause ed 
lfiglise est le docteur Edmond Joerg, député d'Augsbourg. Cet éminent « 
iljustre écrivain, d'une taille courle et mal proportionnée, aux trails sex 
et un peu durs, 4 la voix métallique, a, en commun avec ses compatriote: 
la laideur physique, la gaucherie, !’air emprunté et I’allure un pew lourd 
qui semblent caractériser tous les représentants de la Baviére au Reichstag 
Mais quelle vive et fine intelligence, quel esprit ouvert et pénétrant, quell 
merveilleuse habileté de parole et quel trésor de savoir et de solide érud 
tion! M. Joerg, né 4 Immenstadt en 1819, a fait ses études a l'université d 
Manich et a été pendant douze ans le secrétaire et le collaborateur de Dee 


DANS LES PROVINCES ALLEMANDES. 183 


linger, qui, aprés avoir longtemps servi I'Eglise, 1’a attristée par une ré- 
volle orgueilleuse ow il s‘obstine depuis quatre ans. M. Joerg se garda de 
suivreson maitre dans la voie du schisme, il se sépara ouvertement de lui 
et continua de rendre a la cause de la vérité catholique de précieux ser- 
vices en dirigeant les Annales historico-politiques, la plus importante revue 
eutholique de la Baviére et de l’Allemagne, fondée par l’illustre Gcerres, 
quine séparait point la cause du catholicisme de celles de la science et de 
la liberté. On doit 4M. Joerg plusieurs ouvrages remarquables, dont : une 
Histoire du protestantisme dans ses phases les plus récentes, une Histoire 
des partis sociaux et politiques en Allemagne et une Histotre de la guerre 
des paysans. I] habite le chateau royal de Landshut, comme directeur des 
archives bavaroises. Dans le cours de la derniére session du Reichstag, 
I. Joerg a prononcé deux excellents discours, l'un contre la loi militaire 
quaggrave surtout les charges des Bavarois, |’autre pour combattre la loi 
de proscription contre les évéques. II y a en lui un orateur élégant et ha- 
bile, plein de tact et de modération, mais avec des convictions inébranla- 
bles, un catholique zélé, doublé d'un homme politique et d’un savant. De- 
puis loagtemps membre de la deuxiéme chambre de Baviére, il est le chef 
feconnn de la majorité catholique, et il est appelé 4 jouer un réle trés- 
important dans son pays le jour ov de nouvelles élections auront donné 
am catholiques bavarois la majorité dans la Chambre comme ils I’ont dans 
de pays. 

Un savant aussi, et dont la science est vraiment formidable, c'est le vé- 
Mable docteur Buss, député catholique badois, professeur de droit et 
d'éonomie politique a l’université de Fribourg en Brisgau. Avec ses nom- 
betix ouvrages d'histoire, de politique, de droit et de polémique reli- 
gituse, on formerait déja toute une bibliothéque. Comme politique, i! est 
tt des derniers survivants du « parti de la Grande-Allemagne, » qui voulait 
renerrer les liens de l’ancienne Confédération allemande, sans en exclure 
Thutriche. La politique « de fer et de sang, » inaugurée par la Prusse en 
186 a rudement dissipé ces illusions et fait évanouir pour jamais ces 
reves patriotiques. M. Buss, non content d’écrire de gros volumes, a tra- 
duit ceux des autres, en particulier les ceuvres de Blanqni, de Gérando et 
autres économistes. Par malheur, il n’a point tous les dons de l’orateur et 
802 savoir immense s'attache trop souvent comme du plomb aux ailes de 
a Hoquence légdrement prétentieuse et déclamatoire. Au demeurant, 
wwe beHe téte expressive avec un front plein de noblesse, des traits mar- 
quis et faits pour la statuaire. Une tenue correcte de professeur élégant 
¢ soucieux de sa p2rsonne : cheveux blancs coupés courts, favoris blancs, 
eravate et col blancs, et un grand air de distinction qui n’est pas com- 
mun, ant s'en faut, au dela du Rhin. : 

Les catholiques du Wurtemberg ont envoyé au Reichstag le jeune comte 
de Waldburg-Zeil, ancien lieutenant de cavalerie, né en 1839, élevé en 


484 LA FRACTION DU CENTRE 


France au collége de Juilly, ensuite a l'université de Munich. Sor 
ainé, le prince de Waldburg, appartenait au premier parlement alle 
et y siégeait 4 cété du prince Clodwig de Hohenlohe-Schillingsfirst 
le « parti de l’empire, » fraction ministérielle composée des amis « 

cond degré ». Les catholiques du Wurtemberg ont, cette année, remp 
prince par son frére, qui a pris rang dans la ‘fraction du centre. Ur 
de leurs représentants et le plus éminent est le comte Gaétan de 

gen-Nippenburg, chambellan de l’empereur d’Autriche, conseiller 
et possesseur de vastes fiefs et majorats en Allemagne et en Hongrie. 
1806, il fit ses études 4 l'université d'Innspruck, ot il obtint le dipk 
docteur en droit. Aprés de grands voyages dans les principaux Etats ¢ 
rope, il entra en 1828 au service de l’Autriche, et fut employé pend: 
ans au tribunal d’Innspruck. A la mort de son pére, qui lui la 
grands biens, il s’établit dans la terre seigneuriale de Schramberg, 

-Wurtemberg. Il devint membre de la deuxitme chambre de Stutt 
fut élu, en 1848, au parlement de Francfort. Peu aprés l'avénen 
Frangois-Joseph en Autriche, il était nommé gouverneur du Ty 
sept ans plus tard, de la Vénétie. Il occupa ce dernier poste jus 
guerre d'Ttalie en 1859. L’année suivante il rentra dans son pays n 
en 1872, fut envoyé au parlement allemand par les catholiques d 
rach et de Waldsee. 

Dans la Hesse grand-ducale, la catholique cité de Mayence s'est 
présenter cette année au parlement par Mgr Christophe Moufan 
noine de la cathédrale et protonotaire apostolique. Ce prétre dist 
fait ses études dans les universités de Bonn, de Munich, de Giessen 
pris une part importante aux travaux préparatoires du concile d 
can. Dans la chambre haute de Darmstadt, il est le fondé de pouv 
lévéque de Mayence, et il a joué un réle important dans cette ass: 
qui, bien que protestante en majorité, s'est toujours montrée anim 
louable esprit conservateur. La belle téte du chanoine Moufang, on 
de longs cheveux blancs, son front large et ouvert, ses grands ye 
lants et clairs, toute sa figure rappellent les traits caractéristique 
race franque dans toute sa pureté. 


Les lignes qui précédent suffisent pour indiquer quelle somme de 
de savoir, d’intelligence politique, d’expérience des affaires, qi 
vouements éclairés et purs, quels caractéres honorables se trouven 
dans cette fraction du centre, si admirablement composée par | 
des électeurs catholiques de l’Allemagne. La fraction est ouverte a 
testants conservaleurs qui acceptent son programme, et quelque: 
sont fait gloire de l’adopter. Dans le parlement de I’Empire, M. E: 
célébre exégéte et orientaliste de l’université de Geettingue, un de 


DANS LES PROVINCES ALLEMANDES. 485 


viens les plus inébranlables dans leur fidélité au roi George, vote con- 
samment avec la fraction du centre. Ainsi font, dans la chambre prus- 
senne des députés, M. Bruél, surintendant protestant du Hanovre, et le vé- 
néirt W. de Gerlach, président de la cour d’appel de Magdebourg, ancien 
aki et confident de Frédéric-Guillaume IV, un des inspirateurs de la poli- 
lige rflienne , conservatrice et conciliante inaugurée par ce prince 
hae, et qui a valu vingt-cing ans de paix & la Prusse. 

Ceverait également le cas de mentionner ici les députés polonais et 
eux des représentants de |’Alsace-Lorraine, qui, sans prendre part aux 
reenions de la fraction du centre, se concertent et votent d’ordinaire avec 
dle sr toutes les questions religieuses et sur les questions politiques ou 
dconemiques o8 un principe supérieur est engagé ; mais cela nous entrai- 
werat hors des limites que nous nous sommes tracées. Notre dessein était 
Cnndiquer le rdle Joué par Ja fraction du centre dans les deux principales 
wenblies législatives de |’Allemagne, et de faire connaitre les plus émi- 
tesis pari les représentants des populations catholiques. Cette pha- 
lege @heaymes de bien, dont plusieurs sont des hommes de talent, a 
radu wn magnifique témoignage A la foi dans cette période de persé- 
cations et d’épreuves douloureuses pour ]’Eglise. Ils sont capables et 
Ggues de servir 4 Dieu d’instruments pour le triomphe de la vérité catho- 
lique, et nous pouvons appliquer 4 tous ce que l’abbé Muller, député de 
Mew, a dit en songeant 4 Hermann de Mallinckrodt, et devant le cercueil 
de ¢e grand catholique : « Une cause défendue par de tels hommes ne 
tauait dre une cause mauvaise, ni surtout une cause désespérée. » 

J.-M. Garber. 


ugk 


- . fe 


LA GESTION FINANCIERE 


“DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX 


Vi 


L'EMPRUNT MORGAN‘. yg 
“dh 
Lei" juin 1874, un membre de |’Assemblée nationale a dépow 
une proposition de loi dont le but parait étre de parfaire l’équilikdg 
des budgets sans recourir 4 de nouvelles surcharges fiscales. v 
La combinaison proposée peut se ramener 4 ces termes : 
un emprunt d’un milliard et demi, en rentes perpétuelles ; remplest 
ainsi d’abord par des rentes perpétuelles les deux cent quarante-cing 
millions (245,070,000 francs) encore dus aux préteurs de !’emprual 
Morgan, et remboursables en trente-deux ans, et les huit cent soixaate- 
dix millions (870,000,000 francs) encore dus a la Banque de Francé 
et remboursables en quatre ans et demi par un amortissemeal 
annuel de 200 millions; et dans cette émission de rentes perpe 
tuelles motivée par des conversions, se procurer (outre les sommél 
exigées par les frais de l’opération) une belle somme d’environ 200 
millions, dont on pourrait gratifier le budget des recettes de 1874 
et consolider une partie de la dette flottante; enfin amortir 10 
millions seulement, de rentes perpétuelles, au lieu des 203 milliont 
-actuellement remboursés chaque année, 200 a la Banque et 3i 
Yemprunt Morgan; c’est-a-dire amortir moins, tout en accroissai 
la dette publique. 
De prime-abord, et comme d’instinct, l’Assemblée nationale et} 
public ont assez mal accueilli cette combinaison. Nous ne savot 
pourquoi quelques personnes mal prévenues ont soupgonné quelqu 


! Voir le Correspondant des 10 et 25 mai 1874. 


LA GESTION FINANCIERE DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 187 


ariére-pensée d’intérét privé; d'autres, plus indulgentes, se mé- 
faient toulefois d’une proposition présentée d’une maniére un peu 
thédtrale; d’autres enfin, mieux avisées peut-ctre, ont cru recon- 
mitre 4 certains indices un acte de tactique parlementaire, assez 
ingénienx, destiné 4 opérer une diversion sur l’opinion publique par 
wae grosse proposition évidemment inacceptable, afin de faire ac- 
cepler, en définitive, une petite sous-proposilion de nature délicate. 
la sous-proposition s’est présentée en effet le 3 juillet, et semble 
avoir assuré ses chances d'étre agréée de |’Assemblée nationale et 
du public. 

Et c'est peut-étre bien cela, et cela seul, qu’on désirait : faire 
ogréer de tous une réduction de ]’amortissement de 200 millions 4 
{30 on méme 4 100 millions. 

Quant ala grosse proposition imaginée et mise en avant pour les 
seuls besoins de la cause, on l’a bien vite abandonnée; mais elle a 
soulevé des questions qu'il ne faul pas laisser sans réponse, sous 
peine de laisser les esprits troublés et inquiets ; ainsi dans les argu- 
ments financiers opposés, ces derniers jours, 4 la propvsition du 
{" juin, nous croyons que les meilleures raisons restent a dire, sur- 
fat en ce-qui concerne l’emprunt Morgan, que !’on ne semble pas 
mnaitre assez dans son économie et dans son état actuel. Et c’est 
pourquoi nos lecteurs liront avec un nouvel intérét, avec V’intérét de 
Veetualité, I’historique de cette opération financiére de la déléga- 
lea de Tours, historique que nous avons commencé dans le Corres- 
pendent du 40 mai dernier, et que nous allons continuer aujour- 
€bui. Cela les mettra 4 méme de juger en pleine connaissance de 
curse la conversion de l’emprunt Morgan suggérée en ce moment 
il'dssemblée nationale. 


Dans l’enquéte sur l’emprunt Morgan, les membres du Conceil des 
finances de la Délégation de Tours ont pris un soin scrupuleux de dé- 
montrer que l’emprunt était nécessaire; ils ont rappelé ce qu’ils 
avaient consigné dans les procés-verbaux de leurs séances du mois 
foctobre 1870 : que les dépenses prévues, comparées aux recettes 
Probables des impdts, de l’emprunt Magne et de quelques ressources 
de trésorerie, faisaient ressortir pour la fin de l'année une insufti- 
sance de plus de 300 millions de francs. 

Et on ne dépensait encore que 5 millions par jour; on allait en 
dépenser 10. En arrivant a Tours, M. Gambetta avait dit 4 M. de 

: a Je fais un appel & la France. Nous allons créer des ar- 
mées considérables, et il nous faut de argent. » En cela, M. Gam- 
betta avait raison. On pouvait calculer en effet que si Metz tenait 
bon avec son armée bien organisée de 170,000 hommes, comman- 


488 LA GESTION FINANCIERE 


dée par quatre maréchaux de France ct les meilleurs officiers, que 
si Metz tenait en échcec pendant quelques semaines encore une des 
plus fortes armées de l’ennemi, on aurait le temps d’organiser des 
forces nouvelles et de reprendre la lutte avec des chances de succés. 
Mais, comme le disait plus tard M. de Bismark, l’argent était 
le principal moyen d’une entreprise de cette nature. A 10 mil- 
lions ‘de dépenses par jour pour trois mois, c’était 1 milliard 
qu'il edt fallu s’assurer. Cette somme n’excédait pas le crédit dela 
France, mais 4 la condition que la France donnerait sa signature. 
Or, en ce moment, ceux qui pouvaient signer au nom de Ja France, 
ceux qui pouvaient engager la nation frangaise, n’avaient pas qualité 
incontestable : ils n’osaient méme pas se faire reconnaftre comme 
gouvernement national; ils refusaient d’appeler Jes citoyens 4 ¢lire 
unc Assemblée nationale, et ils retenaient un pouvoir doufeux qui 
les rendait impuissants a justifier leur titre de gouvernement de la 
Défense nationale. 

C'est dans ces conditions défectueuses que la Délégation financiére 
de Tours eut 4 pourvoir aux dépenses ordinaires et extraordinaires 
de la France, moins Paris. 

Nous avons moniré que, dés les premiers jours d’octobre, le cré- 
dit de 150 millions de la Banque de France, emporté de Paris par 
M. de Roussy, était presque épuisé, et que les recettes par les impéts 
et les versements de l’emprunt Magne diminuaient de plus en plas. 

On peut apprécier aujourd’hui la modicité de ces ressources par 
le relevé sommaire des sommes encaissées hors Paris depuis l'inves- 
tissement de la capitale, en contributions et revenus publics et en 
versements de l’emprunt Magne de 805 millions. J’inscrisles sommes 
rondes en millions : 


EN CONTRIBUTIONS EN VERSEMSUTS 
ET DE 
REVENUS PUBLICS L'EMPROXT MAGHE 
Dans la 3° dizaine de sept. 14870. 30,7....... 12,2 
4° dizaine d’octobre. ..... 94.8. ...206-. 8,2 
2° — wee wee 96,4. ....6.. 7,9 
3° — seca 34.8. .....0. 16,8 
1" dizainede novembre... . . 26,6. ...... 6,8 
2° —  seeee 20,5. ....6-. 4,0 
5e —~ wean 29,8. ...... 8,0 
4° dizaine de décembre. . . . . 31,8. ...0..-. 14,5 
° — wee. 264....-.-. 6,5 
3° —~ severe 544.0... 2 2 7,0 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 489 


L'insuffisance -réelle pour ces trois mois et demi s’est trouvée 
cooforme 4 l'évaluation faite dans les premiers jours d’octobre. 
La nécessité d’un emprunt n’élait donc que trop justifiée; et ce n’é- 
tait pas trois cents millions qu’il edt fallu se procurer en octobre par 
unemprunt, mais un milliard, pour assurer 4 la défense nationale 
de puissants moyens d'action, pour obtenir sans retard, dans les plus 
brefs délais possibles, les armes et les munitions de guerre qu’on 
devait acheter a l’élranger. 

Alors on aurait pu traiter pour ces fournitures 4 de bonnes con- 
ditions, et avec les fournisseurs les plus honorables, c’est-a-dire, 
loyaux et ponctuels. Mais, tout au contraire, on s’est vu condamné a 
tous les abus, a toutes les difficultés, d’une situation besogneuse en 
finances autant qu’irréguliére en politique. 

La Délégation financiére de Tours, dans ces circonstances déplo- 
rables, a tenté le possible, tout le possible, et avec autant d’habi- 
leté que de patriotisme. Reconnaissant, ce que nous avions indiqué 
au ministére de l’intérieur a Paris le 2 oclobre: que l’on avait beau- 
coup de peine 4 recouvrer les impéts el les versements de l’em- 
pront Magne, qu’on ne pouvait plus rien demander en surcroit aux 
ressources financiéres du pays, et qu'on devait recourir par le cré- 
dit national aux capilalistes étrangers, la Délégation financiére 
dodia les moyens d’un emprunt extérieur : M. Denion-Du Pin, ad- 
misisirateur des Messagcries maritimes et membre des conseils 
dadministration de la Compagnie des chemins de fer d’Orléans et 
de la Société générale, institulions d’industrie ou de crédit de 
premier ordre, fut prié a titre officieux de profiter de ses rela- 
tions habituelles avec la Cité de Londres pour pressentir les _princi- 
paux banquiers anglais sur les chances et les conditions d’un em- 
prunt; sous l’influence de certaines idées dont je parlerai tout a 
ene: on eul le tort de vouloir proposer l’emprunt en Bons du 

résor. 

M. Du Pin revint de sa mission le 10 octobre, et fit connaitre que 
les principaux hanquiers de la Cité avaient d’abord repoussé toute 
idée d’un emprunt en Bons du Trésor, titres absolument inconnus 
des eapitalistes anglais; mais qu’ils avaient déclaré possible un 
emprunt en rentes ou en obligations d'Elat, en ajoutant toutefois 
que cette opération ne pourrait se faire qu’a des condilions onéreuses, 
a cause de la situation politique de la France, o l’on ne voyait en 
ce moment ni assemblée souveraine, ni gouvernement reconnu, 
pour sanctionner un emprunt a l’étranger. Les banquiers de la Cilé 
de Londres, qui savaient que M. Gambetta venait d’arriver de Paris en 
annoncant que les élections pour une Assemblée nationale seraient in- 
déGniment ajournées, ne pensaient pas qu’on put obtenir plus de 


490 LA GESTION FINANCIERE 


200 millions de francs (8 millions de livres sterling), dont la place 
de Londres, d’accord avec le marché d’Amsterdam, prendrait ferme 
2 millions de livres sterling tout au plus, et dont le reste ne seraif 
pris par les banquiers qu’ option ou 4 commission. Dans leur opi 
nion, le taux net de l’argent emprunté ressorlirait 4 8 5/4 pour 10@ 
au moins, et peut- -Ctre a 9 pour 100. “ly 

Voila le taux ot les gouvernants dela Défense nationale avaient fas: 
tomber le crédit de la France, en refusant de régulariser leur pous 
voir. Alors qu’en deux jours, les 23 et 24 aout 1870, un gouverne- 
ment régulier, malgré nos premiers échecs militaires, avait .troww 
805 millions de souscriptions et encaissé 260 millions de bonnad 
espéces; alors qu ’aprés notre défaite consommeée, aprés une ranges 
imposée de cing milliards, un autre gouvernement régulier bien qué 
provisoire, a trouvé, par milliards réellement souscrits et exactement 
versés, les énormes emprunts de 1871 et 1872, — dans ces premiera 
jours d’octobre 1870, ot les Allemands eux-mémes doutaient @& 
Pissue de la guerre, le premier marché financier du monde, inond& 
d'argent sans emploi, et cherchant dans la Cité placements: 
2 41/2 pour 400, offrait 4 la France 200 millions au plus et® 
9 pour 100. aL 

Kt dans cette offre encore, on peut croire que les banquiers de 
Londres avaient égard 4 la respectabililé personnelle des adsait 
nistrateurs honorables et bien connus qui inlervenaient dans la nh 
gociation, tels que M. Du Pin et les membres du conseil des finances: 
de Tours; car le 8 octobre, un Francais, agissant en son nom et at 
nom de plusieurs capitalistes anglais, avait osé proposer au Gouvem 
nement 4 Tours un emprunt au taux de 16 pour 100, et méme ave 
une Clause qui rappelle les contrats de prét de certains usuriers léges 
daires : l’Etat aurait dd accepter, en déduction des versements dé 
Vemprunt et jusqu’a concurrence de 42 millions, du lard et du pore 
salés 4 livrer 4 l’administralion de la guerre. 

La Délégation financiére de Tours comprit que la mission de 
M. Du Pin ouvrait une voie convenable, et il résolut de négocier off 
ciellement un emprunt extérieur en Angleterre, et méme en Bel 
gique et en Hollande. ou 

Mais, en attendant le produit de cet emprunta négocier, on’ 1 deb 
songer a se pourvoir; et l'on s’adressa au sous-gouverneur délegué 
de la Banque de France. 


VII | 


Le 13 octobre, dans le conseil des finances, M. Cuvier fut sollicité 
de préter son aide par un prét de cent millions, qui, s’ajoutant au 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 191 


cent cinquante millions emporté de Paris par M. de Roussy, 
2mbre, éleverait 4 250 millions les préts de la Banque de 
la Délégation de Tours. 
ier déclara qu’il n’avait pas les pouvoirs nécessaires pour 
traité avec l'Etat, pour faire une nouvelle avance; qu’il 
ide Paris précipitamment, chargé de diriger les affaires 
que en province et de centraliser 4 Tours le service des 
es, mais qu’il n’avait pas derriére lui le Conseil général de 
8 pour approuyer ou consentir des avances; qu'en un mot 
2 était 4 Paris et non 4 Tours. 
mments étaient rigoureusement conformes a la lettre des sta- 
Banque de France, et, dans les temps ordinaires, ilsauraicnt 
sans réplique ; mais les circonstances élaient tout 4 fait 
naires : et le délégué de la Banque de France, 4 l’exemple 
maésdu gouvernement, devaits inspirer de l'intérét méme de 
edans la situation. Refuser des avances au Trésor, c’était 
ine crise aussi redoutable pour le crédit de la Banque que 
fédit de l’Etat, une crise fatale peut-étre 4 la fortune de la 
jai comprend toutes les fortunes du pays. Séparé de Paris 
‘ce des choses, M. Cuvier devait se considérer comme in- 
cette force des choses, des pleins pouvoirs du Conseil géné- 
Banque, qui avait trop de sagesse et de bon sens pour 
f jamais un traité fait en vue de la défense du pays. Enfin 
ft mignorait pas qu’en établissant, par la loi du 14 aodt 
cours forcé, et en réglant & deux milliards quatre cents 
a somme des émissions de billets de banque, le ministére 
pes avait convenu tacitement avec le gouvernement de la 
»France qu'une partie de ces émissions pourrait étre affec- 
join éfail, aux dépenses de la guerre. 
int, M. Cuvier répondait qu'il ne savait pas si des avances 
§ 4 Paris par la Banque de France n’avaient pas déja absorbé 
bons disponibles, et alteint ou approché la limite de 2,400 
: argument qui pouvail avoir une certaine valeur plus tard, 
pas au commencement d’octobre, peu de jours aprés I’in- 
ent de Paris. 
nifive, M. Cuvier refusait obstinément : un tel refus sem- 
dlicable, en face des hommes qui demandaient le secours. 
nt point des poliliques, ce n’étaient point de ces gouver- 
venture, qui ne connaissent ni loi ni frein d’aucune sorte, 
croient tout permis, sous le moindre prétexte de raison 
a, c’élaient de purs administrateurs, fonclionnaires vieillis 
ratique des affaires, dans observance des régles, dans le 
I’Etat; ¢’étaient d’anciens collégues ou amis que le sous- 


192 LA GESTION FINANCTERE 


. eo EE 
gouverneur délégué de la Banque de France avait vus 4 l’ceuvre pen. 
dant de longues années, et dont il connaissait le caractére aussi sage 
qu’élevé, aussi droit et ferme que dévoué a l’intérét public. | 

Et ces administrateurs émérites lui faisaient observer que si 
statuts de la Banque de France donnaient au Conseil général seal 
le droit de contracter au nom des actionnaires de cet établissement, 
ces statuts n’avaient pas pu prévoir le cas extraordinaire ot Paris, 
pendant plusieurs mois, serait séparé du reste de la France per Ww 
blocus absolu; que si le gouvernement légal dela Banque étaith 
Paris, une forte partie des billets de banque était en circulation @& 


province, et que le délégué de la Banque en province avait rk 
toule 





devoir de sauvegarder le crédit de ces billets en aidant a éviter 
mesure qui compromettrait la monnaie fiduciaire. 

_M. Cuvier semblait avoir les oreilles fermées 4 toute parole de 
sens, comme les yeux fermés a la situation extraordinaire od if 
trouvait. A proprement parler, il n’avait plus la téte 4 lui; bra 
homme, trés-capable pour présider au mécanisme régulier et mR 
thodique de l'intérieur de ses bureaux, il se sentait pris de vertigs 
sur les hauteurs oti les circonstances venaient d’élever sa respons 
bilité; c’est 1a ce qui excuse son attitude, autrement inexplicabla; 
c’est la ce qui explique la suggestion qu’il émit au conseil ds 
finances le 13 octobre, et qui fut repoussée 4 l’unanimité de ss 
collégues, comme |’expédient le plus dangereux pour le crédit deh 
Banque autant que pour le crédit de ]’Etat: M. Cuvier, plutot qu 
de consentir un prét a ]’Etat sur les 2 milliards 400 millions de b& 
lets de banque que la loi du 414 aout avait autorisés en vue de ca 
préts, conseilla de chercher des ressources pour l’Etat dans ]’émis- 
sion de 200 millions de monnaie de papier, — ou, pour parle 
comme le public n’edt pas manqué de le faire, — dans la créstias 
d’assignats. Et voici sa combinaison, intéressante 4 noter dans Phe 
toire, pour prévenir le retour de semblables erreurs. 

L’inveslissement de Paris et l’invasion d’un quart de la Frand 
avaient produit leur effet naturel sur la circulation métallique :!'@ 
et l’argent se cachaient, chaque chef de famille se formait une 
serve. De la une pénurie de numéraire dans les transactions. Pot 
y obvier, il s’était créé dans plusieurs villes des syndicats qui, 84 
garantie d’un dépédt de billets de banque, émettaient des coupuft 
de 1 franc, de 2 francs, de 5 francs, de 10 francs. Ces coupuré 
émises par ces syndicals d’hommes notables de la localité, circt 
laient fort bien dans l’étendue du département ov avait lieu Pémt 
sion, et ou l'on pouvait les échanger contre les billets de banqt 
déposés en garantie. Le Conseil des finances de Tours avait sag 
ment érigé en principe rigoureux que I’Etat resterait toujours 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUV. 195 


complétement en dehors de ces combinaisons de crédit local, afin 
que rien, dans les actes financiers du gouvernement, ne pit rappe- 
ler, méme de loin, méme en apparence, le souvenir déplorable des 
assignats. Or M. Cuvier avait imaginé que l’Etat pourrait se procurer 
des ressources en émettant lui-méme 200 millions de francs de ces 
coupures, et en les garantissant non plus sur des billets de banque, 
mais sur des rentes. 

Le Conseil des finances répondit fermement que si une émission 
de billets comme celle qui avait licu dans certains départements, 
sous la garantie de syndicats parliculiers, pouvait étre sans inconyé- 
nient grave, une émission de papier-monnaie par l'Etat déprécierait 
les billets de Banque eux-mémes; et qu’il fallait éviter toute lendance 
a créer une valeur garantie par le seul crédit de I’Elat, une valeur 
qui serait d’autant plus avilie que le crédit de l’Etat serait anéanti 
par cette émission méme. 

Ainsi parlérent en véritables financiers d’Etat, MM. de Roussy, 
Roy, et Dumoustier de Frédilly. M. Cuvier, poussé 4 bout d’argu- 
ments, se retira 4 Bordeaux, ot il transféra, le 18 octobre, Ie siége 
d sa délégation; mais, sur une demande formelle du gouvernement 
de Tours, il finit par céder, et consentit un prét de 100 millions, 
qui, avec 10 millions empruntés le 25 octobre 4 la Banque «’Algé- 
ne, et spécial aux dépenses de la colonie, permit au Trésor de vivre 
quelques jours, en attendant l’emprunt extérieur qu’on négociait. Ce 
prét de {00 millions fut ratifié 4-Paris le 5 décembre par le Conseil 


général de la Banque, qui donnait ainsi raison au Conseil des finances 
de Tours. 


La Délécation financiére avait pris quelques mesures administra- 
tives pour ménager le plus possible scs ressources. Ainsi, des in- 
structions avaicnt été envoyées aux trésoriers généraux des finances, 
de payer les arrérages semestriels du 21 seplembre pour les 
renles 41/2, et les arrérages trimestriels du 41° oclobre, pour les 
reates 5 pour 100, aux seuls rentiers inscrits sur les étals du dé- 
partement, si ce n'est pour les renticrs de Paris et des départements 
envahts qui seraient autorisés par le Directeur général de la compla- 
hilité publique. 

D'autre part, le 3 octobre, furent publiés & Tours deux arrétés 
de M. Picard, des 27 et 29 septembre, arrivés par ballons, et aux 
termes desquels le Trésor élevait de 5 46 pour 100 l'intérét bonifié 
poar jes versements anticipés de l’emprunt Magne, et l’intérét des 
bons du Trésor remboursables de trois mois 4 un an. 

LaDelésation financitre essaya de lirer tout le parti possible de ces 
Bons du Trésor ainsi améliorés, et que M. Picard avail méme permis 

10 Jeussr 1874. 1 


494 LA GESTION FINANCIERE 


de.rendre nominatifs 4 la volonté du détenteur, qui n’aurait pour cela 
qu’aé inscrire son nom sur la formule: dans les premiers jours 
d’oclobre, on voit que les marchés passés par le ministére de l’in- 
térieur pour l’équipemeut des gardes nalionales mobiles, stipulent 
le payement des fournilures partie en numéraire, partie en bong 
du Trésor. C’esten bons du Trésor que l'on remboursera les dépéts 
des Caissvs d‘¢pargne, aprés un payement en numéraire de 50 franes 
par livret. Enfin, on recommande & tous les ordonnatcurs des 
divers départements ministériels de sttpuler, autant que cela sera. 
possible sans aggraver les conditions des marchés, le payement moi- 
tié en numeéraire et moilié cn bons du Trésor, toujours afin de mé& 
nager l’encaisse des comptables, 


VIII | 


Ces actes de minutieuse prévoyance nous révélent la diffcald 
financiére du moment. L’emprunt élait de la nécessité la plus im 
périeuse : il fut résolu, par le Conseil des finances, & l’unanimilé,, 
dans la séance du 414 octobre; les bases en furent réglées dans te 
séance du lende:main. 

L'idée d'un emprunt en bons du Trésor, reconnue par M. Du 
impraticable sur les marchés étrangers, n’admettait pas de discus, 
sion sérieuse. Il fallait offrir aux ca pitalistes étrangers un titre d’ Etat: 
connu de tous et bien accrédité : ainsi, la renle frangaise, titre a. 
toul repos, qui, depuis soixante- dix-huit ans, cepuis plus de trois 
quarts de siécle, a traversé, inaltérable, tant de crises, de guerresiet 
de révolutions. 

Il fallait émettre un titre fort, du 6 p. 100, afin de ménager & 
un prochain avenir la possibilité d’une réduction de la dette, soif 
d’une amélioration du contrat d’emprunt, par une conversion nets, 
male, aussitét que le cours arriverail au pair. 

Le Conseil des finances de la Délégation de Tours adopla le titre 
fortde 6 p. 100, mais non pas en rentes perpétuelles; il se rap 
pela les obligations trentenaires de 1861; et il décida que lest: 
prunat serait émis sous forme d’obligations 6 p. 100, remboursabies 
en quinze ans, par voie d’amorltissement, avec stipulation de rachel 
facultatif par le gouvernement francais, qui pourrait reprendre s@ 
titres au pair. A voir lcs discussions des négociateurs 4 Londres aye 
les banquiers de la cité, on peul croire gu’il edt mieux valu émettr 
tout simplement des rentes perpétuelles; le tilre edt été miew 
connu, mieux accepté, mieux truit¢é & la souscriplion; et now 


DE LA DELEGATION DE TULRS ET DE BORDEAUX. 195 


ations pu tout aussi bien rembourser notre dette, suivant nos 
convenances, par des conversions de 6 p. 100 en 5 p. 100, puis de 
5p. 100 en 4 1/2, 4 mesure de l’amélioration du cours de nos 
renles; et enfin par le rachat des titres 4 la Bourse, au moyen de 
la Caisse d‘amortissement, quand le titre élant assez abaissé par Jes 
conversions, le cours serait resté au-dessous du pair et nous aurait 
permis de racheler notre dette 4 prix doux. 

La Delegation pensa peut-étre que cet emprunt, spécial par sa 
forme, et spécifié remboursable 4 court terme, aurait le caractére 
dune simple opération courante de trésorerie, et ne ferait pas 
dire que la Délégation de Tours avait rouvert je Grand-Livre. Je 
sais combien, en finances et en affaires de crédit public, il faut 
compler avec les mots, avec les impressions méme les plus superfi- 
celles; mais je crois que, dans cette circonstance, le public fran- 
quis a fort peu remarqué la nuance : pour lui, c’élait un emprunt 
d'Elat, ai plus ni moins; et pour le public étranger, les titres en 
Freaks auraient trouvé plus de faveur. 

la Délégation se rappela peut-étre aussi cetle maxime : qu’il con- 
teal de varier les titres pour élendre sa clientéle de préteurs, et 
qeil faut éviter d'émetire un uouvel emprunt en titres dont une 
émission n’est pas encore classée. La maxime est bonne, mais on 
peat croure que la dilférence d’un titre Siz pour cent aux titres Trois 
di fing existuuts suflisait. 

Bait-il possible d’ouvrir une souscription publique sans inter- 
midiaires? Par les résullats de la souscriplion ouverte en France et 
a dngleterre, du 27 au 29 octobre, on doit reconnailre qu’il était 
prudent alors de s’assurer des concours intéressés. Il est vrai qu’en 
tegardant d’ua peu prés comment se sont pratiqués quelques em- 
Prants par souscriplions publiques, ceux de 1863, de 1868, de 1871 
@ de 1872, on en vient & penser que ces procédés d’emprunt res- 
seableat beaucoup au fond aux emprunts par négociation avec les 
beaquiers. Toute la différence est en ceci : que le Trésor fait garantir 
Vempruat per des arrangements secrets au lieu d'une garantie ou- 
vrloment formulée et publiquement payée. C'est aussi cher, plus cher 
periots, ef c’est moins net. Quand ies circonstances le permettent, 

seuscsiptien publique, franchement publique, comme en 1854, 
1855, 4859, et au 23 aout 4870, est évidemment ce qu'il y a de 
Mieux. Mais si l’on ne se croit pas cerlain du succés par cette voie, il 
aa. esserer |’opération par des trailés, déclarés ou secrets, avec des 
aaguiers, ef mieux vaut alors la négociation pure et simple. 

i sagissait donc de négocicr |’emprunt avec des banquiers de 
gadees. M. Du Pin avait indiqué la maison J.-S. Morgan et €”, 
laison d'origine américaine, dirigée jusqu’en 1867 par le grand 


196 LA GESTION FINANCIERE 


philanthrope Peabody, a qui la Cilé a élevé une statue en recor 
naissance de sa charité aussi ingénieuse que magnifique envers le 
pauvres de Londres. 

La maison Morgan est de toute respectabilité; mais peut-étn 
eiit-il él6 avantageux pour nous de traifer avec des banquier 
plus liés aux affaires du continent européen, ou tout au moin 
avec une association de banquiers dont les relations plus étendue 
en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en France méme, eussen 
procuré 4 la souscription des sources plus nombreuses et plus aboa 
dantes? A cela, on peut répondre qu’il est trés-facile de livrer de 
balailles et de négucier des emprunts aprés coup dans les loist 
du cabinet d’étude. Et nous avons lieu de croire, en effet, quel 
négocialeurs ont d’abord tenté le mieux, et sont entrés en définiliy 
ou la porte s’ouvrait. . 

Quant au taux de l’emprunt, le Conseil des finances, d’aprés | 
rapport de M. Du Pin, détermina ce taux et le consigna dans un pl 
cacheté qui fut envoyé aux Membres du gouvernement de la Défeng 
nationale. Ceux-ci durent indiquer oralement le prix maximum fig 
par eux au négociateur seul, et constater le chiffresous un pli cach@ 
qui fut déposé entre les mains du délégué du ministre des finanéd 
M. de Roussy, pour n'¢tre ouvert qu’aprés la conclusion de I’em 
prunt. Ces précautions étaient réglées suivant le mode par lequel le 
ministres fixent le maximum pour une adjudication. Nous sawh 
aujourd hui que le maximum ful 9 p. 100. 

M. Laurier, délégué par le gouvernement de Tours auprés du Gp 
seil des finances, ful chargé de suivre les négocialions relatives i 
cet emprunt fant en Angleterre qu’en Belgique et en Hullande. ., 

M. Laurier, avocat habituel de plusieurs institutions de crédit & 
Paris, avait quelque habitude des affaires financiéres ; mais sa prit- 
cipale raison d’étre dans cette négociation était son caractére polit 
que et son amitié avec le plus actif des gouvernants de Tours; et ¢@ 
pourquoi il demanda qu’on lui adjoignit un homme expérimenté® 
finances. publiques, et investi de toute la confiance du Consell ¢¢ 
finances : ainsi fut désigné, pour la négocialion, avec M. Laurie’, 
_ lecomle Adrien de Germiny, ancien inspecleur des finances, trésore 
général de la Seine-Inférieure, régent de la Banque de France, el deo 
le nom seul devait suffire a titrer la loyauté du contrat. - 

. | 
. Voici le texte authentique du traité, qui fut signé le 24 october 
4 Londres par Je comte de Germiny et M. Lauricr d'une part; :e 
de l'autre par MM. J.-S. Morgan et C*, aprés avoir élé soumis daa 
_ toute sa leneur, ad referendum, 4 l’approbation du gouvernemél 


de Tours, qui ralifia le 22 octobre. 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 197 


TRAITE DU 24 OCTOBRE 41870 


EMPRUNT DE LA DEFENSE NATIONALE 
£ 10,000,000 OU FR. 250,000,000. 


Entre les soussignés : 

Article 1°. — Entre les parties soussignées, il est fait contrat 
d'un emprunt de 40 millions de livres sterling ou 250 millions de 
francs en obligations rapportant 6 pour 100. Cet emprunt sera l'objet 
d'une souscription publique en France et en Angleterre. 

Art. 2. — Ces obligations seront remboursées dans un délai de 
df ans a partir du premier tirage, au moyen d'un fonds d’amortlis- 
sement cumulatif. Le premier tirage aura lieu en janvier 1873. 

Art. 3. — Le capital et les intéréls de l’emprunt seront payables 
au choix du porteur en livres sterling, 4 Londres, chez MM. J.-S. 
Morcan et C*, et en France en francs, 4 Paris, au Trésor, et dans les 
départements, chez tous les trésoriers-payeurs généraux. 

_ Art. 4. — MM. J.-S. Morgan et C* agiront comme agents du gou- 
vernement francais 4 Londres pour tout ce qui concerne 1|’émis- 
sion de !’emprunt et les opérations qui s’y rattachent. 

Art. 5. — L’emprunt sera émis sous forme d’obligations de livres 
4,000, ou francs 25,000; de livres 500, ou francs 12,500 ; de livres 
100, ou francs 2,500; de livres 20 ou francs 500. 

Art. 6. — Le taux de l’émission envers le public sera de 
85 pour 100, avec jouissance du 1° octobre 1870. 

Art. 7. — MM. J.-S. Morgan et C’* prennent ferme l’emprunt 
Jasqu’a concurrence de livres 2 millions et demi nominal. 

Pour couvrir les risques de cette prise ferme, il est consenti & 
MM. 3.-S. Morgan et C'* un taux de faveur fixé 4 80 pour 100. — 

Art. 8. — Pour tous les frais quelconques qui peuvent se ratta- 
cher 4 l'emprunt sous quelque forme et 4 quelques titre que ce 
soit, en y comprenant mémce les frais du timbre anylais, il est attri- 
bué & MM. J.-S.Morgan et C'* une allocation fixe de 3 1/4 pour 100 
sur le nominal de l’emprunt. D'un autre cété il est bien entendu 
qu'il ne pourra rien étre réclamé & MM. J.-S. Morgan et C* pour les 
frais d’émission faits en France. Pour le cas ot la somme de l’em- 
prunt placé atteindrait 8 millions de livres, celte allocation sera ré- 
duite 44 4/4 pour 100 sur la partie prise ferme par MM. Morgan 
et C* soit sur 2 4/2 millions. 

Ladite allocation étant faite 4 forfait pour leurs frais et leurs 


4198 LA GESTION FINANCIERE 


commissions, MM. J.-S. Morgan el C’* ne pourront en dem 
augmentation pour aucun motit, quelle que soit la nature et 
que soit le chiflre de leurs dépenses. 

Art. 9. — Les versements seront faits comme suit : 


§ pour 100 lors de la souscription ; 


45 — lors de la répartition ; 

20 — au 1** décembre 1870; 

20 — au i janvier 18741; 
-25 — au 1 février 1874. 

85 pour 100 


Art. 40. — Pour le cas ot il y aurait 8 millions de livres ¢ 
et réparties, MM. J.-S. Morgan et C'* s'engagent 4 devane 
époques de versements pour les sommes prises ferme par eu 
livres millions effectif et & en opérer le payement, un milli 
livres le 145 novembre, un million de livres le 1° décembre, so 
duction d’un escompte de 4 pour 100 I’an en concordance ave 
anticipation. 

Art. 44. — La provision du premier coupon 4 échoir sers 
par la retenue entre les mains de MM. J.-S. Morgan et C’*de las 
nécessaire 4 cet objet. Pour les coupons semestriels postériet 
provision en sera faile 15 jours a I’avance entre les ma 
MM. J.-S. Morgan et C* par le gouvernement frangais. 

Art. 42. — Le service de l’emprunt en Angleterre pendan' 
sa durée sera fait par MM. J.-S. Morgan et C’*. Pour cet objet : 
ils auront droit 4 une commission de 1 pour 100, calculée 
montant des coupons payés par leur intermédiaire, et 1/2 po 
pour les sommes versées entre les mains du public 4 titre di 
boursement ou de liquidation de l’emprunt. 

Art. 15. -- Le gouvernement francais aura en tout temps |] 
de rembourser au pair les obligations créées en vertu du { 
contrat, aprés avis préalable inséré six mois 4 l’avance au ‘J 
officiel en France et dans le Times 4 Londres. Le rembours 
ainsi prévu ne pourra élre indiqué que pour une époque conco 
avec un payement de coupons. 

' Art. 44. — Les souscripteurs de l’emprunt auront le droit ¢ 
cer les termes et de se libérer par anticipation moyenni 
escompte de 4 pour 100 I’an. 

Art. 15. — Il sera fait compte et dressé état de toutes les si 
souscrites et versées en France. Les versements seront po) 
crédit de MM. J.-S. Morgan et C'* et viendront en déduction di 
engagements. 

Art. 16. — En attendant la confection des titres défi 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 199 


Wi. J.-S. Morgan et C’* ont qualilé pour émettre des titres provi- 
wires. Le gouvernement francais par un de ses représentants, signera 
les litres définitifs qui seront contresignés par MM. J.-S. Morgan 
et C*. 


Nous nous réservons d'exposer plus en détail les négociations, 
pour préciser la responsabililé de chacun dans celte euvre délicate, 
pour marquer la part ou l’influence qu’y ont cue les deux névocia- 
teurs délégués, les membres du gouvernement de Tours, le conseil 
des finances de la délégation, et cerlains membres du gouvernement 
de Paris; mais nous voudrions d’abord indiquer les résultat de Pem- 
prunt, et arriver ainsi a l’examen de la proposition qui vient d’étre 
failele 1° juin, 4 l’Assemblée nationale, de convertir celte partie de 
notre detle publique en rentes perpétuelles. 

La seuscription fut ouverte, en méme temps qu’en Angleterre, en 
France, du jeudi matin, 27 octobre, au samedi soir, quatre heures, 
%ocobre. Les instructions et affiches ne purent parvenir que dans 
310 arrondissements de la France sur 374 ; et Paris, investi, ne put 
tire informé. 

Sur les 250 millionsen capifal nominal del'emprunt, 62,500,000fr. 
furent pris ferme par MM. Morgan au tanx de 80 p. 100, avec une 
commission de 4/4 p. 100 sur le nominal. Pour cette part, l’obliga- 
tion de 500 francs produisit 4 |'Etat emprunteur 593 fr. 75 c.; ce 
qui met V'intérét a 7 fr. 61 c. p. 100. 

163,758,500 francs furent souscrits par le public, savoir : 
$5,921,000 francs en France, et le reste en Angleterre, au taux 
de 85 pour 100, avec une commission de.3/4 sur le nominal. Pour 
tlle seconde part, l’obligation de 500 fr. produisit & l’Etat em- 
Pranteur 408 fr. 75 c., ce qui met l’intérét a 7 fr. 33 p. 100. 

Rafin 23,761,500 fr. de reliquat furent pris ferme, aprés un 
nouveau traité, par MM. Morgan, au taux de 85 pour 100, avec une 
commission de 1 1/4 pour 100 sur le nominal. Pour cctle troisiéme 
pert, l'obligation de 500 fr. produisit & VEtat 408 fr. 50 c., ce qui 
met l'intérét 4 7 fr. 33 pour 100. 

En définitive, tous frais et commissions déduits, les obligations 
de 500 fr. se trouvent émises au taux moyen de 405 fr. 75 ¢., ce 
ji met Pintérét moyen 4 7,42, chilfre trés-inférieur au maximum 
de 9p. 400 fixé par le gouvernement de Tours aux négociateurs. 

' Ainsi, cet emprunt de 250 millions de francs a produit 
8,899 770 francs, versés par les souscripteurs; il a couté 
6,875,000 francs de frais payés 4 la maison Morgan; et procuré au 
Tresor unc somme nette de 202,024,770 francs. 

Pourcette dette, lEtat paye win intérét annuel de6 p. 100 sur le 


200 ' LA GESTION FINANCIERE 


capital nominal, dont la somme diminue d’année en année:gw 
Vamortissement annuel : amortissement progressif, qui a é.4 
2,400,000 francs en;1875, et de 2,530,000 francs en 1874. I'em 
pront Morgan est aujourd'hui réduit, par ces deux tirages d'omee 
tissement, 4 245,070,000 francs. - 


Pour apprécier les conditions de contrat et d’opération de ce 
emprunt, on peut le rapprocher de l’emprunt de deux milliards 
émis par M. Pouyer-Quertier le 20 juin 1871, aprés la paix d 
Francfort et le rétablissement de l’ordre intérieur par le gouverne 
ment régulier de Versailles. 

L’emprunt Pouyer-Quertier a produit Ja somme de 2,225,994,04 
francs, exigeant un intérét de 6,29 p. 100 et ayant coute Dy 7A P. id 
de frais d’opération. 0 

‘L’emprunt Morgan a produit 208,899,770 francs, exigeant a 
intérat de 7,42, et ayant couté 3,29 p. 100 de frais. 

Si Pon tient compte des circonstances mililaires et politiques 
se trouvait ld France au ‘mois d’oclobre 4870, si Yon Lient ¢omgl 
de l'irrégularité du gouvernement qui contractait au nom ded 
France en octobre 1870, on est amené a reconnaitre que lem 
prunt Morgan a élé bien fait, en considérant surtout qu'il. ® 
coaté, en frais, que 6,875,000 francs, soit 5,29 p. 100, tandia qu 
]"emprunt Pouyer-Quertier a couté la somme énorme de 82 million 
671,196 francs, soit 5,71 p. 100. 

: il est vrai qu'on pourrait faire observer que | emprunt 
Quertier a été le plus codteux en frais de tous les emprunts d 
contraciés en France : |’emprunt Magne du 42 aout 1870 n’a cob 
que 0 fr. 82 c. p. 100; et l'emprunt Goulard du 45 juillet 48 
Vemprunt de trois milliards, la plus colossale opération financa 
connue, a couté 2 fr. 42 c. p. 100, soit environ un tiers de moi 

que |’ emprunt Pouyer-Quertier. 

A voir avec quelle prodigalité Jes opérateurs de l’emprunt Pouyes 
Quertier se sont crus obligés de faire largessc de l'argent du Trey 
aux intermédiaires, aux gens de bourse et d’annonce, ct & touals 
tenants, il est permis de dire que les négociatcurs de l’empra 
‘Morgan se sont montrés meilleurs ménagers de la fortune publign 
‘malgré les carconstances critiques et les conditions malheureusasd 
ils opéraient. Et nous devons considérer que dans les emprugl 
grands ou pelits, il est un certain ordre de frais qui ne grossis 
pas en proportion de la somme empruniée, et qu'un petit emprm 
relativement doit codter plus-en frais d’émission. —_. cha! 

Et quand nous établiseons au chiffre de 6,875,000 francs les fra 
de l'emprunt Morgan, il serait peut-étre juste de faire observer gq! 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 201 


dans cette somme figurent les frais du timbre anglais payés au fisc 
‘de l'Anglelerre, et que la maison Morgan avait pris 4 sa charge par 
Particle 8 du traité du 24 oclsbre ; et ces frais du timbre, d’aprés la 
Wegislation fiscale du Royaume-Uni, ont du s’élever 4 la somme d 
358,450 francs, savoir : | : 


pour 150,000 titres de 500 fr., a 8 pence. . 420,000 fr. 
— 418,200 — 2,500 —a2sh.6p.. 57,102 
— 5,028 — 42,509 —a&12sh.6p. 86,236 
— 2,594 — 20,000 — ajliv.5sh. 74,812 
total pour 476,342 titres représentant 250 mil- 
lionosdefrancs. . . . ... . 





538,150 fr. 


 Btnous devrions aussi équitablement noter que le délégué du mi- 
nistére des finances, M. de Roussy, obtint de MM. Morgan qu’ils se 
chargeraient d’employer les fonds de l’emprunt souscrits 4 Londres, 
suivant les convenances du Trésor frangais, sans aucune espéce de 
commission; la maison Morgan a payé, en effet, aux nombreux 
hurnisseurs des différents ministéres une somme totale de 434 mil- 
lions 773,155 fr. qui, payée par Vintermédiaire de tout autre ban- 
quiver, aurait exigé une commission de 4 pour 100; d’ou résulte une 
économie ou profit, pour le Trésor francais, de 1,317,734 francs. 

On peut donc affirmer que les intéréts de la France ont été bien 
setvis et bien défendus dans cette affaire. 

Aun autre point de vue, ajoutons que les négociateurs de l’em- 
prunt Morgan se sont montrés peut-tre plus francs d’intérét de 
partique les opérateurs des emprunts de 1871-72, comme nos leéc- 
vers ont pu le voir dans notre Etude historique sur la Politique finan- 
titre en France depuis 1870‘. Et, en effet, ce qui nous frappe et 
ce qui n’a peut-étre pas élé assez noté, dans cette négociation de 
M. de Germiny et de M. Laurier & Londres, c’estqu’on ne trouve 
pas un fait, un mot, ot se trahisse la moindre préoccupation de 
politique de parti. M. de Germiny, franchement opposé de senti- 
menis et d’opinions au gouvernement qui tenait alors la France, 
est perfi pour Londres sur l’invilation de M. de Roussy, son chef 
kiérarchique; il a accepté cette mission par devoir de discipline 
‘iministrative et par devoir patriotique : « Metz n’était pas tombé 
(et-it dit dans sa déposition) ; nous avions encore l’espoir de sauver 
fa France, de ressaisir la victoire, j’aurais regardé comme une mau- 
Wise action de refuser mon concours. » Et d’autre part, l'autre né- 
getiateur, M. Laurier, invité par le conseil des finances & se rendre 
alondres pour l’emprunt, demande tout d’abord qu’on lui adjoigne 


* le Correspondaat dn 40 avril 1875. 


282 LA GESTION FINANCIBRE 


un homme de compétence spéciale et investi de toute la. confiance 
du Conseil; et il ajoute : « Surtout n’allez pas prendre un de més 
aris politiques, parce qu’alors je refuse. » : 
Ainsi les deux négociateurs, pour celte ceuvre de salut nationd, 
dominérent leurs sentiments politiques; et ils agirent parfaiterséll 
d’accord, en communion loyale de but et d’action. Ainsi M. de Ger 
miny a maintenu les nobles traditions de sa famille, et M. Laurie 
s’est montré digne d’avoir dans celte grande tache un tel collégee. 


Cet emprunt a été bien fait : non-seulement les frais de l’opéra- 
tion sont moindres que ceux de l’emprunt Pouyer-Querlier, inais le 
taux de l’émission a été fixé avec plus de souci de l’intérét du Trésor 
francais. Au lendemain de |’émission, l’emprunt du 20 juin 4874 
faisait prime; au contraire, l’emprunt Morgan se colait en ec 
bre 4870 a des cours plus bas que |’émissidn, et pendant tres 
mois il restait de 3 4 4 pour 100 en perte. On ne saurait aveir & 
preuve plus concluante que le contrat avait été pour le Trésor frat 
cais aussi avantogeux que possible, dans cetle dure situation deh 
France, puisque le préteur, aussitét aprés la souscription, perdal 
de 3 4 4 pour 100 sur son titre. : “Wy 

~ " 

Telle est, dans son origine et dans sa constitution , cet emprunt 
Morgan, ot nous ne trouvons 4 reprendre qu’une seule chose : & 
forme d’obligations trentenaires. 

Assurément, |’emprunt en obligations trentenaires de 1864 aval 
été une bonne combinaison financiére ; c’est qu’il était destiné a 
dépenses reproductives, et devait trouver les ressourees nalure 
son amorltissement dans la plus-value des revenus fiscaux, déterminét 
per l'emploi méme des sommes empruntées; mais, en-4870,4 
s'agissait d’une dépense de guerre, la plus impérieuse, sans doutt, 
mais la’.moins reproductive de toutes les dépenses d’un Ktat 24 
s’agissait d’un effort national ob la génération présente: devait sug 
tout contribuer de ses bras et de son sang, et dont linstrumad 
finaneier devait é{re payé par les épargnes de plusieurs générations 
Ik fallait donc émettre l’emprunt en rentes perpétuelles;‘et cell 
forme seule du titre de l'emprunt, cette forme connue et tra 
anciennement accréditée, nous aurait valu des conditions de sowuscry 
fion plus avantageuses. Cette question de forme, si-importante'sd 
yeux des capitalistes étrangers, n’avait pour nous aucun. iaceaw 
Ment; car, au fond, l'emprunt Morgan tel qu’ila été stipulé, ave 
Ja facullé pour l’Etat de rembourser a sa volonté les titres au, pail 
c'est-a-dire avec la facullé pour ]'Etat de converlir les obligations d 
900 francs 6 p. 100.en rentes perpétuelles 5 p. 400, revient.d'a 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 203 


emprunt en rentes 6 p. 100 que Etat peut convertir en 5 p. 100 
dés que le cours du 6 p. 100 dépasse le pair. 

Celte conversion est dés aujourd'hui réalisable, car les obliga- 
tions de 'emprunt Morgan sont au cours de 515. Il s’agit de savoir si 
le moment est propice, ou s’il ne vaut pas mieux atlendre que la 
reate > p. 100 soit 4 100 francs, afin de substituer avec plus de 
profit encore 4 une obligation de 500 francs grevée de 30 francs 
d'mlérét, une rente de méme capital nominal grevée de 25 francs 
seulement. 


1X 


Is'agit de savoir si le moment est opportun pour mettre en mouve- 
ment les détenteurs de l’emprunt Morgan qui, pour la plupart, sont 
des capitalistes anglais; ces étrangers gardent aujourd’hui leurs 
litres dans leurs portefeuilles en grosses coupures de 25,000 francs, 
de 12,500 franes, de 2,500 francs‘, cn grosses coupures dilficilement 
transférables 4 nos petits rentiers francais ; et ils pourraient bien pro- 
fiter de la conversion pour passer a des capitalistes francais les titres 
fractionnés des nouvelles rentes : ce qui aurait pour résultat de 
changer nos préteurs étrangers en préteurs francais; autrement 

dit, de faire sortir de France plus de cent cinquante millions dont 
les Anglais nous commanditent en ce moment de par l’emprunt 
Morgan. Or, aprés les milliards exportés de France pour la rancon, 
news avons 4 reconstituer, par le travail et par l’épargne, notre’ 
capital national amoindri, avant de nous exposer bénévolement & 
des saignées nouvelles. 

La bonne heure pour la conversion de l'emprunt Morgan en 
rentes perpétuelles 5 p. 100 arrivera, quand nous serons assez 
muats de capitaux, en France, pour rendre 4 |’étranger les mil- 
hons qu’ils nous ont prétés, et quand le cours de notre rente cing 
peur cent sera assez relevé pour nous permettre d’emprunter a 
9 p. 100, c’es!-a-dire, de convertir les obligations 6 p. 100 en: 
Teates 5 p. 100 au pair. 

Bi méme alors, il conviendra d’examiner s'il ne serait pas utile 
au crédit d’Etat et & la politique de la France de conserver cet 
euprunt extérieur, qui est un lien entre les intéréts francais et les 
intéréts anglais, qui habitue les capitalistes anglais 4 voir sur leur 


* Vexprunt Morgan comprend pour 60 millions de francs de grosses coupures 
de 25,000 francs, pour 69 millions de francs de titres de 12,500 francs, pour 
46 millions de titres de 2,500 francs, et pour 75 millious de francs seulement 


de petites coupures de 500 francs. 


204 LA GESTION FINANCIERE 


marché des titres de |’Etat francais, el qui 4 un moment donsé, 
serait un siphon tout amorcé pour nous ouvrir les abondantes ree 
sources de la cité de Londres. 

Entre l'Angleterre et la France, l’alliance politique doit se cimen 
ter par la solidarité des intéréts matériels. Ce petit emprunt extériew 
peut étre un lien politique autant qu’un lien économique. . 

Il serait possible, d’ailleurs, quand le taux de notre crédit sen 
relevé, de proposer aux capitalistes anglais délenteurs des obliga 
tions de Yemprunt Morgan, une conversion en rentes perpétuella 
au taux amélioré de 5 p. 100, mais en conservant & ces Litres | 
caractére d’emprunt extérieur par le maintien des fortes coupures 
et par le payement des arrérages 4 Londres comme en France pou 
les titres émis cn Angleterre. 

Nous avons tout lieu de penser que les capilalistes anglais, facit 
liers aux conversions, el appréciant le titre offert, accepteraien 
volontiers l’opération. Et nous conserverions ce gage de confiano 
et de sympathie intéressée des anglais, nos alliés nécessaires. 

Et c'est pourquoi nous repoussons comme dommageable autad 
qu’inopportune l’opération financiére qui a été proposée le 1" j jul 
4 l’Assemblée nationale par M. Wolowski. 


Examinons les motifs allégués de cette proposition : 

Au mois de janvier de celte année, nous sommes entrés dan 
lexercice de 1874 sans avoir assuré les recettes jugées nécessaift 
pour ce budget : il manquait 143 millions. L’Assemblée nationale. 
voté successivement dix taxes. ou surlaxes nouvelles, sur les sucrél 
le savon et la sléarine, les boissons, les huiles végélales ef mind 
rales, les expéditions des contributions indirectes et les actes extra 
judiciaires, la poste et les effets de commerce, les alcools dénatarl 
et les bouilleurs du cru, les viandes salées et Ja pelile vitesse. On. 
créé ainsi une ressource de 122 millions. Il reste donc & trouve 
24 millions. 

Mais ce n’est pas loul : le retard a voter les impdts nécessait 
porte 4 prés de 40 millions le vide & combler pour le budg 
de 1874; et 4 ce déficit s‘ajoute encore In moins-value des impé 
par rapport aux prévisions : moins-value causée par la crise géa 
rale qui pése sur toute l’Europe et les Etals-Unis d’Amérique dep 
un an, et qui se complique en France de notre élat politique pe 
caire. On doit donc prévoir pour lexercice 1874 un déficit | 
80 millions 4 combler soit par des impéts nouveaux, soit par d 
emprunts, soit par l’ajournement de certaines charges ou dépens 

Pour les impéls, nous sommes 4 la limite ob les surtaxes ne re 
dent plus, ot des taxes nouvelles affaiblissent l'ensemble de la p! 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 305 


duction nationale et tarissent les sources du fisc. Le ministre des 
finances, le conseil d’Etat, la commission du budget, le reconnais- 
sent, et ne peuvent se mettre d’accord sur l’impét le moins mauvais 
a ajeuter dans la loi des finances de 1874. A grand’peine parviendra- 
ton i trouver par l’impdt une trentaine de millions encore. Reste 
une somme d’environ cinquante millions en déficit. 

Tout naturellement, on songe donc 4 la grande ressource des Etats 
emberrassés, 4 l’emprunt, et aussi 4 l’ajournement de certaines 


M. Wolowski a réuni d’abord les deux moyens : 

Ilaproposé, le 4°" juin, d’emprunter treize 4 quatorze cent millions 
de francs par une émission d’un milliard et demi de rentes cing pour 
cent, 


Cet enpront substituerait des rentes perpétuelles : 


1’ Aux obligations de l’°emprunt Morgan, dont le capital nominal 
est aujourd'hui de 245 millions ; 

2A ladelte de I’Etat 4 la Banque, dont la somme remboursable 
est aujourd'hui de 825 millions. 


emprunt Morgan figure au budget de 1874 pour 17,759,795 
francs, dont 14,700,000 pour intéréts 4 6 pour 100, et le reste pour 
Famortissement trentenaire des obligations. Par )’opération, il se 
trouverait converli en rentes perpétuelles empruntées sur le pied de 
9.40 pour 400, médiocre bénéfice d’un dixiéme, on d’environ un 
million et demi de francs d’intéréts annuels. Et l’on supprimerait 
Famortissement de cette part de notre dette publique. 

- La dette de I’Etat 4 la Banque figure au budget de 1874 pour 
‘997,700,000 francs, dont 7,700,000 pour intéréts 4 1 pour 100 et 
‘200 millions pour l’amortissement en quatre ans et demi. Par l’opé- 
‘Taion, elle se (rouverait converltie en rentes perpétuelles empruntées 
sur le pied de 5.40 pour 100, aggravation de prés de 35 millions 
@mtéréts annuels; et l'on réduirait |’amortissement des dettes 
pebliques 4 100 millions. 

 Aprés.ces. deux conversions de dettes, l'une médiocrement avan- 
tageuse; l'autre gravement onéreuse, on emploierait le reste du pro- 


‘dait-de. Pemprunt a équilibrer le budget, qui d’ailleurs se trouve- 


Mit allégé de 103 millions par la réduction de l’amortissement de 

‘45 4400 mi'lions. 

‘*Defoutes ces combinaisons, ce dernier point est le seul accep- 
,et c'est peut-étre le seul qui sera accepté, ct probablement 

te seul que j’on avait en vue dans la proposition du 4% juin, trans- 

formée aujourd’hui en une seconde proposition du 3 juillet, qui de- 


206 LA GESTION F INANCIERE DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX 


mande simplement la diminulion de l’amortissement de la dette « 
l’Etat a la Banque. 

Nous avons montré ce qu'il fallait penser au sujet de la conve 
sion de l'emprunt Morgan. 

Pour la Deite de la Banque, si légére au Trésor par la modicilé d 
Vintérét, 4 p. 100, on peut sans inconvénient la prolonger, en étes 
dant sur six années l’amortissement de cette dette: la BanquedeF ranc 
a montré unetelle intelligence de Ja situation, une telle sagesse et u 
tel dévouement public, dans cette crise de 1870, quelle ne refuser 
pas son aide pour mener 4 bonne fin le relévement de nos finanees. 

Le cours forcé ne géne personne, n’inquicte personne ; et, -grac 
au tact de la Banque de France, i] est devenu insensible : le cour 
« légal » que M. Wolowski imagine d’y substituer serait en feit | 
cours « forcé » pour la grande partie de nos populations éloignée 
des bureaux de change de la Banque de France et de ses succursales 
et le cours légal appellerait d’ailleurs une modification des statu! 
de la Banque de France, une limitation statutaire de l’émission, qu 
Ne parait pas opportun de mettre en débat aujourd'hui. Puisque not 
budget a besoin d'une réduction aux dépenses ou charges pour $0 
équilibre, il sera aussi simple que facile de régler, par un nouvea 
trailé avec la Banque de France, que les 825 millions encore du 
s'amortiront 4 raison de 450 millions par an de 1874 a 1878, et! 
reste en 14879. Rappelons-nous que les 1425 millions prétés a I'ba 
par la Banque de France sont un capilal qui n’a rien coulé a pal 
sonne que la confiance, et qui ne coute au Trésor qu'un intér 
de 4 pour 100. 

Et ce capital de confiance, les 800 a 900 millions de billets é 
banque qui circulent encore aujourd’hui en plus de la circulation hi 
bituelle de la Banque, ce capital fiduciaire qui a suppléé fort heure 
sement nolre monnaie métallique exportée, nous en avons bead 
encore : l’encaisse métallique de plus d’un milliard que consts 
aujourd'hui le bilan de la Banque, me doit pas nous faire ill 
sion. Ce milliard est en chémage dans les caisses de la Bangt 
parce que les transactions sont ralenties. Mais vienne une j 
prise d’affaires, survienne un incident qui exige ua grand men 
ment d’espéces (car enfin il faut tout préverr en homme a's 
sage, vigilant et bon patriote), nous sealirions bien vite que no 
oulillage monctlaire n’est pas encore reconstitué dans son ancies 
puissance métallique, et que les billets de banque créés, seus 
contre-seing de I’Etat, pour les besoins de nos transaclious prev 
non moins que pour les besoins financiers du Trésor, ne sont pas € 
core superfhus. 

‘ A. ne Matsacs. 


MORTS POUR LA PATRIE 


ALA MEMOIRE D'HENRI D'ADHEMAR-PUYSEGUR 


A GA MERE 


Oui, j'appartiens. aux morts tombés pour la patrie, 
Madame! Et votre fils a des droits sur mes vers. 
Le vieux chéne offre encor sur sa téte flétrie, 

Pour orner ce tombeau, quelques feuillages verts. 


Nes fils étaient enfants, et je suis vieux moi-méme ; 
Dans ces affreux combals mon sang n'a pas coulé: 
Mais, pleurant sur vos fils et sur l'honneur que j'aime, 
Méres! ainsi que vous je reste inconsolé. 


Je finirai vaincu, sans voir la délivrance, 

Sans couronner de fleurs nos drapeaux triomphanis... 
Au moins, mon dernier cri je le donne a la France, 

A tous vos jeunes morts... Ils sont tous mes enfants! 


De mes débiles mains je leur construis ua temple; 
ly graverai dans |'or leur nom et leur cimier ; 

Et, parmi ces vaillants proposés en exemple, 

Noble Henri d’Adhémar, je tinscris le premier. 


MORTS POUR LA PATRIE. 


A Pinstant décisif d’une lutte enflammée, 
Ton chef dit aux vaillants ces seuls mots, pleins de foi: 
« A ce poste, la-bas, pour sauver notre armée, 

Qui veut aller mourir? » Tu répondis : « C'est moi. » 


Lorsqu’on te retrouva dans l’immense ossuaire, 
Quand ton corps mulilé fut reconnu des tiens, 

Tu portais sur ton coeur la croix, le scapulaire... 
Méres, consolez-vous, ils sont morts en chrétiens! 


Ils étaient comme lui, ces fils de vos entrailles, 
Beaux, jeunes, caressés de l’aieule et des sceurs, 
Pleins d’espoir, souriant a la vie, aux batailles, 
De quelque noble amour savourant les douceurs. 


Ils Jaissaient derriére eux un monde héréditaire, 
Des fleurs du souvenir un manoir embaumé; 
Comblés des dons du ciel et des biens de la terre, 
Ils avaient tout compris, ils avaient tout aimé! 


Mais le jour vint, terrible aux vertus éphéméres, 
Ou lor et les grands cceurs s’éprouvent par le feu; 
Et tout, jeunesse, amour, trésors, douces chiméres, 
Ils ont oublié. tout, pour la France et pour Dieu. 


Ils sont morts! ajoutant aux gloires de leur race. 
La croix du Dieu martyr veille sur leur tombeau. 
Du baptéme de sang ils ont regu la grice... 
Méres qui survivez, leur sort est le plus beau! 


Ah! si j’avais le don, l’accent qui perce l’ame, 
Qui, pour l’avoir chanteé, fait vivre un nom chéri, 
Celui de votre enfant ne mourrait plus, madame! 
Toute femme, avec vous, aimerait votre Henri. 


MORTS POUR LA PATRIE. 209 


Et toute mére en deuil qui lirait cette page, 
Retenant 4 deux mains ses pleurs préts a partir, 
Croirait revoir son fils dans la vivante image 
Que mes vers traceraient de votre doux martyr. 


Pleurons avec respect, et remplis d’espérance, 

Ces fils, ces morts sacrés qui seront des aieux. 

Iis ont cueilli leur palme et semé pour la France 

Des lauriers qu’ils verront grandir du haut des cieux. 


Leur nom sera pour nous une étoile qui brille, 
Montrant le vrai chemin 4 ce peuple abattu : 
Qu’a leurs neveux enfants on répéte en famille 
Ce nom, qui les oblige 4 la méme vertu. 


Nous, poétes, quittons nos molles réveries, 

De tant de jours perdus effagons le remords : 

Enseignant le devoir aux dmes aguerries, 

Ne chantons que pour Dieu, pour la France... et nos morts. 


Victron DE LapraDE. 


e 
40 SJunuetr 1874. : 1+ 


MELANGES 


LE FER ET LA HOUILLE ' 
Par M. Louis Rereavup! 
Depuis longues années, l’Académie des sciences morales et politiques a ; 

ouvert et poursuit une enquéte sur la condition des ouvriers dans les db « 
verses industries; il n'est pas d’objet qui mérite mieux !’attention de celts i 
aoadémie ; ainsi que l’a écrit éloquemment M. Cochin, « l'art d’ameéliorer 
la condition des petits, n‘est-ce pas la science morale et politique par 
excellence? » Un économiste distingué, M. Louis Reyb iud, a été spéciale- ' 
ment chargé par ses collégues de parcourir les différentes régions indus- 
trielles de la France, d‘examiner, dans chacune d'elles, les procedés de : 
fabrication, les causes de la prospérité ou de la décadence de |'industrie, 
et avant tout, la tenue des ateliers, le sortdes ouvriers qui y sont employés; 

il a successivement fait cette enquéte, avec un soin minutieux, pour I’ 

dustrie de la soie, ducoton et de la laine, et il en a consigné les résultats 

dans trois volumes trop connus du public pour qu’il soit nécessaire d’en 
refaire ici l'éloge*. Le nouvel ouvrage dont nous voulons parler eujourd hui, 

Le fer et la houille, se rattache 4 cetle mission que l’Académie des sciences 

morales avait confiée 4 M. Reybaud; il forme laderniére série de ses études 

sur le régime des manufactures en France. 

La houille, répéte-t-on souvent, est le pain de l'industrie; le réle du fer 
nest guére moins important: dans quelle usine ne figure-t-il pas, soit & 
l'état defer brut, soit sous formede machine ?0n a pu, depuis deux ans, juger 
jusqu’a quel point toute l’industrie est esclave de ces deux produits : l’aug- 
mentation subite des prix du fer et surtout du charbon a causé une émo- 
tion universelle et a eu son contre-coup dans toutes les branches de I’in- 
dustrie. Aussi M. Reybaud a-t-il répondu 4 l'une des plus sérieuses préoc- 


4 Un volume in-8, chez Michel Lévy, éditeur. Paris, 1874. 
2 Condition des ouvriers en soie. — Le Coton, son régime et ses problémes. — La 
Laine, — Michel Lévy, éditeur. , 


MELANGES. att 


os des fabricants francais, en recherchant les causes qui ont amené 
enu celte élévation des prix, et en indiquant les principaux moyens 
dier Ace mal. 
vessayerons pas ici d’aborder avec l’auteur tous les détails de la 
on du fer ou de l’extraction de la houille. Dans son nouvel ouvrage, 
ud est reste, avec raison, fidéle 4 la méthodé qu'il avait adoptée 
précédentes enquétes. Il a suivi l’ouvrier dans les galeries des 
ix bouches des fours, ou dans cette tache ingrate que l'on nomme 
oment du rocher. » Comme theatre d'action, il a choisi les éta- 
its de grande notoriété : Anzin et Com:nentry pour la houille; 
t, Fourchambault, Saint-Ghamond et Hayange pour la fonte et le 
quelques autres établissements de moindre importance ; il acom- 
yrocédés d'industrie et recherché en quoi ces établissements dif- 
ise rapprochent les uns des autres. En lisaut les pages consacrées 
lade, on e.t frappé de l'art avec Iequel M. Reybaud, tout en don- 
détails techuiques, sait se metire ala porte de tous les esprits, 
splus étrangers 4 la maliére : son style sobre, simple, précis, 
ayantes les explications en apparence les plus arides et les plus 
ees. 

doit surtout attirer l’attention, dans les tableaux que M. Reyband 
nos forges et de nos houilléres, ce sont les parties qui traitent de 
on des ouvriers, du réglement de leurs salaires, etc., etc. Ainsi 
mr nous le rappelle, « louvrier des forges et des mines a posé 
i pendant plusieurs années. » M. Reybaud s'est attaché 4 en 
physionomie, den pénetrer le caractére; il a dressé le budget des 
recherché l'état de linstruction, le nombre et la nature des 
oun mot il a éludié tout ce qui pouvait lui faire mieux connailre 
m matérielle, morale et intellectuelle des travailleurs. 

sont les principales conclusions a tirer de cette vaste et intéres- 
jadte? 

astions de salaire, toujours si importantes, méritent d’abord l'at- 
in lisant l’ouvrage de M. Reybaud, on remarque qu'une tendance 
}auxbons ouvriers de toutes les régionsles porte 4 preférer le travail 
sau travail ala journée : ce qui prouve une fvis de plus combien 
hefs du mouvement ouvrier, cn réclamant I’égalité de tous les 
[roissent les sentiments de l’élite de leurs camarades. Dans de 
es usines, surtout dans celles du bassin de la Moselle, le travail 
s, appelé dans certains cas « le prix fait, » et dans d'autres « le 
lage individuel ou collectif, » remplace le plus souvent le travail 
¥e. L’ouvrier accepte une tache 4 un prix déterminé, prend ses 
eats pour l’exéculer dans un délai fixe, en dispose et en répond. 
ions sont débattues, quand il s’agit d’une piéce isolée, entre le 
dier et l'ouvrier; quand il s‘agit d’une piéce & exécuter en com- 


212 MELANGES. 


mun, entre le chef d’atelier, aprés conseil pris avec ses camarades, et le 
ingénieurs, quelquefois les directeurs de la compagnie. Sans doute ca 
combinaisons présentent parfois certaines difficultés pratiques; mais 
comme l'indique fort bien M. Reybaud, elles ont le grand mérite « d’éveille 
dans |’atelier un point d'honneur, au moyen duquel l’individu fait le miex: 
possible et le plus possible dans le moins de temps possible. » La plupar 
du temps, ces marchés de gré 4 gré sont, pour ceux qui les acceptent 
plus lucratifs que le travail a la journée : alors méme que le profit n'a 
pas supérieur, beaucoup d'ouvriers préférent encore cette combinaisos 
En effet, ajoute l’auteur, « il y a chezl‘ouvrier, quand on l’étudie bien, w 
sentiment supérieur a son intérét: c'est un soin, jaloux jusqu’a l'excés, di 
sa dignilé personnelle... On s'abuserait donc 4 chercher l’apaisement & 
ses prétentions dans des libéralités érigées en systéme... Plus on l’oblé 
gerait, plus il serait redevable, et c’cst ce qui lui pése... Pour les marehé 
de gré 4 gré, ce qui lui convient surtout, ce qui le délermine, c’est qui 
traile avec le chef d’industrie d’égal 4 éyal et non de supérieur a subor 
donné. » Tels sont les motifs de la préférence du bon ouvrier pour le 
marchés de gré 4 gré. Nous dirons volontiers, comme M. Reybaud : « Qm 
celte combinaison soit la bienvenue, si elle apporte un peu d’ordre st 
milieu de tant de passion, une certaine régle dans les actes parmi tan 
d'idées déréglées! » 

Il serait trop long de passer en revue les diverses institutions par les 
quelles les directeurs et administrateurs de mines ou de forges ont cherck» 
4 accroitre le bien-étre de leurs ouvriers, ou 4 développer leur moralité € 
leur intelligence. Sur ce point, les devoirs des patrons sont immenses; of 
n’oserait dire qu’ils les ont toujours bien compris: plusieurs d’entre eum 
en voyant leur industrie se développer et la population de leurs atelier 
s'accroitre, ont cru que leur responsabilité diminuait, parce que lew 
surveillance devenait plus difficile. C’est le contraire qui est vrai : le ré 
gime de la grande industrie, loin de décharger les patrons d’aucun & 
leurs devoirs, leur crée de nouvelles et graves obligations. 

C’est ainsi que l’ont compris les chefs de certains établissements qu’ 
peut citer comme modeéles; les sacrifices qu'ils ont faits, leurs ouvriers ké 
en ont presque toujours récompensés par leur discipline, leur ardeur @' 
travail et méme leur reconnaissance. Nul directeur d’usine ne mérite, | 
cet égard, plus d’éloges que la maison de Wendel, 4 Hayange, et surtow! 
les régisseurs des mines d’Anzin. Il faut lire, dans M. Reybaud, le détail & 
tous les efforts faits par cette vieille et historique société pour rendre s® 
15,000 ouvriers meilleurs, plus heureux et plus instruits. L'auteur pe@ 
dire, sans exagération, que « la Compagnie prend l'ouvrier mineur au bes 
ceau et laccompagne jusqu'a la tombe, avec les soins les plus vigilants, 4 
en méme temps avec les menagements que comporte la dignilé des pe® 
sonnes. » De méme que la gérance de |’entreprise s'est transmise aux héstt 





MELANGES, 13 


tiers des fondateurs, de méme, pour le travail des mines, les enfants et 
les pelits-enfants ont succédé aux péres et aux aieux. On comprend facile- 
ment qu’ils ne veuillent pas quitter ce sol hospitalier, quand on voit com- 
nent ils y sont traités : secours de toute sorte aux malades et aux blessés, 
concession de maisons ouvriéres a des prix avantageux et avec de grandes 
facilités de payement, établissement de pensions de retraite, sans que les 
intéressés en aient fait, 4 un degré quelconque, la provision, reversibilité 
d'une partie de la pension sur la téte de la veuve et des orphelins, paye- 
ment des frais funéraires, construciion et entretien d’asiles et d'écoles 
pour les enfants, etc., etc., aucun acte de générosilé et de protection envers 
Youvrier n'a été omis par laCompagnie, qui dépense de la sorte 25 pour 100 
de ses benéfices nets. On serait presque tenté de dire que les régisseurs 
dAnzin, force de patronner l’ouvrier et d’assurer son avenir, émoussent 
enlai lesentiment de la responsabilité personnelle, I’habitude de la pré- 
voyance, si, pour parer 4 ce danger, ils n’avaient fondé aussi des instilu- 
tionsoil'effort personnel est en jeu, comme des sociélés de secours mutuel, 
des caisses d'épargne, et méme dessocittés coop4ratives. Onsail combien le 
suceés de ces derniéres sociétés est rare et difficile: tandis que tant d'autres 
oat sombré, celle d’Anzin, qui dale de 1865, et a eu les débuls les plus 
modestes, a fait, « pendant le dernier semestre de 1874, pour plus de 
600,000 fr. d'affaires, avec un bénéfice net de 63,406 fr.; » elle a réparti 
entre les actionnaires un dividende de 9 pour 100, tout en mettant une cer- 
laine somme 4 la réserve, qui s'éléve aujourd'hui a plus de 75,000 fr. L’hon- 
neur d'un pareil succés revient, en grande partie, aux régisseurs d‘Anzin 
qui ont su diriger cettesociété dans la bonne voie et la préserver des écueils 
oi tantd’autres associations coopératives ont fait naufrage. 

Sans doute, tous les industriels ne peuvent faire pour leurs ouvriers ce 
que la puissante administration d’Anzin a réalisé en faveur de la popula- 
lion de ses mines : qu'ils cherchent au moins a imiter, dans la mesure de 
leurs forces, un aussi noble exemple. Avant tout, qu’ils s’altachent a créer 
entre eux et leurs ouvriers des rapports plus fréquents, des liens plus 
élroits et plus durables. Il ne faut pas l’oublier : l'isolement de l’ouvrier, 
' cindividualisme, » comme on dit quelquefois, est un des maux les plus 
graves de l'heure présente, un des principaux obstacles 4 la paix sociale. 
La grande industrie s’est développée en Europe au moment méme ov le 
triomphe, peut-ctre excessif, des idées de liberté et d'égalité rompait tous 

liens qui unissaient jadis l'artisan au patron ou aux corporations par 
des rapports permanents. L’ouvrier est devenu alors la viclime d'une cons- 
tription d'un nouveau genre, la conscription industrielle, aussi dure et 
Plus funeste que la conscription militaire : i] a dd renoncer, le plus sou- 
vent, 4 s'établir dans telle ou telle localité et a y fonder une famille; il a 
eté réduit au réle d’étre nomade, voyageant d’atelier en atelier, selon les 
besoins du travail, privé de toute protection durable, inconnu des patrons 


214 MELANGES. 


qui ne |’employaient pas hier et ne l’emploieront peut-étre plus demai. 
Comment l’ouvrier s'améliorerait-il dans une pareille condition? Estél 
étonnant qu'il prenne en haine:les fortunes faites, les situations acquises, 
quand lui-méme ne peut jamais compter sur un lendemain? Est-il étom 
nant qu'il s’éléve coutre la religion qu'on ne lui enseigne nulle part? contre 
Ja propriété, quand 1] a tant de chances de ne jamais devenir propriétaire! 
contre la famille, quand il a été arraché, dés l’enfance, a la sienne et se 
voit condamné, par sa vie errante, 4 ne former, au lieu d'une union légt 
time et durable, que des liaisons irréguliéres, sans cesse rompues, 3am 
cesse renouvelées? Tant que cel état de choses persistera, le désordre se 
cial en sera la conséquence inévitable. 

Cest aux chefs d’industrie qu ‘il appartient surtout de réagir contre o 
mal. Il y a longtemps déja qu’un publiciste autorisé, M. Le Play, e-w 
homme de ceeur et de talent, M. Cochin, ont appelé sur ce point leur attes 
tion : la lecture de l’ouvrage de M. Reybaud confirme ce qu'ils ont tant & 
fois répété. A chaque page de son livre nous voyons que les établissement 
industriels les plus prospéres, Jes mieux préservés des gréves et de 
éineules sont ceux ot les mémes familles d’ouvriers travaillent, depas 
longues années, sous les yeux et sous la protection des mémes familles dt 
patrons. On vient de montrer combien, A Anzin, étaient anciennes 6 
étroites les relations entre les régisseurs et la population des inines : one 
pourrait dire autant des établissements d'Huyange, dont les propriétaire 
actuels, comme autrefois le regretté M. de Wendel, connaissent jusqu’st 
dernier de leurs ouvriers. Sachons gré 4 M. Reybaud de nous avoir rappel 
ces louables exemples : tous les chefs d’industrie qui liront son ouvrage 
tiendront 4 honneur de marcher sur ces nobles traces! 

AnaToLe LancLois. 


NOTIONS THEORIQUES ET PRATIQUES DES IRRIGATIONS 


Par M. Cuanrenrizn ve Cossicny. — Paris, Société des agriculteurs. 1 vol. in-8, 
avec de nombreuses figures dans le texte. 


LENGRAIS MINERAL 
Sa formation, sa composition, ses effets, par M. pe Betexer. — 4 vol. in-12, Besangot 


« Labourage et paturage sont les deux mamelles dont la France est ali 
mentée, » disait, il y a bientét trois cents ans, Sully, et cela est encor 
vrai de nos jours. En effet, quelque place qu’ait prise l'industrie parmi ke 
forces productives de notre pays, l’agricullure reste toujours notre pra 
cipale source de richesse. C’est une conviction 4 laquelle on revient d 


MELANGES. 315 


plas en plus, comme l’attestent les études chaque jour plus ‘nombreuses 
faites chez nous sur les moyens d’entretenir et d’augmenter la puissance 
vegitative du sol. 

Cette puissance, que la production tend constamment a diminuer, aheu- 
reusement dans le sol Jui-méme le principe de son renouvellement. Les 
engrais qui gisent 4 sa surface et dans ses entrailles, et les eaux qui jail- 
stent de son sein, voila en effet tout ce qu'il faut 4 la terre pour réparer 
ses pertes et se conse: ver éternellement jeune et féconde. Aider en le ré- 
golarisant ce travail de régénération, c’est tout ce que Dieu demande a 
"homme qui doit en recueillir les fruits. 

Cest 4 nous éclairer et 4 nous diriger dans ce concours réclamé par la 
terre que sont destinés les deux ouvrages dont Je titre précéde et qui ont 
chacun pour objet ]’vyn des deux éléments reproducteurs de la végétation 
tetrestre, les engrais et les eaux. 

Laquestion des engrais n'est pas traitée dans son ensemble et au point de 

vue général par M. de Belenet. L’auteur n’étudie pas dans leur natureet leur 
action toutes les matiéres réputées fertilisantes. Il ne s’occupe que d'une, 
mais qui vaut, 4 elle seule, plus que toutes les autres ensemble et que |’au- 
leur, 4'en croire du moins, aurait |’honneur d’avoir personnellement dé- 
couverle: — q Un minerai qui est au fumier ce que le charbon de terre 
estau charbon de bois, dit-il, et que Dieu, dans sa providentielle bonté 
pour "homme, a placé en couches imétpuisables de quarante 4 cent métres 
de pnissance presque ala surface de la terre dans toutes les parties de sa 
France bien-ainée, pour nous engager a y puiser avec prodiyalité sans 
souci de l'avenir. » Cette découverte arriverait avec un merveilleux a pro- 
Pes, selon M. de Belenet, au moment méme ot |’on proclame partout la 
nécessité de ce que les agronomes appellent «la culture intensive, » c’est- 
adire la production A haute dose, la production surabondante, sans laquelle 
lgriculture ne saurait abaisser ses prix de revient et, par conséquent, se 
‘utenir. Ne nous étonnons donc pas si M. de Belenet la proclame avec en- 
thousiasme ou plutdt la chante sur un mode lyrique. Les :ésultats qu'il en 
attend sont bien dignes en effet d’enflammer son imagination et de faire 
bare son coeur. I ne s'agit de rien moins, en effet, — l’a:\teur le répéte 
presque toutes les pages, — que d'une révolntion cumpléte dans les con- 
diions de notre existence, d'un immense accroissement de bien-étre phy- 
sique, et par suite d’aiélioration morale. 

Reste 4 savoir, il est vrai, si, a l'épreuve, le minerai découvert par 
M.deBelenet tiendra ce gu’il promet, selon son inventeur. D’ailleurs, il ya 
xore malheureusement ceci 4 remarquer, c'est que, ledit minerai sou- 
lui! examen des chimistes et des agronomes au jugement desquels 
$a inventeur le soumet, lage d’or, que son introduction dans l’agricul- 
lure doit amener, resterait encore subordunné, pour fa France au moins, | 
dune solution politique qui dépend des résolutions de l Assemblée de Ver- 


216 MELANGES. 


sailles. La « culture intensive » et les bienfaits qui doivent sen suivre si 
donc un peu compromis de ce chef. 

Elle a plus de chances de succés du cété des eaux. M. de Cossigny 
prétend pas en avoir trouvé de nouvelles; il ne parle que de celles q 
tout le monde connait, et il se borne 4 éclairer les cultivaleurs sur le n 
qu’elles jouent dans la production agricole, réle connu sans doute, m 
non encore assez étudié. Leur nature, leur aménagement, leur distril 
tion raisonnée, voila ce dont s occupe l’auteur. Mais les eaux ne sont} 
seulement envisagées par M. de Cossigny dans leur action, a létat natu 
sur le développement de la végétation, elles sont encore étudiées par lu 
état d’altération ou elles sont amenées par l’emploi industriel que ! 
en fait. Ce chapitre des eaux corrompues a un double intérét aujo 
d’hui, parce que, de pestilentielles qu’elles sont par elles-mémes, el 
peuvent devenir salutaires, et, au lieu de porter la mort 4 homme et: 
animaux, donner la vie aux plantes dont ils se nourrissent. Le livre 
M. Cossigny est donc un trailé général de l'emploi des eaux dans I’ag 
culture. Il révéle des connaissances théoriques et pratiques trés-dével 
pées, et accuse une grande justesse d’esprit. Nous ne savons s'il a 
composé en vue du concours que la Société des agriculteurs francais 
stitua il y a quelques années au sujet du parti que l’agriculture peut ti 
des eaux, mais il est certain qu'il répond complétement au programme 
avait été publié. Ce programme portait qu'un prix de 2,000 francs se! 
donné au meilleur ouvrage ou mémoire « ayant pour objet d’étab. 
au point de vue de la production agricole, les principes théoriques etp 
tiques de l’irrigation propre aux différentes contrées de la France. » | 
dix mémoires qui furent présentés, celui de M. Cossigny parut, aux y 
des juges du concours, répondre si complétemeut au programme et av 
sur les autres une supériorité si remarquable, que, non-seulement le jf 
lui fut accordé, mais que la Société décida de le faire imprimer in ete 
4 ses frais. Les lecteurs compétents ratifierontson jugement, nous 2 
doutons point, et les amateurs de beaux livres reconnailront qu’au po 


de vue typographique, elle a fait dignement les choses. 
DELENTHES. 


LA BIENHEUREUSE BEATRIX D’ORNACIEU 
VIERGE CHARTREUSINE DE PARMENIE AU TREIZIEME SIRCLE 


Par le P. Tagovonr Bewtancer, prieur de Parménie (Isére). 4 vol., Grenoble. 


Détruit par les Vaudois a la fin du quatorziéme siécle, relevé vers iC 
par la bergére Louise Hours, confisqué par la Révolution en novem! 


MELANGES, 17 


1789, puis racheté en 1808 par la Petite-Eglise des anti-concordataires, le 
monasiére de Parménie finit par redevenir, en 1859, la propriété des évé- 
ques de Grenoble, rentrant ainsi dans les termes mémes de la Charte de 
4252 par laquelle I’évéque Falcoz, en faisant donation du domaine de Par- 
ménie aux religieuses chartreusines, stipulait que ce domaine rentrerait 
en la possession de ses successeurs au cas ouil serait délaissé par lesdites 
reiigieuses. Il est actuellement confié aux Péres de la congrégation olivé- 
taine chargés de desservir la modeste chapelle qui demeure 4 peu prés 
seule pour perpétuer le souvenir des austéres vertus autrefois pratiquées 
en ce lieu. 

le P. Théodore Bellanger, prieur de la communauté actuelle de Parmé- 
nie, a voulu esquisser la vie ascétique et contemplative de la plus illustre 
des vierges qui sanctifiérent jadis cette solitude, Béatrix, membre de la 
noble et puissante maison de Ornacef ou Ornacieu!, dont l'Eglise, par l’or- 
‘gave da Saint-Pére, vient d’autoriser le culte public, par un décret en date 
du 15 avril 4869. Tel est Je sujet du livre dont le titre précéde. 
- Au début, quelques pages intitulées Notes preéliminaires initient le 
lecteur 4 la situation géographique et pittoresque du pélerinage qui 
occupe le sommet de la montagne dont il porte le nom, ainsi qu'aux 
principaux faits historiques qui s’y rattachent ou dont cette montagne fut 
lethédtre. Aprés quoi l’auteur entre au coeur de son sujet en retracant la 
We spirituelle de la Bienheureuse, son noviciat 4 Parménie, sa profes- 
sion, ses austérités, ses extases, les épreuves qu'elle eut a subir, les 
hautes vertus qu’elle pratiqua; puis, aprés sa mort, les vicissitudes di- 
verses qu’éprouvérent ses restes conservés intacts jusqu ‘a nous. 

la destruction des batiments, incendiés par les Vaudois, suivie de la 
dispersion de la communauté en 1394, leur réédification partielle par 
Sear Louise trois cents ans plus tard, la conservation merveilleuse des 
owsements de Béatrix et de deux de ses compagnes, enfin les procédures 
Cahoniques qui ont amené sa béatification, tels sont les sujets traités 
dans la seconde partie de cet intéressant et surtout édifiant opuscule 
quachéve de mener a fin un Appendice contenant quelques essais de 
critique, selon nous insuffisants, augmentés de quelques détails com- 
plémentaires. 

llest 4 regretter [que, tout en insistant comme il I’a fait sur la vie inté- 
Reare et les vertus cachées de son héroine, ainsi que sur les faveurs surna- 
lurelles dont elle fut l'objet, l’auteur n’ait pas cherché davantage a donner 
‘son euvre une valeur historique. Il edt fallu qu'il introduisit, dans le 
rps méme de son sujet, le récit suffisamment développé des faits con- 
lmporains en tout ce en quoi ils ont trait au monastére dont il s’est fait 
comme I'historiographe, la description de la société du moyen 4ge dans 


‘Lune des grandes familles féodales du Dauphiné, éteinte depuis le milieu du qua- 
lortiéme siécle. 


218 MELANGES. 


la contrée, Je tableau ces merurs extrémes de cette société & la fom 
brutale et héroique, rude en méme temps que raffinée, toutes chose 
dont ne sauraient tenir lieu quelques apercus plus que sommaires et r& 
légués, con:me des hors-d ceuvre, dans les Notes préliminaires. 

Par 1a, l’a uteur edt considérablement accru le nombre de ses lecteur: 
au grand profit de l’édification des 4mes et de la gloire de sa sainte. Te 
qu'il est, son travail sera lu avec fruit et avec joie par les personnes 
pieuses. Il edt attiré en outre l'attention des érudits et de ceux des gem 
du monde qui sont assez sérieux pour sintéresser aux études historiques 


soignées et approfondies. 
JEAN D EstiENNE. 





L’évasion de quelques-uns des principaux déporiés de Nouméa et k 
projet qu'on a prété au gouverncment de les réclamer auprés des Etati 
étrangers, ont reporté l’attention vers les questions peu connues de J'ex 
tradition. L'ouvrage que publie sur ce sujet M. Billot (Traité de l'extre 
dition. 1 vol. in-8°, Ed. Plon, édit.) a donc, outre sa valeur propre, un we 
ritable intérét de circonstance, Cet ouvrage est, croyons-nous, le premiet 
qui ait paru chez nous sur cette partie chaque jour plus importante du 
droit international. C’est un vrai travail de jurisconsulte, que l'auteur, 
par sa position de rédacteur au ministére des affaires étrangéres, seal 
trouvé en mesure de bien étudier. Il y a ld en effet une législatien 
‘a part, qui est du ressort de l’administration et qu'elle seule connall 
bien. Le traité de M. Billot se recommande donc avant tout aux diple 
mates. I intéresse aussi néanmoins la magistrature, devant laquelle revienl 
nécessairement l’eztradé. Le public lui-méme, si prompt & prendre parti 
dans les questions de cetle nature, tiouvera la de quois’éclairer. L’ouvrage 
est complet sur la matiére. Il se compose de deux parties: l'une thée 
rique, ot sont établies les bases du droit d’extradition et les principes qui 
le régissent : la seconde, tout particuliérement précieuse, qui comp 
un recueil complet des conventions conclues entre la France et les Etat 
étrangers relativement a l'extradition, ainsi qu'un tableau de la législatios 
des pays voisins sur ce sujet. 

Ce savant travail, rédigé d’ailleurs avec une parfaite clarté, est appelé 
rendre de grands services 4 la diplomatie, 4 la magistrature et 4 l’opiniot 
publique, qu'il mettra en garde contre ses entrainements passionnés. 





Le Correspondant a publié, le 10 juin dernier, une piéce de vers inti 
tulée : Leon, histoire rimeée, et signée : Guy Dufaur de Pibrac. On nous | 
demandé de plusieurs cétés quel était ce Guy de Pibrac dont l’ceuvre, pa 
rait-i!, a été remarquée. Nous devons répondre, tout ou moins & celui di 
nos correspendants qui a l’honneur de porter ce nom célébre dans now 
histoire liitéraire et politique du seiziéme siécle, que cette signature est ul 
simple pseudonyime. 


QUINZAINE POLITIQUE 





9 juillet 1874. 


La crainte qui, depuis les dates du 27 octobre et du 16 mai, ser- 
rait de plus en plus nos coeurs, 4 mesure que s’accroissaient les dis- 
sensions de 1 Assemblée et que se séparaient les dcrniéres forces du 
parti conservateur, celle crainte se trouve, hélas! justifiée par un 
douloureux événement, celui du 8 juillet: voici le ministére vaincu 
par M. Lucien Brun et M. Gambetta, M. Thiers et M. Grévy, ad- 
Wersaires désunis, aujourd’hui comme hier, par toutes leurs 
doctrines et tous leurs souvenirs, mais associés par des re- 
proches divers, des haines égales ou des impatiences communes; 
sous ce coup de leur hostilité triomphante, le gouvernement va- 
dille; fe maréchal de Mac Mahon n’a plus, pour le service de 
Fordre, de puissance réelle et certaine dans ]’Assemblée, ot la 
majorité semble lui manquer aujourd’hui, rompue et dispersée par 
ses propres discordes; et, l’Assembiée, divisée ainsi par de nouveaux 
dissentiments, se menace elle-méme de se dissoudre; la France 
esi livrée 4 l’inconnu : tel est, au soir de cet:e triste journée, |’élat 
de notre patrie; et telle est la fin 4 laquelle aboutissent les incerti- 
tudes, les sophismes, les délais, les rélicences, les entétements 
et les agilations de ces trois années! 

On sait trop (qui de nous ne doit le savoir par la conscience de 
ses erreurs et de ses fautes?), on sait trop qu’une cause unique, 
lanarchie de nos nombreux partis et de nos nombreuses factions, 
est auteur du mal auquel succombe |’Assembléc. Cetle anarchie, 
Dieu nous avait donné, pour la réduire et la faire cesser, les terribles 
leeons de la guerre et de la Commune : elles ne nous ont pas suffi 
lesgtemps, car nous n’en avons pas protité. Le provisoire el la liberté 
ne nous auront servi que pour préter des droils et fournir des res- 
sources 4 cette anarchie qui tue notre nation. Accusors-la, en nous 

condamnant tous ; el n'imputons pas seulement aux derniers évene- 


2°0 QUINZAINE POLITIQUE. 


ments les malheurs qui nous sont préparés. L’ordre du jour du ma 
réchal de Mac Mahon, le manifeste de M. le comte de Chambord e 
la suspension de [Union ne sont que des occasions et des prétexte 
dans la trop longue série des faits auxquels cette anarchie nous en 
traine depuis trois ans. 

Il est juste de nous dire la vérilé: toutes nos tréves ont élé men 
songéres, méme alors que personne ne mentuit en les concluant. L: 
loi du 20 novembre a bien assuré pour sept ans la durée des pou 
voirs contiés au maréchal de Mac Mahon : pour le nier, il faudrat 
dter aux mots leur sens; il faudrait oublier les déclarations di 
M. de Broglie; il faudrait avouer devant l'histoire qu’en France et : 
celle époque, fa loi ne lie plus Phonneur et l’obéissance de personne 
Mais cetle loi du 20 novembre, en réservant 4 de prochains débat 
les conditions du gouvernement, a vaguement autorisé toutes le 
espérances : elles ont été sincéres, ces espérances, en se troinpan 
elies-mémes sur Ja fol de ces promesses ; elles ont élé ingénieuses : 
se ménager leur liberté et l'avenir, 4 la faveur de cet ajournement 
Or, comme c’est le propre du provisoire que de les entretenir, elle 
se sont fortifices avec le temps; el parmi elles, l’espérance del 
monarchie pouvait-elle se croire moins Jégilime que celle de la ré 
publique, devant un texle si peu précis, devant ce flux perpétuel d 
choses changeantes, devant tant de rivalités hardies? L’équivoqu 
qui était dans les choses a rendu plus facile l’équivoque des dis 
cours. Et c’est ainsi qu’on en cst venu a ces disputes a la fois loyale 
et subtiles sur la loi du 20 novembre. Grace 4 cet art d’assemble 
des impossibilités dans lequel nous avons, durant ces trois années 
dépensé tant de soins habiles et indmede vertus généreuses, on ses 
habitué a faire concorder, par une sorte de fiction, le droit du seg 
tennat avec le droit de la monarchie et celui de la république 
Soudain Jes nécessilés deviennent pressantes ; le besoin d’un régim 
définitif s‘empare des esprits ; les débats s’engagent : on se contre 
dit, on s’étonne de ne pas s’accorder, on s'irrile, la déception § 
change en haine. Et qui donc pourrait pourtant jeter Pinjure a l’hox 
néfeté de M. le maréchal de Mac Mahon ou celle de M. le comte d 
Chambord? Qui pourrail douter de la parole de M. de Broglie ou d 
celle de M. de Larochefoucauld-Bisaccia ? Ktaient-ce ces méprisé 
qui devaient diviser la majorité conservatrice, dans un tel péril de 1 
patrie et dela société? 

La vivacité des disputes au milieu desquelles s'est fait entends 
lappel si fier et si mélancolique que M. le comte de Chambord adre- 
sait 4 la France, a, ce semble, éyaré plus d’un jugement. Ce man 
feste ne démentait aucun des discours, aucune des lettres que M. J 
‘comte de Chambord rappelle lui-méme a l’attention publique comm 


QUINZAINE POLITIQUE. 221 


les teémoignages fidéles et constants de sa pensée. Parmi ces docu- 
ments, l'histoire de ce temps, qui déjia mainte fois a tressailli a la 
voix du petit-fils d’Henri IV et de Louis XIV, ne peut oublier ces li- 
gnes mémorables que, le 23 janvier 1851, il écrivait 4 M. Berryer ou 
plutét 4 la France elle-méme: « Dépositaire du principe fondamen- 
tal dela monarchie, je sais que cette monarchie ne répundrait pas a 
tous les besoins de la France, si elle n’élait en harmonie avec son 
état social, ses moeurs, ses intéréts, et st la France n’en reconnais- 
sail et n’en acceptait avec confiance la nécessité. Je respecte mon 
pays autant que je l'aime; j’honore sa civilisation et sa gloire con- 
temporaine, autant que les tradilions et les souvenirs de son his- 
toire. Les maximes qu'il a fortement 4 cocur et que vous avez rappe- 
lées ala tribune, l’égalilé devant la loi, la liberté de conscience, le 
libre accés pour tous les mérites 4 tous les emplois, a tous les hon- 
neurs, a tous les avanlages sociaux, tous ces grands principes d’une 
société éclairée et chrétienne me sont chers et sacrés comme a vous, 
comme 4 tous les Frangais. » Ces nobles paroles étaient alors pour 
la monarcliie un noble programme digne d’elle et de cette France 
qu'elle a faite de plus en plus grande, dans un héroique et patient 
travail de douze siécles. M. le comte de Chambord pouvait avec un 
juste orgueil s’en référer, dans son manifeste du 2 juillet, au sou- 
venir de ces déclarations. 

Ce manifeste n’a pas effacé la lettre du 27 octobre; il n’a rien 
« rétracté; » il n’a point touché a ces diflicultés d’alors, d’ou sur- 
gitla loi du 20 novembre : il est donc vrai qu’en I’écrivant, M. le 
comte de Chambord n’a pas eu le dessein de changer l'état présent 
de nos affaires; il n’a pas modifié la situation politique ou la France 
et Assemblée se débattent, depuis qu’avec la monarchie nous 
avons vu, le 27 oclobre, manquer & nos veeux « ces longues per- 
speclives de l'avenir, sans lesquelles le présent, méme tranquille, 
demeure inquiet et frappé de stérilité. » Cette raison, non moins 
que le désintéressement par lequel M. le comte de Chambord a 
comme augmenté la majesté de son infortune et de son exil, ren- 
dait inutile an gouvernement ce souci de réprimer un acle « fac- 
tieux » dont M. de Fourtou a parlé devant I’Assemblée. L’Empire fut 
Moins rigoureux, quand, dans les termes d'un respect dont il exa- 
gerait les égards avec une artificieuse hypocrisie, il annongait et 
enregistrait au Moniteur officiel la protestation que M. le comte de 
Chambord élevait contre son a\énement. Il ne nous siérait pas de 
dire que J’'Union, par certaines violences de sa polémique, avait pu 
Sattirer plus (Ot la sévérité dont arme le ministére Varbitraire pou- 
voir de ’état de siége. Est-il sur toutefois que, pour Ja publication 

ce manifeste, M. de Fourtou edt puni un autre journal, ‘moins 


222 QUINZAINE POLITIQUE. 


habitué a la faveur de M. le comte de Chambord et qui n’edt 
éié son interpréte autorisé, comme il en a puni l'Union? Et 
lors, ne commetlait-il pas au moins une imprudence, en vi 
ainsi l’ceuvre personnelle de M. le comte de Chambord? Ne f 
sait-il pas, dans la droite modérée, la susceptibilité d'un dév 
ment d’aulant plus altentif et délicat que M. le comte de Cham 
vit loin de la France et que la monarchie n’a point aujourd’hu 
son cété la fortune et Jes hommes? 

Ces torts, ces malentendus, ces mécontentements, ont servi, 
un déplorable abus, a la seule vengeance de M. Thiers, a la s 
convoilise de M. Gambetta, au seul profit de M. Rouher. Quelle 
tique! M. Lucien Brun a fail d’un sentiment de colére un moye 
ruine : il arenversé le ministére, mais en ébranlant le gouve 
ment, en détruisant la majorité, en bouleversant l’Assemblée 
dérobant 4 la monarchie ses forces mémes et ses espérance: 
gouvernement! on l'a réduit 4 Pimpuissance de se choisir des 
nistres dans celle Assemble ou, parmi les suffrages victorieux 
compte a la fuis ceux de M. Naquet et de M. Ernoul, de M. Le 
Rollin et de M. Temple, de M. Christophle et de M. de Franclieu 
M. Littré et de M. Cazenove de Pradine. La majorité! elle a b 
tous ses liens; et cette derniére discorde ne la rend pas sculen 
incapable de se grouper demain, devant l’abime, par un supr 
effort d'union ; elle ne lui éte pas seulement le pouvoir de rien. 
slituer : elle laraméne devant le pays, déchirée, haletante de sa 
nicre colére, ennemie d’elle-méme, épuisée par ses dissentime 
inférieure 4 ses adversaires. L’Assemblée! On dira que moralem 
elle s’est décomposée hier dans des alliances impossibles et f 
tionnée dans des inimitiés qui ne souffrent plus dans son scin la ¢ 
corde et la paix. Et la monarchie ! qu’on nous dise ce que va deve 
aujourd’hui dans l’Assemblée, demain devant la nation, ce grt 
faisceau de noms et de voles qu'elle trouvait sous sa main, le & 
vrier 48741 4 Bo: deaux, et aprés le 5 aout 1873 & Versailles; qu 
nous dise qui lu représentera dans ces élections, peut-étre prochail 
oti le radicalisme et le césarisme vont altirer 4 eux, par toules le 
duciions et de la licence et du despotisme, ici la multitude exal 
ailleurs la foule fatiguée! L'imprévoyance du centre gauciie et l’at 
glement de l’extréme droite n’ont pas voulu apercevoir ces maui 
compler sérieusement ces difficultés: l’abnégation courageuse d 
droite modéréce et l'attachement fidéle du centre droit, en souter 
le gouvernement au nom des intéréts supérieurs de la société et d 
France, n'ont pu suppléer a ces défections de la majorité qui isoler 
maréchal de MacMahon, a l'heure of s‘apprétent a l’assaillirM. Thi 
M. Rouher et M. Gambetta. Qui peut prévoir toutes les suites 


QUINZAINE POLITIQUE. 295 


nestes d’une telle faute? On nous assure que le maréchal de Mac 
Mahon, ne se méprenant pas sur la gravité, volontaire ou involon- 
faire, du vote qui a repoussé l'amendement Paris, doit y répondre 
par un Message qui sera lu aujourd'hui 41’Assemblée. Le maréchal y 
apnoncera, dil-on, qu’il refuse péremptoirement la démission du mi- 
nistére et qu'il maintient contre toule décision contraire la durée 
de sept ans altribuée 4 ses pouvuirs par la loi du 20 novembre. 

A cette triste nouvelle, la France se réveille ce matin, en proie a 
une poignante anxiété : elle se réveille troublée par mille regrets, 
mille incertitudes, mille malédictions et mille frayeurs; elle se ré- 
veille, apercevant & cette frontiére si proche de Paris et dégarnie de 
toutes ses défenses, un vainqueur qui applaudit a ces débats et qui 
calcule cette décadence ; elle se réveille devant un Trésor en déficit 
et une armée dont l‘organisation est en suspens; elle se réveille 
sans loi électorale, dans une surprise ow les plus fiévreuses ambi- 
tions et les plus violentes coléres lui annoncent 4 I'envi la dissolu- 
tion de l’Assemblée ; elle se réveille, divisée en plus de partis qu'elle 
n’en sentait au lendemain de ‘invasion. Et, quand on songe a cet 
€puisement de tant d’espérances, de promesses el d’illusions; quand 
on regarde a ce sumbre avenir de demain, dont pas une lumiére 
néclaire l’obscurité, on est presque tenlé, dans son angoisse, de 
ener 4 Dieu, 4 l’Assemblée, 4 tous les hommes qui nous ont fait la 

décevanie histoire de ces trois annécs : « Rendez-nous, par grace, 

celle heure du 8 février 1871, heure douloureuse aussi, mais sainte 
au moins dans son épreuve et dans tous ses voeux, ot la France bles- 
sée, ennoblie par ses remords, relevée par une virile espérance, re- 

prenail si vaillamment le travail de ses destinées ; ramenez-nous a 

Vheure de ces sacrifices généreux, de ces résolutions pures et de cette 

union bienfaisante, qui nous consolaient alors de tant de gloire et de 

prospérilé perdues, parce qwils nous semblaient étre les auspices 
d'une ére de réparalion od la France saurait retrouver sa forcé en 
devenant meilleure ! » 

A celle revue du 28 juillet, dont le lendemain a vu commencer la 
crise de ces derniéres journées, la France avait cu sous les yeux le 
speciacle qu'elle aurait pu et qu’clle devait s‘offrir 4 elle-méme, 
comme |'image 4 la fois vivante et idéale de son devoir. Cette armée, 
qui passait 4 Longchamps, sileucieuse el serrée, n’avail qu'un coeur 
ef qu'un drapeau. Elle s’avancait unie et dociie, animée seulement 
par ces deux forces magiques quirendent les nations capables de 
bien vivre ou de bien mourir, le patriotisme et la discipline. Elle ne 
hissait voir au front d’aucun des siens le trouble de ces secrétes fu- 
ries de la politique, que nos guerres cisiles et les querelles de nos 
partis ont mises dans toutes les Ames. Elle défilait, mélant dans ses 


224 QUINZAINE POLITIQUE. 


rangs toutes les obéissances et tous les dévouements, confonda 
dans son unité les noms des plus humbles et des plus illustres. El 
marchait, rayonnante de toutes nos espérances et de toutes n 
gloires, malheureuses ou non : rien ne distinguait en elle, pour 
spectateur étranger ou francais qui la considérait, les soldats | 
Reichshoflen ou de Gravelotte, de Loigny ou de Saint-Quentin. Cel 
armée, fraternellement faite de toutes les puissances de notre ra 
et avec tous les efforts de notre amour, oui, voila l'image que 
France, aprés la paix sinistre de 1871, devait tenir sous son regar 
Nous avons pu, pendant quelques années, élre une nation ai 
résignée, ainsi laborieuse, ainsi soumise 4 ses régles, ainsi d 
minée par une grande idée, ainsi intelligente de son salut. Eh bie 
nous avons manqué 4 cette tache sublime; nous avons mécon 
cette supréme nécessité. Puisse I’histoire nous excuser! Que not 
postérité nous pardonne! Que Dieu assiste la France! 

. Pour on ne sait quel temps, la fortune a condamné la France 
ramener son regard sur elle-méme, ou bien, quand elle pourra 
détourner de ses blessures, a le tenir fixé sur sa frontiére des Vosg 
Divisée, affaiblie, impuissante, peut-elle, hélas! écouter autreme 
que les bras croisés, les bruits qui s’élévent au midi de )'Europ 
Des rumeurs nous viennent d’Orient, nous annoncant que l’empi 
turc continue peu & peu de tomber en ruines; mais ce n’est plus 
la France qu’il convient de s’en émouvoir la premiére. De mém 
au-dela des Alpes, sa polilique, enchainée par les nécessités de | 
Situation, a des devoirs de réserve et de prudence qui eussel 
autrefois indigné sa fierté et que sa destinée la force aujourd’n 
de praliquer, sans qu’clle puisse en récuser l’impérieuse sages& 
L’ltalie, placée depuis nos désastres sous le protectorat de Alle 
magne, sait bien, assurément, quelle n’a pas 4 redouter la me 
nace de nos armes, et la France sait, non moins bien, qu’elle a} 
paix 4 garder jalousement sur le rivage de Nice et aux passages @ 
la Savoie. L’Italie n’a-t-elle rien & craindre d’elle-méme? C'est I's 
faire de ses hommes d’Etat, c'est celle de Dieu aussi. L'Italie ne 
pas si ferme dans sa puissance ni si maitresse de l’avenir qu'on @ 
fecte de le croire au Quirinal. Elle tronvait, dans son dernier budge 
un vide de 144 millions, et ses populations refusent d’autres i 
pots : quelques-unes méme, par exemple 4 Naples, s’obstinent a 
considérer comme patrie que. leur seule province. M. Minghett 
dont le ministére n’a plus de crédit dans la Chambre actuelle, sé 
bien(dt contraint de la dissoudre. Peut-étre trouvera-t-il un pat 
catholique sur les bancs de la prochaine Assemblée. Pie IX, célébral 
le vingt-huitiéme anniversaire de son pontificat, disail naguére : « 
répete les plus solenne!les protestations coutre les usurpations 4 


QUINZAINE POLITIQUE. 225 


pouvoir temporel du Saint-Siége, contre la spoliation sacrilége des 
églises, contre l’abolition des ordres religieux. » Le 24 juin, reten- 
tissait devant ses fenétres le cri de « Vive le pape-roi! » Dans la nuit 
du 94, de grandes clameurs troublaient tout 4 coup son sommeil : 
les mots de « mort aux prétres! » grondaient dans la rue. Une agi- 
tation religieuse s’ajoutera-t-clle au mouvement des futures élections ? 
le gouvernement italien peut !’appréhender, et, dans ces circonstan- 
ces,ce ne seraient niles encouragements de |’Allemagne ni des lois 
comme celles de M. Falk qui lui permettraient de conjurer ses périls. 
lafaveur de M. de Bismark n’a rien de si souverain ni d’éternel : 
I'ltalie sen persuadera tot ou tard. 

Un nouveau coup de tonnerre a traversé le ciel troublé de |’Espa- 
gne, Madrid, comme d’ordinaire, élait plein de mystéres et de mur- 
mures. M. Martos intriguail; M. Castelar méditait; M. Serrano, ma- 
ghifique et vain, se reposait dans sa pompe; ceux-ci étaient a la 
recherche « du roi X...; » ceux-la provoquaient l’armée du Nord a 
un proounciamiento, et prédisaient que le prince Alphonse entre- 
rit a Madrid, le 15 aout. Une victoire de don Carlos a foudroyé 
toutes ces espérances et inlerrompu tous ces songes. Cette victoire 
tuait le meilleur général de |’Espagne; elle mettait en fuite un en- 
nemi « deux fois plus nombreux et dix fois mieux armé; » elle ren- 
dait aux royalistes les avantages perdus devant Bilbao. Qu’était-il 
arrivé? Le maréchal Concha avail voulu s emparer d'Estella comme 
il avait débloqué Bilbao, 4 l’aide d'un mouvement tournant ; il était 
veou menacer les carlistes sur leur ligne de retraite, essayant de les 
cerner dans Estella et les montagnes de la Navarre. 1] est mort dans 
celletentative, au moment ou il commengait a juger perdue cette 
nouvelle bataille de trois jours; une tempéte a seule sauvé les restes 
deson armée; 4 peine a-t-on puarracher son cadavre aux mains du 
Yainqueur; si Dorregaray avail eu une cavalerie suffisanie, il enle- 
Vail aux républicains leurs convois et leurs canons mémes. A la 
hate, le vieux maréchal Zabala a recueilli 4 Tafalla ces troupes déses- 
pérées; peut-étre faudra-t-ilqu’il recule derriére ’Ebre. Déja les car- 
listesentourent Bilbao ets’approchent de Santander. Onne saurailrien 
prévoir dans une guerre qui, comme celle-la, a tout l’extraordinaire 
de l'épopée et toutes les soudainelés de la fortune. Jusqu'ici, aucun 
des deux adversaires n’a pu franchir, avec un succés durable, ]’une 
ou l'autre rive de l’Ebre. Une seconde victoire le permettra-t-elle aux 
carlistes? L’événement nous le dira. En attendant, a peine Madrid 
a4-il conduit les funérailles de Concha qu’il a repris ses plaisirs et 
quilretombe dans sa langueur. Tour a tour riante et morne, tou- 
jours sanguinaire et paresseuse, I’Espagne, aussi fiére qu’humiliée, 
semble s’amuser au drame qu elle joue avec sa destinée : depuis dix- 

10 Jumier 1874. 1a 


996 QUINZAINE POLITIQUE. 


huit mois, elle dépérit dans la guerre sociale ou dans la guerre ci 
vile; elle a vu déchoir son rang dans le monde; sa colonie & 
Cuba lui échappe de jour en jour; elle est accablée de dettes ; elles, 
depuis le mois de février 1873, changé six fois de gouvernement, 
sans qu’un seul ait mérilé d’étre reconnu de l'Europe ; elle est divs 
sée par dix partis et dévorée par aulant d’ambitions qu’elle compt 
d’hommes politiques ; la république lui a élé fatale; elle résiste ale 
monarchie. Que deviendra-t-elle? Et quel tableau elle oftre 4k 
France qui déja lui ressemble par tant de discordes et d‘erreurs! 

En Allemagne, M. de Bismark conlinue 4 sévir contre le cathok 
cisme; et ’Eglise, au milieu de peuples de plus en plus émus, cot 
tinue d’endurer, sans faiblir, celte perséculion. Les catholique 
allemands, qui se sont rassemblés a Mayence, ont jeté au monde 
chrélien et 4 leur patrie ces cris de protestation : 


« La conslitution allemande ne saura fonder le véritable salut & 
la nalion, tant que sa protection ne s’étendra pas sur la liberté pen 
sonnelle, sur l’autonomie des Etats, Didtes et corporalions. » | 

« Le développement sans bornes du militarisme est incompe 
tible avec le droit naturel de Ja liberté civile, ainsi qu’avec le salal 
intellectuel et malériel de la nation allemande. » 

« La politique élrangére de l'empire allemand ne saurait asse 
rer le mainticn de la paix européenne. Elle est contraire aux prit 
cipes el aux intéréls de la population catholique de |’Allemagne, 
notamment en ce qui concerne sa situation vis-a-vis du Sait 
Siége. » 

a La paix intérieure de l’Allemagne, comme celle de tous les 
Etats européens, est gravement menacée par le mécontentement 
la classe ouvriére. » 

a Le sysiéme politico-ecclésiastique que veulent introduire les 
partis hostiles 4 I’Eglise est en flagrante et inconciliable contradic 
tion avec la constitution de lEglise catholique fondée par Dies 
sanclionnée par les siécles, reconnue par les Elats et garantie pa! 
le droit des gens. » 

« Aucune autorité politique n’a le droit d'imposer aux ciloye® 
des obligations qui se trouvent en contradiction avec les lois di 
vines, avec les préceptes de Jésus-Christ et avec les commande 
ments de l’Eglise. » 


De leur cété, les évéques prussiens, réunis 4 Fulda, prés du tow 
beau de saint Boniface, concertent la résistance dans laquelle iJ 
veulent persévérer. Quel que soit le secret de leurs délibérations 
on sait quils ne peuvent rien céder de la religion et du cult 


QUINZAINE POLITIQUE. 327 


i Tintolérance des lois qui les oppriment. L’an dernier, ils ont 
déclaré que «les lois ecclésiastiques élaient une négation de 
Finstilution divine et de la liberté de I’Eglise; qu’elles sépa- 
raient les évéques du pape, les évéques des fidéles, I'Eglise alle- 
mande de | Ezlise universelle. » Ce sout des déclarations que la ri- 
gueur de M. de Bismark, malgré leurs désirs de paix les plus évan- 
géliques, les contraint de renouveler, dans des circonstances plus 
graves encore qu'a celte époque. L’empire allemand a donc, lui 
aussi, ses dissensions. Et, d’autre part, la nomination du nouveau 
minisire de la guerre en Autriche, les rapports devenus intimes de 
la Russie el de Vempire austro-hongrois , le voyage du grand-duc 
Constantin et ses discours a Vienne, la visite de l’archiduc Albert 
annoncée de la cour de Vienne a celle de Saint-Pétersbourg, le lan- 
gage de l'opinion publique, les motions du Parlement de Munich et 
Vindépendance de plus en plus vive du patriotisme bavarois, sont, 
pour. de Bismark, des présages de difticultés politiques ot la li- 
berté de ses desseins se trouverait plus entravée qu’il ne le voudrait 
pour l'essor de son ambilion en Europe. M. de Bismark est trop ha- 
bile pour ne pas le reconnailre. 

Est-ce en prévision de la lutte supréme que M. Disraeli prophétise 
au monde? Est-ce dans la prévoyance du duel terrible que le général 
Menabrea, du sein du parlement italien, annonce a |'Europe? Est-ce 
run noble et pur amour de la civilisation? La Russie propose 
ne convention internationale qui délerminerait les lois et les cou- 
fumes de la guerre, comme le traité de Paris l’a fait, en 1856, pour 
les principes du droit maritime, et plus tard la convention de Ge- 
néve pour les blessés et les médecins. Ce code, dont la Russie apporte 

texte aux peuples, vaincus ou victorieux d hier, qu’elle convoque au 
Congr’s de Bruxelles, mérite leur plus studieuse allention : ilest plein 
desévérités barbares comme de précautions bienfaisantes. Il altri- 

au vainqueur des droits excessifs de propriété el de comman- 
ment, dans le pays occupé : il rend les populations absolument 
sujelles de sa volonté; il place sous sa dépendance les fonctionnaires 
dela justice et de la police. Il distingue équitablement, il est vrai, 
lescombaltants et les non-combatltants. Il interdit les moyens de 
Quire qui sont inhumains ou inuliles. Il prescrit, pour les siéges et 
ks hombardements, des régles de loyauté ou de miséricorde qu’on 
he peut qu'approuver. ll réclame pour les prisonniers de guerre des 
ralements plus dignes de l’honneur du suldat, plus cléments a 
son infortune. Il diminue la rigueur du pouvoir militaire 4 ’égard 
des personnes privées. Il autorise, sous le titre de réquisitions et de 
contribulions, des licences exorbilantes ; et certes, il n’est pas une 
de nos cités envahies en 1870 qui n’en repoussat !’arb:traire et qui 


228 QGINZAINE POLITIQUE. 


ne souril tristement d'une si vague protection; l’expérience, ave 
ses souvenirs et ses douleurs, a sur ce point instruit Ja France plu 
que la Russie et les peuples qu’elle convie 4 celte délibéaration. C 
code enfin définit si mal Jes conditions des représailles que la rag 
d’aucun belligérant n’y saurait trouver de lois précises ni de garam 
ties obligatoires. 

Qu’il soit insuffisant ou non, ce code d’humanité, la Russie s’ honor 
en |’offrant aux suffrages del’Europe : une telle proposition sied bie 
asa grande puissance. L’ Allemagne adoptera-t-elle aisément des régle 
qui modifieraient la plupart de ses procédés de combat et de cor 
quéte? Nous en doutons. Et pourtant le bénéfice pourrait lui e 
étre doux, aces heures cruelles de l’incertain avenir, ou, peut-ir 
4 son tour, elle sentira les duretés de la brutale victoire. La France 
elle, ne demande pas, au prix de la civilisation, les libertés de | 
vengeance, pour le jour ot la fortune |’y exciterait par ses faveurs 
notre patrie accepte pour ses armes toutes les retenues que k 
pilié humaine peut imposer a leur violence ; car laFrance, si Dies 
lui donne jamais de replanter ses drapeaux sur son ancienné 
frontliére, consent bien 4 couvrir de leurs plis toutes les gloires d 
la justice avec toutes celles de l’héroisme. Mais a ce congrés & 
Bruxelles, sans se plaindre humblement ni récriminer avec colére, 
elle se souviendra de Bazeilles,de Strasbourg, d'Orléans, de Chateae 
dun, d’Etrépagny et de Saint-Cloud, pour réclamer des régles ples 
sires ou des coutumes moins atroces. L’Angleterre réserve avec dé 
fiance son consentement : notre gouvernement l’imitera sans doute, 
dans les divers cas ou des restrictions intentionnelles pourraient di 
minuer les ressources de notre défense nationale. Souhaitons, pout 
l’honneur de ce siécle et le bien des peuples, que cette conventioa 
adoucisse, comme on le propose, quelques-unes de ces lois du 
qu’on appelle les lois de la guerre. Ces adoucissements seraient uf 
bienfait, si faible qu’il puisse encore parattre aux dmes que l’amout 
des hommes et le respect de Dieu rendent avides de pacifier les haimet 
et les envies des nations. Il faut bien le reconnailre : un tel 
quelque imparfait qu’il fat, aurait au moins l’avantage d’édicter unt 
jurisprudence et de poser des principes, 14 of régnent aujourd'hw 
soit l’incertitude et l’oubli, soit la force capricieuse du soldat et 4 
sauvage fureur du conquérant. Nous ne pouvons donc que voir ave 
respect s‘ouvrir les débats du congrés de Bruxelles. 

Aucuste Boucner. 


L'un des gérants: CHARLES DOUNIOL. 


PARIS. — IMP. SIMON RACON ET COMP., RUE D ERFURTH, 1. 


MOT DE L’ENIGME 


XLIY 


emps était celui de l’année 1859. Malgré la retraite ott 
is, malgréde travail assidu de Lorenzo, qui le privait sou- 
aps nécessaire méme pour lire un Journal, les bruits pré- 
e guerre entre l'Autriche et I'Italie qui parvenaient jus- 
lavaient plus d'une fois ému et troublé. Emu, comme 
du Nord, 4 celle époque, il l’était toujours 4 la pensée de 
ys affranchi du joug élranger. Sur ce point, les sentiments 
nimes, et bien des gens avjourd*hui en France compren- 
x qu’ils ne le firent peut-ctre alors ce cri, qui, parmi tous 
roféra plus tard la foule, était le seul vrai, le seul qui sor- 
‘de tous : Fuori i Tedeschi. Mais jusqu’au jour ot la réa- 
ce veeu devint possible, il n’était manifesté que par ceux 
laient dans l’ombre 4a hater cette réalisation, et il semblait 
¢ chez les autres. La vie politique élait interdite ou im- 
a vie folle et dissipée nen était embrassée qu’avec plus 
at cette situation avait fourni plus d’une excuse 4 Lorenzo 
ot: il en cherchait de mauvaises. 

s cependant entendu souvent exprimer ses opinions, ses 
3 ou ses répulsions politiques et nalionales; mais en au- 
3 ces questions ne m’avaient intéressée. J’aimais I'Italie 
e lavoyais; je latrouvyais belle, riche et gloricuse. Je n’ima- 
qu'il y edt quelque chose 4 ajouter au charme passé ct 
mnt la nature, la poésie, la religion et I’histoire l’avaient 
iquement douéc. Puls, déja parfois Pavais entendu mur- 
$mots, qui me faisaient horreur, et ne représentaient a 


Correspondant des 25 avril, 10 et 25 mai, 10 ct 25 juin ct 10 juil- 


Lx {xcvi‘ DE La coztect.), 2° uv, 25 Jumer 1874. 16 


54 LE MOT DE L’ENIGNE. 


mon esprit d’autre idée que celle d'un monstrueux attentat re 
gieux et national : Roma capitale. Ces mots seuls me causaient ass 
d’indignation pour émouvoir mon indifférence, et parvenaient a1 
veiller cn moi un sentiment voisin de la répulsion pour tout ce qu’ 
nommait alors le risorgimento italien. 

Stella, 4 cet égard, n’était point d’accord avec moi. Il était dai 
sa nature de s’exalter pour toute chose empreinte d’énergie, de cn 
rage et de dévouement, et ce sont 14 des traits dont le patriotism 
plus ou moins bien compris, pourvu qu’il soit sincére, revét trés-fi 
cilement la séduisante apparence. Personne comme elle ne savai 
dire: 

Italia ! Italia!... 


De'h! fossi tu men bella! o almen pit forte’! 
ou bien la célébre apostrophe du Dante : 


Ahi serva Italia! di dolore ostello? ! 


Jamais son talent n’apparaissait plus & son avantage que dans lad 
clamation de pareils morceaux : alors ses traits s’animaient, tout 
son attitude se transformait, et Lorenzo disait souvent, en souriasl 
que s'il voulait représenter la personnification poétique de Vitali 
il demanderait a Stella de lui servir de modéle. Pour ce qui étaild 
Rome, elle ne comprenait méme pas mes inquiétudes. Si quelqu 
fous, en effet, poussaient dés lors ce cri menagant, les plus émineal 
parmi les Italiens de ce temps n’avaient-ils pas déclaré que porte 
atteinte 4 la majesté de Rome, la dépouiller de cette souverainets qi 
lui laissait, dans un nouveau sens, son titre antique de reine d 
monde, menacer enfin la papauteé, « l’unique grandeur viuante de T'Itt 
lie, » ce serait commettre un crime de lése-patrie et décourann 
l'Italie elle-méme. 

Hélas! maintenant qu’approchait Vheure de la réalisation ¢ 
quelques-uns de ses réves, et de la dure déception des autng 
Stella, absorbée dans sa douleur, était indifférente a tout ce quis 
passail dans sa patrie, et ne s'apercevait méme pas du grand maou 
vement qui se faisail autour d’elle! Quant 4 moi, qui ne m’en étal 
point préoccupée naguere, j’y étais aujourd’hui plus inattentive qu 


‘ Italie! Italie! 
Oh! que n’es-tu moins belle ou que n’es-tu plus forte! 
” (Furrcaga.) 
QO Italie asservie! asile de douleurs! 
(Dante, Purgatozre, ch. vi.) 


LE MOT DE L'ENIGNE, . 23h 


jamais, et j’Ecoutais 4 peine ce qui se disait 4 ce sujet dans le salon 
de madame de Kergy. J'étais loin de me douter que j'allais étre 
violemment arrachée a mon indifférence. 

Caait le dimanche de Paques. Je revenais de l’église avec Lo- 

remo: nous y avions accompli ensemble le devoir doux et sacré de 
cejour; union de nos ames élait complete, et nos cceurs étaient 
rayoonanis @ la fois et recueillis, c’est-a-dire en pleine harmonie 
avec la grande féte. Au retour, nous trouvames notre déjeuner servi. 
Qlavia qui, avec un seul servileur, élait chargée du soin de notre 
wénage, avait orné la table de fleurs, aussi bien que d'un peu plus 
dargenterie que de coutume, afin de lui donner un air différent 
de lordinaire, et en rapport avec la solennité du jour. Au moyen 
de quelques vieux tableaux suspendus sur la sombre boiserie de 
wire petite salle 4 manger, et de vitraux de couleur placts aux fené- 
ttes, Lorenzo Jui avait donné un aspect a la fois sérieux et riant qui 
we plaisait beaucoup, ef je me souviens encore de la sensation de 
guetéet de joie avec laquelle j’entrai ce jour-1a, au retour de l’église, 
dass celte petite piéce, dont les fenétres ouvertes laissaient entrer, 
ave le grand soleil, le parfum du jasmin qui grimpait tout a l’en- 
tur. Les trois conditions de la vraie gaielé, l’ordre, la paix et le 
lava, nous les possédions alors, et nous étions dans cette disposi- 
tion joyeuse qu’il n’appartient ni 4 la richesse, ni 4 l’ambition satis- 
ftite, ni a aucune prospérité humaine, de faire épanouir dans le 
Ceur. 
Nous nous mimes 4 table. Lorenzo avait prés de lui une foule de 
leftres et de journaux; maisil ne les ouvrit pas d’abord. Il me regar- 
dail avec satisfaction et avec tendresse. De mon cété, je me disais que 
lodre humain et divin rétabli dans la vie avait assurément une in- 
Avence bienfaisante dont I’effet était extérieur aussi bien qu’inté- 
tear. Jamais le visage de Lorenzo n’avait eu celte expression; jamais 
lamile beauté de ses trails ne m’avait paru aussi frappante. 

Nes yeux se rencontrérent : il sourit. 

—Ma Ginevra, me dit-il, en vérité tu avais raison. La vie que 
Rous Menons maintenant doit étre celle qui fe convient, car tu em- 
bellis tous les jours. 

— Cette vie ne te convient pas moins qu’é moi, Lorenzo, lui dis-je, 
et nous sommes tous les deux dans notre élément aujourd’hui. Que 
Keuen soit béni! Sa bonté pour nous a été grande, en vérité! 

— Qui, me dit-il avec une soudaine gravité, plus grande mille fois 
queje n’avais le droit de l’attendre, et je suis vraiment trop heu- 

reux! 

Celle fois, je ne fis que rire de cette parole; mais je cherchai 
Puurtant 4 le distraire de la pensée qui se réveillait. 


236 LE MOT DE L’ENIGME. 


— De qui as-tu des lettres? 

Il en décacheta une et son visage s’épanouit : 

— A merveille! Cela va trés-bien. Voici un Américain qui veul un 
répétition de ma Sapho, et qui me fait une autre commande fort im 
portante. Et puis quoi? Il veut la belle Vestale qu'il a vue dans mo 
atelier. Oh! pour cela, par exemple, non!... Ma Vestale est & moi, : 
moi seule, et personne ne l’aura jamais! Mais c’est égal, Ginevra, 
les choses vont ainsi, je serai bien vite 4 flot, et gare aux diamanls, 
alors! | 

Il savait aussi bien que moi ce que j’en pensais maintenant. Il s 
mit & rire, puis il poursuivit la lecture de ses lettres. 

— Celle-ci est de Lando. Elle nous est adressée a tous les deux. 

Il la parcourut des yeux: 

— Voila leur voyage de lune de miel & Paris encore ajourné : ik 
ne peuvent quitter donna Clelia. 

Aprés avoir lu quelque temps en silence, il me dit d'un ait 
animé : 

— Cette lettre est ancienne; mais lorsqu’elle a été écrite, il pe 
raft que des bruits de guerre circulaient déja de tous cétés, si bier 
que la pauvre Mariuccia, & peine mariée 4 son baron allemand, ada 
parlir pour sa nouvelle patrie beaucoup plus vite qu’elle ne l’avait 
prévu. 

J’écoutais tout cela avec un mélange de distraction et d’indiflé- 
rence, lorsque tout d'un coup je vis Lorenzo bondir de la place ouil 
était, en faisant une exclamation si vive, qu'elle ramena vite toule 
mon attention vers ce qui lui causait cette émotion soudaine. 

Il venait de déployer son journal, ct il y avait lu la grande nouvel 
du jour: les Autrichiens avaient déclaré la guerre a I'[lalie. L’entré 
en campagne était imminente. 

Hélas! un nuage bien sombre obscurcit en un instant mon bea' 
jour de Pdyues! 

Lorenzo saisit son chapeau et me quilta presque immédiatemem 
pour aller prendre sur cet événement de plus amples information 
Je restai triste et troublée. Oh! comme je vivais luin des régions @ 
s'agilent les grandes passions politiques! Que j étais incapable dele 
comprendre! Depuis un an, mon dme avait été pénétrée d’émotion 
aussi profondes que douces. Aprés de grandes peines, de si grande 
joies avaient été accordées 4 ma vie, que j'éprouvais maintenant ure 
pénible appréhension 4 la moindre idée de changement. Toutefois 
quoique la source de la souffrance fat toujours vive dans mon coeur 
celle de l’agitation était taric. De quelque fagon qu’une main chéric 
se pose sur vous, on ne peut vouloir s’y soustraire. Je demeura 
donc calme, quoiqu’une prévision douloureuse eut pris possession 


LE NOT DE L’ENIGME. 937 


demon esprit, ef quoique, deux heures aprés, quand je vis revenir 
lorenzo, je fusse presque préparée a ce qu'il allait me dire. 

Qui, je le savais : il voulait partir. Dans le pays auquel apparte- 
mit sa famille, tous prendraient part a cette guerre pour |'indé- 
pendance : il ne pouvail en ce moment demeurer loin de ses [réres, 
de ses parents, de ses amis, qui allaient s’enrdler pour combaltre 
ladomination étrangcre. \ 

—Cest effort supréme : secondé cette fois par la France, l’is- 
sue n’en peut étre douteuse. Toute ma vie, tu le sais, j'ai abhorré 
les conspirations, et mes longs voyages ont servi a me tenir éloigné 
de ceux qui auraient peul-étre cherché 4 m’y entrainer. Mais au- 
jourd hui, comment veux-{u que j’hésite? Comment veux-tu qu’en 
cemoment je demeure tranquille et inactif? Tu serais, j’en suis sur, 
lapremiére 4 Ven étonner; et je in’altends aujourd'hui a te trouver 
coursgeuse aussi bien que prompte 4 me seconder, car il faut que 
jeparle sans retard : il faut, ma pauvre Ginevra, tu le comprends, 
quavant demain je sois en roule. 

Il me dit toutes ces choses, ct bien d'autres encore. Je ne cher- 
chai ni & Jes discuter ni 4 lui répondre. Je comprenais qu'il croyait 
obéir 4 un devoir. Je n’avais aucun argument 4 employer pour l’en 
dissuader. Qu'avais-je donc a fuire? A le seconder en effet, et 4 mar- 
cher sans fléchir sous ce coup inattendu qui venail, comme un orage 
vet renverser l’'éditice reconstruit de mon bonheur paisible et 

i! 

les heures tristes et rapides de ce jour furent remplies au poiut 
denous laisser 4 peinea l'un et a l'autre le temps de réfléchir. Enfin 
lout ce que j’avais a faire fut achevé, et Lorenzo, qui était ressorti 
dans ’aprés-midi, trouva, en rentrant vers la chute du jour, que 
lout était prét pour son départ. Ce départ devait avoir licu dans cette 
mime nuil. 

Alors nous nous assimes ensemble sur un pelit banc adossé a la 
Muraille de notre jardin. Le printemps, a Paris aussi, est beau, et, 
Cetfe année-1i, le jour de Paques, tout élait déja cn fleur, ct lair, 
Méme en Italie, n’aurait pu étre plus doux, ni le cicl plus pur. Il me 
Pritla main, j’appuyai ma téte sur son épaule, et pendant quelques 
Tastants, le cceur gonflé de mille sentiments que je ne pouvais expri- 
Mer, je laissai mes larmes couler en silence. Lorenzo aussi luttait 
Contreune émotion qu’il ne voulait pastrahir, je le compris au trem- 

nt de ses Jévres et 4 la pdleur de son visage. 

Vessuyai mes yeux et je relevai la téte: 

— Lorenzo, lui dis-je tout & coup, pourquoi me laisser ici el ne 
pas memmener avec toi? 
—Ala guerre? me dit-il en souriant. 


238 LE MOT DE L’ENIGME. 


— Non, maisen Italie. Tu me laisserais n'importe ou. Mais enfin 
de l’autre cdté des Alpes, je serais prés de tol, et... si tu avais be 
soin de moi, je serais 1a. 

Ii demeura pensif un imstant, et il dit, comme se parlant a lw 
méme : 

— Oui, si j’étais blessé, et que j’eusse le temps de te revoir, ce % 
rait doux, ccla est vrai... 

Il se tut encore, tandis que mon cceur battait en attendant sa r- 
ponse. Enfin, d'un ton décidé, il me dit: 

— Non, Ginevra, cela ne se peut. Reste ici, je te le demande — a 
i} le faut! 

— Pourquoi? lui dis-je en m’efforcant de réprimer les larmes que 
cette réponse faisait jaillir de mes yeux. Pourquoi? dis-le-moi. 

— Parce que, me dit-il.avec fermeté, rien ne peut me faire de 
viner quel sera l’effet de cette guerre en Italie. Trés-probablement 
elle aménera partout des soulévements, peut-étre des révolutions. 

— Omon Dieu! m’écriai-je avec effroi... Et tu veux qu'elle me 
me fasse pas horreur! Lors méme qu’clle ne fat pas venue boale- 
verser ma pauvre vie, puis-je ne pas trembler en songeant aux met 
heurs qu'elle va produire? 

— Que veux-tu, Ginevra? Oui, ce sont de grands événements. 
Dieu seul sait ce qu’ils recélent. Tu le vois, Mario nous écrit def 
que la Sicile est en feu. Que se passera-t-il 4 Naples? nul ne peut ke 
prévoir. Jene serais tranquille pour toi nulle part... Non, Ginevws@. 
reste ici, je le veux. 

Je connaissais |’accent que prenait sa voix lorsqu’il n’y avait poin 
a répliquer, et je courbai la téte en silence. {1 reprit doucement, € 
tenant ma main serrée dans les siennes : 

— Cette guerre sera courte, je l’espére, Ginevra. Si je suis épa' 
gné, je me hiterai de venir reprendre prés de toi notre chére Wi 
d’a-présent. Si, au contraire... 

It s'arréta un instant; puis il reprit tout d’un coup, tout aut 
ment, et d’un accent que je n’oublierai jamais: 

— Au fait, pourquoi te parler comme a une autre femme? Pow: 
quoi ne pas compter sur cette vigueur secréte qui est en toi, et q' 
me frappe souvent autant que ta doucear? Je sais maintenant d’ 
te vient ta force, Ginevra, je m’y confie, et je vais te parler sans & 
tour. 

Je le regardai, surprise de ce préambule, ct, 4 la douce lumiés 
du soir, j’apercus dans ses yeux un reflet du ciel, car j’y vis brille 
Yhumilité et la foi, tandis qu’il me disait les paroles suivantes : 

— Pourquoi te tromper, Ginevra? pourquoi ne pas te dire que j 
crois cette heure la derniére que nous passerons ensemble ici-bas? 


LE NOT DE £’RNIGME. 93 


Je frissonnai. Il passa son bras autour de ma taille et me rappro- 
eka de lui: 

— Non, ne tremble pas!... Ecoute-moi!... Si je crois que je vais 
morir, c'est que jai toujours pensé qu’a une vie comme la mienne 
ifallait une autre expiation encore que celle du repentir. Le bon- 
hear que tu m’as rendu n’en est point une, et qui sait si sa durée ne 
serail pas pour moi un péril? Tandis qu’aujourd’hui, pour moi mou- 
rir c'est quelque chose; c’est un sacrifice digne d’élre offert... et 
eccepté. 

Mon front était retombé sur son épaule, ef mon cour battait si 
fort que je ne pouvais parler. 

— Léve les yeux, ma Ginevra, me dit-il d’une voix pénétrante. 
Léve-les mainienant vers ce ciel que tu m’as appris 4 regarder, 4 
Usirer et 4 espércr. Dis-moi que nous nous y retrouverons, et que 
taserate bonheur et ne sera plus le danger! 

Oh! oni, en V’entendant tenir ce langage, je sentis renaitre en 
mai cette vigueur dont il venait de parler, et qui d’abord semblait 
déhillir; et cette heure terrible ct douloureuse m’apparut ce qu’elle 
ait: une heure de bénédiction. 

— Lerenzo, lui dis-je alors d’ane voix que, malgré mes larmes, je 
sus raffermir, oui, tu.as raison, mille fois raison. Oui, quel que soit 
wa sorte! le mien, bénissons Dicu!... Nous sommes heureux sans 
dente; mais notre vie présente, quelle que fut sa durée, ne serait 
jamais qa'un épisode bien court de cette vraie vie dont le bonheur 
iafini nous attend! Qu’il en soit de celle-ci et de nous ce que Dieu 
‘wudra! En tous cas, il n’y a pas d’adieu pour nous! 

Est-ce 4 dire qu’en ce moment la souffrance de la séparation se 
fit évameuie? oh! non, assurément. Il nous fallut en gouter l’amer- 
fume tout entiére; mais il est une saveur mystérieuse qui ne se ré- 
Wle au coeur que lorsque le sacrifice embrasse tout et ne refuse plus 
Tea, Cette saveur, il nous fut donné, dans cette heure supréme, de 
heomnaitre, et de sentir qu’elle fortifiait nos Ames! 


XLV 


les deux semaines qui suivirent cette soirée d’adieu demeurent 
as ma mémoire comme une seule longue journée d’attente, dont 
hen ne vint soulager Dinquitle uniformité. Quelques lignes écrites 
dls hate par Lorenzo lorsqu’il partait pour rejoindre l’armée, ou le 
pole d'aide de camp de?’un des généraux lui avail été réservé, ctaient 
ls demmiéres nouvelles directes qui me fussent parvenues de lui. 


240 LE MOT DE L’ENIGME. 


Depuis ce jour, je ne savais plus rien que ce que les journaux pov 
vaient m’apprendre, ou bien ce que madame de Kergy et Diane pas 
venaient 4 recueillir parmi leurs amis qui, bien que presque tou 
peu favorables 4 la guerre ot la France se trouvait engagée, s'oceu 
paient cependant avec un ardent inlérét de lous ceux qui y pre 
naient part. Mais il ne circulait que des bruits vagues et confus, ¢ 
ces rumeurs, loin de calmer mon agitation, ne pouvaient servi 
qu’a Paccroilre. 

Un soir j’étais restée 4 l’église plus tard que de coutume. Pros 
ternée devant un des autels, ou un grand nombre de cierges étates 
allumés, je ne pouvais m’en arracher, quoique la nuit fat venuee 
que l’église fat devenue presque déserte. C’était une de ces heure 
sombres et douloureuses ou la souffrance répugne, épouvante, ¢ 
suscite dans toule notre nature le plus ardent désir de la repousset 
Une de ces heures d’angoisse mortelle qu aucune créature ne pow 
rait supporter, si un jour, un jour qui durera autant que le mond 
celte agonie neit été soufferte par celui gui la partagea avec now 
pour étre 4 jamais prés de nous lorsqu’a notre tour il nous faudre 
la partager avec luil.. 

Oh! comme en ce moment je sentais que je m’étais vite rattach 
4 ce bonheur terrestre, qui m‘avait élé accordé, comme par sureral 
aprés l’accomplissement du plus grand de mes voeux! Quels sa 
timents vifs et profonds! quelles j joies intimes et douces formaia 
déja pour moi un trésor de souvenirs, ou s’amassaient les matériat 
du sacrifice Je plus rude que je pusse étre appelée 4 accompli 
Hélas! le coeur humain, méme celui 4 qui Dieu a daigné se faire 6 
tendre, s‘altache encore, avec véhémence, 4 tout ce qu'il lui est pe 
mis d’aimer ici-bas! Mais ce grand amour daigne étre jaloux, 
ilest rare qu'il épargne a ces cceurs-la le déchirement complet g 
enfin les lui donne sans partage! 

Lorsque j je quittai l’église, j Je vis de la foule dans la rue. Plusiew 
maisons étaient illuminées, et j'entendis répéler de tous cdtés que 
nouvelle d’une grande victoire élait arrivee a Paris. 

Jerentraichez moi, émue et troub!ée. De quel prix avait-elle été payt 
cette victoire? Quels étaient ceux qui avaient succombe? Qu’ allais 
apprendre? Lt quand l'angoisse qui me serrait le coeur serait-elledis 
pée... ou justifice? Madame de Kergy, accourue pour partager a' 
moi cetle agitation inquiéte, ne pouvait la calmer. Mais notre ine 
litude ne fut pas de longue durée, et l’heure allendue avec l'épt 
vante d'un invincible pressentiment arriva bientdt!.. 

Le surlendemain soir, tandis que j'élais assise dans le jardin, su 
petit banc ou nous avions eu ensemble notre dernier entretien, je 
cus la nouvelle 4 laquelleil m’avait lui-méme si étrangement prépar 


LE MOT DE L’ENIGNE. 2” 


Se prévision fatale était réalisée. Dans le premier combat, il avait 
&éfrappé l'un des premiers. Son nom, plus connu que celui de beau- 
coup d'autres, avait promptement circulé, et il figurait en t¢te de 
lalistedesmorts de cetlejournée! . . . . . 2... 
Aveune préparation, aucune acceptation anticipée du malheur, 
aucun effort de soummission ou de courage ne purent en ce moment 
me préserver d'une secousse semblable 4 celle dont j’ai raconté les 
effets au début de ce récit. Comme alors, je perdis connaissance; 
coame alors, Ottavia me transporta dans ma chambre, sans que 
jeusse repris mes sens ; comme alors aussi, je fus pendant plusieurs 
Jeurs en proie 4 une fiévre brilante, suivie d’une faiblesse et d’une 
prostration qui rendirent quelque temps mes pensées incohérentes 
& confuses; enfin, comme lorsque j’avais quinze ans, ce fut ausst 
une émotion vive et soudaine qui aida le retour de mes forces phy- 


saques sussi bien que le réveil complet de ma raison et de mor 
dme 


Dats cette petite chambre ou j'élais couchée, et ot régnait le plus. 
profond silence, je me sentais cependant entourée des soins les plus 
lendres. Je commencais méme a reconnaitre vaguement les voix de 
ceux qui m’approvhaient, celle d’Ottavia d'abord, qui me fit verser 
mes premiéres larmes... larmes d’altendrissement, causées par un 
simple relour aux jours de mon enfance : je m’y croyais encore ; j ou- 
bliais le reste. Mais ce premier soulagement ramena la lucidité dans 
mes pensées, et avec elle la conscience vive et présente du malheur 
‘compli. Alors je poussai un cri, un cri qui effraya ma fidéle gar- 
denne. Mais j’eus la force de la rassurer moi-méme sur-le-champ. 

~ Laisse-moi pleurer, Ottavia, lui dis-je tout bas, je sais... je me 
suviens, Sois tranquille, je suis mieux, Ottavia, que Dieu soit béni! 

}¢ puis prier. 

- deme tus, et je refermai les yeux. Mais, peu aprés, je les rou- 
Tris, et je me soulevai vivement. Que venais-je d’entendre? Diane et 
madame de Kergy étaient 1a. Je reconnaissais leurs voix, maintenant 
¥ distinguais leurs visages. Mais quelle était cette aulre voix quit 
Yenail de frapper mon oreille? quel était ce doux visage si prés du 
mien? quelle était cette main qui serrait la mienne? 

—Qma Stella! m-écriai-je, est-ce un réve? ou es-lu vraiment 
Prisdemoi? www kw ek te ee es 


e e ° e e e e ° e e e Sd 


242 LE MOT DE L’ENIGME. 


XLVI 


Non, ce n’était pas un réve. C’ était bien Stella, arrachéea sa retraile, 
4 sa solitude, & sa douleur, ef accourue prés de moi 4 la nouvel 
du coup qui venait de me frapper. Elle avait suivi ma vie dans sa phast 
nouvelle, et le rayonnement lointain de mon bonheur avait été.h 
seule joie de son coeur meurtri. Aujourd’hui, ce bonheur était: te 
d’un coup brisé... J’étais loin, j’élais malheureuse, j étais seule : h 
gravilé croissante des événements retenait mon frére en Sicile; mas 
elle était libre, libre, hélas! de tout lien et de tout devoir. Elle fa 
prés de moi aussi vile que le plus rapide voyage put ry amenct 
Mais lorsqu’elle arriva j’étais hors d'état de m’apercevoir de sa prd 
sence; et lorsque maintenant Je Vembrassais, depuis plus de hal 
jours deja elle veillait 4 mon chevet ! 7: 

Oh! ce fut une douce consolation, ce fut le plus grand secours hs 
main que le ciel put m’envoyer, et ce fut un bienfait pour toutes Je 
deux, car pour chacune il fut ulile et bienfaisant d’avoir a penser 
Vautre. 

Ma santé se rétablit, et mon ame rentra bientét dans la paix. Pak 
grave et profonde qui devait croitre et ne pouvait plus m’éire ravi 
‘mais qui ne m’empéchait pas de sentir et de dire avec verte ga 
tout en ce monde élait fini pour moi. 

Oui, tout était fini, mais tout était accepté, et lorsque, apres ts 
de nouvelles émotions, je me retrouvai devant ]’autel ot j’avais prih 
un soir, avec tant d’angoisse, j’y tombai prosternée comme, apr 
un rude combat ou au retour d’un long voyage, un enfant toni 
épuisé au seuil de la maison paternelle, ou il revient pour no pla 
la quitter! 

Si )’eusse alors obéi 4 mon impuleion naturelle, } j ’aurais élé chet 
cher la plus profonde retraite, et j'aurais voulu y vivre immobiled 
perdue dans cette pensée toujours présente depuis le grand jour @ 
grace qui m’en avait fait comprendre le sens : Dieu m’aimel 4 
laquelle je pouvais ajouter désormais : Et moi je r aime plus que. 

Mais il est rare ici-bas que |’impulsion naturelle puisse & 
obéie, surtout lorsqu’elle conseille l'immobilité ou Vinaction. 0a@ 
peut guére se reposer sur terre, et plus on aime Dieu, moins il 

permis de songer au repos: j’avais, en ce moment, a penser st 
autres, et, avant toute autre, 4 cette amie fidéle et chére qui éte! 
venue de si loin me secourir. 

Il avait fallu bien peu de temps 4 madame de Kergy pour discé 


LE MOT DE L’ENIGNE. 243 


ner la grandeur héroique du caractlére de Stella. Il lui en avait fallu 
moins encore pour attirer vers le coeur brisé de la mére d’Angiolina 
cet autre cour maternel tant de fois frappé comme le sien. La sym- 
pathie que madame de Kergy éprouva pour Stella fut si vive, que j’au- 
rais presque pu en étre jalouse, si elle n’avait pas réalisé, précisé- 
ment, un de mes plus chers désirs, ct si d’ailleurs madame de Kergy 
n’edt été une de ces personnes dont |’affection est une image ter- 
restre de la Providence, qui sait se donner & tous sans que les der- 
niers venus diminuent jamais en rien la part des autres. 

Elle comprit bien ce qui serait, pour cette ime malade, un reméde 
efficace, et pour la mienne un utile et bienfaisant effort, ct elle nous 
jeta l'une et l'autre, si je puis m’exprimer ainsi, dans cet océan de 
ja charité, o toutes les pensées, toutes les peines, toutes les souf- 
frances personnelles s’effacent, ct oti la joie de l'dme renait au con- 
tact méme des miséres qu’on y rencontre et qu'on parvient a sou- 


Aucun spectacle, aucune fatigue, aucune contagion n’effrayaient le 
courage de Stella, aucun travail ne lassait sa patience, aucune 
Hunde et aucun effort ne dépassaient son aptitude et sa persévérance. 
Pear Jes Ames ainsi douées c’est un bien-¢tre réel et positif que 
dappliquer leurs nobles facultés, et de pouvoir salisfaire la soif de 
Unuement qui les dévore. Aussi, vis-je bientdt ses yeux briller, son 

Waeges’animer, enfin, de temps en temps, comme un reflet du passé, 
Npereitre sur ses lévres entr’ouvertes le charmant sourire d’autre- 


Certes il y a une jouissance, dont ne se doutent guére ceux qui ne 
Vent point éprouvée, dans cette fatigue des visites lointaines, des 
escaliers montés et descendus, dans toutes ces rencontres d’un 
iféret & la fois navrant et consolant; et l’on peut, en vérilé, affir- 
mer que la gaieté elle-méme attend plus sdrement a leur foyer ceux 
qui reviennent de ces courses lugubres, que les plus heureux de 
ce monde au retour de leurs fétes brillantes et joyeuses. C'est bien 
aux premiers que l'on peut adresser ces paroles de saint Francois 
de Sales : « Repensez hardiment aux plus chers et violents amusements 
qui gient jamais occupé vatre ceur, et dites s'il en est un seul qui vaille 
le joie que vous gottes?... » 

Ainsi la paix et la joie sereine revenaient peu a peu nous visiter, 
secondées par la plus douce, la plus tendre, la plus bienfaisante 
sympathie; malgré la solitude ou nous vivions, malgré le deuil que 
je ne voulais plus quitter et que Stella portait toujours, nous passions 
chaque soir une heure chez madame de Kergy, et nous la quittions 
avant le moment ou se réunissait son cercle habituel; mais cette 
heure éfait heureuse, et ellc y tenait, car elle commengait & ne pou- 


244 LE MOT DE L’ENIGME. 


voir plus se priver de notre présence. Diane, loin d’en étre jalous 
sen applaudissait comme d’une joie ajoutée a leur vie, et un jow 
dans un de ses élans de caressante tendresse, elle s’écria « que 
bon Dieu avait rendu a sa mére les deux filles qu’elle avait tant ples 
rées. » 

A ces mots, les yeux de madame de Kergy se voilérent de lary 
qu'elle essuya vivement; mais, loin de contredire sa fille, elle nou 
tenditles bras, et elle nous tint embrassées l’unc et l’autre dans ws 
grave, tendre et maternelle étreinte! 


XLVII 


Ce qu’éprouva Stella cn ce moment, je ne saurais le dire. Qua 
4 moi, ce fut une impression encore plus doulourcuse que dogs 
Je ne comprenais que trop bien la tristesse qui voilait Je front cl 
et vénéré de la mére de Gilbert, et celte absence prolongée pesa 
sur mon coeur comme un remords. Sans doule, je ne pensais pow 
en étre la cause direcle. Mais je me souvenais toutefois que Gilbg! 
avait quitté son pays pour quelques semaines 4 peine, et que c'éa 
seulement aprés son séjour 4 Naples qu’il avait pris la résolui 
soudaine de faire 4 peu pres le tour du monde, cest-a-dire 5 
voyage dont la durée s’étuit transformée de semaines en moly f 
de mois en années. Je comprenais qu’aucune joie ne renailrail.s 
foyer d’ou il était absent jusqu’au jour oi il y reviendrait, etilm 
semblait que ce serait alors seulement que j‘oserais gouter mq 
méme la paix recouvrée de mon ame. on 

Le temps s’écoulait cependant; l’automne venait pour la: 
conde fois depuis l'arrivée de Stella, et l’époque de son. dépa 
approchait. J’avais résolu de l’accompayner el de retourner att 
elle 4 Naples, pour y demcurer quelque temps avec elle et pa 
de ma sceur; mais des événements imprévus et trés-divers vintel 
modifier a la fois ses projets et les miens. 

Jétais arrivée un jour 4 l’hdtel de Kergy a une heure ua pe 
différente de celle ou j'y venais d’habitude. Diane et sa mére étaie# 
sorties. On me dit qu’elles rentreraient dans une heure. Je# 
décidai donc a les attendre, et, comme le temps était beau, j'ai 
m’asseoir dans le jardin, aprés avoir choisi un livre parmi cet 
qui se trouvaient rangés sur une des tables du salon. 

Tandis que je faisais ce choix, plusieurs lettres, placées sur cel! 
table pour y attendre le retour de madame de Kergy, altirérent m¢ 


LE MOT DE L’ENIGME. 255 


m, et sur l’une d’elles je reconnus, avec une vive joie, l’écri- 
: Gilbert. 

longueur de son absence, cette fois se joignait la rareté et 
ditude de ses leltres. Des mois entiers s’écoulaient souvent 
‘il en parvint aucune. J’espérai donc aujourd'hui que celle- 
rterait enfin 4 sa mére la promesse tant désirée du retour, 
wie par celte pensée, je me plongeai dans une lecture qui 
bientOt oublier et cette espérance, et ce souci, et tout le 


mre que je tenais 4 la main, c’élait celui des Confessions de 
agustin, et en l’ouvrant au hasard, le passage a tomba sous 
ux, fut celui-ci : 

. Ce que je Sais, non point avec doute, mais avec certitude; 
je sais, mon Dieu, c'est que Je vous aime! Votre parole a 
mon coeur, et soudain il vous a aimé. Le ciel et la terre, et 
p- quils renferment, ne me disent-ils pas aussi de toutes 
be crient-ils pas sans cesse a tous qu il faut vous aimer? Mais 
ont il vous plail d'avoir pitié entend seul celangage'... » 
roles anciennes et toujours nouvelles (comme la beauté 
me qui les inspira)! Quel vol prirent mes pensées en les 
ainsi dans ce moment de solitude et de silence! 
ré les siécles écoulés depuis le jour of elles furent écrites, 
expression exacte, quelle peinture fidéle de ce que j'éprou- 
jourd’hui! Et comme je sentais bien, 4 mon tour, que, sans 
et la miséricorde de Dieu, il m’eut été impossible d’entendre 

! 

s loin! bien loin! j’étais perdue dans la région, non pas des 
avis de réalités plus belles que les visions des poétes, lors- 
ruit inaccoutumé me ramena brusquement 4 moi-méme. Ce 
ord le roulement d’une voiture, que je pris pour celle de 
» de Kergy. Mais, peu aprés, je vis deux ou trois serviteurs 
piter ves la cour, comme si un événement imprévu était 
. Puis, le vieux jardinier, qui soignait prés de moi le par- 
#a tout d’un coup son arrosoir, el, poussant un cri de sur- 
de joie : 

bonté de Dieu, s’écria-t-il d'une voix toute tremblante, 
le comte! » 
le comle? m'écriai-je en me levant vivement... 
je n’eus pas le temps d’achever ma question. C’était vérita- 
lui, Gilbert. Il était la devant moi, a |’entrée du salon, au 
s marches du perron. Je m’élangai vers lui, avec une joie 
ie songeai ni a réprimer ni a dissimulcr, et je lui lendis les 
sins en m’écriant : 

«yl. X, ch. vi. 


246 LE MOT DE L’ENIGHE. 


— Oh! que Dieu soit mille fois béni! c’est vous! Vous &e 
revenu! quel bonheur! quelle joyeuse surprise pour votre még 
pour Diane, pour moi aussi, je vous assure!.. 

Je ne sais ce que j’allais ajouter encore, mais lorsque je vis qui 
me regardait iinmobile et semblait hors d'état de me répondre, t 
faible rougeur me monta au visage. tt! 

Etait-il surpris et trop ému de cet accueil? Se trompait-il, -pd 
hasard, sur sa signification? Ge doute me causa un soudain em 
barras et arréta sur mes lévres les paroles que j‘allais dire. . © 

Enfin il m’expliqua son apparilion soudaine. Sa lettre aurait & 
le précéder... Il croyat sa mére prévenue... Il avait cherché a-¥ 
éviter ce saisissement.. v4 

— Je savais que vous étiez 4 Paris, poursuivit-il d'une voix. x da 
il ne pouvait maitriser l’accent troublé. Oui,... je le savais, et fly 
pérais vous revoir. Mais vous trouver ici... vous revoir ainsi, { 
premiére. Oh! madame! c’était un bonheur trop grand pour aw 
osé y songer cavance, et je ne puis concevoir encore que ce ne. 
point un rével.. 

Tandis qu'il me parlait ainsi, en me regardant fixement, coal 
si j’élais une vision qui allait s’évanouir A ses yeux, mon ace@ 
joyeux et cordial se transformait en une atlitude d’une 
extréme, et mes yeux se détournaient pendant que les siens pi 
saient de mon visage 4 mes vétements de deuil et que, pour la pa 
mitre fois, Ja pensée me venait qu’il me retrouvait libre et qua 
ce moment il y songeait peut-¢tre! 

Libre!... Oh! si j'ai réussi a dépeindre le mouvement de me 
ame depuis cet instant lumineux qui marqua le plus beau de mg 
jours; s'il m’a été donné d’exprimer l'aspect que prirent dés lod 
4 mes yeux, le passé, le présent, l'avenir, et toutes les joies, .4 
toutes les peines, et tous Jes événements de ma vie; si, dis-je, j¥ 
su me faire comprendre, ceux qui me lisent savent ‘dja ce ques 
mot libre signifiait pour moi maintenant. a 

Libre! Oui, comme l’oiseau qui fend lair est libre de 
dans sa cage; comme le captif qui cingle vers les rives de sa 
est libre de retourner prendre sa chaine. Ainsi est libre aussi dem 
venir au réve évanoui du bonheur de ce monde |’Ame heures 
quia goulé la réalité de l’amour de Dieu. 

« Je ne le reprendrai pas, » cest la le cri de cette Ame libre 
affranchie, et il n’est ni étrange, ni nouveau‘. Pas plus que 
seau ou le captif, elle ne peut étre tentée de revenir en arri 

oe att 

Je n’articulai pas une parole cependant, et le flot de pensies @ 

venait de se soulever en moi s‘apaisa au milieu du joyeux twmoll 


1 Récits d'une seur, vol. Il, p. 395. 





LE MOT DE LENIGME. 947 


qui saccéda & ce moment de silence. Madame de Kergy et Diane, 
appelées 4 la hate, arrivaient pales et émues. Et lorsque je vis Gil- 
bert dans les bras de sa mére, je me sentis si heureuse que j’ou- 
bliai entigrement ce qui venait de se passer, ct je ne fus pas méme 
mmberrassée lorsqu'au moment ov jallais les quitter j’entendis 
Jiane dire 4 son frére « que sa méreavait maintenant deux filles de 
thas, et qu’il allait retrouver 4 la maison trois sceurs au lieu d'une. » 

Je revins précipitamment chez moi. Pour la premiére fois, de- 
ais bien longtemps, j’avais le coeur joyeux. Je cherchai Stella. 
Mie: n'était ni dans la maison, ni au jardin. Je songeai alors 4 l’ate- 
ier, o8 je la trouvai en effet. Tout y ctait demeuré dans l’ordre 
2 avait laissé Lorenzo, et Stella, qui avait un don naturel pour 
es arts, savail assez sculpter pour que ce talent pdt occuper une 
vertie de son temps. Elle avait réussi & faire un buste ressemblant 
de ewe Angiolina, et elle était occupée a ce travail lorsque je parus. 
(ile me regarda d’un air surpris, car elle vit bien qu'il était 
wren quelque chose d’inusité. 

— Gilbert est revenu, m’écriai-je sans songer 4 la préparer & une 
wervelle dont je n’avais pas assez prévu l’effet. 
tile palit mortellement, et son visage prit une expression que je 
hai avais jamais vue. Je fus tout 4 fait interdile. 

Bile ve leva avec un brusque mouvement, et d’une voix altérée 
Ho me dit : 
a= Alors, il faut que je parte, Ginevra. 

Puis tout d’un coup, fondant en larmes, elle posa ses lévres 
w le petit buste, produit si ressemblant de son travail et de sa 

r. 

‘— 0 mon ange, dit-elle, pardonne-moi! Je le sais, je ne de- 
ws aimer que toi. J'ai été punie, cruellement punie. Et cependant 
880 suis pus encore sire de moi-méme. Ginevra, Je ne veux pas le 
wom, Je veux partir. 

Cétait la premiére fois de sa vie que Stella me laissait ainsi 
deéirer jusgu’au fond de son ceeur. C’était la premiére fois que 
twiolence d'une émotion quelconque brisajt le mur de réserve 
wat ello savait s’entourer el triomphait de sa répugnance obstinée 
petier d'cile-méme; c’était la premiére fois que je voyais enfin a 
keouvert cetle blessure si longtemps soupconnée, et a laquelle, 
lagu’ ce jour, je n’avais osé loucher. | 

Bien sait avec quelle é¢motion je lentendis. Quelles espérances 
te reveillérent, et quelle priére sortit de mon coeur pendant |’in- 
tant de silence qui suivit ces ardentes paroles. File reprit bientét 
we une acitalion nouvelle : 

~ Partir! Oui, il le faut sur Pheure. Jamais je n’avais prévu qu'il 
srtiverait ainsi sans que j‘eusse le temps de fuir!... 


248 LE MOT DE L'ENIGHE. 


Puis elle ajouta d'une voix bréve : 

— Kcoute, Ginevra. Pour cette fois, il faut que mon coeur 8% 
panche avec toi. Il aime, tu le sais, et maintenant que rien ne vow 
sépare plus, maintenant que tu es libre... 

Mais elle s’arréta tout court, surprise, je le pense, de la maniées 
dont je la regardai. 

— Elle aussi! Est-ce possible? murmurai-je, répondant a ma pre 
pre pensée. 

Et mes yeux, d’abord fixés sur elle, se levaient involontairement 
vers cette lumiére du ciel qui seule pénétrait dans |'atelier. Bientét 
je lui dis d’une voix calme : 

— Tu te trompes, Stella, je ne suis pas libre comme tu l’entends. 
Ne parlons pas de moi en ce moment, Je t’en prie... 

Elle m’écouta, mais sans me comprendre, et |e mouvement des 
pensée, un inslant interrompu, reprit son cours, J’élais loin & 
chercher a arréter une expansion dont son cceur souffrant aval 
plus besoin qu'elle ne le -savait. Je Ja Jaissai donc exhaler, sag 
contrainle, tout ce qui se pressait sur ses lévres; je la laissai.# 
livrer & son chimérique remords. Je ne l’arrétai méme point lom 
qu'elle me répéta que son cher trésor ne lui edt point été ravis 
elle edt é1é plus digne de le conserver, et si aucun autre amour & 
se fdt emparé de son coeur. Je ne contrariai point cette fantaisie 
qui n’était que l’une de ces perfidies de la douleur (ainsi qu’on ld 
a si bien nommeées) qui, lorsque le malheur accable, vienneal 
ajouler a la réalité le poids souvent plus lourd et toujours plus dif 
ficile 4 supporter des peines imaginaires. 7 

Je l'assurai, au contraire, que nous partirions ensemble.et qa 
ce serait elle-méme qui fixerait le jour de notre départ. Je la sup 
pliai seulement de ne point hater ce jour, de ne point quitter bras 
quement Paris, de ne pas affliger notre admirable et parfaite amit 
dans les premiéres heures de sa joie, de ne point faire pleura 
Diane au moment ou elle était si contente de se retrouver hee 
reuse. J’obtins enfin la promesse que, pour le moment, les chosé 
resteraient telles qu‘elles étaient; qu'elle reviendrait, avec meél 
a Phétel de Kergy, et que le retour de Gilbert ne changerait ria 
aux habitudes de la vie que nous menions, l'une et autre, depel 
un an. 


XLVIII 


Rien ne fut changé en effet. Nos courses du matin, nos occupt 
tions de l’aprés-midi, nos réunions du soir, tout continua comm 
auparavan!. Rien, en apparence, n’élait survenu de nouveau, si00 


LE MOT DE L’ENIGME. 249 


que la paix et la joie avaient reparu sous le toit de nos amis, et que 
tout y allait mieux que naguére, méme lorsque Gilbert était pré- 
sent; car, cette fois, il semblait décidé 4 mettre un frein 4 son hu- 
meur voyageuse et a se fixer enfin prés de sa mére, pour ne plus la 
er. 
Rien n'était donc changé. Et cependant, avant la fin de cette 
année, seule j’étais demeurée la méme que le jour de l’arrivée de 
Gilbert, ce jour ot Stella voulait partir pour le fuir, ce jour ot 
(disons-le maintenant) lui-méme se figurait que, si ma joie, en le re- 
voyant, l'avait trompé, si mes sentiments ne répondaient point aux 
siens, si une nouvelle et infranchissable barriére remplacait entre 
pons celle que la mort avait anéantie, alors il lui faudrait partir, 
s'expatrier de nouveau, s’exiler loin des siens... que sais-je? mou- 
rit Oui, en vérité, mourir, de la douleur d’un cceur brisé!... 
- CMaitbien 4 peu prés en ces termes qu’il m’avait parlé quelque 
temps aprés son retour, un jour que je l’écoutais et le regardais avec 
uno dirange sensation de surprise. Il était cependant toujours le 
mine : ¢ Gtait bien la ce Gilbert dont la présence avait été pour moi 
wa. grand bonheur et un si grand danger. Rien n’était changé au 
charme de ses traits, de sa voix, de son esprit, 4 l’élévation de son 
taraciére et de son dme, et cependant... je cherchais avec effort et en 
vain 4 me rappeler ces émotions du passé, si difficiles 4 dissimuler, 
sidouloureuses 4 combattre, si impossibles a vaincre. Je ne parvenais 
poli a réveiller le souvenir de ces réves dont la réalisation m’était 
dferte, et 4 me persuader que c’était 4 moi que cette destinée avait 
semblé si heureuse et si digne d’envie! 4 moi! qui aujourd’hui la 
twuvais si fort au-dessous de |’ambition satisfaite de mon cceur! 
Ah} i} me fallait revoir Gilbert! il me fallait regarder encore une 
las en face ce bonheur de la terre, afin de mesurer exactement jus- 
@a quelle profondeur avait pénétré dans mon 4me le trait divin 
@hy avait fait jaillir la source unique et vraie du bonheur et de |’a- 
meur! 
Toutes ees pensées, il ne me fut pas nécessaire de les articuler. 
qu’aucune parole, mieux qu’aucune explication, quelque 
ose d’insaisissable dans mes yeux, ma voix et mon langage, dans 
Wa tranquillité en sa présence, dans mon amitié elle-méme, évi- 
dente et sincére, produisirent peu 4 peu en lui cette conviction, & 
elle aucun homme ne résiste, 4 moins qu'il ne soit — ce que 
ey point Gilbert — aveugle, présomptueux ou infatué par l'or- 
fuel, 
«Lamour, a dit notre grand poéle, impose a celui qui est aimé 
Gner en retour‘. » Mais il aurait di ajouter que si cette loi n’est 


 Udmor ch’ a nullo amato amar perdona. » (Dante, Enfer, c. v.) 
3B lor 1874. "7 


M. DE BERULLE 


Le P. de Berulle, de 'Oratoire de Jésus, par l'abbé Houssaye. 4 vol. in-8 
4874. — Le cardinal de Bérulle; sa vie, ses écrits, son temps, par M. No 
4 vol. in-12, Paris, 1869. 


Pendant les années les plus violentes de nos guerres de re! 
lorsque notre pauvre pays était plus déchiré, l'Eglise de Franc 
menacée que jamais, Dieu jetait au monde trois jeunes dmes : 
4565, dans le chateau d’une noble famille savoyarde, et en face 
image vén(rée de saint Francois d’Assise ; —en 1575, dans une 
habitation chatelaine perdue au fond des bois entre la Champagn 
Bourgogne, — et enfin en 1576, dans un pauvre hameau des La 
trois enfants naissaient qui devaient régénérer |’Eglise de Fran 
soit par eux-mémes, soit par Jeurs compagnons et leurs disc 
donner 4 notre pays une de ses époques les plus belles et le 
glorieusement chrétiennes. Je veux dire saint Francois de Sal 
cardinal de Bérulle et saint Vincent de Paul. 

Certes, ils n’ont pas été les seuls ouvriers de cette grande « 
Je les nomme parce qu'il faut choisir. On peut dire, en effet, 
pendant l’époque qui suivit, les saintes mes et les ceuvres & 
ont pullulé sur la terre de France. Il semble qu'il y ait eu comm 
conspiration dans le ciel pour jeter partout quelque dme de lat 
famille, destinée 4 tout purifier et 4 toul régénérer. La Fram 
désolée, ses trente ans de guerre civile ont tout anéanti; les é 
ont été dévastées, les peuples affolés ; les prétres manquent, les 
dales, les désordres, les abus, se sont multipliés et hors du ¢ 
et dans le clergé. Cette sainte et salutaire réforme que le cone 
Trente est venu opposer 4 la réforme prétendue de Luther, et 
l’action de laquelle, dans la seconde moilié du seiziéme siée 


M. DE BERULLE. 953 


catholicisme s'est réveillé; cette réforme qui a eu pour instruments, 
en Italie saint Philippe de Néri et saint Charles Borromée, en Espagne 
saint Ignace, saint Jean de la Croix, sainte Thérése; cette réforme-1a, 
noire France, uniquement occupée dela guerre, n’en a pu gouter les 
bienfaits. Elle a défendu la foi par lesarmes; elle n’a pas eu le loisir de 
h fortifier par les ceuvres. Elle a eu 4combattre, pour parler le langage 
un peu bizarre de M. de Bérulle, ces prétendus apétres « dont aucun n’a 
épousé la croix (bien les ont-ils abattues); qu'on a vus, non souffrant 
lesgéhennes et la prison, mais bien portant les armes sur les champs 
de bataille ; dont les premiers conciles ont été des armées, les oracles, 
les foudroiements des canons, les miracles, non les feux descendus 
do cieb-comme aux anciens prophétes, mais des feux allumés par 
les chrétientés, comme si leur évangile empistolé (plus évidemment 
pistolique qu’apostolique) devait 4 sa naissance sentir la poudre!.» La 
France a donc combattu par les armes cet évangile préché par les 
armes ; mais, comme une ville assiégée, la France et méme |’Eglise de 
France a souffert la faim ; elle a langui, elle n’a pas respiré l’atmo- 
sphére commune de la chrétienté, elle n’a pas marché dans les voies 
de la régénération du méme pas que les Eglises ses sceurs, plus 
libres parce qu’elles avaient la paix. Ses évéques ne se sont pourtant 
PS assoupis ; l’assemblée de Melun, en 1579, les conciles deRouen, 
de Bordeaux, de Reims, etc., pendant les années suivantes, ont 
eeayé de pourvoir a l’exécution des réformes ordonnées a Trente, a 
h fondation surtout des séminaires pour recruter et améliorer le 
dergé; mais le bruit du canon a étouffé leur voix. Rien ne s'est fait, 
Nm, peut-on dire, en comparaison de ce qui était a faire. 

Attendez ; pourtant la paix va venir, un régne nouveau va com- 
mencer. L’hérésie est enfin vaincue, vaincue par la conversion d'un 
fa, mieux que par une bataille. Henri IV a signé la paix a Saint- 
Deais avec la France, 4 Vervins avec l'Espagne, 4 Nantes avec l’aristo- 
cratie protestante trop puissante encore pour se soumeltre sans con- 
ditions. Devenu roi catholique, il est devenu dés lors le roi de tous les 
Francais ; et, quand sa foi ne suffirait pas pour l’éclairer, il sentirait 

* Men encore que le repos de Ja France et la sécurité de son trone exigent 
' gue lEglise catholique soit rassurée, consolée, honorée. Au bout de 
- pond’années, les jésuites bannis sont rappelés; Henri lV voit venir a 
‘Iai Francois de Sales, il l’accueille, il admire, d’autant plus que le 
saint évéque refuse tout de lui et n’accepte que son amitié. Henri IV 
88 proméne 4 Fontainebleau entre M. de Bérulle et le P. Cotton . 
« Yous me voyez, dit-il, entre mes deux grands amis. » . 

Mais la faveur royale n’est pas nécessaire 4 l’Eglise: ce qu'il lui 

faut surtout, c’est la paix et la liberté. Dés qu’elles lui sont données, 


4 De la mission des pasteurs, cité par M. Nourisson. 





254 M. DE BERULLE. 


les Ames que Dieu a préparées sortent comme d’une prison, st 
contrent, se reconnaissent comme sceurs et travaillent ensemb! 
vigne du Pére de famille. C’est chose touchante comme le bien 
lors commencé et a continué longtemps de se faire, par le come 
disons mieux, par Pamitté de quelques belles 4mes. Francots de 
vient 4 Paris (1601), il y trouve M. de Bérulle, l'un et l’autre 
jeunes encore, mais déja marqués au coin de la sainteté; lu 
coadjuteur 4 Genéve, et autre est auménier du rot; tous det 
déja écrit, parlé, combattu pour le Christ. « Les saints se 1 
naissent vife, ils sont de méme maison, » dit M. Houssaye. Ce 
en effet, se reconnaissent et s’aiment bientét. Par M. de Bé 
saint Francois de Sales est amené 4 fréquenter un ménage de 
lementaires et de ligueurs, mais de charitables ligueurs et de 
parlementaires : il est introduit auprés de cette sainte femme 
dame Acarie, qui, apprenant de lui tout 4 coup que les péchés 
lontaires ne sont pas des péchés, ne sait plus de quoi se confess 
ne peut faire autre chose que de lui redire incessamment qui 
fautes d’autrefois‘. Saint Francois de Sales a fait comme Moise 
touché le rocher de sa verge, et le flot a jailli. Les saintes am 
les saintes ceuvres vont naitre en foule. Avec madame Acarie, ¢ 
ses filles, c’est sa pieuse servante Levoix, ce sont des femmes 
magistrature et de Ia noblesse qui deviendront les premiéres ¢ 
lites, et pour lesquelles M. de Bérulle ira chercher en Espagne 
ques-unes des filles de sainte Thérése, les leur donnant pour 
trices et pour modéles, et de plus leur donnant sa meére (: 
Pendant ce temps Francois de Sales est revenu dans ses mont 
il y a connu madame de Chantal, et l’ordre de la Visitatio: 
bientétcréé (1610). 

Mais rien ne semble s’étre fait encore pour la grande eeuvn 
restauration duclergé. Les femmes, plus ardentes, sont seules e 
dans la lice, et on ne doit pas s’en étonner. Les samtes femm 
restérent les derniéres au pied de la croix, furent aussi les pre 
au tombeau du Christ, et furent les premiers témoins de sa rés 
tion. Mais patience! le bien, 14 aussi, commence 2 se farre. Hy 
plusieurs années, loin de Paris, hors du royaume, César de Bus 
4 Avignon la communauté de la dottrine chrétienne, tmrt 
quelque chose |’ceuvre de saint Philippe de Néri, & Rome. Di 
voyage inspiré de Dieu, M. de Bérulle a retrouvé saint Fran 
Sales 4 Annecy, comme César de Bus 4 Avignon; la conversat 
ces trois Ames donne A I’Eglise I’ceuvre de l’Oratoire, et & M. 
rulle, bien malgré lui, la direction de cette oeuvre (1644). 

Mais nous n’avons pas encore wu parattre sur la seéne du 1 


‘ M. Hamon, Vie de saint Francois de Sales, Ill, 4. Tome F*, p. 597. 


M. DE BERULLE. 256 


cet humble patre landais dont je vous montrais tout 4 ’heure le ber- 
eeau. N'ayez pas peur, il n’est pas resté oisif. Nous savons tous 
quelle destinée étrange ou plutdt quel merveilleux dessein de la 
Providence l’a conduit 4 Tunis pour y souffrir beaucoup, et y sauver 
quelques Ames, puis l’a amené dans ce Paris (1609), qui, avant de 
ceatraliser (puisque ce mot est recu) les opinions et tes pouvoirs, 
commencait 4 centraliser le zéle charitable. La, il a vécu deux 
ans sows la discipline de M. de Bérulle qui lui a prédit qu’il don- 
Herat naissance 4 une congrégation de saints prétres. La, dans ce 
lvenheareux Paris (on peut l’appeller ainsi puisqu’il réunissait tant 
de bienheureux), Frangois de Sales, pendant un nouveau voyage 
(1648), a rencontré Vincent de Paul, s’est attaché a lui, lui a confié 
ses chéres filles de la Visitation, et l’a proclamé «le saint prétre, le 
pius digne prétre qu’il ait connu. » 

Dans ce méme voyage, Francois de Sales a rencontré aussi un per- 
sonnage qu garde dans Vhistoire un renom un peu différent : Angé- 
lique Arnauld, abbesse alors orthodoxe d’un Port-Royal orthodoxe et 
pleusement réformé par elle. En préchant devant elle, un jour, l’émo- 
tion 'asaisi. Les larmes ont coupé sa voix, il s’est interrompu, et lors- 
que ensuite elle lui en a demandé la cause: a C’est que Dieu m’a 
fait connaitre, a-t-il répondu, que votre maison perdra la foi. Le 
seul moyen de la conserver, c’est l’obéissance au saint-siége. » 

Dans ce voyage 4 Paris, Francois de Sales a connu aussi un saint 
homme, mais un saint homme un peu rigide, trés-animé sans doute 
contre ses propres faiblesses, mais au moins autant contre les fai- 
bleses d’autrui, M. Bourdoise: c'est lui qui reprenait un jour 
M. Olier comme ayant une tenue trop peu ecclésiastique, saint Vin- 
ceat de Paul comme étant trop poule mouillée et saint Francois 
de Sales comme trop occupé de ses Visitandines et pas assez de 
sem clergé. Sur quoi le saint évéque disait 4 ceux qui blamatent 
M. Bourdoise : « Nous n’avons pas encore oui dire que personne ait 
été darmmé pour avoir poursuivi avec trop de 2éle le rétablissement 
dela discipline ecclésiastique. » 

Somme toute, ne maudissons pas trop Paris, au moins le Paris 
(alors. Voyez, par les noms des fondateurs, tout ce qui est sorti de son 
sem et tout ce qu’il a aidé 4 se produire au dehors. Avec saint 
Francois de Sales, la Visitation ; avec le cardinal de Bérulle et ma- 
dame Acarie, les Carmélites francaises ; avec le cardinal de Bérulle, 
YOratoire ; avec saint Vincent de Paul, les Confréries de charité, 
les Sceurs de charité, I’(Euvre des galéres, les Missions de France, 
kes Missions hors d'Europe. Je n’en finirais pas. Et si nous re- 
montons & la source, nous verrons que la plus grande partie de 

ces ceuvres s’était tramée ou au moins s’étail préparée a Paris, dans 


256 M. DE BERULLE. 


un modeste hdétel du Marais, rue des Juifs, prés de la rue des Ro- 
siers, ou habitait 4 cété de sa sainte femme le bon M. Acarie, bon, - 
mais irritable, et qui, prévoyant qu’elle serait canonisée un jour, 
se vantait de la part qu’il aurait 4 sa canonisation par l’exercice. 
qu’il aurait donné a sa patience. Ce salon de la rue des Juifs ne 
nous semble-t-il pas comme un cénacle ow tous ces apdtres, et bien 
d’autres que je ne nomme pas, se sont donné la main avant de par- * 
tir, ’'un pour sa chaire, l’autre pour sa cellule, mais tous pour tra- | 
vailler 4 la conversion de la France et du monde. Paris, si coupable: 1 
et si entaché quelques années auparavant, si coupable et si entaché- 4 
depuis, semblait alors comme régénéré. Saint Francois de Sales:.{ 
y revenait au bout de dix-sept ans: « J’ai trouvé, écrit-il, & Paris: : 
un tel accroissement de dévotion que jen suis confondu'. » : 
Qu’importe, du reste, que le mouvement soit donné de Paris ou. 
d’ailleurs? Il va bientét étre partout. Les carmélites de Notre-Dame - 
des Champs auront avant six années des sceurs 4 Pontoise, a Dijon, { 
i Amiens, 4 Tours, 4 Rouen, a Bordeaux, a Chalons. Et, de méme,'- 
la Visitation, partie d’Annecy, arrivera bientét 4 Lyon, 4 Moulins, a: : 
Grenoble, a Bourges, a Paris. Les Charilés de M. Vincent, comme on * 
les appelait (nous dirions aujourd'hui, 4 quelque différence prés, les .. 
conférences de Saint-Vincent-de-Paul), dont il avait semé la oremiére. : 
dans une bourgade du pays de Dombes (Chatillon), arriveront au bout 
de deux ou trois ans, aux portes de Paris, puis jusque dans le diocése 
d’Amiens; pieuses et bienfaisantes associations, les unes d’hommes,: : 
les autres de femmes, qui se partagent les ceuvres, laissant aux hom-::' 
mes les indigents valides, réservant les malades pour la main plus dé- + 
licate et la charilé plus empressée de la femme. Et, d'un autre cété,. - 
les missions que saint Vincent de Paul avaient commencées autour 
de Paris, en 1618, il les répétait bientét, aidé de ses compagnons, -: 
dans les diocéses de Beauvais, de Sens, de Chartres, jusqu’a ce que, 
pour consolider |’ceuvre et multiplier les ouvriers, il fondat 4 Paris ce. 
qu’il appela la Mission, l’Ciuvre de Suint-Lazare, son ceuvre capitale, 
toujours debout et toujours bienfaisante. Hors de France méme, et sur 
une terre qui n’élail pas encore francaise, un autre apdtre de la chee | 
rité avait paru, un humble prétre s'il en fat jamais, édifiant, conso- - 
lant, régénérant d’abord son humble village, puis peu 4 peu édifiant, 
consolant, régénérant toute la Lorraine, y faisant presque & lui seul 
ce que tant d'autres réunis faisaient en France : organisation de con- 
fréries, réformes de couvents, fondation d’un ordre pour instruc - 
tion de la jeunesse, établissement de missionnaires, assistance pour 
les pauvres, secours héroiques contre la disette, la peste et les souf- 
frances de la guerre. Cette charité lorraine ne fut pas sans donner 


4 Lettres 4 Scaglia, 9 novembre 1648. 


M. DE BERULLE. 257 


na la charilé francaise et parisienne. La guerre avait beau 
mire la Lorraine et Ja France, Louis XIII assiéger Nancy, et 
es années plus tard, le duc Charles, en maniére de repré- 
porter, sous l’étendard de la Fronde, les ravages jusqu’au 
% murs de Paris. La Lorraine, sans étre Francaise, était, dés 
poque, plus prés de la France que de |’Allemagne; et, de la 
ea la France, si les souverains ne savaient pas s’entendre, 
iis s'entendaient facilement. Plusieurs évéques de France de- 
ent au bienheureux Fourier la régle de ses chanoines, et 
'rancoise de Chantal, qui s’était rencontrée avec lui dans leurs 
‘@ chiritables pérégrinations : « Voyez-vous, disait-elle, il 
td’avoir envisagé le bon pére Fourier pour avoir de lui l’idée 
iat, quand méme on ne le connaitrait pas pour tel. » 
warement, disions-nous, sera partout; non-seulement par- 
wis pour longtemps. Cette fraternilé des saintes Ames ne sera 
rile méme pour un avenir éloigné; lunion de tant de saints 
rades saints. Au bout de quelques années, sous les yeux de 
isarvivants dela premiére génération, unenouvelle génération 
onnaires et d'apétres commencera 4 se montrer, et saint Fran- 
Sales, bien peu avant sa mort, a vu venir a lui une mére et son 
nfant. La mére se plaignait de son fils, turbulent, indocile, 
Quon réprimandait et fustigeait sans cesse sans parvenir a 
ser: « Un peu de patience, madame, lui a dit le saint; ne vous 
pas, car Dieu prépare, en la personne de ce bon enfant, un 
rviteur de son Eglise. » Il l’a béni et l’a embrassé. Cet enfant 
tt, bien qu’il ne se soit pas corrigé tout de suite, n’en de- 
pas moins ce que saint Francois de Sales a prédit, et, sous 
le M. Olier, il pourvoira, on peut le dire, & l'éducation du 
e France jusqu’en notre siécle. 
me temps que saint Frangois de Sales préparait ainsi des dis- 
aint Vincent de Paul a trouvé des imitateurs; les missions dont 
:Fexemple se multiplient par d’autres mains dans toutes les 
. Qu’il suffise de rappeler les noms de Julien Maunoir, pour 
me (4640); du pére Eudes (4643), pour la Normandie; de 
ingois Régis (1631), pour tout le Midi. Les ordres religieux 
ment en France par le cardinal de la Rochefoucauld, Alain 
inihac et bien d'autres, comme en Lorraine, par le Bienheu- 
srier (4622). Si, par suite de la guerre étrangére et de la 
ivile, il y a plus de pauvres, il y a aussi plus de secours 
;pauvres. Le cardinal de la Rochefoucauld fonde a Paris 
des incurables (1624), saint Vincent de Paul recueille les 
trouvés (4638), et, peu aprés lui, un hospice spécial sera 
our eux. Les filles de charité (1633) se multiplient et cou- 


258 M. DE BERULLE. 


vrent la France; des maisons se fondent pour les orphelins, de: 
associations de secours spéciales pour les pauvres honteux. Touts 
les institutions de la charité moderne datent de cette époque. 
Les laiques ne sauraient rester en dehors de cette action. Leurs = 
ménes sont nécessaires, leurs coeurs et leurs mains sont mécessaize 
aussi, et ils les donnent. En ce siecle, heureusement pour lui, pa 
journaliste, il y a cependant des journaux charitables, moins-neg 
breux, mais mieux lus peut-tre que ceux d’aujourd’hui, et lappy 
qu’ils font est écouté. Ce sont des conseillers du parlement, des aj 
gneurs et des femmes de la cour qui, émus par les miséres, sui 
des guerres de la Fronde, donnent 4 Vincent de Paul les abendants 
auménes qu’on le voit verser tour a tour sur des provinces entitas 
Ce sont des femmes de la cour et du Parlement qui deviennent, sep 
sa conduite, les premi¢res dames de charité (1654) : telles quash 
présidente de Lamoignon, imitée par sa digne fille, et chez laquell 
voyant entrer saint Vineent de Paul, le peuple disait: « Veal 
pére des pauvres qui va voir la mére des pauvres. » Ici les nem 
abondent, depuis Marie de Gonzague, Phéritiére des ducs de Mas 
toue, et la chanceliére de France Elisabeth d’Aligre, jusqu’a Vengl 
lique Marie Rousseau, la cabaretiére, qui, « d’un mot, fit batir deg 
hépitaux, et par les mains de laquelle passait tout ce qui se feist 
dans Paris d’entreprises charitables'. » C’est alors, ainsi que le @ 
saint Vincent de Paul*, « ta femme appelée de nouveau, ef agri 
huit cents ans d’interruption, 4 un emploi public dans |'Eglise, comm 
la diaconesse des premiers Ages. » Ce sont les plus grandes damess 
rendant 4 Y'Hétel-Dieu pour porter aide aux Filles de la charisé, ot 
gnant le tablier blanc des religieuses, servant les malades, metal 
aux plus infirmes la nourriture dans la bouche, et « allant enssil 
4 genoux remercier Dieu de l’honneur et de la grace qu’il leur awa 
faits de se laisser servir par elles dans la personne des pauvnes’. ! 
Le savant historien de saint Vincent de Paul le dit avec raison. i 
premiére partie du dix-septiéme siécle fut l’age d’or de la femm 
chrétienne. : 
Et sila femme, dans cette voie, marchait la premiére, )’hossm 
lui-méme ne tardait pas 4 la suivre. C’est Marie qui nous a euvé 
la voie du salut, comme, hélas! autrefois c’est Eve qui nousa out? 
la voie de la perdition. Mais le sexe égoiste lui-méme finissait pe 
imiter le sexe dévoué. L’avocat général Antoine Séguier fendat@ 
hépital pour les orphelins. Les plus grands noms de la megistratar 


{ M. Ofier dans ses Mémotres. 
© Discours aux Dames de charité du 44 juillet 1657. 
3 L’abbé Maynard, Saint Vincent de Paul, t. Il, p- 510. 


M. DE BERULLE. 280 


et de la cour se lisaient sur la liste des membres de cette associa- 
tion nouvelle pour Ia délivrance des prisonniers pour dettes, qui 
existait encore il y a peu d’années. Pendant que le coutelier Clément 
et le mercier Beaumats convertissaient les hérétiques par milliers, le 
baron de Renty, qui, dans son ehdteau transformé en hdépital, in- 
struisait et servait lui-méme les pauvres, qui, 4 Paris, faisait le ca- 
téchisme aux pensionnaires de |’hdpital Saint-Gervais ; le baron de 
Renty, dans une vie de moins de trente-huit années, trouvait le temps 
de participer 4 toutes les ceuvres pieuses et 4 toutes les fondations 
charitables de son siécle, de répandre ses aumdnes et de faire sentir 
son action jusque dans le Levant et au Canada, d’étre le premier con- 
seiller et l'aide principal de saint Vincent de Paul dans l’assistance 
qui fat donnée avec une merveilleuse délicatesse & la noblesse exilée 
de Lorraine, d’Irlande et d’Angleterre (1644). Pendant ces années, 
traversées par tant de guerres et tant de malheurs, de 1625 4 1660, 
Paris vit s'‘élever trois hépitaux au moins, dus a la libéralité privée, 
céfui d’Antoine Séguier dont je parlais tout 4 Pheure (4623) ; celui 
des incurables, di au cardinal de la Rochefoucauld (1634); celui 
i nom de Jésus, dont Ie premier auteur fat un bourgeois qui vint 
poser entre les mains de saint Vincent de Paul cent mille francs 
tans ce but, & la condition que son nom fat conmm de Dieu seul 
(1655); et de cette derniére fondation sortit I'hépital général fondé 
priouis XIV, mais préparé par saint Vincent de Paul et par les dames 
é& charité pour l’ceuvre immense et bien peu réalisable, je le crains, 
& extinction de la ‘mendicité (1657). Cette charité parisienne, 
eYai dit, ne s'arrétait ni & l’enceinte de Paris, ni aux limites de 
hFrance, ni aux rivages mémes de l’Océan. Sans parler des mis- 
sons de Tunis et d’Alger, de celles de Corse, d’Irlande, de Pologne, 
de Madagascar, d’Orient et de Chine, et de tant d'autres dirigées ou 
préparées par saint Vincent de Paul et aecomplies par ses disciples, 
ce forent les saintes dmes de ce temps-la, M. Olier 4 leur téte, qui, 
pour amener Ja conversion des sauvages, décidérent quelques fa- 
milles chré:tiennes de cultivateurs, d’artisans, de gentilshommes, 4 
passer Ian mer et aller fonder cette colonie de Ville-Marie, qui est de- 
venue peu 4 peu le Canada franeais. Adnirable colonie que les saints 
tu dix-septiéme siécle donnérent 4 la France, 4 la civilisation, 
Dieu et A PEglise, et qui, grace aux ministres philosophes du dix- 
huitiéme siécle, a été perdue, non pas, heureusement, pour Ja civili- 
ation, pour l’Eglise, ni pour Dieu, mais, malheureusement, pour la 
rance |! 

Tout marcha si vite, que les saints de la premiére heure, ceux que 
jetommais au commencement, purent encore assister & la naissance 
de toutes ces ceuvres et en pressentir le magnifique développement. 


260 M. DE BERULLE. 


Celle que Dieu enleva la premiére de celle premiére génération d 
saints, madame Acarie, mourut dans le cloftre ou ses filles Pavaien 
suivie, l'année méme (1618) ot naissait Anne de Melun, qui devai 
étre 4 son tour fondatrice de couvents et d'hépitaux. Saint Frangoi 
de Sales, partant pour le ciel en 1623, voyait se multiplier partow! 
les Filles de sainte Chantal, et il avait béni dans la personne de 
M. Olier l’ceuvre de la régénération du clergé de France. Le B. Fos- 
rier, mourant en 1640, avait déja vu, en 1636, saint Vincent de 
Paul porter secours & la Lorraine, et était assuré qu’au milieu de 
douleurs nouvelles sa chére patrie aurait un consolateur. Enfin sain! 
Vincent de Paul lui-méme, pour qu'il put conduire jusqu’au bout e 
voir prospérer jusqu’a la fin l’ceuvre de salut qu’il avait entreprise, 
saint Vincent de Paul recut le don d’une longue vie; Dieu voulut que, 
malgré tant de vicissitudes et de fatigues, il arrivat jusqu’a l’age de 
quatre-vingt-cing ans, gouvernant toujours l’empire de la charit 
par une sorte de délégation du prince, et surtout par la délégation 
de la Providence ; — fondant sans cesse des ceuvres nouvelles : s& 
minaires, conférences ecclésiastiques, établissements de Filles de ls 
charité; — envoyant ses Filles et ses missionnaires dans toutes le 
parties du monde; — recueillant aux coins des rues de Paris les paue 
vres enfants abandonnés, et allant aussi, de province en provines, 
soulager, aprés les épouvantables maux de la guerre, ]a Champagne, 
la Picardie, la Lorraine; — réunissant dans cette maison de Saint-Le 
zare, ou il formait ses prétres, des échantillons de toutes les miséres 
humaines, comme pour apprendre & les soulager toutes : lépreux, 
aliénés, débauchés jusque-la incorrigibles; — se faisant auprés da 
roi l’avocat de la charité, comme ailleurs il en était le ministre; ir 
posant pour ainsi dire 4 Louis XIV la fondation de l’hépital général; 
— appelé au conseil de conscience au temps de Richelieu, et y pli- 
dant la cause de l’Eglise, comme au temps dela Fronde il devait plaider 
en face de Mazarin la cause de la France; — envoyé, ce semble, tout 
exprés pour soulager les douleurs de ces longues années de guerre 
étrangére et de guerre civile; — et enfin appelé au ciel alors seule 
ment que la France eut la paix, et, grace aux legons, aux exemple, 
aux institutions qu'il lui laissait, eut moins besoin de sa présence. 

Je me suis arrété a considérer dans son ensemble cette grande 
époque de notre histoire chrélienne, parce que nulle ne saurait éie 
plus utile 4 connaitre et & étudier aujourd’hui. Elle est encore assé 
prés de nous pour que ses exemples nous soient facilement applr 
cables. Ses institutions vivent encore parmi nous; il semble que, pa 
une permission spéciale de la Providence, les ceuvres de saint Frat 
cois de Sales et de saint Vincent de Paul aient été protégées a tré 
vers les siécles et 4 travers le cours des révolutions ; elles sont touté 


M. DE BERULLE. ry | 


— Et, en méme temps, cet élan de zéle que ces saints ren- 
it ou surent provoquer, combien ne serait-il pas désirable 
siécle? Que de plaies aujourd’hui 4 guérir! Et, non-seule- 
$ plaies corporelles comme celles de la Lorraine envahie 
Picardie ravagée, mais des plaies morales autrement pro- 
jourd’hui qu’elles ne l’étaient alors! Ne calomnions pas 
aps : ila eu aussi de grandes vertus, de grands exemples 
1, de grandes ceuvres, mais presque toutes inspirées par les 
et les lecons de nos péres. Notre siécle ne serait-il donc 
yu’en fait de révolution? 
foulu cependant, tout en glorifiant celui qui était alors 
ministre officiel de la charité, lui sacrifier tout son siécle, 
sacrifier son siécle aux préjugés hautains des temps mo- 
1 semblerait, d’aprés quelques travaux modernes , que 
ent de Paul ait été seul charitable au milieu d’une société 
nisérable et corrompue, dévorée par des plaies morales et 
8 qu'elle était impuissante 4 guérir et qu’elle ne se souciait 
brir, viciée par des institutions uniques et abusives qui la 
fatalement 4 la ruine. Heureusement, sommes-nous tentés 
4789 est venu, et, sous l’empire de ses glorieux principes, 
re s'est tellement accru, que les saint Vincent de Paul, on 
3 croire, ne seront désormais plus nécessaires; la charité 
‘an jour la plus inutile des vertus, et ‘homme aura un 
isfaction de tous ses besoins et méme de tous ses désirs, 
y la moindre reconnaissance ni 4 personne ni 4 Dieu. Voila, 
3 que l’on dit, mais ce que nous serions amenés & croire. 
is cependant de justifier un peu le dix-septiéme siécle. 
lint Vincent de Paul n’était pas seul, je l’ai fait assez voir. 
16 en assez grand nombre ses compagnons, ses rivaux, ses 
% ceux méme qu’on peut appeler ses mattres. D’ailleurs 
pu faire sa charité si elle n’eut été aidée par la charité de 
écle ? Ces millions qu'il jetait aux provinces dévastées, aux 
andonnés, aux ‘malades, auxJpauvres, & toutes les catégo- 
Jheureux, il ne les prenait pas sans doute dans sa pauvre 
: pasteur landais. Ils lui étaient donnés sans doute par 
waient quelque chose, nobles ou bourgeois, magistrats ou 
igneurs ; et cela dans un pays et dans un siécle ou, quel- 
es plus tard, Vauban ne comptait pas plus de 10,000 fa- 
tat de faire l’'aumdne (Vauban, Dime royale). Il y avait donc, 
tiéme siécle, autre chose que des frondeurs et des impor- 
ravageurs de campagne et des femmes perdues. S’il y 
‘ou comme le duc Charles de Lorraine, il y avait un sage 
erre Fourier ; s'il y avait un Gondi comme le cardinal de 


262 M. DE BERULLE. 


Retz, il y avait une Gondi comme la marquise de Maignelay. Qui, 
sans doute, il y avait & cette époque beaucoup de souffrances et & 
miséres. Et qnelles institutions politiques, quelle civilisation, qué 
état social edi pu supporter, sans des souffrances inouies, mente am 
de guerre étrangére joints 4 quatorze ans de guerre civile dans h 
cours d'un demisiécle? Nous venons d’avoir six mois seulement & 
guerre étrangére, suivis de deux mois de guerre civile, et aoin 
convalescence ne laisse pas que d’étre pénible. — A cette époque 
avouons-le encore, la charité, si grande qu'elle put dtre, était im 
puissante 4 tout guérir. Par malkeur elle le sera toujours. ll y a@ 
des pauvres apres saint Vincent de Paul, il yen a eu depuis, a ya 
a encore : « Nous aurons toujours des pauvres avec nous. » 

Non, non, hommes du dix-neuviéme siécle, ne nous vantens pa 
trop. Nous avons eu aussi et nous avons encore nos importantis,¢ 
nos frondeurs, plus sérieux méme que ceux du dix-septiime sidde 
Il y a des uns aux autres la distance de Broussel et du cardinal @ 
Retz a Marat et 4 Raoul Rigault. Ils ne nous ont pas fait, sans dowa 
tout le mal qu’ils eussent voulu nous faire. Il n’est pas douteux 
le progrés des sciences, qu’a certains ¢gards le progrés des cosine ; 
tions, que, surtout, le travail accumulé des générations passées a 
multiplié pour l’homme les ressources de la vie et les moyens @ 
moins souffrir. Il est vrai encore (et ce fait est peut-ctre le plus im 
portant de tous) que, grace 4 la bonté de Dieu et a la force des at 
constances bien plus qu’a la sagesse des hommes et a la puissangl 
des talismans politiques, quaramte années de paix, de 1844 & 1855, 
ont été données 4 l'Europe épuisée par les longues guerres de 
Révolution. Mais, prenons-y garde, lecharme qui agissait alors a cess 
d’opérer. Nous voila rentrés, depuis vingt ans, dans 1’orniére hake 
tuelle de la vie européenne, use guerre & peu prés tous les cing a; 
parce que chaque guerre, presque infailliblement, en améne une & 
tre: et de cette succession de guerres qui sait quel degré de mise 
ne doit pas sortir? Somme toute, il y a, peut<tre, aujourd'hui, 
- plus grand nombre qu’au temps de saint Vincent de Paul, des gas 
riches, des gens 4 leur aise; il y a moins de pauvtes, je le ands 
mais y a-t-il moins de mécontents ? 

Je m’apercois que je n'ai fait encore que nommer une fois @ 
deux M. de Bérulle, et c’est de lui que je voulais entrelenir me 
lecteurs. Mais toutes les ceuvres de cette époque sont tellement lids 
les unes avec les autres, et les grands hommes de ce temps ont wet 
telle affinité les uns avec les autres, que je n’ai pu penser a \'es 
sans penser a tous. M. de Bérulle, cependant, n’est pas le moindre 
d’entre eux. On peut dire que nul plus que lui n’a touché le poial 
capital de la question. Ii fallait régénérer ce sidcle épuisé et cor- 


M. DE BERULLE. 265 


rompu par les futtes sanglantes de ]’époque précédente ; mais, pour 
le faire efficacement, il fallait avant tout régénérer le clergé; il fallait, 
comme je |’ai dit, que la France, 4 son tour, aprés l'Italie et l’Espa- 
gne, recat cetfe salutaire réforme dont le concile de Trente avait 
domél'impulsion. Le peuple peut-il se relever si le sacerdoce ne se 
reléve pas? A peme quelques efforts avaient été tentés dans ce but. 
Malgré les prescriptions du concile de fonder des séminaires, malgré 
les décisions multipliées des synodes provinciaux, rien ne se faisait. 
fl yavait tant d’abus et tant de gens puissants intéressés au main- 
tie des abus, que le concile de Trente semblait une lettre morte. 
Les chanoines d'un cété, les magistrats de l'autre, temporisaient 
pour en empécher fa publication en France. 

Hy eut chez M. de Bérulle comme une inspiration divine. Déja il 
avait amené en France les carmélites d’Espagne (ceuvre magnifique 
dt uve plume autrement compétente que la mienne a parlé 
dns le Correspondant) ; il avait par 1a rendu un éminent service a 
Yerdre religieux. Mais, et lui, et bien d’autres avec lui, sentaient 
q’me autre ceuvre, la régénération du clergé, était plus nécessaire 
moore. Ses saints amis le pressaient de l'entreprendre et il semblait 
tellement désigné pour cette tache que la pieuse madame de Maigne- 
ley, pour le décider 4 s’en charger, se jetait a ses pieds en lui of- 
frant tout l’argent nécessaire. I] hésitait pourtant; son humilité 
aura youlu confier cette ceuvre 4 l’évéque de Genéve, mais ]’évé- 
que de Gemé@ve avait la charge épiscopale; il disait méme 4 cer- 
fins moments qu’aprés avoir bien souvent essayé de former de 
boas prétres, il n’en avait pu former qu'un et demi. M. de Bé- 
tale avait songé aussi au vénérable César de Bus, fondateur de 
lk doctrine chrétienne, et il ait allé lui en parler 4 Avignon; mais 
ce saint homme, devenu aveugie et averti d’ailleurs par la voix de 
lien: « Ce n’est pas moi, lui dit-il, qui dois me charger de cette 
tiche: ce sera vous et non un autre. Telle est la volonté de Dieu, 
vous ne devez pas vous roidir contre elle. » M. de Bérulle n’avait 
portant pas encore pu se décider, lorsqu’un jour, s’entretenant au 
parlair des carmélites avec la Vénérable Mére Madeleine de Saint-Jo- 
ph, Hsentit tout 4 coup son ccear rempli d’une incroyable effusion 
del'Esprit divin, et comme changé en un autre homme, il ne put 
telenir le cri du prophéte : « Annuntiate inter gentes studia ejus. An- 
wncez parmi les nations les conseils de Dieu. » 

Cest ainsi que fut fondée la congrégation de l’Oratoire, dont 
Ml. Vabbé Houssaye nous raconte les débuts ; il la conduit jusqu'en 
185, c’est-&-dire pendant la premiére période de cette rénova- 
toa de l'Eplise de France que nous venons de décrire, en présence 
no-seulement de saint Vincent de Paul et du bienheureux Fourier, 


264 M. DE BERULLE. 


mais aussi de madame Acarie et de saint Frangois de Sales. Une p 
lite maison de la rue Saint-Jacques, en face du couvent des carm 
lites, touchant alors 4 la campagne et sur |’emplacement de laquel 
on a peu aprés bati le Val-de-Grace, recut, avec M. de Bérulle, quat 
autres prétres. Le lendemain, 44 novembre 1614, avant le jour,: 
premiére messe fut dite en présence de M. de Marillac, le pére« 
mademoiselle Legras; de madame Acarie, la mére temporelle @ 
carmélites avant qu’elle ne fit carmélite elle-méme, et de cette m 
dame de Maignelay, une Gondi, sceur de )’évéque de Paris, qui, 4 
complissant sa promesse, donnait 50,000 livres 4 la nouvelle. fa 
dation. Le P. Cotton, cet habile et prudent jésuite, qui avait &é] 
confesseur de Ilenri IV, et, pour les affaires de l’Eglise, son ha 
génie, vint le jour méme embrasser les fondateurs de cette nouvel 
milice de Jésus-Christ. Saint Francois de Sales, du fond de ses me 
tagnes de Savoie, applaudissait a la naissance de cette congrégati 
qu il estimait « une des plus fructueuses et apostoliques ceuvres @ 
ayent été faictes en France il y a longtemps. » La reine-mére, Masi 
de Médicis, conférait le titre de fondation royale 4 cette compaga 
sous |’influence de laquelle elle espérait voir renaftre « la sincédl 
des meeurs qui avait rendu cy-devant la France si recommandabla 
Toutes les puissances et toutes les saintetés d’alors se réunissaiel 
pour la bénir. ] 
Et cependant les obstacles et les difficultés ne devaient pas mas 
quer sur son chemin. II en vint de tous les cotés. A Rome, quelgas 
cardinaux craignaient que la fondation nouvelle ne fat soumise.at 
évéques plus qu’au saint-siége, ils redoutaient qu’elle ne s’alll 
quelque peu aux tendances anti-papales, trés-violentes & ce mé 
ment, de la Sorbonne et du parlement; mais, de ce cdté-la, le nuag 
fut bient6t dissipé, et la bulle de Paul V accorda méme a M. de Bé 
rulle plus qu’il ne demandait et ne désirait. Mais, d’un autre c0t6,3 
Sorbonne et le parlement, sous l’inspiration du terrible Riche 
avaient du pape une terreur qui n’a été égalée que de nos jours. MM 
cher qui, jadis, étant ligueur, avait glorifié ]’assassin d’Heart 
royaliste maintenant, accusait le pape et les jésuites d’avoir mis: 
poignard aux mains de l’assassin d’Henri IV. Il ne put manquer 
voir un petit bout du poignard sous la robe de M. de Bérulle et 
voulait exciter la Sorbonne et le parlement contre la congrégatia 
nouvelle, qu'il trouvait, pour parler le langage des temps postértears, 
trop ultramontaine. fi ne réussit qu’a demi. La Sorbonne vola 4 
majorité en faveur de l’ordre nouveau. Richer en appela au parié 
ment qui, n’osant mieux faire, interdit 4 la Sorbonne de délibéré 
sur ce sujet; par suite de quoi et au moyen d'une complication & 
procédure que j‘aurais pcine 4 expliquer, Richer fit prendre a la Sor 


M. DE BERULLE. 465 


me délibération excluant de son sein les membres de !’Ora- 
3 que le parlement ne trouva pas mauvais, se contredisant 
la Sorbonne s'était contredite ; mais si les hommes sont su- 
-contredire, les assemblées le sont bien plus encore, nous 
quelque chose. 

éoreuve ne fut pas bien lourde 4 M. de Bérulle; mais il de- 
avoir une autre plus cruelle, parce que celle-la lui venait en 
esaintes Ames, d'dmes qui's’étaient attachées a lui et qui 
marché sous sa direction dans les voies de Dieu, de prétres, 
jeux, de religieuscs. 

‘gait trop ; telle ime qui, au besoin, saura sacrifier son inté- 
2 amour-propre, ne sait pas toujours sacrifier l’intérét et 
propre de sa communauté. Combattre pour soi-méme, c’est 
gisme ; combattre pour son ordre, c'est un devoir, et un 
que parfois on exagére. Une association pieuse, une congré- 
»waordre religieux, c’est une patrie, et l’amour de la patrie a 
bis: c'est une famille, et on fait pour sa famille ce qu’on au- 
upule de faire pour soi. 

que M. de Bérulle avait amené les carmélites en France, le 
m autorisant leur établissement, l’avait constitué leur supé- 
(était enlever celles qui venaient d’Espagne 4 }’autorité du 
| des carmes résidant en ce pays; c’était mettre 4 part les 
sements de France, comme [étaient déja ceux d'ltalie. Les 
seurent peine 4 se soumettre, et les carmélites, au moins cer- 
d’entre elles, plus de peine encore. La lutte dura prés de cing 
le est triste, cette lutte, el, si nous ne savions quelle part de 
se humaine il reste parfois au fond des Ames les plus pures, 
a serions confondus. Un vénérait le pape et on était protondé- 
oumis a son autorité, mais on trouvait cependant toujours 
d’échapper al’exécution de ses brefs ; ils étaient, disait-on, sup- 
apocryphes, interpolés, subreptices; en un mot, on avait tou- 
juelque bonne raison pour ne pas mettre ici en pratique cette 
ince qu’on avait sincérement au fond du coeur. On aimait son 
in, et on n’evt pas répondu par un mot tant soit peu amer & 
ttunité du dernier mendiant; mais on répondait (il faut dire 
‘agit ici d'un factum anonyme), on répondait 4 l’écrit d’un 
‘en supposant, comme il est banal de le faire, que ]’écrit n’é- 
s de lui, et partant de la pour déclarer que l’auteur était « un 
ayant, un corbeau croassant, un étre qui ne se servait de la 
que pour étre plus béte que les bétes,... un impertinent qui 
itdes bribes de latin tirées de Plaute et d’Apulée.» Et, comme 
otton prenait parti dans le sens opposé : « Jugez par 1a, disait 
tre, quels sont MM. les jésuites, gens du monde s'il y en eut 
% Jener 1874. 18 


266 M. DE BERULLE. 


jamais, et qui ne vénérent Votre Seigneurie (l’archevéque de Bi 
deaux), sinon quand ils en peuvent tirer du profit‘. » On était hw 
bles, pieuses, soumises, austéres, graves; on vénérait le roi presq 
4 l’égal du pape; mais quand, au nom du pape et au nom du n 
lévéque et le gouvernement voulaient établir ordre dans le couve 
de Saintes, leurs envoyés trouvaient les portes fermées, le chem 
encombré de pierres et de fascines, et, dans une chambre haute, 
prieure et sept religieuses qui, en signe de persévérance et de m 
tuel accord, s’étaient attachées ensemble par une chatne d’arger 

Ne nous trompons pas cependant. On dira avec Virgile et Boileat 
« Tant de fiel entre-t-il dans les 4mes dévotes! » Mais Boileau 
méme Virgile auraient su nous dire qu’il entre bien autrement def 
dans les 4mes indévotes. Celles-la invectivent, celles-ci guillotines 
La guerre de paroles des carmes contre |’Oratoire dura cinq ans, 
elle finit par étre apaisée par l’intervention réitérée du saint-siég 
mais la guerre sanglante excitée peu aprés ou par l’ambition | 
Condé, ou par la révolte de M. de Beaufort, ou par |’obstination d 
parlementaires, ou par le despotisme de Mazarin, ou par les bea 
yeux de madame de Longueville, comme vous l’aimerez mieux, d 
vait durer au moins aussi longtemps, faire infiniment plus de ms 
et ne cesser qu’aprés bien des combats, bien des luttes, bien d 
haines, bien des trahisons, bien des négociations plus ou moins h 
norables pour ceux qui y participérent. Et surtout la guerre excit& 
il y a quatre-vingt-cing ans, par les passions révolutionnaires et af 
tichrétiennes (car ici, du moins, les dmes chrétiennes n’y sont pov 
rien), cette guerre a fait en France et en Europe bien autrement.d 
mal; et, celle-la, quand finira-t-elle? 

Resterait 4 parler d’une derniére phase de la vie de M. de Bérulle 
celle ou l'homme de Dieu devient forcément homme de la France 
ol ce prétre, ce religieux, cet instituteur des carmélites, ce réfor 
mateur du clergé, se trouve voir de trop prés les miséres politi 
de son temps pour pouvoir se refuser 4 y porter reméde. L’ 
Houssaye, dans le volume qui vient de paraitre, commence & no¥ 
montrer ce role de négociateur improvisé et, si je puis ainsi din 
de Richelieu modeste et désintéressé qui est imposé a l’abbé, non én 
core cardinal, de Bérulle ; — la réconciliation, renouvelée par dew 
fgis, de Marie de Médicis et de Louis XIII, — la négociation & Rem 
pour le mariage de la fille de Henri IV avec le fils de Jacques [*",} 
négociation relative a la difficile et facheuse affaire de la Valteline 
M. Nourrisson, dans son habile esquisse de la vie de Bérulle, le com 
duit jusqu’a sa derniére heure et nous raconte les faits qui rempli 
ront le dernier volume de l’abbé Houssaye : — la mission de Bérall 


‘ M. Miard, chanoine de Bordeaux. Lettre du 24 décembre 1621. 


M. DE BERULLE. 267 


pour suivre les espérances, malheureusement trompeuses, que lon 
avait fondées sur le mariage royal en faveur de la liberté des catho- 
liques anglais ; —sa présence et ses conseils au moment du siége de 
la Rochelle; sa rivalité involontaire vis-a-vis du cardinal de Richelieu, 
dont il n’ambitionnait pas la puissance, mais dont il ne pouvait 
approuver toute la politique. Nous lirons tout cela un jour dazs 
M_Houssaye, avec tous les développements que ses recherches ne maw- 
queront pas d@’y ajouter, la richesse de documents qui lui est familiéve, 
et cette témacité studieuse de la critique moderne, qui sait tout exa- 
miner, fouiller partout, tout vérifier et tout préciser, et mettre les 
points sur les ¢ de Ja science. En attendant, nous pouvons en lire 
dans M. Nourrisson un récit complet et rapide, un jugement sagace 
et pris de haut, moins bérullien que ne le sera peut-tre M. Houssaye, 
peatétre un peu plus moderne et un peu plus dix-neuvieme sitcle 
que nous ne serions, mais aboutissant en définitive 4 honorer la 
mémoire de ce prétre, plus chrétien, sans aucun doute, politique non 
moins intelligent, et politique plus sage peut-étre que Richelieu. 
Richelieu, en effet, sous la robe du prélat et dans le cabinet de 
Thomme d'Etat, était surtout un esprit militant, plus occupé de com- 
beitre que de conserver, pensant a abaisser ses rivaux plus qu’é fare 
kebien de ses sujets. I] eut surtout une double pensée : — en France, 
thtire le protestantisme en tant que puissance politique, abattre cette 
aitocratie demeurée en armes depuis |’Edit de Nantes et préte avenir 
ausecours de toute révolte aristocratique ; — hors de France, abat- 
ire oa affaiblir la maison d’Autriche. Dans la premiére de ces deus 
iches, Bérulle le seconda, le devanca méme;; il conseilla lexpédi- 
ten du Béarn, premier coup dirigé contre l’aristocratie calviniste; et 
ks catholiques du Béarn, opprimés jusque-la, lui durent la liberté 
d leur Eglise. Il eut une part importante, par ses encouragements 
& ses avis, 4 lexpédition de la Rochelle. Ce n’est pas qu'il fat 
homme a faire du prosélytisme par les armes, mais il sentait quel 
danger Hait pour la sécurité du pays cette Eglise constituée en force 
armée, avec ses places de sureté et le droit de guerre qu'elle s’attri- 
buait. Le protestantisme, dés sa premiére révolte, aprés Edit de 
Nanles, méritait d’étre, non pas asservi, mais désarmé. — Mais, 
lorsque Richelieu, non content de cette victoire nécessaire sur des 
sujeis révoltés, se plaisait 4 élever des favoris pour les renverser en- 
suite et les envoyer au bourreau ; lorsqu’il multipliait les vengeances 
politiques et noyait V’aristocratie dans le sang, faisant en sorte 
qu’ « elle ne fut plus un obstacle, mais aussi qu’elle ne fit pas nen 
pias un rempart ; » lorsqu’en méme temps ce cardinal, qui écrasait 
les protestants en France, les soutenait en Allemagne, se faisait l’al- 
lié de Gustave-Adolphe et poursuivait de son hostilité la maison 





268 M. DE BERULLE. 


d’Autriche jusqu’a poursuivre en méme temps !’Eglise : alors, Bérul 
n’était plus avec lui. Bérulle ne conspirait pas, on ne put jamais I’ 
accuser ; mais, d'un coté, ennemi des vengeances sanylantes, il se 
tait bien que l’aristocratie devait ¢tre comprimée, non pas ruiné 
de l'autre cété, catholique et Frangais, il n’aimait pas voir la Fran 
peser dans la balance européenne en faveur des puissances hi 
tiques. Il edt voulu bien plutdt la voir alliée 4 la maison d’Autrie 
contre l’Angleterre qu’alliée 4 l'Allemagne protestante contre 
maison d’Autriche et contre I’Eglise. Cette rivalité entre les de 
maisons de France et d’Autriche, inévitable peut-étre au siécle pi 
cédent, mais prolongée 4 l’excés au dix-septiéme siécle, les a perdu 
Pune et l'autre, et avec elles a blessé au cceur ]’Europe catholique. 
J’aime & citer ici M. Nourrisson ; en méme temps qu’il reléve 
sagesse politique de Bérulle, il confirme ce que nous disions tout 
Pheure de la fécondité des ceuvres chrétiennes en ce siécle : « Qu’ 
exalte, si l’on veut, le ministre de Louis XIII, mais qu’on ne déd 
gne pas son modeste conseiller. Quant 4 nous, s’il fallait en da 
mots caractériser Richelieu et Bérulle, nous dirions qu’autant fi 
nous rappelle Ximénés, autant l’autre nous rappelle Suger; et : 
tous cas, 4 cété de Richelieu, quoique aprés lui, nous réclama 
pour Bérulle une place parmi les cardinaux qui, en France, ont pe 
ticipé & lexercice du pouvoir supréme, ct qu’on peut nomme 
Georges d'’Amboise, Charles de Guise, Mazarin, Fleury..... « Aw 
bien Bérulle a-t-il de nobles parties, par of il surpasse infinime 
Richelieu, plus superstitieux que croyant, plus mondain que 
cueilli. Abimé dans sa dévotion, sa jeunesse ne souffre d’étre cor 
parée qu’a lexistence angélique de Stanislas Kotska; controv 
siste puissant, il continue Duperron et fraye la route 4 Bossu 
Ouvrier infatigable, il introduit les carmélites en France, avec 
concours de madame Acarie, tandis que Francois de Sales instit 
les visitandines sous les auspices de madame de Chantal ; et penda 
que César de Bus établit les doctrinaires, lui-méme il fonde 1'01 
toire de Jésus. Ce n'est pas tout. Son zéle enflamme les courages, 
ses exemples suscitent des imitateurs. C'est saint Vincent de Ps 
avec les prétres de la Mission et les Sceurs de charilé; c’est Bad 
et la Congrégation de la mission; c’est Adrien Bourdoise et la Cor 
munauté des prétres de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, tous trois di 
ciples du P. de Bérulle; c’est Olier ef Saint-Sulpice ; c’est Berna 
de Sainte-Thérése et les Missions étrangéres; c’est de la Salle et li 
Fréres de la doctrine chrétienne, Ames vraiment frangaises, qui 
servi la patrie a l'égal des législateurs et des conquérants. » 
Maintenant, en tace de cette époque, si douloureuse par les épre 
ves qu elle subit, si grande par les ceuvres chrétiennes qu'elle & 


M. DE BERULLE. 239 


fanta, comment ne pas faire un retour sur nous-mémes et sur notre 
sitcle? Ne disons pas que nous n’avons eu ni de tels hommes, ni de 
telles cuvres; nous serions ingrats envers la Providence. La souche 
catholique n’est pas plus stérile aujourd hui qu’il y a deux cents ans, 
ele siécle qui a vu naitre 'Euvre de la propagation de la foi et la 
Société de Saint-Vincent-de-Paul, qui a vu, aprés tant de suppres- 
sions, de proscriptions, de persécutions, se relever et les jésuites, 
etles carmes, et |’Oratfoire lui-méme, et tous les ordres religieux, 
sans qu'il en manque, pour ainsi dire, un seul, ce siécle-la n’est 
pas sidéshérité. Mais quelle puissance de bien ne nous serait pas 
nécessaire contre la puissance du mal qui nous envahit et nous do- 
mine? Ce qu’il fallait de secours et d’efforts aprés la révolution de 
Lather et de Calvin, n’est rien auprés de ce qu'il faudrait aprés 
hi rivolution de Voltaire et de Robespierre. Ne pouvons-nous pas 
dn moins espérer, ne pouvons-nous pas demander de voir épargner 
Anotresiécle ces dissensions entre les saintes Ames qui empoison- 
nérentla vie de M. de Bérulle ? Nous avons, nous, chétiens, de tels 
efinemis, une telle guerre 4 soutenir : est-ce qu'il peut nous rester 
du temps, des forces, des armes, du coeur pour guerroyer les uns 
contre les autres? N'est-ce pas le cas de nous rappeler ce que dit si 
bien M. de Bérulle? « Comme, aux sacrifices anciens qui s’offraient 
pour la paix et la concorde conjugale, on dtait le fiel des hosties, 
ainsi, aux labeurs qui sont voués et consacrés A la paix et concorde 
deTEpouse de Dieu, c’est-a-dire de l’Eglise, on doit dter le fiel et 
Vamertume des contentions qui tendent, non a réunir les dmes, 
mais 4 partir les courages. » Ce fiel de la victime, l’avons-nous bien 
Olé tout entier, et ce conseil qu’on donnait au dix-septiéme sié- 
dle, ne ferions-nous pas bien d’en prendre notre part? 

Cela, d’autant plus que les querelles du dix-septiéme siécle ne 
laissent pas que de revivre parmi nous. La querelle des carmes contre 
M.deBérulle, ou plutét la querelle de quelques carmélites contre les 
bulles pontificales, 4 ce qu’il parait, a tenté de se rallumer. L’idée 
d'assimiler le Carmel francais au Carmel espagnol a encore souri a de 
pieuses Ames. Mais heureusement la controverse n’a pas fait le méme 
bruit qu’au temps de M. Miard et du P. Cotton. Rome n’a pas eu & 
intervenir, et un mandement de M. V’évéque de Poitiers, plein d’onc- 
lion et de sagesse, semble avoir mis fin a cette guerre. 

Du reste, les querelles, au moins en notre siécle, ne seront jamais 
bien graves tant que la politique ne s’y mélera pas, tant que les gouver- 
Rements ne viendront pas a la rescousse et qu’on n’y appellera pas les 
gouvernements, tant qu’on évitera de confondre deux choses d’ordre 
absolument différent, les dogmes de la foi et les accidents de la vie 
des nations. D’un cété, tout est absolu, certain, immuable, éternel ; 


970 (M. DE BERULLE. 


de i’autre, tout est relatif, contestable, variable, passager. Nov 
n’avons pas ici-bas, saint Paul nous le dit, de cité permanente ; et 
quant a notre cité d’un jour, plus, dans notre orgueil, nous lui don 
merons le titre d’éternelle, moins elle durera; plus nous nous procs 
merons définitifs, plus nous serons dans le provisoire; plus nous pre 
tendrons édifier pour des siécles, et moins nous aurons de semaine 
devant nous. L’invariable et l’absolu sont pour la religion, la morak 
les sciences exactes. Tout le reste est matiére 4 exception, 4 objection 
a changement. Ce n’est pas d’un empire, ni d'une institution poli 
tique quelconque, c’est de I’Eglise de Dieu qu'il a été dit : Les porte 
de j’enfer ne prévaudront pas contre elle. Ce n’est pas la parole d's 
prince ni d’un législateur, quel {qu'il soit, qui a été déclarée infal 
lible, c’est celle du vicaire de Jésus-Christ. L’Eglise peut se,servir de 
institutions humaines, et surtout elle peut les aider & vivre: elles 
les épouse pas. 

Mais, il faut en convenir, cet absolu, ce vrai éternel tenait bx 
autrement de place dans les 4mes du dix-septi¢me siécle que das 
les ndétres. Je ne parle pas seulement de la masse incrédule d’a 
jourd’bui, qui, elle, se met en dehors de toute vérité et ne ve 
creire qu’a la matiére; je parle méme des chrétiens. En lisant k 
pages de l’abbé Houssaye, je suis frappé de |’élévation de ces am 
et du caractére élevé de Ja piété d’alors. Ces dmes-la ne se borne 
pas @ adorer Dieu et a le prier: elles vivent avec lui. Leur pra 
n’est pas seulement une demande, mais un entretien. Nous appelat 
aujourd’hui cela du mysticisme, et nous attachons 4 ce mot un sé 
plutét défavorable; mais pour ces 4mes-la, c’était purement et sim 
plement du christianisme. Le mysticisme ou, pour mieux dire, ! 
fausse mysticité, était 14 sans doute, épiant les faiblesses possibk 
de ces grandes dames et réussissant parfois 4 les égarer. C’éta 
sainte Thérése, et madame Guyon un peu plus loin; on pouvait! 
tromper et prendre l’une pour l’autre. Mais ce danger-la, si grat 
qu'il soit, ne vaut-il pas mieux que notre sécheresse? Et, contret 
flanger, la soumission filiale envers l’Eglise n’était-elle pas, lon 
qu’on voulait y recourir, un antidote toujours prét? 

Aussi ne nous étonnons pas des faits surnaturels dont est seml 
eette histoire. Sans leur attribuer ce degré supréme de certitud 
que peut seul leur conférer le jugement de I’Eglise, M. ’abbé How 
saye les rapporte sans hésiter et sans se troubler devant un siéd 
- qui a peur des miracles. — M. de Bérulle, encore jeune, est, pendat 
fa muit de Noél, « saisi d’un profond recueillement et recoit 9 
Fincarnation et la naissance du Fils de Dieu des lumieéres telles qu 
le ciel en accorde a ses privilégiés. » — La présidente de Gourgue 
meurt a vingt-trois ans, pleine de sérénité et de confiance, disa 


M. DE BERULLE. 271 


aux siens : « Je ne manquerai pas de demander a Dieu toutes les 
choses dont vous m’avez chargée. » Et, quand on l’interroge si 
quelque chose lui fait peine : « Rien, dit-elle; je ne fus jamais si 
contente que je suis de me voir proche d'un si grand bien. » Elle 
meurt, et M. de Bérulle reste auprés de son corps toute la nuit sui- 
vante. Aprés qu'il l’a quittée, on ne craint pas de lui demander si 
ele a été longtemps en purgatoire : « Oh! répond-il, elle n’y a 
guére été! Aussitét qu’elle eut rendu l’esprit, je connus qu’elle 
avait besoin de moi et que j’étais obligé de demeurer auprés de son 
corps 4 prier pour elle, et j’y demeurai tant que je sentis qu'elle 
n’en avait plus affaire, ce qui fut 4 quatre heures du matin. » — Et 
bien d'autres traits pareils que M. Houssaye ne craint pas de citer 
ea face du sourire des uns et de la timidité embarrassée de quel- 
ques autres. Je lui en sais bon gré. Quiconque croit sérieusement 
en Diew, croit au miracle; pourquoi donc, quand ils sont certains, 
avoir peur des miracles? 

Et, en méme temps, si M. Houssaye n’a pas le respect humain 
qui nose alléguer les faits surnaturels, il n’a pas non plus cette pru- 
dence excessive qui voudrait taire toutes les faiblesses des grandes 
ames et nous faire croire 4 la perfection dans les saints des temps 
modernes lorsque les apdtres eux-mémes n’ont pas été parfaits. Je 
he puis rendre trop de justice 4 la maniére dont il trace, dans |’in- 
troduction de son premier volume, les devoirs de lhistorien et en 
particulier de Phagiographe. N’avoir ni les scrupules du respect 
humain, ni les scrupules d’une foi qui aurait peur de la vérité; ne 
Pes isoler son héros de l’histoire de son temps qui lui sert comme 
de cadre, Jui donne du relief et le fait mieux comprendre; mais 
eriter aussi de prendre son histoire par le cdté exclusivement pitto- 
resque, ne pas tomber dans l’excés de la couleur locale, comme un 
Pemtre qui, représentant un saint dans un paysage, noierait la 
figure du saint dans les détails étudiés du paysage; — pour tout 
par une parole de Cicéron, « n’oser rien dire de faux, n’oser 
nen taire de vrai, » voila ce que M. Houssaye nous promettait au 
début de son travail, et il tient sa promesse. 

ly a surtout, dans cette profession de foi de Vhistorien, un 
point que j’aime extrémement. C’est celui ot il parle de limpartia- 
litt. Elle est, le plus souvent, singulitrement comprise. Quand un 
rien est bien froid, bien sec; qu'il parle des plus belles actions 
‘ns les louer, des plus grandes atrocités sans un mot de bléme; 
quil met sur la méme ligne Charles I" et Cromwel, saint Paul et 

n, Louis XVI et Robespierre, la victime ct le bourreau, trou- 
Yant qu’il y a bien a redire aux vertus de celui-la, et qu’il y avait, 
aprés tout, du bon dans celui-ci; on le déclare impartial. On ne 


2°2 M. DE BERULLE. 


s’apercoit pas que, sous celte impartialité ou plutét cette neutr: 
lité affectée, il y a presque toujours un parti-pris, facile & recor 
naitre, et une passion insidieuse d’autant plus acharnée qu’elles 
montre moins. C’est ainsi qu’en particulier, dans quelques écrits d. 
nos jours, on traile les premiers temps du christianisme, n’osant pe. 
l’attaquer en face, ne le discutant pas, mais le dénigrant en des 
sous, taisant ce qu’on ne saurait comment critiquer, et, lorsqu'n 
contraire il y a prétexte 4 la critique, la laissant tomber sous k 
forme d’une froide, dédaigneuse et incontestable allégation. M. Hous 
saye et les écrivains qui agissent comme lui ont tout autremen 
d’impartialité en méme temps qu’ils ont plus de franchise. L’im 
partialité, comme il le dit trés-bien, n’est pas Vindifférence; lim 
partialité, c'est la justice, et la justice ne serait pas complete s' 
n’y avait énergique flétrissure pour le criminel, ardent éloge pou 
Y’homme de bien. 

L’historien impartial, 4 mes yeux, c’est Tacite. Certes, Tacite n’e 
ni froid, ni indifférent. Il sait cependant, au besoin, blamer ceo 
qu'il aime; il sait, quand il le faut, justifier ceux qu’il n’aime pat 
Mais ceux qu’il aime, ce sont les gens de bien, et il les aime fras 
chement. Ceux qu’il condamne, ce sont les criminels, et il les coz 
damne franchement. Il est juste, et par conséquent impartial. Toul 
autre impartialité m’inspire de la défiance. 

J'ai 4 demander pardon 4 M. Houssaye; je ne devais parler qu 
de sa nouvelle oeuvre; j’ai parlé aussi de la premiére (quoiqu 
toutes les plumes si autorisées qui l’ont présentée a nos lecteut 
n’eussent rien laissé a dire aprés elles); j’ai parlé du siécle qu’ 
nous peint; j'ai parlé de l'histoire et des devoirs de l’historien; jt 
parlé un peu de tout. Mais c’est qu’il m’a fait penser a tout. Ce sot 
les belles ceuvres qui inspirent tant de pensées diverses, méme av 
esprits les plus Jents a penser. 

Il nous reste & demander 4 M. Houssaye la publication prochain 
de son troisiéme volume, plus intéressant encore, ce me semble 
puisqu’il touchera de plus prés les grands événements du temps ¢ 
la politique du grand cardinal. 


F. pe CHaMPAGNY. 


MARIE STUART 


ETLES CAUSES DE SA CHUTE 


DAPRES LES DERNIERS TRAVAUX PUBLIES EN ANGLETERRE 
EN ECOSSE ET EN FRANCE! 





L Lives of the queens of Scotland, etc., by Agnes Strickland. 7 vol. in-8°. Edin- 
wb sod London, 1858. — II. Histoire de Marie Stuart, par M. Jules Gauthier. 
wi inf, Paris, 1869. — Ill. History of England, etc.; Reign of Elisabeth, 
| lames Anthony Froude. 6 vol. in-8*. London, 1870. — IV. Mary queen of 
ws end her accusers, etc., by John Hosack, barrister at law. 2 vol. in-8°. 
inburgh and London, 1870-1874. — V. Mary queen of Scots and her latest 
glist historian, etc., with some remarks on M. Froude’s History of England, 
' dames F. Meline. 1 vol. in-8*. London, 1872. — VI. The history of Scot- 
Wd, etc., by John Hill Burton. Seconde édition. 8 vol. in-8*. Edinburgh and 
tien, 1873. — VII. Essais historiques et biographiques, par Macaulay. 2 vol. 
¥. Burleigh et son temps. 1" série, etc., etc. Traduction de M. Guillaume Guizot. 


I 


les canses de la chute de Marie Stuart ont donné lieu, comme on 
Sait, & d‘inépuisables controverses depuis trois siécles. Il était ré- 
rv a la critique moderne, grace aux précieuses découvertes qu'elle 
hites dans les archives d’Ecosse et d’Angleterre, de France et d’Es- 
ne, de résoudre enfin ce probléme, jusqu’a présent trés-obscur. 
‘point essentiel qui se dégage aujourd’hui avec précision et clarté 
belong débat, c’est que les vraies causes de la chute de cette 
hitesse ne doivent élre attribuées ni 4 ses fautes*, ni 4 sa préten- 


, Wet le Correspondant du 10 juin 1874. 
nhistorien n’a mieux éclairci cette question si controversée jusque-la que 
ier dans sa belle Histoire de Marie Stuart. C’est principalement sur lui et 
tr X. Hosack que nous prendrons notre point d’appui. 


274 MARIE STUART. 


due participation au meurtre de Darnley, mais 4 une conspiratia 
secréte, ourdie de longue main, avec un art consommé, par Elisabet 
et son ministre Cecil, de concert avec plusieurs des lords protestan 
d’Ecosse. Ce qui est devenu manifeste, c'est que cette conspiratie 
pour détréner Marie Stuart fut permanente depuis son berceau jar 
qu’au champ de bataille de Langside. Il a été donné a la scienced 
nos jours d’en surprendre et d’en suivre tous les fils sans interry 
tion, d’en reconstituer la trame, aussi savante que criminelle. L 
historiens qui ont uniquement attribué la ruine de la reine d’fcou 
4 sa complicité supposée dans l’assassinat du roi son mari eta a 
mariage avec Bothwell, se sont donc arrétés 4 la cause occesia 
nelle. Ils n’ont pas remonté aux causes véritables. En étudiant cet 
conspiration en elle-méme, en la dégageant autant que possible 
tous les faits qui ne s’y rattachent pas d’une maniére intime, il ¢ 
plus facile d’en mettre & découvert les secrets et puissants ressort 
C’est ce que nous avons tenté de faire en nous aidant des dernig 
travaux. 

Je ne sais quel moderne historien anglais a dit que Shakspem 
lui-méme n’a rien inventé de plus émouvant et de mieux coneire 
que ce drame terrible, dont le premier acte se termine par le mm 
tre de Riccio, le second par celui de Darnley, le troisiéme par le ag 
riage de la reine avec Bothwell, le quatriéme par la prison de Ned 
a Lochleven, et le cinquiéme par sa ruine finale, irrémissible.. 
en effet s’y lie et s’y enchaine fatalement; tout y est préparé pe 
Je dénodment avec un art diabolique. Ce qui est indiscutable auj 
d’hui, c’est qu'il n'est pas un seul acte de ce drame qui n’ait. 
concu, préparé et mis 4 exéculion par les ennemis mémes de. 
Stuart. Ce qui est devenu hors de doute, c’est que les assassins 
Darnley ne donnérent leur adhésion au mariage de la reine sw 
Bothwell que dans le but prémédité de faire croire 4 sa complidll 
dans le meurtre, et par 14 de précipiter sa ruine. Ce fut une 
leurs infernales combinaisons, tout aussi bien que l’assassi 
Riccio et celui du jeune roi. On vit en effet ces mémes a 







qui avaient mis le plus de zéle 4 pousser la reine a cette um 
néfaste, crier les premiers au scandale et 4 l’abomination loreqa' 
fut consommée. i 

Pour saisir le caractére des événements qui vont se déroulet,1 
est indispensable de jeter un rapide coup d’ceil sur P’état de l’Eeoal 
avant l’avénement de cette princesse. Jamais royaume ne fut pW 
profondément et plus longtemps déchiré par des luttes intestiag 
et par des guerres élrangéres, jamais souverains n’eurent un scepll 
plus lourd a porter. 

Deux races distinctes se partageaient le sol. Le pays des mont 


MARIE STUART. 275 


gnes lait occupé par les Higlanders, une des branches de l’ancienne 
race cellique, qui en avaient gardé la langue, le costume, les armes, 
lecaractére aventureux, batgilleur, le courage héroique et ’humeur 
mobile, sur un fond de moeurs a peu prés immuables. Commettre un 
meurtre par vengeance élait considéré par ces hommes & demi sau- 
vages comme une vertu héréditaire. Ils vivaient sous le régime du 


Les plames étaient partagées par les Lowlanders (habitants des 
‘heases terres), Anglo-Saxons de race germanique et Normands, qui, 
i etles autres, parlaient l'anglais et vivaient sous le régime 
 aguerre était permanente, non-seulement entre les Highlanders 

tt les Lowlanders, mais de clan a clan, de famille & famille. Plusieurs 
“lehels de clans et seigneurs féodaux étaient aussi puissants que des 

souverains. Tel d’entre eux, par exemple le chef des Douglas noirs, 
' ‘gait pour escorte de mille 4 quinze cents cavaliers, et pouvait lever 
te armée de trente 4 quarante mille hommes’. 

(es barons, ne vivant la plupart du temps que de guerres et de 
\tspines, avaient conservé toute la férocité des temps les plus mau- 
tas du moyen Age. Ils faisaient entre eux assaut de perfidies, de tra- 
‘isons, de scélératesse. Ils renchérissaient sur les Italiens du sei- 
time siécle, qui, en se livrant aux plus grands crimes, gardaient 
loujeurs le masque d’une prudente hypocrisie. Pour les seigneurs 
cossais, nulle contrainte, nulle dissimulation : ils poussaient le cy- 
ime jusqu’a signer ostensiblement entre eux des traités, des bonds, 
eer mettre 4 mort un ennemi commun. C’élait méme pour eux la 
wme du meurtre la plus usitée. Commettre des faux en écriture 
rivée ou publique n’était 4 leurs yeux qu’une peccadille dont ils ne 
2 faisaient jamais faute, pour peu que leur intérét fit en jeu. 

Ce dernier crime était si répandu parmi eux, de méme que parmi 
*8 notaires et [es habitants des villes, que les rois avaient été obli- 
és, pour le réprimer, d’édicter une peine terrible. Le coupable 
lait condamné 4 la perte du poing*; mais il ne parait pas, 4 en 
eger par ce que l’on sait du nombre des crimes de ce genre qui 
urent commis en Ecosse pendant le seiziéme siécle, que cette légis- 
ation ait été alors bien efficace*. 
 Plusieurs des aieux de Marie Stuart avaient été impuissants a re- 
hiner cette dangereuse noblesse et 4 concentrer l’autorité dans leurs 


“i. Mignet, Hist. de Marie Stuart, t. I*". 
* Hosack, t. Ie". 
* Voir passim, dans Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, t. I*, de 
passages sur ce point important et qu'il ne faut pas perdre de vue, lorsque 
news Uudierons laffaire des lettres de la cassette. 


276 MARIE STUART. 


mains. Sans armées permanentes, sans ressources financiéres, | 
ne trouvant d’autre point d’appui que dans les troupes de leurs va: 
saux, qui, le plus souvent, les trahissaient, ils avaient presque tot 
été victimes de leurs tentatives de réformes. Plusieurs méme avaies 
trouvé une fin tragique. 

Jacques I‘, pour avoir tenté d’introduire dans ses Etats un sy 
téme de gouvernement analogue 4 celui de |’Angleterre ; pour av¥oi 
scindé en deux Chambres le Parlement unitaire d’Ecosse, pour avo 
fait rentrer dans le domaine royal des comtés et des domaines usu 
pés par quelques seigneurs, fut assassiné dans Perth, le 14 janvs 
4437, par sa noblesse conjurée. ~ 

Jacques Il, dans une lutte contre ses vassaux en pleine révolfl 
périt d’un éclat de canon en 4460. 

Jacques Ill, aprés avoir perdu contre ses barons la bataille. « 
Sanchie, fut égorgé de leur main (1488). 

Jacques IV, dans sa lutte contre Henri VIII, trouva la mort su 
champ de bataille de Flodden; mais il eut du moins la consolatis 
de tomber au milieu des Ecossais restés fidéles 4 sa cause. 

Quant a Jacques V, le pére de Marie Stuart, il ne put échapper ne 
plus a la triste destinée de ses aieux. Pour avoir tenté comme e& 
d’utiles réformes, pour avoir travaillé 4 l’abaissement de sa turba 
lente noblesse, il fut lachement abandonné par elle sur le champ@ 
bataille de Solway, et il en mourut de honte et de désespoir @ ise 
de trente et un ans. 

M. Hosack a pris soin de relever le nombre des anciens rois bene 

sais qui périrent de mort violente, et il a pu constater qu’il s'éléve 
plus de moitié. On sait de plus comment finirent plusieurs des, r 
gents qui avaient usurpé le pouvoir pendant la longue captivité4 
Marie Stuart. 

Le régicide était donc 4 l'état d’institution chez ce petit peup! 
séparé du reste du monde. 

Comment Marie Stuart eut-elle pu se soustraire 4 la Joi con 
mune? 

Combien de fois sa vie ne courut-elle pas les plus grands day 
gers? Si elle ne tomba pas sous la dague des assassins de Darnle 
c'est qu’ils comprirent sans doule que le meurtre d’une reine dous 
riére de France, d'une princesse catholique ne resterait pas impun 
et que ce n’était pas en vain qu’ils s ‘exposeraient ¢ a braver la cola 
des Guise et de Philippe II. Sa perte n’en fut pas moins résolue 
mais au lieu d’employer le fer ou le poison, il leur parut moit 
dangereux de se défaire de cette princesse par la calomnie. 

Pendant les cing minorités qui avaient suivi la fin prématun 
de ses derniers prédécesseurs, les barons avaient aboli toutes | 


MARIE STUART. 271 


réformes dont ils avaient eu a souffrir, rétabli les anciens abus et 
fait de nouveau main basse sur les biens du domaine royal. Sous la 
minorité de Marie Stuart, la situation devint encore plus grave. A 
Panerehie féodale vinrent se joindre les périls d’une révolution reli- 
gieuse qui sapait les bases des trones comme celles de !'autel, et 
qui prétait de nouvelles armes a |’ambition des seigneurs. L’Angle- 
terre enfin, qui, depuis Edouard I‘, n’avait cessé de convoiter 
TEcosse, croyait le moment venu d’en faire sa proie. 

Henri VIII jeta les yeux sur l’héritiére de cette couronne, encore 
an berceau, et il résolut de la faire épouser 4 son fils Edouard. On 
sait comment, employant tour 4 tour la corruption et les menaces, 
il parvint & faire signer au parlement d’Ecosse le traité de Green- 
“wich (1* juillet 4543), par lequel il fut décidé que ce mariage au- 
Taitliea dés que la jeune princesse aurait atleint sa majorité. On sait 

aussi comment ce prince, aprés une vaine tentative pour l’enlever, 
Wit toutes ses espérances détruites par le traité signé, le 145 décem- 
we 1545, entre le régent et les envoyés de Francois I", qui ratitiait 
“fous les anciens traités conclus, depuis Robert I*, entre les deux 
' topeumes. Exaspéré par cette nouvelle, Henri VIII envoya une armée 
qui transforma les campagnes de |’Ecosse en désert, et qui réduisit 
éa cendres plusieurs villes, entre autres Edimbourg. 
Lorsque Edouard VI eut succédé 4 son pére, le duc de Sommer- 
| tet, son oncle et son tuteur, reprit les deux projets de Henri VII, le 
mariage du jeune prince avec Marie Stuart et l’annexion de I’Ecosse 
4 Angleterre. Il se rencontra des seigneurs écossais tout préts a 
Yeadre leur pays. Mais la politique vigilante de Marie de Lorraine, 
mére de Marie Stuart, secondée par le régent, comte d’Arran, fit 
échouer le complot. Sommerset, pour se venger, envahit |’Ecosse & 
la téte de 14,000 hommes; mais il essuya une sanglante défaite 
prés d’Edimbourg, et Marie de Lorraine, profitant de ]’exaspération 
des esprits, convoqua une assemblée de la noblesse a Stirling (8 fé- 
wier 1548), dans laquelle il fut décidé que la jeune Marie serait 
conduile en France pour devenir l’épouse du dauphin, fils de 
Henri II. L’Ecosse échappait encore une fois 4 |'Angleterre, et la 
flotte qui portait en France la jeune reine parvenait 4 se soustraire 
_ Mune croisiére anglaise. N’ayant pu saisir sa proie, Sommerset ra- 
Yagea l’Ecosse pendant deux ans; mais, ayant subi de rudes échecs, 
" i fat obligé de conclure la paix le 14° avril 4550, en souscrivant au 
traité de Boulogne, qui mettait fin pour le moment aux hostilités 
, eatrela France et l’Angleterre, et dans lequel l’Ecosse était com- 


Tous glissons sur tous les événements qui ne se raltachent pas 
d'une maniére immédiate aux causes de la chute de Marie Stuart. 


278 MARIE STUART. 


Dans le contrat de mariage de la jeune reine et du dauphin, il fa 
stipulé que l’intégrité et l'indépendance de I’Ecosse seraient garan 
ties, ainsi que le maintien des anciennes lois et libertés du royaumé 
Marie et Francois s’y engageaient, ainsi que leurs successeurs, «: 
gouverner selon les anciennes lois. Si la reine venait 4 mourir san 
postérité, la couronne passerait au légitime héritier du tréne. En ca 
de descendance, le fils ainé serait roi des deux pays; mais s'il » 
naissait que des filles, l’ainée succéderait au tréne d’Ecosse’, ete. 

Or, contrairement a ces stipulations, Henri Il, quinze jours aupa 
ravant, avait fait signer en secret 4 Marie Stuart trois actes d’um 
gravité extréme. Par le premier, elle s’engageait 4 céder au roi d 
France, « qui est et sera, » c’est-a-dire & Henri Il et & ses successeura 
« son royaume d’ Ecosse, et tous les droits qu'elle pouvait prétendre&h 
couronne d’ Angleterre, dans le cas ow elle viendrait 4 mourir saw 
enfants. » ”. 

Par le second, elle engageait IEcosse 4 Henri Il et lui en cédait teu 
les revenus jusqu’a lentier remboursement des sommes dues & h 
France, évaluées 4 un million d'or. . i" 

« Enfin, par le troisiéme, elle protestait contre le consentemes 
qu’elle avait donné aux articles envoyés par les Etats d’Ecosse; é 
contre toute déclaration qui pourrait lui étre arrachée plus tard, = 
préjudice des dispositions qu’elle venait de faire en faveur de k 
France *. » I 

Marie n’avait que quinze ans, et son inexpérience pouvait seal 
l’absoudre d’avoir souscrit 4 des actes empreints d’une telle imme 
ralité. Elevée 4 la cour de France et n’ayant eu jusque-la d’autrew 
lonté que celle du roi et des princes lorrains ses oncles, elle nes 
rendit pas assez compte de la portée de ces actes et de la terriblt 
responsabilité qu’ils feraient un Jour peser sur elle. Plus tard, eld 
fut contrainte, « ainsi que tous ceux qui les lui avaient conseillés; 
de les désavouer publiquement*, » et l’on comprend 4 quel point ## 
durent lui étre nuisibles auprés de ses sujets et de l’implacable Be 
sabeth. 7 

Le parlement écossais, en ratifiant le traité de mariage et en ae 
cordant au dauphin de France la couronne matrimoniale, avec. i 
titre de roi d’Ecosse, mit le comble aux sourdes rancunes du gor 
vernement anglais. 7 

Depuis peu était survenu un événement considérable, celui q@ 


4 Jules Gauthier, Histoire de Marie Stuart, t. I*. 
* Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I"; Correspondance de la Moth 

Fénelon, t. I*', p. 425-434 ; Labanoff, t. I", p. 50-56. 
5 Hist. de Marie Stuart, par M. Jules Gauthier. 


MARIE STUART. 979 


le plus funeste 4 Marie Stuart. Marie Tudor venait de 
3 postérité, et sa swur Elisabeth était montée sur le 
rée illégitime par le parlement qui fit décapiter sa mére, 
syn, il semblait de toute justice que la couronne revint 
tart, petite-fille de Marguerite Tudor, sceur ainée de 
nariée en premicres noces a Jacques IV, roi d’Ecosse. 
e parlement, qui s’était montré si docile aux injonctions 
[ pour écarter du trdne Elisabeth, comme fille adulté- 
‘essa de sanctionner ses droits 4 la mort de sa sceur. 
cesse, qui, dans ses premiéres années, avait embrassé 
avait consenti, sans trop de contrainte, sous le terrible 
weur, Marie Tudor, aentendre la messe et méme & ou- 
pelle catholique dans sa maison‘. 

rva méme une prédilection marquée, jusqu’a la fin de 
une grande partie des doctrines et des cérémonies de 
olaque, qui lui semblaient mieux cadrer avec ses idées 
ir absolu que les opinions démagogiques de Knox et 
bs puritains pour lesquelles elle professait une horreur 
ussi indifférente au fond aux idées du protestantisme 
nes du catholicisme, elle était adiaphoriste, c’est-a-dire 
mformer tantdt a l’une, tantéta Pautre communion, se- 
ins de sa politique ou de sa sureté. En 1559, elle avait 
duc de Feria, Vambassadeur d’Espagne, qu’a peu de 
elle était catholique, puisqu’elle croyait, disait-elle, a 
réelle dans l’Eucharistie?. 

la fut montée sur le tréne, elle ne parut pencher osten- 
i pour le protestantisme ni pour le catholicisme, bien 
consulter que son intérét pour fixer son choix. Elle no- 
mement au pape Paul IV. De l’accueil qu’elle recevrait 
dre la décision d’Elisabeth, le sort du catholicisme et 
rie Stuart. Mais le pontife, au lieu de Ja reconnaitre 
elégitime en y mettant pour condition secréte le réta- 
le la foi catholique en Angleterre, ce qui n’eit pas pré- 


Je Noailles, et Lingard, t. III. M. Jules Gauthier, Hist. de Marte 


. Philippe 1, 29 avril 1539, Archives de Simancas, dépéche citée 
authier. L’année suivante, méme aprés avoir rétabli le protestan- 
h disait 4 de Quadra, autre ambassadeur du méme prince, qu'elle 
ine catholique que lui (De Quadra a l’évéque d’Arras, 3 juin 1560, 
imancas, ibidem.) Enfin, lorsque, plus tard, elle eut quelque vel- 
¢ Leicester, son mignon, elle offrit 4 Philippe HI, s'il voulait étre 
projet de mariage, de rétablir le catholicisme dans ses Etats. (Voir de 
s dans M. Froude, History of England, t. VI, et dans l'Hist. de Marie 
Jules Gauthier, t. I*".) 


20 MARIE STUART. 


senté ’ombre d'une difficulté, le pontife, plus rigoriste qu’habib 
politique, « la traita de batarde, » suivant l’expression de Bossuel' 
« ll s’étonna de son audace, poursuit-il, de prendre possession de | 
couronne d’Angleterre, qui était un fief du saint-siége, sans 99 
aveu, et ne lui donna aucune espérance de mériter ses bonnes gri 
ces, qu’en renoncant a ses prétentions et se soumettant au siége d 
Rome. De tels discours, continue Bossuet, qui voit les choses 
haut, n’étaient guére propres 4 ramener une reine. Elisabeth rebail 
s’éloigna aisément d'un siége dont aussi bien les décrets condam 
naient sa naissance et s engagea dans la nouvelle réformation, ete. 
A partir de ce moment, cette princesse, aussi alti¢re que vindie 
tive, devint une des plus dangereuses ennemies de la cour de Rom 
et l’un des plus fermes soutiens du protestantisme, non-seulemea 
en Angleterre et en Ecosse, mais en Europe. : 

En rétablissant le protestantisme, Elisabeth pouvait compter w 
l’appui des réformés d’Ecosse et de France. En méme temps, dl 
donna tous ses soins a se concilier l’amitié de Philippe Il. Ce pried 
qui placa souvent son intérét au-dessus de sa foi religieuse, et ¢ 
préférait voir une reine hérétique sur le tréne d’Angleterre ptal 
« que de laisser une reine catholique (Marie Stuart), réunir surt 
téte les trois couronnes de France, d'Angleterre et d'’Ecosse, proted 
qu’il ne séparerait point sa cause de celle d’Elisabeth. Lorsque’ 
pape menaca d’excommunication cette princesse, il s’y opposa 
toute sa force*. » 

Ce fut 4 cette époque que Marie Stuart commit une faute qui d 
vait 4 tout jamais exciter contre elle les défiances et la haine mo 
telle d’Elisabeth. A la mort de Marie Tudor, et & linstigation 4 
Henri Il et des Guise, sans étre le moins du monde en état de sout 
nir ses prétentions, elle ajouta imprudemment a ses titres celui | 
reine d’Angleterre et d’Irlande, et elle en prit les armes a cété! 
celles d’Ecosse. C’est ainsi qu’avec ces titres son nom figurait d@ 
un traité particulier, 4 la suite du traité de Cateau-Cambrésis (2 a¥ 
1559), ot l’on voit méme que son jeune époux s’intitule souvers 
de ces mémes royaumes *. Pour comble de témérité, les armes @’A 


1 Histoire des variations. 

* Bossuet, ibidem; Burnet, livre III, p. 555. « Paul IV, dit M. Jules Gauthi 
répondit assez mal 4 cette avance; il demanda qu'avant tout Elisabeth soumit s 
droits a examen du saint-siége. C’était les contester, et par conséquent la gi 
mité de sa naissance, au moment méme oii une rivale se posait en prétendante b 
succession de Murie Tudor. » (Hist. de Marie Stuart, t. I**.) 

5 Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I". Archives de Simancas. M. § 
gnet Hust. de Marie Stuart, t. I“, Appendice A, et Froude, History of Engler 
t. ‘ 

* Mem. de Melvil, édition du Banatyne Club, p. 76, cités par M. Jules Gauthier - 


— 


MARIE STUART. 281 


gieterre furent gravées sur la vaisselle ct sur les meubles de Marie 
Stuart, el Henri Il les faisait promener par les hérauts d’armes du 
dauphin dans le champ clos ot devait le frapper 4 mort la lance de 
Montgomery. A partir de ce moment, Elisabeth, en vraie fille de 
Henri Vill, se jura 4 elle-méme de faire triompher sa cause et de 
lirer vengeance par tous les moyens de son imprudente rivale’. 
Rendue craintive et défiante a ]’excés par le vice de sa naissance, 
elle qui, 4 lexemple de ses prédécesseurs, ne se faisait aucun scru- 
pale de porter lv titre de reine de France, ne put souffrir que Marie 
Stuart portat celuade reine d’Angleterre. 

Elle fut admnirablement servie dans ses desseins par un homme 
dont les intéréls étaient étroitement liés aux siens et qui fut l’en- 
nemi le plus acharné de Marie Stuart. Lord Cecil, qui fut plus tard 
lord Burghley, avait embrassé la réforme sous Edouard VI, et, sous 
WareTudor, pour racheter sa téle compromise dans un complot, il 
avait pris un aumdnier catholique et il n’avait jamais manqué chaque 
jour d'entendre la messe. Tenu 4 I’écirt par cette princesse qui se 
fiait pen a la sincérilé de son catholicisme, il devint le secret confi- 
dent Elisabeth pendant qu’elie était disgraci¢e, et son ministre 
lorsqu’elle monta sur le tréne. Insensible 4 la honte qui rejaillit sur 
les apostats, il redevint protestant lorsqu’il plut 4 sa maitresse, et, 


- enhaine d'une religion sous Je régne de laquelle il avait été éloigné 


des affaires, il ne cessa de ly persécuter. En politique, il fut l’inspi- 
rateur constant d’Elisabeth et, de tous ses conseillers, le plus ha- 
bilea triompher de ses perpétuelles hésitations. Son indifférence re- 
ligieuse était au moins égale a celle de cette princesse, et, comme 
la plupart des lords de son époque, il edt embrassé, au gré de sa 
souveraine, « le judaisme ou le mahométisme®. » Il était éminem- 
ment rusé tout en restant « brutalement anglais’. » « ll était excel- 
lent protestant, dit Macaulay, quand il n’était pas trés-avanlageux 
@etre papiste*; il ne meltait jamais 4 1a torture, poursuil-il avec 
une ironie digne de Swilt, que ceux auxquels il était probable qu’on 
pourrait arracher des renseignements uliles ;... il n’abandonnait ses 
amis que lorsqu’il devenait trés-incommode de leur rester fidéle,... 
et il porta tant de modération dans ses désirs qu’il ne laissa que 


° ° . ad 
Mémoires de Melvil. 
‘< nsum serenissime Angliew regine, 15 aprilis 1560. (Teulet, tome I*, 
P- 409.) 
* Rapports des ambassadeurs vénitiens, cités par M. Jules Gauthier. 
‘on d'un envoyé d'Espagne, papiers de Simancas, cilés par M. Jules 
ler. 
* Essais historiques et biographiques, par lord Macaulay, 1'* série. Burghley et 
oon lemps. Voir l’excellente traduction de M. Guillaume Guizot. 
% Jory 1874, 19 


283 MARIE STUART. 


trois cents domaines fonciers distincts, bien qu’il edt pu en laisse 
infiniment davantage, nous assure son fidéle serviteur, « s'il ava 
« gms de l’argent dans le trésor pour son usage, comme I’ont fa 
« bien des trésoriers »... « La tache indélébile imprimée a sa mémoix 
vient de ce qu’au temps de sa puissance il a sacrifié sans scrupw 
la vie des autres 4 des différences d’opinion pour Icsquelles il n’ava 
rien voulu risquer. » C’est, lorsque le protestantisme eut triomply 
d’avoir fait pendre et tirer 4 quatre chevaux des catholiques, ap 
avoir autrefois embrassé leur croyance par peur. 

Et « ce qui fut... la grande {ache du caractére de Burghley, d 
enfin Macaulay, dont le témoignage ne saurait étre suspect, est aus 
la grande fache du caractére d'Elisabeth. Etant elle-méme adiaphy 
riste, n’ayant aucun scrupule de se conformer a l’Ezlise catholique 
quand cetle conformité était nécessaire a sa sdreté, ayant conser 
jusqu’é la fin de sa vie le godt d'une grande partie des doctrines: 
des cérémonies de cette Eglise, elle la soumit pourtant @ une persl 
cution plus odieuse encore que la persécution dont sa sceur avai 
poursuivi les protestants. Nous disons plus odieuse encore, car Mari 
Tudor avait au moins l’excuse du fanatisme ; elle ne faisait rien pou 
sa rcligion qu'elle ne fut préte a souffrir pour elle. Il ya unees 
cuse, une misérable excuse pour les massacres du Piémont et le 
auto-da-fé d’'Espagne, mais que peut-on dire pour la défense d'un 
souveraine indifférente et intolérante? C’est la le coté sombre @ 
caractére d'Elisabeth. Pourtant, ce fut assurément une femme supd 
rieure... Ferme, hautaine, parfois injuste et cruelle dans ses procédé 
envers les individus ou envers les partis de peu d’importance, el 
évilait avec soin ou retirait promptement toutes les mesures qu 
pouvaient lui aliéner la masse de la population. » - 

Telle était la reine, tel était le ministre dont l'imprévoyante Mara 
n’avait pas craint d’éveiller contre elle la dangereuse inimitié et 3 
politique sans scrupule et sans entrailles. 

Cecil saisit sur-le-champ le préteste qu'elle lui fournissait, en dé 
voilant ses prétentions a la couronne d‘ Angleterre, pour reprendn 
les ambilieux projets de Henri VIII et du duc de Sommerset sur h 
royaume d’Ecosse. Il mit dés lors tout en ceuvre pour y fomente 
sans cesse les révoltes des réformés ¢ pour y rempl cer Lalliane 
frangai:e par l’alliance anglaise ; pour détréner Marie Stuart en ma@ 
riant Elisabeth avec le comte d’Arran, qui, apres elle, étart le pla 
proche héritier de !a couromne, et pour arriver entin a l’annexion d& 
l’Ecosse 4 PAngleterre. Les circonstances venaient merveilleusemex) 
en aide 4 ses desseins. La France commengait a étre troublée p#® 
les prédicalions el les manceuvres du parti huguenot, et la guer™ 


MARIE STUART. 983 


avail éclaté en Ecosse entre les partisans de la Réforme et le gouver- 
nement de la régente *. 

Quelques mots sur le caractére de la Réforme en Ecosse sont né- 
cessaires, alin de rappeler au lecteur en présence de quelles difficul 
tés insurmontables se trouva placée Marie Stuart. 

En Angleterre le phénoméne qui frappe 4 premiére vue, c’est le 
contraste de la force irrésistible du gouvernement et de l'extréme 
faiblesse des partis religieux. En quelques années, sauf quelques cas 
de résistance isolés, les Anglais passtrent successivement, avec une 
docilité extréme, du catholicisme séparatiste de Henri VIII au catho- 
leisme ultra-romain de Marie Tudor, et du protestantisme radical 
dela confession d’Edouard VI a l’anglicanisine mitigé d Elisabeth, 
quisemble avoir été une sorte de compromis entre les deux reli- 
guns. Edouard persécula les catholiques, Marie Tudor les protes- 
tenis, Elisabeth se montra impitoyable envers les partisans de 

lise romaine. « Le pére de ces trois souverains avait joui du plai- 
sir de persccuter les deux sectes 4 la fois, et avail envoyé a la mort 
sur laméme claie l’hérétique qui niait la présence réelle et le traitre 
qui niait la suprématie royale ®. » Mais, pendant ce temps-la, ni les 
Protestants ni les catholiques ne s'engagérent dans une résistance 
générale et bien organiséc. A peine vit-on éclater quelyues complots 
obscurs, La raison en est bien simple. Le nombre réuni des catho- 
liques et des protestants vraiment zélés et dévoués corps el ame a 
leur foi ne constituail pas, au moment de la mort de Marie Tudor, la 
vingliéme partie de la nation. Les dix-neuf vingtiémes flottaient entre 
ks deux opinions el suivaient docilement la direction que leur don- 
Maient sur ce point les gouvernements divers. Ils n’avaient point 
didées arrétées sur les questions controversées entre les deux Egli- 
#8. 0n les voyail tan{dt protestants, tantdt catholiques, tantét demi- 
protestants, tantét demi-catholiques, sans que de fels changements 
fussent capables de leur inspirer les moindres sentiments de résis- 
lance. Obéir au souverain, méme en matiére de foi, parut a la plu- 
part des Anglais, sous le régne despotique des Tudurs, un indiscu- 
table devoir. 
_ Tout autres furent les caractéres de la Réforme en Ecosse. L’igno- 
tance, avarice et la corrupfion des membres du clergé catholique 
Y Gaient extrémes, et le mépris dans lequel étaient tombces les per- 
Sonnes avait rejailli jusque sur les doctrines. Pauvres et faméliques, 
les barons évossais « couvaient de l'oeil, comme une bande de loups 


: Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I'*. 
Macaulay, Essais historiques et biographiques, 1"* série, Burghley et son 
lemps. Traduction de M. Guillaume Guizot. 


284 MARIE STUART. 


affamés, les richesses et le bien-étre' » des abbés commendataires 
et séculiers, qui se livraient aux derniers excés et aux dernier: 
abus. Ici, parmi les nobles, nul respect pour l’autorité du souve 
rain, et un esprit de révolte qui éclatait au moindre prétexte. Le ter. 
rain était donc tout préparé pour la Réforme. Sous le régne de Jac 
ques V elle compta quelques martyrs, mais bientot le nombre de 
ses adeptes devint considérable, grace 4 la tolérance que montréren’ 
d’abord le régent, comte d’Arran, et Marie de Lorraine. Plusieur: 
des plus grands seigneurs de ]'Ecosse l’embrassérent avec ardeur 
entre autres les comtes de Glencairn, d’Argyle, de Morton, et e 
premic¢re ligne un frére naturel de Marie Stuart, qui devait lui ari 
si fatal, le lord James, prieur de Saint-André, si connu plus tard sou: 
le nom de comte de Moray. 

Ces seigneurs, réuriis sous le nom de lords de Ja Congrégation 
s’engagérent solennellement, par une association ou covenant sign 
4 Edimbourg, a établir la vraie parole du Christ, et ils décidérea 
que les priéres communes, ainsi que cerlains passages de I’ Ancien 6 
du Nouveau Testament, seraient lus du haut des chaires, et quele 
curés qui se refuseraient 4 ces lectures seraient remplacés par d'an 
tres curés ¢lus par le peuple dans la paroisse. Ce fut en vain qu 
Marie de Lorraine voulut rétablir l’ancien culte. Bientét, 4 la vor: 
du farouche disciple de Calvin, de Knox, qui devait étre le fondatew: 
de l’Eglise presbytérienne, la foule se rue sur les églises et les cow 
vents, brise les statues et les autels, et proméne dans toute l’Ecoss: 
le pillage et la dévastation. Le 29 juin 1559, la capitale ouvrai 
ses portes 4 l’armée victorieuse des lords de la Congrégation. Il es 
cerlain que les rebelles s’appuyaient alors sur ]’Ancleterre. Marie & 
Lorraine les accusa formellement, dans une proclamation, d’entrete 
nir une correspondance criminelle avec les Anglais, de vouloir cham 
ger la forme du gouvernement, et elle y signala lord James comme 
voulant usurper la couronne de sa sceur. Rentrée dans Edimbourg. 
elle assura, aux réformés, par un trailé, la liberté de leur culte. 

Lors de Pavénement de Francois II, Cecil s’entendit secrétement 
avec hes lords de la Congrégation pour exciter de nouveaux troublet 
en Ecosse. N’osant intervenir & main armée, a cause de la paizré 
cemment signée entre l’Angleterre et la France, il leur envoya de 
l’argent et sir Ralph Sadler pour les pousser par toutes sortes & 
promesses & reprendre les armes. Sadler avail pour mission de let 
engager 4 déposer Marie Stuart, afin de la remplacer par le comts 
d’Arran, fils du régent, le plus proche héritier de la couronne’. 3 

‘ Froude, History of England. Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, 


* Sadler's instructions, t. I*, p. 575, et Chalmers, t. [*', p. 37, cités ps 
J. Gauthier. 


MARIE STUART. 285 


devait leur déclarer enfin que si lord James avait envie de s’en em- 
parer, il fallait lui en laisser toute liberté‘. Le candidat des lords 
dait, selon toule probabilité, le prieur de Saint-André. Mais Cecil 
penchait pour le come d’Arran, alors capitaine de la garde écossaise 
en France, et qui avait embrassé le protestantisme. Arran senfuit 
secrélement de France, et, aprés une entrevue avec la reine d’An- 
glelerre, il se rendit en Ecosse pour y profiter des événements. 

les lords de la Congrégation, a la téte d’une armée de douze mille 
hommes, s’élaient emparé de nouveau d'Edimbourg; mais, & la 
nouvelle que la régente marchait contre eux avec deux 4 trois mille 
vélérans écossais et francais, ils se hdtérent d’évacuer la place au 
milieu de la nuit. 

Les lords, ne trouvant aucun point d’appui séricux dans le peuple, 
@inétait point avec eux, envoyérent, d’aprés le conseil de Cecil, 
laihington, le plus habile de leurs diplomates, auprés d’Elisabeth, 
pour lai offrir la couronne d’Ecosse. Cette offre ne fut point accep- 
tée, Mais les lords ayant offert de proclamer roi le comte d'Arran, avec 
dbligation pour lui de reconnaitre tenir son royaume d'Elisabeth et 
delui payer un tribut annuel, il fut décidé par le gouvernement an- 
glais que, sans déclaration de guerre 4 Ja France, on enverrait une 
flolle armée dans le Forth, avec trois mille hommes de troupes, sous 
les ordres de l’amiral Winter, et sur Jes fronti¢res une armée de 
terre, commandée par Norfolk. Ils prirent engagement, pour ga- 
Tanlir leurs promesses, de livrer aux Anglais les forteresses de Dun- 
bar, de Dunbarton, de Dunfries, et Vile d'Inchkeith. 

Ces engagements pris dans le plus grand secret, ils lancérent, au 
hom de Francois Il et de Marie Stuart, une proclamation dans la- 
quelle ils déclaraient que Marie de Lorraine avait cessé d’éire ré- 
gente, et que le pouvoir tout entier était remis au conseil privé des 
lords. Pour couper court 4 ce commencement de révolle, M. d’Oysel, 
qui commandail un petit corps de Francais, marcha sur Stirling, la 
place forte des réformés, et il forca l'armée des lords 4 l'évacuer. 

Pendant ce temps-la, l’amiral Winter pénétrait avec une flotte de 
quatorze vaisseaux dans le Forth. Il s’empara de deux vaisseaux 

francais et fit lourner ses canons contre les troupes de la régente. Aux 


énergiques réclamations de cetle princesse, l’'amiral répondit qu'il 


avait ugi sans les ordres de sa mailtresse, et de son propre mouvement, 

pour secourir les lords de la congrégation contre les Franguais. Cecil, 

de son cdté, ne répondit que par l'offre dérisoire d'une enquéte. 
Cependant le duc de Norfolk, qui commandait l’armée destinée 4 


cars instructions; Stale papers office, et Chalmers, t. Ill, p. 344, cités par 
- aulhier, 


286 MARIE STUART. 


opcrer sur Jes frontiéres, et qui avait regu en méme temps la mis- 
sion secréle de traiter avec les lords, s était rendu a Berwick, auprés 
de leurs commissisires, James Stuart, Lethington, lord Ruthvea, 
Balnaves et Pittarow. Elisabeth s’engageait 4 couvrir de sa protection 
le royaume d’Ecosse, le duc de Chatellerault et les nobles de son 
parti, et méme a lcur donner tous les secours nécessaires pour ex 
pulser les Francais. L’époque de l’entrée de l’armée anglaise‘ea 
Ecosse fut fixée au 25 mars 1568. Les lords s’engageaicnt de leu 
cété «a ne plus s’allier avec la France, 4 ne pas conclure la paixs 
sans le consentement d’Elisabeth, et 4 fournir quatre mille hommes 
4 l’Angleterre, en cas d'attaque. Dans le traité fut insérée cette dé 
claration dérisoire que les Jords « continueraient 4 obéir a leur rem 
et 4 leur roi, en tout ce qui ne porterait pas atteinte aux lois et aus 
libertés de I’Ecosse. » Ce traité, conclu par une reine avec les sujeé 
rebelles d’une reine son alliée, ful signé 4 Berwick le 27 février 1568 
Il préparait la ruine de l'influence francaise, dont le mariage de Ma 
rie Stuart avait été l’apogéet. 

Cependant Frangois Il envoya au secours de la régente une flott 
avec quelyues troupes, sous les ordres du marquis d’Eibeuf. Mai 
celte flotte ayant fait naufrage, ce prince fut mis hors d'état de pré 
parer une nouvelle expédition. Il fit proposer a Elisabeth de rappele 
d’Ecosse sa pelite armée, si de son cété elle faisait retirer sa flotte 
Il s’altachait & lui déclarer que ce n’était que sur Jes ordres formél 
de Henri 11, que Marie Stuart avait pris le titre et les armes d’Angle 
terre, lui offrant de soumettre la question 4 une commission mixte 
et de se conformer 4 sa décision, méme si elle était défavorable 
Mais Elisabeth répondit fidrement qu’clle n’entendait soumettre qu’ 
elle-méme la question de ses droits. 

Elle lanca un manifeste pour essayer de justifier la guerre quell 
préparait, non, disait-elle, contre le roi et la reine de France, dot 
elle voulait rester l'amie, mais contre les Guise, « qui avaient fai 
prendre 4 Marie Stuart, pendant sa minorilé, les armes d’Angleterre 
et qui, dans Jes vastes projets de leurambition, révaient, aprés avoz 
subjugué l’Ecosse, la conquéte de |’Angleterre, pour y régner s08 
le nom de leur niéce. Ce n’étail que pour s’opposer a une si violent 
entreprise qu’elle armait par terre et par mer*. » Mais elle décla 
rait en méme temps qu’elle élait préte 4 retirer ses troupes de l'Ecos# 
dés que le roi de France rappellerait les siennes. 

Déja l'armée anglaise, unie a celle des lords de la congrégation 
avait franchi la frontiére, lorsque Montluc, évéque de Valence, 8 


$ J. Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I*". 
3 Ibid. 


_ 


MARIE STUART. 287 


voyé auprés d’Elisabeth, offrit toutes les concessions compatibles 
avec 'honneur de Ja France. On signa un armistice. Sur ces entre- 
faites, Philippe Il, aussi peu jaloux de l’agrandissement de la France 
aux dépens de l'Angleterre que de celui d'Elisabeth du cdté de 
I'Ecosse, menaca celle princesse d'une intervention armée en faveur 
des Francais, si elle persistail 4 faire la guerre. En méme temps il 
lui déclarait que ses griefs contre Marie Stuart, au sujet des armes 
et du titre de reine d' Angleterre qu’elle avait pris, m’Claient pas sé- 
neux, et que le motif n’était pas suffisant pour recommencer les 
hostilités. Loin de se rendre aux sages remontrances du roi d’Es- 
pagne, Elisabeth en ful trés-courroucéc, et elle donna Vordre de 
Yatlaque. Mais enfin, aprés que son armée et celle des lords de la 
congrégation eurent été repoussées, avec des pertes considérables, 
ma sitge de Leith, défendu par les Francais, les négocialions pour la 
pti furent reprises A Edimbourg, le 16 juin 4560, deux jours aprés 
la mort de la régente Marie de Lorraine. 
Ilfut stipulé entre les envoyés francais et anglais « que la reine 
substiendrait de porler les armes d’Anglelerre dans tous 


' das temps & venir. » Les deux envoyés francais, M. de Randan ct 


M. de Yalence, eurent limprudence de laisser insérer cet article sans 
réserver les droits de Marie Stuart, dans le cas ot Elisabeth mour. 
rail sans postérité. C’était une renonciation explicite au tréne d'An 
gletelerre. Ce qu'il y eut de non moins déplorable, c’est que la vali- 
dilé du trsité de Berwick, conclu entre les lords révoltcs et Elisabeth, 
fut reconnue, quoique en termes vagues, par les plénipotentiaires 
francais. Il était slipulé dans les autres articles : que les troupes 
rangéres, 4 l'exception d’une centaine de soldats francais, évacue- 
raient I'Ecosse; que les élats du royaume seraient convoqués par 
Marie Stuart, et que sur le nombre de vingt-quatre membres présen- 
tés par eux, sept seraient choisis par elle et cing par eux, pour for- 
mer un consvil de gouvernement; que désormais aucun étranger ne 
serait admis aux grandes charges du royaume; que le duc de Ché- 
lellerault et les autres lords de la congrégation ne seraient inquiétés 
nillement, et rentreraient en possession de leurs revenus en France, 
equenfin les ecclésiastiques seraient protégés dans leurs personnes 
d dans leurs biens. Il ne fut question en aucunesorte, dans le traité, 
du nouveau culte, prétexte de la révolle. Cecil, par prudence, écarta 
tl obstacle. Le traité fut signé le 6 juillct 1560. Par le trailé de 
Berwick, le droit d’intervention dans les affaires de I’Ecosse avait été 
Gplicitement reconnu en faveur d‘Elisabeth, et les intérets des lords 
rhelles sanvegardés contre leur souveraine légitime. Par le traité 
limbourg , Valliance francaise recevait un coup fatal, et Marie 
Stuart était déchue de tous ses droits a la couronne d’Angleterre. 


288 MARIE STUART. 


Cecil, dans la joie de son triomphe, disait 4 sa maitresse que ca 
que n’avaient pu faire toutes les batailles gagnées par ses aieux, elle 
l’obtiendrail par ce traité qui, tét ou tard, finirait par lui procurer 
la conquéte de I’Ecosse; « et qu’en altendant, il lui gagnerait le bon 
vouloir de la noblesse et du peuple écossais, ce qui valait mieux 4 
coup sur pour_l’Angleterre que Jes revenus d’une aussi pauvre cov: 
ronne. » | 

A peine le trailé fut-il signé, que les lords de la Congrégation, sand 
daigner attendre Vordre de convocation réservé & la prérogative 
royale, se forment en parlement le 1% aout. Une pétlition d’une vie 
lence inovie, « contre les erreurs pestilentielles de 1'Eglise ro: 
maine, » est présentée a l’assemblée. Les membres du clergé cathé 
lique y sont désignés par les épithétes de « canaille, de voleurs, d 

meurtriers, d’adultéres, » « qu’il fallait poursuivre avec la dernittt 
rigueur, et chasser du grand conseil de Ja nalion, sous peine dei 
courir les vengeances du ciel‘. » La pétition fut accueillie sur to 
les points, sauf sur celui par lequel il élait demandé que les biews 
de l'Eglise catholique fussent rendus 4 leur primitive destination, 
« Cesl-a-dire 4 l’entretien des ministres du culle, au rétablise 
ment des écoles et au soulagement des pauvres*. » Les lords, @@ 
voulaient s’en réserver une bonne part, rejetérent cet article. 

La confession de foi protestante fut adoptée par acclamation, s8 
qu'elle soulevat la moindre protestalion de la part des catholique 
en trés-faible minorité. Le culte des saints et la juridiction du pat 
furent abolis, ainsi que les statuls favorables 4 I'Eglise catholiqat 
Défense de dire et d’entendre la messe, sous peine de confiscatt 
pour Ja premiére fois, de bannissement pour la seconde et de me 
pour Ja troisiéme récidive *. 

Le livre de discipline, par lequel était définie Porganisation de 
future Eglise presbytérienne, décidait que les ministres seraient éb 
par le suffrage populaire, lequel suffirait 4 leur consécration sa! 
imposition des mains. Il contenait de plus quelques réglemes 
uliles, pour l’application desquels il était nécessaire d’avoir recov 
aux revenus de I’Eglise. Mais les barons « qui avaient pillé 1 
biens de I'Eglise » refusérent de laccueillir « et s'en moquérent, 
_ au grand scandale de Knox. 

On choisit ensuite les douze membres pour le gouvernement 
royaume, sans altendre le choix de ceux qu’il élait réservé a la ret 
de désigner ; on confirma le traité de Berwick ; enfin, il fut décx 


1 J. Gauthier, Hist. de Marie Stuart. 
2 Ibidem. 
- § Ibidem. 


MARIE STUART. 289 


fin de rendre efficace et durable l’alliance anglaise, que le mariage 
lu comte d’Arran, l'un des hériticrs les plus proches dela couronne 
'Eeosse, serait proposé 4 Elisabeth. Lethington et les comtes de 
lorton et de Glencairn furent choisis pour la lui offrir. On sait que 
e projet, dont l’inventeur était Cecil, n’avait d'autre but que Ja 
éposition de Marie Stuart et l’annexion de I’Ecosse a |’Angleterre. 

En méme temps, les lords de la Congrégation envoyaient en 
rance sir James Sadilands de Calder, prieur de Saint-Jean, pour 
emander au roi et 4 la reine l’approbation des actes du Parlement 
{la ratification du traité d’Edimbourg. Mais Marie Stuart et Fran- 
ois I], comme ils auraient dd s’y altendre, refusérent de recon- 
alire ly validité de ces actes et celle du traité, malgré les pressantes 
wlances de l’ambassadeur anglais sur ce dernier point. « Je re- 
reiie, dit Trockmorton en guittant la reine, que la notification du 
waité soil refusce par vous, car ce refus, joint a d’autres offenses 
lailes ima maitresse, et notamment usurpation des armes d’An- 
felerre, que vous continuez 4 porter, lui donneront lieu de suspec- 
ef volre bon vouloir 4 son égard. » 

Une seconde tentative de lord Saint- John, envoyé auprés de Marie 
ar les états d’Ecosse, n’eut pas plus de succés. Elle refusa de nou- 
eau de signer le traité et d’approuver les actes d'un Parlement 
surpateur, convoqué sans son aulorisation. 

Sur ces entrefaites arriva la mort de Francois II(5 décembre 4560), 
jui fut si fatale 4 Marie Stuart. Hier toute-puissante, aujourd'hui 
ansla moindre autorité, elle voyait ses oncles, les princes lorrains, 
loigés des affaires, et Catherine de Médicis, sa jalouse ennemie, 
le nouveau maitresse du pouvoir. Il ne lui restait plus d’autre 
efspective que de rentrer dans ses Etals, ou, dans sa trop naive 
onfance, elle espérait conquérir l'affection de ses rebelles sujets. 

Un de ses premiers soins, aprés les quarante jours de son grand 
lenil, fut d’envoyer une députation en Ecosse, avec des instructions 
our les étals, dont elle avait ordonné déja la convocation, l’assu- 
‘ance du maintien de I’alliance frangaise, et la promesse de mettre 
noubli tout le passé. _ 

Pendant ce temps-la, Elisabeth avait refusé le mariage du comte 
Arran, tout en promettant aux Ecossais de les assister en toute 
xtasion et de signer avec eux « une ligue commune contre l'ennemi 
ommun. » Elle désignait par 14 Marie Stuart, qu’elle faisait circon- 
feair en méme temps par Trockmorton pour l'engager, par les té- 
moignages les plus alfectueux, 4 contracter avec clle une alliance, 
afin de la détourner par cette fausse espérance de chercher d’autres 
protecteurs. ; 

Les lords écossais, mécontents du refus d’Elisabeth de s’unir au 


990 MARIE STUART. 


comte d’Arran, et comptant peu alors sur son appui, tournérent 
yeux vers leur jeune reine. Les déclarations dont ses envoyés btn 
porteurs leur parurent si conciliantes, qu’ils résolurent a P'unaningx 
de lappeler en Ecosse le plus t6t possible. Il fut décidé par les Bisad 
que lord James, son frére naturel, serait envoyé auprés delle, #m 
qualité d’ambassadeur, pour lui porter ce message. of 
Aucun choix ne pouvait ¢tre plus néfaste. Lord James, chef da 
barons rebelles, soudoyé par Elisabeth, et enticrement dévoué dalj 
cause, n’aspirait qu’a supplanter sa sceur et 4 usurper son Lrdne§ 
Bedford fut envoyé en méme temps aupreés de la royale veuve 
lui porter, de la part d'Elisabeth, des paroles de condoléa 
pour insister fortement auprés d’elle, de concert avec T 
ton, pour qu’elle ratifiat le traité d’Edimbourg, par lequel 
sacrifiés tous scs droits éventuels au tréne d’Angleterre et son: 
torité souveraine au profit de ses sujets révoltés. Maric, se sen 
trop faible pour répondre 4 cette demande par un refus motivé, 
eit semblé un défi, n’opposa d’abord aux pressantes instanceadg 
Bedford et de Trockmorton que des paroles pleines de circonspectiel 
et de prudence. Elle leur demanda un délai; ils ne lui donnégeak 
qu'un jour. Pour échapper & leurs obsessions, elle s’enfuit & Fonte 
nebleau, puis en Champagne. a 
Pendant ce temps-la, lord James, qui s’était rendu secrétemant 
en Angleterre, avait dévoilé 4 Elisabeth et a Cecil une partie de # 
projets et de ceux de ses complices. Ce fut en vain que John Lesly 
envoyé du parti catholique, qui s’élait haté de se rendre auprés de 
Marie Stuart, alors 4 Vitry, s’efforca de la tenir en garde contre l@ 
ambitieux projets de son frére, qui n’allaient & rien moins, disait-4y 
lorsqu’il aurait obtenu d’elle le gouvernement de 1'Ecosse, qu 
ruiner le catholicisme au profit de la religion réformée el & usurpe 
ensuite la couronne. L’aveugle princesse refusa de croire a ces ati 
trop bien motivés, et elle fit 4 lord James l’accueil le plus fraterndl 
Le premier soin de ce fourbe consommé fut, suivant l'expression @ 
Lethingion, de se rendre maitre « de l’esprit de la reine pour.® 
dominer. » wt 
Rien ne lui fut plus facile, grace 4 l'art merveilleux qu'il posh 
dait de cacher sa profonde duplicité sous un masque de bonhomit 
et de franchise. Il n’eut pas de peine lui persuader qu'elle pourret 
compter dorénavant sur sa fidélité, et que les lords de Ja Congrégr 
tion ne sortiraient jamais de leur devoir, pourvu qu’elle ne port 
pas la moindre atteinte 4 l’Eglise réformée. Elle essaya de le ramet 
‘ Hardwick, t. It, p. 1458. Chalmers, t. Il, pp. 134 et 135; Trockmorton & Cee 


29 nov. 150; State papers office, et Tytler, t. V, p. 165, —cilés par M. Jules Gs¥ 
thier, Hist. de Marie Stuart, t. I*'. 














MARIE STUART. 21 


‘oi eatholique en lui faisant espérer de riches abbayes et le 
de cardinal ; mais son ainbition était plus haute, et il sut 
srefus d’une apparence de désintéressement qui acheva 
e la trop crédule Marie. Elle était entretenue dans son 
nt par la plupart de ses conseillers qui l‘engagérent a 
ile sa confiance en lord James et 4 s'‘appuyer sur les chefs 
réformé, sur Argyle, sur Lethington, sur Kirkaldy de 
ui étaient dévoués corps et Ame a l’Angleterre. Le cardi- 
rraine lui-méme était d’avis qu'il fallait user des plus 
magements envers ces hommes dangereux. 
1moment d’abandon fatal, Marie, de plus en plus persua- 
rouement absolu de son frére, lui dévoila, avec la plus dé- 
mprudence, quels élaient ses projets. Elle lui divulgua 
serait disposée a ratifier le trailéd’Edimbourg qu’aprés son 
\Bcosse et aprés qu’elle aurait consulté les états. Elle lui 
e l’étroite union de |’Ecosse et de l’Angleterre ne lui était 
agréable; qu'elle ne désirait rien autant que la rupture 
gue, et qu’elle ne souffrirait plus dorénavant le « trafic » 
sls avec l’Angleterre‘. Enfin elle lui fit ’'aveu qu’elle était 
épouser un prince étranger, mais avec le consentement 
des Ecossais*. 
ne temps, et en allendant qu’elle fat de retour en Ecosse, 
remit de lui en confier le gouvernement, s’engageant & 
édier Ja commission. Lorsque lord James prit congé de 
mde jours aprés, elle le pria « de ne repasser ni par Paris 
idres. » Mais le traitre ne lint aucun compte d'une priére 
lui, devait étre un ordre. Il n’eut rien de plus pressé que 
ulguer 4 Trockmorton toutes ses conversations les plus 
ec la reine et le cardinal de Lorraine*. Et sur-le-champ 
leur se hata de transmettre ces révélations a Elisabeth, en 
{4 gagner par des pensions les hommes les plus considé- 
sse, et en premiére ligne lord James. Avertie 4 temps 
the avail désobéi 4 ses ordres, Marie lui dépécha le gen- 
qu’il avait laissé auprés d’elle. Au lieu de sa nomination 
de chef provisoire du gouvernement, lord James ne recut 
*« qu’une lettre assez froide, » dans laquelle « elle Jui 
qu’elle avait changé de résolution et quelle n’entendait 
itorité 4 aucun de ses sujels pendant son absence’. » 


ithier, Hist. de Marie Stuart, t. I**. 

ll, pp. 21 et 22, et Trockmorton a Elisabeth, 29 avril; State pape.'s 
et miss Strickland, — cités par M. Jules Gauthier. 

uthier, Hist. de Marie Stuart, t. I*. 

uthier, t. I. — Trockmorton 4 Elisabeth, 4°" mai 1561; Keith, t. II, 
er, — cités par M. Jules Gauthier. 


2.2 MARIE STUART. 


On peut juger 4 quel point le coeur du déloyal batard déborda @ 
fiel.et de colére, en recevant celte lettre. Dés lors, il n’eut plus d'sgj 
tre pensée qued’empécher, par tous les moyens, le retour de sa seul 
en Ecosse. | 

Nous touchons 4 un point essentiel, quia é{é omis comme a dese 
par quelques historiens, et qu'il est bon de rétablir pour donner 
clef des événements qui vont suivre. 

Lord James part sur-le-champ pour Londres, et, dans une enté 
vue avec Elisabeth et Cecil, il leur suggére qu’il est indispensall 
dans lintérét de la réforme en Ecosse, « de la paix en Angleterrd 
de la sécurité de Ja reine, » d’empécher « par tous les moyer 
leur pouvoir » le retour de sa sceur en Ecosse. De lail se rené 
Ecosse en toute hate pour s‘entendre avec Lethington, afin de s¢ 
ver contre Marie l’opinion publique et le parti de la Réforme’. | 

Un autre sujet d’inquiétude et de jalousie pour Elisabeth éteit§ 
nombre et la qualité des prétendants qui se disputaient la maw 
la belle reine d’Ecosse. Du choix que ferait celle princesse pe 
dépendre le sort de Ja couronne d’Anglerre et celui d'Elisabeth. 
ne fut pas sans un secret dépit qu'elle vit le jeune comte d’ 
dont elle venait de refuser lValliance, se melire sur les rangs 
les rois de Suéde et de Danemark, Hans Casimir, fils du comte Pag 
tin, un archiduc d’Autriche, ct don Carlos, fils ainé de Philippej 
Cette derniére union lui parut surtout des plus menacantes ; mij 
grace aux manceuvres de son ambassadeur Trockmorton et de Catt 
rine de Médicis, ce projet, conception des Guise, fut abandonné, @ 
moins pour Je moment. , 

Pendant son séjour en Champagne et en Lorraine, Marie Stuart 
put se soustraire aux obsessions des agents d’Elisabeth, qui la pry 
saient de plus en plus de souscrire au traité d’Edimbourg. A pal 
rentrée 4 Paris, Trokmorton Jui ayant livré un nouvel assaut, ¢ 
lui déclara qu’elle ne pouvait décider de Ja question sans avoir em 
sulté la noblesse de son royaume. Mécontente de ce refus, Elisabéll 
s'entendit de nouveau avec les lords de la Congrégation pour gail 
l’aidassent a faire ratifier le traité par tous les moyens. A la demasal 
que lui fit Marie Stuart de passer par l’Angleterre dans le cas oa él 
serait assaillie par le mauvais temps, elle répondit par un reéll 
forme] et se laissa méme emporter jusqu’a déclarer qu elle ne 
frirait pas que la reine d’Ecosse rentrat dans son royaume. ie 

Pendant ce temps-la, Marie, par les soins de Trockmorton, él 


‘ Camden, éd. de 1615, p. 411; Mém. de lord Herries, p. 54; Trockmorten! 
lord James, 16 juin 4:61, dans Tytler; Keith, t. II, p. 58, Chalmers et miss Sti 
land, — cités par M. Jules Gauthier. 2tpk ee 

2 Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I*'. 





















MARIE STUART. 295 


d’espions qui devaient |’avertir du jour du départ afin qu’il 
évenir en temps utile Elisabeth et ses ministres. Le conscil 
rre prit alors une décision qui était la plus grave insulte 
ent recevoir la justice et le droit des gens. D'aprés les con- 
ord James, fortement secondé par Lethington, il avait été 
ie Marie Stuart serait arrétée en pleine mer lorsqu’elle se 
en Ecosse‘. « Nous avons plusieurs raisons, écrivait Cecil 
de Sussex, de délester le retour de la reine d'Ecosse ; nous 
rons pour nous y opposer que son refus de ratifier le traité 
mirg*. » Elisabeth, surmontant ses hésitations habituelles, 
rdre de mettre a la mer une flottille pour couper le chemin 
le*. Soit que le gouvernement francais connut celte perfide 
soit qu’il en edt le soupgon, le secret fut si bien gardé, que 
espions de |’ambassadeur anglais et ‘de lord James ne purent 
var. 

af ce temps-la, le prieur de Saint-André, habilement se- 
w.Lethington, le plus adroit et le plus dangereux des sei- 
cossais, et par les agents de )’Angleterre, ne négligeait rien 
parer Ja ruine desa sceur *. Calomnies pour rendre odieuses 
iart, fausses alarmes perfidement semées, sinistres prophé- 
[fut mis dés ce moment en ceuvre afin d’atteindre ce but ®. 
ejuger du caractére et de la conduile de Marie Stuart, a dit 
@ grande justesse de coup d’cil un de ses plus récents 
38, pour apprécier ses fautes et les causes de sa chute, 
ien connaitre les difficullés de tout genre contre Jesquelles 
4 lutter, les piéges et Ies trahisons dont elle fut entourée, 
ainsi dire, enlacée. C'est pour n’avoir pas assez appro- 
fat moral et religieux de |’Ecosse, pour avoir voulu mé- 
8 principaux acteurs de sa tragique histoire, pour n avoir 
assez de lumictre sur les menées ténébreuses de |’Angle- 
"on a prélé a cetle reine des crimes qui n’étaient pas les 
i grossi ses erreurs au point de rejeler sur sa conduite seule 
de sa couronne‘. » Rien de plus vrai, rien de mieux dit. 


>t. Il, p. 55. 

4 Sussex, 25 juillet 1561; State papers office, et Tytler, t. V, p. 188; 
M. J. Gauthier, t. I". 

n’est plus certain que l’existence de ce fait dont plusieurs historiens, par 
ir Elisabeth. n'ont pas voulu tenir compte. Il est consigné dans un dis- 
chancelier Bacon. Voir Goodall, t. I, p. 475 et 176, et J. Gauthier. 
Joiph a Cecil, 9 aodt 1561; Appendice de Robertson, cité par M. Jules 


ington & Cecil, 10 aout 1561, dans Keith, Appendice, t. II', p. 241; Jules 
oe a 
s Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I'*. 


204 MARIE STUART. 


Unc Elisabeth, une Catherine de Russie, placées dans la mémes 4 
tion que Marie Stuart et entourées d’ennemis tels que les seigne. 
écossais, auraient sans aucun doute succombé comme elle. 

De tous les pays de l'Europe il n’en était pas, & coup sur, de ; 
difficile 4 gouverner 4 cette époque que I’Ecosse. Rien n’égad 
nous l’avons dit, la turbulence, la rapacité et la dégradation me 
des seigneurs écossais. Sans régle et sans frein, pour peu queI 
intérét fit en jeu, ils ne reculaient jamais devant les plus gra 
crimes. Il ne leur en codtait pas plus de commettre un meurtre 
méme un régicide, qu’un faux ou qu'un vol ordinaire. « L'imma 
Moray » ne se ‘aisait pas plus de scrupule de voler les diamant 
sa sceur, caplive 4 Lochleven', que de la diflamer pur les faux dek 
son secrétaire, ou d’approuver facitement les meurtres de Rica 
de Darnley. Le signe le plus caractéristique de l’extréme perver 
des scigneurs écossais, c est |’impudeur avec laquelle ils se ligual 
pour commettre un meurtre. Le serment élait la consécratioa 
crime. « Le pays, dit un historien, fut pendant un temps reyeté 
arricre, dans un état de barbarie presque digne des ages les y 
sombres de la Scandinavie. » « On trouverait difficilement ches 
peuple, & une époque quelconque de I’histoire, tant de 1 
lence dans les mo@urs, tant de turpitude dans les actes, t 
de bassesse duns les caracléres, un ensemble aussi méprisable 
vices, sans rien de grand qui les rehausse, si ’on peut ainsi pan 
Et il faut ajouter 4 ce tableau un autre trait : hypocrisie. Ces 
paces barons aimaient 4 se draper du manteau de la religion; a 
lintérét de la Réforme n’ctait qu'un masque pour déguiser | 
cupidité ou cacher le vérilable but de leurs cuupables ex 
prises *. » 

Plus sincére qué les seigneurs dans ses sentiments religieux 
peuple avait accucilli la Réforme avec une exallation fanatique 
sauvage. Il en avait salué l’'avénement en profanant les éulises, 
brisant Jes autels, en violant les tombeaux, en proscrivant .et 
menacant de mort les calholiques. Knox avait soulflé partout le 
de la sédilion contre les prétres el les rois. ll aspirail a faire 
l’Ecosse une république a l'instar de celle de Genéve, & fonder 
despotisme théocratique aussi redoutable dans son infaillibilité: 
celui de son maitre Calvin. 

Telle élait la nation qu’élait appelée 4 gouverner une reine de ¢ 
huit ans, sans expérience, et livrée, sans appui d’aucune sorte, | 
violence d’un peuple déchainé, au fanalisme de sectaires sans pi 


{ Hosack, t. I*". 
2 J. Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I*. 


MARIE STUART. 295 


_ @Pambition et 4 1a rapacité insatiables d’une noblesse factieuse et 
S@anguinaire. 

Le chef avoué de tous les mécontents et de tous les réformés était, 
igous l'avons dit, lord James, batard de Jacques V et de Marguerite 
(Erskine, qui, bien que mariée 4 Robert Douglas, seigneur de Lochle- 
au moment de la naissance de ce fils, n’en soutenait pas moins 
geil était le legitime héritier de la couronne d’Ecosse!. Né avec une 
bition sans bornes et caressant en secret les illusions de sa mére, 
ne névligea rien pour se frayer une voie 4 la plus haute fortune. 
vee une grande sureté de coup d’ceil, il compril de bonne heure que 
Wen dait fait du catholicisme en Ecosse et que l'avenir appartenait 
pe Réforme. Prieur de Saint-André, il jeta le froc, devint le zélé 
partisan de la rel:gion nouvelle et garda les bénéfices*. Tout le parti 
Wilermé le reconnut bientét pour son chef. Les ministres protestants 
geleisstreat prendre 4 son air austére, les politiques 4 Villustration 
de m naissance el aux espérances qu'il ne cessail de leur donner de 
Wfendre leurs intéréts, le peuple 4 ses maniéres affables et pleines 
Fane apparente bonhomie®. 7 

Bien qu’il fat loin d’atteindre 4 l’extréme « souplesse d'esprit et 4 
‘habileté de Lethington, » ce n’en était pas moins un homme plein 
fadresse et de ruse. « Jamais conspiraleur ne sut mieux cacher ses 
rojets, jamais ambitieux ne marcha d’un pas plus ferme vers le but 
son ambition; aucune félonie, aucune ingratitude, aucune bas- 
esse ne l’arréla. Les temoignages contemporains |’accusent de n’a- 
oir aspiré 4 rien moins qu’a la couronne d’Ecosse; sa conduite, 
ommeon le verra dans la suite, ne laisse guére de doule 4 cet 
gard’. » A cetie physionomie si bien peinte, essayons d’ajouter 
uelques traits : Moray était trop auslére pour exécuter un meurtre 
esa main; il se contentail de l'approuver par son silence et de le 
oir commettre a travers ses doigts; il élait trop vertucux assuré- 
nent pour tracer un faux de sa propre écriture, mais il ¢tail en méme 
emps si indulgent, qu'il fermait les yeux sur ceux que fabriquait 
on secrélaire pour nuire 4 sa scour Marie Sluart. Son intégrité ne 
niet pas permis de dérober une obole au patrimoine des pazvres, 
bais il se faisail adjuger sans le muindre scrupule les riches do- 
Baines confisqués sur les Gordon, faussement accusés par lui de 
Wahison. Entin, lorsque sa sceur devint sa prisonniére a Lochleven, 
tien ne Pempéchait sans doute de vendre ses diamants et de s’ap- 









‘ Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I*. 
* Thidem 


* Ibidem, et Goodall, t. Itt, p. 152, et Chalmers, t. III, pp. 119 et suiv., cilés par 
ML. J. Gauthier. 


‘Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t, I*. 


206 NARIE STUART. 


proprier la somme énorme qu’ils pouvaient valoir. Il n’en fit 
pourtant et se conlenta d’en faire don & sa femme pour qu’ 
sortissent pas de sa famille. Voila ce qui a valu, sans dou 
Moray d’étre proclamé p2r un historien « le pieux régent, » « le 
Moray sans tache, » « l'immaculé Moray'. » 

Cecil, par la rupture du mariage qu’il avait projeté entre Elis 
et le comte d’Arran, n’ayant pu détréner Marie Stuart et fai 
’Ecosse une province de |’Angleterre, résolut d’en faire au | 
une vassale, et ce fut sur lord James qu’il jeta lcs yeux pour r¢ 
ce projet. 

La conspiration ourdie d’abord entre ces deux hommes pow: 
sommer la ruine de Marie est reprise par Cecil avec une opi 
persévérance pour ne plus étre interrompue jusqu’au moment 
but qu'il se propose est atteint. Désorinais sa dangereuse infl 
se fera sentir dans tous les complots, dans loutes les séditions 
tous les meurtres qui doivent préparer le dénodment du d 
Servileur dévoué corps et dame a la reine des protestants, il) 
culera devant rien pour se venger sur la reine des catholique 
meépris de Marie Tudor. 


II 


Marie Stuart élait une des princesses les plus accomplies di 
ziéme siccle par sa rare beauté, par sa grace, par son esprit, : 
charme qui rayonnait dans toute sa personne. Jamais femme n’e 
une plus irrésistible séduction. D’une grande culture intellect 
elle avait appris tout ce que l'on pouvait savoir alors de hist 
de la géographie. Elle connaissait plusieurs langues : l’itali 
francais surtout, qui fut toujours sa langue de prédilection, le 
et le grec. Elle lisait & livre ouvert Tile-Live, Cicéron, Virgile 
tiée de bonne heure aux régles de la versification par Ronsard 
aimait la poésie et s'amusait parfois 4 faire des vers. Ses grand: 
bruns respiraient l'intelligence et la douceur. Ses cheveux, 
blond vif et naturellement bouclés, répandaient de chauds r 
sur l’extréme blancheur de son teint. Elle avait les mains belle 
filces, la taille élancée, élégante, le port d’une reine. Sa voix 
douce, ses manitres affables et toujours dignes, ses sentil 
pleins de générosité et d’élévation. Jamais princesse ne fut ph 
vouée a ses amis de coeur et d’ame; jamais mailresse ne fal 


‘ M. Froude, History of England; Reign of Elisabeth, passim. 


MARIE STUART. 297 


mdre et plus reconnaissante envers ses serviteurs. Elle avait le 
aut sentiment de sa dignilé et un courage nalurel qui s’élevait par- 
is jusqu’a l'héroisme. Elle pardonnait avec magnanimilé a ses en- 
mis lorsqu’ils demandaient grace, et les poursuivait & outrance 
rsqu'ils persistaient dans leurs rébellions. 
Pendant de longues années, son plus grand défaut fut une-cré- 
litéextréme, une confiance poussée a l’excés. L’expérience lui 
prit trop tard que, pour lulter avec les hommes de son siécle, il 
lsit, comme eux, praltiquer la ruse au besoin, sous peine d’étre 
ie et viclime. La plus grande de ses passions, celle qui devait 
ercer le plus d'influence sur sa tragique deslinée, ce fut l’ambi- 
m. Pour étre reconnue légitime héritiére d’Elisabeth, elle oublia 
us d'une fois, il faut bien Vavouer, le sentiment de sa dignilé de 
meet de femme. I] est juste de dire aussi, 4 son immortel hon- 
eur, que le sacrifice de sa foi, qui pouvait lui assurer la possession 
eeellecouronne, fut le seul auquel elle ne put se résoudre. 
Telle était la princesse qui était appelée 4 gouverner le royaume 
plus troublé de son siécle. 
Avant que Marie Stuart rentrat en Ecosse, il avait été convenu entre 
e, les envoyés de ses Etats et les lords de la Congrégation, qu’elle 
reerait librement son culte et qu’ilen serail de méme de tous les 
is allachés 4 sa maison. Mais le dimanche aprés son arrivée, lors- 
‘elle fit celebrer la messe dans sa chapelle, les réformés entourérent 
lyrood avec des clameurs menacautes, et ce ne fut qu’agrand’peine 
» Ton put sauver de leur fureur l’aumdnier, les chapelains et 
aye. Le jour suivant, afin de calmer cette effervescence, 
‘ie publia une proclamation dans laquelle elle s’engageait 4 main- 
tla religion prolestante et 4 défendre sous peine de mort qu’il y 
porté la moindre atleinte. En retour, elle demandait pour ellela 
me liberté. Vivre en paix avec |’Angleterre, s’appuyer sur les 
testants en leur accordart une liberté de conscience absolue, 
e fat la politique qu'elle adopta et qu’elle élait résolue de suivre 
loute sincérité. En formant son conseil privé, elle eut soin d’y 
e entrer plusieurs protestants parmi lesquels se trouvaient lord 
es et Lethington. Choix déplorable qui devait entrainer sa perte! 
de ses premiers soins fut d’envoyer auprés d'Elisabeth le second 
ces perfides conseillers, afin de l’assurer de son vif désir de main- 
it la paix entre les deux royaumes. Mais cet homme, qui ne cessa 
are le plus dangereux ennemi de Marie Stuart et qui s’entendit 
mdoute avec Cecil, proposa a Elisabeth de reconnaitre les droits 
b8maitrese 4 la couronne d’Angleterre. Cetle demande, qui n’é- 
il point comprise dans ses instructions, produisit l’effet qu’il en 
sprait. Pour toute réponse, Elisabeth réclama de nouveau Ja rati- 
25 Jour 1874. 20 


208 MARIE STUART. 


fication du traité d’Edimbourg. Marie déclara qu’elle ne po 
noncer a ses droits et demanda qu'une commission mixle ° 
mée pour réviser ce traité, promettant de se conformer a sa 
si elle n'était pas incompalible avec son honneur. li fut in 
de s‘enlendre et tout resta en suspens. 

Pendant ce temps-la, les réformés, animés par le fanati: 
frein de Knox, +e dechuinaient avec fureur contre la reine, s 
le moindre compte de sa tolérance, et les catholiques, m¢ 
de voir leur culle sacrifié, formaient dans Etat un parti re 
a la téte duquel se trouvaient le duc de Chatellerault et 
d’Arran, son fils, qui croyaient trouver leur intérét & oubl: 
étaient protestants pour faire cause commune avec leurs « 
Devenus de plus en plus exigeants, les réformés, dans une 
adressée au conseil privé, demandérent impérieusemen 
messe {dt abulie dans la chapelle royale aussi bien que dan 
du royaume ; que le Livre de discipline y fut adoplé, que k 
tres de la réforme regussent une subvention et que tous les 
fussent exclus du conseil privé. 

La subvention seule fut accordée par la reine qui reco 
ainsi lévalement la religion nouvelle. Cette concession bie 
fondément les deux partis. Les réformés trouvaient insuffi 
part qui leur était faile et les catholiques y voyaient la ruin 
religion. 

Afin de préparer les voies d'une alliance avec |’Anglete 
envoya Lethington auprés d'Elisabeth pour Jui demander wi 
yue, mais celle-ci, pour léluder, choisit le prétexte de la g 
vile qui venait d’éclater en France (1562). | 

Pendant ce temps-la, lord James, devenu, grace a sa soeu 
de Moray, ¢tait entré si avant dans sa faveur que la trop : 
princesse cn était venue 4 ne plus voir que par ses yeux 
Pinspiraleur de la politique quelle suivail. 4 Pégard de 
més et de |’Angleterre. Ne songeant qu’a détruire ses ennei 
senrichir de leurs dépouilles el pour rendre son pouvoir } 
Moray eut l'art de persuader 4 Marie que Jes Gordon, Pune 
riches el des plus puissantes familles catholiques de 1’Ecos 
Spirsicnt contre elle, et il l’entraina dans une expéditio 
eux. Leurs chaleaux furent rasés, plusieurs d'entre eux fur 
dus et leurs biens confisqués au profit de insatiable Mori 
conque lui portait ombrage était aussil6t écarté sur‘un ordr 
veugle Marie. Le comte de Bothwell, qui s’était montré d't 
lité 4 toute épreuve envers Marie S:uart et sa mére, fut cont 
prendre la fuite ; Chatellerault et son fils tombérent en dis 
plusieurs autres nobles furent chassés du royaume ou jetés 


MARIE STUART. 299 


son, ou mis 4 mort. Moray était parvenu a réduire sa seeur en tu- 
telle ct 4 se rendre maitre absolu du pouvoir. 

Afin d’entretenir contre elle la haine d Elisabeth, il insista de nou- 
yeau avec Lethington pour que cette priucesse reconnut les droits 
de Marie 4 Ja couronne d’Angleterre, L'un et Pautre wignoraient pas 
qElisabeth « la détestait surtout & cause de ses droits. » Le bruit 
se répandil quirritée de cette nouvelle demanle elle menaga d’op- 
poser 2sa rivale un autre pré:endant '. 

Pendant Ja guerre qui venait d‘éclater entre PAngleterre et la 
France, Marie Stuart garda la plus stricte neutralité; elle offrit méme 
sa mediation & Elisabeth pour y mettre un terme, mais Cecil, qui 
avait inférét & prolonger la lutle, eut Vart de persuader 4 sa mai- 
_ tresse que ces ofires cachaient mn piége. Marie n’en persisla pas 

moins duns sa lizne de conduile. Lorsque le duc de Guise, son oncle, 
fomba sous la balle de Poltrot de Mérc, devant les murs d’Orléans, 
Gihetine de Médicis fit auprés de Maric une tentative pour renouer 
alliance de Ja France avec l’Ecos-e; mais elle refusa d’accueillir sa 
demande ct déclara 4 Pambassadeur anglais « qu’clle regardail V’a- 
milié dela reine d’Angleterre comme plus profitable pour elle que 
Yamilie de sa belle-mére*. » Tant de bon vouloir et de luyauté n’eu- 
rent jamais d’autre prix que la trahison et la calomnie. 

La fascination que Moray exergait sur l’espril de sa sceur était ar- 
rivée dce point qu’elle en vint 4 tolérer sans mot dire les persécu- 
lions que les réformeés faisaient subir aux prétres catholiques qui di- 
saient clandestinement la messe. Et, lors de la réunion des états 
(26 mai 1563), elle laissa sanctionner sans protestalion la ruine des 
Gordon, ses anciens amis, et la confiscation de leurs biens au profit 
de sun frére. 

Sur ces entrefaites, Cecil découvrit par ses espions que Phi- 
lippe avail entamé de nouvelles négocialions avec Marie Stuart pour 
qu'elle dunnat sa main & son fils dun Carlos. Rien ne pouvait étre 
plus menacant pour le gouvernement anglais et pour Elisabeth. Ce 
ful alors que Vastucieuse princesse, qui ne songeait qu’a traverser 
Ce projet par tous les moyens, fit olfrir la main de son mignon, lord 
Dudley, la reine d’Ecosse, lui promettant, si elle consentait a cette 
union, de la reconnailre comme l’héritiére immédiate de Ia cou- 
ronne d’Angicterre. En méine temps, elle lui proposait V’entrevue 
refusée jusque-la sous de vains prélextes. Marie, cetle fois, ne fut 
Point dupe, et déclara qu’elle n’irait en Angleterre que lorsque le 


‘ Lethinzton 4 Cecil, 14 novembre 1562, dans Keith, t. I], p. 184; cité par 
¥. Jules Gauthier, Hist. de. Marie Stuart, t. 1*. 

* Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I". Randolph a Cecil, 10 avril 1505, 
dans Keith, 1. 11, pp. 196 et 197. 


300 MARIE STUART. 


parlement anglais l’aurait préalablement reconnue comme héritids 
présomptive de Ja couronne. 

Cependant, état de santé de don Carlos mit fin 4 ce projet d'al 
liance, et lord Darnley, fils du comte de Lennox, le plus proche hén 
lier de la couronne d’Ecosse, se mit sur les rangs. Elisabeth, que] 
seul nom d’héritier livrait 4 tous les transports de la jalousie eti 
toutes les inquiétudes de la crainte, renouvela sa comédie. Elle vou 
lait 4 tout prix que la reine d'Ecosse restat comme elle « un trom 
stérile. » Atin de neutraliser les deux projets de mariage l’un pat 
l'autre, elle remit en scéne son favori et permit a Darnley de reve 
nir en Ecosse. Cecil avait eu l’art de persuader 4sa maitresse que le 
biens du jeune prince étant situés en Angleterre et sa mére y re 
tant comme en otage, elle le tiendrait toujours dans sa main et pow 
rail disposer de lui a son gré. 

Darnley avait quatre ans de moins que sa cousine Marie Stuart: 
ll était d’une taille élevée, mais trop mince, ce qui lui donnait I'se 
un peu gauche d’un jeune Anglais ; le fond de son caractére élait w. 
singulier mélange de faiblesse et d’entétement, d’orgueil et de bes 
Instincls ; il était capricieux, violent et frivole comme un enfanté 
s’abandonnait sans frein 4 l'ivrognerie et 4 la débauche. Cependant, 
i son arrivée 4 Edimbourg' et pendant le temps qui s’écoula avant} 
son mariage, il eut l'art de se contraindre et de faire illusion a kx 
reine par la beauté de son visage et l’affable cmpressement qu'il mit. 
a lui plaire. Son retour avait éveillé les inquiétudes et les craintes, 
de plusieurs des hauts barons. Le duc de Chatellerault voyait en lm: 
le plus dangereux de ses compétiteurs 4 la couronne; le comle d& 
Morton, V’héritier légitime du comté d’Angus, qu’il avait usurpé; be 
cointe d’Argyle, le fils de Lennox, dont il avait obtenu par confiscr: 
tion une partie des biens. Mais Darnley, bien conseillé, rendit leurm 
ressentiments inutiles en se placant sous la protection de Moray qui,! 
croyant ne voir en lui qu’un homme insignifiant, la lui accorda sans: 
peine. a 

Elisabeth ayant refusé de nouveau de reconnaitre pour sa légitime: 
héritiére Mari: Stuart, celle-ci se crut 4 bon droit dispensée de- 
prendre ses avis sur le choix d’un époux. Elle venait de découvtit.; 
que Moray cherchait 4 se faire légilimer sous main ; il lui aveit- 
méme proposé de le choisir comme hérilier de sa couronne, ou, ar 
son défaut, le comte d’Argyle, et, enfin, de se défaire des Hamiltoa,.: 
comme elle avait fait de lluntly et des Gordon. Il lui tardait d’échap- 

per a celte tutelle qui ne tendait & rien moins qu’d une usurpation’. 
4 42 fevrier 1565. ° ° 
2 C’est ce que nous apprend Marie elle-méme dans un Mémoire sur son secon@ 
mariage. Labanoff, t. I**, pp. 296, 299. 


MARIE STUART. 501 


Son parti fut bientét pris. Elle choisit Darnley. Par cette union elle 
fortitiait ses droils et ceux de sa descendance 4 la couronne d’An- 
glelerre, dont ce prince était aprés elle le plus proche héritier, 
D’aprés les conseils de Riccio, le secrétaire et l’intime contident de 
la reine, le mariage officiel, qui ne devait étre célébré que plus 
tard, fut précédé d’une bénédiction secréte par un prétre catho- 
hque dans la chambre méme du secrétaire'. 
A peine Darnley fut-il arrivé 4 cetle haule fortune que la téte 
lui tourna. Il se voyait déja roi d’Angleterre, et prétendait, dans 
sa vanilé, qu'il y comptait un grand parti. Il s’aliéna bientét par 
ses hanteurs ceux des seigneurs qui semblaient Jui étre favo- 
rables. Un jour, ayant jelé les yeux sur une carte d‘Ecosse, et 
considérant Ja vaste étendue qu’occupaient les domaines de Mo- 
ray, qui n’en possédail aucun par héritage de famille, il s’é- 
eria avec la derniére imprudence : « C’est trop pour un sujet?! » 
Aussilét Moray, Argyle, le duc de Chatellerault, tous les sei- 
gneurs qui se virent menacés dans leurs inléréts, mirent tout en 
ceuvre pour empécher ce mariage. Ils tournérent les yeux vers Kli- 
sabeth, quien était fort mécontente*. Pour concerter avec elle un 
soulévement, Moray quilta brusquement la cour, ct Lethington, pour 
Firriter de plus en plus, lui demandait, sans en avoir le moindre 
mndat, de reconnaitre les droits de sa mattresse & la couronne 
d'Ansleterre. Sur l'avis du conseil d’Angleterre, qui déclarait ce ma- 
Tiage préjudiciable au mainticen de l’alliance entre les deux couron- 
ms, Elisabeth refusa de l’approuver, et poussant 4 bout Vhypocrisic, 
dle offrit A la reine d’Ecosse de faire un libre choix parmi les sei- 
gneurs de ses Eiats ou de tout autre pays, pourvu que ce choix pul 
ttre approuvé par les deux nalions*. Ce fut Trockmorton qui ful 
chargé de notifier 4 Marie la décision du conseil et celle d’Elisabeth. 
En méme temps Randolph, l’ambassadeur anglais en Ecosse, fil es- 
pérer aux mécontents l’appui de sa mailresse s’ils étaient contraints 
4 prendre les armes. Ce ful 4 partir de ce jour que ce dangereux 
agitatear inaugura contre Marie Stuart celte guerre sourde de men- 
Songes, de faux bruits, de calomnies atroces, qui furent ta princi- 
Fale cause de la chute de celte princesse. Selon lui, « la reine n’est 
Plus qu’une femme capricicuse cl sans dignité, quia perdu en quel- 
ques jours les belles qualités qu'il adimirait en elle, et dont la con- 
duite n’excite plus que plaintes et murmures... » Il suffit que Moray 


§ Labnoff, t. VII, p. 67. Jules Gauthier, t. I*. 

? Rindolph a Cecil, 20 mars 1565, dans Keith, t. 11, pp. 268, 275, cité par 
Joles Gauthier. 

* Randolph a Cecil, 20 mars 1563, dans Keith, p. 268 4275, 

* keith, ¢. Il, p. 277, etStevenson, p. 116, cités par M. Jules Gauthier. 


302 MARIE STUART. 


soit écarté des affaires pour qu’aussitét I’Ecosse soit, 4 ses yeux, 
menacée des plus grands malheurs. « La religion est en danger, 
les élus persécutés, la justice impuissante 4 réprimer les crimes qui 
jettent partout la terreur; l’Ecosse est sur le penchant de sa ruine’.» 
a Ce projet de mariage, poursuil-il afin d’entrainer Elisabeth & pré 
ter son appui aux révoltés, est si contraire 4 leurs désirs, qu'ilske, 
regardent, s'il s’accomplit, comme la honte de leur reine et la ruing 
de leur pays. Il ne pouvail rien arriver de plus malheureux pour kh. 
reine d Ecosse, et, par cons¢quent, de plus profitable pour Sa Me 
jesté... Celle-la est devenue, pour tout dire en un mot, l’objet du 
dernier mépris de la part de ses sujets; et elle-méme les ticnt en 
telle suspicion que, si l'on n’y remédie promptement, les pires me 
sures sont 4 craindre. » Il insinuait que Moray, Argyle et le duc de 
Chatellerault craignaient d’étre assassinés, ainsi que les ministreg 
presbytériens, et il peignail Ecosse comme un théatre de vols 
et de meurtres. « Entin, disait-il, on est content de Sa Majesi® 
depuis qu’on sait qu’elle désapprouve ce mariage. On craint cepen- 
dant quelle ne se hate trop de le permettre ; on voudrait qu'elle 
témoignat son déplaisir... Les Evossais n’ont d’espoir qu’en elle; 
ils sont disposés a lui obéir plus qu’a personne, et ne veulent rece 
voir que d’elle l’appui dont ils ont hesoin*. » . 

Rien de plus faux que cette peinture de Ja situation. Loin de me: 
nacer les barons, Marie n’avait rien épargné pour les gagner par keg 
voies de la douceur. Moray, d’abord trés-favorable au mariage taal 
qu’il eut l’espoir Me « manier l'affaire tout seul*, » ne s'était mot 
tré hostile que lorsqu’il s’apercul qu'une partie du pouvoir allait la 
échapper. La reine mit tout en ceuvre pour le fiéchir : elle lui dé 
manda d’apposer sa signature sur un acte d’approbation de son ma: 
riage; mais il s’y refusa, prétendant que I’affaire méritait réflexio’, 
Elle insista ; il fut inflexible, et déclara « qu’il serail bien faché de 
contriluer 4 | élévation d’un homine qui semblait devoir étre let 
nemi pluid! que le défenseur de la Réforme. » A ces mots, Marie, ™ 
pouvant maitriser sa juste colére, l’expulsa de son palais en l'acct 
sant de n’élre que l’instrument de |’Angleterre’. La reine passa o@ 
tre : elle convoqua, le 13 mai, la noblesse 4 Stirling, et tous sé 
membres, 4 Punanimité, approuvérent son mariage. Le duc de Cha 
tellerault lui-méme signa, sur l’assurance qui lui fut donnée que s€ 


4 Jules Gauthier, t. I*’. . 

* Randolph a Cecil, 3 mai 1565, State papers office; dépéche analyse F* 
M. Jules Gauthier. ; 

3 Marie 4 Paul de Foix, 8 novembre 1565, dans Labanoff, t. It, p. 304. 


4 Randolph a Cecil, 8 mai, State papers office, et Chalmers, t. Hl, p. 197,. ¢ 
par M. Jules Gauthier. . 


—— 


| MARIE STUART. 505 


biens ne seraient pas confisqués, ect Moray, plein de confusion de 
rester seul, dit froidement que, puisque tous les autres lords 
araient volé en faveur du projet, il cruyait devoir se ranger 4 leur 
amis’. 

Quelle ne fut pas la mortification qu’éprouva Trockmorton, l’am- 
hassadcur anglais, lorsqu’a peine arrivé 4 Stirling il apprit que les 
hommes sur lesquels on avait compté le plus pour soulever I’Ecosse, 
que les Chatellerault, les Argyle, les Morton, les Glencairn et jusqu’a 
Moray, avaient été contraints de donner leur approbalion au ma- 
riage. Il voulut tenler un dernier effort pour qu'il !dl rompu. II ex- 
prima avec hauteur, et d’un ton voisin de la menace, \’extréme dé- 
plaisir de sa maitresse, et i1 demanda que Marie Stuart renoncat a 
cetle union. Peu aprés, il écrivail 4 Cecil : « La reine est tellement 
dcidée 4 Epouser Darnley qu’il ne reste, pour empécher le mariage, 
autre moyen que la force *. » 

A une tentative que fit Marie pour apaiser le mécontentement 
@Bisabeth, celle-ci ne répondit qu’en faisant jeter en prison la com- 
tesse de Lennox. 

Randolph se mit aussitol 4 oeuvre. Afin de préparer un souléve- 
ment, il demanda qu’une somme d'argent fdt envoyée aux lords mé- 
contents. Et comme s'il edt été initié déja aux sinistres projets que 
semblent avoir formé dés cette époque ceux qui devaient élre plus 
tard les assassins de Darnley, il adressait, le 9 juin, 4 Leicester cette 

vraiment caractérisltique : « Les conseillers de la reine 
d'Ecosse sont maintenant ceux yu’aulrefois elle aimait le moins. Mo- 
ray vit ou il lui plait; Lethington jouit de peu de crédit; David 
Riccio est celui qui fait tout: il est le principal secrétaire de la reine 
étlegouverneur de son cher fiancé. Il se dit ici des choses ét: anges; 
les dangers qui menacent Darnley et sa maison sont merveilleuse- 
ment grands ; son orgueil est intolérable, ses paroles aussi, lorsqu il 
hE se (ruuve personne pour lui répondre. Il ne se prive pas, pour 
aire voir qu’il est homme, de faire pleuvoir les coups 1a ot il sait 
quils seront acceptés; ses emportements, ses furcurs, sont tels 
qu’on a peine a y croire. Si les Ecossais ont lieu de se réjouir de l’ac- 
(uisition d’un si dine prince, le monde peut en juger. Aussi, quand 
ls ont tout dil et cherché partout un reméde, ils concluent qu'il faut 
gue Dieu lui envoie une prompte fin, sans quoi ils ne prévoient pour 
ei-mémes qu’une vie misérable sous un gouvernement pareil. Ils 
temandent quel appui et quel secours ils peuvent attendre dv Sa Ma- 
até la reine s’ils entreprennent quelque chose ; car la plupart sont 


‘ Jules Gauthier, t. Isr. Keith, t. Il, Chalmers, Knox, Tytler, miss Strickland. 
* Jules Gauthier, t. I". — Trockmorton a Cecil, mai, dans Keith, t. Il, p. 287. 


304 MARIE STUART. 


persuadés que c'est pour celte fin qu’il a été envoyé en Ecosse... Voime 
tant d’hommes en danger de perdre leur vie, Icurs terres et leurs 
biens, c'est une grande pilié! Le seul moyen de remédier a ce mal— 
heur, c'est qu'on se débarrasse de Darnley, et que ceux qu'il déteste , 
trouvent assez d'appui pour faire retomber sur lui ce qu’il médite contre 4, 
eux. Trés-peu d’argent dépensé en temps utile peut porter un double; 
fruit. Que seraient pour Sa Majesté, si elle ne veut pas employer la 
force, trois ou quatre mille livres, quand avec cette somme ell. 
pourrait faire de ce pays ce qu’elle voudrait *. » | 

Il n’était pas de bruils si absurdes qu’ils fussent dont Randolpk. 
ne se fit l’écho. « La reine, ajoutait-il, comble de lant de faveurs son} 
fulur époux, que quelques-uns disent qu’elle a été ensorcelée. Os, 
-nhomme les auteurs; les gages, — des bagues, des bracelels — ont. 
été trouvés, qui contiennent des lignes cabalistiques*. » 

Jamais plus favorable occasion d’allumer la guerre civile en come 
ne s’était offerte a Elisabeth. Elle promit son appui aux mécontents { 
sils voulaient prendre les armes, ct Trockmorton et Randolph fireat: 
assaul de zéle et de ruse pour les y pousser. A la suite d’une corres 
pondance échangée entre Moray, Bedford et Cecil, un petit corps. 
d’armée anglais avait été expédié sur les frontiéres de l’Ecosse, pea 4 
dant que rien n’était négligé pour endormir les cours de France et 4 
d’Espagne*. 2 

Le Conseil d’Angleterre fut consulté pour la seconde fois par Eli. 
sabeth sur la question du mariage. Cecil, dans un Mémoire écrit ea 4 
entier de sa main, exposa les dangers qui, suivant lui, pouvatent | 
menacer le tréne de sa souveraine. Cette union devait fortifier les . 
droits de la reine d’Ecosse A la couronne d‘Angleterre ; elle était ac- 
cucillie avec faveur par les papistes des deux royaumes, dont le :: 
nombre ne cessait de grandir d’une maniére menacante jusque dans.5 
le Parlement et mémce a la cour‘. Les seuls moyens de remédier au } 
mal, disait Cecil, c’était de marier la reine d’Angleterre, de consoli- 
der la Réforme, et surtout d’entretenir sans cesse des troubles ea.. 
Ecosse, ‘en fournissant en secret des secours aux mécontents*. Le - 
conseil approuva 4 l’unanimité les conclusions de Cecil, et sur-le- : 
champ Elisabeth écrivit 4 Randolph « d’encourager ceux qui, pour 
défendre la religion, s’opposaient au mariage de leur reine, et de les 






1 Randolph 4 Leicester, 5 juin 1565, dans Keith, t. II, et Tytler, t. V. Dépache 
traduite par M. Jules Gauthier, dans son Hist. de Marie Stuart, t. I. 

2 Ibidem. 

> Keith, t. Il; Chalmers, t. Il, p. 483. 

4 Suivant Burghley, dans ce méme Mémoire, les protestants dévoués au gouver 
nement formaient tout au plus le tiers de Ja nation anglaise. 

5 Keith, Appendix, pp. 221, 223. Jules Gauthier, t. I*’. 


MARIE STUART. 505 


assurer de son appui.» En méme temps « elle somma Lennox et son 
fils, comme étant ses sujets, de rentrer en Angleterre; » et, par une 
lettre menacante adressée 4 la reine d'Ecosse, elle réclamait pour 
eux un sauf-conduit. A cette insolente injonction Marie ne répondit 
que par un noble refus‘. 
. Dans une nouvelle assemblée de la noblesse tenue 4 Perth, of Ma- 
re s’était rendue en quitlant Stirling, fut réglé tout ce qui pouvait 
intéresser son mariage, et on en fixa l’époque. Moray refusa d’en 
| faire partie, prétendant, sans la moindre preuve, que Darnley et 
Lennox avaient formé un complot contre sa vie*. 

Tout se préparait pour la révolte. Knox, jouant a la fois le réle 
dapdtre et de tribun, proposa, dans une réunion populaire fort 
orageuse, tenue a Saint-Leonard’s Craigs, « d’armer les bourgeois, 
de choisir des capitaines, et d’enlever leurs armes A ceux qui élaient 
favorables au mariage de la reine ®. » 

L’assemblée générale du clergé presbytérien, réunie 4 Edimbourg, 
ne ful pas moins violente. Elle rédigea une adresse, d’une audace 
nouie, dans laquelle il étail demandé a Marie Stuart « que le blas- 
phime de la messe et toute idoldtrie papiste fussent abolis, non-seu- 
kment dans le royaume, mais encore dans la chapelle du palais; 
que la yraie religion, fondée sur Ja parole de Dieu, fit professée 
tusi bien par la personne royale que par ses sujets, et que ce fut 
ue obligation pour fous d’assister aux préches et aux priéres pu- 
bliques, sinon tous les jours, au moins tous les dimanches*. » 

Céait un piége que Moray et ses amis tendaient 4 la reine 

. Si clle se rendait aux voeux de |l’assembice, elle porterait 
une alleinte fatale 4 son honneur, mais sesennemis n’y comptaient 
guére. Si elle s’y refusait, son refus serait la preuve maniteste de sa 
haine « pour Ja vraie fui *. » 

Marie répondit avec fermeté, mais en termes conciliants, « qu’clle 
. he pouvait ni renoncer a la messe ni l’abolir dans sa maison, parce 
qu’elle n’était pas encore persuadée que la réforme fat la vraie re- 
ligion, et qu’elle ne voyait aucune impiélé dans la sienne. » Elle 
rappela toutes les concessions qu'elle avait failes « pour assurer a 
tous ses sujets le libre exercice de leur cul:e, et dit quelle atten- 
dait, en retour, la méme liberté pour elle*. » Quant a l’élablisse- 


‘ Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. \*'. 

* Marie a Paul de Foix, dans Labanoff, t. I", p. 302; Chalmers, Tytler, miss 
Strickland, cités par . Jules Gauthier. 

* Jules Gauthier, t. It", d’aprés Spottisvood ct Tyler. 

* Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I*'. 

* Russel, Church of Scotland, t. It", p. 270, cité par Jules Gauthier. 

* J. Gauthier, t. 1°’. 


308 MARIE STUART. 


ment de la religion réformée, cette question, ajouta-t-elle, dépom 
dail des états, et elle élait préte 4 la leursoumettre dés qu ils seraig 
convoques '. 

Marie avait été forcée de sacrifier le culte extérieur de ses sug 
cathvliques aux fanatiques exigences des presbylériens. Ce n'& 
point encore assez pour eux. Sa réponse devint le prétexte e 
signal de la révolle. Cette formule: La religion est en dg 
vola bientét de bouche en bouche. Moray, Argyle, lord Boyd ¢& 
comle de Rothes se réunirent secrétement & Lochleven vers la figg 
juin, et mirent Randolph au courant de leurs affreux projets. , 
qu'il adviendra de Darnley, écr ivait vambassadeur a Cecil, jel ignel 
mais il est grandement 4 craindre quill n/ait pas une longug, 
parmi ce peuple... On m’a demandé si, dans le cas ot lui , 
pére nous seratent live és a Berwick, nous voudrions les recevoinyg 
répondu que nous ne pourrions pas refuser des gens qui nous 
tiennent, de quelque facon qu’ils nous fussent remis*. » . 

Surs de l’appui, ou tout au moins du silence du gouvernemt 
anglais, les quatre lords, auxquels se juignit Knox, signéres 
bond par lequel ils faisaient serment de mettre 4 mort Darnleyel: 
pére, de s'emparer du gouvernement, ct d’emprisonner la reg 
Lochleven jusyu’a la fin de ses jours *. 

Il fut convenu entre eux qu’ils se saisiraient de la reine dan¢ 
embuscade. Lethinglton fut laissé aupres d’elle pour épier tow 
mouvements. Il apprit bientét 4 ses complices qu'elle devait se 
dre 4 Callander pour y assister au bapléme d’un enfant de lord 
vingston dont elle devait étre la marraine. Elle pria Moray de l’aceg 
pagner; mais il prit un prétexte pour s’excuser, et se retira au. 
teau de Lochleven, qu'il venait de foriitier, pour y attendre 
événements suns avoir Pair d’y avoir prété les mains. Les cong 
avaient choisi pour exéculer leur guel-apens un endroit @ 
par ou devait passer la reine. Mais, avertie 4 lemps par un gem 
homme mis dans la confidence du complot, elle partit du Peg 
toule bride, escortée de trois cents cavaliers, et arriva 4 Callam 
l'heure méme ot les conjurés supposaient qu’elle devait se me 
en roule. 

La nouvelle du complof, connue le jour méme, excita la plus 
indignation dans la parlie saine du peuple. Moray, avec son by 























‘ Spoltiswood, History of the Church of Scotland; Russel, Keith, etc. —_: 

* Randolph 4 Cecil, 2 juillet 1565, dans Keith, t. Il, pp. 300 et suiv., chag 
Jules Gauthier. ao 

5 Bannatyne’s memorials; Goodall, t. I*', pp. 297, 241; Marie & Paul de 
dans Labunolf, t. Ir, pp. 904 et 305. Instructions et articles dans Goodall, & 3 
pp. 508 ct 35, et Melvil, Mémoires, p. 455. Citations de M. Jules Gauthier.» =} 


irg ef tentérent d'y soulever le peuple; mais ils ne réussi- 
ire prendre les armes qu’a un petit nombre de fanatiqnes. 
velle de ce soulévement, la reine, avec une fuible escorte, 
itale, el, & son approche, toute la bande, avec 
3, prit la fuite*. La reine se contenta de faire emprisonner 
Jes plus mutins pendant quelques jours, et de les frapper 
nende*, 

‘Otles « élus du Seigneur » crigrent a la persécution, et Ran- 
Git 'écho des bruils les plus faux et les plus exagérés. 
te, écrivait-il, a l’'intention de perséculer tous ceux dela re- 
le le proclame hautement*. » Ii la représentait comme 
ant @ tyranniquement » les nobles, quand elle se montrait 
ard patiente jusqu’a la faiblesse; comme acharnée a la des- 
de la réforme, quand depuis cing ans elle la maintenait 
ale V’avuit trouvée, et qu'elle laissait & chacun loute liberté 
‘jience*. » 

wut de troupes qu’il ne comptait guére oblenir, Randolph 
vivement sa mailresse d’envoyer au moins de l'argeut aux 
belles. Moyennant trois mille livres seulement, Moray et ses 
mgageaient & tenir en échec la reine d Ecosse, et l’avare 
‘h, fout en promettant de leur venir en aide, leur conseillait 
: pas faire plus de d¢penses que n’exigerait leur sdreté*. 

‘elle vague et dérisoire assurance, ils se préparaient 4 pren- 
armes, lorsque lo reine, averlie, leur intima l’ordre de se dis- 





lolph a Gecil, 4 juillet, dans Keith, t. If, pp. 514 et 314. Jules Gauthier, 
Marie Stuart, t. 1", pp. 514 et 544. 





308 MARIE STUART. 


perser, sous peine d’étre déclarés coupables de trahison'. San 
comple de cet ordre, ils déclarérent, dans une réunion a St 
qu’ils formaient une association pour réformer I'Eglise et I'l 
aussitét ils envoyérent un messager a la cour d’Angleterre pc 
ter l’envoi des subsides. Il ne restait plus d’autre ressource 
que de les réduire 4 l’obéissance par la force. Les membres d 
seil privé dévoués asa cause Jancérent une proclamation d 
quelle ils déclaraicnt que les projets prélés @ la reine contri 
ligion réformée n’étaient que de faux bruits semés par les f 
pour colorer lcur révolte d'une apparence de justice. En 
temps ils invitaient les sujets fidéles 4 se rendre 4 Edimbou 
leurs armes et des provisions pour quinze jours, afin de n 
contre les rebelles. En trois jours, la reine se vit entourés 
force imposante qui lui promettait la victoire. Afin de ré& 
néant les calomnies de se3 ennemis, elle fit dresser par son 
un acte par lequel elle confirmait le maintien de la religion 
mée, et afficher dans Edimbourg, pour élre ensuile repandue d 
Etats, une proclamation pour garantir qu’a l'avenir, comme 
passé, nul Ecossais ne serail inquiété pour sa religion. Elle 
méme de sa main a plusieurs barons pour leur renouvele 
promesse®*. 

Avant d’employer la force, elle fit une derniére tentativ 
faire rentrer Moray dans le devyoir. Il avait accusé formel 
Darnley et Lennox d'avoir voulu l’assassiner, ct, malgré leur 
giques dénégations, il n’en persistait pas moins dans son acct 
calomnieuse. La reine le somma de comparaitre afin d’en fou 
preuve, « l'assurant de ne vouloir yasser outre en son mariag 
dit comte de Lennox et son fils étaient coupables de la consp 
de sa mort.» Sur sa promesse de comparaiire et de prouv 
dire si on voulait lui donner V’assurance que sa vie ne 
point en danger, on lui expédia un sauf-conduil signé de la n 
la reine et par tout le conseil privé. Mais on l’altendit en ve 
comprit facilement alors que toutes ces vaines accusations n’ 
qu’une maneeuvre pour juslifier sa révolte*®. Il écrivit sur-le- 
4 Bedford que sa vie élait en danger, et le pressait de faire ¢ 
I’Ecosse par les troupes anglaises*. A une nouvelle demand 
gent appuyée par Randolph, Elisabeth ne répondait qu’en réc 


! Keith, The history of the affairs of Church and state in Scotland, etc., 

? Keith, t. Il, p. 527; Labanoff, t. it, pp. 575-377, cités par Jules Gau 

3 Actes du conscil privé dans Keith, Appendix, pp. 259, 245; Marie 4 
Foix, 8 novembre 1565, dans Labanoff, t. I, pp. 502 et 303. Goodall, C. 
Jules Gauthier. 

4 Moray 4 Bedford, 22 juillet, dans Keith, t. II. Jules Gauthier, t. I*". 


MARIE STUART. 309 


de nouveau qu’on lui livrat Lennox et Darnley. Randolph eut une 
entrevue avec Marie Stuart; il la pressa vivement de renvoyer en 
Angleterre le pére et le fils, et de se convertir au protestantisme, la 
menacant, si elle passait outre 4 son mariage, de toute la colére de 
sa mailresse. Marie, 4 ces insolentes injonctions, ne répondit que 
par un nouveau refus. L'ambassadeur anglais ne trouva pas Lennox 
e Darnley plus dociles. Randolph éclata en menaces devant le jeune 
prince, ajoutant « qu'il espérait voir un jour le naufrage et la ruine 
de tous ceux qui pensaient comme lui, et il le quilla sans le sa- 
ler, » « mais tous les empéchements apportés par l’Angleterre au 
mariage de la reine d Ecosse ne firent que le hater'. » 

Un mariage secret cut lieu d’abord dans Holyrood, le 9 juil- 
lt 1565, en présence de sept témoins*; puis, l’évéque de Dumblane 
ayant rapporié les dispenses de Rome et Ja cour de France ayant 
donné son consentement, les bans du mariage officiel furent publiés, 
le 24 juillet, dans l’église de Canongate. Darnley, non content des 
faveurs dont il fut comblé par la reine 4 cetle occasion, voulut, dans 
suprésomplueuse vanité, y joindre le titre de roi. Et Ja reine, sans 
asulter son parlement, ce qui était une faute, eut la faiblesse de 
der, Le 28 juillet, elle fit publier une proclamation par laquelle 
dk donnait ce titre A son nouvel époux, et déclarait que désormais 
las les actes royaux seraient signés de leurs deux noms '°*. 

la veille méme de son mariage, la reine, voulant épuiser toutes les 
vies de la douceur, invita les principaux chefs des rebelles a cette 
dérémonie, en envoyant 4 Moray un sauf-conduit pour lui et quatre- 
tags personnes de sa suite. Pour toule réponse, ils déclarérent 
(qils étaient assemblés en armes pour défendre leurs vies et leurs 
biens et pour empécher l'usurpation de Darnley. » En méme temps 
is lanegrent des proclamations pour faire un appel 4 la révolte et 
pour rendre la reine odieuse *. 

Malgré tous les efforts des conspirateurs, le mariage fut célébré 
sans le moindre trouble, le 29 juillet 1565, et Darnley ful proclamé 
rei, en présence de la noblesse, 4 la croix du Marché, & Edim- 
boarg *. 


Une si haute fortune, improvisée par la reine, sans le concours 





' Nelsil, Mémoires, p. 156. 

* Journal de Cecil, Stevenson, p. 141; Randolph 4 Cecil, 16 juillet; Thorpe, 
ft. Fp. 214; Jules Gauthier, t. 1°". 

* Keith. t. Il, pp. 342 et 343. 

* Keith, Appendix. Goodall, t. Itt, p. 215, et Marie 4 Paul de Foix, dans Laba- 
sof, t.I©, p. 304. Jules Gauthier, t. I". 

po Fandolph a Leicester, 54 juillet; Wright, t. I; Keith, t. Il; Jules Gauthier, 
LF. 


310 MARIE STOART. 


de son Parlement, fournit aux nobles mécontents un prétexte a-d 
nouvelles plaintes. Ils prétendirent « qu'un roi étail imposé de foe 
4 I'Ecosse, et que, par la, le royaume élait mis en danger et les lite 
tés compromises. » Ils avaient compte sur un soulévement ; mais 
majorité de la nation écossaise avait appris depuis longtemps afa 
connailre. Elle avait vu avec plaisir le marisge de la reine qui ref 
fermissait son pouvoir et la stabilité dans (Etat. Aussi n’accucilfit 
elle toules ces provocations que par un profond silence. Knox avell 
lui-méme, témoignage précieux 4 recueillir, que les clameurs #@ 
seigneurs élaient géneralement altribuées « a la haine el a lene 
d'une élévation soudaine, ou a d’aulres causes mondaines, pee 
qu‘au zcle pour la religion’. » ; 
Tous les moyens de conciliation étaient épuisés. Le 1° aout, Mark 
fit sommer Moray par son coyiseil privé, de comparaitre devant dl 
et ses deux principaux complices, Rothes et Kirkaldy de Grangetia 
se constiluer prisonniers, sous peine de haute trahison. Audit 
d’eux n’obéit, et Moray ful déclaré en état de rébellion parla 
Parlement. Ordre fut aus-il6t donné aux comtes, lords et barpia 
des divers comlés, de venir rejoindre le roi et la reine avec lett 
vassaux en armes ct des provisions de campagne*. En méme testi 
Marie rappela les proscrits de Moray dont le seul crime était d's 
excilé ses convoitises et d'avoir porté ombrage 4 son am bitie®: 
Lord Gordon, plus heureux que la plupart des membreg: dt 
sa famille, avait échappé aux fourches palibulaires ; il sortit de pi 
‘son ct fut rélabli dans ses biens qui étaient devenus la pront® 
l'avide batard. Le comte de Bothwell, qui avait préféré Pexil alt 
pauvreté plutét que de se vendre a l'Angleterre, pul rentret @ 
Ecosse, ainsi que Sutherland 3. i 
Cependant Elisabeth, profondément irrilée du mariage de la rea 
d'Ecosse, qui s’élait accompli mal.ré ses conseils, ses intrigues’? 
ses menices, lui envoya Tanworth pour lui exposer ses plaintes € 
ses gricfs. Il lui enjoignit avec hauteur, au nom de sa maitresse, 
s’abstenir de toute entreprise contre | Eglise réformée, et se plaigal 
du traitement qu'elle faisait subir 4 Moray. a 
A ces étranges griefs, Marie ne put se défendre de répondre:sa 
un ton ironique. « Les craintes que l'on aftecle 4 propos de la rel 
gion réfurmée, ajouta-t-elle, ne sont pas moins merveilleuses. I 
réforme n’a-t-elle pas été établie en Ecosse a la satisfaction des Koo 
sais? Personne a-t-il rien tenté pour la détruire? Quant a l’intentic 








‘ Knox, t. 1. 
2 keith, t. H. Jules Gauthier, t. Ie. 
> Ibid. 


ax 


MARIE STUART. S41 


ga’on me préte de l’attaquer en Angleterre, en vérité celte accusa- 
fon esi nouve.le... Si je voulais nuire 4 ma bonne sceur, je ne me 
eonlenie:ais pas d’aussi pauvres intrigues.... Jen'enlends me méler 
mrien de son gouvernement; et comme il n’est pas juste qu'un 
het mette le doigt dans la politique d'un autre Etat, je la prie de ne 
plus intervenir d ns les affaires intérieurcs de mon royaume, et de 
m jaisser le soin d’y maintenir la paix; j'y suis plus intéressée que 
personne. » Puis, se laissant entrainer par sa dignilé blessée sur un 
terrain brdlant et dangereux, elle dit imprudemment: « La place 
me joccupe, en vertu de mes droits 4 la couronne d'Angleterre, 
rest point quelque chose de vain el d’imaginaire; et avec l'aide de 
Den, le monde pourra voir que mes espérances sont aussi bien fon- 
des que le furent jamais en aucun temps les prétentions de mes 
wisins. » Aprés cette dangereuse déclaralion, elle fit demander a 
Blisabeth le rétablissement de l'alliance entre les deux couronnes. 
Enfin, elle promit « de ne rien innover en Angleterre, si jamais 
Bien I'appelait & y régner. » En échange de ses olfres, elle deman- 
eit « que ses droits fussent recunnus par un acte du Parlement, 
d, aprés les siens, ceux de la comtesse de Lennox, et qu’enfin la 
tine d’Angl.-terre s’engagedt a ne plus intriguer avec les Ecossais 
ed ne point Jes aider dans leur révolle?. 
la passion dominante de Marie Stuart, c’était ambition, et, il 
fut bien le dire, clle mit 4 faire valoir ses droils 4 la succession 
dune rivale aussi jalouse de son pouvoir que redoulable dans ses 
ksines, une imprévoyance et une insistance qui devaient lui étre fa- 
fakes. Ses droits étaient indiscutables et inaliénables; qui en dou- 
it? N’était-ce pas manquer & la fois de prudence et de dignilé que 
d'en solliciter sans cesse la reconnaissance comme une faveur*? 
Neit-elle pas mieux fait de se borner 4 réclamer contre les perfidies 
da gouvernement anglais, et de s’attacher uniquement a calmer les 
Fessnlinents et les soupcons d’une ennemie qui n’oubliait jamais et 
ne désarmait pas. | 
Dis que Marie déconvrit les sourdes intrigues de Randolph et de 

Tanworth, elle les menaca de faire placer des gardes A leur porte. 
Tanworth, craignant quelque traitement plus rigoureux, s’enfuil 
vers l’Angleterre; mais il fut arrélé sur la frontiére par les ordres 
dela reine, et ce ne fut que sur les réclamations pressantes de Ran- 
dolph qu'il fut rendu a la liberté. 

Elisabeth, retenne par la crainte d'étre découverte, s’était bornée 
4envyer secrétement aux rebelles quelques secours d’argent, et ils 


' Jales Gauthier, t. I. Keith, Appendix, n° VII. 
* Jules Gauthier, t. I*". 


342 MARIE STUART. 


avaient pris les armes ayant & leur téte le comte de Mors 
déploya la plus grande énergie et la plus grande activité po 
fer la révolte. Elle couvoqua le ban et l’arriére-ban de so 
féodale; elle fit sommer les chateaux et les forteresses occ 
les ennemis de se rendre, et, en méme temps, elle adressa 1 
velle proclamation aux réformés pour leur garantir le mai 
leur religion. Cette petite armée fut bientdt sur pied, ct lel : 
pressement général 4 en finir avec des rebelles qui entre 
Sans cesse une slérile agitation, qu’il se forma dans diver 
des ligues entre la noblesse et le peuple pour défendre la re 
roi contre tous leurs ennemis*. 

Le 25 aout, Marie et le roi, 4 la téte de leurs troupes, ma 
sur Glasgow, occupé par Moray et ses complices. Ne se sen 
en force, ils s’étaient repliés sur Edimbourg sans défense et 
nétrérent sans obstacle, mais sans qu’un seul habitant { 
commune avec eux. Pendant cette expédition, qui fut plu 
promenade militaire, Ja reine avait montré le plus grand ¢ 
on la vit, durant toute une journée, rester 4 cheval, malgré 
ragan terrible et une pluie torrentielle. 

Hors d'état de soutenir la lutte, les insurgés n’en pours 
pas moins leurs prétentions avec une incroyable audace. | 
fraient 4 la reine de faire leur soumission que si on leur 
leurs biens et leurs dignités ; que si on leur donnait le droi 
signer les conseillers de la reine; que si elle éloignait d’e 
les étrangers et que si elle renoncait 4 entendre la messe. Er 
refus, ils menagaient de combaltre jusqu’a la mort*. Mais | 
tendre la réponse de la reine, ils crurent plus prudent de : 
avant le jour (2 septembre) 4 Dumfries pour y presser l’en 
secours promis par la reine d’Angleterreou pour étre plus & pt 
se réfugier dans ses Etats. A leur téte se trouvaient Moray, le 
Chatellerault, les comtes de Glencairn et de Rothes, les lorc 
et Ochiltree, le laird Kirkaldy de Grange et sir John Maxwell ¢ 
les instances de Randolph, avait permis aux factieux de p 
dans les Marches occidentales placées sous son commandemey 

Leur premier soin, en arrivant 4 Dumfries, fut de publier y 
veau manifeste pour déclarer que, s ils avaient pris les armes, 
uniquement dans l’intérét de la religion, pour rendre a la a 

le gouvernement du pays et pour obtenir l’expulsion de de 
trois étrangers qui s’étaient rendus maitres de |'espril de la 1 


{ Keith, Appendiz, pp. 244-248. Jules Gauthier, t. I°'. 

* Knox, Hist. of the Reform.; Goodall, t. I*', p. 217. Jules Gauthier, I 
3 Jules Gauthier, ¢. I*. 

4 Keith, t. II. Chalmers, t. I*'. Jules Gauthier, t. Ie. 


MARTE STUART. 313 


vulaient indiquer par la Darnley et les deux fréres Riccio. 
reine leur répondit par une proclamation ot elle les démas- 
‘sans pitié. Pour eux la religion n’était qu’un prétexte ; mus 
me ambition sans bornes que n’avaient pu satisfaire ni les ri- 
es ni les honneurs dont elle les avait comblés, ce qu’ils vou- 
i, c’était de mettre la main sur elle et sur son royaume pour en 
ef en abuser sans merci. Leur lettre ne prouvait-elle pas qu'ils 
tient usurper le pouvoir royal cn lui imposant un conseil de 
choix? « Pour parler en bon langage, disait-elle, ils voudraient 
rois ou tout au moins ne nous en laisser que le nom et prendre 
¢ eux le maniement du royaume. » A ceux de ses sujets qui lui 
leratent fidclité, Marie promettait de les traiter avec douceur, de 
laisser toute liberté de conscience, et, a la fin des troubles, de 
seonfirmer par Je parlement toutes les concessions faites par elle 
: és*. 


é#te proclamation fut pour les rebelles un coup de foudre. Im- 
pants a soutenir la lutle, n’osant sortir de Dumfries, leur seul 
wr était dans Elisabeth. Mais l’avare et prudente princesse, qui 
gnait de se compromettre, se contenta de leur faire toucher se- 
ement une somine de 5,000 livres et d’uutoriser Bedford 4 leur 
nit 300 hommes sous sa propre responsabilité *. Ce faible con- 
eat leur parut si dérisoire qu’ils lui expédiérent Melvil pour sol- 
ier lenvoi de 3,000 hommes et d’une flotte dans le Forth. C’était 
vender a Elisabeth qu’elle déclarat la guerre a la reine d’Ecosse. 
ebeth fit la sourde oreille. Elle venait décrire 4 Marie pour I’as- 
w de son estime et de ses bonnes intentions. Moray ct ses com- 
es n’ayant pu la toucher par leurs pricres résolurent de lef- 
er. Duns un nouveau manifeste, ils prétendirent yue Marie et 
aley n’avait d’autre but « que la ruine entiére de la réforme en 
we et le rétablissement du papisme avec toutes ses supersti- 
is.» Ils faisaient ensuite le plus sombre tableau de l'état du 
sume. On avait mis au pillage les revenus de la couronne. Des 
ingers pleins de ruse, « particulitrement deux Italiens, » avaient 
rpé dans le conseil la place de l’ancienne noblesse, et « un autre 
mnger, un infrus, prétendait au nom et 4 l’autorité de roi sans 
r consentement, contrairement aux usages du royaume®. C’était 
eravoir voulu metire un terme a ces abus et a ces énormités que 
i, Moray, et ses amis étaient perséculés, déclarés traitres et enne- 


‘ Méclaration de Marie, dans Keith, Appendiz, pp. 250 et 231; Goodall, t. I''; 
damers; Jules Gauthier, t. I*. 
* Bissheth 4 Bedford, dans Robertson, Appendix, n™ XIf et XIII. J. Ganthier. 
* Yules Gauthier, t. [**. 
% leurer 4874, 94 


34 MARIE STUART. 


mis du bien public‘. » Elisabeth ne tint aucun compte de ces rep 
sentations. Elle compril qu’elle avait été induite en erreur par Rg 
dolph, que la faction de Moray n’était qu’une faible minorité et q 
Marie pouvait s’appuyer sur toute I’Ecosse. Dans Ja crainte d'unei 
tervention des princes du continent, elle jugea plus prudentdi 
rester la. , e'| 
Marie, enticrement revenue de ses rdves d’une alliance avec I 
gleterre, avail tourné les yeux vers les princes catholiques et s’é& 
décidée 4 implorer leur assistance contre les dangereuses intriga 
de sa voisine. Elle avait sollicité du pape des secours en argent, 
offert 4 Philippe II de placer sa couronne sous sa protection. 
pape s'¢tait empressé de lui envoyer 8,000 écus d'or. Quant aP 
lippe II, il n’avait pas négligé cette excellente occasion de s’inrmis 
de nouveau dans les différends des deux reines. Il promit 4 Marie 
-Faider, non-seulement contre ses sujets rebelles, mais aussi eogl 
Elisabeth dans le cas of celte princesse leur viendrait en aide. 
méme de soutenir ses prétentions & la couronne d’Angleterrad 
Charles IX, alors en pourparlers de mariage avec Elisabeth, nell 
qu’une simple médiation. a 
A la suite de ces plainles adressées par Marie aux princes cath 
ques, leurs ambassadeurs firent des remontrances 4 la reine di 
gleterre au nom de leurs souverains et l’accusérent formellems 
d’avoir mis la main dans les troubles de ]’Ecosse. aT, 
Elisabeth, alarmée, changea de conduite et de ton. En sate 
temps qu’elle donnait en secret l’assurance aux chefs des rebel) 
qu’elle s’intéressail toujours & leur cause et qu'elle prenait leare 
en pitié*, elle adressait 4 Marie Stuart des protestations d’amilit 
lui offrait sa médiation pour rétablir la paix entre elle et-¢ 
sujets. “oad 
Marie ne donna point dans le piége. Elle répondit que si l'ell 
de sa bonne sceur n’était qu’un prétexte pour s’immiscer de nowvd 
dans les affaires intérieures de I’Ecosse, « elle était décidée aj 
souffrir une telle intervention ni de la part de la reine d'Angletew 
ni de la part d’aucun autre prince, car elle était en état, disait-d 
fidrement, de mettre elle-méme & la raison ses rebelles sujets*. & 
! 


{ Informations to the queen's Majesty of England : State Office, ef 
t. V. Cités par J. Gauthier. yewty of Beg pepe wen 

® Marie 4 Philippe II, 10 septembre 1563. Labanoff, t. I, pp. 281 ef 3 
Ambassade de Paul de Foix, dans Teulet, t. II, et Memorias, etc., t. VI, p. 3if 
Cit. de Jules Gauthier. og 

3 State papers office, et Tytler, t. V, p. 325; Jules Gauthier, t. I". 

* Lettres de Paul de Foix Catherine de Médicis, des 18 ef 19 ecptembre 148 
dans Teulet, t. II, pp. 219 et 250. Jules Gauthier, t. [°r. 


MARIE STUART. 345 


lergique réponse, qui blessa au vif Elisabeth, ne lui lais- 
espoir de triompher de Marte par la ruse et par ses faux 
@amitie. 

-Foix, l'ambassadeur de France en Angleterre, s’offrit 
édiateur entre les deux reines. Cecil se fit ’interpréte aw- 
ni des griefs et des exigences des rebelles. Il feignit d’a- 
lorer 4 qui il fallait attribuer la vraie cause de la révolte. 
al, lui avait-on dit, venait du mariage de la reine, et ¢ette 
mareissait fondée, puisque, auparavant, eble et ses sujets 
m bonne harmonie, « grace 4 la sage administration de ceux 
faajourd’ hui poursuivis comme des traitres. » Ll faisait 
artout au gouvernement de Moray. : 
per Paul de Foix d'articuler les demandes de Moray et de 
ms, Cecil répondit qu’'ils réclamaient de le reine d’Ecosse 
leur rendit la tranquallité dont ils jouissajent » avant sen 
« et quelle fit disparaitre toutes les causes de méconten 
feHe leur avait donnés par ses inmovations contre les lois, 
s.du royaume et les priviléges de la noblesse. » 

: Foix lui ayant demandé quetles étaient ces innovations, 
ira quelgae enabarras. Ii prétendit que le duc de Chatelle- 
e‘comte d’Argyle avaient été exebus des conseils royaux, 
‘ih Chait certain qu’cax-mémes en étaient volontairement 
aliégua la haute position faite par la reine a Darnley et le 
ieomplot qu'il aurait ourds avec sen pérc pour se défaire 
3 entim l’influence et le pouvoir que ba reame avait aceordés 
liens, David Riccio et son frére'. : 

misésables prétextes pouvatent-ils justifier la révolte des 
surtout. Pintervention occalte de PAngleterre? Elisabeth 
quel point sa position était fawsse ; elle soutint effronte- 
He n’avait prélé aueun appui aux rebelles; elle osa méme 
avec serment a4 Paul de Foix, qui lui donnait la preuve 
wr avait envoyé des secours en argent, a qu'il n’en élait 
pardit que l'ambassadeur francais se laissa gogner part 
ations et par les intrigues d’Elisabeth et de Ceeil, car if fit 
inement dans leurs vues M. Castelnau de Mauvissiére, que 
2 France envoyail & Londres, et de 1a en Ecosse, pour tenter 
| entre les deux reines. Mauvissiére, arrivé 4 Kdimbourg, 
prés de Marie la cause des lords rebelles, en cherchant a 
surs yricfs. Non moins surprise qu indignée d’un langage 
iforme a la vérité des faits, la reine apprit & l'ambassadeur 
vition des lords était l’unique cause de leur révolte, et elle 


sade de Paul de Foix, dans Teulet, t. I. Jules Gauthier, ¢. I*. 


316 MARIE STUART. 


lui déclara, d’un {on énergique, qu’elle élait résolue de les contrain- 
dre 4 l’obéissance par la force’. « Ce qu’ils veulent, dit-elle, e’est & 
régner 4 ma place. Mais j’ai le cceur trop haut pour souffrir.que dg 
sujets me fassent la loi et changent en république ua royaumegé 
dés les temps les plus reculés, est une monarchie. » Dal-elle peek 
sa couronne, ajouta-t-elle, elle ne capitulerait jamais avec des traf 
tres vendus a |’étranger ’. . 
Aussitét clle alla se mettre 4 la téte de ses troupes, camy 
Biggar, ct composées de dix-huit mille hommes préts 4 combal 
vaillamment pour sa cause. Elle fut bientét rejointe par lord: Gq 
don et par les deux chefs de |’armée en qui elle avait le plus deel 
fiance, Athol et Bothwell*. Elle portait secrétement sous son coat 
et sa coiffure une colte de mailles trés-fine; une dague pent 
l’arcon de sa selle*, Elle avait été probablement avertie du ‘cor 
qui la menagait : Moray et ses complices avaient résolu « d'as 
ner Darnley et de livrer Marie 4 Elisabeth *. » « Plusieurs ont: 6 
signés, écrivait Randolph, pour se jeter sur le mari de la ret 
cas de bataille, et ils se sont liés par serment a le tuer ou-& sal 
rir... » Puis il ajoulait : « Si Sa Majesté veut les aider, ils ne¢ 
tent pas qu'un seul pays ne regoive bientét les deux reiaes*ad 
Par ce mot 4 double entente il voulait dire, sans doute, qu’Elisebdl 
. serait bientOt maitresse de |’Ecosse, ou Marie prisonniére 
sabeth. ot 
Cependant Moray, n'ayant pu lever que douze cents hommes‘ 
le peu d'argent que lui avait envoyé la reine d’Angleterre, se vite 
traint de prendre la fuite et de lui demander asile’. stn 
Le jour suivant, Marie entra dans Dumfries, et le lendemain 
Edimbourg. Elle avait laissé Bothwell sur les Marches occidental 
pour surveiller les mouvements des rebelles. Poussant & bout Ii 
dulgence, elle accorda leur grace a tous ceux d’entre eux qui se 40q 
mirent. . 10 
La facililé et la rapidité avec lesquelles elle avait dissipé la réh 
lion de Moray, bien gu’il edt pour auxiliaires les principaux edd ; 
de la faction protestante, fournissaient la preuve manileste quies 




















‘ Ambassade de Paul de Foix, dans Teulet, t. II, et Jules Gauthier. 

% jules Gauthier, t. I**. / tel 

3 Randolph a Cecil, 8 octobre, dans Chalmers, t. Ill, p. 206; Jules Gau 
t. Iv. 

« Ibidem. - 

5 Jules Gauthier, t. I**. | 

* Randolph & Cecil, 5 et 4 septembre, dans Keith, Appendix, et ChalméSs- 
Jules Gauthier, ¢, I**. 4 
7 Mémoires de Melvil. , 





MARIE STUART. 317 


pa dela religion elle avait gagné l’affection de toutes les classes de 
ses sujets *. 

Hisabeth, pour échapper A tout soupcon de complicité avec les 
leeds rebelles, prépara une comédie dont personne ne fut la dupe. 
Bie exigea que Moray, en présence des ambassadeurs de France et 
Espagne, s'agenouilldt devant elle, et, lui ayant donné Je nom de 
triire, elle le chassa de sa présence. Mais elle lui permit en secret 
faler, ainsi que ses affidés, sur les fronti¢res du nord de l'Angle- 
tere pour entretenir l’agitation, avec aide de Cecil, de Bedford et 
defisndolph. Celui-ci donnait avis 4 Cecil que le comte de Morton et 
ld Ruthven, puissamment secondés par Lethington, Je plus arti- 
ieenx de leurs amis, n’attendaient qu'une occasion favorable pour 
reommencer la guerre. 

Be nouvelles complications vinrent bientét aggraver la situation 

dja si grave de la reine. Darnley, oublieux dela haute fortune qu’il 
nedevait qu’a elle, entendait gouverner le royaume au gré de ses ca- 
prees. I! voulait que son pére fat lieutenant général, tandis que la 
rnelui préférait Bothwell comme plus capable *. De la des dissenti- 
meats qui faisaient la joie de l’ambassadeur anglais. Le nouvel époux 
kibrie avait la prétention de se méler de toutes les affaires impor- 
lutesdu gouvernement, et, passant son temps 4 la chasse, il trouvait 
Grange qu’elles fussent traitées sans lui et qu’il n’y edt pas une assez 
grande part. Né avec de grossiers instincts, 4 la société de la femme 
i plus séduisunte du seiziéme sidcle, il préféra bientét les plus cra- 
pleases débauches*. Sa vaniteuse ambition n’était pas moins grande 
qeeson humeur libertine. Non content du titre de roi, il ne révait 
pins que la couronne matrimoniale qu’avait portée Frangois JI et qui 
lavait rendu l’égal de Ja reine. Son pére, aussi ambilieux et aussi 
improdent que lui, le poussait dans cette voie fatale. Il n’avait cessé 
de convoiter le comté d’Arran, et il ne pouvait pardonner 4 Marie 
Stuart deYavoir frustré de ce riche domaine en faisant grace au duc 
de Chitellerauit. 

La reine, bientét éclairée sur les vices de Darnley et sur son in- 
suffisance, ne répondit que par un refus formel a toutes ses impor- 
tunités pour obtenir la couronne matrimoniale. Dans son dépit, il 
quitta Holyrood au milieu de I’hiver, et se retira dans le comté de 
Peebles, avee quelques-uns de ses compagnons de plaisir, pour y 

Paser joyeusement le temps‘. Rien pourtant ne pouvait laisser 


" John Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, etc., t. I, p. 222. 

* Randolph 4 Cecil, 43 octobre 1565; Chalmers, t. It", et State papers office. 
J. Gauthier, t. I*". 

* Knox et Keith, cités par M. J. Gauthier. 

* Knox. — Buchanan prétend, ainsi que ceux qui lont cru sur parole, que ce 


348 MARIE STUART. 


craindre une rupture définitive, et Randolph lui-méme écriv; 
ce n’étaient « que des querelles d’amants et de ménage, sans 
tance si elles ne s'aggravaient point‘. » La reine, malgré les 1 
les fautes de Darnley, l’aimait encore ; elle ne négligea rien } 
ramener a d'autres sentiments. Mais ses avances et des bons ¢ 
de James Melvil, qu’elle avait choisi pour son antermédiaire, ° 
échouer devant la puérile et soite vanité du jeune prince. 

Marie ajourna ceux des chefs rebelles qui n’avaient point f 
soumission devant le parlement, dont j’ouverture devait avi 
aux premiers jours de l'année 1566. La peine qui devait les | 
était la confiscation de leurs biens et la privation de leurs di 
Moray adressa des priéres suppliantes 4 Cecil, & Elisabeth 
qu’ils intervinssent en sa faveur*. Il s’abaissa au point d’en\ 
Riccio un riche diamant dans une lettre « pleine de repenti 
belles promesses, lui demandant d’étre son ami et sq 
tecteur*. » . . 

Par ]’entremise de Paul de Foix, Elisabeth offrit 4 Marie la 
de la comtesse de Lennox si elle voulait accorder son pard 
chefs de la révolte. 

Marie comprit qu’elle avait déja poussé trop loin la longa 
Elle répondit par un refus plein de dignité. Aussilét Elisabeth 
’ordre a4 Bedford de faire un mouvement sur les frontid 
I’Ecosse, afin de faciliter la rentrée de Moray et de ses amis 
ce plan échoua’. Pendant ce temps-la, les autres complices 
ray, qui avaient obtenu de rester en Ecosse, n’étaient pas inact 
Morton, les Lethington, les Rutven, les Lindsay, mettaient | 
ceuvre pour retarder l’ouverture du Parlement et empécher s 
condamnation des coupables. Robert Melvil, qui au fond étail 
leur ami que celui de la reine, mit a profit la faveur dont il je 
auprés d’elle pour plaider leur cause et pour obtenir leur m 
insinua qu'il y aurait de l’imprudence a ne pas céder, et que, 
ne prenait le parti de la douceur, « des entreprises étranges 
raient étre tentées avant Touverture du parlement. » ll de 
méme avis 4 Riccio, qui affecta de n’en tenir aucun compt 
crains, luidit alors Melvil d'un ton significalif, que vous new 
pentiez un jour, mais trop tard, de vos dédains*. » Un des pl 


fut la reine qui le forga de s‘éloigner. Mais c’est une pure calomnie, ainsi 
prouve une lettre de Lennex qui dit fermellement que son fils s‘exila & Pei 
son propre mouvement. (heith, préface, pp. 98 et 99, et J. Gauthier.) 
‘ Randolph a Cecil, 25 décembre 1565; State papers affice. ; 
Moray a Elisabeth et a Cecil, dans Thorpe, t. I*, cité par M. Jules Gautl 
> Mémoires de Melvil. 
4 Keith, t. II, et Jules Gauthier, t. I*’. 
© Memoires de Melvil et Jules Gauthier, t. I**. 


MARKIE STUART. 319 


dplomates anglais, Trockmorton, joignit ses efforts 4 ceux de Melvil 
en faveur des exilés. Il écrivit 4 Marie une lettre d’une habileté ex- 
time, pleine de considérations captieuses, dans laquelle il caressait 
kplus cher de ses vceux, !a plus vive de ses passions : « Vos qualités 
@ vos vertus, lui disait-il, vous ont gagné en Angleterre de nom- 
eux partisans ; mais vous y comptez encore des ennemis. Les uns 
et les autres désirent cependant que vos droits 4 la succession soient 
élablis ; seule, la reine Blisabeth s’y oppose, et, comme le parlement 
va s'assembler prochainement pour examiner la question, il est né- 
Cessaire que vous travailliez 4 vous assurer le plus de suffrages pos- 
sible. Votre mariage a augmenté le nombre de vos amis: en conti- 
muast a ne point géner le libre excrcice de la religion réformée, en 
wsant de elémence envers vos sujets, vous désarmerez vos adversai- 
wes. Réconciliée avec eux, vous n’aurez plus 4 redouter dans vos 
Etats les intrigues de la reine d’Angleterre ; volre popularité en sera 
accrue parmi les Anglais, qui tous s’estimeront hcureux & la pensés 
déire un jour les sujets d’une princesse toujours préte 4 pardon- 
wer.,. Quoiqu’on ne puisse nier, ajoutait-il, que milord Moray ne se 
soit trés-mal conduit et que Votre Majesté n’ait de justes causes 
dire irritée contre lui, il sera difficile de persuader aux protestants 
que sa religion ne soit pas une partie de ses torts. » Il finissait en 
Vengageant a publier une proclamation dans laquelle, aprés avoir 
récapitulé tous ses gricfs contre les rebelles, elle leur accorderait 
use amnislie pleine et entiére'. La reine, portée naturellement a la 
démence, ef qui croyait que c’était le meilleur moyen, d’aprés les 
avs de Trockmorton, d’avancer ses affaires en Angleterre, était sur 
le point de céder. Elle prorogea du 4 {évrier au 7 mars le parlement 
qui:devait prononcer la sentence de haute trahison. Marie mit 4 pro- 
cet intervalle pour tenter un accommodement avec Elisabeth et 
les lords exilés. 7 
Hi est 4 remarquer que Riccio s’associa pleinement aux vues de sa 
maitresse. Le 2 février, Marie écrivit 4 Elisabeth une lettre que fut 
chargé de lui porter Robert Melvil, un des amis secrets des rebelles, 
;  @tdans laquelle elle exprimait le plus vif désir de renouer d’ami- 
_ @iles relations avec sa bonne sceur. Pendant ces négociations, une 
oppesition ¢nergique s'était manifestée au sein du conseil de la 
reine. Plusieurs de ses membres, qui avaient eu 4 se plaindre des 
lords bannis, ou qui convoitaient leurs domaines, ne youlaient en- 
tendre parler de grace a aucun prix. Darnley surtout,. fort animé 
contre Moray, qui lui inspirait autant de haine que de crainte, fai- 





' Jules Gauthier, t. I*'; Melvil et Keith. 


320 MARIE STUART. 


sait tous ses efforts pour empécher le retour de cet homn 
gereux, déja coupable de trois trahisons. 

Ce fut & cette heure décisive que vinrent en Ecosse plusi 
tilshommes francais, au nombre desquels se trouvaient M 
nault, agent confidentiel du cardinal de Lorraine, et Thorto 
par ]’archevéque Beaton, ambassadeur d’Ecosse 4 Paris. | 
porteurs d’une lettre du pape pour la reine, dans laquelk 
commandait les inléréts du catholicisme et la prait d’enve 
ques évéques écossais au concile de Trente‘. Ils lui com 
rent, selon toute probabilité, un projet de ligue entre Ie 
catholiques pour rétablir l’ancienne religion, et lengagé 
faire partie. Dans tous les cas, it n'est point douteux qu'il 
seillérent de maintenir dans leur exil Moray et ses complic 
manquait pas de raisons plausibles a faire valor en faver 
politique. Qu’avail gagné Marie a s'appuyer sur la faction 5 
et a rechercher l'alliance exclusive de l'Angleterre? A ses 
les lords de la Congrégation avaient répondu par |’ingrat 
confiance par la trahison, 4 sa tolérance par un fanatisme 
table. Et les avances 4 Elisabeth n’avaient été payées que | 
noire perfidie. Elle n’avait rien de mieux a espérer dans | 
elle ne saisissait. point cette occasion légitime d’affaibl 
protestant, ligué pour sa perte avec |’ Angleterre, elle ne 
verait plus; et les chagrins qu’elle venait d’éprouver n’é 
le prélude des malheurs qui la menacaient?. » 

Riccio, qui avait dabord été d’avis que lu reine usat di 
envers les rebelles, se rangea bientét 4 Popinion des en 
cais, et il les appuya de toute son influence *. 

Plusieurs histories sont d’accord sur ce point, que si 
été livrée & ses seules inspirations, elle edt cédé encore 
son penchant pour ja clémence‘. Mais les instances de s 
cardinal de Lorraine, les raisons que firent valoir les en 
cais, el enfin la résistance de Darnley et de quelques meml 
conseil, Ja décidérent &.renoncer aux voies de la douce' 
courir a celles de la justice. 

Un puissant motif la confirma sans doute dans cette c 
solution. Sous l’administration fanatique de Moray et de 


1 Jebb, t. Il, p. 25; Tytler, t. V; Labanoff, t. I"; Jules Gauthi 
. 2 Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I". 
* Keith, t. IH; Melvil et Jules Gauthier. 
4 William Tytler, An inquiry historical and critical into the evi 
Mary queen of Scots. Hume, t. Ill; Robertson, t. I*?; Fraser T,tler, t 
Chalmers, Glassford Bell; Jules Gauthier, t. I*. . 


MARIE STUART. 32! 


Wrie n’avait rien pu tenter en faveur des catholiques. E!le espéra 
qu'en leur absence elle pourrait établir « d’une maniére légale, et 
mas user de violence, la tolérance religieuse dans son royaume’. » 
..¢0n m’a donné pour certain, écrivait Randolph, que la reine a 
eblenu la signature de divers nobles et autres, qui se sont engagés a 
lesoulenir contre les protestants, si elle essaye, dans le parlement 
qitas'assembler, de faire passer une loi pour la liberté de con- 
wlence *. » 

Eafin, a tant de raisons pour renoncer 4 une politique qui jusque- 
h n'avait été d’aucun profit pour elle, vint se joindre la découverte 
dune partie des intrigues de l’Angleterre. Elle eut la preuve que 
Randolph avait fourni & Muray ct 4 ses complices, pour les aider 
dans leur révolte, une somme de trois mille livres. Elle le cita de- 
vant son conseil privé, et lui reprocha en termes amers d'avoir violé 
tous les devoirs d'un ambassadeur. Randolph nia laccusation avec 
cynisme, et la reine, pour le confondre, le mit en présence de l’a- 
geal qui avait livré la somme 4 la comtesse de Moray. Puis, lui ayant 
ondonné de quitter I’Ecosse, elle le fit reconduire 4 Berwick sous 
eatorte. Dans un premier moment de colére, Elisabeth fit des mena- 
ce; puis elle se calma, de peur d’autres découvertes, et elle garda 
lesilence*. Telles furent les raisons qui engagérent Marie & passer 
mire, et a faire déclarer traitres par le parlement Moray et ses 
conplices. La cause devait lui étre soumise le 42 mars. 

Quelyues historiens, fort mal informés, ont attribué le change- 
meal de politique de Marie a une alliance qu'elle aurait contractée 
ders avee les princes catholiques du continent. 

ls ont méme avancé, sans aucune preuve, qu’elle signa avec le 
pape et plusieurs de ces princes la ligue qui avait pour but la sup- 
pression du protestantisme, et que c’est a celle cause, principale- 
ment, qu'il faut altribuer la chute de cefte princesse. C’est 1a une 
erreur sans fondement’. 

Hest probable que ce fut Philippe Il qui engagea Marie Stuart a 
souscrire 4 la ligue, pour prix de l'assistance qu'il lui avait donnée 


‘ Jales Gauthier, t. I*’. 
| Randolph 4 Trockmorton, 7 février 1566. Mms. advocates'library, Edinburgh, 
c&é par Jules Gauthier, t. I*". 

* Labanoff, t. I*', pp. 517 et suiv. Maitland, Miscellany, t. Ill; Thorpe, t. I**; et 
Keith, t. Il, cités par Jules Gauthier, 

‘Celle erreur a été propagée, comme nous l’avons dit déja, par Robertson et 
Tyler. Dautres historiens n'ont fait que les copier, sans remonter aux sources 
¥ prouvent le contraire. M. Froude est de ce nombre (History of England, 
t. Vi, p. 235). « Elle s'unit, dit-il, 4 une association higote et sans principes, qui, 
sous le masque de défendre la vérité, outrageait les plus simples préceptes de 
IEvangile. » (Ibidem, t. VII, p. 20.) 


522 MARIE STUART. 


pendant la derniére rébellion*. Randolph eut vent de la propositi 
ll écrivait 4 Cecil, le 7 février 1566 : « Il y a une confédération, 
cemment organisée, dans laquelle le dernier pape, l’empereur 
roi d'Espagne, le duc de Savoie, divers princes d'Italie et la re 
mére (Catherine de Médicis) sont soupconneés de faire pertie, a I'e 
de maintenir la papisterie dans toute la chrétienté. Ce projet d’us 
a été envoyé de France par Thorton, et est souscret par cette re 
La copie reste entre ses mains, et Voriginal doit étre renvoyé ¢ 
peu, comme je l’entends dire, par M. Stephen Wilson, qui est t 
le ministre qu’il faut pour un projet si diabolique. Si je puis ea 
tenir copie, je vous l’enverrai aussitét qu’il me sera possible. » 8 
dolph ne parlait que par oui-dire; il n’avait vu ni original ni la & 
du traité. Peu de jours aprés, Bedford informait Cecil que Rande 
avait été mal renseigné (14 février). «Il y a, lui écrivait-il, 

ligue conclue entre le roi d’Espagne, le duc de Savoie, et divers 
tres princes papistes, pour le renversement de la religion —— con 
vous en apprendrez davantage par d’autres — qui est venue @ 
les maains de la reine, mais qui n'est pas encore signée*. » T 

La question est de savoir si Marie signa cette ligue plus tard 
rien de semblable n’est affirmé ni par Randolph ni par aucun au 
Si elle se fat jointe 4 la ligue, un fait d'une telle importance n 
pu rester longtemps caché et ses ennemis n’eussent pas manqué 
lui en faire un juste et constant reproche*. 

Deux motifs puissants durent l’engager a s’abstenir ; elle n’s 
plus besoin de l’assistance du roi d’Espagne, car elle avait ple 
ment réussi avec ses propres forces 4 dompter la rébellion de Mor 
d’un autre cété, comme la France ne faisait pas partie de ka lig 
elle ne voulut pas prendre un engagement de celte importance s 
le concours et l’exemple de sa grande allice continentale. On ex 
sans peine que de puissantes considérations pour signer la ligue: 
rent, pendant quelque temps, son esprit en suspens. Que de tel 
lions ne dut-elle pas éprouver de s‘allier avec tous les princes 

4 Robertson, III, Appendiz, 315. 

* Stevenson's Illustrations, p. 159. J. Hosack, Mary queen of Scots and hers 
sers, etc., t. I**. 

3 Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, etc., t. I*". Les historiens | 
testants de cette période, Knox et Buchanan, en Ecosse, Camden et Hollins 
en Angleterre, de Thou, en France, gardent tous le silence le plus absolu st 
sujet. A ce fort témoignage négatif, ajoutons un témoignage positif, de source 
tholique et contemporaine, sur les puissances qui s'unirent a la Ligue : c’étaia 
pape Pie V, l’empereur, les rois d’Kspagne et de Portugal, les ducs de Baviére ¢ 
Savoie et la république de Venise. Ni la France, nil'Ecosse, par conséquent, ne 
salent, a celte époque, partie de la Ligue. (Gonralez, Apuntamicntos, 522. —4! 
sack, t. I**.) a 


MARIE STUART. 555 


tholiques! Quand on considére la fermeté de ses sentiments roli- 
geux, les provocations sans nombre de la faction protestante, 
ks complots des nobles, l'insolence des prédicateurs, les intrigues 
mcessantes d’Elisabeth, on est surpris de son abstention. L’influence 
de Riccio était fort grande a cette époque, et l’on ne saurait douter 
quil fit tous ses efforts pour engager la reine 4 faire partie de la 
hgue*. Ses conseillers catholiques, dit un presbytérien qui se fait 
loajours un point d’honneur de rendre hommage a la vérité, ne 
peuvaient manquer de lui représenter que son refus de se joindre a 
le Confédération lui aliénerait ses amis sans lui concilier ses enne- 
mis; et les suggestions de l’ambition, aussi bien que le souvenir des 
Ingres, auraient pu tenter plus d’un souverain moins sage que 
- Mane Stuart a saisir cette occasion de victoire et de vengeance. Un 
eaprit de désaffection avait prévalu, dés cette époque, dans les Etats 
de sa rivale, qui pouvait se changer soudain en révolle sérieuse. 
[es comtés du nord de |’Angleterre, comme le prouvérent les évé- 
semenis subséquents, étaient murs pour la révolte, et le grand chef 
iandais O'Neal avait déja offert son amitié et son hommage a la 
tine d’Ecosse. Jamais responsabilité plus lourde ne pesa sur une 
kame jeune et abandonnée. 

«Desa décision dépendait une guerre religicuse, non-sculement 
akcosse, mais encore dans tous les Etats de la Grande-Bretagne ; une 
guerre semblable a celle qui avait déja éclaté en France et qui, dans 
le sicle suivant, désola |’Allemagne pendant trente ans. Chaque 
époque de la vie de Marie Stuart a été ingénieusement mal interpré- 
ie par la malice persévérante de ses ennemis, mais en cetle occa- 
Seails trouveraient difficilement quelque indigne motif pour l’accu- 
ser. En refusant de s’associer a la ligue catholique, elle maintenait 
les promesses solennelles faites 4 ses sujets protestants ; elle éloi- 
gut de ses Etats le démon de la discorde religieuse, et la postérité 
he peut qu’applaudir 4 ja sagesse aussi bien qu’aé la grandeur du 
sacrifice qu’ elle fit 4 cette crise du moment?. » 

nous a paru indispensable, dans le sujet que nous étudions, d 
rétablir sur ce point essentiel la vérité des fails, et, en prouvant que 

ie n’a point signé la ligue catholique, d’écarter cette prétendue 
cause de sa chute. | 

Ce était pas seulement la sentence du Parlement qui menagait 
datteindre Moray et ses complices. On sait qu’en vertu d’un privi- 
Rge attaché 4 leur couronne, les princes écossais pouvaient, pen- 

tla premiére année de leur majorité, révoquer, avec le concours 


“pian Mary queen of Scots and her accusers, etc., t. I*. 


Sat MARIE: STUART. 


des Etats, les donations arrachées 4 la faiblesse de leurs ré 
Or, la plus grande partie des biens du domaine royal avaie 
prodigués, pendant la minorité de Marie Stuart, 4 Moray et. 
sieurs de ses amis. 

La reine complait user de ce droit, et Riccio et Darnley la 
maient de tous leurs efforts dans cette résolution. Le par 
allait étre appelé 4 examiner les titres de tous ceux qui, 
quelques années, s’élaient enrichis des dépouilles de 1’Eglise 
\ Etat. Marie se disposait, de plus, 4 faire rentrer dans le dom: 
Ja couronne tous les biens ecclésiastiques restés vacants; elle 
en consacrer une partie 4 soutenir leclergé enseignant, « yc 
le clergé catholique, dans les parties du royaume ow |’ancier 
dominait encore; une autre 4 établir dans les paroisses des 
des collégiales et des hdpitaux pour les malades et les ger 
ressources. Le reste, appliqué aux besoins du gouvernement, 
permetire de diminuer les taxes sur Ja population si pau 
YEcosse'. 

Ces mesures, si sages en elles-mémes, ne pouvaient lre 
tées sans une grande résistance. « Elles devaient atteindre 
cour de nobles pillards, d’abbés, de laiques, de commandatai 
bauchés, qui, sous prétexte de zéle religieux, n’avaient c 
pendant les troubles qu’a sortir de leur pauvreté ou a double 
domaines. Tous ceux qui craignaient les investigations du 
ment embrassérent plus étroitement la cause des exilés, et 
rent de s’opposer & leur condamnation et 4 l’exécution des n 
projetées. Ils étaient en assez grand nombre. Les principaux 
Morton, Lindsay, Ruthven et le secrétaire Lethington*. » 

Ecartés des affaires et tenus pour suspects, ils étaient pri 
soulever au premier signal. « Cette cour est si divisée, écriva 
dolph, que nous nous attendons chaque jour 4 quelque n 
coup, » Il ne doutait pas qu'une nouvelle révolte n’éclatat av 
de chances de succés, si les lords exilés pouvaient rentrer enk 
Hs pouvaient compter, d’silleurs, plus que jamais, sur 
d@’'Elisabeth. 

La nouvelle de la grossesse de Ja reine d’Ecosse, qui augi 
ses chances 4 succéder au tréne d’Angleterre, la mit da 
telle colére qu'elle menaca de faire pendre le messager envo 


§ Jules Gauthier, Hist. de Marie Stuart, t. I**; Keith, t. I, p. 593, et m 
Wand. t. IV, pp. 253 et 234. 

* Hist. de Marie Stuart, par J. Gauthier, t. I*’. 

3 Randolph 4 Trockmorton, 7 février, Ms. Advocates’ Library; Edinbu 
par J. Gauthier. 


MARIE STUART. 393 


la porter 4 la comtesse de Lennox’. « Il faut, écrivait le digne émule 
de Cecil, l'agitateur Randolph, il faut qu’on fasse quelque chose 
pour écarter une telle éventualité*. » Elisabeth n’avait pas appris 
sans une secrete joie les dissensions qui s étaient élevées entre 
Darnley et la reine. Elle résolut de les mettre & profit, et s’il faut en 
toire l'ambassadeur d’Espagne qui l’en accuse formellement, elle 
forma « le projet de s’emparcr peu & peu de la couronne d’Ecosse*. 
«De lant de passions surexcilées et complices les unes des autres, sor- 
lit use horrible conjuration, dont le prétexte fut la mort de Riccio, 
majs dont le véritable but était de renverser le gouvernement, de se 
déharrasser de la reine aprés l’avoir déshonorée, ef, si on ne pou- 
vail unir les deux royaumes, de metlre au pouvoir les instruments 
de la politique anglaise’. » 


CHANTELAUZE. 


* Jules Gauthier, t. I*". 

* Randolph 4 Trockmorton, 10 février 1566. State papers office. 
* Memorias, etc., t. VII, p. 519, cités par Jules Gauthier. 

* Jules Gauthier, Histoire de Marie Stuart, t. I*". 


La site prochainement. 





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HILDEBRAND 


JUSQU’A SON CARDINALAT wing 
















Monumenta Germanie historica inde ab anno Christi 500 usque ad ¢.. 
edidit G. H. Pertz. Mannoverz, 1826-1872. Ont paru 4 vol. in-folio fegum 
22° volume scriptorum. Mais les vol. 15, 44, 15 scriptorum n’‘ayant pas, 
été publiés, la collection de Pertz comprend en réalité 25 vol. grand in-folio, « 
a-dire 4 vol. legum et 19 vol. scriptorum. 

Bibliotheca rerum Germanicarum. Tomus secundas. Mowwmenta Gre 
kdidit Philippus Jatie. Berolini apud Weidmannos, 1865. In-8 de 712 p. . 

Regesta Pontificum romanorum ab condita Ecclesia ad annum post 
natum MCXC VII. Berolini, Veit et socius, 1854. In-4 de xxiu-951 p. 

Pontificum romanorum qui fuerunt inde ab exeunte seculo [X usque ad 
seculi XIII vite ab equalibus conscripte. Edidit J.-M. Watterich, t. I, de Yat 
872 a 1099. Lipsize, Engelmann, 1862, cv-753 p. 

Geschichte der deutschen Kaiserzeit, von Wilhelm v. Giesebrecht. Zweiter bag 
Blathe des Kaiserthums. Dritter Band. Das Kaiserthum im Kampfe mit dem Pag 
thum. Braunschweig, C. A. Schwetschke und Sohn, 1863 et 1868. "4 

Pabst Gregorius VII und sein Zeitalter, duch A. Fr. Gfrorer, ord. pre 
der Geschichte an der Universitat Freiburg. 7 volum. in-8. Schaffouse, cnn 
ter, 1859-1861. canatemeadiata i 

Hildebrand als Papst Gregorius der Sicbente und sein Zeitalter aus den. ? 
dargestelt, von Johannes Voigt. Zweite vielfach, verinderte Auflage. Wei 
1846, x11-825 p. 

En téte du volume, se trouve une curieuse correspondance échangéé'@ 
Mgr Villecourt, évéque de la Rochelle, et J. Voigt, 4 loccasion de la preg 
édition de Grégoire VII. ‘ 

Histoire du pape Grégoire VIE et de son siecle d'aprés les monuments orig 


d'une introduction, de notes historiques et de piéces justificatives, par ef 
Jager, professeur a la Faculté de théologie de Paris, etc., etc. 4° édit., 
A. Vaton, 1854, 2 vol. in-12. we 
Histoire de Grégoire VII, précédée d'un discours sur l'histoire de Ja 3 
jusqu’au onziéme siecle, par M. Villemain. Paris, Didier, 2 vol. in-8 de 
409 
A occasion du livre de M. Villemain, M. Charles Giraud, de Iheettit! a ” 


HILDEBRAND JUSQU’A SON CARDINALAT. 327 


France, a pubuié, dans la Revue des Deux Mondes, 15 mars et 1* et 15 avril 1873, 
trois remarquables articles intitulés : Etudes nouvelles sur Grégoire VII ef son 
fenps. — En 1872, le Journal des Savants (avril et mai) a également publié sur 
Grégoire VII deux articles de M. F. Roquain, qui s'est surtout préoccupé du cété 
chronologique de la question. 


L/histoire de Hildebrand, devenu pape sous Je nom de Grégoire VII, 
offre des difficultés particuliéres. Pour beaucoup de questions, Vhis- 
rien se trouve en face de deux groupes bien distincts de documents. 
Sils consulte les uns, il a affaire & des panégyriques enthousiastes 
da célébre moine : le rdle déja si grand qu'il a joué, s agrandit outre 
mesure, on lui préte des intentions et des projets qu’il n’a pas eus, 
afin de pouvoir ajouter de nouveaux trails 4 son éloge. Comme il 
arrive pour la plupart des personnages qui dominent toute une 
tpoque, on le sépare de ses contemporains pour lui attribuer excln- 
tivement le mérile des grandes choses qui se sont faites 4 ce moment 
et dont une partie revient cependant & des collaborateurs moins il- 
lustres. Si, soucieux de contréler ses données, Vhistorien aborde 
Pautre famille de documents, il constate bien vite que lenthou- 
Sasme a fait place & des haines implacables; ce qui tout 4 l"heure 
Gatun sujet d’éloge est devenu une marque d’infamie : les actions 
les plus désintéressées, les démarches les plus loyales de l’illustre 
proserit de Salerne fournissent aux césariens du onziéme siécle l’oc- 
ction de déverser sur Hildebrand d’effroyables injures et les accu- 
stiens les plus éhontées. Si encore les faits étaient racontés d'une 
minitre exacle dans ces dithyrambes et dans ces amers réquisitoires, 
il serait facile de faire la part de l’exagération et des’orienter; mais, 
hew agrons souvent l'occasion de le constater, les historiens. du 
ouktme et du douziéme siécle ont parfois sacrifié la vérité aux ar- 
dears et aux besoins de la polémique. La falsification a été, dans 
cerlains cas, d’une audace inconcevable ; ainsi un chroniqueur con- 
lemporain de Grégoire Vil a soutenu et a voulu prouver que Charle- 
mages n’avait jamais éié empereur, et que le premier empereur de 
race franque avait été Louis le Débonnaire! 

Entre ces pamphlétaires et ces panégyristes, l’historien est obligé 
de tracer sa voie avec infiniment de précautions, sondant & chaque 
pele terraia pour s’assurer qu’il ne fait pas fausse route et s’en- 
touraal des moyens que la critique meta sa disposition powr arriver 
d connafire la vérité. 

Aces difficultés spéciales & un travail sur Grégoire Vil, viennent 
 joindre celles qui compliquent taute étude concernant le onzme 


528 HILDEBRAND 


siécle. Les documents contemporains laissent trop souvent 
vague d'sespérant les questions chronologixues les plus impc 
C’est ainsi que nous ignorons encore la date de la naissance 
goire VII. Parfois méme ce sont entre les divers auteurs ou « 
données du méme auteur d’inextricables contradictions c! 
giques qui s‘obstinent 4 ne pas livrer leur secret ou qui 
uniquement sur un lapsus memoriz d'un chroniqueur. 

La part quelquefois si large que les annalistes du onzién 
font 4 la légende est aussi une grande source d’erreur. Ai 
4ge la légende se glisse partout; tout le monde lappelle a : 
on lui demande de défendre toutes les causes, les plus juste 
les plus détestables. Parfois il est facile de la constater et d 
outre; lorsque Wibert de Toul, plus grave d’ordinaire, racol 
toire d’un chien qui disait distinctement Deus meus en abi 
lecteur n’a qu’a aller au passage qui suit. Mais que de ¢ 
récit et Ja légende se fondent si parfaitement que la soudt 
invisible, ou demande des yeux trés-exercés! Et puis, en ch 
dégager les élé:nents légendaires qui sont mélés aux par 
vérité, nous qui croyons au surnaturel en histoire, quine p: 
pas par ces mutilations a priori si fort recommandées pa 
positiviste, nous avons 4 agir avec plus de respect et de pré 
que d’autres. Nous ne rejetons pas brutalement tel fait pa 
présente un cété surnaturel; nous aimons mieux suivre en 
curence le précepte de saint Pierre : Cuncta probate, quod b 
tenete. 

Enfin, il n’est guére possible d'étudier le pontificat de s; 
goire VII ou ceux des papes qui ont régné apras lui, sans se 
der quelle a été l’influence des fausses decrétales sur les 
ces papes et sur les événements religieux de toute cette pé 
question, on le devine, est fort grave et trés-délicate, elle 
elle seule une série de problémes trés-compliqués, et, pou 
ter, il faut une connaissance approfondie des sources mise 
vice d'une sincérilé absolue. 

Nonobstant ces dificultés dont il faut prendre son parti, 
subsisteront toujours, le moment parait bien choisi pour ‘pi 
France de nouvelles études sur saint (trégoire VII. En eff 
avons présentement a peu prés toutes les piéces des dossie 
dier pour connaitre son pontificat. 

Depuis cinquante ans environ on a imprimé, surtout en Alt 
un nombre cousidérable de documents, demeurés jusqu’ici 
crits et ayant trait 4 l'histoire du onziéme siécle, en partie 
pontificat de’Grégoire VII, et aux célébres démélés de ce pa 
Vempereur Henri IV. Ainsi, la belle collection de Perts in 


JUSQU’A SON CARDINALAT. “GRO 


Meumenta Germaniz historica a mis en circulation une quantité de 
textes tout & fait inaceessibles auparavant, ou bien elle a dunné 
fecellentes éditions critiques de plusieurs auteurs qui avaient été 
weins bien traités dans les collections du dix-septitme et du dix- 
beititme siécle. Il faut nous féliciler de ce que Perlz a dépassé les 
imites du programme indiqué par le titre qu'il a écrit au frontispice 
de ses Monumenta. Cette heureuse inconséquence nous a valu la 
pblication d’un grand nombre d’annales ayant trait, non pas a 
[llemagne, mais a I'Italie, 4 la France, 4 |’Angleterre, a PE- 
cmse, etc... iy 
Acdté des Monumenta Germaniz de Pertz, il faut placer la Biblio- 
hers rerum germanicarum de. Jalfé. Malheureusement, la mort de 
Fautenr est survenue lorsque la Bibliotheca ne comptait encore que 
peu de volumes. Elle n’en mérite pas moins une mention ici, car, 
parmi les volu:nes parus se trouvent les Monumenta gregoriana, c’est- 
a-dire une trés-belle édifion de la correspondance de saint Gré- 
goire VII et de quelques documents ayant trait 4 son pontificat. Aupa- 
ravant déjs, Jaffé avait rendu un service inappréciable 4Vhistoire ec- 
ésiastique par la publication de ses Regesta Pontificum, manuel de 
quiconque veut étudier I’histoire de la papauté dans les premiers 
sécles de I’Eglise et au moyen ave. Enfin M. Watterich a publié sur 
les papes des neuvicme, dizitme, onziéme, douziéme et treiziéme 
siteles une précieuse collection de textes, dont quelques-uns voient 
le jour pour Ja premicre fois. 
Ces publications font voir la nécessité de reviser plusieurs cdtes 
d Vhistoire de Grégoire VII; il y a des données nouvelles dont il 
fut tenir compte, il yen a d'autres au contraire qui élaient acceptées 
josquici et qu’il faut rejeter; en un mot, il faut soumettre 4 un 
Nouveau travail analytique cette partie si importante de l‘histoire 
de l'Eglise. Ce travail a déji élé fait en Allemagne, avec plus ou 
moins de suc¢s, soit dans des monographies, soit dans des ceuvres 
d'ensemble. Parmi ces derniéres, je me bornerai a citer la remar- 
quable histoire de Pempire d‘Allemagne, par Giesebrecht, et I'his- 
lotre de Grégoire VII, par Gfrorer. On peut ne pas étre d’accord avec 
Giesebrecht sur certains points, mais il faut reconnaitre dans son 
@uvre une vasie science, une grande clarté d’exposition et une cun- 
stiencieuse étude des faits. Les Anmerkungen qu'il a placées a la 
finde chacun de ses volumes sont fort utiles pour s’srienter dans 
h bibliographic du onzidme siécle. Gfrérer raconie qua son hisloire 
diGrégvird VIE Ini a cofté dix ans dan travail pereuléen, ét if suf- 
fed effet’ de! parcolriy ses scpt énoriesvolames pour.comprendre 
qi’ n’y a‘riett ‘d'exagtrd dans:telte: asserfion:. On reste oonfondu 
‘detint IZ prodigiedse quintité de-faits; de textes, de raisonnements 
3% Jeusr 1874. 22 


550 HILDEBRAND 


et de suppositions aecumulés dans ces inferminables pages. Malh 
reusement Girorer est diffus et indigeste; il n'a pas celte sobridté « 
rend si allrayante la lecture du livre de Giesebrecht. Les hypoihé 
quelquefois les plus hasardées viennent trop souvent déparer | 
ceuvre, et égarent le lecteur qui n’est pas sur ses gardes. - 
Comme la lutle du sacerdoce et de l’Empire dans la seconde 1» 
tié du onziéme siécle n'a élé, 4 proprement parler, qu'un gigi 
tesque ducl entre les papes et les empereurs d’Allemagne, on vo 
prend que les savants allemands aient mulliplié les publications 
toute sorte pour faire connaitre les diverses phases de cette célél 
lutte; c'est une raison analogue qui nous a amenés en France 4 6 
dier, avec plus d’intérét, I’histoire de Boniface VIl-et des papes d 
vignon, ou, dans Jes temps modernes, |’histoire du pape Pie VII..M 
la France n’a joué qu’un réle secondaire dans le conflit entre G: 
goire VII et |’empereur Henri IV ; le récit de ce conflit peut nous. 
léresser au point de vue religieux et parce qu'il renferme de gra 
lecons : il ne saurait nous toucher au point de vue national. De. 
chez nous, le petit nombre d’ouvrages qui racontent d’une ‘facon ¢ 
taillée et approfondie l’histoice du pontiticat de saint Grégoire VI 
Jusque dans ces derniers temps, on s'est contenté.en France 
lire la traduction frangaise de l'histoire allemande de Grégoire V 
par Voigt. La: premiére édilion de l’ouvrage allemand a ps 
en 1846, el la seconde en 1846. Ecrit 4 une époque of PAllemag 
oubliant ses divisions confessionnelles avait réuni tous, ses enfgi 
pour lutter contre Napoléon I", ce livre a profité de ’apaisement¢ 
s’était fait alors dans beaucoup d’esprits. Voigt s’est efforcé de jus 
Grégoire VII d’une maniére équitable, et il y est parvenu en part 
Néanmoins comme son ceuvre renfermait encore quelques notes.d 
cordantes, elle n’a été fraduite en francais par M. l’abbé Jag 
qu’avec diverses modifications. Ces changements plus apologétiqu 
qu’historiques, et les notes ajoutées plus tard par M. Audley, lors. 
la quatriéme édition, n'ont pas modifié le fond du livre, dont la vra 
date est toujours 1816..Bien des faits acquis 4 la science, bien d 
apercus nouveaux, bien des rectifications devenues nécessaires. 
sauraient donc s’y trouver; il est bon de le lire lorsqu’on veut 
rendre compte des jugements portés & diverses époques sur G: 
goire VII, mais les renseignements historiques qu’il fournit au. le 
teur sont maintenant insuffisants. 
On lit dans le court préambule qui précéde l’histoire de Grégoire ' 
par M. Villemain, que « Jes deux volumes de l'histoire du gra 
pape étaient achevés en 1834 », et, un peu plus loin, que « les ¢ 
livres ou chapitres de l'histoire de Grégoire VII étaient alors tern 
nés. » Depuis cette époque, dit ’éditeur, M. Villemain ne s'est gué 


JUSQU’A SON CARDINALAT. O54 


cupé de son livre que pour écrire l’introduction sur Vhistoire de 
papaulé avant Grégoire VII. 
(a lecture de ouvrage confirme ces renseignements de l’ éditeur ; 
que oyant vu le jouren 1879, Ielivreest biende la finde la Restau- 
jonet du commencement dela monarchie de Juillet; c’estun enfant 
efrontsillonnédes rides de la vicillesse. Mais 4cOté de ce défaut se 
‘quvent aussi les qualilés qui ont fait de M. Villemain un des pre- 
"3 écrivains de notre époque. Bien des pages sont écrites de ce 
uet grand slyle quirappelle les écrivains du dix-septiéme sidcle ; 
aines figures que le pinceau de I'artisle & caressées de prafé- 
we se détachent fort bien sur ce fond assez sombre du onziéme 
ple. Malhcureusement toute la trame historique du récit laisse 
meoup 4 désirer; lorsque la forme est belle, le fond est souvent 
pcontestable, pour ne pas dire plus. Il en est du Grégoire VII de 
in comme de ces tableaux qui, ayant élé faits sur des toiles 
cmp ont péri avant que les procédés modernes pour changer 
des tableaux aient é1é découverts. Au lieu de composer son 
Me introduction, M. Villemain auraitdu creuser son sujet, suivre 
Mouvement scientifique de la France et de 1’Allemagne sur le 
yen dge, et étayer ses divers chapitres : son livre aurail duré, 
Wis qu'il n’est déja plus. 
la traduction de M. l’abbé Jager et le livre de M. Villemain sont les 
gx seuls ouvrages de quelque importance publiés en France sur 
tgoire VII. Il est inutile de mentionner quelques autres travaux 
tjJe méme sujet, parce qu'ils lrahissent une compléte ignorance 
aources el ne remplacent méme pas l’ceuvre du docteur Voigt. 
Vinsuffisance de ces publications frangaises fait voir la néces- 
é We. se remettre 4 la besogne et de serrer les textes origi- 
x de plus prés. C'est 1a le mobile qui m’a déterminé 4 composer 
lude qui suit; le lecteur remarquera qu’elle est surtout une mo- 
iqee de textes ratlachés entre eux et expliqués par un commen- 
ire aussi sobre que possible. Cette méthode peut avoir-ses incon- 
ajenis, mais elle a un grand avantage : elle permet de fournir des 
mstignements surs et précis. Telle page de Lambert de Hersfeld ou 
\Hermann de Reichenau, telle lettre de saint Pierre Damiani. ou 
\saint Grégoire Vil, en disent plus long dans leur: briévelé que 
8 plus belles explications du monde. Si ce commerce immédiat 
rec les documents originaux exige quelque effort, en revanche il 
ul justice des Grégoire VII légendaires, et il montre tel qu’il est ce 
ler et dpre génie qui domine le moyen dge-tout entier.. 





bibs HILDEBRAND 


PRBMIERES ANNEES DE HILDEBRAND, 


On ne connait pas l'année de la naissance de Hildebrand. Les 
données chronologiques fournies par un rituel de l’Eglise ron 
de la fin du onziéme siécle ‘ et par la lettre écrite le 22 janvier { 
par le pape Grégoire VII 4 Hugo, abbé de Cluny’, sont trop vi: 
pour permettre d’arriver 4 unc indication précise. Les calcul: 
derniérement encore par Jaflé ne paraissent pas avoir réso 
question®. En général, les historiens vont de 1015 4 1025 ; ain 
Bollandistes* ont proposé 1020. 

La patrie de Hildebrand a aussi donné lieu a quelques cont 
tions, 4 cause d'un texte de Hugo de Flavigny qui le fait nal 
Rome‘ el de deux passages de la correspondance de Grégoire 
mais il est certain qu'il est né 4 Roavacum, lieu de peu d’is 
tance situé sur le territoire de Soana, ville de Toscane’. 

Le nom de Hildebrand, qui est incontestablement german 
s’explique par les nombreuses relations existant alors entre |! 
magne et l'Italie, sans qu'il soit nécessaire de donner une o1 


1 Nam et illi sedi (apostolice) nostro tempore talem Deus gubernatorem 
rendz inquam memoriz Greyorium papam, imposuit, qui sub decem suis a 
soribus a puero Rome nutritus et eruditus omnes apostolicas traditiones d 
tissime invesligavit et investigatas studiosissime in actum referre curavit. | 
de ecclesiast. observationibus, c. xiv, in Max. biblioth. Patrum, Lugduni, 
t. XVI, p. 475.) 

* .... Roma, in qua jam a vigenti annis inhabitavi. (Gregor. registrum, | 
dans Jaffe, Monumenta Gregoriana, p. 163.) 

3 Jafle, J. c., p. 6352, note 6. 

* Acta Sanct., Maii, t. VI, p. 107. 

5 Natus est igitur in urbe Roma, parentibus civibus romanis. [Hugo Fk 
censis, Chronicon (Virdunense); dans Periz, Monumenta Germania historica, 
tores, t. VIII, p. 422.] 

® Sanctus Petrus a puero me in domo sua dulciter nutrierat. (Greger 
Registrum, VII. 23.) 

Debito amore apostolorum principis, qui me ab infantia mea sub ali 
oy quadam pietate nutrivit et in gremio suz clementiz fovit. (Regi 
i, 39. 

7 On lit dans les catalogues officiels des papes : 1° dans les Vies des Papa 
Pierre Pisan : Gregorius, qui vocatur Ildebrandus, natione Tuscus, de ¢ 
Raocuaco, ex patre Bonizo, sedit a. XII, m. I, d. II]; 2° dans la collection di 
cius : Gregorius qui vocatur Ildebrandus, nalione Tuscus, ex patre Bunice 
ann. XII, m. I, d. Il. (Watterich, Vite pontificum, t. 1, p. 293.) 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 333 
germanique au grand adversaire de l'empereur d’Allemagne 


Henri IV', 

le pére de Hildebrand s’appelait Bonizo; au rapport de Benzo, 
évéque d'Albe, c’était un pauvre chevrier toscan marié 4 une femme 
fe la campagne de Rome’. Au douziéme siécle, l’Annaliste saxon a 
‘aconté dans un récit devenu célébre que Hildebrand était le fils 
["ur charpentier ; mais nous prouverons plus loin que ce récit est 
peaucoup trop légendaire pour qu’on puisse lui accorder quelque 
snéance*®. L’évéque d’Albe et l’Annaliste saxon s'accordent du moins 
rarce point qu’ils font naitre l'un et l’autre Hildebrand d’une fa- 
mille placée dans une condition trés-modeste. Celte {radition est 
soafirmée par une lettre d’un abbé de Metz, Guillaume, 4 Grégoire VII, 
Hans laquelle Guillaume appelle le pape « un plébéien’. » 

Le texte du rituel romain cilé plus haut prouve que [lildebrand a 
«ommencé a résider 4 Rome sous le pontilicat du pape Benoft IX 
¢€ 1033-1048)*. A cette époque il fut confié par ses parents 4 un on- 


' Paul Bernried commence en ces termes la Vie de Grégoire VII qu'il a écrite 
wes 1128 : Igitur Gregorius Septimus, super quem vere primi Gregorii requievit 
spriins, natione Tuscus, patrem habuit nomine Bonicum, et ipse Hiltebrandi sor- 
tiw est in baptismo vocubulum non sine grandi presagio futurorum. Hilte- 
Wwadus enim Teutonice linguze vernacula nuncupatione perustionem significat 

Gphiatis terrenze, qualem Psalmista sibi divinitus impertiri precatur dicens 

Piime xxv : Proba me, Domine, et lenta me, ure renes meos et cor meum. (Watte- 

teh, Vile Pontificum, t. I, p. 474.) — En revanche, les adversaires de Gré- 

gare Vil traduisaient son nom par «(ison d’enfer, Hzllebrand ». Le nom de Hil- 
| Ghraad signifie en réslité pugnee conflagratio; Brand signifie incendium et Hilt, 
poms. — Paul Bernried a lu seulement Hillibrand, et a donné Hilli comme 

Seyme de Willi, volonié, désir, concupiscence, etc. (Cf. Watterich, t. I, 

p- 414, note.) 

*Natus matre suburbana, de patre caprario. (Benzo, dans Pertz, Mon. Germ., 
$8.1. U1, p. 660.) A la page 659, Benzo appelle Grégoire VII : Quidam homuntio 
Veatre late crure curto. | 

un passage de Guillaume de Malmesbury, on voit Hugo, abbé de Cluny, 
fair Hildebrand, alors archidiacre, par : Homuncionem gxilis nature, despica- 
blis parentetse. — Cf, Periz, Mon. Germ., SS., t. X, p. 474. 

* Aunalista Saxo, dans Periz, Mon. Germ., SS., t. VI, p. 704. 

Annales Palidenses, dans Pertz, Mon. Germ., SS., t. XVI, p. 69. 

Veyez plus loin le récit de I’Annaliste saxon. 

*¢ Vir de plebe. » 

Voyes cette lettre dans Walterich, t. I, p. 740 et sq. 

* En effet, ce texte du Micrologue, écrit du vivant méme du pape Grégoire VII, 
@@ peu de temps aprés sa mort, affirme que Grégoire a été nourri et élevé a4 

sous diz de ses prédécesseurs. Si nous faisons abstraction des deux anti- 
Papes, Benoit X et Cadolus, que l’auteur du Micrelogue, tout dévoué 4 Gré- 
gave Vil, n'admettait certainement pas, nous trouvons que ces dix prédécesseurs 
@ Créscire sont : Alexandre Il, Nicolas II, Etienne X, Victor fl, Léon IX, Da- 
Mase ll, Clément II, Grégoire VI, Silvestre III et Benoit IX. C’est donc sous le 


bce | HILDEBRAND 


cle qui était abbé du couvent de Sainte-Marie sur le mont Av 
& Rome, et qui se chargea d'élever et d’instruire l'’enfant!. 
cette école monastique, qui ouvrail également ses portes a de 
ves se'destinant @ la vie laique, Hildebrand eut pour condis 
plusieurs membres de I’aristocratie romaine, notamment A 
el Cencius; celui-ci, fils de Jean Cencius, préfet de Rome, obti 
Ja suite la dignité de son pére’. 

Ce fut dans cet asile qu’Hildebrand apprit 4 connaftre et & 
la vie monastique qu'il se décida 4 embrasser, ce fut 14 qu'il 
prégna des tradilions de l'école réformatrice de Cluny dont il ¢ 
venu ensuite le plus illustre représentant. Dans la premiére: 
du dixiéme siécle, Albéric, prince des Romains, voulant: remé 
la triste situation des monastéres italiens tombés dans le're 
ment et ruinés par les invasions des Arabes, avait fait venir & 
saint Odon, abbé de Cluny (927-942), et lui avait donné sa mais 
mont Aventin pour que l’abbé de Cluny en fit un monastéred 
la Sainte Vierge*. Depuis cette époque, la fondalion d’Oden 
restée un poste avancé de la congrégalion de Cluny en Italie 
au couvent du mont Aventin que descendaient les abhés d& 
congrégation lorsqu’ils venaient 4 Rome’, et les affaires imp 
tes dont ils élaient chargés les obligeaient 4 faire fréquemm 
voyages 

ous savons par le cadinal Benno* que dans sa jeunesse. 
brand suivit aussi les lecons de Laurent, archevéque d’Ama 
quel résidait 4 Rome, et de l’archiprétre Jean Gratien, devem 
sous le nom de Grégoire VI. Ces deux hommes, anciens élé 


pontificat de Benoit IX, c’esl-a-dire de 1033 & 1048, que Hildebrand est 
Rome pour y faire son éducation. 

4 Avunculo suo abbati monasterii Sancte Dei genitricis Mariz in P 
monte ad instructionem liberalis scientize et compositionem moralis disey 
parentibus commendatus, in brevi ostendit spectabiles flores utri 
menti. (Paul Bernried dans Watterich, Vite pontificum, t. I, p. 477.) 

2 Inter quos duo fathiliares nostri, Albericus et Cincius, et ab ipsa pés 
lescentia in Romano palatio (1) nobiscum enutriti. 
matte de Grégoire VII & Anazir, roi de la Mauritanie Sitifensis, Reg 

, 24.) | 

On lit également, dans le Commentaire sur l'élection de Grégoire VII (R 

In gremio hujus matris Ecclesize (Romane) a pueritia salis notabiliter ed 
{Hildebrandum) et doctum. 

3 Annal. Farf., op. Hugonis, c. 7, dans Pertz, Mon. Germ., SS., t. XI, p. 

* Cum Dei famulus (Odilon, abbé de Cluny, de 995-1049) i in Romana usb 
sisteret et hospitium in monte Aventino apud monasterium beate Dei gq 
haberet, etc. (Vita S. Odilonis, a P. Damiani; Migne, Patr. lat., (, | 
col. 933 D.) 

* Cf. ed. Goldast, Apologia pro Henrico IV. Hannovie, 1614, c. 10 et aqq 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 3350 


Hillasire pape Silvestre II, passaient pour trés-savants ; Pierre Da- 
ora dil. en particulier de Laurent, dans sa Vie de saint Odilon, 
Fisge'- le grec et le latin, et que sa vie était tout & fait digne 
s! 
~.. eDevenu adolescent, dit Paul Bernried dans sa Vie de Grégoire VII, 
brand, voulant dompter les tentations de la chair par la fatigue 
. “det voyages et par l'étude, partit pour la France*. Aprés un séjour 
quelques années, comme il se préparait 4 regagner Rome, il passa 
quelque temps a la cour d’flenri Ill, et ?'empereur déclara qu'il 
g’avail jamais entendu d’orateur annongant la parole de Dieu avec 
_swme telle conviction. Les évéques les plus estimés admiraient égale- 
4. -meat les paroles de grace qui sortaient de sa bouche. » 
afl revint ensuite 4 Rome, oi il travailla 4 sa perfection ; mais 
( il cherchait & faire fructifier, tant au point de vue intellec- 
jae qu'au point de vue pratique les talents qu'il avait regus de 
Bea, Hout & constater qu’il avait des ennemis d’autant plus dange- 
Feut qu'ils étaient plus prés de lui, et il éprouva la vérité du pro- 
: Nul n'est prophéte dans son pays. Aussi, voulant couper court 
id le jalousie et sacrifiant tout a la charité, il se décida & gagner la 
:Germanie et les Gaules; mais lorsqu’il fut arrivé & Aquas Pendentes*, 
r. le bienheureux Pierre lui apparut en songe et lui défendit d’aller 
plus ‘loin. Hildebrand, croyant n’avoir eu affaire qu’a une image 
ries sire: continua sa route ; la seconde nuit la vision reparut, en- 
_- fin la troisigme nuit l'apdtre lui apparut sous un aspect terrible et le 
..- menaca de chAtiments sévéres s'il ne revenait 4 Rome. Hildebrand 
‘whésita plus et revint sur ses pas’. » 













le. { Proxima quoque quadragesima (1050) succedente, sanctez ac venerandz me- 
‘meri Laurentius, Amalfitanz sedis archiepiscopus, qui potens in litteris ac 
, grece noverat et latine, et quod longe prestantius est, laudabilis 
daritate pollebat. (Vita S. Odilonis, a 8. Damiani; Migne, t. CXLIV, 
aren 944 B.) 

‘Dans les Actes du synode romain tenu sous Benolt IX, en 4044, au sujet du 
_; Pairiarehat de Grado, on lit dans les signitures : Joannes archicanonicus et archi- 
ary canonice S. Jo. ante portam Latinam. Kt un peu plus loin : « Ego Joannes 
, , Sthicanonicus et archipresb. interfui et subscr.» C'est évidemment la signature 

* de dean Gratien. Cr. Mansi, t. XIX, col. 610 et sqq. 
! "ll nest pas facile de déterminer ce que Paul Bernried entend par le mot 
Franciam : quelques lignes plus loin, et en d'autres passages, il empluie 
| pn Gallia ou Gallia. Entendait-il Francia dans le sens restreint et comme 
t le pays situé & l’ouest du royaume et du duché de Bourgogne et au 
ard de ‘Vaquitaine, ou bien dans son sens le plus large et en y comprenant la 
jusqu'au dela de Bamberg? Le contexte ne permet pas de résoudre la 
.* @stion; du reste, on voit par la snite du récit que Iildebrand a dd voyager en 
ers pays; ipomaes Paul Bernried ne dit pas explicitement qu'il soit allé. a 

cette 
: Aquapendente dans I’ftrurie. 
* Voyer le texte de P. Bernried dans Watterich, t. 1, p. 477 et sq. 


336 HILDEBRAND 


Telles sont les données les plus certaines, fournies par les doc 
ments originaux sur l‘origine et sur la jeunesse de Hildebrand ; i. 
existe quelques autres qui ne paraissent pas aussi fondées ou 
sont manifestement fausses. 

Parmi ces derniéres, il faut compter celles qui proviennent 
l’Annaliste saxon et qui sont rep: oduites presque mot 4 mot par: 
Annales de Poehlde. Néanmoins, nous donnons ici le récit de I'k 
torien saxon, parce qu’il contient quelques parcelles de vérité 
parce que certaines parties de ce récit ont été souvent reprodui 
par les historiens de Grégoire VIL. 

« A cette époque mourut le pape Alexandre, de pieuse mémoi 
ct il eut pour successeur Hildebrand , qui fut appelé Grégoire. | 
Cet Hildebrand élait moine et archidiacre du siége de Rome: ce, 
pendant son pontificat que Eglise commenga a étre agitée par ( 
erreurs schismatiques inconnues auparavant. ; 

« J'ai jugé & propos d'insérer ici un trait de son enfance qui P 
rite d’étre rapporté. Son pére, qui élait menuisicr 4 Rome, | 
chargé par un clerc de faire des travaux 4 un édifice, lorsque Bik 
brand était encore tout enfant. Il arriva que l'enfant, jouant aved. 
copeaux qui tombeaient de I’établi, les disposait en forme de Jeti 
quoiqu’il ne sat pas lire. Sur ces entrelaites, le clerc étant st 
venu et ayant remarqué ce que faisait l'enfant, il constata que 
lettres avaient été disposées de facon a reproduire ce textos: 
dominerai dune mer @ l'autre mer. Le clerc, Yempli d’admirats 
prédit alors au pére que l’enfant monterait un jour sur le siége ap 
tolique. Aussi, réulisant une pensce qu'il avait eue déja, il le fit 6 
dier. Son instruction terminée, il vint 4 la cour de l’empereur Hea 
et commenga 4 obéir aux chapelains en écrivant ce qu’ils lui @ 
mandaient d’écrire. Or i] était trés-brun et d'un extérieur a3 
disgracieux. Aussi le fils de \empereur, )’ayant apergu et voul 
s’amuser a ses dépens, lui prodiguait toule sorte d‘avanies, cal 
(Henri) était alors un tout jeune enfant, et l'empereur riait souve 
de ses espiégleries; mais l'impératrive ne vil pas cela de bon cil 
reprimanda scvérement son fils pour qu’il cessat ce systéme di 
fronts. 7 

« Une nuit, l'empereur vit en songe son fils assis 4 une tablea 
les attributs de la royauté, et, en face, & une autre table, le m4 
étudiant (Hildebrand) ; ils se provoquaient Pun Vautre d’une § 
niére injurieuse. L’empereur remarqua alors qu'une corne a 
poussé sur le front del’étudiant, et que celui-ci s’en servit pour sal 
son adversaire et le jeter dans la boue. Lorsque l'empereur ent! 
conté son songe 4 limpératrice, celle-ci prédit que cet éludiant! 
rait un jour pape et qu'il chasserait son fils du tréne. Aussi emp 
reur, rempli de crainte pour I’avenir de son fils et espérant modifi 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 357 


les desseins de Dieu, fit appréhender au corps |’éludiant et Penvoya 
dess.le camp de Hamerstein pour qu'il y mourdt de faim; mais 
Pimpératrice, ne pouvant supporter une parcille injustice, intercéda 
pour Hildebrand dans une réunion des grands, et reprocha a l’em- 
pereur de vouloir faire périr un homme a cause d’un songe. Ayant, 
par suile de ces instances, recouvré la liberté, il vint se désaltérer 
sax sources de la philosophie. Entin, voulant dire adieu aux choses 
fa monde, il se proposa d’étudier Ja vraie philosophie. Il se fit moine, 
weomme il venait souvent 4 Rome avec son abbé, le pape Benolt le 
distingua et il devint archidiacre de l'Eglise romaine'. » 

-Fout ce qui, dans cette narration, a trail aux rapports de Hilde- 
byand avec le fils de Henri III, est évidemment faux, car ce fils, de- 
wau plus tard Henri IV, est né le 14 novembre 1050, 4 une époque 
conséquent of Hildebrand, déja absorbé par les affaires de 
[Bglise, résidait 4 Rome auprés de Léon IX. Dans sa correspondance, © 
Grégoire VII déclare lui-méme qu’!l n’a eu qu’é se louer des proceé- 
és de Henri [Il & son égard, et que ce prince l’a toujours honoré 
‘Gene bienveillance particulitre*. 

“ Hest également hors de doute que Hildebrand n’a jamais été ar- 
chidiscre de I'Eglise romaine sous Benott IX. Pendant le pontificat 
de Grégoire VI, successeur de Benoit IX, Hildebrand n’occupe encore 
qu'une modeste place dans la curie, et tout prouve qu’il a été plutot 
Tedversaire déclaré de Benott que son partisan. Comme I’historien 
#xon écrivait plusicurs années aprés les terribles luttes entre Gré- 
gvire VIF et Yempereur Henri IV, il s’est fait ’é:ho des légendes in- 
tirées per le spectacle de ces luttes, mais la chronologie seule suffit 
peur infirmer son récit. | 





Il 
PONTIFICAT DE GREGOIRE ‘Vi. —— HILDEBRAND SON CHAPELAIN. 


Nous sommes sur un terrain plus ferme a partir de l'année 1045, 
late de l’'avénement de Grégoire VI sur le tréne pontifical, car nous 


‘ Amnalisfa Saxo dans Pertz, Mon. Ger., SS., t. VI, p. 704 et sq. 

* Leudandz meinorie Henricns imperator (Henri Ill) inter omnes Italicos in 
mma sua speciali honore we tractavit. (Lettre de Grég. VII & Rodolphe, duc de 
Combe, Registrum, I, 19.) 

Dens une auire lettre 4 Judith, reine de Hongrie (Regist., II, 44), Grégoire 
ert, Clarissimus imperator Heinricus (Henri Ill) pater tuus et Agnes mater tua, 
FM Banc non humanitus sed Dei m:ser.cordia calitus imperatrix augusta, ex quo 

We Comnererunt, pro sua maguitudine honorifice et pre ceteris sanctz Romane 

filis caritative habuerunt. 


388 HILDEBRAND 


savons que Hildebrand fut chapelain de ce pape et qu’il partagea e 
suite son exil’. On est supris de voir Hildebrand, devenu par la su 
un adversaire si déterminé de la simone, débuter par étre cha] 
lain d'un pape qui a été déposé ou qui s’est déposé lui-méme pe 
cause de simonie. Il faut, pour comprendre cette anomalie, sen 
dre compte de la situation de l'Evlise romaine au commencement 
Vannée 1045. 

En 1033, aprés la mort de son frére le pape Jean XIX, le con 
Albéric de Tusculum, ayant distribué de grandes sommes d'arge 
parvint a faire monter sur le tréne pontifical son fils 4g6 d’enva 
douze ans, et il donna la dignité de patrice 4 son autre fils Grégoit 
Ce pape, qui prit le nom de Benoit IX, souilla pendant quinze t 
VEglise romaine des.crimes les plus épouvantables et des actix 
les plus honteuses*. Du vivant de l’empereur Conrad, les Roms 


‘ Quem (Grégoire VI) secutus est Deo amabilis Hildebrandus, volens:erga1 
minum suum exhibere reverentiam; nam antea fuerat suus capellanus. (Boul 
ad amicum; dans Jaffe, Monum. Gregor., p- 630.) 

* Voici les deux textes de Raoul Glaber touchant ]’avénement de Benoit KR: 

« Nam et ipse universalis papa Romanus, nepos scilicet duorum Bened 
atque Joannis, qui ei preecesserant, puer ferme decennis, intercedente thesall 
rum pecunia, electus exstitit a Romanis. A quibus exinde frequenter ¢jectel 
inhoneste receptas, nulla potestate viguit. » (Rodulfus Glaber, dans Migne, Pali 
lat., t. CXLII, col. 679.) 

« Ipso quoque ip tempore, Romana sedes, que universalis jure habetur ad 
terrarum, przfato morbo pestifero (la simonie) per vigenti quinque anne 
Spatia miserrime Jaboraverat. Fuerat enim eidem sedi ordinatus quidam p 
circiter annorum 12, contra jus fasque. Quem scilicet sola pecunia auti 
argenti plus commendavit quam ztas aut sanctitas. Et quoniam infelicem bal 
introitum, infeliciorem persensit exitum.» (Rodulfus Glaber, dans Mligne, Pal 
lat., t. CXLII, col. 698.) 

Raoul Glaber est le seul qui ait donné lage de Benoit IX lors de son avénenng 
Si un seul passage de ce chroniqueur portait que Benoit IX est monté sur le t# 
pontifical 4 Page de douze ans, on pourrait peut-étre dire qu'une errest 
copiste s'est glissée dans le texte. Mais il y a deux passages trés-formeds: m 
cette opinion n’est pas soutenable. En revanche, on peut se demander si Ra 
Glaber ne s'est pas trompé en donnant ce chiffre. Les mots ferme et ora 
prouvent qu il hésite; il fallait qu'il edt de bien graves motifs pour le 
Ses ouvrages altestent chez lui une crédulité 4 toute épreuve. Et puis comm 
s'imaginer un enfant de douze ans qui commet des adultéres, des housidl 
etc.? Quelques lignes plus loin, Raoul Glaber tombe du reste dans une en 
manifeste; il suppose que lempereur Henri Ili obligea Benoit IX & résigner le a 
verain pontificat entre les mains de Grégoire Vi; on verra qu‘Henri Ht ne. 
pour rien dans ces négociations. Cette erreur permet d'‘hésiter devant une dil 
assertion si peu vraisemblable en elle-méme. Quant au caractére absoleiit 
odieux de Benoit IX, nous ne le connaissons pas seulement par Raoul 
pape Victor II, Léon, moine du Mont-Cassin, et Bonitho, évéque de Sutri, font 
ce pontife un portrait identique, c’est-a-dire également repoussant. 

3 Igitur dum per aliquot annos nonnulli solo nomine Pontificum catheda 
obtinerent, Benedictus quidam nomine, non tamen opere, cujusdam Alba 


JUSQU’A SON CARDINALAT. $38 


t déja cherché, une premiére fois, & chasser Benoft IX et & se 
asser de son odieuse lyrannie; mais, grace au concours de 
reur et & l’appui des Tusculans, le pape avail réussi 4 conser- 
jouvoir!. Au début de 1044, une nouvelle sédition éclata con- 
noit IX; voici comment les Annales romaines rapporlent cet 
nent : « Une grande révolte eut lieu 4 Rome; les Remains se 
érent comme un seul homme et expulsérent Benoft. La méme 
lejour de Sainte-Cécile, il y eut une éclipse de soleil qui 
rois heures. Aprés l'expulsion du pontife, une violente querelle 
tentre Jes Romains et les Transtévérins; les Romains se réuni- 
our aller assiéger le Transtévére, et le 7 janvier un combat 
érable s’engagea entre les Romains et les Transtévérins. Les 
ns furent obligés de prendre la fuile parce qu’ils furent atta- 
ar les comtes qui descendirent des pays montogneur, et en 
vier par Girard, fils de Rainer, suivi d’une nombreuse cava- 
(es comtes, qui étaient partisans de Benoft, arrivérent jusqu’é 
eSassie. Les Romains s’étant dans leur fuite précipités vers 
orte, il y cut un tel encombrement que plus de cent personnes 
oufftes; le troisiéme jour, un grand tremblement de terre 
la ville, les cloches des églises sonnérent toutes seules. Les 
ns s’étant alors réunis, élurent pour leur pontife le 22 février 
Jean, évéque de Sabine, auquel ils donnérent le nom de Sil- 
*. » Celle élection s’était encore faite & l’aide de distributions 


' fifias, magi potius Simonis quam Simonis Petri vestigia sectatus, non 

patre in populum profligata pecunia, summum sihi sacerdotium vendi- 

ujas quidem post adeptum sacerdotium vita quam turpis, quam feda, 

e exevranda extiterit, horresco referre; eo potius qualiter omnipotens 

faciem Ecclesiz sit dignatus respicere, exordior enarrare. (Victoris pape 

dans la Biblioth. mar. Patr., t. XVI, p. 853.) 

adum quippe referri turpitudo illius conversationis et vite. (Rodulf. 

dens Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 698.) 

chon einmal hatten bei Lebzeiten Konrads II die Rémer Benedict ver- 
und nur durch die Macht des Kaisers war er wieder zur Herrschaft, 
» (Cf. Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, t. Ill, p. 410, 


a.) 

les Romani, dans Watterich, Vite pontif., t. I, p. 74 et sq. 

sit des Annales romaines est confirmé par plusieurs auteurs contempo- 
msi : 4° Par Je pape Victor : « Denique cum rapinas, ccedes aliaque 
in Romanum populum aliquanta per tempora sine ulla dilatione agcret, 
ati in unum populi, quia ejus nequitiam amplius ferre nequibant, eum a 
atus cathedra exturbantes, urbe pellunt alterumque in loco ejus, Johan- 
felicet Sabinensem ecpiscopum — non tamen vacua manu —, canonica 
ndentes decreta, substituunt. » (Victor. pape Dialog., dans la Bibltoth. 
 XVIH, p. 853.) — 2° Par Léon du Mont-Cassin ; «Rome preterea cum Papa 
‘dus per annos 12 sedem Apostolicam obsedisset potius, quam sedisset, a 
is expulsus est et Joannes Savinensis episcopus, qui Silvester vocatus est 


340 HILDEBRAND 


d'argent, et Silvestre ne se montra en aucune facon disposé a s’em- 
ployer pour la réforme de l'Eglise ; de plus il manquait de fermeld 
el de courage. De son cOlé, Benvit IX se hala d’excommunier soy 
compétileur ; ses partisans entourérent Rome de tous cdtés, ely 
10 avril 1044 il rentra en maitre dans le Latran, tandis que Si 
vestre Ill, aprés quarante-neuf jours d’un pouvoir bien “phemieal 
regagnait en vaincu son évéché de Sabine’. 

Aprés étre remonté sur le tréne, Benoit 1X continua de mener w 
vie de débauches; au rapport de Bonitho, évéque de Sutri, il woul 
épouser sa cousine germaine, la fille de Girard de Saxo; mais: 
pére, refusant détre complice d'un si épouvantable sacrilége, a 
clara 4 Benoit qu'il devait abdiquer le pontificat s'il voulait o 
la main de sa fille. Le pape, sentant peser sur lui le mépris du 
ple et du clergé romain, et craignant une nouvelle révolte s 
bravait une fois de plus, consentit 4 renoncer au pouvoir pour 
ser sa cousine. Le 1% mai 1045, plus d’un an aprés le renverg 
ment de Silvestre III, il abdiqua en faveur de son parrain I'aschi# 
prétre Jean Gratien, que tous les contemporains représentent comm@ 
un homme recommandable et de meurs irréprochables*; nous avon 












—non tamen gratis — in Romanum pontificium subrogatus. » (Raoul Glaber, ip 

Les Annales de Farfa (Pertz, Mon. Germ. hist., Script., t. XI, p. an 
mann de Reichenau (Pertz, Monum. Germ. hist., Script., t. V, p. 125) s'ex 
dans le méme sens. 

‘ « Qui (Silvester) optinuit pontificatum diebus 49; quo ejecto, Benedic 
pontificem reduxerunt in sua sede. » (Annales Romani dans Wattertch, t 
p- 72.) 

« Qui (Silvester) tribus non amplius mensibus Romane usus Cathedre suctag 
sione, Benedicto undique suis cum propinquis infestante urbem, quia ex « 
libus terre ortus erat — et in eis maxima virtus — urbe cum dedecore j 
suum ad episcopatuin reversus est. » (Vectoris pape dialog. dans ia Biblioth. 
patrum, t. XVIII, p. 853.) 

« Qui cum trium ibi mensium spatio prcefuisset (Silvester); expulsus Bag 
dictus, propinquis suis, Tusculanis proceribus annitentibus, Silvestro | 
Romanam sedem iterum occupavit. (Leo Casinensis, dans Pertz, Mon. Germ. bi 
Seript., t. VII, p. 682.) 

Des textes analogues se trouvent dans Hermann de Reichenau (Perts, 
Germ. hist , Script., t. V, p. 125) dans les Annales de Farfa (Pertz, Mon. ¢ 
hist. , Script., t. XI, p. 573). +4 

* Yoici les lrois principaux textes originaux sur l'abdication de Benelt x 
lavénement de Grégoire V1 : 

1° Tunc preedictus Benedictus non sufferens Romanum populum, ejusdem ne 
lificatus sui honerem per cartulam refutavit Joanm archipresbytero Sancti Joma 
ad porta Latinam, suo patrino, in die kalend. maias;, cui posuerunt nomen Gig 
gorius. (Annales Romani, dans Watterich, Vite Pontif.. t. I, p. 72.) 's 


2° Benedictus igitur quod amiserat, sacerdotiuin recepit, pristinos tamen 
etiam cum senuerit, non recedet ab ea. Et quia durum est in corde veteri nee 













minime mutavit, secundum quod scriptum est : Adolescens juzta viam 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 3H 


ja dit que Gratien, formé 4 l’école de Gerbert (Silvestre II), avait 
jon lour donné des Jecons 4 Hildebrand. Le choix de l’archiprétre 
San-Giovanni prés la porte Latine était excellent; malhcureu- 
pent, avant de descendre de Ia chaire de saint Pierre et de se 
iree dans ses chateaux-forts, Benoit IX avait exigé, par un con- 
tformel , que Gratien lui comptat une compensation de 41,000 li- 
sd srgent et qu'il lui abandonnat la possession du denier de 
at Pierre prélevé en Angleterre'. Cette concession peut s’expli- 
er por le désir de voir se terminer le honteux pontiticat de Be- 
@ If, mais elle n’en constituait pas moins un acte de simonie, et 
¢ lk méine mettait en question la validité de Pélection du nou- 
sapape qui prit le nom de Gréyoire VI. 

Eavénement de Gratien fut salué avec bonheur par tous ceux qui 
Wdvsient la réfurme de l’Ezlise, d’autant mieux qu’au début, les 
ipeltions pécuniaires conclues avec Benoit IX restérent ignorées 
Bpublic. Guillaume de Malmesbury nous a laissé sur la situation 
Elise romaine, dans les premiers mois du pontificat de Gré- 
ive VI, une cnrieuse page qui trahit peut-ére un peu d’exagération, 
#8 qui n’en contient pas moins de précieux renseignements. 


Gari, in eisdem pravis et perversis operibus, ut ante, perseverabat. Cumque 
sdero simul et populo propter nequitias suas contemni respiceret, et fama 
wum facinerum omnium aures impleri cerneret, tandem reperto consilio, qui 
mplati deditus, ui Epicurus magis quam ut Pontifex vivere malebat, cuidam 
mai archipresbytero, qui tunc in urbe religiosior ceteris clericis videbatur, non 
ta ab eo accepta pecunia, summum sacerdotium relinquens tradidit. [pse vero 
wopriis se castellis recipiens, urbe cessit. (Victoris pape dialog., in Bibl. max. 
rem, t. XVill, p. 855.) 

*« Nam, ul superius memoravimus, urbis Rome Capitanei, et maxime Tuscu- 
» per patriciatus inania nomina Romanam vastabant Ecclesiam, ita ul quodam 
Wario jure viderentur sibi possidere pontificatum. Enuim vero, mortuo Jo- 
ne, Benedicti pape fratre, qui uno eodemque die et prefectus fuit et papa, 
hemeceszisset ei Theophylatus, qui Alberici fuit filius, Gregorius frater ejus 
nen wibi vendicabat pairiciatus. Hac occasione Theophylatus, neque Deum 
ts, Reque hominem reveritus, qui cata antifrasin vocabatur Benediclus, post 
ta tarpia adulteria et ho:nicidia manibus suis perpetrata, pestremo — cum 
et consubrinam accipere conjugem, filiam scilicet Girardi de Saxo, et ille 
ret: patio modo se daturum, nisi renunciaret pontificatui — ad quendam 
rdotem Johannem, qui tunc magni meriti putabatur, se contulit ejusque 
tho semetipsum dampnavit pontificatuique renuuciavit. » (Bonitho, Lib. ad 
ie. V, dans Jaffe, Monum. Gregor., p. 620.) 

Un ancien catalogue des papes (Muratori, Script., Ol, 2, p. 345) fixe a 
alle libre denariorum Papiensium » la somme donnée 4 Benoit IX par Gré- 
re Wi. — Le cardinal Benno Ja porte jusqu’a « libre mille quingent@ »; et 
bn le Codex vatic., 1340 (cité par Watterich, t. I, p..70, note 16), va plus loin 
cere; on y lit : «Qui emit papatum a predicto Benedicto duo millia librarum. » 
\dvanée touchant le demer de saint Pierre prélevé en Angleterre est extraite 
Wo de Freising (Chronicor., V!, 32.) 


349 HILDEBRAND 


« Alors, dit Guillaume de Malmesbury, vivait le pape Grégo 
appelé auparavant Gratien, homme d'une grande religion et 
grande sévérilé. A son avénement, il trouva, par suite de I’i 
de ses prédécesseurs, |’Etat romain tellement diminué, qu’a I 
tion de quelques fermes situées prés de Rome et des offran 
fidéles, le pape élait tout 4 fait sans ressources. Les villes et le 
appartenant 4 l’Eglise, mais situés au loin, avaient été la p 
ravisseurs; dans toute I'Italie, les chemins et les voics pul 
étaient infeclés de voleurs, et nul n’osait faire un voyage san 
main-forle avec lui... On cessa dans toutes les provinces d’ 
Rome, chacun préféra faire des donations aux églises de so 
plutét que de travailler au profit des voleurs. Et dans la ville 
dans cette ville, autrefois siége unique de sainteté, sur le For 
promenaient les sicaires... si quelqu’un osait, au péril de s: 
visiler l’église de | Apdtre, il tombait au milieu de ces sicaires 
dait sa fortune ou sa vie. Les glaives étaient dégainés jusq 
les corps des saints apdtres et martyrs, et sur les autels sac 
offrandes étaient 4 peine déposées qu’elles étaient enlevées ¢ 
servaient 4 des orgies el 4 la luxure. Tous ces maux affli 
beaucoup le pape Grégoire. Il essaya d’abord d’y remédier p 
moyens pleins de douceur, par des admonestations...; 
voyant que ces moyens n/‘avaient pas de succés ou n’en avaie: 
peu, il résolut de se montrer plus sévére vis-d-vis de ce ma 
téré. Il excommunia fous ceux qui agissaient ainsi et jusqu’ 
qui mangeaient avec ces malfaiteurs ou qui leur parlaient... C 
devenus furieux, remplirent l’air de leurs menaces, firent ré 
leurs armes autour des murs de la ville et faillirent vaincre le 
Mais Grégoire comprit que le moment de se servir du glaiv 
venu; il acheta partoul des armes et des chevaux, équipa d 
dats et de la cavaleric, et, occupant d’abord la basilique de 
Pierre, tua ou mit en fuite ceux qui enlevaient des offe 
Voyant que la fortune lui souriait, il alla plus loin, et, apré 
fait périr ceux qui lui résistaient, il fit valoir ses droits sur les 
et les chateaux-forls perdus depuis longlemps'. » : 

Guillaume de Malmesbury raconte ensuite que les « Quirites» 
trés-mécontents de ce rétablissement de l’ordre, mais il set 
lorsqu’il prétend que les Romains voulurent plus tard sé ven 
Grégoire VI en ne lui accordant pas d’étre enterré dans le lies 
naire de la sépulture des papes. On sait que Grégoire est me 
les bords du Rhin; il n’était plus pape au moment de sa m 
rien n’indique que son corps ait été rapporté 4 Rome. 


‘ Cf. le texte latin dans Pertz, Mon. Germ. hist.. Script., t. X, p. 470. 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 345 


In'est pas possible de délterminer en détail la part de Hilde- 
brand dans les tentalives de réforme essayées par Grégore VI; tou- 
tefois un renseignement fourni par Bonitho permet de conjcclurer 
qrelle fut considérable. Nous avons déja dit que, d’aprés cet histo- 
rien, Hildebrand fut attaché 4 la curie de Grégoire VI en qualité de 
thapelain, et qu’en 1047, lorsque ce pape fut exilé en Allemagne, 
Hildebrand pariagea son exil'. N’est-ce pas indiquer par 14 que 
Hildebrand était l'un des plus fermes soutiens de Grégoire VI? 

On lit dans un ouvrage de polémique, écrit par Guido, évéque de 
Ferrare el partisan de |’antipape Guibert, un passage qui, mis en 
fegard de cerlaines expressions du récit de Guillaume de Malmesbury 
fenné plus haut, permet de conjecturer quel a été le réle joué par 
iMildebrand, sous le pontificat de Grégoire VI. Voici le fragment du 
Yare de Guido, lequel est écrit sous forme de dialogue. 

“BR. « Dés son enfance*, il s’est occupé des choses militaires, 
aa lonjours étudié J'art de la guerre, il s’est rendu coupable de 
:Pasiears homicides, il s’est souillé d'un sacrilége, il s'est par- 

eo D . 
. P.« Ila vraiment agi contre les réglesdes Péres, s’il est constant 
£. ait commis tous ces forfaits. Mais je voudrais élre certain qu’il 
ail commis, et, de plus, je voudrais connailre ce que les saints 
Tire pensent de pareilles actions. » 

. « Qu’ll se soit occupé des choses militaires, qu’il ait étudié 
Tat de la guerre, c'est ce que prouve le témoignage de tous les Ro- 
wains ses contemporains. Car, lorsqw il était encore tout jeune moine, 
Be réuni une grande somme ‘a argent, et, sous couleur de défendre 

romaine et de la délivrer, il s'est entouré de soldats auxquels 
u distribuait ensuite des dépouilles, suivant la coutume des anciens 
2 





_4 CZ. supra, page 338, note 1. 

on s‘agit d Hildebrand. 

Nous n‘avons pas besoin de dire que, l'ouvrage de Téveque Guido étant un pam- 
ihlet d'une extréme violence, la calomnie et |’exagération s’y sont donné pleine 
arriére. 

, 3 BR. «¢ A puero terrenz militis studuil, rebus bellicis semper operam im- 
rete multimodis sese homicidiis immiscuit,.sacrilegio se polluit, perjuriis 
vit... 

Pic. Vere contra patrum regulam vixit, si hesc omnia illum fecisse constiterit. 
lei velim mibi notum fieri, quod ista vere fecerit et quid de his patres sancti 
jestati fnerint. | 

B. « Quod terrene militia studuerit et bellis semper operam dederit, omnium 
m sibi contemporalium testimonio comprobatur. Nam cum adhuc adu- 
monachus diceretur, magnam sibi pecuniam congregavit et quasi sub 


Shh . HILDEBRAND 


D’aprés Guido de Ferrare, Hildebrand, « n’étant encore qu’® 
toul jeune moine », ce qui se rapporte trés-bien 4 I'époque de 6% 
goire VI, aurait donc employé les armes pour la défense et pour J 
délivrance de |'Eglise romaine. Comme Guillaume de Malmesbs# 
en dit autant de Grégoire VI, tout porte 4 croire que le pape et son ch# 
pelain firent cette campagne ensemble. 

Avec le pape Grégoire VI se trouvait également la grande congs 
gation de Cluny; Grégoire chercha visiblement 4 s’appuyer cnet 
comme le prouve un document par lequel, 4 la demande de 'shl 
Odilon, il confirmait les libertés et les droits du monastére de Chil 
et assurait’a la congrégation la possession du « monastére romain 
4 la condition de donner pendant cing ans dix sous 4 l'urne de Seid 
Pierre’. | : 4 

Aussi Raoul Glaber qui a mis, 4 Cluny méme, la derniére mai 
son ouviage historique, peut-il élre reg:rdé comme exprimant-6@ 
lement les sentiments de l’illustre congrégation, lorsqu’il t 
par les paroles suivantes son cinquiéme et dernier livre : 

« A cette méme époque, le siége de Rome, qui jouit d’un ded 
universel sur le monde entier, fut, pendant vingt-cing ans, en préd 
4 cette peste (la simonie). En effet, on avait, au mépris du ay 
placé sur ce s'ége un enfant d’environ douze ans : l’'argent et 
avaient, pour son élection, tenu lieu d'age et de sainteté. Il eut' 
commencement trés-malheureux et une fin plus triste encore. Sa 
rais honte de raconter sa vie et sa conduile. Mais enfin, du conéé 
tement de tout le peuple romain, et par ordre de 'Empereur, i 
renversé de son siége, et on mil 4 sa place un homme Irés-religie 
et remarquable par sa sainteté, Grégoire, natif de Rome. Celui-et 
forma ce que l'autre avait corrompu?. » 

: 







Henri I*", roi de France, entra aussi en communication avec 


spe defendendi et liberandi Romanam Ecclesiam-satellitium fecit et, sicat - 
apud Romanos antiquitus fieri, donativa sua singulis militibus erogabat. » “4 
(Wido, episcopus Ferrariensis : de Scismate Hildsbrandi, dans Pertz, Meg 
Germ. hist., Script., t. Xi, p. 169.) _ 
‘ Cf. Jaffe, Regesta Pontificum romanorum, p. 363, n* 3136. 
Tout porte 4 croire que ce « monastére romain » est le couvent det 
Marie, sur le mont Aventin. 
* Nous avons déja donné, note 2 de la page 338, Je texte latin de -ce ¥ 
qui se trotive dans Migne, Patrol. lat., t. CXLII, col. 698, ou dans dom Bw 
Recueil des historiens, etc., t. X, p. 63. Raoul Glaber se trompe lorsqu’] 
que Benoit {X céda, par ordre de I’Empereur, le souverain pontiticat & Grégol 
La conduite que lempereur Henri 1.1 suivit plus tard & V’égard de Grégeie! 
prouve qu'il ne fut pour rie dans son élévation; aussi lassertiéa- @é 
Glaber n'est-elle confirmhée'par aucun ‘cénteinporain.”-:- «= «=. 2.2 ca 







° 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 345 


gire Viet luidemanda de prendre sous la protection immédiate du 
aint-siége une cella (chapelle, souvent prieuré), dé¢pendaut de l’ab- 
bye du mont Saint-Quentin, dans le Vermandois. Le pape répondit 
frorablement 4 cette demande par une bulle datée du 26 février 1046. 
Cedocument est adressé & Gualéran, abbé du mont Saint-Quentin; il 
coalient ’énumération des biens qui devaient a lout jamais appartenir - 
ilacellat. Comme, du consentement des évéques comprovinciaux, 
elle méme bulle menace de l’anathéme du pape ceux qui trans- 
gresseraient l’ordonnance apostolique, Mansi en a conclu qu'elle 
avail du étre rédigée dans un concile romain, « parce que, dil-il, ja- 
mais les souverains pontifes n’ont mis en avant ce consentement des 
évéques de leur province ecclésiastique, si ce n’est lorsque ces 
évéques étaicnt réunis autoup d'eux en concile*. » Ce fait d’un con- 
cile célebré par Grégoire VI dans les derniers jours de févricr, c’est- 
a-dire vers l’époque oi se célébrait d'ordinaire le synode annuel de 
IEglise romaine, est imporlant 4 constaler, car il prouve que les 
évéques ne firent aucune difficullé pour reconnailre comme légitime 
Yélectiun de Grégoire. 

Ainsi que l’indique Guillaume de Malmesbury, la grande préoc- 
cupation de Grégoire V1 fut de relever les églises de Rome qui tom- 
baient en ruines, aprés la triste époque qu’on venail de traverser, 
et,ea particulier les églises de Saint-Picrre ct de Saint-Paul. Il em- 
ploya dans ce but les biens qu’il possédait, et, lorsqu’ils furent 
épuisés, il implora le secours des princes de la chrétienté. Guillaume, 
«le gloricux duc d’Aquitaine », entendit cet appel et fit faire des 
ques parmi les clercs et parmi les laiques. Aussi le pape, touché 
de cet enpressement, accorda plusieurs avantages spirituels au duc 
eta ses sujets. Voici la bulle écrite 4 ce sujel par le pape; elle 
el curieuse a lire, car elle montrecombien l’espritde l’Ezlise romaine 
est resié le méme, jusque dans les époques les plus troublées et les 
plas néfastes de son histoire, et combien le slyle de sa chancelleriea 
peu changé; on croirait lire une page écrite hier par le pape Pie IX. 

«Grésoire, évéque, servileur des serviteurs de Dieu, 4 lous ceux 
qui ont la foi chrétienne, qui reconnaissent pour la mére de toutes 
ks Eylises celle qui posséde le siége du prince des apdtres, salut et 
absolution de tous les péchés par la bénédiction et par les mérites 
des bienheureux Pierre et Paul, princes des apdires. 

Nos trés-chers fréres, c’est de la sainte Eglise romaine, mére et 
Maitresse de toutes les Eglises, que le rayonnement de la sainte reli- 


*. Jaffe, Regesta Pontificum, n° 3139. — La bulle de Grézoire VI se trouve 
i, t. XIX, p. 618, et dans plusieurs autres collections. 
"Mans, J.¢., p. 648. 


25 Jcuurr 1874. 25 


346 HILDEBRAND 


gion a illuminé le monde entier; c'est cette méme Eglise qui a pied: 
sement distribué dans les diverses parties de la terre ce qui dsl 
nécessaire 4 un grand nombre d’indigents : mais, par suite de pil 
péchés, par suites des péchés de plusieurs nations, cette Eglise aw 
sa religion diminuer, et, en oulre, elle a perdu la majeure partied 
ses biens temporels. Des empereurs, des rois, des princes, des pél 
sonnes d’un autre rang, possédés par une misérable cupidité, ted 
pas craint d’encourir la malédiction de leur mére, ont fait invasil 
sur ses biens, les ont pris el s’en sont servis pour leur usage. Lal 
qu’ils ont élé frappés par le glaive de l’anathéme, lorsque semblabll 
4 Judas, ils ont eu 4 leur cou comme le lien du sacrilége, ils se sad 
hatés de dissiper ces biens de peur qu’ils ne vinssent 4 se repeal 
De 1a la misére, les dévastations, les vols, les rapines contra 
chef méme de cette Eglise, c’est-’-dire contre le bienheurel 
Pierre. Aussi son Eglise et celle du bienheureux Paul qui, pet4 
possession des corps de ces apéires, rayonnent sur le thoal 
entier et attirent toufes les nations sont, hélas!! hélas! mendobe 
de ruine. Malgré nos faibles mérites, ct, quoique nous ne soyel 
pas riches, nous avons essayé de conjurer un si grand dangeg; W 
avec le secours de Dieu, nous avons voulu tendre une main’ 
courable. Ce que voyant, des clercs remplis de religion et de nd 

breux laiques, que Guillaume, le glorieux duc d’Aquitaine', 
engagés a venir 4 notre secours, ont offert de nous donner tous & 
ans une partie de leurs offrandes, afin que |’on fit les restauratiél 
et les constructions nécessaires dans !'église de Saint-Pierre. 4 
espérent que, grace aux mérites des apdtres, et aux priéres spbeidl 

de la sainte Eglise romaine, le Seigneur tout-puissant leur acco: 
de se raviver, par une vraie pénitence, dans la foi qu’ils ont juré 
leur baptéme, et qu’tl les placera dans la béatitude éternelle, asd 
avoir réparé les bréches de leur vie spirituelle. Pour nous, cond 
tant ce dévouement et ce louable attachement pour la meére eal 
mune, nous avons promis, pour nous et pour nos successeurs, @ 
nous célébrerions trois fois par an, avec toutes les Eglises roma 
le saint sacrifice de la messe et que, pendant sept fois, nous fet 
spécialement mémoire d’eux 4 d'autres messes, afin que, part 
mérites de la Mére de Dieu, qui a toujours protégé d'une maniéres$ 
cialel’Eglise romaine, et par l’autorité des bienheureux apdtres Piel 
et Paul, ainsi que par les priéres de tous les saints, surtout de eg 















‘ Il s’agit de Guillaume V, duc d'Aquitaine, troisiéme fils de Guillaume 
Grand. Guillaume V succéda, en 1059, 4 son frére Odon, et mourut en 1038. . 

Cf. Gfrérer, Pabst Gregorius Vilund Sein Zeitalter, t. VI, p. 490 et sq. —; 
raisonnements de Gfrérer, pour prouver qu'il s‘agit, dans la bulle de Grégoire ¥ 
de Guillaume le Grand ou Guillaume II, mort en 1030, ne sont pas décisifs. 


JUSQU’A SON CARDINALAT. O47 


doat les reliques sont a Rome, le Seigneur tout-puissant les absolve 
dleurs fautes et les conduise a la vie clernelle!. » 

Celte activité du pape G-égoire VI, ce souci des choses saintes, ce 
lngage élevé, touchaient Ies chrétiens, et fuisaient espérer un ave- 
ur meilleur; ce sentiment se retrouve surtout dans les deux lettres 
sivantes écriles au pape par saint Pierre Damiani, dans sa solitude 
i Fonte-Aveilana. Ces lettres, jointes aux documents que nous ve- 
wns de donner, completent la physionomie de |’ Eclise romaine pour 

lépoque qui va de l'avénement de Gratien au synode de Sutri. 
sa Au seigneur Grégoire, trés-saint pape, Pierre, moine pécheur, pré- 
seats Thommage de son profond dévouement. 

« Trés-révérend seigneur, je rends graces au Christ, roi des rois, 
parce que j’ai le plus grand désir d’entendre dire du bien du siége 
apostolique. Aussi le teémoignage de plusieurs personnes faisant de 
vous de grands éloges m‘a-t-il été au ceur. J’ai bu la comme un 
breuvage d'une douceur extraordinaire, et, au milieu de ma joie, 
jai répété spontanément cette parole : « Gloire & Dieu au plus haut 
« des cicur et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté*. » Dieu 
seal, en effet, ainsi qu il est écrit, peul changer les temps et trans- 
férer les royaumes. Le monde rempli d’admiration voit maintenant 
laccomplissement de cette antique prophétie : « Le Trés-Haut 
dominera dans le royaume des hommes et il donnera ce royaume 
& qui il voudra*. » Que les cieux se réjouissent donc, que la 
terre tressaille de joie, que la sainte Lglise se félivite d'avoir recou- 
weé l'antique privilége de son droit; que la téle du serpent ve- 

Rimeux eta mille formes soit écras*e; que ce commerce absolument 
mique ne se continne plus; que le faussaire Simon ne batte plus de 

lausse monnaie dans |’Eylise; que Giési* ne rapporte plus des pré- 

seats extorqués ; que la colomhe revienne a l’Archeet que les feuilles 
verles de Polivier annoncent 4 la terre le retour de la paix. Revienne 
maintenant l’dge d’or des apdtres, et puisse, sous votre prudence, 
releurir la discipline de V’Ezlise. 1 faut réprimer l’avarice de ceux 
quiaspirent 4 1a dignité épiscopale ; il faut renverser les chaires des 

eurs, de ceux qui vendent des colombes. Du reste, l'Eglise de 

* va pouvoir constater si les espérances que je viens d’émettre 
tat quelque chose de fonaé. En effet, si cette Kglise n’est pas arra- 
thée des mains de cet adultére, de cel incestueeux, de ce parjure, 


' Dans Mansi, t. X{X, p. 611. — La bulle se trouve également dans d’Achéry, 
» Ill, 398. 
"8. Luc, u, 14. 
Meateron., iv. Daniel, 1. 
, Ve 
° Petro, sur les bords dle l'Alriatique, au sud de Ravenne. 


‘iy 


348 HILDEBRAND 


de ce voleur, c’en est fait de cet cspoir du peuple comptant sur ux 
réforme du monde. Tous les yeux sont dirigés vers ce but, toute 
les oreilles cherchent & entendre ce mot d’ordre. Si cet hom 
couvert de crimes est réinlégré dans son épiscopat, il n’y a rien d 
bon 4 attendre du saint-siége par la suile. Il y en a trois qui rea 
dent témoignage : le siége de Castellane, celui de Fano et celui @ 
Pezaro'; «que tout témoignage soit dans la bouche de deux ou de trey 
« témoins?. » Ces trois montrent clairement quel espoir il faut cam 
server pour la suite. Que le Tout-Puissant, 6 trés-saint Pére, * 
conserve pour que les droits de I'Eylise soient sauvegardés, et quam 
ne permetie pas que le peuple se soit réjoui en vain sous un -@ 

pontife*! » 
Au seigneur Grégoire, trés-saint pape, Pierre, moine, pécheur, : 
présente Chommage de son profond dévouement. 1 


« Que Votre Béatitude sache, 6 trés-pieux seigneur, que pour nds 
péchés, il ne se trouve pas dans nos contrées de clercs dignes dé 
l'épiscopat! Tous cherchent leur propre avantage et non pas celui 
Jésus-Christ*. Sous l'influence de l’avarice et de l’orgueil, ils amb: 
tionnent le sacerdoce, mais ils ne se préoccupent pas de se ren 
dignes de ce sacerdoce. Ils veulent commander, mais ils $e souci 
fort peu d’étre utiles. Aussi, vu l2 malheur des temps et le ma 
de candidats, il me semble que cet archiprétre pourrait étre : 
4 l’épiscopat, si Votre Sainteté le juge 4 propos. Il est vrai = 
ambitieux, il désire vivement arriver au sommet de la charge pn 
torale. Je tiens a vous faire connaitre cette circonstance pour dae 
vous l’appréciiez ; si elle ne constitue pas un obstacle, je crois, a 
avoir repassé dans mon esprit la série des clercs de l’église de Ser 
pronius, que cet archiprétre est un peu meilleur que les autres.» 
donc votre trés-prudente Sainteté le juge & propos, puisqu’il a été ot 
par le clergé et par le peuple, puisque diverses personnes |’ont d@ 
claré digne de cette charge, qu’il fasse pénilence pour son ambitité 
et qu'il soitsacré. Que le Dieu tout-puissant vous fasse connaitre pial 
la grace de son Esprit-Saint, ce qu’il faut faire touchant celte affaire 
qu il manifeste sa volonté a votre coeur. Je ne solliciterai qu’aa 










1 Fano et Castellane, villes voisines de Pézaro. 

* Deut., xix. S. Matth., xvm. a 

5 Voyez le texte latin de cette lettre dans Migne, Patrol. lat., t. CXLIV, ca 
20p et sq. 

¢ Ad Philipp., u. 


JUSQU'A SON CARDINALAT. 349 


mile chose de votre clémence, c’cst que, si vous ne le consacrez 


Ms, vous he nommicz personne pour le siége de cette église sans 
asvir vu'. » 


Melheureusement, les bonnes intentions de Grégoire VI ne tar- 
é@rent pas a Clre paralysées par des difticulté¢s de toutes sortes; la 
ituation empira au lieu de continucr a s'améliorer, el elle ne tarda 
as adevenir intolérable. Girard de Saxo ne tint pas la parole donnée 
Benoit IX; il persista 4 lui refuser sa fille, méme aprés que Benoit 
wt abdiqué. Celui-ci, revenant alors sur sa décision, émit de nou- 
elles préfentions a la tiare, et recommenca a agiter Rome’. D’un 
iuire cOté, Girard de Saxo, devenu l’adversaire déclaré de Benoit IX, 
lavorisa le parti de l’évéque de Sabine, }’antipape Silvestre III; aussi 
cet antipape, s‘appuyanten oulre sur les Crescentii, se posa de nou- 
veau en prétendant*. Rome et Ja chrélienté eurent le navrant spec- 
tacle de trois papes, résidant, l'un 4 Saint-Pierre, l'autre dans le La- 
tran, le troisigme 4 Sainte-Marie-Majeure, et tous les trois se dispulant 
le souverain pouvoir a l’aide des armes lemporelles et spirituelles*. 

«Vers cette époque, dit Olto de Freising, l’Eglise de Dieu cut 4 
spporter 4 Rome un doulourcux affront. Trois intrus dont l'un s’ap- 
it Benoit occupaient en méme temps le siége romain. Pour com- 
demisére, ils s'Glaient partagés centre eux les patriarcats avec 

revenus. L’un siégeait 4 Saint-Pierre, l'autre & Sainte-Maric- 
Wbeure, le troisiéme, c’est-a-dire Benoit, dans le palais de Latran, 
dtous les trois, ainsi que je l'ai appris moi-méme & Rome de Ja 
hmche des Romains, menaient une vie infame et dissolue. Un 
Kure rempli de religion et nommé Gratien, voyant la désastreuse 
Station de !’Eglise, ful touché de compassion pour l'état o@ il voyait 





» “Vigne, J. c., col. 306 et sq. 

ius palricius et Petrus germani Theophylatum (Benedictum IX), spe 
cenjagis deceptum, ad pontificalia iterum sublevant fastigia. (Bonitho, Ad Amicum, 
B. ¥; dans Jaffe, Monum. Gregor., p. 626.) 

* His ita gestis (c’est-a-dire aprés I’élévation de Gratien sur le saint-siége) Ge- 
lardus de Saxo cum aiiis capilaneis quendam Sabinorum episcopum sibi eli- 
mat pontificem, quem verso nomine vocaverunt Silvestrum. (Bonitho, Ad Am., 
- 6 

Baitho se trompe en placant aprés l’élévation de Grégoire Vi Ja premiére appa- 
tion de I'antipape Silvestre Ill. Le témoignage formel des Annales Romani, du 
ape Victor Ill et des catalogues officiels des papes prouve que Silvestre Il! a 
ara une premiére fois, du 22 février 1044 au 10 avril de la méme année. par 
mséquent avant I’élection de Grégoire VI. C'est la seconde tentative qui, en realile, 
it menlionnée ici par Bonitho. 
4 Erant ibi tres papz, dit Lupus Protospatarius, Silvester in ecclesia Sancti 
fri, in Laterano Gregorius, et Benedictus in Tusculano. (Pertz, Monum. Germ. 
#.,1.V¥, p. 59.) 


550 HILDEBRAND 


sa mére; il vint trouver ces hommes et leur persuada de renom 
aux revenus ecclésiastiques dont ils s’élaient emparé. On permits 
‘Jement & Benoit, parce qu’il paraissait avoir plus d’autorité que 
autres, de conserver les revenus qui venaient d'Angleterre. Les 
sullalts obtenus par ce prétre Je firent regarder par les Roma 
comme le libérateur de l'Eglise de Dieu; il fut nommé souver 
pontife et prit le nom de Grégoire YI'. » 

Pour apprécier la valeur historique de ce texte d’Otto de Freist 
il faut se souvenir que cet évéque est mort le 22 septembre 44! 
en supposant, ce qui est tout 4 fait admissible, qu’il ait composi 
chronique vers 1145, on voit qu'il était éloigné d’un srécle ent 
des événements qu'il rapportait. Il ne faut donc pas s exagéret 
portée de celle parole d’Otto : « Ainsi que je !’ai appris moi-mé 
4 Rome de la bouche des Romains. » Dans une ville aussi ag 
que la Rome du moyen age, que pouvaient bien étre, un siécle s 
l'événement, des traditions orales rapportées par des témoins 
n’avaient rien vu par eux-mémes? Un Italien et méme un Rom 
aurait eu dela peine a s’orienter dans des données de cette nate 
4 plus forte raison devaient-elles embarrasser un Allemand quit’ 
bitait pas Rome et n’y faisait que de courts séjours. De Ja les erré 
qui se sont glissées dans le récit d Olto de Freising et que nous 
nons a relever parce qu’elles sont reproduites per un grand nom 
@historiens. D’aprés Otto, il y aurait cu & Rome trois papes d' 
conduite trés-répréhensible qui auraient ensuite cédé la place’ 
homme recommandable par sa picté, le prétre Gratien, deveht 
pape Grégoire VI. Tous les chroniqueurs contemporains, déja 4 
plusieurs fois dans le cours de ce récit, sont opposés & cetted 
née. [l ya eu, en effet, trois papes simultanés: la tradition sat 
point ne trompait pas Otto; mais, dans ces trois, il faut comprem 
le prétre Jean Gratien, c’est-a-dire Grégoire VI. Ce que Péeval 
de Freising dit de la moralilé des prétendants 4 la papaulé 
bien s’entendre de Benoit IX, peut-étre aussi de Silvestre If, | 
ne saurait s‘appliquer 4 Grégoire VI, dont Otto est le premier af 
Péloge. Rien de surprenant si Otto ne peut donner les noms | 
trois papes qui auraient négocié avec le prétre Gratien, puisqu 
n’existaient pas tous les trois; il n’y cut 4 négocier que Benoit 
dont le chroniqueur a, en effet, gardé le nom. Silvestre III était d 
renversé lorsque Grégoire VI monta sur le tréne, et le troisi¢me! 
gociateur est purement légendaire. 

Les renseignements fournis par le Codex regius ont un trait 


{ Otto de Freising, Chronicun., lib. VI, cap. xxx; dans Watterich, Vite peal 
t. I, p. 712 et sq. 


JUSQU'A SON CARDINALAT, Bs) | 


semblance avec ceux d’Otto de Freising ; ils renferment quelques 
in¢es vraies, mais mélées 4 d’autres données tout a fail fausses. 
ci le passage de ce Codex concernant Benoit IX et Grégoire VI. 
enoit IX de Tusculum, et fils d’Albéric, régna treize ans. Il 
chassé du pontificat, ef, a sa place, on nomma pape un 
gue qui prit le nom de Silvestre. Celui-ci fut chassé, ‘et 
oil recouvra le pontifical. Benoit ayant été renversé une fois 
plus, la papauté fut donnée a Jean, archiprétre de Saint-Jean 
ant la porte Latine, qui prit le nom de Grégoire VI. Devenu pape, 
goire VI, qui était fout 4 fait illettré, fit sacrer avec lui un 
fe pape pour qu'il remplit les fonctions du minislére ecclésias- 
ne. Cette mesure ayant déplu & beaucoup de personnes, un troi- 
me pape s’éleva qui remplit seul les fonctions des deux autres. 
\fes vit done un contre deux et deux contre un se disputer la pa- 
ué. Grégoire étant mort, l’empereur Henri vint 4 Rome pour pro- 
der contre les deux papes qui restaient et ils furent déposés de par 
e condamnation canonique et impériale, et l’évéque de Bamberg, 
ger, qui prit cnsuite le nom de Clément Il, leur fut substitué de 
ve sur le siége pontifical’. » 

lusqu’a celte phrase « devenu pape, Grégoire VI, ctc., » le 
lex regius rapporte exactement les faits; mais ce qui suit 
un tissu d’erreur, et mérile 4 peine d’étre réfulé. Des té- 
vignages posilils établissent en effet que Grégoire VI était let- 
) guil n’a jamais créé de pape coadjuleur, quil n’élait pas 
rt-lorsque Henri III est venu en Italie, et que les seuls préten- 
its & la papauté déposés a Sutri et 4 Rome ont été Grégoire VI, 
resire II et Benoil IX. Je serais porté a croire avec Grégorovius que 
le légende d’un pape coadjuteur de Grégoire VI n'est que le sou- 
ir altéré du rdéle déja considérable joué par Hildebrand pendant 
watificat de Grégoire VI. On aura métamorphosé en pape coadju- 
gle jeane moine qui, dés sa premiére entrée aux affaires, avait 
[prouve d’une aclivilé et d’une intelligence peu commune. 


L’abbé 0. Denarc. 
Codex regius, fol. 125. 


_ Ja suite prochainement. 


L'EMIGRATION AU BRESIL 
_ | 4 


L’ Empire du Brésil 4 0 Exposition universelle de Vienne en 1873. Rio-de-Janeire, ial 
B Lund, Du climat et des maladies du Brésil. 


“ we 


Il se produit, en ce moment, une sorte de révolution trés-eariew 
dans le mouvement de l'émigration européenne. Depuis plusiews 
années, les Allemands et les peuples scandinaves, agents spécim 
de ce déplacement, et dont les groupes expatriés présentaient't 
chiffres les plus importants, avaient surtout en vue les Etate-Ual 
Plusieurs causes contribuaient & maintenir cette préférence. A @ 
ou 4 raison, il était généralement admis que le travail était mie 
rémunéré, et trouvait un emploi plus aisé dans la républane 
atlantique. La terre y était facile & obtenir et donnait des 
satisfaisants. On citait, non-seulement des succés exceptionnll 
attrait toujours puissant sur l’imagination des hommes qui se did 
dent 4 aller chercher au loin ce qu’ils désespérent de trouver @ 
eux; mais encore une moyenne trés-séduisante, pour la rai 
plus positive, de fortunes honnétes recueillies en peu d’annéca! 
qui semblaient promettre la réussite 4 tout labeur, soutenu de 
voyance et de sage modération. D'autres molifs se joignaient a @ 
espérances trés-naturelles pour rendre les terrifoires de I 
américaine fort altrayants. Une grande égalité sociale, des i 
tions absolument libres, l’espérance permise d’une ambition pal 
litique considérée comme illimitée, exaltaient beaucoup de t 
avail entendu dire, on avait lu dans les prospectus des compsgall 
d’émigration et dans beaucoup de lettres particuliéres, on répétdl 
partout, on pensait que se faire Américain, c’était, & coup sar, @ 
venir libre, riche, homme dans toute la signification du mot, &# 
partait pour le nord du nouveau continent, en invilant ses amis: 
faire de méme. 







LEMIGRATION AU BRESIL. 385 


Cetle année, tout a semblé se modifier, et I’émigration entre dans 
une nouvelle phase. Un grand nombre de personnes qui avaient quitté 
(Europe, pleines de projets et de certiludes d'un bel avenir, y sont 
revenues. Par tous les paquebots, on voit des Allemands, des Sué- 
leis, des Danois, des Norvégiens se rapalrier en nombre considé- 
able. Derniérement, les poris de la Suéde ont pu compter quelques 
eataines d’‘hommes et de femmes désabusés, qui ont renoncé a 
urs plans et sont revenus profondément désillusionnés; de sorte 
wilest fort a croire que la partiolité anciennement professée pour 
emer des établissements dans les comtés de 1'Union, subit une 
ute de transformation, et que, désormais, pour quitter |’Europe, 
métudiera la question d’une tout autre maniére que par Ie passé; 
est, du reste, ce que viennent de faire les communautés memno- 
tiles de la Russie. Résolues 4 abandonner l’empire des Tsars, elles 
be paraissent pas devoir se rendre aux Etats-Unis; elles sont dispo- 
sées, ence moment, ase diriger vers le Canada. 

Ia presse allemande étudie les causes de cetle nouveaulé, et est 
lisposée a les trouver dans la crise financiére qui vient d’affecter le 
aarché américain. On suppose que le malaise considérable qui s’en 
steuivi, en affectanteensiblement la production, a arrété le travail 
que, par suite, Jes ouvriers se trouvant sans ouvrage, il en est ré- 

pour les nouveaux venus une géne qui a produit le découra- 
ement, et les a portés 4 abandonner Ja partie et 4 regagner lEu- 
ope. On en conclut que, lorsque léquilibre financier sera rétabli, 
6 choses reprendront le méme cours que par le passé. Cette conclu- 
om peut sembicr un peu superficielle. 
Assorément, la mauvaise situation actuelle n’est pas sans avoir 
wtcé une influence réelle sur les rapatriements de cetle année; elle 
$a augmentés ct d'aulant plus qu'elle venait, elle-méme, aprés 
mires crises qui n'ont pas manqué dans les époques derniéres; et 
fréquence redoublée de ces tensions extrémes des intéréts opérait 
wa depuis quelque temps de maniére a rendre la situation des émi- 
‘ants de plus en plus différente de ce que les intéressés avaient 
péré trouver sur le sol qu’ils allaient chercher comme une nouvelle 
trie. On supporte une crise, on y résiste, on se promet mieux de 
wenir; mais quand on est obligé de reconnaitre que cette explosion 
» airconstances mauvaises n’est que la conséquence d'autres cxplo- 
ens el force 4 comprendre qu'il y en aura encore de nouvelles, on 
w-porté 4 se décourager, et lorsqu’on n’est pas encore lrop retenu, 
mise détache ef on s’en va. C'est précisément ce qui arrive. 

Ea outre, la concurrence américainc est illimitée, et on a long- 
lemps considéré ce fait comme un avantage inappréciable. C’étaib 
lorsque le nombre des concurrents élait lui-méme relativement pefft, 


354 L’EMIGRATION AU BRESIL. 


et que chacun trouvait dans une liberté absolue ses coudées d'autar 
plus franches, qu'on ne génail en réalilé personne et que persont 
ne vous génait. Mais depuis que la population est devenue plus dens 
tout le monde se géne; et l’extréme complaisance des instilutia 
légales pour l’activité personnelle et ]’énergie donnent a la lutte w 
dprelé que les gens du pays savent soutenir, mais sous laquelle} 
étrangers succombent trop aisément. Ce que les Américains 2 
accoutumés a considérer, avec eslime, comme du savoir-faire, :4 
lintrépidité, de Ja présence d’esprit, comme les effets naturels d’a 
intelligence pratique, les étrangers, doués de ces avantages a:1 
degré moindre, les qualifient de noms plus sévéres, se croient) 
se déclarent lésés, et se plaignent de ne pas trouver, sur una 
si inhospitalier, la protection positive qu’ils se rappellent avoir 
derriére eux dans cette Europe quiliée naguére avec tant de dédai 
Il n’est pas toujours favorable de se trouver dans les mais de & 
habitants de New-York, de la Nouvelle-Orléans ou de Chicago; ila 
l’est pas non plus d’avoir a tenir téte aux hardis indigénes des.Bia 
de l’Quest, et plus d’un émigrant, repentant, fait de ses aveatua 
un tel récit qu’on supposerait qu'il a été plus maltraité par tes ¢ 
toyens libres des Etats qu’il n’aurait pu l’étre par les Peaux-Rouga 
La vie politique ne se présente pas davantage sous des aspam 
toujours séduisants a l’observalion des Allemands et des Scandigag 
Ils se trouvent en présence de hordes irlandaises assez farouchs 
celles-ci, il est vrai, leur inculquent une haute idée de la puiseag 
de la démocralie, mais une assez faible de la douceur de. ses. preg 
dés, et encore bien moins de sa modéralion. Ainsi l’ouvrier og) 
laboureur qui s’était transporté dans le nouveau monde powgii 
créer une situation meilleure par un travail honnée, bien rém 
et devenir un citoyen paisible et honoré, se voit dans le 3 
d’étre écrasé par des concurrents peu délicats sur les moyens,; 
enclins & en venir aux coups, et en outre exploité par ceux quildlg 
ploient ; enfin, il est terrorisé dans l'emploi de ses droits palit 
par le mob le plus furicux et le plus émancipé qui soit au 
Dans celte situation, il quilte la partie, regagne son ancien 
des Etats-Unis une peinture peut-¢ire aussi partiale dans, le 
favorable qu'elle I'était jadis dans le sens contraire, et c'est aisaagy 
est 4 croire que le mouvement d’émigration va se modifiegl 
transporter les masses ambulantes vers d’autres points du conti 
occidental. Ce ne sera point un fait transiloire; d’autre part, ang 
cessera pas de se rendre aux Elats-Unis; mais les différentes. pesif 
de l'Amérique partageront désormais, d'une maniére plus équilall 
avec cetle région jusqu’a présent privilégiée, l’affluence humained 
s’y portait presque exclusivement. Ct 










q 


LEMIGRATION AU BRESIL. 385 


|, ce qui se produit est une simple oscillation, et il n’est 
t certain que les tendances au déplacement viennent & ces- 
es différentes populations européennes. Elles sont entrées 
ndances générales ; elles ont toujours existé, plus ou moins, 
nstincts, et pris, suivant les époques différentes, des for- 
ales. Au seiziéme si¢cle, elles ont été militaires, et ont pro- 
‘Ja Suisse et l’Allemagne, ces bandes de reitres, de lans- 
de fantassins qui onl servi simultanément toutes les causes 
les pays. Au dix-septiéme siécle, des régiments entiers de 
e formaient aisément en Italie et passaient de la solde de 
elle de Ferrare, de Parme, du Saint-Siége, en méme temps 
idets de famille en aussi grand nombre, des jeunes gens 
rgeoisie et des fils de paysans allaient coloniser la Nou- 
ce et les ftles Sous-le-Vent. Rien ne saurait arréter des 
1s que bien des causes, au contraire, excitent et activent, 
mt on consulte un peu plus la carte du monde en ce mo- 
n ne le faisail naguére, pour savoir of I’on ira fixer des 
qui se détachent résolument des affections antérieures. 

t de voir tout 4 ’heure que les memnoniles se tournent 
nada. De méme, on commence a étudier de plus prés et a 
avec une curiosité plus sympathique les conditions que 
ffrir le Brésil 4 ceux qui prétendraient lui demander un 
& Brésil semble, en effet, se recommander d'une maniére 
fate 4 la partie la plus saine de l’émigration, 4 celle qui 
enir la prospérité a laquelle elle aspire que par le jravail 
a bonne conduite, ct l’exercice consciencieux et calme de la 
s colonisalions déja formées dans |’empire américain per- 
eaucoup d'espérances et légitiment les nspirations les plus 
De grands établissements allemands, dans la province de 
herine, dans celle de Minas-Geraes, présentant de 40 4 50 
s sur un point et 10445 mille sur l'autre, démontrent, 
prospére dans lequel on les voit, que les agriculteurs ont 
‘4 gagner en choisissant ces régions pour leur but. Toute- 
it encore assez mal ce que c’est que l’immense territoire 
. sceptre de la maison de Bragance; on connait peu son 
istence, el on craint assez généralement de ne pas trouver 
slage lointaine |’accueil sympathique nécessaire aux nou- 
arqués. On s’imagine assez -aisément qu’un Etat paré du 
publique sera plus favorable aux intéréts de toute nature 
3 par des ouvriers et des agriculteurs, et on a quelque 
mvers un “ouvernement monarchique, tandis qu'on se sent 
d‘indulgence pour les communautés espagnoles du Sud, 
nt parce que le titre politique qu’elles se donnent laisse 


356 L’EMIGRATION AU BRESIL. 


espérer une somme d'indépendance personnelle qui n’est pas tot 
jours accompagnée, on le sait d’ailleurs, d’une proportion egale « 
sécurité et de repos. 

A l'occasion de l'Exposition universelle de Vienne, le gouverneme 
brésilien s’est préoccupé avec raison de ces doutes répandus dai 
Yopinion publique. Il a profité de l’'altention que la beauté et la) 
chesse de ses produits a éveillée d'une fagon si remarquable, po 
publier un livre trés-bien fait, trés-consciencieux, trés-savant sur] 
régions qu'il posséde; et cet excellent moyen d’examen ne cont 
buera pas peu, sans nul doute, 4 fournir 4 l’observation pratiq 
les éléments d’appréciation qui lui ont manqué jusqu‘ici. On ¢ 
désormais en mesure de savoir avec la plus rigoureuse et la pl 
salisfaisante exactitude ce que c’est que le Brésil, comment il est ge 
verné, sous quel régime il exisle, et on peut comprendre, avec! 
causes de son éclalante opulence, celles qui lui promettent un dé 
loppement bien supéricur encore dans l’avenir, A tous les points | 
vue, il importe d’examiner et de recueillir les faits que la statiatigt 
du Brésil fait connaitre. 


. Lempire découvert par Costa Cabral et colonisé par les Portugs 
s’étend dans la partie de l’Amérique du Sud qui est située le plas 
Vest, ge développe sur 7,920 kilométres de cétes, et comprend de 
son immense élendue le quinziéme de la surface totale du globe, c’es 
4-dire entre 12 et 13 millions de kilométres carrés. La région moat 
gneuse cn occupe la plus grande partie, et bien que le payscontient 
de larges vallées et de vastes plaines, ce sont en général des plates 
élevés, coupés par des chaines courant en différentes directiow 
Quarante-deux ports ouverts sur le littoral assurent des communia 
tions faciles avec le reste du monde. Le Para, Maranhdo, Perneg 
buco, Bahia, Ilhéos, Victoria, Santos, Paranagua, Sainte- Catherial 
sont trés-fréquentés par les navires; mais, assurément, Rio-Jang 
Yemporte de beaucoup par sa beauté, qui en fait un des poi 
pittoresques les plus admirables du monde, et aussi par sa grandes 
car il mesure prés de 200 kilométres de tour. . 

Les cours d'cau sont importants et assurent la facilité des comet 
nications avec les provinces les plus éloignées. L’Amazone, sur# 
cours de 5,828 kilométres, recoit dix-neuf affluents de pressidt 
grandeur; quelques-uns ont plus de 3,000 kilométres de parcom® 
Au moyen de l’Amazone, le Brésil touche par l’intérieur la Boliviejil 
Pérou, I'Etat de l’Equateur, la Nouvelle-Grenade et le Venesuels;@ 





F 


L'EMIGRATION AU BRESIL. 357 


ks met en relations directes avec le port du Para. Depuis dix-hnit ans 
dja, une navigation 4 vapeur, subventionnée par le gouvernement 
bésilien, parcourt l’Amazone et plusieurs de ses affuents. En 1867, 
deux nouvelles compagnies se sont encore formées pour relier la 
savigation supérieure de la rivi¢re Madeira a l’inférieure, au-dessous 
des chutes; une concession vient d’étre faite pour un chemin de fer 
qui doit étre terminé dans quatre ans. 

D'une importance presque égale a celle du bassin de’ l’Amazone, 
eeluidu Parana, formé de la jonction du Rio Grande et du Parnahyba, 
sus le 20° degré de latitude méridionale, comprend les provinces 
deSaint-Paul et de Parana, et les unit a la région argentine du Cor- 
rienles dans l’est; 4 l’ouest, il embrasse toute la région immense de 


g Matlo-Grosso, la république du Paraguay et le reste de la Conlédéra- 
; fim argentine. Les différents cours d'eau qui s'unissent a cette 


mamense masse sont considérables; leur navigabililé est parfaite 
et ils traversent des territoires d'une fertilité remarquable. Jusqu’a 
présent, les chemins de fer projetés pour relier ces voies fluviales 


- font pas encore recu un commencement d’exéculion ; mais des tra- 
_ Yaux préparatoires ont eu licu et des voyages d’exploration, ordonnés 


par le gouvernement, ont donné des résultats scientifiques qui ne 
larderont pas 4 aboutir 4 des réalisations matcérielles. 

La partie centrale du Brésil, c’est-d-dire les provinces de Minas- 
Geraes, Bahia, Pernambuco, Alagoas et Sergipe, ont pour grande 
voile Auviale le Sad-Francisco, dans lequel se jeitent le Rio das Vel- 
bas, je Paracatu, le Rio Verde et le Rio Grande, avec d'autres riviéres 
moins considérables. Interrompu par la cascade immense de Paulo- 
Affonso, le Sad-Francisco est encore navigable au-dessus de ce point, 
surune élendue de 1,548 kilométres; au-dessous, i] acquiert une 
profondeur telle que, devant Penedo, dans la province d’Alagoas, il 


F Regoit aisément des navires calant 5°,9. 


f 
I 


| 


Lesressources fluviales du Brésil ne se bornent pas aux trois cou- 
ranis de )’Amazone, du Parana et du Sad-Francisco, flanqués de leurs 
affuents. Il faut encore énumérer les fleuves les plus importants et 
qui, partout ailleurs, atlireraient plus d’attention : le Gurupy, le 
Taryassu, le Mearim, l'Uapicuru, le Parnahyba, le Paraguassu, le 
Rio de Uontas, le Jequitin honha, le Pardo, le Mucury, le Doce, le Pa- 
rahyba du Sud et le Rio Grande du Sud. Plusieurs de ces cours d’eau 
sont remontés par les bateaux a vapeur, sur des parcours de 600 ki- 

et plus. 

(elte grande abondance de voies fluviales est certainement des- 

lmée 4 jouer le premier rdle dans l'histoire économique du Brésil. 
pinvile a pénétrer pariout, elle semble appeler les elforts de l’ex- 

Puilation et promettre un concours de moyens assurément considé- 


338 L'EMIGRATION AU BRESIL. 


rables. Il était donc naturel que l'altention de l’administration locale 
se portat d'une fagon toute particuliére, 4 étudicr, pour bien les com 
naitre, les facililés ou les obstacles que les lieux apportent a la navy 
gabilité de tant de masses d’eaux. Ilen est résullé, comme cela a 6th 
dit tout 4 Vheure, non-seulement des voyages d'exploration de la plus 
hauteimportancedans le bassin del’ Amazone, dans celui du Parana,de 
Sa6-Francisco ; mais d'autres explorations dirigées par des ingénieusy 
qui se sont donné pour but d’apprécier surtout la navigabilité deg, 
cours d’eau secondaires. Le gouvernement local s'est porté avec wm 
tel zéle 4 ce genre d’examen, que, depuis une dizaine d’années entis 
ron, il n’y a pas eu moins d'une vingtaine d’expéditions scientifiques, 
exécutées avec toutes les ressources possibles par des hommes.d'ag, 
mérite reconnu, au nombre desquels il convient de placer, en pall, 
miére ligne, feuM. le professeur Agassiz, dont la. magnifique. expla, 
ration de l’Amazone a produit pour la science des avantages de.prey. 
mier ordre. Une fois entré dans cetle voie, le gouvernement brésiliey 
ne songe nullement a en sortir. Il est allé trop loin pour éprouneede - 
désir de s’arréter, et les explorations continuent et continueront ave ; 
un zéle que les beaux résultats obtenus et l’intérét démontré des , 
découvertes qui restent encore 4 faire en grand nombre, sullt abeme 
damment a expliquer. 

Dans une région aussi accidentéc que le Brésil, placée dans des. 
conditions géographiques si spéciales , coupée de montagnesy 
pourvue de plaines hautes, bordée d’un rivage baigné par des mers 
équatoriales, on doit s’altendre, assurément, 4 trouver des condiny 
tions climatériques assez variées, et il en est ainsi. Toute la. park 
du pays compris entre jes tropiques est principalement chaude dy 
humide pendant Ja saison des pluies; en dehors de cette pérk 











années, il arrive, dans les conirées intérieures, dans le Ceara, 
Pernambuco, le Parahyba, le Rio-Grande do Norte, que 1a. pluie, 
manque presque absolument et il en résulte des sécheresses. exceay 
sives. Ailleurs et méme dans la zone intertropicale, on trouve mp 
climat extrémement doux, comme conséquence de l’élévation du saby 
de la régularité des brises et de la richesse de la végétation. Sa 
somme, dans les endroits ou la chaleur alteint son maximum, ellen@ 
dépasse guére 56° centigrades. D’ordinaire le froid ne se fait guéte 
sentir. Gependant sur quelques points, on a parfois 3°,2 au-desseus dm 
zéro. On a méme constaté, dans la chaine d'llatriac, en juin 48384) J 
au méme mois de 4859, une dépression thermométrique de 6°, Denk yj 
cette-contrée la neige n’est pas rare et les lacs y sont quelquefeit; 
couverts d’une surface glacée de 07,055 d'épaisseur.. Il en est.a pel. € 
prés de méme sur les plateaux découverts de Sad-Pedro-do-Ris: 








L'EMIGRATION AU BRESIL. 359 


trande-do-Sul, ou le thermoméire descend quelquefois jusqu’a 2°, 
ao-dessous de zéro. Une des parties les plus chaudes de ‘empire, 
cest certainement, la vallée de l’Amazone. La température moyenne 
yest de 27°. On en souffre peu, parce que les brises venant de l’est 
abaissent constamment l'almosphére et parce que les nuits dont 
h température va quelquefois s‘abaissant de 42°, sont toujours frai- 
ches. Quant a la différence entre |’été et Phiver, elle est & peine sen- 
sble et ne dépasse pas 3°. 

De ‘Amazone a Rio-de-Janeiro, ces conditions thermométriques se 
maintiennent & peu prés, mais, ausud de la capitale, la chaleur dé- 
croit sensiblement. Les provinces de Saint-Paul, Parana, Sainte-Ca- 
therme, Sad-Pedro-do-Rio-Grande-do-Sul et une partie de Minas- 
Geraes sont fratches, et, naturellement, plus on pénétre dans |’inté- 
near ot l'on subit influence de |’élévation du terrain, plus on se 
soustrait al’action de la chaleur. 

Depuis 1850, des navires venant du golfe du Mexique ont importé 

4 plusienrs reprises dans les ports de l’empire, tantét la fiévre jaune, 
lantdt le choléra, et déterminé des épidémies qui n’ont pas cessé de 
sévir d'une maniére assez grave. L’opinion publique s’en est forte- 
ment préoccupée dans les deux Amériques et surtout en Europe. 
Sous ce rapport, le Brésil a subi et subira sans doute encore le sort 
commun des différentes parties du globe et ne restera pas absolu- 
ment exempt de pareils fléaux. Muis ce qu’il importe de remarquer, 
cest que ni la fiévre jaune ni le choléra n'y sont endémiques; le 
climat, au contraire, y est extre¢mement sain et favorable au déve- 
loppement de la vie humaine. Toutes les fois qu’un des fléaux mor- 
bides a éclaté, c’est qu’on l’avait apporté, et il ne se renouvelle ja- 
mais que par une cause semblable. 

Les pluies jouent un réle considérable dans l'économie climatolo- 
gique du Brésil et influent, a la fois, sur la santé des hommes, la re- 
production animale et végétale, et, par conséquent, sur la richesse du 
pays. Ea général, elles commencent en novembre et se continuent 

jusqu’en juin. Cependant, il y a des différences sensibles suivant les 
Jocalités. Dans les régions intermédiaires de l’Amazone et du Par- 
nahyba, les pluies sont d’ordinaire trés-abondantes, et cette condi- 
tion atmosphérique s’ctend jusqu’au Sad-Francisco et au dela vers 
Je sud. Sur ce dernier point, une régularité assez tranchée donne 
jieu aux habitants de distinguer-deux saisons qu’ils nomment sertué ; 
la premiére, fort humide, comprend de janvier 4 mai; l'autre trés- 
stche va de mai 4 décembre. Sous |’influence de cet élat du ciel, 
Ia végétation s’arréte au mois de juin. A cetle époque, la plupart : 
des plantes ont atteint leur maturilé, et c'est une morte saison qui 
commence. Les feuilles tombent en juillet; en aout s‘ctablit un as- 


360 L’EMIGRATION AU BRESIL. 


pect général qui ressemble assez 4 l’hiver de nos climats, 
neige. Les arbres, 4 peu d’exceplion prés, sont compieéte: 
pouillés, et les graminées desséchées et présentant un as] 
natre forment une sorte de foin employé pour la nourriture 
peaux fort abondants dans ces régions. Alors, on a opéré | 
du café recueilli sur les montagnes, et on profile de la s 
des terres pour placer les produits sur des terrains particul 
exempts d’humidité. Ils y atleignent promptement et facil 
degré de siccilé voulu. 

Au mois de décembre et en Janvier, les pluics tombent er 
abondance ;; les rivicres, dont la saison séche avait mis le 
s’élévent rapidement et acquicrent un volume énorme. 
jours suflisent pour rendre aux végétaux toute leur vig 
fleurs poussent partout, et avec une variélé de formes e 
leurs qui ne trouve d’égale sur le globe que dans les rv 
l'archipel indien; enfin toute la nature déploie une fécondi 
est difficile, 2 moins de l’avoir vue, de se faire une image ¢ 

On estime 4 2 métres et davantage la quantité d'eau q 
annucllement sur la cote du Brésil. A Pernambuco, la p 
est plus forte, et monte jusqu’éa 2”,62. Les orages sont a 
fréquents. A Rio-Janciro, la moyenne parait étre de 62 jo 
année. 

La faune brésilienne, encore peu connue, présente ut 
richesse et nne variété considérable. Rien n'est plus na 
vient de voir 4 quel point les conditions climalériques sont f 
au développement de toutes les formes de la vie. L’extréme 
tureuse abondance des produits végétaux assure une sc 
nourriture pour ainsi dire inépuisable & une grande quant 
bivores; il est, en quelque sorte, nécessaire que sur cette 
adoucil sensiblement the struggle for life, un développemer 
pondant se fasse apercevoir dans les espéces animales. | 
sation européenne a introduit dans le pays fous les anima 
dont l’ancien monde a contracté Ie besoin. Le cheval m 
pourtant pas jusqu’é ce jour avoir atteint de bonnes o 
d’existence, et il faut en grande partie, sans doufe, attrib 
anomalie 4 la fagon peu rationnelle dont cet animal est 
soigné. L'importation des chevaux, comme on le verra en 
porte témoignage de celte infériorité, qui est tout accide 
qui certainement ne saurait durer. Sous tous les autres rap 
animaux de provenance européenne se sont complétement 
tés el donnent tout ce qu'on peut altendre d’eux. Quant aux 
indigénes, leur caractére est tout A fait spécial, et mérite< 
gnalé. 


LEMIGRATION AU BRESIL. S61 


ise des mammiféres, on compte des singes en fort grand 
ijleurs espéccs cles genres stentor, atéles, lagotrix, ce- 
, jacchus, midas et callithrix, sont amplement repré- 

celle calégorie d‘étres, les guaribas, ou singes ron- 
25 plus grands et les plus robustes de tous ceux que 
furaéts brésiliennes. Les ouistitis, ces sortes de minia- 
xtr¢mement abondants. Le sagui du Maranhao est un 
ouleur jaune tirant sur Por; lesagui rouge a été décou- 
nansegg dans les bois du Para; le pithecia saturnina, 
juleur noire, a été décrit par le docteur E. Maia. Toute 
ion agile, sautante et grimaciére, donne aux solitudes 
itérieur une pliysionomie toute spéciale. 
pir vient et que se répand Ja clarté bleue de ees nuils 
's, qui semblent éclairées par une lucur électrique éma- 
2g points de la vote céleste, des chauve-souris s’élévent 
ibre ct volent rapidement dans l’atmosphére nocturne. 
mnent principalement aux genres vampirus, vespertilio, 
hyllostoma. Plusieurs ont une envergure gigantesque, 
pas que de se rendre redoutables aux animaux endor- 
champs. En méme temps, sortent des lisiéres des grands 
lassiers apparicnant a différentes espéces. L’once, pres- 
narquable, par sa taille, que le tigre royal de l’Asie, et 
isurtoul dans la région centrale, se tient volontiers sur 
fbres d’ou il guette sa proie et s’élance sur elle; \'once 
elite; la suguarana, aulre animal du genre feles; la 
le chat-tigre. Avec ces hétes dangereux errant le loup 
nard et l’innocent guaximini, dont tous les exploits 
lux dépens des crabes. 

rongeurs, on trouve le capivara, qui n’a pas de rival 
n monde pour le développement de sa taille; le paca, 
noco, le caxinguele, le cuan:'a, le prea. 
sachyderme singulier, est le plus élevé en taille de tous 
tres indigenes ; mais les cactelus, sorte de porcs sauva- 
: meilleur gibicr. Il y a plusieurs espéces de cerfs; on 
, dans l’ordre des édentés, les tatus, les tamanduces, ou 
et les paresseux. Plusieurs gambas représentent |’ordre 
iaux. 
ansition aux animaux aquatiques, on rencontre le peixe- 
mlin. Ce cétacé herbivore, cantonné dans les eaux de 
u dans les lacs voisins, atteint souvent un développement 
>. Sur les cétes passent les baleines, et, en grand nombre, 
is qui atteisnent plus de deux metres de loncueur. 
des oiseaux est fort riche. Unesorte de vautour, Purubu, 
er (x74. 24 


562 L’EMIGKATION AU BRESIL. 


se trouve partout. Des chouettes de différents genres, des espédces 
tourterelles, le corruptao, le carauna, le papu, le xexeos, un gra 
nombre d'autres, animent de leurs chants variés les solitudes 
lintéricur. Plusieurs gallinacés, comme les jacus, les mutuus, | 
nhambus, les codoruizes, des pigeons, des perdrix, se mélent a 
tuyus et aux émas, sorte d’autruche de petite taille, et & d’aut 
échassiers, & des hérons, arapapas, spatules, jaburus, qui peuple 
de la facon la plus gaie les rivages des cours d’eau; des bécassim 
des alcyons, des ibis, des canards, des plongeurs, des cygnes & ¢ 
noir, complétent le tableau. 

Sur ces plages sablonneuses, dans Jes grands herbages, errent] 
tortues, excellente et abondante ressource alimentaire, principe 
ment appréciée dans la région de l’Amazone, ou, avec les ceufs 
ces chéloniens, on fabrique la substance connue sous le nom 
beurre de tortue, branche de commerce trés-importante. 

Les alligators se trouvent dans presque toutes les riviéres: Ia’ 
caré alleint jusqu’a deux et trois métres de longueur. Des serpen 
dont plusicurs espéces non venimeuses, d’aulres gigantesque 
comme le boa, se présentent sur toutes les lisiéres des foréts. 

La péche a largement ce qu'il lui faut pour exercer son activité 
récompenser ses efforts. Il serait d’autant plus impossible de dress 
un catalogue des différentes espéces de Poissons vivant dans | 
eaux du Brésil, que la plupart sont encore inconnues. Rien que 
la valiée de V'Amazone, le professeur Agassiz a collectionné plusie 
milliers d’espéces , parmi lesquelles il s’en trouvait d’absolume 
nouvelles. Ce que l'on emploie actuellement, c’est particulidreme 
le peravucu, poisson énorme qui sert de nourriture principale a 
population du Para ; on posséde aussi la dorade, la gymnote, le sa 
mon : celui-ci fréquente surtout les eaux du Cayabé. 

Les mollusques et les crustacés sont d’une extréme abondane 
d’une variété égale. Quant aux insectes, il n'est pas de terre pl 
féconde en ce genre. Il suffit d’appeler ici |’altention sur certaid 
variélés d'abeilles dont les produits sont déja furt heureusema 
exploités, ainsi que des vers a soie, principalement de l’espéce sata 
nia, sur lesquels l’atlention commence a se fixer, et qui peuvent, @ 
lavenir, donner lieu a de trés-grands et trés-uliles résullats om 
merciaux. Il est d’aulant plus 4 espérer que des efforts soulenus a 
se faire dans ce sens, que l’espéce exolique des vers & soie.estdl 
objet d'une culture fort intelligente dans quelques provinces ‘t 
principalement 4 Sad-Pedro-do-Rio-Grande-do-Sul. On a commesi® 
a exporter, et tout presage une rapide augmentation. La provinesd 
Sainte-Catherine s’occupe avec succés de la fabrication des fies 
artificielles et d’autres articles de fantaisie dont les coléoptéres, # 


L'EMIGRATION AU BRESIL. 363 


3, Péclat de leurs couleurs métalliques, fournissent la ma- 
niére. 

nde homme s’est fait sentir trés-peu jusqu’ici sur la terre 
ae, et rien n'est plus concevable : l'empire est si immense, 
ilation relativement si fuible, que Ja nature s’appartient, 
i dire, encore 4 elle inéme, et se produit, et se prodigue, 
snse d'une facon le plus souvent ignorée et inappréeiée. La 
‘se couvre des espaces qui seraient ailleurs des royaumes, 
‘e facon souveraine, hautaine, violente, absolue, qu’il est 
cile de comprendre lorsque les yeux ne se sont pas étonnés 
et aspect grandiose. Un fourré impénétrable, telle est Ja 
‘ge. Des bambous énormes atteignent des hauteurs gigan- 
se pressent les uns contre les autres; la hache ne saurait 
ichemin a travers ce fuisceau serré de troncs vigoureux et 
la tlamme pas davantage : elle s‘éleint devant humidité 
e de ces corps végétaux. Des lianes relient entre eux ces 
, et, tombant ensuite de leurs sommets, allonzent vers la 
.trones puissants qui, lorsqu ils auront touché le sol, prea- 
cine et formeront de nouveaux arbres, tandis que seurs 
opulents el copieux, couvrent d'une masse épaisse tout 
embrassent. Sur ce manteau vert, des plantes innombra- 
ortées par le vent jettent leurs semences; les semences pous- 
srejelons se cramponnent en lair par leurs crochets, par 
illes; des généralions infinies montent les unes sur les au- 
sfieurs.splen.lides, bleues, rouges, violettes, blanches, et de 
‘andeurss et de toutes formes, s’épanouissent de tous les e- 
ules les hauteurs, montent, descendent, pendent en guir- 
*élévent en fusées; les orchidées étalent leurs bigarrures et 
gnificences 4 travers loule cette splendeur; et quand tout 
est devenu, en quelque sorte, solide, inébranlable, homo- 
r la pression que les liges exercent les unes sur les auires, 
vels forment une sorte de plan ondulé sur lequel viennent 
es semences de nouveaux arbres, une autre forét monte sur 
ot, bienl6t organisée et inébranlable comme la premicére, 
de piédestal & une troisiéme. Voila ce quest une forét 
ton peut se rendre 4 peu prés compte, en y songeant, de 
lemesuré, fantastique, effrayant pour l’imagination, qu’ étale 
véle de troncs, de tiges, de lanes, de fleurs, de plantes de 
illes, grimpant, se suspendant, se collant sur le monument 
se incessamment, qui chemine en haut et qui vit; on peut 
‘ce que doit livrer aux yeux du spectateur ce mélange d’é- 
. et de délicatesses inouies. Mais, pour se représenter tont 
> répéte, il faut avoir vu. 


364 L'EMIGRATION AU BRESIL. 


Dans cette impénétrabilité, les cours d’eau grands et petits ¢ 
des passages. Alors, 14, on est dans les foréts sans y étre. Aut 
des flaques d’eau ou rivi¢res tournantes, on circule, et des « 
feuillus, vastes comme des bas-célés de cathédrales, vous ¢ 
rent, vous dominent de trés-haut, vous pressent de trés-pn 
sent instinctivement que cetle nature est ennemie de l‘homm 
l’écrase de ses pompes et de son silence, car dans ce domaine 
organique ne pénétre pas. ll n’y a pas d’oiseaux, il n’y a pas 
maux ; les reptiles n’existent qu'en suivant !es eaux. Tout s 
parce que le régne du végétal est ici absolu, et ne souffre pas d 
currence. 

Pour donner quelque idée de la richesse de ce monde, il sx 
dire que l'on connait actuellement de la flore brésilienne di 
mille espéces, et il en reste encore beaucoup a classer. Les b 
plus résistants s’offrent en grande abondance 4 la constructi 
maisons et des navires, tandis que la menuiserie ct 1’ ébén 
n'ont qu’a choisir entre les échantillons les plus beaux et le 
précieux que leur industrie puisse employer. Parmi les mab 
de charpente Ices plus estimés, on compte le peroba, le tapinb 
calsiena ou jacaranda noir, le bois-brésil, le bacuri, le sucipits 
veira, l'ipé, le pequia jaune, le bois-de-fer, le cédre, le laur 
d’aulres en trés-grand nombre. L’ébénistvrie ne dispose pas de: 
d’espéces. La te‘nlurerie s’empare du bois-brésil, du mangu 
melho, et, parmi les plantes, de l’indigo et du rocou. On emp 
goumarim pour la gravure sur bois avec autant d’avantage qu 
peut faire le buis. Bes seringueiras et du mangabeira on ext 
caoutchouc; le myristica donne du suif végétal; le cacaoyer 
base de la fabrication du chocolat. 

La vanille, la noix muscade, le poivre indigéne, sont trés- 
dants, et d'excellente qualité. 

Le mangle donne cing fois plus de tannin que le chéne d'Et 
le barbarina&o en produit 80 pour 100. 

Parmi les plantes culinaires, on fait un usage journalier d 
nioc, du pinh&o, du jacalupé, et autres. Tout le monde com 
fécondité des foréts brésiliennes en plantes médicinales : c'est 
separeille, lipécacuanha, le jalap, la caroba, les différentes y 
connues sous le nom de quinquina, la capillaire. A cété de ces 
produits se placent les baumes : le jabahy, l'andiroba, le co 
l'angico, comme fournissant un résumé aussi complet que pe 
de tous les mérites, de toutes les qualités et de l’aptitude & to 
emrlois remplis par les différents individus de la Qore brésil 
li y aurait injustice 4 ne pas citer le carnauba, palmier indigé 
fait principalement la richesse des provinces de Ceara, d 


L’2MIGRATION AU BRESIL. 305 


Grande-do-Norte, et de quelques autres voisines. Cet arbre, qui porte 
saverdure 4 travers toules Jes saisons et qui résiste 4 toutes les sé- 
cheresses, s’appule sur des racines dont les vertus médicinales sont 
eelles de la salsepareille. Son tronc fournit une fibre trés-forte et trés- 
Mgére & laquelle on peut donner un beau poli. On tire du bois des 
poleaux et des solives pour les maisons, ainsi que des picux pour les 
haies. Le coeur de l’urbre se mange, et constitue un aliment trés- 
savoureux et trés-nourrissant. On fait aussi de celle moelle du vin, 
du vinaigre, du marc et de la fécule analogue au sagou. 

Avec les branches on fabrique des instruments de musique, des 
tubes, des pompes. Les liges et les feuilles remplacent le liége. Le 
fruit est agréable au gout, et l'amande torréfiée tient lieu de café 
pour les habitants de l’intérieur. De l’écorce on fait des naltes, des 
chapeaux, des paniers, avec un tel succés, que l’exportation pour 
VEurope alleint déja un chiffre d’environ 2,826,000 fr. Les feuilles — 
produisent une sorte de cire dont on compose des bougies dans le 
nerd, particulicgrement a Ceara. L’exportation annuelle en est de 
880,000 kilos; la consommation sur place ne parait pas étre in- 
ferieare 4 754,000. Le chiffre de Ja valeur pour la production totale 
et dau moins 4,220,000 fr. On voit assez par ces détails 4 quel 

aveair est appelé l'industrie qui prendra pour objet l’exploitation de 

ceprécienx palmier. 

Deonvient maintenant de placer en regard du monde végélal et du 
monde organique, tel qu’il se manifeste au Brésil, "ensemble de J’ or- 
ginisation de la matiére proprement dite. ll y a corrélation parfaite 
entre Pexubérance de l’un et l’accumulation de l'autre. El, en com- 
mengant par ce qui altire d'avantage limagination et l’attention, il 
convient de parler des pierres précieuses. Les diamants onl été prin- 
Gpalement exploités jusqu’d’ ce jour dans la province de Minas- 
Gerses, le long de la chaine d’Espinhago. L’étendue des recherches 

embrasse, sur ce point, un territoire qui va des limites septentrio- 
nales de ces monlagnes jusque dans les gorges situées au sud-ouest 
des sources du Sad-Francisco. Bahia produit aussi ces gemmes pré- 
cieuses. Dans les pays de Goyan, de Malto-Grosso, de Parana, de 
Se6d-Pedro-do-Rio-Grande-do-Sul et de Saint-Paul, on en a rencontré 
également, mais de peu remarquables. Il faut ajouler qu'on a peu 
cherché jusqu’ici et que la faible densité de la population n’en don- 
nait pas les moyens. II est probable que des efforts plus puissants, 
mieux dirigés, mieux continués, aboutiront 4 des résultats considé- 
rables. Le gouvernement accorde désormais toute liberié 4 ce genre 
de recherches, sous certaines conditions réglées par une lol. 

Les émeraudes sont assez abondantes dans Minus-Gcraes, ainsi 

que les euclases, les saphirs, les rubis, lesbéryles, les tourmalines, 


368 LEMIGRATION AU BRESIL. 


noires, bleucs et vertes, les zirconites et d'autres gemmes. Jusqt 
les grenats, assez abondants, n’ont pas présenté de beaux échar 
lons. Pour le cristal de roche, on l’obtient en masses considéra 
et {rés-pures dans fe Minas-Geraes, le Goyans, le Saint Paul ¢ 
Parana, qui livre aussi des amélhystes d’une rare beauté. Les op: 
les chalcédoines, les agates, les jaspes se trouvent un peu pai 
dans la région de l’intérieur; mais un commerce d exportation 
fort remarquable a lieu pour les chalcédoines et les agates da 
province de Sad-Pedro-do-Rio-Grande-do-Sul. 

L’or a été rencontré partout au Brésil; mais l’exploitation 
lieu surtout dans le bassin supérieur du Saé-Francisco, ot: plus 
compagnies anglaises sont 4 l’ceuvre. Depuis quelques années 
spéculateurs brésiliens se sont joints aux étrangers et ont form: 
société d’exploitation, au capital de 2,250,000 fr. Le sys 
d’extraction employé jusqu’ici est celui qui est appliqué dan 
mines de !’Australie. Cependant les parliculiers qui se livrent 
recherche dvf précicux métal, n’ayant pas 4 leur disposition tot 
moyens nécessaires, se contentent de Javer les sables provenat 
roches auriléres et déposé dans les cours d'eau. 

Ces sables conticnnent aussi du platine, de liridium et que 
parties de palladium, mais en petite quantité. 

On a trouvé assez d’argent pour espérer qu’avec des reche 
mieux dirigées on arrivera & compter ce minerai parmi les pro 
les plus importants du pays. De trés-riches gisements de met 
existent dans le Parana. Le cuivre est commun dans le Wi 
Grosso, le Goyan, le Minas-Geraes, le Bahia, le Marannzd, le | 
et surtout dans Ssd-Pedro-do-Rio-Grande-do-Sul. La bourgat 
Santo-Antonio das Lavras, qui fait partie de celle province, ex; 
des mines, ot Je métal pur alteint dans le minerai la propo 
de 60 4 70 pour 100. 

L'étain, le plomb, le manganése, l’antimoine, le bismuth, 
senic, sont ericore rencontrés dans le pays, mais Je fer surtout 
remarquable. Non-seulement il est fort abondant; mais il se m 
suptrieur aux qualilés les plus estimées du Danemark et | 
Suéde, attendu qu’il est absolument libre de tout mélange de py 
ce qui n’existe pas ailleurs. Le fer magnétique du Brésil cos 
72,2 pour 100 de fer pur ; loligiste, le martite et le micacé @ 
70 pour 100; les qualités inférieures 25 et 20 pour 100. On ne 
pas de vue, en considérant cette richesse extraordinaire du. 
essentiel des métaux, gue l’abondance inépuisable du bois dan 
régions ou les foréts exploitées se renouvellent en dix ans, pern 
la métallurgie de préférer les meilleures méthodes de fontle. 
usine considérable fonctionne entre autres 4 Ipanema, dans la | 


L'EMIGRATION AU BRESIL. 367 


¢ de Saint-Paul. Elle est pourvue d’un chemin de fer, et le gou- 
ment, trés-frappé et préoccupé des excellents résultats déja 
nus, va y fonder une école industrielle, ot il s’elforce d’appe- 
avec des conditions excellentes, les ouvriers européens capables 
tire des éléves. Il est de toute certitude que la pruduction du fer 
‘un des principaux ¢léments de fa richesse du Brésil. 

ms cette rapide énumération des éléments qui constituent la 
wiété métallique de l'empire, on a pu se convaincre qu’aucun 
}du monde ne saurait présenter un pareil bilan. Comme consé- 
nee naturelle de l’effort auquel a été livrée la crodte supéricure 
lobe pour fabriquer tant de métaux divers, on a encore & pas- 
en revue les roches de toute espéce, propres 4 offrir bien des 
wurces au travail humain. Entre le douziéme et Ie trentiéme 
mide lalitude, la céte méridionale est formée principalement de 
ha primitives, granils, gneiss, dioriles verts et noirs, quartzites, 
phyres, syénites. Partout il y a des calcaires. On exploite du 
rhre-d’une rare beaulé, surtout dans la vari¢té noire. La chaux et 
erbre sont abondants. Jusqu’é présent, loulefois, je n’ai pas con- 
wance qu’on ait découvert cetle matiére si rare et si précieuse 
constitue le beau marbre blanc statuaire, comme la Gréce et 
lie le possédent. Mais il se peut que des recherches plus suivies 
asse trouver un jour. En s’en tenant donc aux espéces industriel- 
on peut constater toulefois que le marbre noir se présente au 
sil' dans des conditions excellentes pour l’ornementation. Les 
les sont partout et donnent lieu & une fabrication de tuiles, de 
ues ef de poterie commune 4 laquelle la nature offre autant 
iments de succés que le travail humain, dans toutes ses variétés, 
ourra produire. On n’a pas encore exéculé de faiences; il y a 
pour en faire et de trés-belle qualité : le kaolin est commun, 
igrossier. 

Namis 4 jour des gisements houilliers en différentes provinces, 
ime Compagnie anglaise en exploite une mine dans la province de 
Pedro-de-Riv-Grande-do-Sul. Un chemin de fer est en construc- 
@ur ce point, et les produits de Candiota vont venir faire con- 
ence a ceux d’Arroio dos Ratos qui, déj4, sont employés par les 
res & vapeur naviguant sur le lac dos Ratos et sur quelques ri- 
8 de la province. On annonce l ouverture prochaine d’une troi- 
'e mine 4 Tubaraéd dans la province de Sainte-Catherine. II suffit, 
tterminer cette nomenclature des richesses naturelles du Bré- 
de constater encore que la lignite, les schistes bitumineux, la 
phite, que le soufie et le salpétre, l'alun, le sel gemme, le sul- 
‘de magnésie, la soude et le chlorure de sodium ne font pas plus 


358 L'EMIGRATION AU BRESIL. 


défaut a cette opulente région que les eaux minérales des esptces 
plus variées, ferrées, gazeuses, sulfureuses, salines et autres. 
Quand une (terre est ainsi pourvue, il n'est pas 4 révoquer 
doute que, dans un temps donné, elle ne soil destinée a deveni 
centre d'une agglomération importante de la race humaine. Pout 
répondre & tous les besoins et satisfuire 4 toutes les convoitises, p 
vant également facililer le développement numérique des pop 
tions et leur assurer la richesse destinée 4 élever leur intellige 
et,a perfectionner leur état social, en tant que la valeur intrinsé 
d@ la race domiciliée peut s’y préler, une terre semblable 
nécessairement attirer tout ce qui, parmi les hommes, a soi 
travail fructueux et de bien-éire assuré. En ce moment, il fa 
reconnaitre, les moyens de mettre tant de trésors en valeur | 
en grande partie, défaut, et cela parce que les bras manqu 
parce que les établissements sont trop clairsemés sur ces terrik 
immenses, et, dés-lors, les forces intelligentes sont dominées, 
haut par Ja magnificence vigoureuse mais égoiste de la natum 
sintéressce & l’égard des besoins de l'homme. Les plus récentes 
tistiques fixent 4 11,780,000 dmes la population totale de ce q 
ziéme du globe terrestre représenté par le Brésil. C’est & peine 4 
sant pour que le pays ne soil pas 4 considérer comme un dé 
surtout si l'on observe que la trés-grande majorilé de cette p 
lation se concentre dans quelques villes du litloral et de telle: 
que Rio-de-Janciro, pour sa part, compte environ 600,000 habit 
Il y a plus: on peut douter que le chilfre de 14 412 millions @ 
par la statistique officielle soit trés-exact ; car on ne comprené 
d'une maniére trés-claire par quels procédés d’enquéte il a pu 
obtenu. La population urbaine a été recensée avec vérilé, ce poi 
admissible. Mais qu’il en soit de méme pour cette population agr 
si clair-semée, qu'elle est comme perdue au milieu de parcours 
considérables, on éprouve quelque peine 4 sen trouver conval 
J’ai entendu estimer & beaucuup moins la somme totale de la p 
lation du Brésil, et certains ohservateurs qui m’ont semblé asses 
pétents ef qui appuyaient leurs déductions sur des calculs raise 
bles, ne la porlaient pas au dela de 9 millions dames. Il y a: 
dans l’espace de trente années, ce chiflre de 9 millions élait deve 
reliquat d'une somme antérieure de 10 millions. Par conséques 
million avait disparu en trente ans. Le fait est inléressant @ fi 
naitre et tout 4 la fois inexplicable. La trés-grande majorite, 
population brésilicnne est métisse et résulle de mélanges contr 
entre les indigénes, les noirs et un petit nombre de Porlugais.; 
les pays d'Amérique, soit dans le nord, soit dans le sud, moal 


L'EMIGRATION AU BRESIL. 369 


sjourd’bui d'une maniére irréfragable que les mulatres des diffé- 
ents degrés ne se reproduisent pas au dela d'un nombre limité de 
tnérations. L’infécondité n’est pas toujours dans les mariages; mais 
S produitsarrivent graduellement a étre si malsains, si peu viables, 
wills disparaissent, soit avant d’avoir donné le jour a4 des enfants, 
mé-ea laissant des enfants qui ne peuvent pas vivre. Ce qu’on 
beerve 4 Saint-Domingue est le superlatif de cette situation; mais, 
wp tons les autres points ot le sang mulatre tend 4 s’étendre et a 
pammer au milieu des autres éléments ethniques, on observe un 
Wetanelogue. Il est incontestable que, avant cinquantle ans, tous les 
wiliires d'Haiti auront disparu. Au Brésil, on vient de voir qu'une 
(etiods trentenaive a enlevé un million d’dmes. 
#Mil'ea prend cette observation comme base fixe d’un calcul de 
Webebiliés, et si l'on admet, pour éviler toute complication, que 
(aeommltion des mélanges ne précipite pas le mouvement d’an- 
Whiletin, ce qui n’est nullement probable, on conclura qu'une pé- 
fede Weatensire codtant un million d‘habitants au Brésil, les neuf 

wes tuxquels je crois auront disparu complétement jusqu’au 
lornier homme, au bout d'une période de 270 ans. Mais sion con- 

quejadmetsiciun principe trés-peu recevable, c’est-a-dire la 

WH acctlération du mouvement par le fait de la plus grande inten- 
aA deonte ila dégénérescence brésilienne comme résultat de la con- 
Tamale ndéfinie des mélanges métisses enliers, on est porté a croire 
puss le chiffre de 270 ans est extrémement exagéré et qu’il faudra 
ppusde200 ans, en réalité, pour voir la fin de la postérité des com- 
grons deCosta-Cabral et des émigrants qui les ont suivis. Le Brésil 
OV ailleurs accoutumé a un pareil spectacle. Sans parler des nom- 
Seats tribus de Guaranis, qui n’ont pas méme laissé plus que leurs 
OOS sur |e sol possédé par elles il y a furt peu d’années encore, 
OF Wikis mélisses, naguéres trés-connues el en possession de 
ee wattle important, n’existent plus aujourd'hui; les mamelucos, 
ent que, d ailleurs, la province du Para ne regreite pas. 

~ §i,au lieu de se reproduire par elle-méme, la population 
Klien, était en posilion de subdiviser davantage les éléments 
hou de sa constitution ethnique actuelle, en les fortifiant par des 
| d'une valeur plus haute avec les races européennes, alors 
 =vement de destruction observé dans ses rangs s'arréterait et 
K Place a une action toufe coniraire. La race se reléverait, la 
; Publique s’améliorcrait, le tempérament moral serait relrempé 
Lan wilications les plus heureuses s’introduiraicnt dans ]’état 

© cet admirable pays. 
COnaervant le chiffre de 11 millions 780,000 ames, soit, en 
esr Onds, 42 millions, comme étant celui qu’alteint réellement 












370 L’EMIGRATION AU BRESIL. 


la population de l’empire, il y faut distinguer 500,000 sauvag 
1 million 400,000 esclaves. 

En ce qui-concerne les sauvages, le gouvernement impéri 
montre animé 4 leur égard d’un esprit de justice et de mansut 
qui lui fait assurément grand honneur. Il cherche & les retire 
leurs solitudes et & leur procurer, dans la mesure du possible, 
titude aux avantages de la vie sociale. Il faut avouer qu'il y a tres 
réussi jusqu’a présent, car il se trouve précisément dans les mi 
eondilions d’insuccés que tous les philanthropiques efforts du] 
ont malheureusement mis au jour. C’est un réve fort généreux 
doule que celui de la civilisation des sauvages, et il va de pair 
la moralisation des.criminels. Nombre d’esprits sérieux do 
beaucoup de la réalisation du second. Je ne fais pas doute que 
du premier ne soit impossible par la raison qu’on n’a jamais 
produire jusqu’a ce jour, malgré des tentatives multipliées. Lit 
d'une race nese mélamorphose pas tant que la race reste elle-m 
et si cette race est en contact avec une puissance étrangére@ 
forte, il est facheux de le dire, elle ne s'assimile pas & cette 
sance, elle meurt et disparait. Les différentes tribus aborigén 
Brésil feront de méme. En altendant, on emploie plusieurs métl 
pour les attirer dans des villages construits & leur intention 
missionnaires, capucins et observantins, en nombre malheur 
ment trop petit, soixante-sept en tout, s’occupent de ccs pwr 
gens; on achéte des enfants aux parents, moyennant quelque 
tils ; on recoit ceux qui sont livrés volontairement et on les é 
mieux possible dans les écoles spéciales. Encore une fois, jusqt 
jour, les résultats sont extrémement minces. Toutefois, le ge 
nement brésilien persévére, et on ne saurait trop l’en louer ; peu 
réussira-t-il 4 assurer l’existence de quelques individus isob 
cest assurément assez pour que son travail ne soil pas & d& 
stérile ; quant au reste, il serait contraire 4 toute expérienc 
compter. 

Une institution tout 4 fait contrairé aux habitudes et aux ¢ 
tions de l’esprit moderne a jeté longtemps sur le Brésil une ¢ 
de défaveur. Je veux parler do l'esclavage. Ce n’élait pas seule 
l'Europe qui voysit avec répugnance cel état de choses. Le souv 
éclairé qui préside aux destinées du grand empire américain, ® 
jamais dissimulé sa répugnance pour la continuation d’un parei 
de choses et i) avait pris, a différentes reprises, des mesures ¢8 
ques propres & faire bien apprécier la solidité de ses vues‘: 
égard. Il n’est que juste de faire remarquer aussi l’empressé 
d’un grand nombre de ses sujets 4 le suivre dans cette voie, « 
pendant longtemps, aucune mesure radicale n’était venue 


L’ENIGRATION AU BRESIL. 374 


fad une anomalie si généralement désapprouveée, il n'est pas besoin 
done grande force d’attention ni d’un examen bien approfondi pour 
@ comprendre Jes motifs. Les pays & esclaves, dans les deux 
Apisiques, n’étaient, pour la plupart, que des colonies, et, en 
dgencipent les négres, telles métropoles n’avaient, en définitive, 
Mea jeu que les intéréts d’une minime partie de leurs adminis- 
fils. Dans cet essai, beaucoup de mal avait éé produit. Ce n’était 
A gimpunément qu'une race servile avait élé appelée a la libre 






ition d’elle-méme. Il s’en était suivi, presque partout, la ces- 
as du travail, la ruine économique des contrées naguére floris- 
et, dans plus d’un lieu, des massacres. Le Brésil ne pouvait 
ase walait lenter de si grosses aventures. Il hésilait a s’engager 
Mla vwies qui devaient y conduire, el, bien qu’a regret, il allen- 
Mme kes circonstances lui permissent de résoudre la difficulté 





kuna de frais. La culture du café est d’une telle importance pour 


Appeoiation, que des entraves apportées 4 la production pouvaient 
8 Wehee sorte anéantir le pays; il est naturel que les hommes 
Wamechis we se décident pas a courir de si gros risques, et on les 
apralen émancipant prématurément les esclaves ; or, deux points 
raseent démontrés : Vincapacité du négre au travail volontaire 
‘@ Limpossibilité de remplacer ce travailleur dans les latitudes chau- 
G08 ardes ouvriers de race blanche. 

Lespérience a cependant prouvé, dans ces derniéres années, 
Eq ly anit beaucoup a revenir sur la premiére de ces notions, Les 
meres (mencipés du Brésil ne se sont pas monirés aussi hostiles au 

mer quion Pavait prévu, et, d’autre part, on a pu se convaincre 
m bon-seulement les ouvriers blancs étaient en état de subir les 
mus agricoles sans courir aucun risque pour leur santé et pour 
rae, mais, de plus, que la somme de production de ces ouvriers, 
¢ berticalitrement des Portugais des Acores, étail infiniment supé- 
Feuille que l'on est en droit d’altendre des négres. Aujour- 
sur plusieurs points du Brésil, la culture du café a lieu au 
"moyen d'émigrants européens qui s‘cn tirent 4 merveille et laissent 
‘eetet pour l'avenir des résultats plus salisfilsants encore. 
_. Hl présence de faits semblables, les intentions de l’empereur ont 
otis leur exécution. Unc loi a élé rendue le 28 septembre 
OH, en vertu de Jaquelle l’esclavage est aboli dans tout empire. 
Peronne ne nait plus esclave; tous les esclaves appartenant a la 
r ou & la maison impériale ont élé alfranchis en bloc. Un fonds 

. “lpation, destiné 4 racheter les esclaves appartenant aux 
187 lers, a élé établi par la législature. Les allocations votées 
vd, 4872 et 4873 Vont porté 4 5,045,828 lrancs; dans plu- 
Provinces on a suivi cet exemple et créé des caisses parlicu- 




















372 L’EMIGRATION AU BRESIL. Y 


liéres dont les fonds sont attribués au méme objet. C’est, en oa 
un usage de plus en plus répandu el pratiqué que celui de I’a 
chissement spontané par les maitres, et la lol y apporte non-selg 
- ment toutes les facilités, mais encore tous les encouragements && 
rables. Entin, les esclaves, généralement traités avec doued™ 
possédant dans la plupart des fazendas des terrains dont les prodl™ 
leur appartiennent exclu<ivement, n’étant plus astreints qué@ 
travail réslementé de quelques heures par jour et ayant les sof 
libres, peuvent se former un pécule et l’atiribuer 4 leur racy 
Devant un pareil état de choses, la transformation a lieu § 
lement sans secousses et sans danger pour la sdreté public at 
comme le nombre total des esclaves n'est plus, pour tout Pempq 
que de 4,400,000 qui diminuent chaque année dans une propor 
croissante, on peut présoir, dans un avenir trés-rapproché, le'@ 
ment oi Je Brésil n’aura plus que des habitants libres. Nulle pa 
la question n‘aura été résolue d'une mani¢re plus habile; ara 
considérer que le pays ot une transformation si importante ve 
accomplie le plus doucement, la Russie, n’en a pas moins sous 
assez sensiblement de perturbations dans ‘les fortunes et d'un ei ft 
malaise financier. Rien de semblable n’aura méme eu licu au B 
qui aura continué a accroitre sensiblement sa production et parte: 
sa prospérilé, en méme temps gu’il accomplissait une transition 
redoutée et, en effet, si redoutable. 
S’il y a beaucoup & attribuer, dans cette affaire, 4 la sage (em 
risation ct & Vhabileté avec laquclle le gouvernement brésiliag 
poursuivi un but que, depuis plusieurs années, il n’a jamais pat 
de vue, il faut aussi accorder une part considérable du succes & 
douceur générale du tempérament brésilien, au peu de gout dews 
pulations pour les violences, et & Ja constitution politique doat I 
fluence sur cette heureuse disposition n’est pas & méconnaftres' 
nation brésilienne est gouvernée et administrée aussi libéralesl 
que toutes les républiques du nouveau continent peuvent I'éire,' 
en excepter les Etats-Unis; elle a en moins l’anarchie et la t 
de Ja populace ou des militaires. 
L'acte constilutionnel , base des institutions politiques, dall] 
25 mars 4824. ll n’existe dans le monde que deux constitat 
plus anciennes. L’empercur don Pedro I, actuellement régnat h 
monté sur le tréne en 1834. Le pays est calhulique, mais toutes} 
religions sont permises et protégées. La loi punit de prisow’ 
d’amende toute offense 4 un culle queleonque. Des fonds ont @ 
souvent accordés par I’Elat pour la construction de maisons é 
priéres destinées & des communions dissidentes. Les enfants mn 
catholiques ne sont pas astreints 4 recevoir des lecons étrangéres 

























L'EMIGRATION AU BRESIL. 313 


lurs dogmes; les mariages célébrés suivant les rites protestants 
ed autres ont tous leurs effets légaux; en un mot, la liberté de 
conscience la plus absolue est établie sur tout le terrilvire de l’em- 


La nation est représentée par l’empereur et l'assemblée générale, 

composée de deux chambres, un sénal, des dépulés. C’est cette der- 

| hiérequi fixe les dépenses, élablit le budget, crée les impdts, décide 

les questions d’hérédilé impériale, nomme le tuleur de l’empereur, 

' et cas de minorilé, et concurremment avec le pouvoir exécutif, 

propose les lois qui peuvent venir de liniliative de chaque membre 

en particulier. Les députés et les sénateurs sont pay’s pendant la 

durée des sessions. Le sénat est nommé 4 vie; la chambre des dé- 

putés se renouvelle tous les quatre ans, peut étre dissoute par l’em- 

pereur, et, inveslie du droit d’établir des enquétes sur la marche de 

ladminisiration, elle l’est également de celui de mettre en accusa- 

tion les ministres, s‘ils lui paraissent avoir mal usé de leur pouvoir. 

Lassembiée pénérale jouit en outre de la prérogative de converlir en 

loi et defaire reconnailre comme telle toule proposition émanée diclle, 

qui, bien que repoussée deux fois par le velo suspensif du pouvoir 

souverain, aura été reprise, discutée de nouveau et dans les mémes 

lermes. Ce sont la, assurément, des caraciéres inhérents aux con- 

stitutions Jes plus libies, et il n'est aucune république qui puisse 
dlr au dela. 

ans chaque province fonclionne une administration ou, pour 

tienx dire, un gouvernement particulier calqué sur le gouverne- 

nt central de |’empire. Un président nomimé par l’administration 

4 rivocable a volonté, préside aux opéralions des asseinblées pro- 

"aciales. Celles-ci ont été évidemment constituées d'aprés lidée et 

© type des gouvernements d'Etat dans la république des Etats-Unis. 

jouissent d'une autorilté peu compatible avec les idées de cen- 

Salisation absolue, étrangéres d’ailleurs aux notions politiques ad- 

ises dans la constitution brésilienne. Elles votent les budgets 

€> wovinciaux, statuent sur les dépenses, décrétent les travava pu- 

Ra hics, augmentent ou diminuent, payent les forces de pulice. L’in- 

clion publique secondaire est dans leurs attributions; elles 

Wreuvent, d'accord avec le président, suspend: certains effets de la 

<aastitulion générale. Les membres de cvs assemblées pergoivent un 

Bw-aitement pendant le temps des <essions, absolument comme les 

wEnateurs, les dcpulés, et il leur est alloué aussi des frais spéciaux, 

Pow payer leurs voyages daller et de retour au chef-licu de fa pro- 

wine, Jes munictpalités, nommécs par les électeurs, son! présidées 

Wet celui des conseillers quia oblenu le pius de votes. 


314 


L'EMIGRATION AU BRESIL. 


Quant aux droits individuels, ils comportent Ia Tiberté de cab 


science, celle de la presse, celle de voyager dans empire et 
del’empire, celle d'exercer, sans autre contréle que celai des betii 
meeurs et de la sécurité commune, tel métier ou telle indu 
que l'on veut. L’égalité devant la loi est absolue. 7 
L’armée est fixée 4 16,000 hommes en temps de paix et & 524 
en temps de guerre. Il ya une garde nationale calcnlée & 141% 
hommes, en service actif, avec une réserve de 125,186 ho 









Quelques colonies militaires servent de défense contre les Indies 


veillent @ la sécurilé des frontitres. Le budget de empire && 
pour Vexercice 1870-71, & 458,161,190 francs, s'est: solddjq 
4871-72, par un excédant de 27,702,112 franes. = ° c 

Dans une telle situation, et comme on vient de le voir, aved 







dépenses militaires fort restreintes, le gros des ressources pull | 


peut se porter et se porie, en effet, sur l'exploitation du pays & 
tension des intérdls commerciaux. Le tableau suivant est, & Fey 
des progrés constatés, d’une grande éloquence. Il embrasse les ga 
des quinquennales de 1836 4 4871 : on a les chiffres suivants ¢’'? 


De 1836 4 1841. ... 
De 1844 4 1846... 

De 1846 4 1851. ... 
De 1851 4 1856. ... 
De 1856 4 1861. ... 
De 1861 a 1866... . 
De 1866 481871. ... 


Cette progression croissante a déterminé, dans les rapportsé 
merciaux du Brésil avec les autres pays du monde, dans le 
années comprises entre 1861 et 1874, un solde de 549,314,399 fi 
en fayeur du Brésil, ce qui est, assurément, bien consi 
" mais tout fait présager que la situation actuelie produira des 
tats plus considérabies encore; et cependant la guerre du Parag 
fait extrémement anormal ct qui ne saurait avoir beaucoup de’ 
laires dans l’avenir, aurait pu @tra considérce A bon druit coat 
propre 4 causer un temps d’arrét dans 1, 


qui n’ésl pas arrivé. 


Les raisons en sont facilement 


fr. 
fr. 
fr. 
fr. 
fr. 
fr. 
fr. 


MOYENNE QUINQUENNALE. 


249,786,520 
381,159,452 
342,527,800 
480,694,992 
666,406,590 
724,299,684 
974,086,880 









AUGME 

>» » »h 
54,372,018 
34,568,568 
168,167,192 
185,614,603, 


4 










prospérilé de Pempinia 


appréciables. La culture du 
au lieu d’étre affectée d’une maniére facheuse par les lois dirigl 


LEMIGRATION AU BRESIL. 375 


oatre l'esclavage, a pris, au coniraire, un essor considérable. De 
1840 4 1841, la quantité produite était de 74,294,689 kilos, repré- 
mafant une valeur de 56,800,000 francs. Pour la période de 1874 
84872, les chiffres ont monté jusqu’a 213,584,360 kilos; soit, en 
valear, 205,473,674 francs, dont la plus considérable purtie prend 
sa cheroin vers l'Europe. 
- kecoton est également en voie de prospérité. De 1860 4 1864, le 
men avait produit que 9,854,933 kilos représentant une 
vaear de 13,297,277 francs. Les derniéres statistiques pour 1874- 
4812, accusent 453,589,838 kilos, valeur 401,191,756 francs. Le 
sure, les cuirs, le caoutchouc donnent des progressions analo- 


Une considération frappe surtout l’esprit lorsque l’on examine la 
aimtion du Brésil. Richesses extraordinaires, lois sages, libérales, 
poectrices, grandes garanties de paix et de calme, précieux élé- 
wis de prospérilé et de travail, rien ne manque, sauf une popula- 
ton suffisante, et. par conséquent, des bras. Un s’étonnerait que, 
dlongtemps, le flot de l’émigration européenne se soit porté de 
weirence sur des contrées incontestablement moins favorisées, si 
loa ne savait 4 quel point les idées préconcues ont de pouvoir sur 
imagination des hommes. Il a suffi que des préventions, soigneuse- 
mat entrelenues par les maisons decommerce cn possession d’opérer 
transport des émigrants, aient persuadé 4 ceux-ci qu’un pays dont 
le gourernement s‘intilulait républicain, était infiniment préférable 
acai o subsistait la forme monarchique, pour persuader aux 
meses qu'il fallait préférer 4 tout la vie militante du colon aux 
Unis ou les aventures des nouveaux débarqués dans les anciens 
lttiloires espagnols. Comme aprés tout, ce nouveau monde, dans 
*adendue entiére, fournit aux travailleurs plus de moyens de 
Prespérité que l’Kurope, tous les expatri®s qui ont réussi, se sont 
cntentés du bien sans songer qu'il y avait mieux, el ont alliré sur 
leurs pas des parents et des amis facilement entrainés par leurs r2p- 
ports favorables. Mais, maintenant que le Brésil va étre mievs Connu 
é que, grace 4 |’ouvrage excellent que j’si eu surtout pour objet de 
Rire connaitre, on pourra facilement se rendrs compte de ce que 
vautce pays et établir des comparaisons > *a1intenant surtout que 


ls émicrants commencent sérieuseent et aprés une série trop 
‘ongue de déconvenues, & se “esitbuser de leurs illusions sur Ie 


stiour aux Etats-Unis, 1) est 4 croire que l’émigration va se di- 
riger de plus en plus vers le Brésil, et, dans cette terre de pro- 
mission, travailler & produire un développement économique 
dont on peut prévoir que lélan sera merveilleux, pour peu que 


316 LEMIGRATION AU BRESIL. 


Yindustrie humaine sache tirer parti de la prodigalité de | 
ture. 

C’est une entreprise toujours sérieuse, grave et soumise 
éventualités de toute nalure, que de quitter son pays nala 
aller chercher fortune dans un autre. Lhistoire des émigr 
depuis les temps les plus reculés jusqu'au moment actuel est fé 
en péripéties fort dramatiques, et ceux qui cherchent la fortu 
une nouvelle terre, ne la trouvent pas toujours. Il y a souv 
leur faute; souvent aussi les circonstances, les hommes, o 
contre eux, ef ils n’ont pu vaincre les obstacles amassés sous 
pas. Dans les établissements tentés au Brésil, on a vu quel 
se produire des incidents fort malheureux. Ce n’est pas 1a une 
cularité qu'il faille mettre & la charge de ‘empire sud-amér 
tous les autres territoires du nouveau monde ont connu des 
trophes, souvent bien autrement funestes. Mais ce qu'il est ju 
signaler, c'est que l’administration brésilienne, éclairée par | 
rience, multiplie chaque année les prescriptions, les préca 
favorables aux émigrants, et qu'il n’est peut-étre pas un ps 
l'on soccupe d'une maniére plus constanle de la sécurilé 
Vavenir des hommes, sur lesquels on fonde d’ailleurs de justes 
rances pour la prospérité du pays. 


Cumte pe Gopmrmav. 


OUR LE SCEPTRE 


ET LA GOURONNE 


ROMAN CONTEMPORAIN, PAR ERNEST SAMAROW 


se a vaincu |'Autriche 4 Sadowa; elle a triomphé de Na- 
a Sedan. Insatiable et d4pre & la curée, elle a étendu sa 
le sur toute ]'Allemagne; elle a pris l’Alsace et Ja Lor- 
rempli ses coffres des trésors de la France. Ce n’est pas 
bitieuse et égoiste, elle veut paraitre humaine et désinté- 
avée sur les ruines de l’Allemagne, agrandie aux dépens 
3 quelle a dépouillés, elle veut leur persuader qu’elle 
16 mission de générosité, d’abnégation; et 4 chaque nou- 
onne qu’il pose sur sa téte, & chaque nouvel Etat qu'il 
Yempereur Guillaume s’humilie, frappe sa poitrine et 
armes. 

le succes n’a manqué de flatteurs. Toutes les plumes vé- 
ont réunies pour célébrer en un concert de louanges les 
ce victorieux : journaux, revues, brochures ont retenti de 
ses victimes elles-mémes lui ont prodigué V’encens de 
ration. Mais cette littérature quotidienne, ces publications 
s passent entre les mains, elles n'y demeurent pas. A de 
actions il faut des récits plus durables, sinon moins fami- 
wut le livre, le roman, qui convient aux lectures de famille, 
s imaginations, les captive, fait naftre la conviction sans 
a détiance. Tel est évidemment le but du roman dont le 
‘een téte de cet article, et que nous voulons essayer de 
haitre ici. 

muzt 1874. 25 


378 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


Publié d’abord 4 Stuttgard , dans le journal hebdomadair 
(Ueber Land und Meer) que dirige un écrivain renommé e 
Allemagne, M. Hacklander, ce roman a vite atteint sa seconde édj 
tion, et produit une sensation de nature 4 provoquer de notre par 
plus d’altention. que les ceuvres d'imagination étrangéres n’en ob 
tiennent ordinairement chez nous. Du reste, imagination propre 
ment dite est la partie fort secondaire de ce livre, dont le but ed 
évidemment de rappeler le fait, la réalité de la guerre sous le jom 
le plus favorable 4 ceux qui en ont exclusivemeut profité, et de gle 
rifier Guillaume I* et son ministre Bismark, en faisant ressortir & 
douceur, la piété de leur cccur, en méme temps que la supénor# 
de leur esprit. 

Malgré le nom d’auteur placé' sur le titre, personne, je crois, wa 
pris au sérieux |’écrivain ainsi désigné, et jusqu’alors enti¢remeat 
inconnu. Ces pages révélaient trop de connaissance des cours et da 
chancelleries de l'Europe pour avoir élé écrites par le premier ven, 
et celui dont la main dirigeait les fils compliqués de cette lanteme 
magique, ou les souverains apparaissent chacun 4 leur tour, devai 
nécessairement vivre prés du théatre ot il les faisait agir et parle. 
Aussi, malgré le mystére dont il s’entoure, a-t-on cru pouvoir désign 
comme le vrai nom du véritable auteur, celui d’un homme d'Bid 
attaché a la cour du Hanovre & l’ouverture des événements, W. @ 
Meding, et qui, Prussien d’origine, est rentré aprés la guerre dams 
le giron de la mére-patrie. Par le fait, la maniére dont il racontee@ 
qui s’est passé dans ce malheureux petit royaume; la peinture qu 
trace de l’intérieur de la cour, du caractére de son roi, trahisséél 
un homme admis dans l’intimité de la famille royale, aussi bi 
qu initié aux arcanes de la polilique. " 

Dés le début, nous sommes introduits chez le grand ministtl 
prussien. La solennité de cette introduction est frappante. Le n# 
pect, mieux encore, le culte empreint 4 chaque page, nous indi 
avec une sorle de naiveté, l'admiration sans bornes qu’on veut f 
inspirer et qu’on attend de nous. Voyons plutét : 

Par une sombre soirée d’avril de ]’année 1866, & neuf-heures'll 
soir, un droschki suivait au trot la Wilhemstrasse, et s'arrétaitdl 
n° 76, devant la grande porte cochére du Ministére des affaié 
étrangéres. Un homme de taille moyenne en descendit, pays’ 
cocher et tira fortement la sonnette placée 4 l’un des cdtés de ta poitt 
Celle-ci s’ouvrit immédiatement et laissa voir une vaste entrée, @ 
bout de laquelle s’élevait ]'escalier principal entre deux pui 
lions au repos. Cet homme pouvait avoir environ soixante ans. Sa 
teint quelque peu bilieux indiquait la santé; son ‘veil vif et péab 
(rant exprimait la bienveillance 4 travers ses lunettes d'or. 


1 


POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 379 


Le portier mit Ja téte 4 la fenétre de sa loge avec l’expression de 
supréme indifférence propre a ces vénérables gardiens des grandes 
demeures ; mais & peine eut-il apergu le regard interrogateur que 
Fétranger jeta de son cdté en se dirigeant d'un pas calme et mesuré 
vers l'escalier, que sa physionomie se transforma comme par en- 
chantement. A l’indifférence dédaigneuse succéda une obséquiositeé 
servile; et, sortant 4 la hite de la loge, il se tint debout dans une 
allitade militaire. 

— [Le ministre est-il chez lui, demanda le visiteur avee la siin- 
plicité affable de; ‘homme comme il faut. 

—Avos ordres, Excellence, répondit humblement Ie portier. 
Lambassadeur de France sort 4 l’instant, il doit etre seul. 

—(Comment va, mon brave? Toujours solide? 

—Jeremercie bien humblement Votre Excellence, cela va tou- 
jours, un peu plus faible, mais tout le monde nest pas comme 
Votre Excellence. . 

—Fuh! euh! nous vieillissons tous, et nous marchons vers la 
fn... Allons, bonne santé, que Dieu soit avec vous ! 

Dans I'antichambre se trouvait le valet de chambre du comte de 
Kiemark-Schonhausen. Il introduisit immédiatement le visiteur, en 
‘anmcant : Son Excellence M. de Manteuffel ! 

M. de Bismark était assis devant un grand bureau, chargé de 
papers, Au nom de son prédécesseur, il se leva et alla 4 sa ren- 
contre. M. de Manteuffel jeta un regard rapide autour de lui, et, 
ae un sourire d'une imperceptible tristesse, il prit Ja main que le 
mnistre lui tendait. 

(es deux hommes ainsi rapprochés présentaient un frappant 

coulraste : l’un élait le passé, l’autre, l’avenir ; celui-la, ]’ancienne 
Prusse, celui-ci, la nouvelle. Tous deux restérent un moment si- 
lenceux. M. de Manteuffel debout, tenant dans sa main droite la 
main de M. de Bismark, et son chapeau dans sa main gauche, con- 
servait le calme stéréotypé sur son visage, et le sceau d’une réserve 
froide était imprimé sur toule sa personne. M. de Bismark le dépas- 
sait presque de la téle. Son altitude indiquait lhabitude de revétir 
Tuniforme ; ses traits, fortement accentués, trahissaient les passions 
qui agitaient sa vie; ses yeux, d’un gris clair, attachaient un regard 
assuré sur Vobjef qu’ils considéraient; et derricre son large front 
chauve, on pouvait deviner le travail incessant d'une pensée servie 
par une volonté de fer. 

— Merci de votre visite, dit-il enfin, vous avez préféré venir ici 

au licu de me recevoir. 
— Cela vaut mieux. Votre présence aurait éveillé l’attention; et 


580 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


si, comme je le pense, l'objet de notre entretien est sérieux, novus . 
risquons moins d’étre écoulés. 

— Crest, il est vrai, une grave circonstance qui me procure 
joie de recevoir les conseils de mon ancien chef; vous savez cou 
bien je le désire, et pourtant vous évilez toujours d’échanger wr 
pensées avec moi. by 

— A quoi bon? répondit M. de Manteuffel d’un ton poli 
froid. Quand j’occupais la place ou vous étes, j’avais pour principe 
que l’action doit étre personnelle comme la responsabilité. Dés 
homme d’Etat recherche les conseils d’autrui, il perd la forces: 
se diriger avec indépendance, et n’entend plus la voix de sa cow, 
science ni de sa raison. . 

— Franchement, ce n'est pas mon défaut, et la résolution ne 
manque pas pour suivre mon propre chemin, dit M. de Bismaj 
avec vivacité. Puis il ajouta en souriant finement : Mes ami, 
MM. les orateurs de la Chambre, me reprochent journellement #5 
ne pas écouter leurs conseils. Pourtant vous m’accorderes biea 
qu’il y a certains moments ot l’esprit le plus ferme soupire apres 
les lumiéres d’un maitre tel que vous, mon honorable ami. 

— Et nous sommes a un de ces moments, dit M. de Mantel 
avec calme, sans répondre au compliment qui lui était adressé. * 

— Oui, nous approchons d’une crise dou dépend peut-t 
lavenir des siécles. 

— Permettez, reprit M. de Manteuffel aprés une pause, wd 
connaissez ma profonde répugnance 4 me méler de ce qui ne 
regarde pas. Puis-je vous demander si le roi est informé de of 
entretien? . 

— Non-seulement Sa Majesté en est informée, mais elle dé 
avoir votre avis. * 

— Alors il est de mon devoir de vous le donner tout entier. 
je dois connaitre auparavant vos vues, votre but, et par quill 
moyens vous espérez réussir. Laissez-moi donc vous soumettre ai 
observations personnelles 4 cet égard, vous me direz franche 
si j'ai raison ou si je me trompe. : 

M. de Bismark s’inclina en silence, et fixa un regard attentif 
M. de Manteuffel. ind 

— Vous voulez, si je juge bien, dénouer la question allesitéls 
ou plutét la trancher. Vous voulez mettre la Prusse & la tétet 
forces économiques et militaires de l’Allemagne, et tournet’s 
pointe de votre épée contre quiconque voudra s’y opposer. Be 
mot, vous voulez déterminer une crise aigué dans la longue mals 
que l'on appelle la question allemande, et la guérir une fois pa 
toutes par le fer et par le sang. : 



























POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 384 


—Jeleveux, dit le ministre d’une voix vibrante comme un cli- 
quelis d'armes, tandis que son ceil langail des éclairs. 

Tels retentirent jadis les flancs du cheval de Troie sous la lance 
de lsocoon, premier cliquetis des armes grecques, premicre note du 
formidable accord qui devait renverser les murs de Pergame, et 
qu, depuis douze siécles, grace a la lyre inspirée d’flomére, fait vi- 
ler le coeur des générations humaines. 

—Ne vous y trompez pas, vous rencontrerez une résistance 
Ygourease. On s'appréte de l’autre coté 4 des mesures décisives. 

— Je le sais. 

—lIine s'agit donc que des moyens dont vous disposez: Tar- . 
me, dabord, dont je ne suis pas juge, mais qui, dil-on, pos- 
side des avantages considérables, puis les alliances, l’opinion pu- 


—Fst-ce qu’il y en a une? 

M. de Manteuffel sourit et continua : 

— Dans les temps ordinaires, ce n’est qu’un souffle impuissant, 
wa effet de thédtre dans Jes mains d’un machiniste habile, nous 
camaissons tous deux ces procédés de coulisse; mais dans les 
lemps troublés c’est un vent impétueux, ingouvernable, et qut 
safle en tempéte. La guerre contenue dans le sein d’un avenir 
prochain, c’est une guerre d’Allemands contre Allemands, une 
guerre civile; ef dans une pareille guerre l’opinion publique ré- 
Clame son droit, et devient ou un allié puissant ou un ennemi re- 
deatable, surtout pour les vaincus contre lesquels elle prononce 
‘ns pilié son Vz victis! Or, opinion publique est contre la 
feerre, en Prusse plus encore qu’en Allemagne, peut-étre, et ceci 
Nest pas indifférent au moment de la formation de l’armée prus- 
Rene. : 

—Craindriez-vous donc, s’écria vivement M. de Bismark, que... 

—L'armée put oublier son devoir, interrompit M. de Manteuffel. 
Non, certes..., elle est l'incarnation de l’obéissance. Toutefois, la 
diffrence est grande entre le devoir accompli avec enthousiasme 
00 accepté avec répugnance. 

—D accord, pour le moment l’opinion publique est contre moi. 
Et encore laquelle? Celle des bavards du barreau, des brasseries, 
superficiellement formés 4 un vain libéralisme... Mais lopinion du 
wai peuple prussien, celle qui prend naissance dans l'armée et se 
Propage par elle, celle-la est bien différente, et 4 son sens l’itat de 
Marie-Thérése est l'ennemi de la monarchie fondée par le vieux 
Fritz. Quant aux faiseurs de phrases, je ne les crains pas, ils tour- 
neront comme des girouettes avec le succés. 

— Mais le succes, en étes-vous sur? Interrogeons maintenant vos 


382 ~ POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


alliances, ce moyen si important ! Quelles sont vos relations avec 
France, avec Napoléon II}? 

A cetle question, posée d’un ton net, M. de Bismark eut une 
conde d’hésitation, mais il se remit sur-le-champ, et répondit de 
voix métallique : 

— Bonnes, autant qu’elles peuvent ]’étre avec ce sphinx. 

— Avez-vous des promesses, des traités ou, mieux encore, t 
parole personnelle de Napoléon ? 

— Vous me posez des questions délicates, mais je suis devant m 
maitre, et je dois y répondre. Sachez donc ow j’en suis de ce cot 
Dés le mois de novembre 1864, je m’entretins avec l’Empereur 
l’occasion de la question danoise, — il désirait vivement la resti 
tion du Nord-Schleswig au Danemark, — et je fis ressortir la situ 
tion difficile de la Prusse avec les délimitations actuelles, insist 
sur l’inopportunité de créer dans le Nord un nouveau petit Etat, 
montrant combien il serait plus avantageux pour le Danemark d 
voir pour voisin un grand et puissant royaume. Comme toujou! 
’Empereur m’écoula sans s’expliquer ; pourtant il était clair qu 
nourrissait contre l’Autriche un vif mécontentement, et qu'il 
croyait pas pouvoir compter sur elle. 

— Lui avez-vous promis les districts du Nord-Schleswig, s'il ent 
dans vos desseins? 

— Il peut le croire, répondit M. de Bismark en souriant, m 
comme il se bornait 4 quelques signes de téte en m’écoutant, je 
jugeai pas 4 propos de sorlir des généralités.’ Quelques pourpark 
eurent lieu 4 occasion du traité de Gastein, et j’allai 4 Biarrits 
novembre 1865. La encore il me fut impossible de rien tirer de: 
homme silencieux... Je le savais en négociations suivies pour obte 
la conclusion de la question italienne ; peut-étre étuit-ce 1a le see 
de sa réserve envers moi, peut-étre aussi... Vous connaissez 
comte de Goltz? : 

— Sans doute, répondit en souriant M. de Manteuffel. 

— Vous devez savoir qu'il se tramait alors quelque chose, com 
de le mettre 4 ma place. Je ne savais rien de précis sur ce qua 
faisait 4 Paris, sinon qu’on n’y agissait pas comme je le souhaite 
Bref, 4 mon retour de Biarritz, j’allai trouver le prince Napoléon 
je reconnus que I'Italie était le point par lequel il fallait s’enapa 
de la politique impériale. Le bon prince Napoléon devint tout feu 
fis agir 4 Florence et en peu de temps j’obtins les résultats « 
voici: (M. de Bismark feuillette des papiers placés sur la tabl 
portée de sa main.) Ceci est le traité par lequel le générai Gow 
s’engage a attaquer l’Autriche méridionale avec toutes ses for 
de terre et de mer. 


POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 3&5 


— Et la France? 
— L’empereur concéde l’acquisition du Holstein et du Schleswig 
moins les districts du Nord, il admet la nécessité de relier ensemble 
Jes deux moitiés de la monarchie prussienne par l’acquisition d’une 
partie du Hanovre et de la Ilesse électorale et ne s’oppose point a 
ce que le dixiéme corps de l’armée confédérée passe sous nos ordres. 
— Que demande-t-il? 
— La Vénétie pour I’Italie. 
— Et pour lui-méme, pour la France? 
— Rien ! 
— Rien! répéta M. de Manteuffel, rien? Ne lui soupconnez-vous 
yes quelque arricre-pensée ? 
g —— Jesoupconne que l’acquisition du Luxembourg lui sourit fort 
i.que Pannexion de la Belgique pourrait bien jouer un réle dans 
gm combinaisons. 
J Que lui avez-vous laissé entrevoir de vos dispositions a ce 
gape? 
gt Tout ce qu’il a voulu. Dés qu’il ne demande rien, jen’ai rien 
4 hi répondre, et certes, ce n’est pas mon affaire de lui montrer la 
Solie et limpossibilité de ses prétentions... Le Hanovre devra étre 
wédommagé de ce qu’il perdra dans le Lauenbourg et le Holstein. 
Ye roi altache une grande importance & Vavoir pour nous dans la 
Jaile prochaine, et 4 maintenir les anciens liens de famille qui ratta- 
spent les deux maisons royales. 
+ — Mais vous, que pensez-vous de cette question du Hanovre? 
y- — Sije me place au vrai point de vue politique, je dois désirer 
gue le Hanovre n’existe plus, et je regrette vivement qu’au congrés 
ge Vienne, notre diplomatie n’ait pas réussi & déposséder cette 
e de la maison d’Angleterre. Le Hanovre est un dard attaché 
aos flancs, il nous blesse sans cesse, méme avec les meilleures 
imlentions. Si j’étais le Machiavel qu’on me croit, j’aurais mis tous 
mes soins 4 m’en emparer, et peut-étre n’aurais-je pas eu grand 
peine. Ni la nation anglaise, ni la maison royale d’Angleterre ne 
Semseraient, je crois, beaucoup souciée... Mais notre royal maitre 
yet trés-conservateur, et respecte profondément les traditions hano- 
Wro-prussiennes représentées par Sophie-Charlotte et la reine Louise, 
Mek, je me pique de ne |’étre pas moins que lui... Seulement il nous 
des garanties ; car plus notre vie s'accentue et se concentre, et 
ans il nous est possible de conserver si prés de nous un élément 
fanger et peut-étre hostile. Donc, si le Hanovre nous est fidéle, je 
Mdemande pas mieux que de lui assurer une situation brillante au 
Nerd de Allemagne, mais il faut pour cela qu'on ccsse de nous 
faire sentir qu’on peut devenir un obstacle. : 






384 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


— Espérez-vous arriver 4 une alliance sérieuse ? 

— Le comte Platen a été ici. Vous le connaissez? 

M. de Manteuffel sourit. 

— On I’a accablé d’amabilités de toutes sortes, on lui a do. 
grande croix de l’Aigle-Rouge... 

— Kt celle de l’Aigle-Noir? 

— Bah! Il faut toujours garder quelque chose pour la — 
bouche... Il était ravi... Je lui ai proposé une union de famil 
Sa Majesté désire vivement... Moi j’attache plus d’importance 
union politique... 

— Que vous a-t-il promis ? 

— La neutralité, comme au prince Ysenburg. 

— Le traité est-il conclu? 

— fi craint d’éveiller les susceplibilités de Vienne et de! 
fort. Mais il s’est exprimé avec tant d’amertume sur lec 
de M. de Beust et sur la chancellerie viennoise, que j'ai lieu 
croire. 

— En somme vous n’en étes encore qu’aux pourparlers... 
rait-il pas mieux valu faire une démarche directe prés dw: 
Hanovre. Georges V n’est pas un Louis XIII, le comte Plat 
Richelieu. 

— J'ai déja cherché 4 exercer une action en Hanovre par cer 
voies détournées, peut-ctre réussirai-je. La Hesse marche a 
Hanovre, le prince électeur suivra les traces du roi. Mais ce 
donne peu de souci, ce nest pas une question dynastique, le 
cesseurs nous sont acquis. 

— Et la Baviére, et le Wurtemberg resteront-ils neutres « 
de guerre avec l’Autriche? 

— Non. Le parti autrichien est tout-puissant & Munich, s 
depuis qu'on a eu vent d'une alliance avec I'Ilalie. Tout ce 
pourrait espérer ce serait une action tiéde. Du reste cela ira d 
le point important sera toujours en Bohéme... Et maintenant 
mattre, que je vous ai exposé la situation, puis-je vous prier 
donner votre opinion en connaissance de cause? 

M. de Manteuffel se recueillit un instant, les yeux fixés 
parquet, puis les reportant sur le visage inquiet de son interloe 
il dit, de ce ton pénétrant et persuasif qui lui donnait tant 
quence dans une conversation intime : 

« Je vois que vous avez beaucoup fait pour vous assun 
chances favorables; pourtant, sauf l’armée, rien n’est sir. L’al 
de la France est ambigué ; l’Allemagne me parait hostile ; le Hs 
et la Hesse peuvent devenir trés-dangereux; rappelez-vous 4 
brigade Kalk est encore dans le Holstein... Quant & Pltalx 


POUR LE SCEPTRE &T LA COURONNE. SNS 


vous comptez... je ne crois pas son armée capable de ré- 
“Autriche dans le quadrilatére. » 

spar cela seul que celle-ci devra combattre sur deux champs 
le, sa situation est fort périlleuse. D‘ailleurs elle veut faire 
x cours allemandes qu’elle peut mettre 800,000 hoinmes 
elle n’en a méme pas la moitié. 

t, admettons que vous ayez toutes les chances de votre célé, 
core importante question de la nécessité de la guerre. La 
. exige-t-elle qu'on affronteun si grand péril ? Comme vous, 
nettre la Prusse 4 la (éte de l’Allemagne, je n’ai cessé d'y 
rf, mais je compte pour cela sur l’action du temps. Les 
t les peuples redoutent Ja Prusse : ceux-la pour leur sou- 
$et l'avenir de leur dynastie, ceux-ci pour leur autonomie. 
ut, il faudrait gagner la confiance de }’Allemagne... Si nous 
wns, le rdle de l’Autriche est fini, car sans cette méfiance 
porte vers nous : l’esprit allemand, les tendances alle- 
Ja vie et Je progrés national allemands... Pourquoi com- 
re notre position, si forte en restant larme au pied?... 
6 considérez peut-¢tre comme un homme au cceur étroit 
lif, mais vous m’avez demandé mon opinion et je vous la 


Bismark, dont le visage avait trahi pendant tout ce temps 
miience el une agitation croissantes, se leva vivement et 
itla main de ]’ancienne ministre, il s’écria : 
onnais vos vues et la noblesse de vos sentiments ; pas plus 
8, je ne voudrais jouer légérement le sort de la Prusse, 
n'est pas moi qui provoque. Je subis la pression extérieure. 
eut la guerre, Vienne veut nous élouffer dans les complica- 
lien fédéral. Vous les connaissez, elles vous ont causé a 
me bien des soucis. Dois-je donc altendre tranquillement 
oment favorable leur permette de renouveler la comédie de 
t, avec un parlement de leur facon pour replacer Frangois- 
w le tréne impérial? Non, il y a des heures solennelles, ou 
avoir se décider et agir. L’hisloire de la Prusse nous ?en- 
an bout a |’autre. Que serait-il arrivé d’elle, si le grand 
dans une situation identique 4 celle-ci, edt donné a l’Au- 
& la Saxe le temps de murir leurs plans? si York n’avait 
une résolution hardie? Eh bien, je crois fermement que 
lu grand Frédéric, que I’esprit de 1813 souffle toujours 
jus, et que la grande horloge du monde marque | heure ou 
3 doit faire un nouveau pas en avant. » 
Manteuffel se Jeva 4 son tour et dit: 
stouchez ici une corde toujours préte 4 vibrer dans un coeur 


we we ine 


36 2 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


prussien... Certes, nul moins que nous ne peut nier qu’a cei 
moments le salut dépend de la hardiesse de l’action, mais som 
nous 4 un de ces moments? Voila ce que je ne discuterais pas ~ 
tiers avec vous. A ceux qui sont placés sur les marches du 
revient la tache de juger et d’agir, vous étes de ccux-la, et 
Dieu soit loué! j'ai cessé d’en étre. Seulement rappelez-vou 
quoi qu'il arrive, vous aurez 4 en répondre devant l histoire, .€ 
le pays, devant le roi... Une question encore, une seule, la 
importante peut-étre : Qu’avez-vous préparé, qu’avez-vous cos 
pour sauver la Prusse du danger, peut-élre méme de la ruine 
pléte, si vos calculs se trouvent faux, si les hasards de la 
tournent contre nous ? J’ai toujours eu pour principe, vous le 
qu’un bon général doit d’abord songer 4 la retraite, vous cor 
drez donc l’importance que j’attache a celte question. » 

Le visage de M. de Bismark jusqu’alors si vivement ému, pr- 
expression de tranquillilé fi¢re, ses yeux, pareils 4 un glaive 
caient des éclairs, il dit de cette voix métallique qui resser 
parfois au cliquetis des épées : 

— Si jadmeitais que l’armée prussienne put étre batty 
l’Autriche, je ne serais pas ministre de Prusse. 

A ces paroles, empreintes d’une si profonde conviction, | 
Manteuffel recula d’un pas et regarda son interlocuteur a¥ 
étonnement voisin de la stupeur. Puis, prenant lentement sos 
peau et saluant avec politesse : 

— Je crois, dit-il, que le but de notre entretien est atteint, 
avons épuisé le sujet, permettez-moi de ne pas abuser plus. 
temps de vos moments si précieux. 

Un nuage de tristesse assombrit le visage du ministre, 
pondit : 

— Le sujet n’est pas épuisé, dites plutét que vous ne voub 
le discuter plus au long, et je le comprends a la rigueur, car 
occupons deux points d’un cercle excentrique qui n’ont mi 
commun ensemble. 

— En ce cas, nos efforts pour nous rapprocher et nous eal 
ne sauraient aboutir... Mais nous sommes d’accord en ceci, 
que le temps est trop précieux pour le dépenser en vaines pare 

— Adieu donc, dit gravement M. de Bismark, vous me | 
plus pauvre d’une expérience, et plus faible d’un appui. 

— Vous n’avez besoin d’aucun secours étranger, et soyes 
vaincu que quoi qu’il arrive, mes souhails les plus ardents: 
toujours pour la grandeur et la gloire de la Prusse. 

Il sortit, et M. de Bismark, aprés l’avoir reconduit en silenc 
qu’a l’antichambre, revint s’asseoir devant son bureau, plongé 


POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 387 


fondes réflexions. Soudain il se leva et se mit & arpenter son 
La pas pressés. 

ls chantent tous la méme chanson, s’écria-t-il, responsabi- 
anger, miséres de la guerre! Eh! ne le sais-je pas aussi bien 
2 Mais parce que je vois le danger, dois-je le fuir, et rejeter 
:moila responsabilité d'un acte nécessaire? Je sais bien pour- 
a plupart de ces gens-]4 veulent me retenir; ces parlemen- 
lbéraux craignent le bruit des armes? qui sait! peut-étre 
craignent-ils la victoire ? Esprits faibles et paresseux! Ils se 
oment 4 aujourd’hui pour n’avoir pas a affronter demain ; ils 
}les mémes dans tous les temps... Mais lui! c’est un homme 
wageet d’action ; il connait le danger et ne le craint pas, 
atil recule! Ceci est grave... Il veut préparer la retraite! N’a- 
sraison? Si le succés m’échappait, si la Prusse était battue? 
wit se retirer, joueur imprudent, condamné de tous, la risée 
mde et de l'histoire... Oui, mais avoir la conscience du succés 
ur! Perdre le moment et avec lui l'avenir de la Prusse que je 
grand, si puissant, si glorieux!... Oh! qui m’éclairera dans 
becurité?... Il me faut le ciel au-dessus de ma téte, l’air frais 
raichir mon sang... 

| saisit son chapeau, descendit l’escalier, traversa la cour a 
|pes et se plongea dans l’obscurité du vaste jardin dont les 
mmmenses entourent l’hotel des affaires élrangéres. 

‘un salon élégant et bien éclairé, du méme hotel, Ja table de 
it préparée et la bouillotte chantait ce chant joyeux qui pour 
sreprésente la musique du foyer, la voix de la patrie. Deux 
laient assises occupées 4 quelque ouvrage d'aiguille, c’était 
de Bismark et sa fille. Prés d’elles se trouvait le conseiller 
ion, de Keudell, confident intime de son chef. 

rez-vous si mon mari a encore du monde chez lui, mon cher 
? demanda madame de Bismark. Je crains toujours que de si 
ites préoccupations n’attaquent sa santé, et je ne puis par- 
i ceux qui lui dérobent le peu d’instants dont il peut disposer 
der avec uous. 

rte s’ouvril, M. de Bismark entra. Il salua affectueusement 
e et sa fille, serra la main de M. de Keudell et prit place 
petit cercle. Mademoiselle de Bismark servit le thé tandis 
quais apporiait au ministre un verre mousseux de biére de 
qu’il avala d’un trait. 

.feld-maréchal Wrangel est venu me voir, dit madame de 
, il m’a apporté quelque chose de charmant ct qui nous a 
rire. 

isant ccla, elle tira d'une enveloppe une petite carte et la 


388 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


présenta au comte. Il y jeta les yeux ;aussit6t un gai sourire é 
son visage soucieux. 

— Ah! mon portrait avec la petite Lucca, dit-il, déja d 
public! Au fait, je n’ai rien contre. Nous sommes tous les 
en trés-convenable compagnie. 

Il se prit & rire en considérant de nouveau la petite carte. L 
jour, je la rencontre sous les Tilleuls et je l’accompagne un b 
chemin. Elle se plaignait amérement de l’ennui et me dit d' 
découragé qu’elle ne voyait pas autre chose pour passer le 
que de se faire photographier. Je lui propose de partager cet é 
amusement avec elle. Ainsi naquit cette petite photographi 
comique du reste, et sur laquelle on ne manquera pas de bay 
Tant mieux, ce sera la queue du chien d’Alcibiade ! 

Madame de Bismark s’amusa encore un moment de Ia phe 
phie, tandis que le comte retombait dans ses méditations. Il en 
quand la conversation s’arréta et, se tournant vers le conseil 
légation, il dit : 

— Un peu de musique, mon cher Keudell, voulez-vous ? 

M. de Keudell plaqua quelques accords et commenca de m 
maitre un prélude qui, développé 4 travers une série de dissom 
saisissantes, semblait répondre & la situation d’esprit du mi 
Celui-ci se leva et se mit 4 parcourir le salon a pas lents et cor 
pour ne rien perdre de la musique et de l’impression qu’ll ( 
sentait. 

Plongé dans le monde des sons évoqués sous ses doigts, k 
sonnances se dégageant de plus en plus claires, M. de Keudell, 
une transition habilement ménagée, commenca la sonate 
bémol majeur de Beethoven. A peine les premiéres notes du 
si simple et pourtant si puissant se firent-elles entendre, que 
Bismark s’arréta. Son ceil s’agrandit, un sourire de satisfactic 
sur ses lévres, témoignant que M. de Keudell avait rencontré 
Puis il reprit sa promenade, tandis que se déroulaient les magn 
variations sorties du théme sous l'’inspiration créatrice du 
Les émolions les plus contraires se peignaient sur le visage 
nistre ; tantét il s’arrétait indécis, murmurant des paroles ini 
gibles; tantét il poursuivait sa marche, le regard voilé et 
dans l’espace. 

Madame de Bismark suivait avec un intérét inquiet les m 
ments de son mari, interrogeant ses traits agités et souffrants. 
Keudell se surpassait. I] était arrivé a cette partie de la sonate, 
gnée par Beethoven sous le titre de : Marche funébre sur la mor 
heros, et ses doigts puissants faisaient retentir le salon des son 
accords. 


POUN L& SCEPTRE ET LA COURONNE. S89 


V. de Bismark restait immobile, sa forte main enveloppait le dos- 
sier d'un siége, il écoutait, le regard inspiré, ces notes émouvantes. 
Entrainé lui-méme par la beauté de la composition, sa poitrine se 
soalevait plus puissante, les muscles de son bras se dessinaient plus 
fortement tendus, ses yeux langaient des éclairs et semblaient vou- 
loir percer le plafond du salon pour s’élever jusqu’aux étoiles du 
uel. Les trompettes retentirent, les notes éclatérent en salves 
bruyantes, M. de Keudell était arrivé au finale dela sonate. 

M. de Bismark sembla sortir d’un réve; il murmura 4 part lui : 
«fh bien, si je dois succomber, mon dme montera au ciel sur ces 
ses divins. Un poéte, devant la tombe d’un héros, ressentirait-il ce 
quecette musique exprime, s'il ne se trouvait pas un homme capable 
devainere le doute : Jacta est alea! » Et, oublieux de son enlourage, 
il sortit sans bruit du salon. 

Quand M. de Keudell revint prendre place prés de madame de Bis- 
mark, elle lui dit : 

—Je suis convaincue que mon mari est malade; tachez donc de 
lui persuader qu’il doit se ménager davantage. 

— Je fais ce que je peux, madame; mais la tache n’est pas facile. 
bu reste, je ne crois pas que le comte soit souffrant. Souvent la mu- 
sue lui suggére des pensées...; il aura été les consigner sur-le- 

dans ses notes. 

Cenendant M. de Bismark était rentré dans son ‘cabinet, et s’était 
tis 4 éerire; son visage ne trahissait plus la moindre émotion, la 
hoindre hésitation, mais bien plutdt une volonté inflexible. 

An bout d’une demi-heure environ, il fit appeler le conseiller. 

~Mon cher Keudell, lui dit-il, voici des notes destinées a nos en- 
wys 4 Vienne, Francfort et Paris; voulez-vous veiller a ce qu’elles 
sient expédiées immeédiatement. Abeken les rédigera avec son habi- 
lett ordinaire. Usedom doit recevoir cette instruction avec le supplé- 
ment qui se trouve en marge. 

—Demain, |’expédition sera faite, dit M. de Keudell. 

Puis jetant son regard sur le papier, il s’écria, effrayé : 

~— Mais c’est la guerre, Excellence! 

— Cest la guerre, répondit M. de Bismark. Et maintenant, allons 
hous coucher, il faut dormir; je suis vraiment trés-fatigué. Bonne 
nuit! A demain. 

Ainsi la guerre est résolue, et l’on voit avec quel soin, quelles pré- 
cautions infinies \’auteur nous présente M. de Bismark forcé, par 
Vobstination et le mauvais vouloir de l’Autriche, a l'accabler, 4 la ré- 
duire, et contraint par la plus impérieuse nécessilé d’opérer I'agran- 
dissement de la Prusse aux dépens de tous ses voisins. Rien n’est 
négligé pour pallier, que dis-je, pour Justifier l’ambition de l'homme 





390 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


d’Etat; pour le montrer & la fois fort et résolu dans son cabinet d 
premier ministre, doux, affectueux dans le salon de madame de Bis 
mark, ou l’art, dans son expression la plus élevée, repose, 
inspire ce génie tutélaire. ° 

Ici, l’auteur, pour justifier sans doute le titre de roman ut 
donné a son livre, abandonne la grande peinture polilique pers 
livrer au tableau de genre. En fermant la porte du cabinet dus 
nistre oli vient d’étre décidé le sort de |’Allemagne, il nous 0 
perspectives souriantes d’un coin du Hanovre, et décrit le Wendlé 
pays de vastes plaines, de prairies verdoyantes parsemées de ri 
bouquets de grands arbres, avec la complaisance d’un hom 
le connait et qui l’aime. Au milieu de ce paysage tranquille, i 
montre un pasteur dévoué a ses ouailles, vivant dans le voisi 
dans I’intimité de l’Oberamtmann et de.sa famille, gens aux 
patriarcales, aimés et estimés des populations champétres qui 
tourent. La maison du pasteur abrite une jeune fille, m 
pure; celle de 1;Oberamtmann un jeune ofticier, ardent et ber 
L'amour nait entre ces deux jeunes coeurs presqu’a leur itiea; ul 
versé, ou plutét développé par la guerre, par ses cruelles 
par la séparation, le sang versé, le dévouement; amour qui: 
mure a Lravers ces longues pages politiques comme un petit 
4 travers les aspérilés des montagnes. C’est Vidylle aprés le pou 
épique, le souffle du zéphyr aprés les grondements du canon. 
heureusement, il nous faut détourner les yeux de ees images * 
trayantes; les événements nous réclament ailleurs. 








i 


a 


iI 3 
c 

Transportons-nous 4 Vienne; pénétrons dans le cabinet de i 
Mensdorff, sans méme entrer chez la comtesse, ou: se trouve # 
tant une société choisie de personnages politiques, de 
gneurs, d’officiers généraux et de belles dames de la cour; 
monde cachant sous un sourire les préoccupations de heart 
sente. 

Le ministre est chez Pempereur : deux hommes causent en tas 
dant dans la piéce qui précéde son cabinet; l'un est le bard 
Meysenbug, sous-secrélaire d’Etat; l’autre, le conseiller 
de Biegeleben. M. de Meysenbug parait soucieux. 

— Le comte tarde bien a venir, dit-il; que va-t-il nous appre 
Je crains fort qu’il ne nous fasse un tour de sa fagon, quiil 
suade a l’empereur de reculer. 


_POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 091 


— Je ne le crois pas. Sa Majesté est trop désireuse de reprendre 
en Allemagne l’ancienne place des Habsbourg, pour pactiser avec les 
préfentions prussiennes. Il a vu revivre 4 Francfort Jes glorieux sou- 
venirs de l'Empire et senti l’'amertume de l’échec que lui a ménagé 
la Prusse. Il sera ferme. 

— Dans ce cas, le comte de Mensdorff se retirera plutot que d'af- 
froater les suiles d'une rupture... 

_ Acemoment, la porte s’ouvrit ; le comte lui-mémeparut. Son aspect 

nevail rien de particuliérement remarquable, De taille moyenne, sa 
fgere distinguée et maladive rappelait le type francais. Il portait ses 
cheveux noirs coupés courts et un cordon de barbe. Son état de maa 
lade chronique rendait sa démarche chancelante. Sur son uniforme 
de feld-maréchal brillait l’étoile de l’ordre de Léopold. Il s’excusa 
Cavor été retenu plus longtemps qu’il n’avait prévu, et entra, suivi 
des deux conseillers, dans son cabinet, vaste piéce éclairée par une 
seule lampe posée sur son bureau. 

le comte paraissait trés-fatigué ; il garda un moment le silence, 
lndis que la plus vive curiosité se peignait sur le visage de ses su- 
berdonnés. 

—Eh bien, messieurs, dit-il enfin, vos désirs semblent devoir 
txcomplir; Sa Majesté ne veut pas absolument faire un pas en ar- 
Nre, ni accepter 4 aucun prix les projets de réforme de la Prusse... 
Cat rupture et peut-éire la guerre, ajouta-t-il en comprimant un 


Une grande satisfaction éclata sur la figure des deux conseillers. 
leministre continua : 

~Jai fait tout mon possible pour détourner l’empereur d’une 
Nsolotion si dangereuse. Je n’ai pas la prétention, vous le savez, 
fureun profond politique; je m’en rapporte volontiers a vos lu- 
mires sur ce point; mais je suis soldat, et sans étre un grand géné- 
ral, je sais fort bien ce que doit étre une armée préte 4 entrer en 
campagne. Or, messieurs, la ndtre n’est pas préte! Ou donc allons- 
nous? 

M. de Mensdorff s'arréta épuisé. 

— Mais nous avons huit cent mille hommes sur pied, le ministre 
dela guerre le constate. 

—lLeministre dela guerre peut constater ce qui lui plait, reprit vi- 
wement le comte de Mensdorff; mais je suis soldat, je connais l’'armée, 
et si nous pouvions mettre en ligne la moitié de vos huit cent mille 

mes, je serais content. De plus, ajoutez que nous devons opérer 
sur deux champs de bataille différents... Car, au premier coup de 
anon, I'Italie se remuera; je suis méme convaincu qu’il existe un 
traité d'alliance avec la Prusse... 


592 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE, 


M. de Biegeleben sourit, de ce sourire de l’homme pratique qui en- 
tend parler un amaleur, et dit: 

— Nos ambassadeurs, tant 4 Berlin qu'a Florence, que Votre Ex- 
cellence me permette de le lui rappeler, affirment le contraire... - 

— Qui, oui, je sais, ils nient toute alliance prusso-italienne; mais 
moi, j'ai ma conviclion... Je crois méme que les premiers fils de cette 
alliance sont réunis a Paris... 

— Mais, dit M. de Meysenbug, le duc de Gramont ne viendrait 
pourtant pas... ae 

— Gramont! s’écria le ministre avec feu; croyez-vous donc que 
Gramont sache ce qui se passe a Paris? Croyez-vous que l’empereus: 
Napoléon lui envoie dans ses dépéches le dernier mot de sa politique 
lortueuse? Gramont sait ce qu’il doit dire, et ne doit rien dire contre 
la guerre, laquelle est considérée comme favorable aux intéréts fram 
cais. L’union de la Prusse et de |’Autriche dans le Holstein a fait 
grand’peur a Paris ; voila pourquoi l’Allemagne doit verser son sange 
L’Allemagne, ne vous y trompez pas, succombera avec le vainca, le 
France triomphera avec le vainqueur. 

— Votre Excellence voit trop en noir, dit M. de Meysenbug en som 
riant. J’espére, au contraire, que la victoire de nos armes 
Vunilé allemande 4 l'‘ombre du drapeau autrichien... Et si I'Itelee 
remue, folle qui veut anéantir l’Eglise et Etat, eh bien, nous Ms 
remettrons a sa place. rc 

— Que ne puis-je partager votre contfiance!... Quand Benedek com: 
naitra la situation de l'armée comme je la connais, il sera de maw 
avis. J'ai tout dit 4 l’empereur, ct je l’ai prié d’accepter ma démis« 
sion d’un ministére od j’ai la responsabilité d’une politiqne qui cam 
duit & ’abime... Mais Sa Majesté m’a ordonné de rester 4 mon posta‘ 
et j’y reste comme soldat; comme soldat, entendez-vous bien, cat 
si j’étais un ministre de ]'école moderne, je n’y reslerais pas. - "# 

La conversation se prolonge ainsi : découragée et clairvoyante de- 
la part du ministre, confiante et aveugle de la part de ses subordon- 
nés. Selon eux, les Duchés sont acquis a ]’Autriche qui, en y convo- 
quant les Etats, fait d'un conflit avec la Prusse un conflit national. 
L’Allemagne est préte. M. de Beust presse vivement la convocation 
des Etats du Holstein, comme le meilleur moyen d’éclairer la situa- 
tion. Quant au Hanovre, tout va bien. Le comte de Platen arrive. de 
Berlin ; il a repoussé les ouvertures de la Prusse, et il pense que ses 
intentions sont conuues 4 Vienne. Le roi Georges ne veut pas enten- 
dre parler de guerre; 1] insiste sur le bon accord de la Prusse et de 
l’Autriche pour le salut de l’Allemagne... mais il sera certainement 
avec l’Autriche si la rupture a lieu... 

En cela, comme en tout le reste, M. de Mensdorff n’est guére de 


POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 595 


l'avis de ses conseillers; et lorsque M. de Meysenbug propose d’offrir 
au roi de Hanovre la Westphalie et le Holstein, aprés la guerre, afin 
des'en faire un puissant allié contre la Prusse, Je ministre rappelle 
en souriant la fable de ['Ours et les deux Chasseurs ; encore lui sem- 
ble-l-il douteux que le Hanovre s’expose 4 un si grand péril sur de 
simples promesses. 

— Mais nous pouvons |’en préserver ; nous avons dans le Nord la 
brigade de Kalik, laissons-la a sa disposition avec le feld-maréchal- 
leutenant de Gablenz pour chef. 

— Nos meilleures troupes! s’écrie M. de Mensdorff... Elle occupe, 
lest vrai, un poste bien important... Mais si le roi Georges refuse 
loal? 

— Alors les événements suivront leur cours, Les hésitations du 
comie Platen, qui ne peut se décider a rien, créeront des défiances, 
Cest. de Meysenbug qui le dit; la Prusse se fachera enfin, elle 
brusquera le Hanovre, la fierté de son roi en sera blessée, et ainsi des 
fves importantes pourront étre absorbées dans le Nord au profil de 
ldutriche et sans qu’elle ait contracté d’engagement avec le Ha- 
were... 

Qn se sépare sur cette riante perspective : les deux conseillers, 
par préparer des dépéches; le ministre, pour parailre un moment 
ila riception de la comtesse. 

lapage tourne : nous assistons 4 un épisode romanesque tel que 
h vie kgére de Vienne peut en fournir si facilement. Entre une de 
liaisons éphéméres, dont les liens fragiles en apparence sont 
Martant si lourds et parfois si difficiles 4 briser, et un amour plus 
wole et d’aspirations plus élevées, il s’établit une lutte dont Jes pé- 
npllies peu intéressantes, du reste, se déroulent 4 travers le livre, 
moa plus comme un ruisseau paisible, mais comme un torrent ca- 


Prieur aux eaux troublées et noiratres. Passons, rien ne nous 
arréte ici. 


ill 


Un homme se fait annoncer chez M. Piétri, le secrétaire intime de 
Vempereur Napoléon III: c’est le candidat Hansen, l’infatigable agi- 
lateur danois en faveur de sa patrie. Il arrive d’Allemagne. 

M. Piétri le fait asseoir, l’interroge sur ce qu’il a vu et entendu. 
—Je viens de Berlin, dit M. Hansen, et je n’ai rien négligé pour 
me renseigner sur les intentions des hommes d’Etat ct sur Ies dispo- 
sitions du peuple; je crois étre parvenu 4 une juste appreciation des 
choses. 

2% Jcwier 1874. 26 





304 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


Ace moment, quelque bruil se fait entendre au haut d’un petit 
escalier tournant, placé au fond du cabinet et conduisant aux appare 
tements supéricurs. Une épaisse por titre s’ouvre, un homme pese: 
le pied sur la premicre marche: c'est Napoléon ll, qui vient ches. 
son secrétaire. 

Au bruit, M. Piétri s'était levé; M. Hansen lavait imiteé. 

L’Empereur descendait lentement, chassant devant lui la fumée 
d’une cigarette qu'il tenait entre ses lévres. Jl s'approcha de son sex 
crétaire et sembla linterroger, en jetant de ses yeux: voilés un regardi 
scrutateur sur M. Hansen. 

— Sire, dit M. Piétri, M. Hansen, un Danois dévoué a son pays, e& 
qui nous a rendu a nous-mémes bien des services, car, en sa qualité 
de Danois, il aime la France. Il vient de faire un voyage en Alle— 
magne et s’apprétait 4 me communiquer le résultat de ses obserw-+ 
tions. : 

L’empereur inclina légérement la tcte vers M. Hansen; une- ex 
pression bienveillante éclaira, comme un rayon de soleil son visag < 
fatigué. 

* Je sais, dit-il, de cette voix claire et penctrante qui reproduisaim 
si bien les nuances les plus délicates; je sais que tous les Danomm 
aiment leur patrie et qu’ils aiment aussi la France, l'amie de leum 
pays. Votre nom m’est connu, monsicur, comme celui d’un homey 
qui sest distingué par son ardent patriotisme, méme dans une naw 
tion patriotique entre toutes. 

Puis prenant des. mains de son secrétaire la correspondance C 
jour, il roula un fauteuil prés de la fenétre avec un reste de vivacm 
juvénile, tira une cigarette de son étui et l’alluma 4 celle qu'il acl 
vait de fumer. 

— Je ne veux pas troubler votre entretien, dit-il avec un sourir 
faites comme s'il n’y avail personne; je vais lire tranquillement 
lettres. 

Les deux interlocuteurs reprirent leurs places. 

— Jai acquis la conviction que le grand conflit allemand est i 
vitable, dit M. Hansen. 

— On le veut donc absolument? 

— Non; mais on veut ce qu’on ne peut obtenir autrement. 

— Quoi? 

— La réforme radicale de la Confédération ; Phégémonie mi 
de la Prusse jusqgu’au Rhin; l’abandon complet des traditic 
M. de Metternich ; voila ce que M. de Bismark est décidé a obte 
il sait bien qu'il ne pourra y réussir sans combats. 

— Ne se contenterait-on pas de la possession sans partage 
stein et du Schleswig? Je croyais qu’on était méme prét a : 





POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 395 


la rectification des frontiéres en Silésie, 4 condition que I’Autriche 

renoncat asa part de domination dans les Duchés. 

Une rougeur fugitive monta au visage de M. Hansen. Toutefois il 
reprit d'une voix calme : : , 

— Je crois bien qu'on ferait de grandes concessions pour enlever 
les Duchés 4 l’Autriche, et qu’on pourrait bien aussi restituer les dis- 
tics danois du Nord-Schleswig, si la France le demandait positive- 
wat... Mais le conflit ne sera pas conjuré par ces palliatifs; car, il 
wes'agit pas ici des Duchés. L'agrandissement de la Prusse, tout est 
i.LaPrasse yeul reprendre la place qui lui revient naturellement, et 
qel'Autriche détient injustement. Ce conflit, déja vieux de bien des 
amées, aurait pu rester encore longtemps 4 |état latent pour amuser 
h diplomatie, si M. de Bismark n’était survenu. Cet homme d’Etat est 
linearnation méme de |’étre prussien. Il s’entend 4 développer dans 
loutes les directions les forces du pays, et il est fermement résolu a 

changer de fond en comble les conditions actuelles. Il n’ira pas a Ol- 
maiiltz, lui; il donnera 4.la Prusse sa place en Allemagne, ou il 
périra. ; 

Lempereur avait posé lentement sur ses genoux la main qui te- 
nait les papiers, et ses ycux grands ouverts, ot brillait un feu som- 
bre, ¢aient altachés sur M. Hansen. Son attention n’échappa pas a 
Pidri, qui dit en riant : | | | 

— Nest-il pas curieux d’entendre un Danois parler 4 Paris si cha- 
leureusement de ce ministre prussien! | 

— [homme qui sait ce qu'il veut, reprit tranquillement M. Han- 

sen, et qui appelle 4 lui toutes ses ressources pour faird réussir sa 
Yolonté; qui aime son pays et qui veut l’élever 4 Ja grandeur et a la 
puissance, cet homme m’en impose; ses efforts méritent la considé- 
raliow; il a droit & Yadmiration s'il réussit. Entre moi et M. de Bis- 
matk se place le Danemark, ma patrie. Mais si nous oblenons ce 
quil faut au Danemark pour protéger ses frontiéres, nous n’avons 
aucuneraison d'étre les ennemis de la Prusse ni de )’Allemagne; si 
on nous refuse, alors elles trouveront partout et en tout temps le 
petit Danemark du coté de leurs adversaires ; 

Napoléon III écoutait avec attention. 

—~ Avez-vous donc lieu de penser que la Prusse serait disposée 4 
aller au-devant de vos désirs? demanda M. Pictri. 

— Cela ne me parait pas impossible, surtout — et M. Hansen 
aecentua ces paroles — surtout si la Prusse, dont la situation est 
fovjours difficile, pouvait, par un semblable arrangement, s’unir 
avec une cran‘le puissance. fl ne s'agirait plus alors que de fixer 
les limites entre les intéréts allemands et les intéréts danois. 

En disant cela, il tourna lentement ses regards vers l’empereur. 








396 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


Celui-ci releva la lettre 4 la hauteur de ses yeux et les y fixa, si 
trahir sa pensée par aucune expression. 

— Avez-vous entendu dire, 4 Berlin, qu’on songeat a remplac 
M. de Bismark par M. de Goltz? demanda M. Piétri. 

— Non, répondit nettement M. Hansen. La situation de M. de Bi 
mark est assurée. La confiance du roi est inébranlable. 

— Pourquoi donc? 

— Parce qu'il est soldat. nf 

— Cest-i-dire qu’il porte ’uniforime de la landwehr. "1 

— Cette enseigne n‘est pas ici une vaine apparence. M. dell 
mark est un soldat, un homme d'action. Sa plume de diploma 
active et clairvoyante, ne tremble ni au bruit du canon, ni aud 
quelis des armes, il galope aussi tranquillement sur un | 
de bataille, qu'il s’assied devant son bureau. Le roi comprend 
e’est pourquoi il a confiance en lui. Le comte de Goltz a beancal 
d’amis, je le sais, mais ces amis se font illusion, et je puis wt 
assurer que si on parle de lui 4 Paris pour remplacer M. dei 
mark, on n’y songe pas a Berlin.. 

— Ainsi vous croyez au triomphe de la Prusse? demanda I. 
tri d’un ton de doute. ' 

— J’y crois, et j'estime qu’une politique sage et prévoyante & 
enir grand comple de cette chance. 

— ‘Quelles seront, selon vous, les prétentions de la a 
cas de victoire? 

— Elle prendra tout ce qu’elle pourra prendre et con 
c’est-a-dire, tout le Nord de ]’Allemagne. 

M. Piétri fit un geste d’incrédulité. 

— Soyez assuré que je ne me trompe pas. La nation ell 
demandera les plus vastes conquéles dés que le sang prussiea 
coulé. Ce qu’on peut obtenir de la Prusse doit |’étre avant la ga 
apres, elle ne conceédera rien. | 

L’empereur se leva. Piétri et Hansen Ylimitérent. L’empe 
posa sur la table les papiers qu’il avail regus de son secréta 
congédia M. Hansen avec quelques paroles obligeantes. Dés 
patriole danois fut sorti, il s’approcha vivement de Piétri, le 
animé, et lui dit : 

— Croyez-vous que cet homme voie juste, et qu'il soit 
informé? 

— Je le tiens pour un observateur trés-habile, et quant 
informations, je sais que M. de Bismark 1’a regu; qu'il s’esteal 
tenu avec beaucoup d’hommes politiques en Allemagne, @ 
s’entend trés-bien a saisir la direction de l’opinion publique. Ted 











POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 397 


feis, je crois qu’il s’exagére la puissance de la Prusse :M. de Bis- 

mark lui en a imposé et son opinion s’en ressent. 

Lempereur exprime alors Jes craintes que lui inspire la situa- 
tion, et son secrélaire, plein de confiance, combat ses appré- 
hensions. 

— Vous ne connaissez pas les Allemands, dil enfin l’empereur, 
nol je les connais, car j'ai vécu parmi eux. Ce peuple est un lion 
qu ignore sa puissance, une chaine de fleurs dans la main d’un 
efint suffirait & le conduire; mais il a la force de détruire le 
wex monde européen, il n’a besoin, pour cela, que de se con- 
maitre lui-méme et d’avoir léché le sang. Or, il le léchera dans 
edie guerre... Le vieux dicton : l’appétit vient en mangeant, peut 
Weuver ici une application terrible... 

Pwtri s’atlache a réfuler les idées de son maitre, comme on ré- 
fuie les illusions d’un malade. Pour lui, le lion allemand est tou- 
purs endormi, il n’a d’autre élément que le sommeil, et, s'il voulait 
boager, aigle impérial saurait le remettre a sa place. 

On annonce M. Drouyn de Lhuys et l’empereur remonte dans son 
abinet pour le recevoir. 

«Sire, dit le ministre qui déja, a trois reprises différentes et 
dans des circonstances trés-difficiles, avait dirigé la politique élran- 
fire, Sire, Europe est malade, et si Votre Majesté n’y met obstacle, 
élle setrouvera bientot dans un paroxysme dangercux... 

— Cest--dire, reprend l'empereur gravement, sans métaphore, 
que le conflit allemand est sur le point d’éclater. 

— Oui, Sire. Je regois un rapport de Vienne qui constate que 
utriche, dans un aveuglement incroyable, est résolue a brusquer 
brepture. On réunira les Etats, dans les Duchés, sans prévenir la 

, et le comte de Mensdorff a déja envové 4 Berlin une dépéche, 

Pree une sommation d’arréler tous les préparatifs militaires... 
Dautre part, M. Benedetti m'informe que M. de Bismark est résolu 
4 metire la Prusse au rang qu’il veut lui faire occuper en Alle- 
mane. Les projels de réforme qu’il a présentés 4 |’ Assemblée de 
Francfort sont unc déclaration morale de guerre contre la situation 
prépondérante jusqu’ici de l'Autriche... Les choses marchent done 
des deux cétés avec une exlréme rapidilé; dans peu de jours, les 
amées pourraient étre en présence, et l'Europe dans la situation I: 
plus critique, si Votre Majesté ne s’y oppose... 

['empereur se demande s'il est assez fort pour faire rentrer dans 
lefourreay le glaive déja tiré 3 demi... Ne s’exposerail-il pas A se 
Gire écraser par les deux adversaires? 

Le ministre rapporte alors une conversation qu'il a ene avec 
f. de Bismark, la derniére fois qu'il I’'a vu. Celui-ci, aprés s’étre 


398 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


expliqué avec une grande franchise sur la situation qu'il veut 
ner 4 la Prusse, déclara toutefois qu'il ne sera pas assez fou 
se mettre la France et l'Autriche sur les bras, que si done le 
reur ne veut pas laisser trancher maintenant la difficullé, o1 
qu’é le dire clairement et franchement. Lui, M. de Bismark, a 
dra encore. 

— Je conjure Votre Majesté, continue M. Drouyn de Lhuy: 
m’autoriser 4 lui faire cette déclaration cat¢gorique qu'il récla 
c’est-a-dire, que la France ne veut pas une guerre en Allemg 
et que, si elle venait & éclater, ses armées avanceraient j 
frontiére. 

— .,. Je vois comme vous, reprend l’empereur, les grandsd 
gers qu'une guerre en Allemagne peut faire courir 4 la Franea 
comprends la justesse de vos vues. Les anciens rapports de kG 
fédération nous permettent d’exercer trés-facilement notre infea 
en Allemagne. Mais peuvent-ils encore subsister? dit-il pensié 
régne un souffle, a travers le monde, qui pousse les nations tt 
glomérer dans une activilé et un travail communs; je cos 
serait trés-dangereux de s’opposer 4 cet entrainement... Jef 
que vous n’approuvez pas ce que )’ai fait en Italie, et ce que pt 
étre je serai obligé de faire encore, pourtant je crois avoir raisoa. 
vie de la société est trop puissante aujourd’hui pour qu’on pa 
maintenir léquilibre dans le monde par les petits moyens de! 
cienne politique appliquée sans cesse 4 faire pencher la bala 
tantdt d’un cété, tantét de l’autre. L’agglomération des national 
s'accomplira, notre tache consiste seulement 4 peser d'un pf 
assez lourd pour n’étre pas entrainés. — Quant & l’Allemagne) 
ne saurait élre aussi dangereuse pour nous que vous le reds 
Les races germaniques n’ont pas le gout de la centralt 
elles ne sont pas offensives, et tendent toujours a la forme 
tive... Dans le cas présent, je ne crois pas que l’un des deux? 
saires écrase enti¢rement l’autre; ils s’affaibliront, et now 
interposerons alors entre eux...... 

— Ainsi donc, Votre Majesté ne s’opposera pas 4 la quer 
mande M. Drouyn de Lhuys. 

— Il me semble que je ne le puis, ni ne le dois,... 1'Itel# 
la, d’ailleurs, qui me presse de tenir ma parole : Libre js 
VAdriatique. 

— Parole que vous n’auriez jamais dd prononcer, Sire, ed 
nistre avec fermeté, 

— Peut-dtre, mais je l’ai fait, et je ne puis laisser toutes ne 
tions pendantes,... déja le Mexique pése assez lourdement sof } 
Toutefois, essayons de concilier nos vues. Informez-vous, 4 Vie 





POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 399 


si l'on serait disposé 4 m’abandonner la Vénélie pour I'Italie? Cela 
pourrait étre la base d'une alliance avec l’Autriche, et nous faci- 
iter les moyens d’agir plus efficacement dans les affaires de |’Alle- 
magne... En tout cas, quelle que soit ]’issue de cette négociation, 
nous conserverons toujours notre liberté de décision. 

— Je ne crois pas au succes de cette démarche, Sire, la maison 
& Habsbourg tient tropa la Vénétie... et, d’ailleurs, j’aimerais a 
user subsister, entre l'Italie et l’Autriche, cette pomme de dis- 
ane, sans laquelle elles pourraient un jour faire alliance contre 
mous. 

— ll serait bon aussi de s informer confidentiellement, & Berlin, 
és garanties que M. de Bismark oflrirait dans le cas ou ses plans 
rassiratent. Vous savez, ajoute Napoléon, de quelle maniére évasive 
ddilaloire cette question a été traitée jusqu’ici. On veut que je for- 
mule une demande, il ne me plait pas de le faire directement. 

¥, Dronyn de Lhuys s’incline en silence. 

— Vous n’éles pas content de moi, mon cher ministre, dit l’em- 
preur d'un fon caressant, pourtant, croyez-le, cette politique est la 
melleure : elle nous donne du temps, et le {emps est un grand mai- 
be, il aceorde tout 4 ceux qui savent en profiter. 


IV 


fens le palais d’été du roi de Hanovre, Herrenhausen, deux 
beanes attendent. L’un.est encore jeune, trente-six ans environ; il 
ales cheveux d’un blond vif, la moustache relevée en croc et 
Mele an costume civil, c’est M.-Meding, conseiller de gouverne- 
meai', L’autre est un vieillard 4 moustache et cheveux blanes, 11 
porte 'uniforme de lieutenant-général hanovrien, sa poitrine est 
couverte de la grande croix de l’ordre des Guelfes, de Ja médaille 
militaire de 1813 et de la médaille de Waterloo. C’est le général de 
Techirschnitz, le bras droit du roi. 

— Croyez-vous que nous altendions longtemps? dit le général au 
conseiller. 

-—~ Le roi travaille avec le conseiller intime Lex. 

~— Savez-vous combien j’ai déji attendu dans ma vie, mon chew 
conseiller? Huit ans, six mois, trois semaines et quatre jours, dit le 
général avec humcur. 
M. Meding ne put tout 4 fait retenir un éclat de rire. 


# Celui a gui I’on attribue le livre Pour le sceptre et la couronne. 


400 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


— La patience de Votre Excellence a été mise & une rudeép» © 
dit-il. 

_ — Oui, dit le général d’un ton moitié faché, moilié plaisara! 
enregistré, dés lorigine, le temps que j'ai attendu dans less 
chambres, et cela fait ce que je dis. On prétend que j’ai soi =xé 
huit ans, c’est faux; je n’ai vécu que cinquante-neuf ans, cing 2 
unc semaine et trois jours. Le reste, )’ai attendu. 

La-dessus il s’enfonca dans son fauteuil d'un air résigné. 

Cependant, on vient appeler M. Mcding, et celui-ci pénctre dass 
cabinet du roi. 

Georges V avait alors quarante-six ans; c’était un bel homss 
d’une santé florissante; son visage fier, aux lignes pures et cls 
ques, exprimait la bienveillance et la sérénité, et, au premiere 
d’ceil, personne n’aurait pu deviner que le roi était aveugle. 

Le conseiller intime Lex, 4 lair intelligent et fin, quoique mode 
et presque limide, était en train de ramasser ses papiers, il se-refl 
quand il les eut réunis. 

— Eh bien, dit le roi a M. de Meding, ou en est I’ opinion p 
blique? 

— Trés-excitée ; elle voudrait hater la guerre contre la Prusee: 
que Votre Majesté s’alliat a l’Autriche. 

— Comment cela? Les aimables feuilles de l’opposition font pa 
tant des voeux si ardents pour la Prusse! 

— Il y aurait beaucoup & dire 1a-dessus, bien des influences s 
en jeu, mais le fait existe, l’opinion publique en Hanovre veut I 
liance avec l’Autriche. 

— Ktrange, en vérité! le comte Decken m’a dit hier la ot 
chose; il est Autrichien enragé. 

— Le comte Decken est l’expression de I’ Union de la Granded 
magne, qu'il a fondée; c’est admirateur de M. de Beust. ‘| 

— Est-il vrai aussi que tout le monde prédise la guerre, tan 
en téte et surtout les jeunes officiers? 

— Crest vrai, Sire. 

— Que faites-vous pour résister 4 ce torrent? 

— Je cherche 4 le détourner, aufant que mon influence s# 
presse me le permet, car je considére cet entrainement ood 
dangereux. Cetle guerre peut exposer le Hanovre aux plus ” 
périls. 

— Vous avez raison, reprit le roi vivement, il faut tout faireg 
calmer cette fiévre anti-prussienne. Vous savez, qua mes 
bonne entente des deux grandes puissances de la Confédéraima 
la seule garantie de sécurité pour l’Allemagne. On prétend ot 
suis ennemi de la Prusse, il n’en est rien. Je défends mon indép 


POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 401 


dance, ma souverainelé, mais je désire vivre en paix et en bonne 
harmonie avec elle. Ceux qui veulent troubler cetfe paix, mécon- 
naissent l'intérét des deux Etats. Oh! que ne puis-je servir de lien 
gx deux grandes puissances allemandes!... Mais si la rupture 
‘wait lieu, ce qu’ Dieu ne plaise, je ne prendrais parti ni pour 
"Fane nipour l'autre... Vous faites donc trés bicr. d. vésister de toutes 
Ws forces 4 la propagande anti-prussienne. 

~ Je suis d’autant plus heureux d’avoir répondu aux intentions 
deYolre Majesté, que, Prussien de naissance, ma situation est parti- 
calérement difficile dans cette crise... Pourtant, elle doit savoir qu’il 
pa, dans la diplomatie allemande et méme européenne, comme un 
ud dordre pour ne pas croire 4 la guerre. Tout ce monde-la res- 
wable a ’autruche, qui cache sa téte pour ne pas voir le danger. 

~ Yous croyez donc a la guerre?. dit le roi. 
a Jy crois, sire,... et il n’est pas jusqu’a l’attitude de la presse 
Wicielle et officieuse, dans les deux pays, qui n’augmente ma 
mriction . 
~ Bile est trés-pacifique, m’avez-vous dit hier. 
— C'est précisément pourquoi je crois aux résolutions extrémes 
tdeux parts. Si on ne voulait que menacer et se servir des 
sements pour préparer un arrangement diplomatique, on ferait 
© feu et flamme aux journaux. Mais Jeur ton paisible m’inquiéte. 
rcun cherche un casus belli et s’efforce de rejeter la faute sur son 
ersaire. Je ne serais pas surpris de nous trouver jelés au beau 
feu de la guerre en un tour de main. Le comte Platen, 1! est vrai, 
teut pas y croire. 
- Lecomte Platen fait comme |’autruche. 
- Celle situation est plus dangereuse pour le Hanovre que pour 
autre Etat, car, une fois dans l’action, la Prusse ne gardera 
on ménagement. 
~ Jai déja déclaré que je voulais rester neutre dans tous les 


~ Sans doute, mais le trailé n’est pas conclu. Le comte Platen a 
lé vaguement au prince Ysenburg des intentions de Votre Majesté, 
ide plus. 
- Croyez-vous donc un traité nécessaire? 
— Je le crois indispensable. Aujourd’hui, la Prusse Je concluera 
ore volontiers... Plus tard, elle exigera davantage, et apres la 
Acre... A mes yeux, ce traité est la garantie de l’indépendance, je 
rai plus, de l’exislence du Hanovre. 

~ Serait-il donc possible qu’on songeat & aller jusque-la? 

~ Jen’en répondrais pas... 

‘= Mais si PAutriche est victorieuse? 


402 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


— Méme alors, donnerait-elle le Hanovre a la Prusse?... D’ail 
leurs, Votre Majesté sait que je ne crois pas au triomphe d 
l’Autriche. 

— Ma situation est bien difficile! Mier, sir Charles Wyke me com 
jurait de me tenir fermement 4 la Confédération. 11 m’a remis un 
lettre de lord Clarendon, dans ce sens. 

— Je comprends parfailement la politique anglaise : on veu 
maintenir la paix a tout prix, et l’on ne serait pas faché de donne 
une legon & la Prusse. Une fois Votre Majesté engagée, on espan 
l’effrayer, lui arracher quelques concessions, faire accepler l’inter 
vention anglaise, et peut-étre obtenir, sans qu'il en coidte rien 
certaines compensations pour le Danemark. Mais que Votre Majest 
se trouve en péril, par suite des conseils.de l’Angleterre, celle-ci.m 
lui donnera pour la suutenir ni un homme, ni une canonniére..Un 
seule mesure me paraitrait efficace, si Votre Majestt me permet-d 
lui dire ma pensée, ce serail l'action en commun avec la Ilesse et 1 
grand-duché d’Oldenbourg, par conséquent un traité de neutralité 
signé en commun avec la Hesse. Si plus tard, ce que je ne veux pa 
admetire, ce trailé n’ctait pas respecté, la résistance pourrait,.d 
moins, étre plus efficace; et, d’ailleurs, une démarche aussi énga 
gique nous donnerait plus de chance d’empécher la guerre que tou 
les conseils de lord Clarendon. 1 

— Vous avez raison, s’écrie le roi, vous avez parfaitement raisoz 

Et faisant appeler sur-le-champ le conseiller Lex, il le charge- 
rédiger une lettre au prince électoral, conjointement avec M. = 
Meding, lequel partira immédiatement porteur des propositions 
roi. 

Bientdt on annonce le général Tschirschnitz, le comte Platen, = 
nistre des affaires étrangéres, le général de Brandis, ministre daz 
guerre, le ministre de lintérieur Bacmeister. C’est un conseat 
cabinet. La grande question du jour est agilée de nouveau. Le corm 
Platen est d’avis que la guerre n’est pas aussi imminente qu’on= 
pense, qu’en tout cas il faut garder une complete neutralité, saz 
toutefois conclure de trailté. Dieu garde! il faut avant tout,- par 
dessus tout gagner du temps. Les autres membres du consed 
malgré leurs sympathies ou leurs répugnances plus ou moins wives 
sont, au contraire, d’avis qu'il faut conclure le traité sans plu 
tarder. | 

Le roi se range a cette opinion, au grand déplaisir du comt 
Platen. Mais le conseil est interrompu. par larrivée du prine 
Charles Solms, demi-frére du roi par leur mére la reine Frédérique 

Le prince, au service de l’Autriche, est envoyé par elle pour-so 
liciter Y'alliance du Hanovre, mettant a sa disposition la brigac 


POUR LE SCEPIRE ET LA COURONNE. 405 


Kalik, encore cantonnée dans le Holstein, et le général Gablenz, 
pour toute la durée de la guerre. Garantissant de plus, dans tous 
les cas, l'intégrité du Wanovre, et s’engageant, si elle est victo- 
reuse, 4 y ajouter le Holstein et la Westphalie. 

— Victorieuse, dit le roi, crois-tu donc a sa victoire? 

le prince hésite, et ne répond que d’une mani¢re ambigué. 

les ministres sont rappelés et recoivent communication des pro- 
positions de l’Autriche. Le comte Platen se frotte les mains, et dit 
roi A demi-voix : 

— Votre Majesté voit comme on nous recherche, et quelle situa- 
lon avantageuse notre politique nous procure. 

Mais le rol, sans permetire 4 personne d'émettre-une opinion, 
décsre tout d’abord qu’a ses yeux Ja guerre entre deux membres 
dela Confédération est une impossibilité; que jamais de son con- 
sentement les troupes hanovriennes ne combattront contre les 
troupes allemandes, moins le cas d’absolue nécessité; qu'il ne 

saurait conclure un trailé par lequel il porterait la main sur le 
bien d’autrui, ayant toujours mis son orgueil et sa joie 4 ne pos- 
séder que ce qui appartient légitimement 4 sa maison...; que la 
Westphalie est au roi de Prusse ; que si la possession du Holstein est 
ence moment contestée, il sait fort bien qu’il n’y a aucun droit; donc 
kes propositions de l’Autriche ne sont pas acceptables. Cependant, il 
Yessoumet a l'examen de ses ministres, leur donnant jusqu’au len- 
dentin pour lui faire connaitre leur opinion. 

On se sépare sans rien décider. 

Ainsi irrésolution, timidité, hésitation, scrupules, tels sont les 
obstacles que la Prusse trouve devant elle pour arréter ses projets 
mbilieux, ses préparatifs habiles, ses décisions viriles et sou- 
dines. Un pareil ennemi en face de pareils adversaires, le résullat 
Penit-il étre doulteux? Et quel ennemi! Aucun moyen ne lui 
thappe, et tous les moyens lui sont bons! Voyons plutdt. 


Au Ministére des affaires étrangéres, le conseiller de légation, de 
Kewdell, est engagé dans une conversation animée avec un homme 
environ trente-sept ans, cheveux et barbe blonde, visage ouvert, 
offrant le type allemand du Nord; et, regardant de scs yeux gris 
clair avec un mélange d'humour, de bonhomie et de ruse. Cet 

homme, vétu avec une cerlaine recherche, moitié élégant, moitié 


404 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


vulgaire, échange avec le confident intime de M. de Bismark ley 
curieuses idées que voici : 

— Vous croyez donc, mon cher Beckmann, dit M. de Keudel, 
qu’il sera possible de nous rendre Ja presse parisienne favorablg 
pendant la guerre, et méme d’empécher ainsi que l’opinion pubis 
que se prononce en France pour l’Autriche? 

— Rien de plus facile, repond M. Beckmann, l’habile et spirited 
rédacteur du journal le Temps, qui, vivant depuis bientét vingt sa 
au milieu des journalistes de Paris, yersé dans toutes les particulary 
tés de Ja presse de la grande ville, n‘avait pas perdu pour cela-§ 
cachet de la patrie allemande. Rien de plus facile. Nefftzer est tontd 
fait dans vos idées, il soutiendra vos intéréts avec conviction, ame | 
quoi il ne le ferait pas. Le Siécle vous est acquis, toutes les feuillg 
lil-érales aussi; pour elles vous ¢les le progrés, l’Autriche, la riegl 
_tiun. C'est pourquoi elles considérent l'alliance de la France aw 
l'Autriche comme une trés-crande sotlise, et pourquoi elles accueil 
leront votre succés avec joie. Il est donc a peine nécessaire de &s- 
poser ces journaux pour vous, il suflit de leur imprimer la direction 
et de leur transmettre les nouvelles diplomatiques et militaire 
promptement et convenableme::t arrangées. De cela je m'en charg. 

La-dessus M. Beckmann passe la main sur son chapeau, tie 
complaisamment sa petite moustache blonde, et se renverse dass 
son fauteuil d’un air profondément convaincu. 

— Mais les feuilles cléricales, le Monde, ?'Univers? dit M. & 
Keudell. 

— Ah! cest plus difficile! Cette société est trés-autrichieane. 
correspondant du Monde, qui signe Hermann Schultze, est 
propre neveu, le docteur Onno Klopp. 

— Vraiment? 

— Il a@ cet avantage, mais je dois reconnaitre qu'il écrit 
facon trés-ennuyeuse; et comme on est obligé de traduire. 
ticles, cela les rend encore moins agréables aux lecteurs f 
Du reste, peu importe. Il suffit que ces feuilles prennent parti 
un sens, pour que le public parisien prenne parti dans l'autre. - 

— Mais n’ont-elles aucune influence sur la cour? 

— Pas la moindre. L'Empereur n’écoute que les feuilles 1 
pendantes, il ne lit jamais les journaux ultramontains. Je puis 
assurer qu'un article du Siécle ou du Temps agit bien plus sar 
que loute une campagne du Monde ou de ! Univers. 4 

— Ne pensez-vous pas que l’Autriche, de son cdté, travaille 
la presse?... Elle ne reculera pas devant ces moyens... le prince 
Melternich.. 

— Le pr ince de Metternich ne peut rien; il est trop grand si 




















~ 


— 


POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE, 403 


gneur pour s’occuper de la presse. Il a prés de lui Je chevalier 
Debraux de Saldapenha, qui lui écrira, dans son Mémorial diploma- 
ligue, quelques articles trés-diplomatiques, trés-bien faits, mais que 
personne ne lira... Restent les Revues, qui exercent presque autant 
dinfluence que les journaux quotidiens, parce qu’on les lit a loisir 
dqu’on les digére mieux. Mais, la encore, le terrain nous est fayo- 
nble; je connais les rédacteurs, et je sais que je pourrai les gagner 
hilement & vos intéréls. Vous vous rappelez avec quelle faveur on 
taccueilli partout ma brochure sur le Traité de Gastein, écrite 
wrés mon entrevue avec le ministre-président 4 Wiesbaden? 

— Parfaitement. Je fus étonné de l’appui que nous donnait la 
presse francaise... Nous vous en sommes encore reconnaissants. 

— Pas de quoi! J'ai fait de mon mieux pour répandre en France 
V'vdée d’une nouvelle organisation de l’Allemagne, d‘aprés les plans du 
comle Bismark ; je continuerai, car je tiens celle idée pour juste el 
nécessaire... 

Ii se leva, M. de Keudell lui tendit la main. 
~ Faites-nous bientét savoir le résultat de votre activité, lui 


Vi 


le temps marche, et les indécis, les somnolents vont tout 4 
Theure se réveiller sous les coups répétés de la foudre. 

Cest, d’abord, l’empereur d‘Autriche, qu’une dépéche du général 
Benedeck tire de sa quiétude, tandis qu'il examine encore les 
chances d'une alliance avec la France. « Faites la paix 4 tout prix, 
eritle général, l’armée ne peut entrer en ligne! » Mais la paix a 
celle heure, la paix sans combattre, c'est plus qu’une défaite, c’est 
le déshonneur. Le comte Mensdorff lui-méme, de tout temps opposé 
dla guerre, ne saurait le conseiller. ll faut donc recourir aux ar- 
mées confédérées, les appeler 4 son aide, moins comme auxiliaires 
aclifsque comme moyens d’absorber une partie des forces prus- 
siennes. Tel est l’avis du général baron de Gablenz, au moment de 
partir pour l'armée, son avis prévaut, et l’ordre de mobilisation est 
immédiatement envoyé aux Etats de la Confédération par les soins 
de M. de Mensdorff. 

Vient ensuile le tour du roi Georges. Au moment ou, touché par 
les raisons du conseiller intime Lex, il se détermine enfin & conclure 
avec la Prusse le trailé de neutralité, arrive le comte Platen, dont la 
physionomie soucieuse a beaucoup perdu de son calme satisfait. 


406 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE.. 


Hélas! la sage résolution du roi arrive trop tard, comn 
d'autres. Il ne s'agit plus de neutralité; la Prusse veut -une | 
basée sur les réformes proposées par elle, et qui sont la cau: 
guerre. 

— Quoi! s’écrie le roi, ces réformes qui m ‘enlévent 
grande part de ma souverainelé, que j’ai dca repoussées?.. . 
je ne les accepterai | 

Cependant, le comte Platen insiste pour lire la note. La si 
est grave. On exige une réponse immédiate, et si elle n’et 
satisfaisante, la Prusse se considérera en élat de guerre ave 
novre. 

Le rol, profondément ému, mais mailre de lui-méme, & 
sommation prussienne, aprés quoi il demande au .comte Pl 
qu’il en pense. 

Fidéle & son caractére hésitant, le ministre répond qu’s 
les choses n’en sont peul-étre pas au point ot la note vou 
faire croire..., qu il faudrait tacher de gagner du temps..., | 
un moyen terme..., par exemple, se. déclarer prét & cone 
traité, tout en évitant soigneusement le mot alliance, et pi 
d’en discuter les condifions... Dans l’intervalle, les choses | 
changer... Le ministre de Saxe attend d’un moment a I’a 
nouvelle de l’entrée des troupes autrichiennes en Saxe. 

Le roi persiste dans son refus pur et simple. II veut, dit-il 
mettre intacts 4 son fils les droits de sa couronne, tels qu 
recus de ses ancétres, tels que toute l'Europe les lui a garant 

Les ministres sont convoqués, ils partagent |’opinion - 
Cette alliance, qui lui enléve le commandement de ses tro 
les réunissant aux troupes prussiennes contre VAutriche et! 
confédérés, ne saurait étre acceptée. : ’ 

Il ne s'agit donc plus que de rassembler Varmée et de la 
vers le Sud, car le roi veut éviter leffusion du sang dans 8 
pre royaume. I] se metira 4 la téte de ses soldats, acconnpe 
Prince royal. 

A peine les ministres sont-ils sortis que la porte s’ouvre 
battants, et que le valet de chambre annonce : 

— Sa Majesté la Reine! 

Elle se dirige vivement vers Georges V, qui se léve et 
mains vers elle. 

La reine Marie pouvait avoir environ quarante-cing ans; € 
grande, d'une taille élégante et souple. Son visage, entot 
bondantes boucles blondes, avait perdu la fratcheur et le: 
qui distinguaient son portrait peint en buste au moment 
mariage, et suspendu au-dessus du bureau du roi; mais an 


POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 407 


® jeunesse ‘l’animait encore, et de ses yeux, d’un gris foneéd, s’é- 
happait un regard de bonté radieuse. Hélas! aujourd’hui, ce 
tyard était plein de trouble, et sa voix profonde et mélodieuse 
remblait lorsqu’elle dit : 

-14 J'ai vu entrer de ma fenétre le comte Platen, et dans‘ces temps 
@mgoisse je crains toujours quelque mauvaise nouvelle. Que se 
pesse-t-i)? et elle interrogeait avec anxiété le visage du roi. 

Georges V répondit : 

«we Vouloir te cacher la vérité serait folie, tu lapprendrais bien- 
Wi..; et, dailleurs, une reine doit savoir supporter les grandes 


“vil pose doucement sa main sur la téte de sa femme, et continua : 
“4 Oni, la situation est grave. Ce soir nous avons la guerre avec 


jam Wen Dieu! s'écria la reine, tremblante, est-ce possible? Tu 

- Welis rester neutre.. 

= 0a m’impose des conditions :que' je ne puis accepter sans 
ttre la dignité, l'honneur de ma couronne. Je les re- 

le guerre sera déclarée. oo) \ Ou? : 

le roi prononga ces derniéres paroles ‘presqu a Voix’ basse, 

e pour en atténuer leffet sur'la reine. 

“:i-> Horrible! dit-elle. Un arrangement est-il done impossible? Ne 

Pare ries pour y coniribuer?... La reine Augusta reculera, comme 

moi, devant cette guerre fratricide! 

!-— Fratricide, en effet, dans le vrai‘sens du mot, car bien des 

illes ont un fils dans mon camp et un autre dans le camp prus- 

m. Mais. il n’y a plus rien a faire,:j’en suis conVaincu. Tout au 
peat-on dviter de faire couler Ic sang dans te pays..: - Platen, 

est vrai, croit encore qu'il y aurait moyen... 

Aim Ah! s'il n’avait pas cherché si longtemps des moyens, s’écria la 

-Nous ne serions pas of nous en sommes!... Aurait-i] du, 

‘exemple, laisser partir Gablenz et ses troupes ?... Croyez-moi, 

smi, ce ridicule double jeu nous précipite tous dans l’'abime! 

. le visage du roi était sombre. 

‘ll nous faut accepter la situation telle quelle est, dit-il. Cette 

je pars avec l'armée pour aller la conduire dans le Sud; nous 

as réunirons aux troupes confédérées. 

' Et nous, s’écria la reine avec angoisse, ott irons-nous? 

. Leroi se pencha sur son front, y déposa un baiser, et lui dit avec 

“wa mélange «ie fermeté et de douceur ineffable : 

- Toi et les princesses, vous restez ici! 

' o=Ici, dit la reine, en reculant d’un pas, pendant 1l’occupation 

mie, jamais! Tu ne parles pas sérieusement. 


















408 POUR L£ SCEPTRE ET LA COURONNE. 


— Trés-sérieusement, et loi, ma bien-aimée, aprés avoir r 
un instant, tu seras de mon opinion, j'en suis certain. 

La reine secoua négativement la téte, en attachant sur 
regard interrogatcur. 

— Je veux épargner 4 mon peuple, continua Georges V, ke 
reurs de la guerre, 4 mon armée, une lutte inégale. Ma pl: 
au milieu d’elle. Mais je ne puis préseryer mes sujets des m 
occupation. Ils seront obligés de recevoir les soldats en: 
tandis que leurs fils seront sur le champ de balaille. De mé 
je partagerai avec mon fils le sort de mon armée, de méme 
reine, tu devras partager avec tes filles le sort de la nation 
notre devoir. Il ne faut pas gu’il soit dit, dans une seule fam 
Hanovre, que la famille royale agit autrement qu'elle ne dem 
ses sujets d’agir. Une union de dix siécles nous attache au 
nous sommes la chair de sa chair, le sang de son sang... Vor 
tu qu'on ptt dire : La reine est loin d'ici, tranquille, en : 
pendant que les mauvais jours pésent sur nous? 

La reine avait croisé les mains; ses yeux, atlachés sur son 
brillaient d’un vif éclat. Quand il seftut, elle se pressa con 
avec tendresse, et lui dit : 

— Tu as raison, raison comme toujours. Ton grand et 
coeur trouve ce qui est vrai et juste. Oui, mon roi, mon épe 
reste ici, séparée de tol, mais unie 4 toi par notre pays, 
amour, notre devoir. 

— Je savais bien que tu approuverais ma résolution, dit 
avec douceur, ma reine ne pouvait penser autrement que mo 

Ils se tinrent longtemps embrassés. La reine, la téte appuy 
la poilrine du roi, versait des larmes silencieuses, tandi: 
flattait de la main sa riche chevelure. Les fleurs exhalaient 
parfums, les oiseaux chantaient dans les arbres, toute la 
respirait la joie et la paix. Mais au-dessus de ces parfums, | 
chants, de cet éclat du soleil, planait, invisible, le sombre 
dont la foudre allait réduire 4 néant tout ce tranquille bo 
toute cette splendeur royale. 

Il était neuf heures du soir quand le conseiller Meding arr 
chaleau de Herrenhaus, porteur de la réponse adressée a la P 
Le portier se tenait debout devant sa loge; les laquais dan 
livrée écarlate traversaient sans bruit les vestibules; tous: 
sages étaient graves. Dans la cour, on chargeait des fourgom 
attelés et lanternes allumées. 

— Le roi est-il dans son cabinet? demanda le conseiller. 

— Le roi est chez Sa Majesté la reine. 


POUR LE SCEPIRE ET LA COURONNE. 409 


¥. Meding suivit le vieux valet de chambre a travars un vaste 
wslibule, et pénétra dans le salon de la reine. La, se trouvait réu- 
we foute la famille royale autour de la table a thé. 

Le roi, en uniforme de campagne, était assis prés de la reine, 
souriant et serein, tandis qu’elle s’efforcait de retenir des larmes 
fonjours prétes a couler. 

Prés d’elle, la jeune princesse Marie, agée de dix-sept ans, a la 
taille fréle, aux traits nobles et beaux, au regard inspiré, portait in- 
eessamment son mouchoir a ses yeux rougis par les larmes. Sa sceur 
ainée, la princesse Frédérique, blonde, grande, mince, se tenait prés 
du roi dont elle avait la physionomie noble et princiére, et toute éloi- 
gmée quelle était d'un sentiment d’orgueil, chacun de ses mouve- 
emsents révélait la dignité de sa naissance. Elle ne pleurait pas; son 
ceil bles, grand et pur, brillait fier ct assuré. Souvent elle mordait 
ele ses dents blanches ses lévres pleines et fraiches, et quiconque au- 
wait pu voir dans son coeur y aurait certainement trouvé le désir 
di’accompagner son pére 4 l’armée, plutdt que de rester inactive a 

atlendre des nouvelles. 
Ea face d'elle, assis, ou plutét 4 demi-renversé en arriére, était le 
Prince royal Ernest-Auguste, grand, long jeune homme de vingt et 
wn ans, qui ne rappelait en rien son pére. Uo front étroit, fuyant, 
Presque entiérement recouvert d’épais cheveux blonds; un nez plat, 
ins-enfoncé 4 sa racine; une grande bouche qui s’ouvrait avec diffi- 
callé pour laisser passer des paroles lentes et lourdes, ne prévenaient 
pasen sa faveur. Mais de belles dents, une certaine bonhomie dans 
le regard, lui donnaient quelque chose de sympathique. Le prince 
top portait l’uniforme des hussards de la garde, et, tout en man- 
grant les ongles de sa main gauche, il jouait de la main droite avec 
™ petit basset, de‘sout devant lui. 

le conseiller Meding soupira en regardant ce tableau de famille ct 
Sapprocha du roi. 

~ Yeux-tu que nous te laissions seul? demanda la reine. 

~Non; vous éfes tous aussi intéressés que moi dans cette ré- 
Nase. Asseyez-vous, mon cher Meding, et veuillez la lire. 

le roi se couvrit le visage de 1a main pour mieux écouter, suivant 
®coutume; la reine et la princesse Marie pleuraient tout bas; la 
Minesse Frédérique suivait attentivement chaque mot; le prince 
tal continuait 4 jouer avec son chien. 

dprés avoir remercié M. Meding de la maniére dont il avait rendu 
& pensée, le roi, préoccupé d’accentuer son refus, afin qu’on ne le 
*uponnat pas de vouloir transiger sur les projets de réformes, de- 


Randa une seconde lecture. Il s’en montra satisfait, et se contenta 
interroger sa famille. 


DB Jonuzr 1874. 







27 


M0 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


— As-tu quelques observations a faire? demanda-t-il & la rein 
— Puisqu’il faut que cela soit, dit-elle en comprimant ses lara 
— Et toi, Ernest? 

— Non, dit le prince royal en soupirant, et en prenant son d 
sur ses genoux. 

— Et vous deux, mes enfants? 

— Non, répondit la princesse Frédérique en relevant fiéremé 
téte. 

— Non, sanglota sa jeune sceur. 

— Eh bien, tout est fini! dit le roi. Mon cher Meding, donnes 
le papier que je le signe. 

Le conseiller prit une plume sur la table de la reine, la prie 
au roi, lequel apposa d’une main ferme sur la feuille ses init 

_R. a = 

L’infortuné monarque venait de signer sa déchéance. 

A partir de ce moment les événements se pressent sans rela 

La Prusse déclare la guerre. 

Le roi part avec ses troupes ; mais les hésitations, les lentean 
accompagnent une armée condamnée se manifestent dés Taber 
peine arrivé 4 Géttingue, le prince royal vient informer son pars 
les troupes n’ont point confiance dans le chef qu’il leur a dona 
qu elles réclament 4 leur téte le général von Arentschild: | | 

Le cas est grave. Le roi céde 4 regret, mais il céde; et an la 
main de l’entrée en campagne, la conduite de l’'armée est remise 
mains d’hommes nouveaux, nullement préparés 4 leur téehe. 

Cette mesure décide du sort de la guerre. 

Le premier acte de ce nouvel état-major est de déclarer que! 
mée n'est pas préte 4 marcher, et qu’elle doit rester quatre js 
Goltingue pour s’y préparer. : 

- La route de Fulda, qui doit la conduire aux Hessois, est 2 
mais sur le bruit vague de la présence des Prussiens, le nouvel{ 
major abandonne cette voie et se jette sur la route d’ Fisenach 
plein pays prussien, entre deux armées prussiennes. 

Pendant ce temps, l’incorrigible comte Platen préte Y oreille! 

nouvelles ouvertures et réve encore la paix, tandis que la Prusse} 
l’amuse, masse ses troupes et entoure |’armée hanovrienne, tow 
immobile sous le méme prétexte qu'elle n'est pas préle a 

A travers toutes ces fautes, toutes ces lenteurs, on atteint le 
let. L'armée, campée autour de Langensalza, livre, malgré ses¢ 
un combal oi elle demeure mattresse du champ de bataille. 
succés ne moditie nullement attitude de I’état-major : il 
Punanimité qu'il ne reste plus rien & faire qu’a capitaler. 

Le roi courbe la téte et part pour Vienne. 


ol 


POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 411 


On sait le reste. La foudre tombe sur la maison de Habsbourg; 
défaite de Sadowa est annoncée. La stupeur s’empare de toutes 
dmes. 

Bade, 4 la premiére nouvelle de Sadowa fait défection. L’armée 

é& Baviére, mal commandée par le prince Charles, trop dgé pour 
Mendre une résolution énergique, découragée d’ailleurs par la 
marche incompréhensible des troupes hanovriennes qui, au nombre 
de dix-neuf mille hommes, auraient du, selon elle, se frayer un 
passage au lieu d’aller en zigzag s’acculer dans une impasse pour 
9 ylaire écraser..., est impuissante a rien réparer-. 

L'Autriche prend une résolution extréme, hélas! inutile. Elle 
ahkandonne I'Italie et remet la Vénétie 4 Napoléon III. 

Mais tandis que celui-ci se félicite, et se voit larbitre de l’Eu- 
rope, M. Drouyn de Lhuys vient arréter l’élan de sa satisfaction, en 
{ui montrant froidement Ja situation : |’Autriche rejetée en dehors de 
V’Allemagne; le Hanovre, la Hesse, la Saxe annexés 4 la Prusse. Som- 
bre tableau, qui parait laisser ’empereur indifférent, excepté pour 
la Saxe en faveur de laquelle il montre un éclair de fermeté. 

— La Hesse ne me regarde pas, dit-il 4 son ministre; j’ai de la con- 
sidération et une vraie sympathie pour le roi de Hanovre, depuis que 
J'ai appris 4 le connaitre 4 Bade-Bade ; mais c’est l’affaire de 1’ Angle- 
tetre.—Quant a la Saxe, c’est autre chose, cela touche aux traditions 
de ma maison... Je m’oppose formellement 4 son annexion. 

Aprés quoi il retombe dans sa politique d’attermoiement ; se con- 

enfant d’envoyer 4 Benedetti l’ordre d’avoir un entretien confidentiel 

| awe M. de Bismark sur la question des compensations, mais sans 
teps'engager, sans poser d’ultimatum ; car il faut rester libre, aller 
t, sonder le terrain et voir comment seront accueillies les 

Fepositions de ta France. L’article d'un journal russe !’affermit dans 

tacoafiance, en lui persuadant que les dispositions de la Russie sont 
| défronbles i la Prusse et pourraient se préter 4 une alliance avec 

le France. 

~Altendons donc, dit ’empereur, attendons; dans l’attente ré- 

tide ma force... 

Bien différente est la conduite de M. de Bismark, pendant ce 


de ministre président, établi dans le chateau du prince de Die- 
tiehstein, 4 Nikolsburg, y occupe une vaste chambre, au milieu de 
laeuelle se trouve une grande table couverte de papiers, de lettres 
ei d'une carte qu'il étudie avec soin. Une bouteille de biére de Bo- 
héme etun grand verre sont placés sur une petite table 4 cété de lui. 
Le son de la trompette, le roulement du tambour, le hennissement 
des chevaux, Ic cliquetis des armes, en un mot tout le bruit d'une 


442 POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 


armée au bivouac retentit au dehors. En face du ministre, le secré—. 
taire de légation von Keudell dépouille !a correspondance. Ii atti 
Vattention de M. de Bismark sur une lettre de Saint-Pétersbour, 4 
le mécontentement de la Russie se trouve confirmé. ; 

— Voila, dit le ministre, un nuage qu'il faut dissiper pour le pri 
sent et pour l'avenir, car l'avenir nous réserve encore bien de lab 
sogne. 3, 

On annonce le ministre de Baviére, M. de Pfordten; mais M. de * 
mark répond qu’il le recevra plus tard; il est bon de lui fea 
sentir la main du maitre. Bientét arrive l'ambassadeur de Frane@ 
retour de Vienne, ot il est allé négocier la paix; celui-JA est admné 
sur-le-champ. ll apporte avec lui les préliminaires tels que la Prusé@ 
les a posés et auxquels son gouvernement ne trouve rien a redi7 
sinon & propos de la Saxe, et comme sur ce point Ie ton de l’ambay'’ 
sadeur devient plus ferme, M. de Bismark ne fait point d’objectiont: 
Seulement, quand il a consenli & ce que lu Saxe reste indépendanté, 4 
il ajoute, sous forme de résumé : —Donc, l‘Autriche accepte tous let - 
changements de territoire qui se feront dans l’Allemagne du Nod, 
c’est-a-dire l'incorporation du Hanovre, de la Hesse-Electorale, & 
duché de Nassau, de Francfort... A ces mots, le visage calme.@m 
M. Benedetti trahit une légére émotion : — Je ne me rappelle pag 
dit-il, qu'il ait été question de Nassau et de Francfort... Mais M. 8°} 
Bismark, sans s’émouvoir : — Il nous sont nécessaires pour now 
arrondir, notamment si nous renoncons 4 la Saxe. — M. at 
garde le silence. Toutefois, fidéle 4 ses instructions, il croit devél . 
sonder le terrain, toucher quelque chose de la rectification des ire 
ligres de France, a titre, bien entendu, de garanties éventuelles posts 
Vavenir, et en vue de l'énorme agrandissement de la Prusse. Ms 
quand, s’aventurant davantage, il essaye d’accentuer un peu piee-- 
ce qu’il appelle ses idées personnelles, il souléve une tempéte, oe ' 
vant laquelle il croit bon de ne pas insister, ajournant jusqu'apes 
la paix un entretien dont il était pourtant bien clair que Lis 
favorable dépendait précisément de l'état de guerre ou se trov 
la Prusse. Il se retire, croyant avoir les atouts dans la main, comme?” 
le dit ironiquement M. de Bismark, lequel ajoute : 

« Je mélerai un peu les cartes et nous verrons... Quand now 
serons préts, messieurs les Francais recevront la réponse er 

a, 


























if 


méritent, et de plus une petite surprise 4 laquelle ils ie s’atte 

pas. » : 
Cependant, on accorde 4 M. de Pfordten la paix qu’il vient soll?’ 

citer, car il faut sortir de la condition précaire ou l’on se trouve @ 

d’ailleurs on compte sur lui pour agir sur la Hesse et le Wurtem: 

berg. a 


POUR LE SCEPTNE ET LA COURONNE. 413 


Un aide de camp du roi de Hanovre arrive au quartier-général 

yssien, M. Samarow en profite pour nous montrer dans toute sa 
jeaté ’'Ame sensible de Guillaume. 
“—Oh! s'écrie le monarque prussien, que ne puis-je l'aider, le 
ev Georges ! Ne pourrait-on lui laisser un petit Hanovre bien 
wilé, sans armée indépendante? 
his M. de Bismark, Ihomme de la grandeur et des intéréts 
iens ne manque pas de bonnes raisons pour s opposer tout 
{bord & la réception de l’envoyé hanovrien, et ensuite 4 toute res- 
faGon méme considérablement diminuée. 
[a reine Frédérique était la sur de ma mére, dit le roi d'une 
wiallendrie. 
: Je respecte les liens qui unissent le sang royal de Votre Majesté 
Acedai du ro: Georges, reprend |’:mpitoyable ministre, mais si Elle 
wtarille ’envoyé du roi Georges, elle ouvrira la porte & des négo- 
Gitieas qai ne doivent pas avoir lieu. 

le roi soupire encore profondément et dit : 

~ Dieu m’est témoin que j'ai tout fait pour empécher cette 
tilure et préserver Georges du triste sort qui le frappe... En 
“emplissant sa déchéance de ma propre main, mon coeur fait a 

»& sa grandeur, 4 sa mission un hien douloureux s8a- 






_ “Wesyeax du roi se mouillent, il ajoute : 
| -,=Soil, je ne recevrai pas l’envoyé. 
| dmsitsd M. de Bismark de s'écrier : 

Que Dieu bénisse Votre Majesté au nom de la Prusse et de 

ne! . 
AM. de Moltke profondément ému, léve sur son auguste maitre 
Wigard plein d'admiration et d’amour. 
roi fait un geste de la main et se détourne en silence. 

. ecomle de Bismark et le général se retirent. 

- fableau vraiment touchant! Ce roi qui pleure sur ses victimes 
| Me leur épargner un seul des coups dont il les frappe ! 
| 

ATextrémité du charmant village de Hielzing, dont Je parc de 

Snbrunn est tout entouré, dans la jolie villa du duc de Brunswick, 
k roi Georges fixe sa résidence éventuelle. Le roi Jean, de Saxe, 
f’, fui aussi, attend l'issue des négociations, habite le petit palais 
arfommé Stdckl, bali par Marie-Thérése pour son médecin, le 
Gébre Yan Swiéten, prés de ce chateau royal tout rempli des sou- 


44 POUR LE SCEPTRE ET LA COUROWNE. 


venirs de l'impératrice-reine et de Napoléon I™ dont les aigle 
voient encore sur les deux obélisques de l’entrée. 

Le roi Jean fait annoncer sa visite 4 son frére de Hanovre. I \ 
l'informer que les bases de sa paix avec la Prusse sont arretees, 
il ajoute en lui serrant la main: . 

« Crois que si je n’écoutais que mes sentiments personnel 
préférerais de beaucoup ton sort au mien. J’aimerais mieux, 
mieux, me retirer dans une solitude paisible, occupant mes den 
jours de sciences et d’art que rentrer sur la scéne & des condi 
si humiliantes et si dures... Mais, toi, dis-moi que vas-tu f 
Resteras-tu ici? Iras-tu en Angleterre ? » 

— En Angleterre ! s’écrie Georges V, cette Angleterre qui n’a 
levé un doigt pour me protéger, pour défendre le pays qui ! 
donné une longue suite de rois et dont les enfants ont versé 
sang dans toutes ses guerres! Non, non. Je reste ici, dans hi 
meure que mon cousin a si amicalement mise 4 ma dispositio! 
ou du moins, je suis encore en pays guelfe. 


M. de Bismark est de retour 4 Berlin, et il s'est remis au tr 
avec une infatigable énergie. 

Nous le retrouvons dans le salon de la comtesse, avec les mémes 
sonnes que nous y avons vues au commencement du livre ; nou: 
sistons 4 peu prés 4 Ja méme scéne. Madame de Bismark, sa fille, ¥ 
Keudell sont autour de la table de thé; de nouveau M. de Bisn 
vide d'un seul trait un grand verre de biére mousseuse, madam 
Bismark met sous ses yeux le Kladderadatsch qui provoque de la 
du ministre un grand éclat de rire fort naturel cette fois, car le | 
rivari berlinois a représenté l’empereur Napoléon sous les traits | 
vieux mendiant qui, le chapeau a la main, demande l’auméne 
passants. Une fenétre s ouvre, la téte du ministre-président en: 
au bas on lit ces mots : « On ne donne rien ici. » Comme dai 
scéne précédente, M. de Bismark demande a son favori de lui 
un peu de musique, de lui jouer celle marche funébre de Beeth: 
qu'il lui a fait entendre, un soir avant la guerre... Et M. de Ke 
se met au piano; il fruppe les merveilleux accords de ce puit 
hymne guerrier. Les dames l’écoutent avec recueillement ; te 
que M. de Bismark préte loreille, lui aussi, debout, la téte haut 
visage inspiré. 

Quand M. de Keudell a fini, il dit d’une voix profonde : 

— Bien des héros sont tombés, mais ils ont atteint le but, 


POUR LE SCEPTRE ET LA COURONNE. 415 


sngn’a pas coulé en vain. Le temps a engendré bien des douleurs, 
Tnenir renferme en son sein bien des dissonances ; puisse le Tout- 
passant les fondre dans l’harmonie souveraine d'une Allemagne 
gande et unie! 

Se voix avait retenti dans toute la chambre, la comtesse le con- 
fmplait d’un regard humide. Gravement, et comme emporté par 
jae impulsion irrésistible, M. de Keudell éleva les mains, puis les 
wemnt retomber sur les touches, le Chant du Réformateur alle- 


Te wr tout 4 coup. M. de Bismark sembl transfiguré : les yeux 


9 


mes vers le ciel, les mains jpinjes, on,!entendit’ murmurer : 
«Notre Dieu est notre forteresse, notre défense et nos armes. » 


; s a e 


Ea mas faisant assister 4 cet enthousiasme protestant du pieux 
ninstre, a-t-on voulu sen servir comme du présage des persécu- 
bons exereées maintenant contre 1’Eglise catholique? On pourrait 
le penser et ce serait au fond la digne conclusion d’un livre destiné 
i gbrifier l’oppression du faible par le fort, et 4 déguiser sous le 
tum de nécessité politique l'emploi de la violence et de l’injustice. 


M”™ A. AvpLEY. 


VOYAGE 
DANS L’AMERIQUE DU SI 


QUITO 


Quito est, comme chacun sait, la seconde capitale des 
Autrefois, en lisant les beaux récils de Marmontel, ma jeur 
gination avait fait de cette capitale une ville d’or. J’avais p 
dans l’ancienne demeure du président Florés, un vrai 
par ses dimensions du moins, et dont le maitre était absent 
la encore, il n’y avait d’or que celui qui papillotait sur 
piers de tenture apportés par le général de nos prosaiques fal 
d’Europe. Les murailles étaient construites d’adobés; les pav 
étaient également d'adobes et les toits plats, faits aussi d’adob 
saient, dans les jours d’orages, fillrer l'eau abondamment. Des| 
placés dans tous les coins, indiquaient assez les gouttiéres, ind 
ment ouvertes au milieu des plafonds. Cette maison avait p 
coulé cing cent mille francs 4 son propriétaire, dans un pay 
journée du macon vaut six sols ; mais les procédés de const 
sont encore tellement primitifs et barbares, le travail manue 
ct si inhubile, que les ceuvres d’architecture sont, en résulta 
cotiteuses «u’imparfaites. Je voyais des macons indiens m¢ 
descendre de leurs échelles portant une poignée de mortier d 
petite peau de béte, dont ils rassemblaient les quatre coins 
main. Dans les pays ot la vie de l’homme et son temps ont 
prix, on ne fait aucun effort pour agrandir et simplifier les _ 
du travail; ilest probable que les pyramides d’Egyple ont éé 
peu prés de cette maniére et par un Jabeur de fourmis. Cette 





eae te purus 
8 de la lutte sont au fond de toute organisation sociale, 
1 lie aa fond du vase. Aujourd’hui, cette espéce de claie de 
1i supporte Quito, sert 4 l'ussainir en Je purifiant des dé- 
i villes et & écouler les torrents de ses pluies diluviennes. 
six mois de l'année les vents alisés apportent périodique- 
rs deux heures de l’aprés-midi, une pluie grosse et pressée, 
ze subitement ses rues en fleuves et fait succéder les té- 
la pénétrante lumiére. Ce sont de ces trombes d'eau comme 
‘oit que dans les tropiques. Un moment aprés le soleil équa- 
prend ses droils, le pavé blanc luil comme du marbre et 
lil et léger emplit la poitrine et baigne les objets comme 
u septiéme ciel. L’évaporation ne se fait guére aux lieux of 
2st tombée. Les ravins aux pentes rapides l’ont déja écoulée 
ents sur ce versant occidental des Cordilléres, d’od ces 
Yeeu courent dans la mer. Au reste s'il y avait évaporation 
aauteurs, elle s’y ferait avec une grande rapidilé; car il est 
entir que l’on est & dix mille pieds d’allitude; un vent sec, 
 friser la peau, tandis que la raréfaction de l’air accélerele 
i vit physiquement trés-vite 4 ces hauteurs; le coeur s’y use par 
il trop aclif et les cas de lonyévité y sont presque inconnus. 
une fiction poélique que le printemps perpétuel a passé 
bienfait des Dienx. De inéme que rien ne serail plus funeste 
. de homme qu'un repos absolu, rien n’est plus préjudi- 
sa santé physique que absence des réactions du corps 
sviolences de l’almosphére. 14 447 degrés centigraides est, 
Y'année toute enticre, la température de Quito et ses habi- 
wendent souvent dans la plaine, parce qu’ils sentent le be- 





a ayuue ae 


“8 LAMERIQUE DU SUD. 


protection de l’Eglise, le mariage entre eux leur est permi: 
une apparente monstruosité que cette propagation d’une rac 
mais misérable; mais des considérations morales ont détern 
clergé dans cette question. Des familles enti¢res peuplent « 
lazaret et elles se multiplieraient beaucoup sans doute, a la 
de l’oisiveté de ces malheureux, si la maladie n’abrégeait leur: 
La Jépre hideuse prend 1a toutes les formes, celle surtout d 
phantiasis. Quand on proméne, avec une longue vue, du h 
quelque observatoire, un regard indiscret dans les cours et d 
Jardins, on voit des oreilles monstrueuses et des lévres ho 
qui descendent sur les épaules et pendent sur les poitrines. L 
seur démesurée des membres et la laideur des ulcéres, ne so 
en comparaison de ces difformités. 

Avant que d’arriver 4 de tels développements, et méme a' 
se manifester 4 l’extérieur, la lépre couve longtemps chez ses.vi 
Dans le monde. et parmi les gens auxquels ont donne la ma 
m’a désigné bien des pauvres malades qui ne l’avouaient gué 
connu un homme, riche et distingué, qui s’est tué pour éd 
aux horreurs du lazaret. On a mé que la lépre fat une a 
transmissible par simple contact. Je ne suis point com 
résoudre la question ; mais je puis dire que j'ai été témoin d’ 
de dévouement qui a couté cher 4 son auteur. Un médecia! 
preux (la léproserie posséde des médecins lépreux, des prétreal 
et forme une république ot régne la triste égalité du ma 
ayant voulu s’enfermer dans le lazaret, pour essayer sur le 
lades des moyens curatifs dans lesquels il avait confiance,.a 
plus ressorti. Noble sacrifice ignoré du monde et digne du 
de Dieu! 

Dans les pays ot l’homme est atteint de la lépre le pore lest 
sa chair est d'un usage dangereux 4 Quito et la prohibition d 
judaique aurail ici sa raison d’étre. 

Ennuyé de plonger mes regards dans |’abime vertigineux de 
brada, je cherchai les fenétres ouvertes sur la fagade opposée 
maison ; elles donnaient sur larue et je vis, acette heure mating 
matrones de la ville se diriger vers les. Eglises. Elles étaient 
de noir et enveloppées d’un chale qui leur couvrait la téte. 
partie du visage. Cet arrangement et cette couleur, leur don 
peu lair d’une procession de bouteilles. Le jour, les dames qu 
offrent aux yeux un plus gracieux aspect. Ayant l’habitudedes 
les cheveux aussi souvent que nous le visage, elles gardent 
la sécher, leur chevelure sur leurs épaules et ce beau véteme 
turel fait ressortir la grace de leur démarche ondoyante; le 1 
affublées du chéle, qui remplace la mantille espagnole, elles 


L’AMERIQUE DU SUD. 419 


trevoir que leurs yeux et le petit pied chaussé de satin. Mais 
om les a yues une fois dans le nuage de leurs cheveux magni- 
vt Pintense lumiére du soleil se joue, car ces filles d'Eve ont 
ré la chevelure de leur mére, l’imagination les voit toujours 
tte auréole ; elles ne sont point inévitablement brunes, comme 
es guayaquiléniennes, et des teintes plus lumineuses ajoulent 
[du manteau transparent. 

e les femmes drapées dans leur chale, j’en vis qui portaient 
tumes semi-monastiques. Les unes et les autres étaient suivies 
les Indiennes chargées du tapis sur lequel les femmes blanches 
vaillent a I’Eglise. Les bancs et les chaises qui déparent nos 
tents d’architecture religieuse, sont inconnus 1a, comme au- 
en Italie. Le tapis pour les femmes du monde, la dalle nue 
s femmes du peuple et pour les hommes, est le seul confor- 
Wert aux fidéles 4 !’Eglise. On m'apprit que les femmes aux 
es religieux étaient des béates de divers ordres; autrement 
seceurs de différents tiers ordres qui portent a l’église et dans 
mmbiées pieuses }’habit, qu’en Espagne, elles portent partout. 
rriété de costumes monastiques, joint au va-et-vient des 
set des moines, donne aux rues le matin, un aspect conventuel 
mpléte encore |’air solennel des hommes drapés dans |a cape 
vanelle d'Almaviva. Un bon Espagnol ou fils d’Espagnol ne 
[vivre sans sa cape discréte el majestueuse, « La Capa todo 
3», est un proverbe qui donne un peu le secret de son atta- 
nt a ce vétement protecteur. 

omme, l’aspect des rues de Quifo me parut fort triste. Pas un 
pas une voiture. A cette époque le mauvais état du pavage 
| ville et des routes au dehors, dont pas une n’était carrossable, 
lait une population de soixante-dix mille Ames de connaitre 
ceurs des véhicules les plus vulgaires. On allait 4 cheval dans 
s, comme a Paris sous Frangois I*. Depuis, le pays a fait 
3 progrés sous le gouvernement plus éclairé de Garcia Mo- 
Les routes aux abords de la ville ont été rendues viables, 
onts des quebradas, alors infranchissables, ont été mis au 
des rues. Mais en dépit de celte amélioration, Quito con- 
neore tout enliére la physionomie qu’il avait en 1857. C'est 
e espagnole du moyen age et une ville des hautes montagnes 
ace humaine semble 4 demi-morte comme la nature, car, 
ie sous | 'équateur, le manque de chaleur suffisante y éteint 
es de la vie. 

Indiens mélancoliques , et des Indiennes a& I'air craintif et 
reux ne corrigent point la tristesse de ce tableau. Les cou- 
ives de leur costume égayent seules un peu le regard. Sur 
emise basse qui laisse nu les bras et les épaules, elles por- 


420 L’AMERIQUE DU SUD. 


tent le rébozo rouge et la jupe courte en lainage a long poil 
bayeta, produit de leur propre industrie. Les missionnaires, 
été les premiers initiateurs du pays en tcutes choses, ont 
aux Indiens l'art du tisserand, celui du teinturier et l’on 
que venus, selon le conseil divin, sans emporter deux vét 
les franciscains se trouvérent, au bout d’un an d’apostolat, 
état de presque nudité. La robe brune de leur ordre tor 
lambeaux; ils se mirent a parfiler l’étoffe, firent, par les Inc 
filer une seconde fois ja laine, enseignérent aux Indiens a 
et la teignirent en indigo. Voila pourquoi les moines francis 
l’Amérique du sud portent, encore aujourd'hui, bleu, I’he 
leurs fréres d’Europe portent brun. 

Toutes les villes de |’'Amérique espagnole se ressembler 
ont été construites, 4 peu de différence prés, 4 la méme 
sous l’empire d’une méme idée et sur un méme plan venu 
drid. Une plaza mayor ; le palais du gouvernement au cété p 
du quadrilatére; la cathédrale & droite; l’archevéché a | 
trois ou quatre maisons de généraux ou de riches fonctionn 
face; enfin toutes les grosses pierres de |’édifice social bien 
blement assises, et, parties de ce centre, des rues en échiqu 
gnées au cordeau de !’idéal autoritaire. La nature a exempt 
de cette régularité monotone; les rues franchissent capricier 
les quebradas et le volcan Pitchincha, qui le domine, préte ! 
froide et triste sa grandiose beauté. Le cratére est éteint depu 
temps et les flancs du mont sont couverts d’une végétation | 
verle. On le croirait 4 portée de Ia main dans cette atm 
transparente, et l’on vit 4 ses pieds comme au pieds d’un an 
lui qui garde quelque mystére pour l’habitant des hauts so 
dontle regard embrasserait, sans cela, toute la nature qui Pe 
Bien peu de promeneurs sont montés jusqu’aux lieux d’ 
plonge dans le cratére béant. Quelques chasseurs y poursuive 
la Gallina del monte, grosse perdrix double de la nétre, 
de bruycre, et les oiseaux de saphirs et d’émeraudes qui v 
dans le soleil. Une espéce nouvelle de ces colibris charmant 
découverte, il y a vingt ans, par un Frangais qui lui a donné 
de Pitchincha. On peut le voir avec sa robe noire et verte, : 
effilé, ses manchettes de duvet blanc 4 Ja vitrine de nos prem 
turalistes. Que de fois les petits oiseaux-mouches, habitants 
régions de lumiére, sont venus, égarés, s’abattre dans les 
de mon lit! Le tourbillon de leurs petites ailes et de leur qu 
gére fait étinceler les joyaux de leur parure. Le sifflement | 
vol rapide, en fait, comme leur nom l’indique, moins des: 
que des insectes ailds. 

La journée m’apporta les bienveillants témoignages de I 





L'AMERIQUE DU SUD. 494 


hospitalité castillane. Des visites d'hommes, des cartes de ferames, 
sgnifiant une invitation 4 me présenter chez elles; des fruits; des 
conserves et confitures de toutes sortes; un veau vivant, chose de 
quelque valeur, parce que la mére 4 l’état libre, privée de son nour- 
wisson, meurt de son lait; du beurre et du fromage ; des helados et 
eles frescos ; entin tout ce dont il était autrefois d’usage de pourvoir 
wan arrivant, considéré comme un personnage, dans un pays ou les 
auberges n’exislaient point et ou l'état des routes et du commerce, 
mendaitles ressources difficiles 4 se procurer. Parmi ces petits pré- 
ssenls je remarqual, 4 cdté d'un agneau pascal en beurre, un beau 
~wase de chine plein de lait. Le contenant avait, aux yeux du donateur, 
mons de prix que le contenu. 

Le Président de la République avait salué mon arrivée d'une carte 
et dun message. Je sortis le lendemain pour lui rendre une visite. 
Géait un petit homme, sorti de l’intrigue et de la trahison, dont 
Hsénement était une histoire digne de Bysance. Il avait arboré le 
€npeau démagogique par rancune et par intérét ; mais les drapeaux 
Pelitiques sont des fictions dans les pays corrompus, |’intérét per- 
sanel étant le seul mobile des partis. Je m‘acquittai le soir des 
Yates de politesse aux dames et je trouvai les maisons grandes ou- 
Vettes, cornme 4 Guayaquil. L’archilecture intérieure est celle qui 
domine dans la vieille Espagne : la cour carrée ou patio entourée 
Pune galerie 4 double étage sur laquelle s’ouvrent les portes-fenétres 
des chambres et des salons; 4 l’extérieur, le balcon si cher au tra- 
ditions amoureuses. Des globes de verre suspendus aux platonds, 
édairaient les appartements nus d’un jour sépulcral; il ne régne 
point Ja l'air joyeux de Guayaquil. Chez Ja belle épouse du proprié- 
laire qui m’avait dunné l’hospitalité sur une route, un garcon de 
Wuze ans me fut présenté. C’était un fils unique adoré de cette 
aveugle aduration qu’ont pour leurs fils ces méres passionnées, en- 
hats de la nature. Manongo avait, 4 douze ans, ses serviteurs et son 
cusinier dunt il disposait comme un prince, ses chevaux et sa li- 
beté, I allait, pourtant, au collége, 4 certaines heures, pour suivre 
ks Hades qu'il était censé faire. Qu’étudiez-vous, 4 présent au col- 
ge? dis-je 4 ce jeune gentilhomme vétu comme un gandin de Paris 
kchapeau & la main et le slick sous le bras. — L’enfant répondit 
delair le plus assuré du monde. — Monsieur, j'étudie le droit pu- 
bic, — Et e’était vrai. La confusion des idées fait naitre, dans ces 
Neubliques, la confusion des études, et du désordre des études 
mall, 4son tour, le désordre des idées. 

Parmi les visites que j’avais 4 rendre, il y en avait une 4 un vieux 

ren droit de la plus belle eau, un vrai docteur espagnol du 
Moyea dge, ignorant, entété, et méme orgueilleux de son titre dans 


422 L'AMERIQUE DU SUD. 


un pays oli tout le monde est plus ou moins docteur. 
médecine, docteur en droit; docteur en théologie, sur 
guére d’hommes a petites fortunes qui ne s’en mélent 
Bartholo et sa dévote compagne, qui ne savait point liri 
une maison fort sale, rendue plus sale encore par la 
leurs cogs de combat : sur les rampes d’escaliers, sur 
lustres, -perchaient les héros du logis. Ces coqs gu 
affreux & voir : mutilés des combats de toute leur vie, 
leurs derniers exploits, rouges, l’ceil ivre de colére 
semblent.les génies de la brutalité plut6t que ceux de 
Le docteur, comme beaucoup de ses compatriotes, n 
passion des combats de cogs, et s’y livrait dans le secre 
son. I] faut aimer le sang pour le sang, . et trouver dan: 
douleur une honteuse volupté, pour goiter ce plaisir 
grand portrait en pied du maitre du logis ornait la - 
pale; c était ’ceuvre d'un. commis-voyageur en peintu 
bouilleur d’enseignes, venu d’Europe pour exploiler la 
américaine. « Comment voulez-vous étre peint? lui av 
Yartiste. — Dans l’attitude de Montesquieu, composan 
Lois, avait répondu le maitre des cogs; » et l’artiste : 
son mieux & son inspiration théatrale. 

Beaucoup de compliments furent échangés dans 
toutes les maisons mises a ma disposition. Mais null 
trouvai la grande, sincére et cordiale hospitalité, auta 
la noble famille des V..... Vingt-quatre. personnes d 
les jours 4 leur table; c’étaient des parents éloignés | 
lointaines, des amis de ces parents, des recommand 
sortes. Ils exercaient un vrai patronage, comme jadis 
maisons d'italie. Le vieux V....., tantét ministre, 
sident, tantét proscrit, expiait alors dans les. foréts 
crime de son influence. Il y vivait en exil, et sa fem 
fort agée, par une exception rare en ce pays ow les 1 
quent jeunes, le remplacait dans sa maison et méme 
sen parti. Cette madame de Longueville se rappelait d’: 
révolutions dans sa jeunesse. Elle avait été recher 
alliée par les rivaux 4 la présidence, et plus d’une-ifc 
disposé de la premiére magistrature. L’empire des fem 
verain en-Amérique; elles y dominent par les délauts, 
lités des hommes, et surtout par leur supériorité rée 
C'est une vieille et générale remarque que la ot fa me 
que décline et la vie politique se corrompt, les femmes 
les derniéres, les passions viriles et les nobles instincts. 
a quelquefois sauvé. une nation qui s’abandonnait ‘ell 


L7AWERIQUE DU SUD. 435 


Protesté seule contre l'injustice temporaire de la fortune. L’Améri- 
mine du Sud, violente, quelquefois grossiére, mais pétrie de cou- 
age; ignorante, mais remplie d'intuitions naives; passionnée, mais 
Grouée jusqu’a la mort, a cent fois la valeur de son apathique et 
bdant époux. 
la vieille dame Catita m’accueillit avec une simplicité noble. Elle 
iwait alors au milieu de ses servantes comme Pénélope, et dans le 
ymnase, comme les Grecques; ne sortait jamais, et faisait de la 
gitelle pour l’ornement des autels. Les nattes de ses cheveux 
lancs tombaient sur ses épaules; sa robe découvrait ses bras, son 
wa ridé; et ses joues, autrefois belles, étaient pales et amaigries. 
fe était l'image de la vieillesse antique. Elle m’appela sa co- 
minbe et son 4me, noms que les vieilles dames donnent volontiers 
sux hommes jeunes encore dans ces pays ou les formules les plus 
Caressantes ne sont que la monnaie courante de la politesse, et me 
prisenta sa fille, son gendre et ses trois petites-filles, toutes trois 
@ane rare beaulé. Les deux ainées étaient les vrais modéles de la 
Weeaté plastique de la jeunesse, et complétaient, avec leur grand’- 
wire, le tableau d’une famille grecque. La régularité des traits du 
‘Wage élait leur moindre mérite. Le dessin des épaules, la forme 
ds bras et des mains, les pieds légers, révélaient des corps de 
Wuphes. Pas un geste qui ne fit net, sobre, tranché; pas un mou- 
Vement qui ne fat sur et précis. Une immobilité habituelle, exempte 
& wideur, exprimait le calme de la force et le sentiment natif 
tmebeauté souveraine. Hélas! ces deux jeunes déesses devaient 
Qdques années plus tard, dans le tremblement de terre de 1868, 
Mrir sous les décombres de leur propre maison, en tenant leurs 
@hals dans leurs bras! 
fa famille se composait, en outre, de deux jeunes garcons, qui 
Mammient déji de leur indépendance; Guilhermo, le plus jeune, 
igé de onze ans 4 peine, avait sa cuisiniére pour satistaire les fan- 
laistes de son palais, et sa nourrice, celles de son coeur. Vingt 
servantes et autant de serviteurs, qui couchaient la nuit tout ha- 
liliés sur des peaux de mouton a la porte de leurs maitres, peu- 
laient cette demeure. Ils apportent au travail si peu d’intelligence 
€ d'activité, que leur grand nombre n’est pas superflu. Leurs 
ges sont nuls, et leur nourriture bien peu cottteuse. A cette 
péque, un mouton tout entier se vendait cinquante sols, et l’arroba 
@ beeuf, poids de vingt-cinq livres, deux francs 4 peine. Encore les 
adiens ne mungent-ils point de viande, et se trouvent-ils suffisam- 
seat nourris avec des ignames et des pommes de terre. La douce 
mmiliarité des moeurs méridionales, Vancien esprit de patronage 
ariarcal d'Espagne et d’ltalie se retrouvent dans les rapports de 


426 L’AMERIQUE DU SUD. 


l’Américain du Sud avec ses serviteurs. Leur nom seul, ¢ 
indique l’esprit de ces rapports. Elevé dans la maison, tel 
sens de criado. J’avais eu déja l'occasion de faire cette obser 
4 Porto-Rico et 4 Cuba. Tandis que nous avons, en France, pt 
sens, d'une part, de la protection, de l'autre, du respect « 
tiques; que nous avons contracté, 4 cet égard, les dures hal 
de l’Angleterre et des Etats-Unis; que la dépendance mutue 
servileurs ct des maitres dégénére en une continuilé d'he 
secréles, | Américain du Sud a conservé l’amour de ce lien 
le premier aprés celui de parenté, de ce lien qui se forme 
nécessité sous le méme toit et au méme foyer domestique! | 
est doux puur qui en comprend tout le sens, et nous le a 
nions jadis! Etre que le méme domus abrite, que le mém 
nourrit avec nos enfants et avec nous-mémes! La famiglia, d 
lien! Le criadv l’éléve, dit | Espagnol et ?Américain son fils 
malheur que la part faite dans le monde a la charité, a l'am 
la fraternité des coeurs, se rétrécisse en proportion des acgal 
de la raison et du droit, comme les douces plages ot I’'homm 
jouir du repos ect du soleil se resserrent de tout l’espace ¢ 
par la mer! 

La nourrice de Guilhermo, métis presque indienne, était t 
touchant de l’antique fidélité domestique. Quand, deux ans 
son Jeune maitre fut conduit 4 Guayaquil, pour y étre emb« 
bord d’un steamer anglais, et venir chercher en Europe wi 
truction mieux graduée, une éducation plus saine, elle partit 
avant lui sans rien dire. Pendant cent lieues elle précéda sa o 
et l'enfant trouvait a chaque élape une femme assise, pleur 
le bord du chemin. 

J’avais appris beaucoup en quelques jours sur la situation 
et politique de l’Equateur. Le temps et l’expérience ont coi 
d’une facon plus certaine, mes premiers jugements. Mais } 
vue d'une société suffit, sans plus d’éludes, a révéler les prit 
traits de son organisation. A voir l'abattement des Indien: 
campagne, l’esprit de profonde dépendance de ceux qui vive: 
état de domesticité, l'atlitude fiére et protectrice des bla 
sentait bien que le rézime de la conquéte n’était effacé que d 
L’Indien n’a jamais été esclave, dans les colonies espagno 
méme titre que l’Africain; mais ses droits civils étaient res 
une législation particuliére le régissait, et sa condition éts 
du servage dans toute sa rigueur. Aprés la guerre de I's 
dance et l’émancipation de la mére patric, des lois plus. ti 
furent faites en sa faveur; mais il est aisé de voir que les 
ont survécu aux institutions, et jue |’Indien, aftranchi par | 


L’AMERIQUE DU SUD. 425 


me lest pomt par le fait. Il est fort curieux de lire les décrets de 
Pilippe Ifa leur sujet, agissant au nom de Charles-Quint son pére. 
hans des dispositions, iniques en elles-mémes, on sent encore 
rit du pouvoir royal, protecteur, a celte époque, de la fai- 
: « Considérant, » disent, 4 chaque page, ces curicux décrets, 
nous voulons étendre notre protection sur nos sujets des 
; e{ ne point souifrir qu'ils soient maltraités ni dépouilles par 
sgénéraux, nous ordonnons, etc. » Et les ordonnances qui sul- 
at témoignent, en effet, de la monstruosité des ubus. 
Oo comprend que dans un pays ot la population est parfagée en 
oi races profondément distincles, la bourgeoisie se constilue dif- 
ent. Dans tous les cas, elle manque “de son vrai caractére, 
nH est celui d’état tran<itoire pour les individus qui la coinposent; 
Oe bourgeoisie qui ne peut arriver aux premiers rangs, qui porte 
ang la couleur du visage, et dans les préjugés qui s'y altachent, un 
cean d'infériorilé indélébile, ne peut etre qu’une pldbe plus ou 
noins aisée; elle forme celle classe des affranchis, si malfaisante a 
. des mulatres, si oppressive et si Jalouse dans nos colonies. 
2 igeoisie, pour exercer une action salutaire sur le progrés 
une nation, pour avoir une sérieuse existence polilique, doit étre 
h partie vivante, éclairée, active de cetle nation. Les métis nés de 
etd’Indiens sont peu propres 4 ce role. Ils forment la classe 
des peiits marchands et des mailres ouvriers des vi-les; mais il y 
& plus loin de ces petits bourgeois au descendant de l'Européen, que 
| mineur de Tydfil au pair d’Angleterre. La, les barriéres sont 
(@ralionnelles; elles peuvent éire franchies, et quelyuefois, par 
» elles le sont; ici, elles ont élé posées par la main de la 
tatare elle-méme ; des signes extérieurs en témoignent, et Vinfé- 
terité intellectuelle et morale du métis, relativement au blanc, les 
, comine par une loi de futalite. 
Naccepte pas sans peine celte croyance a l’infériorilé intrin- 
de certaines races et, malgré l'universalité de la loi de pro- 
on répugne a fletrir d’un signe indélébile une portion quel- 
aque de Vhumanilé. Muis il faut d‘abord reconnaitre les fails 
Mticuliers, saul 4 chercher plus tard dans leur groupement, ou 
leur généralisation, les lois qui les expliquent a notre intelli- 
fee ou qui en consolent notre coeur. J’ai eu de longs et nom- 
eux rapports avec les Indiens des bords du Pacilique pendant mcs 
jours prolongés dans ce pays. J’ai fait une étude bienveillante et 
meciencieuse de leur caraclére. Or, en séparant des trails de 
dare ceux que laissent chez un peuple conquis la défiance, la 
ine, et une législation d’exceplion, j'ai trouvé chez eux une inap- 
ude a recevoir l'idée d'honneur et une absence de sincérité 
25 Jonier 1874. 28 


426 L'AMERIQUE DU SUD. 


native, faites pour décourager un moraliste. Leur intelligence 
comme celle des sauvages, mais 4 un moindre degré que chez ew 
est toute composcée d’instincls, de divination, d’intuition; leur sey 
moral est 4 |’état rudimentaire. Non-seulement ils n'ont pas l’idg 
du bien et du mal, telle que ’éducation la leur présente, mais 
ne sélévent jamais 4 la notion du bien et du mal absolus. Le vol 4 
le mensonge, le’ meurtre lache et l’abus de la force, n’éveillent py 
plus chez eux l’idée d’une loi morale que Vinceste ou la polygamis 
Tout est permis qui réussit, et l’instinct est la seule loi. 

Dans ce triste état moral, la force brutale est la seule puissang 
reconnue et respectée; le chdtiment n’est rien autre chose qu'um 
application de la force. L’Indien se soumet parce qu’il est faible, & 
que sa lacheté le rend tel; mais malheur 4 celui qui serait pla 
faible et plus ldche que lui; c’est la béte fauve qui dévore le chaF 
seur qui fuit. 

L'Indien a le systéme nerveux si peu développé, qu’étant ls 
moins fier et le moins brave des hommes, il peut, en apparened, 
braver la douleur, je dis en apparence, puisque l'insensibilité dp 
son organisation le préserve d’en avoir la réalité. Un de ses jew 
favoris est denvelopper dans un mouchoir des coings énormes, @ 
de s’en frapper la téte, en faisant le moulinet avec cet assede 
moir. Il se blesse rarement dans les chutes les plus épouvale 
tables, et se rit secrétement des coups que lui donne son maitre. 
Mon huasicama, ou portier de ma maison, me volait tous les joor 
tout lui était bon : les poulcts de ma basse-cour, le fuin de om 
chevaux, la soupe de mes chiens, le pain de mcs domestiques, @ 
quelquelois mon propre diner. Je le hattsis, hélas! unique quoigde 
triste argument dont je pusse user! le lendemain, il Pavait oublié, 
et pour la moindre satisfaction de sa gourmandise s’exposait 4 
recevoir cent coups. 

Peut-étre est-ce surtout dans linfériorité naturelle de la rae 
indienne qu’il faut chercher l’origine et l'explicalion des imperfee 
tions morales de ses dominateurs. Il est impossible que quelque 
gouttes de son sang ne se soient point infusées, 4 la longue, daw 
les veines des conquérants. Au début de la colonisation, peu 
femmes suivirent les Espagnols, et quelques-uns des plus considé 
rables épousérent des filles de la race des Incas. Cet exemple f& 
suivi, 4 | égard des sujeties, sous l'empire de Ja loi de nature 
et, dés les premiers temps, une race de mélis était formée 
Ceux-ci durent se méler aux blancs de nouveau, 4 la faveur de 
unions libres ou clandestines, et il est permis de croire qu’aucun 
famille européenne, anciennement élablie en Amérique, ne posstd 
un sang pur de tout mélange. Or, dans des contrées ot la populs 








L'AMERIQUE DU SUD. 491 


Gen n'est formée que d'une seule race, les infériorités sociales, 
dees 4 la différence de fortune et de rang, sont bien vite effa- 
des, et l’effet des mésalliances est aussilét détruit par l'usage du 
nag et de la furtune. Mais une plus vraie et durable mésalliance 
Nsulte de la fusion d’une race noble avec une race plus médiocre- 
ment douée. Le sang de la famille sémitique circule mal sous le 
heat bas et dans l’étroit cerveau du Mongol ; les grandes pensées y 
wat comprimées, les senliments nobles étouffés; et Européen 
nllis recueille, du vice originel de sa naissance, une infériorité 
worsle, dont il n’a ni la conscience ni la responsabilité. 

Vétranger, transplanté parmi les anciens créoles de l’Amérique 

to Sud, est enclin 4 des jugements sévéres sur ce peuple dont les 
qralités le blessent autant que les défauts. Il faut, 4 la fois, plus de 
henveillance et plus de justice. Si PAméricain du Sud joint 4 l’em- 
phase et aux prétentions de !’hidalgo la faiblesse moralede I’Indien, s'il 
es! peu sir et peu loyal dans le commerce de la vie, ses ullures cheva- 
leresques, la gidce et la douceur de ses maniéres atlestent, a la fois, 
wa origine guerri¢re et le godt exquis des peuples civilisés du midi 
te Earope. S'il est lache sur les champs de bataille, il retrouve son 
tosrage devant la mort loutes les fois qu’elle se présente inévitable. 
Paiva des hommes, qui avaient fui vingt fuis devant ’ennemi, montrer 
mealme véritable devant le peloton de soldals chargé de leur exé- 
tation; s'il est traitre et félon dans la vie politique, il est stoique 
dus les persécutions; et d’ailleurs, dans ces pauvres’ républiques, 
les inslitutions cinirastent avec les moeurs, Vincertitude des 
Miecipes rend raison de l’incertitude de la conduite des hommes et 
kTinconstance des faits. L’Américain, tout entaché qu’il est des 
Mbiindes despotiques de l'Espagne monurchique, des vices de la 
te indienne et de l'influence d’un long régime covlonial, tel que 
les Espaynols le comprenaient, donne encore, par sa vive intelli- 
Seice, son désir de s'instruire et son exquise polilesse, une heu- 
lease mesure de l’aptitude de sa-nalion & faire souche pour les gé- 
Wrations de Pavenir. 

Hest donc certain que la vraie bourgeoisie n’existe point dans 
aleur. Entre Ja race blanche, de toutes les aristocraties la plus 
ine, lo plus incontestable, la plus incontestée, et la race in- 
e, il n'y a que la classe des cholos, métis voués & une infério- 

Ré de convention et de nature. C'est peut-éire le vrai, le grand 
tiheur de la situation. Si la race métisse arrive quelque jour a s'em- 
srer du pouvoir, comme elle Ia fait & Saint-Domingue, comme elle 
ttenté dans nos colonies et comme elle Vessayait 4 Quito en 1859, 
Fombre du drapeau démagogique, le niveau de Ia civilixation in- 
lleetuelle ct morale du pays devra s'cn trouver abaissé. Si, au con- 


428 L’AMERIQUE DU SUD. 


traire, la race blanche conserve indivis le gouvernement des affaire 
son infériorilé numérique la voue a la condition des aristocrat, 
qui ne peuvent se recruter. Viciée par le trop long us»ge de ses py 
viléges, faible par le nombre ct réduite & quelyus funnlles dont. 
rivalité est, comme dans I'Italie du moyen age, une source de réve 
lutions incessantes, elle devient le fléau du pays au licu d’en étred 
vie. Dans les luties de l’intérét privé, le peuple, indifferent, s’abrat 
elsoulfre Etranger a la chose publique et aux inléréts qui se dé 
tent, il reste, au milieu des guerres civiles, la béle de somme ay 
quelle il était assimilé par les mocurs et par les lois des colonies. - 
C’est une chose curieuse que l’histoire d'une révolution et d’ 
bataille dans ces quatre ou cing républiques qui partagent let 
loire de la Nouvelle Grenade et de l’ancien Pérou. Une ambiti 
personnelle en est ordinairement l’origine. Aulour de cette ambilied 
se groupent les ambitions secondaires de la famille et des ami 
Voila un parti formé. On prend un drapeau, nécessairement le drt 
peau opposé a celui dont le représentant cst au pouvoir; quelquefolg 
on n’en prend point du tout, et le nom seul du chef sert, comme a 
moyen age, de signe de ralliement. « Capulet! Montagu! sus! sus! i 
uns aux autres!» On se hail, on se fusille, on s’assassine a l‘ombre 
ces deux noms. Les chefs se répandent dans les campagnes; on: 
régimente de force les Indiens qu’on traine 4 V’exercice, la corde a 
cou, sur les places des villages, et on publie que les partis se grov 
sissent de volontaires, Les armées parcourent le pays, sans disciplii 
sans vivres, précédées d’une armée de femines, plus redoutabi® 
que les armées clles-mémes, et qui, pour les nourrir, pillent et 6 
vastent toul. Entin, elles se trouvent en présence. Les pauvres li 
diens, qui ne savent pour qui et pour quoi ils se baltent, et qui somal 
complétement désintéressés dans la cause, n’attendaient que @ 
jour pour regagner leurs chaumiéres. Aux premiers coups de {@ 
sils, ils jettent leurs armes; la débandade commence avant qu’u# 
halle n’ait porté. Mais l’ivresse de la panique produit les méme 
effets que Vivresse du sang; la cavalerie des deux armées se 
Cipite 4 la poursuite de Vinfanterie ennemie et en fait un f 
carnage. Le massacre, non du gucrrier, mais du chasseur cos 
mence; les cavaliers clouent de leurs lances les fantassins par dé 
riére; les sentiers sont jonchés de mourants, de cadavres, et mt 
secours n’est porlé aux blessés. Si quelque chose rend ces bouch 
ries humaines plus hideuses encore que la licheté des vainquew 
et des vaincus, c’est leur inulilité désolante. Le parli qui peut ra 
sembler ses débris et tenir la campagne, marche sur la capilale : 
monte au pouvoir. Celui qui reste dispersé est, pour le temps que « 
pouvoir dure, voué a la mort, & la ruine, a la proscription; ms 







L’AMERIQUE DU SUD. $99 


eetemps est court, et chacun, 4 son heure, assouvit sa vengeance. 
autres fois, les révolutions se font par des intrigues de palais 
ades pronunciamenios de casernes. Les meneurs se glissent parmi 
ks soldats, leur promettent la haute-paye ou simplement la paye, 
at le plus souvent ils ne la recoivent point, et le service du trésor 
icest, dans ces pays, problématique. Le sergent sera oflicier; 
Idfiaer sera colonel; le colonel passera général; il ne s’agit pour 
ada que de faire justice du tyran. Si lous les régiments se laissent 
wdoire, le fait est accompli, la révolution est achevée; mais souvent 
wcolonel pense qu’on ne l’achéle pas assez cher; un autre, qu'il 
pourrait rendre la fidélilé plus profilable; un troisiéme que, dans la 
etle entre plusieurs, il pourrait bien, lui aussi, escalader la prési- 
tene. Alors la partie se complique; le président, quelquefois pré- 
wau, déjoue la conspiration dont les chefs sont fusillés sur place 
avec des phrases dignes des Catilinaires. Quelquefois la bataille entre 
toldais commence ; ils y vont mollement, comme il convient entre 
eres, en(re gens du mélier qui sentent bien qu’il s’agit d’une feinte 
ddoncombat simulé. C’est alors unc mélée d’intéréts, de calculs, 
é trahisons, de défections, dans laquelle un Européen perdrait la 
Meet un Talleyrand perdrait le fil; mais un Américain du Sud est 
cme un Italien du moyen dge: il se retrouve toujours dans le la- 
brinthe de toutes les duplicités. Entin la balance incline d’un cote ; 
ausitét les défections en masse abondent et la fortune est déclarée. 
Weriennent les fusillades, les proscriptions, les confiscalions; et en 
wii pour trois ou quatre ans. 

(et état de guerre permanent entre un certain nombre de familles 
kit, dans les républiques américaines, le Chili peut-ctre excepté, 
Weie la vie politique du pays. Depuis le jour of Bolivar, aprés avoir 
taré les colon-es de la mére patrie, est mort dans les désillusions 
ie ses espérances, ses lieutenants, les meilleurs hommes que l’Amé- 
Mique ait encore eus, se sont d’abord partagé son héritage comme 

lievtenants d'Alexandre; puis, ils s’en sont disputé les lambeaux. 

successeurs, dont la main était moins puissante et les talents 
Miilaires nuls, se sont bornés aux luttes intestines de la guerre ci- 
te. Leur activité s’y consume; les forces du pays s’y épuisent; le 
és moral du peuple achéve de s'y deétruire, et tout progres y trouve 
w obstacle insurmontable. L’Equateur était, a l'époque, encore fort 
Reente, dont je parle, la proie d’un parti qu’on pouvait appeler plus 
Parliculicrement le parti des aveuturiers., Depuis lors, il a trouvé 
dans Garcia Moreno un président instruit par un long séjour fait en 
Eerope pendant le temps de ses proscriptions, écluré, actif et vrai- 
ment dcsireux de procurer le bien de son pays. Un grand nombre 
d’améliorations matérielles et de progrés administratifs lui sont dus; 


480 VAMERIQUE DU SUD. 


mais son existence n’en est pas moins précaire et ne se 
qu’au prix des mémes rigueurs que son parti a jadis essu 
fusille souvent dans les prisons el sur les places publiques: 

Je ne parle point des assassinals auxquels donnent 
mosurs poliliques encore barbares. J’ai vu peu de familles 
tribuassent 4 des vengeances de partis la mort tragique de q 
des leurs. On m’a raconté des histoires de rencontres sur le 
d’embuscades dans les bois, d’hommes jetés par-dessus | 
au fond des abimes, comme dans les romans de cape et d’ 
moeurs retracées par Sismonde de Sismondi se retrouven 
entiéres. 

Un des moyens employés par le victorieux pour se débar 
vaincu est, dans |'Equateur, |’exil au Napo. Le Napo joue | 
de la Sibérie dans le code des chatiments politiques. Cette] 
située sur le versant oriental des Cordilléres, peuplée de sa 
dépourvue de toules ressources, passe de plus pour étre ; 
aux blancs, et beaucoup n’en reviennent point. La chaleur 
tréme; les foréts y dominent et, dans les pays chands, } 
sont toujours un séjour dangereux. Aussi l’exil au Napo 
gardé comme un acte de vengeance. Mais pour le voyageur 
péen, libre de n’y faire qu'un rapide séjour, celle province 
plie d’intérét. Jes hommes nus qui l‘habitent ne sont poi 
fait des sauvages. Li, encore, on est décu dans l’espoir de re 
enfin cet homme vraiment primitif, ce sauvage parfait, dor 
serait si féconde, croyons-nous, en révélations instructives 
la civilisation a, plus ou moins, effleuré l’hcmme de son a 
plus hardi voyageur n’a point encore trouvé le pur enfi 
nature. L indizéne du Napo a recu Je baptéme et subi le 
I’'Européen; mais hors cela c’est le sauvage : méfiant, traft 
et rusé; il est le miroir peu flatleur de la nature humaine. 
habitants du versant oriental des Andes présentent a peu 
‘mémes traits. Ils sont complétement differents des Indies 
forme du corps et par le type du visage. Mieux faits, plus 
la peau moins brine, ils appartiennent ‘évidemment d’autr 
Peul-étre sont-ce les véritables aborigénes, que les Indien 
foulés quand ils ont fait la conquéte des Cordilléres et se so 
sur le plateau de celte grande chaine. 

Si l'on se reporte 4 Ja configuration topographique des A 
voit que leur vaste étendue se divise longitudinalement 
zones, assez vastes chacune pour former des Etats : le versal 
tal, le versant occidental et le plateau. Le versant occidental 
occupé par la race blanche, qui a importeé la race alricaine. 
teau, par la nation indienne, qui n’est probablement qu’e 


L’AMERIQUE DU SUD. 434 


mifre race de conquérants , et le versant oriental, par des sauvages 

isonl sans doute les indigénes de ces conirées. Ce passage, tiré 

ddugustin Zarate, secrétaire des grdces du prince Philippe, roi d' An- 
gderre, écrivant par ordre de Charles-Quint, en 1545, sur des don- 

wis recucillies par Vauteur dans son voyaye au Pérou, peut servir a 

osfirmer celte derniére conjecture. On y remarquera que le nom 

Chdiens lui sert a désigner également les conquérants ect les cone 
/@s; mais les Espagnols donuaient indifféremment ce nom a tous 

ls habitants de ce continent, quils appelérent improprement les 

lades, parce qu'ils crurent d’abord, lorsqu'ils y abordérent, avoir 
woché aux Indes Orientales : 

afl y avait autrefois dans les provinces du Pérou, dit-il, des chefs 
eles Indiens nommaient curacas et auxquels les Espagnols don- 
nérent le noms de caciques, qu’ils avaient pris aux Antilles. Ces 
chefs gouvernaient leurs Indiens dans la paix et dans la guerre, et 

Un’y avait point de suzerain du pays, jusqu’au temps ou débarqué- 

tal, és du Callao, des conyuérants inconnus, sous un chef désigné 

pt le nom d’{nga, qui veut dire simplement Scigneur, ct que les 
peaples conquis nommérent I’ Inga Viracocha ou Ecume de la mer, 
| fee quignorant d’od il pouvail venir, ils le supposérent sorti de 

Gt élément. La succession hérédilaire amena sur le (réne Inca 

Guynacoba ou Houme riche, qui fut le plus grand conquérant de 

Mrecect qui subjugua la province de Quilo. Lorqu'il était parti pour 

lleconquéie, il avail lrouvé le chemin des montagnes fort rude ; 

Kea fut pour faciliter son retour que son peuple, enthonsiaste de ses 
| Weloires, lui ouviit ce chemin de Quito a Cusco, long de cing cents 
' leoes, et sur lequel on pouvail aller en voilure avant que, dans les 

fetres avec les chrétiens, on ne edt coupé en plusieurs endroits. 

lard, ce méme Guaynacaba ayant voulu visiler de nouveau la 

Province conquise de Quilo et faire le voyage par les plaines, les In- 

dens lui élevérent dans les vallées humides une chaussée de qua- 

Rate picds de large, couverle de tentes qu'ils portairnt devant lui, 
é@ semée de fleurs odorantes. Telle était lautoriléde ces Incas qu’avec 
aa Gil détaché de leur conronne de laine rouge, un de leurs sujets, 
unde leurs orejones, ainsi nommés a cause de leurs longucs oreilles 
sercées, se transporlait dans une province Gloignée et en tuait lous 
es habitants, -hommes et femmes, qui s’olfraient d’eux-mémes a la 
port sur J ordre quien ¢tait public. Jamais aucun pouvoir ne con- 
iat une idée si haute de lautorilé. » 

On pent inférer de ce récit, comme de l’observation des faits ac- 
pels, que les différentes penplades sauvages qui couvrent le versant 
rienfal des Andes, et dont une nabile la province de Napo, sont les 
tritables indigénes, ou tout au moins les hommes qui occupaient le 


452 L'AMERIQUE DU SUD. 


plateau plus sain et plus heureux des montagnes 4 une époque 
en furent chassés parle peuple des Incas. Aujourd’hui encores 
fraternilé ne semble exister entre cux et les Indiens, dont le 
grossiers les traitent avec supécriorité et avec mépris. De te 
temps, des sauvages du Nupo se présentent aux portes de Qu 
sont enlicrement nus, et la pudcur publique s'empresse de le 
mais aussildt qu’ils reprennent la route de leurs déscrts, ils 
dent aux premiers arbres du chemin les brayes incommodes : 
les a forcés de se couvrir. Le but de leur voyage est d’écha 
poudre d’or, qu’ils recueillent dans les fleuves, contre des ha 
pour la péche et des instruments tranchants. J’en regus qu 
uns chez moi; je leur offris de Ja nourriture, et, confiant me 
dans mes bons traitements, je leur demandai de revenir ; 
ne revinrent jamais. Leur crainte soupconneuse des blancs 
surmontable, et cette invilation dut leur parailre un piége. A 
les tribus sauvages qui peuplent le versant ouest des Cordil 
sont pas toules féroces: mais elles sont redoutables, et ct 
avoir été sans défiance 4 leur égard que M. d'Osery, d’aima 
moire, a trouvé chez elle, en 4846, la mort, pendant sen sot 
Dés l’origine de la colonisation, des missionnaires ont par 
province du Napo, et aujourd’huiencore des prétres la visiter 
curés sont censés y résider; mais ce sont des paroisses tn 
infidelium que les tilulaires n’habitent guére. I] en est ainsi, ¢ 
dans beaucoup de villages appartenant aux provinces civil 
PEquateur. Les pasteurs n’y paraissent qu’une fois l’an, & 
patronele, ot les recettes paroissiales promettent d’étre plu 
dantes que dans le reste de l’année. Ils funt, a cette époque, 
baplémes, tous les mariages, tous les services funébres de 
mois. Les districts demi-civilisés de la province de Napo, ¢ 
sédent des pasteurs, recoivent quelquefois leur visite. Les s 
y sont presque tous baplisés et assez vélus pour satisfaire 
les plus impérieuses de la décence. Entre eux et les sauvage 
ches qui viennent parfois, d’un air défiant et craintif, faire av 
des blancs une apparition fugilive, il existe déja de grand 
rences. On trouve chez cux les premiers lin¢aments d’une se 
vile et religieuse, car la famille y est constituée. Je me : 
qu’élant, un jour, sur ma porte, je vis, 4 la porte de l’évé 
demeurait en face, une femme a peau brun-rouge et a cheve 
tombunt sur le visage, presque nue et accroupie, qui pleur 
avait sur son dos un enfant d’un an, et, 4 cdlé delle, un he 
sa couleur et de sa race, le visage également couvert de 
pendants. Tous deux paraissaicnt implorer et atlendre ave 
de résignation que n’en ont ordinairement les malheureux ¢ 


L’AMERIQUE DU SUD. 433 


Wimpassibilité que les sauvages. J’appelai un de mes domestiques, 
ta métis qui parlait la langue quitchoua et pouvait me servir d’in- 
kepréte; car le quitchoua, langue des Indiens, n’est pas tout a fait 
tranger 4 ces sauvages demi-civilisés. J’appris qu’ils avaient quitté 
»désert pour venir présenter leur enfant 4 la confirmation de 1’é- 
gue (dans ces dioc¢ses, la confirmation se donne comme dans la 
imitive Eglise, aussil6t aprés le baptéme); que celui-ci était en 
yage et que les domestiques les avaient repoussés sans vouloir leur 
e quand 1 reviendrait. Pendant qu’ils faisaient ce récit, Mgr Val- 
feso débusquait 4 cheval, 4 lextrémité de la rue, vétu du rochet 
de I’étole et suivi de son escorte. Comme au temps de la conquéte, 
| ¥éques ne se montrent guére, méme en voyage, que revétus des 
lignes sacerdolaux qui les désignent au respect des populations 
ives, Sur ma priére, il donna au petit sauvage le sacrement qu'on 
idemandait, en mettant pied 4 terre sur le seuil de sa maison. Je 
sperrain dans cette cérémonie d’une simplicilé toute évangélique, 
lefilleul, que je ne devais plus revoir, reprit le chemin du désert, 
tle dos de ses parents, tout comblé de mes dons. 

Lexcursion au Napo-n’est pas la seule qui tente l’Européen voya- 
ant dans Il’Equateur. Les mystéres de ces vastes solitudes qui s’ou- 
ent 4 lui, dans toutes les directions, le séduisent et Pattirent. On 
mdrait avoir la tailled’un géant pour embrasser la nature. Je regus 
tedouble invitation de MM. Gijon et Salvador pour leurs haciendas 
uées dans Ies vallées de Chillo et d’Olaya. Olaya est, par excel- 
ce, la plaine du soleil. Cest 14 que s’élévent les pyramides qu! 
quent le passage de Ja ligne équatoriale et consacrent le suuve- 
de l'expédition de savants francais qui a délerminé ce point. 
is il avait plu, et la quebrada, qu’il fallait franchir sur la route, — 
it devenue périlleuse. C’est une chose effroyable que la rapidité 
te laquelle une quebrada devient un torrent. Souvent l’orage est 
mé au loin et rien ne vous avertit du péril; vous descendez 
as le ravin; vous engagez votre cheval dans le lit de rochers qui 
forme le fond ; ce lit est sec ef semble n’avoir jamais cu d’eau ; 
ts longez votre chemin pierreux entre deux murailles hautes de 
it ou deux cents pieds, confiant et cherchant le point par ot I’on 
t de cette prison. Tout 4 coup un bruit de tonnerre se fait en- 
dre; vous tournez la té(e et vous voyez un fleuve furieux qui arrive 
sélance sur vous. C’est la mort inévitable! J’ai vu un pauvre In- 
M, qui passail devant ses maitresses, emporté, roulé, brisé, 
hiqueté sur les rochers par le tourbillon des eaux. Les dames 
}moi-méme nous n’avions pas encore quitté le bord. Le curé 
fun village voisin, accourant A bride abattue, nous avait sauvé 


434 L'AMERIQUE DU SUD. 


la vie: « Ne passez pas, nous criait-il, l’orage est tombé a tel 
droit! » 

Je trouvai cependant un moment favorable pour visiter la valk 
d’Olaya et pour aller inscrire pieusement mon nom sur les Pyrt 
mides élevées a la science par les mains courageuses de nos enced 
savants, Ces monuments sunt petits et médiocres ; mais ils emprus 
tent a leur objet et A Icur isolement au milieu d'une vaste et lus 
neuse plaine, une grandeur plus frappante pour |’esprit que cd 
de l’architecture. Je remarquai 1a un phénoméne naturel, dont ¢ 
éprouve partout dans l’Equateur, ow lair est vif et le soleil bridles 
la nuisible influence. Tandis qu’une de mes mains, garantie day 
leil, se glacail dans la bise, l'autre, exposée & ses rayons, n’en pu 
vait supporter l’ardeur. 

Mais rien ne m’a laissé un souvenir plus grandiose, plus enchan 
que le panorama qu’on découvre en approchant de la vallée 
Chillo. Une immense élendue, peuplée de montagnes, se déroules 
pieds du voyageur, comme s'il planail, dans un aérostat, au-dest 
de toutes les cimes des Andes, et, dans un bleu transparent, tousa 
sommets, dont quelques-uns sont couronnés de points neigeux, sg 
blables 4 une légére écume, ressemblent aux vagues d une mer % 
tée par la brise dans un jour serein. De pareils eflels ne peuvs 
se produire que 1a of l'atmosphére est si pure et l’ubservatoire! 
haut que l'oeil embrasse des espaces immenses. J'avais cent lew 
carrées de pays devant moi, el, dans un pli de ces Cordilléres g 
se déroulaient 4 mes yeux, la main d'un géant aurait pu insén 
la chaine des Py:énées ou des Alpes. La vallée dans laquelle 
situées les haciendas, les fabriques et la maison de M. Gijon est a 
des plus douces de I'Equateur. Le riche propriétaire y a créé @ 
Jardins presque a ’européenne, ce qui est le plus grand luxe du pag 
Un poirier ou un pommier, donnant des fruits rabougris, sans@ 
veur el sans gout, est une cunquéte de art sur la nature et joued 
le rdle que jouent chez nous les fruits insipides des tropiques oll 
nus a grands frais dans nos serres. Encore la dilficulté est-elle pl 
grande et le succés plus rare, parce qu'il est plus aisé d’augmesl 
la chaleur que de la tempéier. J'ai appris avec regret que la bel 
maison oui j'avais recu Vhospitalilé avait cté détruite par le trembl 
ment de terre de 1868. Le pavillon que j’habilais, construit surd 
bord d’une quebrada, a fondu comme sucre, coulé dans le ravine 
disparu. Le sol s’était écroulé lui-méme, ct, le lendemain, aueell 
trice, aucun vestige ne restail de celle habitation. Les nsouvemem 
de terrain avaient subi, dans toute la propriéié, des modificatied 
considérables. Ce n'est pas la premiére fois qu’un propriélaire 6™* 


L'AMBRIQUE DU SUD. 435 


tonve des changements survenus dans ses terres par des bou- 
nents violents ou par de lenles transformations, — « Voyez- 
le riviére? me disait un jour l’un d’eux, elle passait l’année 
> & Pautre extrémilé de la plaine; 4 ma derniére visite, 
ouvée ici; le sol, en s’élevant d’un coté et s‘abaissant de 
l’a forcée de changer son cours et mes moulins sont restés 


‘ieux travail souterrain se fait incessamment dans ces con- 
caniques, et les tremblements de terre, quand ils ne sont 
violenis, sont une soupape de sureté ouverte pour le plus 
2n du pays. Quito, trop longtemps exempt de ces calamités, 
éen 1858 et en 1868 deux catastrophes qui ont englouti 
lations tout enliéres; tout y est menace, méme le repos. 
ois des phénoménes inaccoutumés viennent réveiller le sen- 
‘ane crainte vague. Le 12 décembre, au matin, en regar- 
na terrasse dans la direction du Cotopaxi, je vis de ce cété 
argé d'un nuage roux, auprés duquel d'autres nuages gris 
sattestaient, non un phénoméne de la lumiére, mais la 
de deux substances diflérentes, propres 4 réfléchir diverse- 
rayons du soleil. Vers dix heures du matin, le nuage roux 
sai et tout le monde déclara que ce n’était point un nuage 
im, mais un nuage de terre qui s approchait. A deux heures 
& notre zénith et une pluie de cendres commenca a tomber 
lates. Le soir, & travers l’obscurité profunde, nous voyions 
au-dessus du volcan, des flammes dont la lueur parvenait 
pour arriver jusqu’a nous, une colonne de cendres de huit 
épaisseur. La pluie de terre calcinée était (levenue si abon- 
‘on ne pouvail sortir sans en étre 4 l'inslant couvert, ni ou- 
eux pour regarder ce prodige dont le premier effet était de 
veugles ses admirateurs. Aussitét la terreur s était répan- 
la ville. Toute la nuit, des processions se formérent, les 
ionnérent le glas, les images furent enlevées des églises et 
ur les places publiques. Les rues retentissaient des invoca- 
Jésus! Maria ! Seigneur, miséricorde! » des pricres et des 
ions de tout un peuple. Au lever du jour, lequel tinit par per- 
heure plus tard que de coutume Valmosphére obscurcie, 
uvdmes nos maisons et nos jardins couverts d’une épaisse 
e cendres qui, a |’éclat de la blancheur prés, produisait tous 
; que produit une chute de neige. Les feuilles et Ics bran- 
arbres se courbaient sous son poids et toute la nature était 
ce triste manteau. Des voyageurs, venus de différentes di- 
, nous apprirent que plusieurs courants s’étant parlagé dans 


436 L’AMERIQUE DU SUD. 


les airs les projectiles du volcan, les villes de Latacunga, 
et d’autres avaient été comme Quito inondées de cendres 
que le Cotopaxi en avait, en moins de vingt-quatre heure: 
le pays dans un rayon d’environ dix lieues. On racontait, 
que les bestiaux ne trouvant plus de nourrilure et frapp 
reur, comme les animaux le sont toujours, d'instinct, pa 
noménes anormaux de la nature, couraient eux-mémes au 
la mort et se précipitaient affolés dans les ravins. Aussi. 
miéres lamentations de l’épouvante, succédaient les plain 
fondées des propriétaires qui prévoyaient la destructior 
troupeaux, quand des pluies abondantes vinrent meltre fi 
quiétudes en lavant les palurages. La végétation reparut 
cendre resta sur la terre; les animaux la broyaient sous 
avec l’herbe, et, au bout d’un an, la plupart moururent, 
leurs dents ébranlées tombaient et qu’ils ne pouvaient plu 
rir. J’ai vu des tétes de boeufs et de cerfs dont les machoir 
entiérement dégarnies. Inultile de dire que dans les vill 
dans toutes les maisons et ramenée par le moindre souffle 
cette poussiére volcanique devint un véritable fléau. Il fall 
orages, des trombes d’eau tropicales pour en délivrer les 1 
quiténiennes. Nul doute que ces phénoménes, aujourd'hui 
dont personne n‘avait le souvenir, n’aient été {réyquent 
passé. A ces hauteurs, les terres végétales ne sont poin 
par les alluvions des eaux, mais par ce qu’on pourrait nc 
alluvions des volcans. 

Et cependant, quoique le repos et la vie de l'homme so 
ces pays, incessamment menacés par la nature, il y sent, 
de sa faiblesse, comme un secret orgueil d’étre admis a d’au 
spectacles ; il lui semble assister a l’enfantement du globe 
tir plus prés du Créateur. Les jouissances intellectuelles n 
de bien autres attaches que le bien-étre, et le montagnar 
riche de ses grands horizons que l’habitant des plaines de s 
fertile. Et puis, liberté! liberté! nul ne te connait au sein 
lisation ! nul ne sait ce que vaut, a cété de cette liberté abs 
est laseule dont l'homme puisse jouir dans état social, lali 
térielle, laliberté de fait du sauvage. La homme n’a d’autr 
que les lois de la nature; il n'est assujetli qu’a la malad 
mort; mais tant qu'il vit, la création est son domaine et : 
l’espace lui appar tient ; les animaux le nourrissent el ne le 
point. Quand je chassais dans les Cordilléres, en Bolivie, d 
de flamants roses se luisssient approcher par moi comm 
compagnon. Si l’un deux tombait sous mes balles, les aut 


L’AMERIQUE DU SUD. 437 


nvolaient 4 quelques pas, puis revenaient sans avoir compris 
' Lorsque, dans |’Equateur, mes chiens poursuisaient un 
venait se réfugicr dans mes jambes et me demander pro- 
Qui donc a dit aux poétes qu’Orphée avail apprivoisé les 
ts des foréts? L’homme a lui-méme enseigné a le crain- 
C animaux qui, dans I'¢tat souvage, sont sans defiance 4 son 


is chasseur d’Europe n’a, dans la solitude des bois, connu les 
ices des chasseurs du desert. C’est le méme sentiment d'in- 
ince et d’oubli, doublé par l’immensité, mais c’est aussi la 
ir d'un sublime téte-a-téte avec les ceuvres de Dieu. Bien peu 
ens, transplantés dans l’'Amérique du Sud, ont voulu en 
. Ils oublient la patrie et ses biens pour cette patric premiére 
‘emier bien : le désert et la liberté. 

ainsi que l'Institut de France lui-méme a été quelquefois 
ar des voyageurs savants, qui se sont attachés aux lieux de 
iplorations, et qui, pour n’en point revenir, ont feint des ob- 
imaginaires. M. de Bonpland, entre autres, n’a pas été retenu 
Ocia aussi longtemps qu'il a bien voulu l’écrire. I] aimait les 
s du nouveau monde, et, dans une chaumiére des Pampas, 
secrélement dit adieu aux voutes du palais Mazarin. 


V. Vittamus. 


REVUE CRITIQUE 


ent 


1. Moines et sibylles dans Vantiquité judéo-grecque, par M. F. Delaunay. 4 vol.: 
Thedtre sous Louis XIV, par M. Eug. Despois. 4 vol. — Histoire administrati 
Comeédie~Frangaise, par M. J. de Bonnassies. 4 vol. — Ill. Ia Cour littéraina 
Juan II, roi de Castille, par M. de Puymaigre. 2 vol. — IV. Histoire de la Ri 
tion, par M. Henri de l’Epinois. ! vol. — V. Vie de Jégus-Christ racontée aux: 
par mademoiselle de la Ponneraye. 4 vol. 


Trois peuples dans l'antiquité ont eu une grande vocation et 01 
couru, dans des proportions supérieures, au développement provi 
de l'humanité : ce sont les Grecs, les Romains et les Juifs. La miss 
deux premiers, on la sait et on l’a cent fois caractérisée: pour les 
ce fut l'art ou la science du beau; quant aux Romains, leur poéte a 
tement et si magnifiquement dit ce 4 quoi ils étaient appelés, qu’il n 
permis de l’exprimer autrement : 


Tu regere imperio populos, Romane, memento : 
Hw tibi erunt artes... 


Plus grande encore et plus noble fut la destinée du troisiéme de ¢ 
ples, le plus petit, le plus humble, le moins doué pourtant de : 
d'action: la garde du dogme de l'unité de Dieu et de toutes les pre 
primitivement faites aux hommes fut confiée a la nation juive, qui ve 
ce dépét, toute l'histoire l’atteste et tout le monde le reconnaft, e 
nelle vigilante et incorruptible. 

Mais ce réle de factionnaire aux portes du temple de la Vérit 
bien le seul que ce peuple ait rempli? S’est-il réellement borné, « 
cours de sa longue et dramatique existence, et dans ses transplanta 
ses migrations nombreuses, 4 maintenir intactes l'idée partout alt 
Dieu et celle du rachat de l'homme qu'il n’en séparait pas? Le Juif: 
pas été aussi, au moins 4 une certaine époque et en certains lieux, ! 


REVUE CRITIQUE. 450 


1aire? Ces dogmes, ces traditions qu'il porte partout ot il va et ot 
imené, qu il surveille avec une sollicitude farouche, n’a-t-il ja- 
rché a les propager? ne s’esl-il jamais dit avec Joad : 


La foi qui n’agit point, estece une foi sincére? 


jours orgueilleusement gardé pour lui le trésor intellectuel et 
‘il tenait de ses péres, et en a-t-il toujours et partout considéré 
dignes les nations au centre des‘uelles il vivait sur son sol aride 
isitait dans ses excursions commerciales? En un mot, le Juif fut- 
:de l'esprit de prosélytizine? ne chercha-t-il pas 4 répandre ses 
religieuses? n’eut-il point sa part dans |’élaboration d'idées qui 
2 monde paien 4 recevoir la doctrine chrétienne? Voila une ques- 
1'a jamais été faite, du moins 4 notre connaissance, un probléme 
> qui n’a jamais été posé dans ces termes. 

ju‘on se fait géncralement du caractére du Juif semble, au pre- 
sct, exclusive des qualités que suppose l’esprit de propagande. Il 
tcependant que, malgré tout ce qu'il avait de répulsil, le Juif 
sconquéles 4 sa religion. Nous voyons, en effet, surtout dans les 
sins de l‘apparition du Messie, qu'il y avait des prosélytes du mo- 
oen distinguait méme de deux sortes : ceux qui ne s engageaient 
re les préceptes de la loi sans s’astreindre a ses pratiques, et qu'on 
es prosélytes «de la porte, et ceux qui, sengageant a suivre toute 
vissaient de tous les drvits des Juifs de naissance, et portaient le 
roselytes de justice. N'en fut-il pas ainsi plus tot? 

uellus conditions et a l'aide de quels moyens les Juifs firent- 
nyuéles religieuses ? Quels étaient leurs missiounaires, leurs in- 
+ de propagande et les cdétes par lesquels ils avaient prise sur 
e§ pales? 

yorder directement ces questions, un livre savant et curieux, qui 
araitre, y répond 4 beaucoup d'égards, et par des raisons solides. 
lume intitulé : Moines et sibylles dans l'antiquité judeo-grecque', 
‘ollaburateur, M. Ferdinand Delaunay. Ce livre n’a aucune pré- 
ieologique; ce qu'il y a de religieux dans les sujets qu'il traite, 
abstient respectueusement dy toucher ou n'y touche que par le 
onfine & la science. Or la science est anjourd’hui, sur ces matié- 
ussessiun de |jumiéres nouvelles ; les faits dont elle dispose & cet 
at plus nombreux et mieux connus, et les instruments d’étude 
se sert sont plus éprouves et plus sirs. Aussi — ce qui devait né- 
ent arriver — les conclusious auxquelles elle aboutit sont-elles de 
lus cunformes 4 la vérité religieuse. 

i luieméme, le livre de M. Ferdinand Delaunay est yne étude nou- 


in-8. Didier et C's, édit. 


440 REVUE CRITIQUE 


velle de deux questions trés-anciennes, celle du monachisme ch 
Juifs et celle des livres sibyllins : problémes difficiles, trés-controver 
tout temps et redevenus plus actuels que jamais. 

Ces probléines, nos lecteurs ont pu en juger, M. Ferdinand Delaun 
a traités, non-seulement avec un remarquable savoir et une haute et 
raison, mais avec une rare portée d’esprit. L'auteur voit par dela le 
d'érudition dont il s’occupe, et, sans se le proposer, c'est A l’histoi 
préludes du christianisme qu'il pense? 

M. Ferdinand Delaunay considére, en effet, les Juifs comme les p 
seurs les plus directs et les plus actifs des apdétres. Ces moines, ces 
listes-dont il nous retrace la vie et nous fait connaitre les ceuvres, 
taient-ils, selon lui, sinon les agents du prosélytisme juif, les propag 
des croyances messianiques qui avaient soutenu Israé! dans tout 
épreuves et qui étaient Ja base divine de la doctrine chrétienne. 

Quand commenga chez les Juifs cette propagande religieuse dont 
dant longfemps, ils parurent se garder avec un soin tout partic 
M. Ferdinand Delaunay ne le recherche pas, mais il incline a croire q 
esprit nouveau se manifesta chez eux 4 |’époque de leurs premiéres 
nisations, et que c'est dans leurs établissements chez les Gentils qu 
le plus actif et porta le plus de fruits; ce serait la confirination d’u 
marque que M. Delaunay fait a plusieurs reprises, 4 savoir que c’es 
les colonies plutét que dans les métropoles que se produit le vérital 
nie des peuples. 

Or, des colonies, les Juifs en eurent partout, mais surtout dans le! 
grec. Pour I’historien, c’est 14 un fait qui s’explique matéri-llement 
prospérité dont jouissaient les républiques helléniques, et les ava 
qu’y trouvaient l’instinct commercial des fils d’Abraham. Pour nous. 
tiens, qui connaissons les desseins de la Providence, nous voyons, di 
tablissement des Juifs au milieu d'une race entourée d'un grand p 
intellectuel et dont la langue était le véhicule universel des idées, w 
position prise pour faciliter la propagation de la doctrine du salut 
Christ. 

Alexandrie fut la plus grande, la plus riche, la plus considén 
colonies juives, celle qui fit la propagande la plus active, la plus hal 
la plus efficace. Il faut voir dans M. F. Delaunay le tableau de cette 
Jérusalem, avec sa synagogue, sun temple, ses écoles et ses mona 
Il y avait la des docteurs savants dans la langue, les lettres et les se 
de la Gréce, qui mirent un art consommé a concilier 4 la leur Ie 
sophie hellénique, et 4 se faire accepter, eux les humbles, dans les 
superbe des maitres de la pensée. Philon est le type de ces esprits 
nieux et habiles qui surent faire agréer, dans une certaine mesure, 
croyances par des hommes qui jusque-la les avaient méprisées. MW. ! 
launay, qui, dans un précédent ouvrage (Philon, écrits historigues, | 


REVUE CRITIQUE. ° 441 


in-{2, Didier) s’était déja occupé de cct écrivain, revient encore ici sur 
hai, en Je considérant, non plus cette fois comme historien, mais comme 
exigite, ou plutét comme initiateur et vulgarisateur, auprés des Gentils, 
dies mystéres de la philosophie juive. 

Pour nous faire comprendre 4 nous-mémes, dans ce qu'elle a de plus 
imme, cette philosophie peu connue, M. F. Delaunay nous a donné une 
traduction fort bien faite de l'ouvrage ou Philon I'a le mieux exposée, 
nous voalons dire son livre De la Vie contemplative, ceuvre curieuse et 
d'un grand prix, que M. Renan avait traitée de roman théologique et 

deat quelques érudits ont nié l’authenticité, mais qui est ici victorieuse- 
men vengée de cette double accusation. Grace 4 ce savant travail de re- 
Yedication et d’interprétation, nous pourrons pénétrer au ceeur de I’école 
judéo-alexandrine, et, dés maintenant, pressentir l’action qu'elle a exercée 
sur les esprits dans le dernier foyer intellectuel de la vie paienne, ainsi 
que Tinfluence qu'elle a di avoir comme prodrome de la pfédication 


- 


L'activité morale, dans le monde judéo-alexandrin, avait encore un 
Uire centre que celui que nous représente Philon. La vie monastique 
fait développée chez les Juifs alexandrins aussi bien que chez les Juifs 
Palestiniens; il y avait des moines dans le bassin du Nil aussi bien que 
dans celui du Jourdain, et la religion de Moise y était commentée, en 
4Ctions ef en paroles, d'une facgon trés-intéressante au moment ov Jésus- 
Charist en allait apporter la supréme interprétation et le divin compleé- 
Ment. Ces moines portaient des noms différents: en Palestine, on les appe- 
lait Eséniens; en Egypte, sur les bords du lac Maria, ov ils étaient établis, 
@n lear donnait le nom de Therapeutes. 

Une foule de problémes ont été agités au sujet de ces deux commu- 
Mantis monastiques. Avaient-elles, au fond, les mémes doctrines, et 

es, comme on dirait aujourd'hui, du méme Ordre? premic¢re 

Qestion. M. F. Delaunay y répond savamment et péremptoirement; il 

Mostre que, malgré certaines ressemblances, certains traits communs, 

Thérapentes et Esséniens différaient notablement entre eux, les uns 

Hant des solitaires contemplatifs comme sont restés tous les moines de 
l’Orient, les autres des cénobites actifs qui mélaient le travail 4 la médita- 
lion, et les ceuvres & la pensée, ainsi qu’ont fait généralement les ordres 
religienx dans |'Ezlisc latine. 

Des historiens ecclésiastiques et des Péres de I’Eglise ont regardé les 
Thérapeutes comine des chrétiens judaisants, provenant d'une Eglise 
fondée par saint Marc, a Alexandrie, dans les premiéres années de la pré- 
dication chrétienne. M. F. Delaunay combat victorieusement cette opi- 
nion et démontre que les Thérapeutes formaient une communauté juive, 
demeurée fidéle au mosaisme. Les arguments dont l’ancienne opinion a_ 

25 Junzer 1874. . 29 





42 REVUE CRITIQUE. 


été étayée dans ces derniers temps, en Allemagne et en France, wy, 
nent pas devant les raisons du nouveau critique. 

Dans un chapitre spécial, consacré aux analogies qui existent, tani 
les Esséniens que chez l:s Thérapeutes, entre le monachisme juif 
christianisme, M. F. Delaunay examine les deux systémes qu’on a | 
sur ce fond plus apparent que réel, systémes contraires et extréa 
dont l’un nie absolument la valeur ou la réalité de ces analogies, et d 
autre les estime tellement considérables, dit-il, qu'il absorbe le chr 
tianisme dans le monachisme juif. S’isolant, quant a lui, de toutes ¢ 
controverses, il prend une position plus haute, qui est le résultat d'a 
étude plus indépendante et aussi plus profonde. Voici commeat! 
s'exprime : ' 

« Laissant 4 d'autres le domaine de la révélation et mettant horsd 
notre exagnen tout ce qui touche 4 l’ordre miraculeux ou divin, i 
voulons rester fermement établi sur le terrain de la Philosophie. 
admettrons donc tout d’abord que linstitution chrétienne, si l'on 
dére en elle le cété humain, n'a pas échappé a la loi générale dapat 
laquelle tout fait ou ensemble de faits ne se produit jamais sans stiel 
dents et contient en germe des conséquences logiques. L’ceuvre de 
Christ, embrassée du point de vue philosophique, ne nous pard 
moins animée d’un esprit propre; elle a son but, sa raison d'étre. 

‘qu'elle ait des points de contact et des liens de parenté avec le 

saisme, avec l’essenisme, avec le monachisme alexandrin, avec I écoled 
Philon, méme avec \hellénisme, elle ne se confond avec aucune de 
choses. Elle est supérieure 4 toutes. » | 

Tout Tesprit du livre de M. F. Delaunay est dans cette page. 
étude du grand mouvement d'idées qui se fit chez les Juifs aux eat 
de l’ére chrétienne, est exempte de toute visée dogmatique. Cest 
science dans le sens honnéte et loyal du mot. M. F. Delaunay n'est 
gestation d’une thése, il ne remue pas le terrain de l’éradition | 
déposer son ceuf. Ce qu'il cherche, dans ce sol encore im 
exploré, et pourtant déja exploité, de la philosophie juive, c’est le 
scientifique qu'il peut renfermer. Le recueillir, le dégager, l’éproaw 
constater l’origine et la valeur, voila ce qu’a fait le jeune savast| 
insinué, dans certain rapport, du reste trés-flatteur, qu'il pourrait # 
exagéré l’importance de quelques-uns des matériaux qu'il a anal 
qu'il estime peut-étre plus qu’elles ne valent les doctrines é 
professées par le monachisme juif. A cet égard, nous croyons qe 
dans lerreur. Le livre d’fnoch meérite la peine prise pour sa 
Quant a l’exégése des moines juifs, elle avait sa grandeur, et elles! 
médiocrement concouru 4 préparer les esprits 4 l’intelligence de la® 
lation chrétienne. 












REVUE CRITIQUE, 445 


A eété du monachisme, il y avait, chez les Juifs tant de la Palestine 

_ que des colonies, ce que M. F. Delaunay appelle le prophetisme, c’est-a- 
dire qu'avec des penseurs comme Philun ou des ascétes comine les Thé- 
rapeates et les Esséniens, on rencontrait la des espéces de poétes qui 
sanoncaient l'avenir dans la forme consacrée chez Jes paiens pour les ora- 
des des sibylles. Sous cette forme trés-populaire et trés-respectée, ces 
dais répandirent largement leurs croyances a l’endroit du salut a venir 
d Thumnanité et de l’apparition d'un Messie libérateur et régénérateur. 
LF. Delaunay a fait, dans le recueil connu et officiel des vers sibyllins, 
wi triage considérable de textes d'origine manifestement et incontesta- 
benent juive. Pour la plupart, ces textes passaient ‘jusqu ici pour étre de 
swarce chrétienne. M. Delaunay, avec une perspicacité et une streté de 
qilique qu’ont reconnues les hommes compeétents, leur a rendu leur 
pice dans le trésor des ceuvres juives, ou ils acquiérent, comme témoi- 
gmges du travail moral qui se faisait dans la nation, un prix considérable. 
Certes, il peut y avoir des assertions contestables, des erreurs méme, 
dans le livre de M. F. Delaunay; mais au nioins est-ce un livre sérieux et 
ineire, qui se place avec un heureux a-propos dans le mouvement des étu- 
ds coutemporaines. Sans chercher 4 aider la cause chrétienne, |’auteur 


li a, croyons-nous, rendu, par ce travail sympathique, un incontestable 
tervice, : 


if 


Qn aurait cru que tout était dit sur notre thédtre des seiziéme et dix- 
epiéme siécles. Nul sujet n'a été plus fouillé et retourné depuis quarante 
@. ll est vrai que c'est au point de vue littéraire qu’on s’en est occupé a 
Pet prés exclusivernent : aux yeux de la génération qui s’en va, c’en était 
b cdéintéressant. On a aujourd'hui d'autres curiosités; on aime a voir les 
Chues dans leur réalité matérielle et par leurs petits cétés. 

Ceat a cet attrait d'un ordre inférieur, mais trés-général, nous le recon- 
Beesons, que satisfont, dans une large mesure, deux ouvrages récemment 

publiés: le Thédtre sous Louis XIV, par M. Eug. Despois', et l’Histoire 
Gdministrative de la Comedie-Francaise, par M. J. Bonnassies*. Ces deux 
@uvrages n’en font qu'un en réalité et auraient gagné a étre fondus en- 
semble. L’objet en est le méme, le méme aussi en est l’esprit. La diffé- 
renee est dans le talent : M. Despois est un lettré spirituel et savant, aristo- 
erate d'intelligence bien que démocrate d'opinion; M. Bonnassies est, 
comme il signe, un « ancien attaché 4 la Direction des beaux-arts (bureau 
des thédtre-). » 
Les deux livres ont été, 4 l’insu des auteurs, écrits-en méme temps ; 


# 4 vol. in-12. Librairie Hachette. 
2 4 wol. in-12. Librairic Didier. 





444 REVUE CRITIQUE. 


M. Despois avait achevé son travail et en surveillait l'impression qu: 
M. Bonnassies terminait le sien. [ls se sont entr'aidés, du reste, loyaleme 
autant qu’ils l’ont pu, avant la publication ; mais il ne leur a pas été p 
sible de ne point se marcher par moments sur les pieds. 

Le sujet des deux ouvrages est exactement le méme; cest l'état 
théAtre sous Louis XIV, le tableau de cette branche puarticuliére et al 
nouvellement organisée des services généraux qui ont pour objet les pl 
sirs publics. Le théatre existait depuis longtemps, comme on sait, et c’é 
l'un des genres de récréation les plus gotés des grands et des peti 
L'idée premiére en revenait 4 I'Eglise, qui n’avait pu en garder la direeti 
Cette direction du théatre, le gouvernement l’avait prise au temps dont m 
parions et c’est la situation qu’il lui avait faite que décrivent MM. Desp 
et Bonnassies. Ce dernier, chose assez plaisante chez un employé de Ie 
ministration des théatres, s'indigne de cette main-mise du pouvoir s 
celle des branches du domaine des lettres qui a le plus besoin de liber 
et traite les « commis » de « cailloux stupides. » Direction, réglemesl 
tion, censure, autant d’obstacles, selon lui, au développement de l'art én 
matique, autant de causes de décadence. M. Despois, peu autoritaire a 
pendant, et point « commis, » que nous sachions, n’a point de ces colin 
contre l'ingérence de l’autorilé 4 l’endroit du thédire. ll est méme, hs 
républicain déclaré, fort sympathique 4 ce qu’a fait sur ce point Lous Hf 

If convient, en effet, que sans « le grand roi » nous n’aurions ej 
Moliére, ni probablement le théatre qui fait la plus belle partie de nel 
gloire littéraire. 

Aprés avoir raconté, dans un chapitre préliminaire, comment dispant 
rent, pour faire place 4 la Comédie-Frangaise, les divers théatres qui ell 
taient dans Paris 4 l’'avénement de Louis XIV, M. Despois fait le tablesad 
local et décrit la situation du personnel de cet établissement. La di 
tion de la salle, la mise en scéne, les décors, l’éclairage, l’affichaga’! 
prix des places, les jours et heures de représentation sont l'objet @m 
cherches trés-neuves et trés-intéressantes aujourd'hui que toutes ces cai 
ont tant changé. La position des comédiens, leur organisation in 
leurs réglements et leurs honoraires font la matiére d’un autre 
assez eurieux aussi, mais moins détaillé et moins précis que ne lest 
qu'on trouve sur ce sujet dans le livre de M. Bonnassies, qui a eal 
tage de fouiller 4 son gré dans les archives de la Comédie-Frangaise. 

Le sort des acteurs élait comparativement préférable a celui des 
qui les faisaient vivre. C’était une triste condition que celle des 
de théatre. On sait beaucoup de choses étonnantes la-dessus, on en 
prendra encore de lamentables et de surprenantes chez M. Despois. 
d’hui, avec un peu de savoir-faire, on acquiert des millions dans le 
d'écrivain dramatique ; alors, avec du génie, on y mourait de faima 
n’avait recours aux moyens traditionunels employés pour vivre dans i, 










REVUE CRITIQUE. 445 


fession des lettres : les pensions et les dédicaces. Ce que codtaient de mor- 
tifcations 4 l'amour-propre et 4 la dignité personnelle ces deux ressources 
misirables, on le comprend, bien qu'on se l'exagére parfois en voyant trop 
fes choses au point de vue de notre temps. Mais c'est nn fait 4 proclamer 
& la louange de Louis XIV qu'il n’humilia jamais les écrivains qu‘il aida, et 
qu, de son régne, et par suite de son exemple, date le relévement, disons, 
sil'on veut, l’affranchissement de la littérature. Et d’abord il se montra 
homme d'esprit et de godt; son approbation ne fut jamais mal placée; il 
futrompher le bon sens, Ia liberté de la raison, l’autorité du génie. M. Des- 
pus le proclame : « En littérature, au moins, Louis XIV n’impose son godt 
personnel que par l’exemple, et ce gout est ineilleur que celui de Richelieu. 
lerei a élé de la bonne école, celle de Moliére, de Racine, de Boileau, et il 

le fut Aune date ou il y avait quelque mérite 4 l’étre, car celte opinion 
nai pas celle qui prévalait alors, surtout parmi les beaux esprits. » Qu’il 
nat pas toujours assez justement apprécié le génie de Corneille ou de Ra- 
Gone; si méme il ne leur a ras maintenu tout le temps sa faveur, il n’en est 
pis moins vrai que leurs ceuvres sont toujours restées en possession de son 
time, et qu'il les faisait représenter et les applaudissait méme 4 |’époque 
cileors auteurs étaient en disgrace. D'ailleurs, il y eut un de ces trois 
grands hommes qui conserva jusqu'a la fin la faveur de Louis XIV. La pro- 
ction accordée par le grand roi a Moliére a été spontanée, constante et 
Wament méritoire. Ce qui ne veut pas dire que nous admettions plus que 

M. Despois la familiarité de rapports entre le roi et le comédien que voudrait 

it croire certaine légende popularisée par la peinture, mais sans fonde- 
Meat historique. A cela prés qu'il ne I’a pas fait diner avec lui, Louis XIV 
Avejours traité Molidre avec les égards qui sont dus au génie. Méme les 
Wages contre le Tartuffe n'ont rien changé a ses dispositions pour lui. 

la permission accordée par le roi de jouer cette piéce qui causait et qui 
atest depuis tant de scandale, nous fait penser que le roi ne la supposait 
pis fete 4 mauvais dessein. C'est ce qu’affirmait Moliére, on le sait, et 
Cet ceque M. Despois semble tenir pour vrai. On se tromperait beau- 
Coup cependant si l’on supposait que le loyal critique regarde cette piéce 
comme innocente et en croit la représentation exempte de dangers; nul- 
Jement, et le jugement qu'il en porte est trop remarquable sous sa 
plume pour ne pas étre cité; il fait honneur a ]'élévation et 4 l'indépen- 
dance de son esprit : « En signalant pour point de départ de l’animosité 
gee suscita contre le théatre la représentation de Tartuffe, nous nenten- 
dons blamer personne, dit M. Despois. Quand on pa: le de cette immortelle 
peintare de I"hypocrisie, c'est bien le moins d’étre soi-méme sincére et de 
ne pas faire semblant de s‘étonner des coléres soulevées par celte comédie. 
De dirait vraiment qu’clle n’a pu irriter que les tartuffes et que quiconque 
ie prononcait contre la piéce se dénoncait comme un hypocrite. Nous ne 
avons pas au juste quelles étaient les intentions de Moliére et si lui-méme 


M6 REVUE CRITIQUE. 


s’en rendait bien compte ; mais pouvait-il se faire illusion sur la pc 
sa piéce? Toutes ces distinctions que faisait Moliére entre la vra 
fausse dévotion, et que l’on répéte encore au sujet de cette piéce 
raissent pour le plus grand nombre; et, de méme qu’a propos de 
beaucoup moins graves, en attaquant les fausses précieuses, Muli 
vait bien se douter que les vraies se sentiraient atteintes, de mé: 
cette double caricature d'une dévotion sincére chez Orgon, d'une | 
menteuse chez Tartuffe, prélait 4 des assimilations que Moliére de 
voir. Il faut étre ici de bonne foi : je le demande a tout croyant 

quelle que soit sa croyance religieuse, philosophique, politique, 

bien aise de voir offrir aux adversaires de ses convictions l’occasic 
confusion trop facile entre ce qu’elles ont de respectable chez les 
comique ou d’odieux chez les autres? » 

Voila un langage honnéte que nous retrouvons souvent dans cet | 
ot il nous frappe d’autant plus que les sentiments religieux et | 
poliliques qui y régnent ne sont pas les ndétres. Ainsi, loin d'injurie: 
le fait M. Bonnassies, |’Eglise et les gens religieux et de leur faire 
de leur attitude onvers les gens de thédtre, M. Despois remarque ¢ 
hostilité se manifeste assez tard, et il avoue que, bien gue I'E; 
peut-étre pour quelque chose dans les mceurs domestiques de 
diens, ces mceurs autori-érent manifestement !éloignement que ke 
et les hommes sincérement chrétiens avaient pour eux. Toute cef 
de l’ouvrage sur les rapports du théatre avec | Eglise et la société 
lue sans prévention. Tout n’est pas 4 excuser ou 4 justifier dans ce 
teur blaine ; il y a méme des choses qu'il faut vertement condar 
serait-ce que la fagon peu digne avec laquelle certains ordres moi 
allaient mendier 4 la porte des comédiens qu’ils excommuniai 
leurs églises. Somme toute, et toutes réserves faites, le livre de M 
est une ceuvre d'une érudition sire, variée et piquante, qui form 
plément indispensable de tout ce qui a été écrit sur histoire d 
francais au dix-sepliéme siécle. 


Hit 


Nous avons parlé ici, il y a quelques années (voir le Correspo 
25 juillet 1862) d’un livre dont plusieurs de nos lecteurs ont dd 
souvenir: les Vieux auteurs castillans. Ce livre étendait en effet | 
pour nous dans le passé l’horizon de la littérature espagnole. L’ 
ce savant travail, M. de Puymaigre, soutenu par l’accucil qui tu 
n’a, depuis lors, cessé d'éludier la littérature de ce noble peuple 
dont la révolution a fait, en moins d'un siécle, ce que nous \ 


REVUE CRITIQUE. 447 


jourd'hui. Un nouvel ouvrage, faisant suite au premier, a paru Vers Ja fin 
de l'année derniére, sous ce titre: la Cour littéraire de don Juan I, roi 
dt Castille’. Ce prince, qui régna, comme on sait, de 1406 a 4454, n’est, 
comme son contemporain le roi René d'Anjou, connu que par le gout 
pationné qu'il eut pour la poésie et les fétes chevaleresques. Pendant que 
le«grand connétable » Alvarez de Luna gouvernait au milieu des obstacles 
qu lui créaient les intrigues jalouses des grands, et, par une conduite ha- 
bik, préparait la chute de Grenade, don Juan organisait des tournois et 
Présidait & des concours littéraires. Sa cour était le rendez-vous de ce qu'il 
fedait en Europe de troubadours errants. Italiens et Frangais y affluaient, 
@y faisaient prédominer alternativement les imitations de la Divine Comé- 
die et celles du Roman de la Rose. Allégories et visions, voila ce qui avait 
la faveur. A part quelques chants lyriques d’une inspiration vigoureuse et 
Vraie, entre lesquels brillent ceux du grand connétable, dont la plume va- 
Lait Yépée, rien d’original, rien de national, rien qui accuse une réelle ac- 
tivite d'intellivence dans cette febrile agitation d’esprit. D'abord tout, ou 
Presque tout, est vers, dans les produits de cette école. Ce qu'il y a d'wu- 
vires en prose manque de spontancité et sent l’artifice : imitation du moyen 
Reve francais ou imitation de l’antiquité latine ; d’originalité, point. Cher- 
elnez la des sermons, des histoires, des traités de morale écritsen vue d’un 
baen immédiat & produire, vous n’en trouverez pas. Ce que vous rencon- 
irerez en ce genre est travail de lettré que la forme préoccupe avant tout 
et quine vise qu’a briller. 

Ce souci est plus sensible encore chez les poétes; mais non-seulement la 
conscience manque a leurs conceptions; la pensée méme en est souvent 
mawraise. Les thémes immoraux de nos trouvéres sur le mariage et les 
femmes sont fréquemment repris par les favoris de don Juan Il. A lire ce 

qu'on admirait chez ce prince, qui croirait que don Juan II était le roi d’un 
peuple qui se glorifiait, avant tout autre, de son titre de vieux chrétien? 

lesquon voudra chercher les causes de |’état lamentable ot est tombé 

le peuple espaguyl, il sera bon de remonter plus haut dans le passé qu’on 

tele fit, et de ne s’arréter ni a Charles ll, ni 4 Philippe II, ni 4 Charles- 

Quiet, Un siécle avant que régnat la maison d’Autriche et que la constitu- 

boa politique de I'Espagne fut entamée, sa constitution morale était déja 

Mement atteinte. C’est ce que le livre trés-curieux de M. de Puymaigre 

Gatribuera a mettre en évidence. Ce n’est pas, hatons-nous de le dire, ce 

‘quoi auteur a pensé ; peut-étre méme s'affligera-t-il de ce résultat im- 

Ptr. M. de Puymaigre est avant tout un littérateur; il étudie les lettres 

@ dles-mémes et pour elles-mémes; il n'y cherche que la jouissance im- 

qu'elles procurent. I! n’a vu qu’elles dans le régne de don Juan II. 
wilations, les révolutions, les catastrophes dont ce régne a été tra 


"2 wl. in-8. Librairie Franck. 


448 REVUE CRITIQUE. 


versé, il en détourne sa pensée, et réussit A en détourner celle du | 
Son livre, plein de citations bien choisies et bien traduites, tant 
qu’en prose, offre ainsi une lecture agréable. C’est la, auprés de bi 
gens, un titre que nous nous reprocherions de lui retirer, d'auta 
n’est pas trés-commun par le temps qui court, et qu’aprés tout il: 
clut pas d'autres. 


IV 


[1 n’y a pas, 4 l’heure of nous sommes, d’époque plus impo. 
étudier dans notre histoire que celle de la Restauration. La mém 
tion qu’en 4814 se pose aujourd’hui pour nous; nous avons le mé 
bléme a résoudre que les hommes d’alors: que faut-il laisser ou: 
de la Révolution? Les mémes opinions et les mémes partis sont 
sence; il y a aussi, en ce moment, ceux qui, de la Révolution, ne 
rien prendre et ceux qui veulent qu’on en prenne tout. Les m 
changé et la valeur des hommes a baissé, voilaé toute la difference 
ces doctrines extrémes se place, comme alors, mais moins nombre 
las! un groupe d’esprits modérés et pratiques, plus préoccupés d 
réts du pays que de l’importance des principes, qui préchent I'a 
les transactions, mais dont les intentions sont suspectées et les eff 
través. 

C’est avec ces éléments, identiques 4 ceux de la Restauration, q 
avons 4 remplir la tAche que la Restauration remplit, c’est-a-di 
constituer un gouvernement. Celui de la Restauration a été as 
rieux pour mériter, sinon d'étre pris pour modéle, — une ép 
saurait utilement en copier une autre, — au moins d’étre série 
étudiée. 

Mais cette étude est difficile et demande du temps. Les histe 
nous avons de cette période sont, pour la plupart, empreintes d‘u 
esprit de parti. D'ailleurs, les dimensions en sont presque toujo 
sidérables. Nous ne connaissons qu’un livre qui soit exempt de c 
Inconvénient, et plusieurs de nos lecteurs le connaissent aussi { 
ment, car il compte déja plusicurs mois de publication et la plac 
manqué jusqu'ici pour le signaler. Nous voulons parler de I’ Hisk 
Restauration, par M. Henri de l'Epinois '. 

Cet ouvrage est, quant 4 l’esprit qui l’a inspiré, d'une modér 
marquable, et rappelle, A cet égard, le grand travail de M. N 
qu'il y aun an l’Académie francaise a couronné et qui a mérité 
pour la haule équité de ses jugements, celle éminente distinc 
doctrines politiques de M. de l’Epinois n'ont rien d équivoque. ' 


4 4 vol. in-42. Librairie Palmé. 


REVUE CRITIQUE. 40 


pmme il s’exprime en résumant le tableau des grands résultats 
par le gouvernement de la Restauration : « Si le gouvernement 
stauration a pu obtenir de tels résultats, conserver notre terri- 
lablir nos finances, fonder la liberté politique; s'il a efficacement 
rmi nous la bonne cause, comme l’a dit M. Guizot, la cause des 
publiques, de l'ordre moral et des intéréts nationaux; c’est qu'il 
sur Je principe traditionnel en France de Ja monarchie légitime : 
vient sa force. » L’auteur n’en reconnait pas moins que la Restau- 
it ses torts, notamment au début. « La Restauration commenca, 
rsaliéner l’opivion par de petites choses provoquées par de petits 
axquels d'autres petits esprits accordaient également une souve- 
portance, les uns pour les maintenir, les autres pour les re- 
tous commettant la faute insigne d’abandonner la proie pour 
de se prendre aux apparences et de ne pas se placer dangla situa- 
» des choses. » 
sar bonheur, la royauté avait alors pour représentant un prince 
lelligence supérieure, qui comprenait que Ja politique n'est pas le 
de l'absolu. La force des choses imposait une transaction. Louis XVIII 
it. Il sut céder et garder, mais, dans ses concessions, se conserver 
part. Le succés de son régne tint moins a l’esprit des affaires, 
Fince n’avait pas, qu’au sens politique dont il était doué, et au 
wil eut, comme |’a dit M. Poujoulat cité par M. de I’Epinois, de 
idre que « les restaurations et les transactions vont ensemble. » 
| déplorable du régne de son successeur vint-elle de ce que ce 
ese joignait pas, chez Charles X, aux vertus chevaleresques que 
mis eux-mémes lui ont reconnues? Peut-étre; mais une cause 
londe et plus active de la catastrophe de 1830 fut assurément, 
lavait prévu de bonne heure M. Berryer, la division que la mort 
XVIII fit éclater entre les royalistes et qui rompit leur faisceau, 
lement uni, en face de celui de leurs adversaires, qui se resser- 
ar en jour. 
& quelque époque qu'on la prenne, l'histoire de 1a. Restauration 
en legons pour nous. Ces legons ressortent d'autant mieux du ré- 
de l'Epinois, que ce récit est plus sobre, el que, par suite, le 
les faits est plus immeédiat et plus sensible. ll est plus difficile 
er l’enseignement qu'un événement renferme quand le tableau 
rgement tracé, que lorsqu’il est resserré en une esquisse ferme 
Esquisse est le terme qui convient pour caractériser le livre de 
tpinois; il dit plus et dit mieux que tel autre que nous pour- 
ir parmi les analogues. Ce mot emporte l'idée d’arrangement, 
ance, de proportion enfin, et, si petit que soit l'ouvrage, il y en 
Histoire de la Restauration. 


450 REVUE CRITIQUE. 








Que de fois n’a-t-on pas essayé de coordonner entre eux, pour en fairewy 
narration réguliére et suivie, les récits qu’ont faits de la vie de Notre 
gneur Jésus-Clirist les quatre Evangélistes? Ces Concordes, comme oa af 
pelle, croyons-nous, les travaux de ce genre, sont trés-nombreuses é 
tous les pays. L’un des derniers et des plus remarquables est, chez ne 
l’Histoire de Jesus-Christ de notre savant el regrettable ami M. Foisszt. i 
celui-ci, ainsi que tous les autres, est écrit pour les hommes faits — sing 
pour les savants. Comment, dans tout cela, n‘a-t-on pas songé aur @ 
fants? C'est pour eux surtout qu'une biographie réguliére du Sauveur,f 
avec les propres paroles des Evangiles, était importante, et c’est dem 
qu'elle était de nature 4 plaire; on peut en juger par l’attrait qu’ils ant 
pour les fragments détachés qu’ils apprennent sous le nom d’ Evangilesdes 
dimanches et fétes de l'année. 

Une femme d’esprit et de talent, véritable mére chrétienne, d'ailleary, 
feu la comtesse de Virieu, avait senti le besoin d'un livre pareil pour les 
seignement du premier Age, et elle avait écrit et publié sans y mettre 
nom un volume qui servit de modéle 4 un spéculateur et fut absorbé 
une collection lonstemps célébre sous le titre général d' Histoires 
tées aux enfants. La comtesse de Virieu, dans sa narration, fort bien & 
d’ailleurs, avait eu le tort de ne pas se tenir assez prés du texte sacré; 
de le modifier en le reproduisant, sous prétexte de le mieux accommed 
4 la langue de notre temps. " 

Une personne qui, & une habitude manifeste de I'enseignement, joibll 
non moins remarquable talent d’écrire, mademoiselle de la Ponnetig 
vient de faire, dans ce genre, une tentative plus heureuse. Le 
qu'elle a récemment publié sous ce tilre : Vie de Jésus-Christ racontee 
enfants‘ est une heureuse fusion de la partie narrative des Evangiles, 
crétement nourrie des enseignements qu'y ont mélés les auteurs sae 
C'est le récit qui domine, en effet, dans le livre de mademoiselle de lak 
neraye, ce sont les faits qui forment le tissu visible ou se place nature 
ment et comme de soi la Jegon dogmatique et morale. Le titre de Vie dos 
par l’auteur & son livre est donc bien justifié. Ce qui ajoute au mérite @ 
cette heureuse mise en ceuvre des documents canoniques, c'est que @ 
moiselle de la Ponneraye s'est religieusement abstenue d'y rien aj 
d’elle-méme, ni des traditions légendaires les plus respectables. Ii n’ya 
jusqu’aux encadrements historiques et géographiques, dont les éléments 















* 1 vol. in-8, chez Courtois, rue Bonaparte. 


REVUE CRITIQUE. 451 


wat pas toujours dans le Nouveau Testament, qu’elle n’ait employés avec 
rserve. Donc, la, point de témérités pieuses, point d'immixtion de la fan- 
lise littéraire : un récit strictement orthodoxe et doctrinal, et cepen- 
dat d'une lecture facile et pleine d’attraits pour tout le monde. Cela est 
k rtultat d'une connaissance intime des saints Evangiles et d'une longue 
hubitude de parler et d’écrire pour les enfants. C’est ce qui a frappé tout 
Cdord le grand et austére catholique sous le patronage vénérable duquel 
Fatear a placé son travail: « Ce livre est écrit avec clarté, exactitude, 
Smplicité; tout s’y suit avec naturel, tout se comprend sans effort, et la 
mirehe du récit ne se méle 4 rien de trop, » a dit M. Poujoulat dans la pré- 
fe qu'il a placée en téte du volume. Il ajoute : « On sent que l'auteur est 
‘contumée 4 parler a l'enfance, son langage a quelque chose dattractif 
é¢ de doux. » Nous ne saurions dire plus ni avoir la prétention de dire 
mieux, 
P. Dovnaire. 


La sensation qu’a faite le dernier roman du prince Lubomirski : Fonc- 
tiomnaires et Boyards, ne s'est pas bornée au cercle de nos lecteurs : cette 
Peinture si vive et si dramatique de la vie aristocratique et de la vie offi- 

Cielle n Russie, a éveillé une curiosilé générale. Aussi, a peine terminé 

Gans le Correspondant, ce roman a-t-il été réimprimé. La librairie Didier 

Weat d’en donner une édition (41 vol. in-12) dans le méme format que 
| Sfer-Hadji — les Russes 4 Samarkand, cet autre dramatique tableau des 

meurs du monde russe en Orient qui a eu aussi tant de succés. Ces deux 
' lames, qui se font pendant l’un a l'autre, seront une lecture bien venue 

par ce temps de villégiature générale. 


MELANGES 


MONSEIGNEUR DE MERODE 


La mort soudaine de Mgr de Mérode a douloureusement ému lea 
catholique. On a beaucoup parlé de lui ces jours derniers, et tm 
presse, méme celle qui n'est point religieuse, a rendu hommsa 
grand caractére de l’illustre prélat. Tout n’a pas été dit cependant, 
de connaitre ou de se rappeler tant de services, et bien des traits de 
rare figure sont restés dans l’ombre. On va essayer d’en donner i 
image plus compleéte et plus fidéle. Ce ne sera qu’une bien rapi 
quisse, car le moment n'est pas venu de retracer cette vie brills 
si féconde en grandes ceuvres. Mais ce sera le témoignage sine 
admiration, du respect et en méme temps de la reconnaissance @ 
attachement ineffacgable. Si quelqu’un peut parler fidélement de I 
Mérode, ce sont ses anciens soldats, ceux qui l’ont vu de prés pt 
de longues années, dont il a été le chef, le guide et l’exemple, | 
doivent en somme le plus grand honneur de leur vie. Tous lesa 
volontaires pontificaux, dispersés aujourd'hui, entourent sa mémoi 
mémes regrets. 

Frédéric-Xavier-Ghislain de Mérode était né 4 Bruxelles, en # 
est superflu de rappeler ici la grandeur et les gloires de sa maison 
n'est pour dire qu'il fut le digne fils de cette race et que, de t 
siens, pas un peut-étre n’aura jeté plus d’éclat sur son nom. Sa 
éleva & Villersexel, et quand elle mourut en 1823, le jeune 
resta confié 4 sa grand'mére, la marquise de Gramont. Il recat 
d'elle les traditions et les exemples d'une austére piété. On a gu 
sa premiére enfance Je souvenir de traits charmants qui peigne 
Ame et qui n’étonneront pas ceux qui ont connu plus tard le saint 
nier de Pie IX. Sa plus grande joie était d’aller chez les pauvres 
lersexel portant lui-méme une charge de légumes, et, dans son 22 
fant pour le soulagement de ses pauvres, il leur ramassait lui-n 


MELANGES. 455 


tdans le parc de sa grand’mére. Ainsi se révélait dés les pre- 
années cette charité ardente, pratique, si jose ainsi parler, qui 
tsion de sa vie et qu'il exerca partout avec une grandeur et une 
$ si originales. Il fit ses études au collége de Juilly, sous la di- 
e MM. de Sa‘inis et de Scorbiac, et entra a dix-huit ans a I’Ecole 
de Bruxelles, d'ou il sortit officier dans un régiment de gre- 


ie lieutenant n’élait pas de ceux qui peuvent supporter la vie de 
lorsqu’elle n’offre en perspective que l’inaction sans fin. Vrai- 
is des armes, il sollicita et obtint de son gouvernement la fa- 
re envoyé en Algérie, le seul coin du monde alors ou l'on pit 
uerre. Mais on la voyait belle, et le comte Xavier de Mérode, 
mame officier étranger 4 |’état-major du maréchal Bugeaud, fut 
la par une bonne étoile. Sans parler de Bugeaud, il fut pendant 
Véléve et l'ami des généraux de Lamoriciére, Bedeau, Charras, 
« et bien d'autres. Voila 4 quelle école il apprit la guerre, et 
plus tard, ministre des armes de Sa Sainteté, il fut vraiment 
re armée, bien qu'il ne pit la conduire ni sur le champ de ba- 
sur le terrain de manceuvres, il avait quelque droit de par- 
ym expérience militaire. Ce fut ainsi que la Providence le pré- 
pn réle futur. Toujours 4 la suite de Bugeaud, il assista 4 plu- 
mbats. Les services qu'il rendit dans la retraite du général 
en 1843, lui valurent la croix de la Légion d’honneur, et, a ce 
le maréchal Saint-Arnaud, dans sa correspondance, citait avec 
brillante valeur du jeune officier belge. 
» temps aprés son retour d’Afrique, Mgr de Mérode, trés-touché 
rt édifiante de sa belle-mére, concut la premiére pensée de la 
ecclésiastique. ll partit pour Rome en 41847 et fit ses études de 
» au collége romain. Pendant le siége de Rome par les Fran- 
tant encore que diacre, il aidait ses amis, MM. les abbés Bas- 
la Cosquer, A transporter, 4 soigner les blessés des deux armées. 
fiva méme d'étre prisonnier des garibaldiens, pendant une nuit, 
méme palais de la Pilota ot il devait se retrouver un jour 
des armes et le plus ardent adversaire de la Révolution ita- 


ment de l’entrée des Francais dans Rome, M. de Mérode fut or- 
rétre. Notre ambassadeur 4 Rome, M. de Corcelles, qui commen- 
lors 4 servir si bien la France et le Saint-Siége, doit se souvenir 
emiére messe que dit le jeune prétre sur le tombeau de saint 
ous deux se li¢rent depuis ce temps-la d'une étroite amitié. L’abbé 
le, cherchant aussitét un objet pour son zéle sacerdotal, vit l‘ar- 
igaise dénuée d’aumdniers et prit pour sa part la garnison de Vi- 
vécut 14, dans un couvent de capucins, aumdnier volontaire et in- 


454 MELANGES. 


connu d’un régiment. C’était peu pour lui d’évangéliser : on le voysait 1 
de Viterbe 4 Rome, assis familiérement avec les soldats sur les voit 
du train, pour apporter 4 ses malades du linge ou des médicaments. 

Pie IX était encore 4 Gaéte lorsqu'il nomma M. de Mérode son camé 
participant, c'est-a-dire attaché 4 sa cour. Cette grandeur soudaine, 
venait chercher l’aumdnier de Viterbe sur le seuil méme de sa carriére 
cerdotale, lui causa une pénible surprise. II edt préféré cent fois embr 
ser une vie de missionnaire, un apostolat obscur, et personne mieux ¢ 
lui n’a mis en pratique la fi¢re devise de sa maison : Plus d’honneurs 
d’honneurs. 1] hésita donc beaucoup 4 accepter la prélature, mais le Sei 
Pére l’ordonnait et il obéit. Peu aprés, lorsque Pie IX fut rentré d 
Rome et qu'il voulut donner a l’armée francaise une bénédiction solenne 
sur la place Saint-Pierre, Mgr de Mérode, placé 4 cété du Souverain- 
tife, vit défiler devant lui un régiment avec lequel il avait fait campa 
en Afrique, le 53°, et beaucoup de ses anciens compagnons d’armes. 

Camérier du pape et n’ayant encore d’autre pouvoir que la grandea 
tié dont honorait Pie IX, Mgr de Mérode commenga dés lors 4 vouloir 
progres en toutes choses. Il réforma de fond en comble les prisons civil 
fit venir de Belgique des religieuses et des Fréres consacrés uniquem 
aux prisonniers, et les établit 4 la grandeprison des Termini, puis & Sai 
Balbine, ou il créa une maison spéciale pour les jeunes détenus au-¢ 
sous de quinze ans. Cette réforme fut son premier grand ouvrage & Ror 
peu aprés, il établit les mémes congrégations 4 Bologne et & Pérouse, o 
gouvernement italien a été forcé de les maintenir. 

Mais l’activité de Mgr de Mérode eut bientét un autre élément. Aprést 
vasion des Romagnes en 1859, il fut le premier 4 conseiller au Saint-P 
de prendre l’attitude d'une résistance hardie. Prévoyant avec une gral 
clairvoyance ce qui devait se passer, il disait souvent : « L’emperear 
poléon nous soutient comme une maison qu'on étaye pour la démolir. 3 
il edt voulu que le Saint-Siége rompit ouvertement avec le gouvernen 
impérial. N’ayant pu obtenir sur ce point ce qu'il désirait, il parvint ceg 
-dant, en dépit des conseils opposés, 4 persuader au Pape de refaire 
armée et il eut le premier la pensée d’en donner le commandement au 
néral de Lamoriciére. On sait comment le prélat amena 4 Rome le 
rieux proscrit du 2 décembre et comment tous deux se mirent a l’as 
de concert, l’un comme général en chef, l'autre comme Pro-Ministre 
Armes, charge que Lamoriciére avait demandée pour son ancien ami. 

C’est ici, dans la vie de Mgr de Mérode, la partie Ia plus éclatante e 
plus connue. Elle serait longue a raconter. Qui n’en connait les traits } 
cipaux? Qui ne sait quelle activité, quelle énergie, quelle hardiesse dép 
le pro-ministre? L’armée de 25,000 hommes qu'il avait organisée en qu 
mois avec Lamoriciére ayant été anéantie 4 Castelfidardo et 4 Ancéne, 
prépara aussitét une autre avec quelques dépéts. Celle-ci fut encore 


MELANGES., 455 


gue la premiére une création : on l'a vue 4 l'ceuvre en 1867 et en 1870. 
Migr de Mérode pensait a tout, aux choses comme aux hommes: a cété 
des bataillons il créait le matériel. Avec le plus modique budget il établit 
pea a peu une fonderie de canons, un arsenal, un manége couvert, la ma- 
gnifque caserne du Camp-P: étorien, enfin I’hdpital militaire de San Spirito, 
q@il confia aux Seeurs de Saint-Vincent-de-Paul !. 

Nya eu dans celle armée du pape un corps dont le nom est plus par- 
taligrement uni, aux yeux des catholiques, au nom de Mgr de Mérode, les 
moves pontificaux, appelés d abord les tirailleurs franco-belges. Jai dit 
ils lui devaient leur existence. N’est-ce pas lui en effet qui les a appelés 
ikome dans la personne de Lamoriciére? Tous n’ont fait que suivre de 
ps on de loin Villustre général, et quand ils furent 4 Rome, le pro-mi- 
agtre leur donna la vie militaire qu'ils demandaient. Personne mieux que 
cefilsdes croisés ne devait comprendre le sentiment qui animait les vo- 
lelaires de Pie IX. Sil n’edt porté Fhabit du prétre, il se fat montré par- 
lout aleur tate. Belye et Frangais lui-méme, il aimait en eux ses deux pa- 
tries. Il les traitait avec wne sollicitude de pére et une amilié constante, 
wiprisant vis-a-vis de tout le monde les préjugés qu’ ils éveillaient parfois, 
¢mme ee jour of, nommant au grade de commandant M. de Charette, dont 
lenom, lui disait-on, était un drapeau, il répondit: « Soit, mais un dra- 
peu troué par les balles de Castelfidardo. » Au reste, ses soins s’étendaient 
tnlement 4 tous les corps de l'armée, et tous ses officiers pouvaient ap- 
rendre 4 son exemple les grandes vertus militaires, non-seulement le 
Courage, |"honneur, la fierté, mais la discipline, le travail incessant, le sa- 
ttifiee perpétuel de soi-méme. 

’ Pour un homme tel que Mgr de Mérode, c’élait un jeu d’administrer sept 
tahuit mille hommes. Ii voulut étre en méme temps ministre des travaux 
Publics, et il put en remplir volontairement la tache par la puissance 
q@uelai donnaient 4 Rome sa haute valeur, sa grande fortune et l'amitié 
de Pie IX. Les Nomains virent alors ce que pouvait un prélat passionné 
peer le progrés moderne, et furent tout d'un coup transportés & mille 
liewes des temps de Grégoire XVI. Non-seulement Mer de Mérode n‘avait 
peur de rien dans les conquétes de l'industrie, dans l'accroissement du 
bien-tire maté-icl, mais il voulait réaliser tout ce progrés contemporain 
tans le domaine de |'Eglise. Quand il avait terminé son travail avec ses of- 
leiers, il s'entourait d’architectes et d'ingénieurs et entreprenait des tra- 
wu dont souvent il faisait les frais lui-méme. II créa ainsi la fontaine 
Chnaeni avec une machine qui éléve l'eau 4 250 métres?, la route de Su- 
hseco 4 Olevano, le nouveau bagne et les écoles & Civita-Vecchia, le grand 
ablissement agricole des Trappistes 4 Saint-Paul-Trois-Fontaines, 4 Rome 


! La vénérable Sur Leguette, que le ministre y établit comme supérieure et qui 5 
rendit tant de services, est aujourd'hui supérieure générale de l'Ordre. 
# Le Saint-Pére voulut payer sur sa cassette une grande part de ce bel ouvrage. 


456 NELANGES. 


la place des Termini, la place Pia. C’est Rome surtout qu'il voulait embel- 

lir d'une fagon moderne, sans toucher toutefois 4 ses monuments; i} per. 
cait des rues, projetait des ponts, des quartiers nouveaux, et la munieé:: 
palité révolutionnaire d’aujourd’hui exécute elle-méme des plans quill 
laissés. 

Tant de travaux et de fatigues altérérent sa santé d’autant plus vite qu 
n’en prenait jamais soin. Chez lui, au Vatican, il couchait sur un per 
petit grabat pareil 4 ceux de ses soldats dans les casernes: on peut jt 
par la desa facon de vivre. Il prit la fiévre de Rome avec une telle vie 
qu'il ne put continuer ses fonctions, et se retira du ministére dans l'ag 
tomne de 1865. Le général Kanzler lui succéda avec regret. Le Saint-Pa 
nomma Mer de Mérode archevéque de Mélyténe zn partibus et le prit 5 
aumdnier. Pie IX ne pouvait offrir 4 son ancien ministre une retraite pax 
digne de lui, ni choisir un auménier plus digne de cet emploi. Il dons 
ainsi 4 Mgr de Mérode l'occasion d’exercer sans repos, sans mesure, sf 
admirable charité. 

Une des fonctions de l'aumédnier du Pape, c'est la surveillance de pre 
tous les établissements de bienfaisance et d'instruction primaire. Que 28 
pas fait Mgr de Mérode pour les améliorer et les étendre ? Réforme de 
vrande maison des Zoccolette pour l'éducation des petites filles, fondatiag 
de nouvelles écoles, de salles d'asile, de pharmacies gratuites, etc.; 
nombre de ses créations est sans fin. Mais ce sont 14 ses cuvres pour 
dire officielles. li en est d'autres, plus nombreuses et plus belles, quel 
hommes ignorent. Car tout le monde connait le prélat hardi, belliquesr, 
placable contre les ennemis du Saint-Siége, altierparfois, quand il fallait 
tenir la dignité de son gouvernement et |’honneur de son armeée. One 
nait aussi le réformateur infatigable qui voulait faire une Rome nouvel 
mais on connait peu le saint prétre qui cachait au monde des vertus @ 
géliques. On aurait pu les deviner quand on Ie voyait célébrer le saet 
de la messe. Mais pour tout savoir il aurait fallu suivre cet autre 
Charles Borromée, ce visiteur des pauvres, sen allant porter ses aumll 
dans les plus misérables taudis, seul, 4 pied le plus souvent, et chossias 
les heures ou personne ne le pouvait rencontrer. Depuis qu’il fut are 
que, une grande part de son temps se passait 4 confirmer les enfants paaq 
en danger de mort, suivant l’usage romain. Son zéle redoublait au & 
d'une épidémie: on ]’a vu, en 1854, soigner lui-méme, se dépouiller 
frotter avec de la flanelle les pauvres cholériques et les arracher & 
mort. 

Souffrant toujours des fiévres depuis dix ans, il prit un refroidisee 
le mois dernier 4 Tor-Marancia, au milieu des fouilles qu'il faisait ex 
ter, ayant acheté li d'immenses terrains pour sauvegarder les préei 
catacombes de Domitilla et de Saint-Nerée. Sa destinée était vraiment 
mourir debout, dans le travail et la charité: une pneumonie se ¢ 






















NELANGES. 437 

Tealeva e'\ cing jours. {1 a vu approcher la mort avec le courage et la sé- 

rinité de toule sa vie, n’ayant qu’un regret, celui de ne pouvoir se dévouer 
excore 4 ls Papauté. Pie IX est venu visiter 4 son chevet celui qui fut entre 
feos son serviteur et son aini. Seule de tous les siens, sa sceur, la comtesse 
de Montalembert, a pu assister 4 ses derniers moments. Rome entiére a 
pearé son incomparable bienfaiteur, qui lui laisse en dons pieux une 
gaade part de sa fortune. Si la Révo!ution n’était pas maitresse de la ville 
dai Mgr de Mérode avait fait sa patrie, on aurait vu a ses funérailles, avec 
sapauvres, l'armée pontificale en deuil et ses anciens officiers agenouillés 
air de son cercucil pour demander a cette grande 4me la force, la 

cmalance, la foi invincible et l’inébranlable fidélité. 
S. Jacquemonrt. 


LA VRAIE ET LA FAUSSE INFAILLIBILITE DES PAPES 


Por Migr Joseph Fessten, évéque de Saint-Hippolyte (Autriche), secrétaire général du 
emeile du Vatican. Ouvrage qui a été honoré d'un bref approbatif de S. S. Pie IX. 
Traduit de Vallemand par ***, précédé d'une introduction par Emmanuel Cosquis, et 
suivi de la Constitution dogmatique du concile du Vatican et d'un index analytique. — 
Paris, Plon, édit. 
les poétes qui ont raconté la descente d’Enéc et de Télémaque aux en- 

ln, nous les ont montrés écartant de la pointe de leur glaive les ombres 

quvolligeaient devant eux. Comme l'épée des héros mythologiques, I’ceuvre 

&lerFessler, La vraie et la fausse infaillibilité, peut dissiper et refou- 

kr dans la nuit bien des fantémes : j’entends par 14 ces idées fausses, ces 

duties pénibles, ces épouvantes naives ou calculées, que la seule annonce 

(ue définition probable de l'infaillibilité pontificale avait fait naitre dans 

heucoup d’esprits, et qui, depuis que cette définition a eu lieu, ont abouti 

diez quelques-uns au schisme et a l'apostasie. Nul plus que Mgr Fessler 
w'tait en état de préciser le sens et la portée du mémorable décret de 
juillet 4870; nul n'était mieux armé et plus autorisé que lui pour re- 
pouser les interprétalions malignes qu'on a prétendu donner a ce décret, 
les consequences excessives qu’on a essayé d’en lirer. Tour a tour pro- 

dhistoire ecclésiastique et de droit canon 4 l'université de Vienne, 
bique de Nysse in partibus, et évéque de Saint-Ilippolyte, en Autriche, 
ler Fessler, qu’une mort prématurée a enlevé il y a deux ans 41’Eglise et 
ilstience, avait été nommeé par Pie IX secrétaire général du concile du 

Iiiean. De telles fonctions disent assez l’estime qu’on faisait en haut lieu 

tesa docirine et de son orthodoxie. J'ajouterai que La vraie et la fausse 

Wfeillibilité, avant de paraitre, avait élé examinée, 4 Rome méme, par 

We commission de théologiens, et que le souverain pontife, dans une 

écrile de sa propre main, exprima 4a Il'auteur le plein contentement 
Me ce livre lui avait causé. 
Louvrage de Mzr Fessler est la réfutation d'un pamphlet dans lequel le 


23 Jozuzr 1874. 30 


458 MELANGES. 


docteur Schulte, professeur 4 l'université de Pracue, s’est plu a 

el 4 présenter comme aulant de definitions ev cathedra un certai 
d’actes pontificaux dont plusieurs peuvent alariner et excit-r con 
les susceptilités de ce quon appelle I’esprit moderne, et surtout 
germanique. En publiant cette ceuvre habile et perverse, le doctet 
continuail la triste campagne que le Janus ava t ouverte, et quis 
a cette heure en Suisse et en Allemagne, je ne dirai pas a aide « 
armes et d= quels alliés. Heureusemeut, le docteur Schulte a tre 
parler, et Mer Fessler a su lui répondre. Il a montré que ceux d 
actes qui émanent réel!ement des souverains ponti'es, et qui ont 

gnification que le docteur Schulte leur attribue, ne sauraivnt, a 
méines dela constitution du 18 juillet 1870, étre rangés parmi les ¢ 
ex cathedra. Sans doute, c'est bien le pipe qui parle dans ces déc 
plinaires, dans ces luis pénales, dans ces expo-itions théologique 
niques, et qui, 4 ce Litre, mérite le respect et ’obéissance des fid 
doule aus;i, la science peut rechercher, justifier, défendre les oj 
les principes d’aprés lesque.s les papes out agi dans ces manifes' 
leur pouvoir, et que leur conscience avait jugés les plus probak 
plus strs'; si les papes n’ont besoin que de la vérilé, ils ont dru 
rité, et le plus souvent la vérité les glorifie et les venge. Mais tra 
en souveraines el irréformalles définitions ces décre:s disciplinai 
lois pénalv's; avancer que les opinions et les principes qui sont 
ou supposes dans ces divers actes pontificraux sont des dozmes et 
dent la foi, ce sont 14 d’étranges et intolérables prétentions qu 
raient sous la plume d'un canoniste autrefuis estimé, si l’on ne se 
que la laine comme l'amour a ses raisons. C'est par une conse 
analyse de la constitution du 18 juillet, étudige, comme il conve 
lumiére de lenseignemeut traditionnel, et par un examen loyal | 
incriminés, que Mer Fess!er a fait justice des explications et des 
tions du docteur Schulte. Il la invinciblement prouvé : « Cres 
ment su sujet des décizions du pape touch int la fui et les moeurs 
déclaré cou,me dogme révélé de Dieu, que ces décisions, grace 
tance divine promise au pape dans la pcrsonne de saint Pierre, ¢ 
raclére de certitude 4 l'abri de toute erreur, autrement dit inf 
Méme dans les décrets dogmatiques, bulles dogmatiques, ete 
Mgr Fessler, su:vant en cela les plus sdrs représentants des doc! 
maines, on ne doit pas regarder ind:sti:ctement tout ce qui s 
comme decision dogmatique, et partant comme objet de linfall 
particulier, il ne laut pas considérer comme tel ce qui n’est n 
qu’en passant ou ce qui ne se:t que d'introduction ou de consit 
Enfin, Vinfaillibilité du souverain pont fe n'est point du méme oi 
Vinspiration qui dirigesit les écrivains sacrés, et leur découvrait k 
res du temps et ceux de l’etermité. L’assistance promise au papes 

‘ V. Ballerini, De vi ac ratione primalus Roman, Pficum, c. XV, § 10. 


MELANGES, 459 


réle pas Ja vérité, elle le préserve du péril d'imposer erreur a l’Eglise, 
dans les circonstances ou il parle ex cathedra. « L Evangile est, comme la 
sinte Ecriture tout entiére, inspire de Dieu, dit Mgr Fess'er, tandis que le 
cmcile du Vatican, ni aucune aul: rilé doctrinale dans \Eglise, n’a jamais 
aseigné que les décisions pontificales de fui, les jugements infaillibles 
eeathedra fussent inspirés de Dieu. » 

Ua tel en-eignement— ct c’est celui que donne ou qu'implique la consti- 
tefion de juillet 1870 — est l'enscign»ment de la tradition catho'ique : Mer 
Fesgler, si connu par son excellente Patrologie, n'a pas eu de peine a l'éta- 
blir. Un tel enseiguement ne peut donc i nirmer d'autres points de la doc- 
brine catholique. Le décret du concile du Vatican n'a cu ni pour but ni pour 
résultat de donner a la souverainelé pontificale le caractére d'une omnipo- 
tence sans limites et sans régle; il n'a point isolé du corps des évéques le 
pape devenu, si l’on en croit nos adversaires, l’unique organe de la vérité. 
Certes, ce n'est pis du consentement de l'Exlise, c'est de l’assistance 
divine que le pape tient son infaillibilité, — et cette méme assistance pro- 
duit, et produit seule, l'infaill:bilité de FEglise soit réunie, soit dispersée ; 
| —Mais, aprés comme avant le décret qui a proclamé linfaillibilité ponti- 

ficale, le pape, quand il voudra porter avec la plénitude de son pouvoir un 
Jugement dogmatique, aura recours a quelques-uns de ces moyens d’in- 
formation dout tous les successeurs de saint Pierre se sont servis, et dont 
lacostitulion Pastor ceternus fait un si soizneux dénombrement'. Aprés 
comme avant la definition, les évéques gardent leur dignité et leurs droits 
de pasteurs et de juges ; comme le disait Thomassin, « l’union de la téte 
dda corps est intime; le noeud qui les lie est indissoluble. Un méme 
eprit, Esprit du Christ, Esprit de vérité les ani:ne *. » 

latraluction du livre de Mge Fessler a été enrichie par M. Emmanuel 
Geqin d'une introduction intéressante ct d'un index alphabétique trés- 
duilé. Par cette publication, M. Cosquin a ren:lu aux lecteurs fian- 

@s, royants ou non, un incontestable service. Les croyants y appren- 
dront Ainieux connaitre l'objet de leur foi, et l'inexpugnable terrain sur 
lequel eette foi repose. Les incroyants perdront, 4 celte lecture, qnel- 
8 préjuvés, partant quelques répugnances et méme quelques huines. 

Bs jours, comme au temps de Terlullien, ce qui manyue le plus a 
lita, c'est détre connue ; et souvent on ne la combat que parce qu’on 


liguore, 





Avucustin LARGeENT, 
Prétre de !'Oratoire. 


be... Les Pontifes romains, selon que le leur conseillait la condition des temps et des 


, tantét en comvoquant des conciles ecuméniques, taniét en consultant |’Eglise 
daus (univers, (antot par dies synodes particuliers, tantot par d'autres moyens 

qt la Providence leur fo:rnissait, ont dél.ni qu'il tallait te1ir tout ce que, avec laide 

é& Dieu, ils avaient reconnu cn orme aux saintes Ecritures et aux traditions aposto.i- 

ques.» (Con titut., Pastor wternus, c. IV, trad. de M. Emmanuel Cosquin.) 

§ Desert. in Concil. Dissert IV, n. XXX. 


460 MELANGES. 


HISTOIRE D’ALCIBIADE ET DE LA REPUBLIQUE ATHENIENNE 


Depuis la mort de Périclés jusqu’a l'avénement des trente tyrans, par M. Henri 
2 vol. in-8. 3° édition. — Didier et Ci, lib.-édit. 


ll suffit d’ouvrir Esope ou Aristophane pour reconnaitre les a 
qui existent entre la démocratie athénicnne et la nétre. Méme | 
d'impressions ; mémes révolutions ; au bout, mémes désastres. | 
fables et les comédies grecques, nous retrouvons tous les traits ¢ 
caractére ; la situation politique est la méme. Quant aux faits, la 
blance est tout aussi frappante. Les événements de l'histoire d’Atl 
l"époque dont M. Henri Iloussaye a fait l'objet particulier de ses é 
reproduisent depuis quatre-vingts ans dans la ndétre : agitatio 
rieures, guerres tour 4 tour bril antes ct funestes, invasion et occ 
étrangéres. Quelque soin qu‘ait mis l’auteur de I'Histoire d’ Alcibia 
la Itépublique d’ Athénes a éviter toute apparence d’allusion a nos fat 
nos matheurs, il est impossible de lire son ouvrage sans se report 
lontairement par la pensée au temps of nous vivons. 

Le savant et beau livre que l'Académie frangaise vient d’hon 
grand prix quinquennal fondé par M. Thiers tire de ces rapprochi 
surtout dans sa derniére partie, un intérét d’autant plus grand qi 
‘eur ne les a pas cherchés et quils s'imposent d’eux-mémes 4 [esp 
chapitres qui précédent immédiatement l'avénemeut des Trente so. 
enseignement saisissant. Sous la plume nette et précise de M. 
Houssaye, le récit rapide de ces événements fait naitre la réflexic 
avoir |'air de la provoquer. La mort dramatique d’Alcibiade elle-mé 
racontée avec une simplicité d’expression, une sobriété de couleu 
sincérité d’émotion, qui ajoutent encore 4 l’horreur du crime des 1 
On sait qu’ils obtinrent des éphores de Sparte l’ordre d’assassinat, : 
cet ordre, transmis par les éphores a Lysandre, fut exécuté, sur la re 
Suze, par les émissaires du satrape Pharnabaze, au moment ou le 
grec se rendait auprés d'Artaxercés Memnon pour solliciter l’alliat 
crand roi en faveur de cette méme Athénes qui le faisait égorger. 

M. Henri Moussaye peint son modéle avec amour. A la vérité, quelle 
historique est mieux faite pour tenter le pinceau d’un jeune écrivai 
luxe d'Alcibiade, ses richesses, son élégance, ses succés sur le chat 
courses, a |’armée, a la tribune, suffiraient 4 l’attrait d’un romana. 
nécliger aucun des détails romanesques de la jeunesse de son héros, 
teur de |’Histoire d Alcibiade ne s'est jamais départi de la rigide es 
_ de histoire. 

It ne faut chercher dans son livre ni les tableaux licencieux 4 
sujet semble promettre et auxquels tant d’auteurs de nos jours asf 
demandé un succés facile, ni les descriptions éclatantes, ni les phre 
effet. On retrouve dans son livre la mle et bréve simplicité des histet 
grecs dont il s'est inspiré. Il se borne & énoncer le fait et & indiqeé 
pensée, laissant au lecteur le soin de les orner ou d’en tirer les 


quences. 


MELANGES. : 461 


révéle sa prédilection pour J’illustre Aleméonide, ce n’est pas 
caresses de son pinceau, généralement un peu sec; cest dans 
> lequel il atténue les crimes d‘Alcibiade qu'il se garde d’ailleurs 
4 dessein nous disons les crimes : le plus beau des Grecs fut le plus 
s criminels. Trailre envers la patrie, traitre envers toutes les na- 
l’accueillirent tour 4 tour, envers Lacédémone aprés Athénes, 
Perse aprés la Gréce, n’écoutant jamais que la voix de Ja vanité 
yu de I’ambition impatiente, Alcibiade est le type de ces politiques 
t dans le pouvoir, non un devoir 4 remplir, mais une vanilé ou un 
salisfaire : rapportant tout 4 eux. également propres aux grandes 
capables des pires, livrant la patrie ou la sauvant, suivant qu’en 
ntiinent personnel se trouve d’accord ou en contradiction avec le 
ne. , 
lutte d’Athénes et de Sparte soit une véritable guerre de nation 4 
u bien, comme essaye de le démontrer M. Henri Houssaye pour 
' Alcibiade, qu’il faille seulement y voir une simple guerre de 
chirant la partie commune, qu’importe? Ce fut toujours le dépit 
ur-propre qui fit passer l’Alcméonide d'un camp dans lautre. 
que le regret du pouvoir perdu et le désir de le ressaisir poussent 
es in‘éréts de sa patrie au profit de l’étranger, cet homme-la, 
e soient les services qu'il a deja pu rendre, mérile le mépris 
el fut Alcibiade. 

ses vices sont de ceux que notre temps connait. Ils sont rares 
nui, dans tous les partis, les hommes qui consentent 4 s’effacer 
te de troubler le pays par leur remuante ambition. Dans les siécles 
ligieuse ou polilique, le désintéressement et le patriotisme sont 
'3 ils devierment presque un ridicule & ces époques de corruption 
cadence ot le pouvoir appartient a l’esprit-d'intrigue mis au ser- 
ésir d’arriver a tout prix. 
ii Houssaye ne s'est pas contenté de raconter les faits; il a étu- 
la conscience d'un bénédictin et la pénétration d'un savant alle- 
constitution et les lois athéniennes. Ces recherches laborieuses 
fisant pas, il est parti pour la Gréce afin d’en rapporter les élé- 
i lui manquaient encore et cette connaissance exacte des lieux qui 
cise et fixe bien les faits dans l’esprit de l’historien. Depuis long- 
avait pas paru en France un livre d’histoire d'une science aussi 
e-méme, aussi sobre de vains ornements et aussi riche de fails et 
tents authentiques. C’est 4 ces qualités sérieuses et de jour en 
rares parmi nous que l’Académie frangaise a rendu hommage, 
ant 4 M. Henri Houssaye le grand prix d'histoire fondé par 
i et dont elle avait 4 disposer pour Ja premiére fois. L’Histoire 
le et de la République athénienne depuis la mort de Peériclés jus- 
ort des Trente tyrans sera lue par tous ceux qui voudront connaitre 
s leurs détails minutieusement et scrupuleusement contrélés les 
es événements et les lois d’un temps el d'un pays qui, sous tant 
‘ts, hélas! et par tant de points, ressemblent aux ndtres. 


Frepéric Becuanp. 


m4 QUINZAINE POLITICUE. 


tifications qui, de Méziéres 4 Grenoble, vont revétir la Frances 
défense efficace, l'Assemblée accomplissait, ces jours-la, une 
ulile 4 la postérité ; elle était occupée des soins les plus beau 
tre ceux qui devinrent sa tdche le 8 février 1871 ; elle com 
le travail immense qu’elle a effectué déjé en innovant len 
ment actuel, en réorganisant l’armée, puis en tracant la lign 
velle des forts de Paris ; elle ajoutait donc un titre & ceux ql 
mérilés de la reconnaissance nationale, et nous aimons 4} 
tionner devant les ingrats qu’elle compte parmi ses détracteul 

L’Assemblée a remédié au pénible état de nos finances. L’ 
sance de nos ressources, le retard des votes budgétaires, les 
éprouvées dans le rendement des contributions indirectes a 
de ce premier semestre, certaines exigences imprévues avai 
gravé le déficit: pour égaler les recettes aux dépenses, c’éti 
de quarante millions qu'il fallait arracher 4 la souffrance den 
tribuables si accablés déja. Pouvait-on voter de nouveaux i 
Quelles étaient les charges qu’on n’eut pas encore fait peser 
nalion épuisée? L’imagination de nos financiers, quel qu’ea 
renom traditionnel, se trouvait 4 court : on ne savait plus 
taxes proposer ; quelques-unes avaient successivement frapp 
fois l'industrie et le commerce; toules paraissaient & |’Ass 
exorbilantes ou injustes, 4 les considérer séparément. L’ Asse 
sous l'influence de ces motifs, n’a voulu ni de l'impdét sul 
qu’on lui présentait une seconde fois, ni du demi-décim 
tionnel auquel M. Magne la conseillait de recourir, ni de V'é 
de bons du Trésor, ni du systéme des obligations trentenair 
réclamaient M. Pouyer-Querticr et M. Gouin. Cette discuss 
M. Bocher est intervenu avec celte rare éloquence qui méle! 
tesse des vucs et 4 la sagacité des calculs |’émotion du plus 
triolisme, cette discussion a élé longue, et peu s’en est fallv 
seule proposition qui rest4l sous les yeux de 1’Assemblée, | 
M. Wolowski, ne fut rejetée comme les autres. II y avait, da 
semblée, plus d'un scrupule et plus d’une alarme légitime, 
de modifier, selon le vu de M. Wulowski, le contrat co 
1874 entre la Banque de France et l'Etat. L’Assemblée, p 
s'est résignée & cet expétient, le moins mauvais, ce sew 
ceux qu'on l’invilail 4 subir. Si donc, la Banque de France, ¢ 
lintérét national un peu de son droil et de sa liberté, accey 
réduction, qui abaisserait de 200 4 150 millions son rem 
ment annuel, nous aurions enfin rétabli l’équilibre dans not 
get. Il faut féliciter Assemblée d’avoir, parmi tant de 
douloureux, obstinément voulu cet équilibre : il y a la un} 
Wordre et d’économie que, jusque dans nos miséres prése 


QUINZAINE POLITIQUE. 465 


de maintenir comme une régle supérieure et comme un 
%érieux. La France s’est honorée par son exactitude et sa 
ns le payement de son énorme rancon de cinq milliards. 
fuand, malgré cet appauvrissement, elle réussit, en trois 
ines chacune de tant de dilficultés et d’incertitudes, a 
son budget comme une nation en pleine possession d'elle- 
us affirmons que la France accroit encore lestime que 
lui doit. Plaise & Dieu maintenant qu’aucun événement 
l’empéche de continuer heureusement ce grand effort, ce 
commencement et ce bon exemple! 

ission de ces lois de finances s’achevait & peine, que le mi- 
renouvelait. M. Magne, 4 qui son ancien crédil avait man- 
ois de suite dans |’Assemblée, se retirait avec un dépit 
aire trop juste pour qu'il n’en soit pas Joué ici. Le regret 
pas été, comme on l'avait présagé longtemps, égal & la 
atalion de M. Magne. Ne serait-ce pas qu’outre le tort de 
potisme dont la faveur caressait comme une famille le 
partiste tout entier, M.* Magne s’est montré 4 |'épreuve 
dus disert qu'inventif, moins expert 4 créer des ressour- 
roit & régulariser des comptes, un peu nonchalant dans 
timide de sa responsabilité? On était plus surpris d’ap- 
a retraite de M. de Fourtou. Sa rapide fortune inter- 
ien vite sa course; son talent et son énergie paraissaient 
plus de promesses; on était étonné qu'il abandonnat 
rent un pouvoir auquel son gout semblait l’altacher da- 
'aute de causes manifestes, on a cherché plus d’une raison 
ur s'expliquer un {tel départ. Est-il vrai que l’énergie de 
rtou le rendit jaloux de militer plus hardiment en faveur 
nat, et que, ce zéle menagant d’entrainer tét ou tard le gou- 
| quelque conflit de son autorilé avec celle de l’Assem- 
aréchal ait jugé prudent de se séparer de M. de Fourtou? 
que le jeune ministre de |’intérieur, en se croyant impar- 
$ trop indulgent pour le parti bonapartiste et |’ait voulu 
lus que la justice ne le permet, plus que le maréchal et 
res ne le pensent légitime, plus que l'intelligent et loyal 
lice, M. Léon Renault, n’en avait le droit dans sa mis- 
'-étre ces deux suppositions sont-elles des vérités, pourvu 
es sépare pas : ces deux molifs se seraient combinés dans 
on de M. de Fourtou. Quoi qu’il en soil, M. Magne & qui 
irlistes portaient plus de demandes qu’ils ne donnaient de 
[. de Fourtou qui avait perdu au centre gauche les quel- 
iés dont il y jouissait naguére, ont été remplacés par deux 
‘stimés et capables, M. de Chabaud-Latour et M. Mathieu 


406 QUINZAINE POLITIQUE. 


Bodet, sans qu'il y ait eu déplaisir dans l’Assemblée, sinon para 
les césariens de M. Rouher: on peut méme ajouter que ce chotx t 
été avantageux 4 la majorilé, of ila ramené quelques dissidents. 

Le rapport de M. de Venlavon, en donnant I'avis des Trente a 
la trop famcuse proposition de M. Casimir Péricr, est venu pw 
senter 4 | Assemblée une constitution en cing articles. Ce rapport 
qui concede et refuse presque tout aux doctrines ct aux ep 
rances des partis, en satisfail-il vraiment aucun? A-t-il celle losigl 
vigoureuse qui sait les capliver? L’a:teavec lequel il offre a chacd 
un avantage constilutionnel, lui conciliera-t-il une majorilé sa 
fisante? Réunit-il dans une commune adhésion tous les consera 
teurs? On a de sérieuses raisons pour en douter. Les uns se 
plaints quien définissant le septennat, il ne rendit pas définin 
compléte et sure, la tréve qu'il veul faire régner sous ce nom; i 
ont craint que celte tréve, avec ses facilités, fat pour les patt 
moins une paix arméc, une expectative réclle de toutes leurs he 
tililés, qu’une guerre incessante et opinidtre comme celle qui se 
ble en ce moment Vespril publiog ils se sont pris a redouter éa 
le septennat ainsi organis¢ une incertitude de sept ans, holctam 
de mitle disputes ct de mille efforts contraires. Les autres ont? 
proché au rapport d’accorder au maréchal, par Larticle 5, ung 
voir de révision continuelle : ils ont apercu dans un tel droit Va 
pire dune volonté variable, qui, libre de tout remetire en queali 
de jour en jour, laisserait douter de la fixité d'aucun des poinls: 
la constitution; il leur a semblé qu’une telle prérogative rends 
bien incertaine cette s¢écurilé constitutionnelle qu’on voudraitt 
jourd hui garantir au moins pour sept années. lls ont convent 
le caractére du maréchal le sauvegarde de tout: soupcon injure 
Est-il certain pourtant, se sont-ils écriés, qu’en dépit d’une4 
lonté si droite ct si pure, la sagesse du maréchal, faillible op 
tout, ou bien ne l’avise de changements constitutionnels qui 
nuisibles au pays, ou bien ne se laisse surprendre par des cou 
dangereux et ne serve, avec une sorte d_honnélelé inconsciente 
desscin intéressé de tel ou tel parti? Ces doutes et ces objection 
sont élevés avec une force assez grande contre le rapport de® 
Ventavon pour qu’on puisse appréhender lépreuve du déhat 4 
vote auxquels i] sera soumis. 

Pour notre part, nous le louerons d’avoir décidé, parmi ta 
cont«stations, que « le maréchal président de la République el 
vesli du drvit de dissoudre la chambre des députés. » C'est, & 
yeux, un droit qu'il convient de ne pas diviser entre le chef def 
et le sénal, comme on Ia plusicurs fois proposé depuis deux ans 
sait ussez, par la pratique des peuples libres, que si le droit de 


able ; ce n’est pas l’aulorité du sénat qui ajoutera du poids 
ssité. Il y a plus: ce pouvoir donné en partag: au sénat 
chef de I’Etal quelque chose de son initiative et lui sous- 
» foree; caree parlag+, ou le sénat inlervient avec ses pas- 
litiques, diminue cette haute position du chef de | Etat pla- 
ns son arbitrage au-dessus des assemlslées ct des partis. 
lissance est méme execssive anx mains du sénat; elle lui 
de dominer d'un cdté la chambre basse, de autre le gou- 
‘at; elle en fail comme un deuxicme pouvoir exécutif, un 
e@ souscrain; clle le place entre le chef de V'Etat et fa na- 
ar Jes empécher au besoin de s'interroger et de s'entendre, 
ar Ofer un moyen naturel ct facile de s'acrorder ou de se ré- 
r. Celle participation géne en réalité le chef de PEtat ; elle 
Pas sa responsabililé devant le pays. Le sénat, dil-on, sera 
eéln par la nation, en partie par le chef de Etat. Une telle 
le rend il bien apte au rdle qu'on vent lui co:-fier? Que di- 
3 Glecteurs, si le s¢nat ne permettail pas que le gouve:ne- 
deonvoqual pour prononcer sur les mériles de leurs dépulés? 
pourquoi cette contiance sbsolue dans le sénat ? Est-on si 
1 le sénat sera toujours dévoné aux idées conservalrices, 
*a Pesprit Mintrigne, inaccessible aux mouvements des fac- 
sap»ble d'entrainements avcugles, libre de toute conspira- 
mire part, si on lui confére un tel droit, on lui subordonne 
tbre basse; on risque donc d’exciter le mauvais vouloir de 
Atre Vautre ; on tes prédispose aux conflits. Enfin, dans la 
4 Yexercice de ce droit serail une complication désuvanta- 
# droit de dissolution doit, en certains cas, avoir nne action 
imédiate. du moins ranide. Or. la formalité d'une consulta- 















468 QUINZAINE POLITIQUE. 


aura-t-il pas amoindrissement pour l’un ou pour l'autre? Et pui 
qu’est-ce qu'un décret de dissolution qui ne serait sanclionné q 
par une majorité de quclques voix? 

Le droit de dissolution remis au seul chef de l’Etat le munit d’a 
force trop grande, dit-on. Et d’abord, c’est une force préservatrica< 
la liberté. Les coups d’Etat sont-ils nécessaires d'autres qu’ d 
gouvernements faibles ou isolés? Au surplus, on ne saurait appeb 
excessive une puissance qui consisle seulement 4 demander au pe 
son sentiment, une puissance qui se limite parson exercice mémei 
qui se {rouve conlenue par son propre usage : elle ressemble, ¢ 
effet, 4 une arme qui tue quiconque s’en sert mal; celui qui consall 
la nation sent bien qu’il nela bravera pas sans se perdre: il si 
cline a l’avance devant elle. Pourvu de ce droit, il n’a pas be 
soin de violence : ce droil lui fournit le moyen de ne pas subir! 
tyrannie d'une Assemblée; et-rien qu’en usant de ce droit, il atfesl 
qu'il ne veut pas, de son célé, soumeltre la nation a sa tyrangi 
personnelle. On nous dit encore que ce décret de dissolution col 
vient 4 une monarchie. Soit et tant mieux, répondrons-nous. Si wo 
savez une république ot le droit de dissolution et la responseabili 
ministérielle existent sépar¢ément ou coexistent, nommez-la-now 
Sont-ce les Etats-Unis? Est-ce la Suisse? Laissez-nous donc prend 
ala monarchie une de ses meilleures libertés. Pour nous, qui soual 
nom de république septennale aurions voulu voir s’élablir une @ 
narchie temporaire atlendant son prince, une royaulé septennales 
le monarque aurait trouvé dés son entrée presque tous les instH 
ments nécessaires 4 la monarchie, nous avouons franchement @ 
pour étre monarchique el constilutionnel, ce droit de dissolutions 
nous en parait que plus profitable. Nous reprenons ainsi une trad 
tion qui pourrait étre une de nos institutions demain. ; 

Hier enfin avait lieu ce grand débat constitutionnel dont chacs 
semblait devenu impatient et dont les controverses avaient tant og 
le pays d’avance. Des deux célés, tout avait été dit : la guerre & 
dénoncée ; on avail enlendu les délis ; il ne restait plus qu’a doow 
les coups d’épte. Or, la bataille a été courte. M. Lambert de Seisl 
Croix et M. de Broglie, deux monarchistes reslés tidéles 4 la doctin 
de la royauté constitutionnelle, ont vaincu M. Casimir Périer ct M.D 
faure, deux monarchistes convertis a l’idée de la république 5 
M. Thiers, et, ajoutent-ils, par la fatalilé. La constitution présen 
par M. Casimir Périer a élé rejetée, et la demande de dissolut 
qui a suivi a eu le méme sort, malgré l’appui des bonapartisies, 
étranges conservateurs qui précipitent si volontiers et si témé 
rement la France 4 l'abime et dans le chaos. 

M. Lambert de Sainte-Croix |’a dit spirituellement : M. Casimir 


QUINZAINE POLITIQUE. 460 


ter offrait « la république sans conditions; » les radicaux consen- 
sient 4 voter le titre de la république; ils refusaient ensuite, avec 
sreste de la loi, toul ce qui devait rendre conservatrice la répu- 
lque idéale de M. Casimir Périer : on la proclamait, on ne Y’or- 
msait pas. Et comment les républicains, une fois maitres de ce 
m asuquel leur imagination préle mille verlus mystéricuses et 
tines, en feraient-ils une réalité? comment organiseraient-ils la 
sablique? A cetle question, M. de Broglie a répondu avec toute 
loquence de l’histoire et la vigueur de la dialectique la plus ser- 
e,en démontrant que, s’ils s’accordent sur le mot, les républi- 
ms ne s’accordent nullement sur la chose. Sera-ce la république 
we les cing constitutions qu’elle a prodiguées 4 la France en moins 
‘ma sigcle? sera-ce la république de M. Laboulaye, ou celle de 
. Grévy, ou celle de M. Gambetta, ou celle de M. Louis Blanc? 
hacune a ses annales, ses théories, secs dogmes et ses tendances. 
r, celle diversité peut-clle ¢tre autre chose qu’une lutte perpé- 
qu'une contradiction incessante, qu'une mélée de toutes les 
réeations républicaincs, au sein de laquelle I’enlité de la républi- 
pe nest plus qu’une force abstraite, vague et lointaine, qui se 
feuve incapable de contenir les partis, incapable d’exclure leurs es- 
Neuaces, incapable de régler l'avenir de maniére a les enchainer 
am le présent? Pourquoi donc prétendre que la république, avec 
wt snilagonisme de ses sectes et de ses ambitions, avec sa mobile 
waveraineté, imposcrait 4 la France un principe de gouvernement 
as sir de lui-méme, plus puissant dans son évidence, plus respec- 
bile ef plus respecté que le septennat? Proclamer la république est 
lneinutile. Ce contentement de pure métaphysique, que réclament 
bdoctrinaires républicains par la bouche de M. Casimir Périer, 
Werait pas seulement inutile au pays : ce serait une satisfaction 
- La république 4 peine proclamée conservatrice, on 
Wedraitla constiluer radicale; on voudrail aussitét l’affranchir de 
es les conservaleurs qu’on y admet aujourd’hui comme sujets, 
{qu'on en expulserait demain comme étrangers. L’appétit du 
wtune fois rassasi¢, l’appélit de la chose commencerail : on au- 
tt fourni un degré a la violence républicaine. Le parti de la re- 
Wlique, tel qu'il nous apparait dans les traditions de ce siécle, 
it tyrannique et menacant, bient6t débarrassé de ses al- 
8 et des complices avec l'aide desquels il se serait dressé. Vaine 
auisible, telle serait donc, comme |'a dit supérieurement M. de 
iglie, cet'e proclamation de la république dont M. Casimir Périer 
fait le héraut. " 
dans ces termes, la question, on le voit aisément, était posée avec 
wécision la plus rigoureuse. Nous n’exagérons pas, 4 la mani¢re 


410 QUINZAINE POLITIQUE. 


des polémistes qui ne sont soucicux que de ménager 4 leur opi 
un triomphe facile et spécieux, nous u’exrgérons rien en aflirn 
gue ni M. Casimir Périer, dans son discours incohérent, nid. 
faure, avec son ironie surcastique, n'ont aburdé de prés celle ¢ 
tion. Et pourquoi ne le dirions-nous pas sans crainte ni de 
manquer au respect? M. Dufuure a mélé a des vérités de dé 
nombreux sophismes et de fort pelils arguments. Quoi! il di 
gue la républiqne doit étre proclamée parce que l'état actuel 
France est un provisoire et comme une anarchie ot elle dépér 
M. Dufaure s’amuse en méine temps 4 reprocher a M. de B 
d’avoir servi a lambassade de Londres cette république po 
quelle il sollicite aujourdhui seulement un ttre délinitif ¢ 
constitution légale. Quoi, M. Dufaure, selon le culle de M. Gam 
fait de la république une sorte de dcéité vivante, supérieure a 
tric et régnantau plus hiut du ciel de la France : il la représ 
la (éle des armées, menant les drapeaux de la France et les « 
sant gloricusement 4 Pennemi, comme un archange de la we 
Quoi, c'est 4 ces minces rais ns, c’est & ces Jeux d’imaginatio 
ces fables que se réduirait maintenant le bon sens qui a si 
temps honoré l’éloquence de M. Dulaure! 

Au nom du gouvernement, M. de Cissey a fait une décla 
qui, avec le discours de M. de Broglic, aura été dans le dt 
preuve ptremploire el décisive. Il a prouvé que la loi constit 
nelle de M. Casimir Périer ne serail ni pour le pays le gage 
sécurilé nouvelle, ni pour le gousernement la ressource duo 
velle force. Pour la durée du septennat, elle ne fait que repri 
Ja loi du 20 novembre; pour la création d’une seconde Cha 
elle ne fait que rép¢éter la loidu 15 mars 1875. Que reste-t-il di 
cette consti ution que M. Casimir Pévier juge si néce<saire? ua 
clamation théoriyue et doctrinale, une formule, qui ne servis 
rien 4 celle organisation du pouvoir dunt le gouvernement a b 
En gardant le titre altribué au miaréchal de Mac Mahon, détes 
les conditions d'une seconde Chumbre; conférer au Président! 
de dissoudre la Chambre des députés; réformer le suffrage v 
sel, pour mieux garantir la morulité et la sincérilé de l'ée 
voila les secours et les sdretés que, dans la pratique des ch 
importe de donner au gouvernement, sans tout le faste de ce 
orgucillenx ni loule la pompe de ces décrels d'éternité auxq 
complaisent le parti républicain et M. Casimir Périer. « Orga 
d'abord pour sepl ans, adit M. de Cissey. Plus tard, le pays, 
mailre de lui méme et éclairé par les évén:ments, prononce 
sa deslinée. » a 

Cet accord du parti conservaleur, ainsi soutenu par le gov 


QUINZAINE POLITIQUE. 471 


suffi: la majorité, brisée si avenglément au 16 mai, a 
son union el sa puissance. Qu’adviendra-t-il anjourd hui 
in? Celte majorilé se dispersera-l-elle, en se divisant selon 
ions? L’extreine droite profitera-t-elle des ens-iguements 
é:ience vient de lui donner, dans cetle néfaste confusion 
xes et des hommes que nous avons vue depuls deux mois? 
de la société ct de la patrie va-t il de nouveau dominer 
egrets et tous les ressentiments? La nécessilé va -t-clle re- 
s esprils sous sa lui? Les conseils de la politique seront- 
-entendus maintenant? Nous ne savons. Mais ce qui est 
gue l'Assemblée, si elle ne s'agile que pour tout résoudre 
ihilisme, se frapperait de mort elle-méme micux gue ne 
raient M. Thiers, M. Gambetta et M. Rouher asso: ies lun 
pour la dissoudre. Si une majorité se forme par une coa- 
stous les dépits, pour repousser, aprés les propositions de 
tir Périer et de M. Wallon, celles de M. Lambert de Suinte- 
des Trente ou une autre encore, clle aura témoigné si bien 
uissance qu’clle aura, pour ainsi dire, prononcé sa dé- 
elle-méme. Ce serait le pire des maux quwune dissolution 
are; et vraiment Ja monarchie, pas plus que le septennat, 
tient ni se relever ni se maintenir, au milieu de ces ruines 
mblée ot le radicalisme et empire seraient les plus prompts 
miler et a sarracher l'un a l'autre la proie qu‘ils y trouve- 
sanie, la France! , 

juillet, dans un clan de fierté enthousiaste, l’Assemblée se 
biliait des mains tout entidre & ces belles et justes paroles 
cher : « Il y avait une nalion — était-ce une république ou 
narchie, qu importe? — une nation gouvernée temoraire- 
rune réunion d hommes, je peux bien le dire devant vous, 
doirc le dira un jour aprés moi, pleins de bonne volonté, du 
nd dévouvment, du plus puc amour du pays; cetle nation, 
a, avail traversé loules les horreurs de la guerre civile, aprés 
stres de la guerre la plus soudaine et la plus malheureuse ; 
teu Adépenser, pour les frais de cetle double guerre, au 
x milliards. Elle avait 4 payer, non pas 4 elle-méme, non 
; propres nalionaux, non pas sur son propre sol, comme les 
is, mais 4 un créancier élranger, que vous comnaissez, un 
:cing milliards en mé'al! Et l’on pouvait croire alors que 
ame ¢norme dépassait toute la puissance monélaire du pays. 
comine les Etits-Unis, aussi bien qu’eux, elle a ace.pteé, 
pporté les plus lourds sacrifices, en poussant a ses dernicres 
e poids des sculs impots que les traités laissaicnt 4 sa dispo- 
en moins de trois ans, presque en deux ans, elle avait payé 


“gTh QUINZAINE POLITIQUE. 


toutes ses dettes, elle était bre et quilte envers tout le n 
Cette nation, c’est la France.. 

_A notre tour, nous le demandons 4 tous ceux qui, monar 
ou républicains, ont une ame vraiment frangaise : est-ce que: 
fants, esl-ce que les peuples qui nous regardent nous débatta 
au fond de nos désastres et aujourd’hui dans nos discordes, 
que les historiens un jour ne baltraient pas des mains, si pl 
on pouvait dire de nous tous: « Ils étaient divisés par leurs 
nirs et leurs espérances ; mais, se voyant malheureux et : 
contrant couverts des Jarmes que leur patrie avait laissées | 
sur eux avec son sang, ils se sont serré la main; ils ont ser 
tressaillements de leur coeur attristé quils étaient nés, dev 
mémes aulels, aux foyers d'une seule et méme race; ils : 
promis de contenir toutes leurs ambitions et de refouler 
leurs coléres, ef, appelant un soldat qui était le plus nobl 
plus infortuné de leurs derniers héros, ils se sont rassemb 
tour de lui pour travailler sept ans au seul profit de leur 
ils ont abaissé devant lui toutes leurs bannicres; ils ont 
aimé se refaire un trésor et une armée que de faire et de défa 
constitutions; ils n’ont plus pensé qu’a améliorer leurs mo 
éclairer leurs espri(s, 4 ensemencer leurs champs, a enrichi 
ateliers; ils ont travaillé 4 mille lois, ils ont élaboré mille ré 
dont la guerre leur avait montré le besoin; ils ont guéri 
leurs blessures, ils ont réparé toutes leurs miséres; ils ont ct 
fortifié, honoré leur nation; ils l’ont préparée dignement ¢ 
veurs de la fortune et aux graces de Dieu; ils ont cessé d’étn 
propres ennemis, et sur leurs partis volonlairement humil 
ont redressé plus belle que jamais l'image de la France. EI 
ment ont-ils recouvré ainsi la gloire et la prospérité de leurs 
C'est que pendant sept ans ils avaient tenu un sublime serm 
patriotisme et de sagesse, celui d’étre seulement d'honnétes | 
de bons citoyens, celui d’oublier qu’ils avaient été républies 
monarchistes, celui d’étre uniquement des Francais! » 


Aveuste Boucasn. 


Lun des gérants: CHARLES DOUNIOL. 


PARIS. — INP. SIMON RACON BT COMP., RUE D'ERFURTE, fo 


LA 


GUERRE CIVILE AUX ETATS-UMS 


Histoire de la guerre civile en Amérique, par M. le comte de Paris, 
' ancien aide de camp du général Mac-Clellan '. 


- On ne saurait assurément, sans intéresser la France, raconter la 
geerre civile qui ravagea naguére cette vaste république des Etats- 
Usis que notre vieille et glorieuse royaulé, il y a un siécle, aidait a 
devenir une nation. Cette histoire ’éclaire pas seulement notre cu- 
josité, quiconnait mal ou peu ce grand événement; elle nous montre 
des essais, des efforts, des souffrances dont l’exemple fournit 
‘notre infortune plus d’un enseignement. Ce peuple qu'elle nous 
M voir se débattant dans une telle angoisse, elle nous permet aussi 
le mieux juger, et, par conséquent, de mieux mesurer dans |’a- 
les rapports de notre politique avec sa puissance. Enfin, dans 
perils de la lutte que celte histoire nous rappelle, s’agitait une 
idées vitales de ]’'humanité, celle de la liberté, celle de l’escla- 
affranchi. A tous ces titres donc, nous avons a remercier M. le 
le de Paris de l'ample et beau récit ou il a commencé de nous 
ire la sécession des Etats-Unis. 

Cette guerre civile a eu pour cause l’esclavage, pour occasion |’é- 
ection présidentielle de Lincoln, pour moyen le fédéralisme. La 
eause a disparu, on le sait, dans ces batailles du Nord et du Sud ow 
elle a mené a la mort un million d’hommes. Il y a des principes que 
‘la guerre peut abolir, mais qu'elle ne peut recréer au cours des gé- 
Rérations : lesclavage est de ceux-la. Quelle insolence, en effet, 











4 Paris, Michel Lévy fréres, éditeurs. 1874. 
gs. sfa. f. Lx (xcVI* DE La couLect.). 3° uv. 10 Aovr 1874. 34 


serait désormais capable, aux Etats-Unis, de redemander des 
hats pour y rétablir l’esclavage? Quant aux désavantages et 2 
rils des élections présidentielles et du fédéralisme, la répu 
américaine aura sans doute encore, dans la suite de ses des 
plus d’une instante raison pour y altacher son regard ou y re 
son souvenir; et, depuis la néfaste année de 1870, la Franc 
méme a plus d'une fois pu interroger a ce sujet l'histoire des 
Unis. 

Bien longtemps avant que la victoire ne se décidat, le Corr 
dant avail eu l’honneur de condamner cette iniquilé de l'escl 
impie devant Dieu, déshonorante devant les nations, infruc! 
devant la société. La France, maintenant plus libre et mieux 
mée qu’en 1861, n’a pas besoin qu'on lui redise ce que lui 
alors ici, ou M. de Montalembert, dans ses éloquentes imprécs 
ou M. Cochin, avec les arguments de Vutile comme avec ce 
bien, ou M. Moreau, avec la claire notion dy juste et les lego: 
droit. Eloignée d’un temps ov la politique lui voilait un peu. 
rilé, elle discerne exactement aujourd'hui et les motifs et les 
de cette guerre ou: quelques-uns semblaient craindre que son 
ne prit le parti de la conscience humaine. Elle sait que, com 
prouve M. le comle de Paris, il n’y avait aucune différence | 
d'origine entre le Nord et le Sud, ot dominait également la ra 
glo-saxonne ; elle sait que, dans l’échange de leurs richesses, 
ne les divisait non plus : ceux qui ont prétendu constater dar 
nimosité du Sud Ja seule irritation d'un grief commercial, cev 
ont soutenu que cette guerre était uniquement pour le Nord wu 
faire de tarifs, ont oublié que le Nord, loin de faire les lois, les 
recues pour la plupart : « car le tarif Morrill, le plus élevé qu 
eu les Etats-Unis, fut volé sous le gouvernement de M. Buchi 
alors que le président et le congrés étaient dévoués aux intéré 
Sud ; et s‘ils laissérent passer cette mesure qu’ils pouvaient e 
cher, c’est qu’ils ne la croyaient pas dangereuse pour ces inlén 
La haine du Nord et du Sud procédait d'un autre sentiment. L’ 
vage, qui dégradait ’homme dans le servileur, avait d& 
l'homme dans le maftre aussi, qu’il démoralisait en faussant ¢ 
la droiture ef )’équité, en pervertissant dans son esprit l’idée 
liber{é et dans son Ame jusqu’au sentiment de la miséricorde : 
au milieu de ses haras d’esclaves, le planteur s’habituait si nal 
lement & les vendre et ii les acheter, qu’il les considérait comm 
propriété égale 4 n’importe quelle autre, comme un bétail aus 
gitimement parqué dans ses étables que le troupeau de pores 
beeufs nourri par le fermicr du Nord; le prétre lui-méme, en 
coutumant dans le Sud a jouir des bénéfices de l’esclavage, | 


| 





LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS, 413 


par de sacriléges sophismes, le justifier devant les autels avec la pa- 
role de Dieu; le politique, 4 son tour, en célébrait Vinstitution : 
a'est-ce pas 4 la face du monde que, le 21 mars 1861, le vice-prési- 
dent des confédérés, M. Stephens, déclarait, dans un discours ou se 
manifestait fastueusement toute la foi du Sud, que l’esclavage est 
conforme & la religion et autorisé par la Bible, conforme a la science 
dnécessité par Pinégalité des races, bienfaisant a la sociélé et in- 
dspensable & 1a civilisation? On peut donc dire qu’en régnant au Sud 
ave ces doctrines et ces coulumes, l’esclavage |l’avait peu 4 peu sé- 
prédu Nord : sous la méme république, il avait créé deux peuples 
dssemblables et hostiles, et ce tut cet antagonisme moral qui devint 
cause iniliale et majeure de leur guerre civile, cause qu’aucun 
hslorien, croyons-nous, n’aura indiquée avec plus de précision que 
i. lecomte de Paris. 

(eux qui, pour louer plus 4 I’aise la déplorable expédition du 
Mexique, se complurent autour de Napoléon III a contester cette vé- 
nié, entrevoyaient-ils bien les conséquences du parli auquel leurs 
excilalions invitaient la France? On peut en douter. Ils ne sem- 
bhient guére comprendre, en effet, que leur politique edt mis la 
France au service d’une injustice que |‘humanité n’aurait cessé de 
li reprocher. Car, fuit-il cent fois vrai que la haine de l’esclavage 
auimait le Nord moins que la convoilise ou la jalousie, encore est-il 
cerlain que le triomphe du Sud, c’élait le régne de l'esclavage con- 
saré par la vicloire et garanti par les traités : ainsi la France, qui 
avait donné au monde |’exemple de l’abolir, edt versé son ar- 
fat et son sang pour le perpétuer en Amérique! elle eut aidé le 
Mien faire un principe reconnu des nations civilisées! Cetle po- 

» dailleurs, Pintérét ne la conseillait pzs mieux. Que voulait 

dmc Napoléon Ill par les favenrs qu’il ménageait secrétement au 

Sad? Affaiblir les Etats-Unis? C’était avoir, au dela de l’Océan, le 

souci d'une bien lointaine vigilance, alors que se dressaient sur le 

iin, aux yeux des hommes d’Etal clairvoyants, les menaces d’une 

rivalité bien aulrement pressante; ect puis c’élait un soin qu’on 
pourait laisser 4 V’inquiétude et 4 Végoisme de l’Angleterre. Voulait- 
oa plutét, en divisant les Etats-Unis, assurer au Mexique l’exislence 
an empire latin? C’était ou une chimére ou une erreur. Le Mexi- 

qe aurait eu dans une république du Sud son voisin le plus en- 
Vieux, son ennemi le plus audacieux. Le Sud, plus que le Nord, 


avait entrepris et dirigé au Mexique la guerre de 1846-1847 ; ily 
avait envoyé quarante mille volontaires, ardents a ia conquéte 
cemme des flibustiers; et le besoin de fournir 4 Yesclavage de nou- 


veaux lerritoires y edt bientét ramené son ambition, plus hardie et 
dus insatiable que jamais. Rien donc ne justifiait cette politique de 


476 LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 


Empire. En tout cas, bonne ou mauvaise, il fallait la pratique 
énergiquement : Napoléon III n’osa pas se servir des armes et n’us 
que @intrigues; il s’aliéna sans profil l'amilié des Etals-Unis ; il de 
4 leur ressentiment !’affront de voir leur impérieuse république 
aprés sa victuire, pousser d'un signe vers le rivage l'armée de Bazain 
et la France; il dut 4 leur ressentiment l’abandon ot leur vengeress 
indifference, malveillante 4 nos plus grands malhcurs, laissa ple 
tard notre pays, que leur sympathie déserta pour passer au camp & 
la Prusse. Oui, histoire l'alfirme déja : ce ne fut pas Napoléon 
qui, dans celle guerre des Etats-Unis, représenta la tradition de 
France, sa raison jadis plus haute, son dme jadis plus noble; « 
turent deux exilés, petits-fils de Henri lV, que suivait, pour ainsi dire, 
en les encourageant, l’ombre de ce généreux Louis XVI qui fut Pbote 
de Franklin et Pallié de Washington; ce furent ces deux princes, 
dignes soldats de la patrie absente, qui vinrent se baltre aux cdlé 
de Mac-Clellan : nous avons nommé le comte de Paris et le duc de 
Chartres... 

L’élection présidentielle de Lincoln fut l'occasion de cette guerre. 
Le chapitre ob M. le comte de Paris a relracé les préparatifs, les it 
cidents et les résultats de cette élection, est peul-étre le plus instrae 
tif de son livre pour les citoyens de notre incertaine républiqae. 
Jamais on ne vit plus clairement que dans cette lutte combien cetle 
royauté républicaine, la présidence, offerte 4 toutes les compétition! 
et faite pour durer quatre ans, est une souverainelé moins capabl 
que celle de la mounarchie constitutionnelle de commander aux pw 
sions des partis, d’élever au-dessus deux son arbitrage, de limitel 
leurs ambitions, de décourager Icurs fureurs ou leur avidilé @ 
ajournant leur régne dans une longue suile de délais, et, ainsi, @ 
rendre moins subversifs leurs désordres et plus rares les perturi® 
tious de la paix publique. Le président n’appartient pas, comme lt 
roi, a la nation tout entiére : il est d’avance l'homme du Sud ou df 
Nord ; il gouverne au nom et avec l’assistance d’un scul parti, @ 
celui dont i] dépend ; son avénement améne au pouvoir telle 66 
trine ou tcl sentiment populaire. Et ce fut dans cctle certitude que® 
Sud trouva le dépit, la colére, la crainte, sous l'impulsion de 
il s'insurgea. La nouvelle de l’élection de Lincoln suftit 4 sa rébelleel 
et en décida ; il n’attendit méme pas que Lincoln fut instailé dana 8 
présidence ; six semaines auparavant, Jelferson Davis était proclam 
par l’assemblée de Montgomery président de la confédération esey 
vagiste. On put en méme temps reconnaitre sous une autre forme< 
vice de la souveraineté républicaine. Buchanan, un sudiste, Y’ave 
alors entre ses mains; or, sa complaisance trahit sa patrie pour x 
parts : il toléra la conspiration des confédérés ; il favorisa leur d 


LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 471 


par d'indignes facilités ; il les.laissa réunir ou préparer leurs 
il permit & ses ministres, 4 Floyd surtout, de transporter du 
Sud presque tous les instruments de la guerre ; il leur livra 
de 1 Union, désarmé, surpris, 8 demi impuissant. Et pour- 
2st que, tenant d’eux l’honneur de sa présidence, 1] se fai- 
evoir d’en employer la puissance a leur usage et pour Jeur 
wuble et grave avertissement que devraient moins oublier, 
gus, les mélaphysiciens trop arrogants de lidée répu- 


‘ralisme, ce méme droit d’autonomie qui constliluait la li- 
chaque Etat dans l’immense mouvement de la nalion, ser- 
yen politique a la rébellion du Sud : Jefferson Davis en fit 
le la sécession. L’assemblée de Montgomery décréta « la sou- 
: absolue des Elals. » Les sudistes « prélendaient, dit M. le 
:Paris, que chaque Etat était tonjours libre de reprendre 
le souveraineté qu’il avait, par le pacte fédéral, concédée a 
mauté; que les Etats formés depuis l'Union pouvaient éga- 
tréclamer, et que la puissante république, dont I unité avait 
ur 4 tour 4 chacun d'entre eux, devail ainsi étre démem- 
| premiére opposition locale que rencontreraient les actes 
onnels ct les voeux de la majorité. » Cette doctrine, que le 
uit appliquer 4 la patric et que la Commune, on sait sous 
ards et parmi quels crimes, tenta d’appliquer chez nous & 
, élait-ce aulre chose qu’un systéme de destruction volon- 
ypre a morceler toute nationalité 4 Vinfini? Le Sud lui- 
fal anéanti dans cette expérience. Il le sentit, pendant la 
» plus d’un déchirement. Beauregard, un jour qu'il était 
mnemi, appril que ses meilleures troupes, celles de la di- 
ndmann, levaient le camp, rappelées dans leurs foyers par 
nement de l’Arkansas: celui-ci réclamait leur secours pour 
»deson propre sol ; il usait simplement de sa souveraineté 
ire. Mais Beauregard voyail son armée perdue par cette dé- 
le revolver au poing, il relint les soldats et intimida les 
lte audace méme élait un acle de despotisme qui violait le 
Etats. Qu'importe! La nécessité parla plus haut 4 Riche- 
e les anciennes promesses n’avaient parlé 4 Montgomery. 
an an, Jefferson Davis dut vingt fois recourir 4 la contrainte 
‘bilraire, pour maintenir sur les champs de bataille l’union 
dérés; il reprocha méme 4 la Caroline du Nord comme une 
ia premiére velléité de liberté! Ainsi le Sud se voyait forcé 
tir lui-méme sa doctrine du fédéralisme: a l’épreuve, il 
t ramener 4 |’unilé, obéissantes malvré elles, toutes ces 
arses auxquelles il promettait la plus licencieuse indépen- 


418 LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 


dance. Eh bien, n’y a-t-il pas, au-dela et méme en deca des Pye 
nées, des ulopistes qu’instruirait ulilement cette lecon offerte park 
république américaine aux peuples tentés de se diviser ? 

La rébellion commenca, le 20 novembre 1860, jour ow la Carolia 
du Sud vit sa Convention rendre « une ordonnance de sécession. 33 
C’est le 12 avril que fut donné le signal de la guerre civile; cet & 
la plage de Charleston que le premier coup de canon fut tiré sory 
drapeau des Etats-Unis, arboré au fort Sumter. Déja sept eel 
manquaient 4 ce drapeau. Déja, par surprise ou par trahison, les 
paratistes s'étaient emparé de cing arsenaux el de sept forts. § 
au Texas, le général Twiggs leur avait perfidement livré ses troup 
A la nouvelle qu’ils avaient pris le fort Sumter, le Nord tout ea 
tressaillit d’étonnement et de colére: la confédération était rom 
Lincoln appela aux armes 75,000 volontaires, et bientét, comme} 
menaces du Sud se précipilaient, 42,000 aulres, avec 18,000 man 
et 22,714 soldats de l'armé permanente ; puis, il proclama le bie 
sur toute la cdte des Etats révoltés, du Rio-Grande, sur la froalil 
du Mexique, 4 l’embouchure du Potomac, prés de Washington. 

La fortune enhardit d’abord les rebelles. Ils mirent la mau¢ 
Annapolis. On ne put leur dérober, que par Il’incendie, la gr 
fabrique d’armes d Iarpers-Ferry et l’arsenal de Norfolk. La pay 
lation de Baltimore se souleva en leur faveur : leurs partisans y3 
gnérent un mois, maitres des communications qui, aux abords 
cette ville, reliaient Washington et toute la région du Nord. & 
quatre Etats s’unirent 4 eux, la Caroline du Nord, la Virginie, f 
kansas et le Tennessee. Les fédéraux se réveillérent alors deg 
confiance. Par milliers, leurs volontaires accoururent 4 Washing 
On put 4 temps occuper et garder le fort Monroé qui commana 
baie de la Chesapeake. Butler reprit Baltimore ; dans le Missougy 
homme de cceur, le capilaine Lyon, préserva |’importante ag 
Saint-Louis. L’insurrection s’arréta : elle avait trouvé ses limit 

Ce n’étaient 14 que les hostililés halives et confuses d’une gq 
locale : {out manquait aux deux peuples pour une grande bats 
tout, sauf leur haine, leur était nouveau dans ce conflit. On ne 
linguait encore nettement, dans ces premiéres agilations de lal 
ni desseins, ni forces, ni chances. Toutefois, on pouvail déja t 
la ligne qui devait séparer les belligérants. « Il ne restait plas 
insurgés, dit M. le comte de Paris, aucune propriété nationale & 
sir sur leur sol ; des combats de rue avaient décidé du sort dest 
grandes villes qu’ils auraient pu, au premier moment, entf 
avec eux. Le gouvernement fédéral savait désormais ot étaient 
amis et ses ennemis, avantage qu il avait payé bien cher, il est' 
Ces iristes préliminaires étaient accomplis avant la fin de mai; § 











LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS, 479 


dans tous les Etats qui avaient proclamé la séparation, le drapeau 
Réral ne flottait plus que sur trois points isolés de lacdle, les forts 
ae-Raé, Monroé et les forts des ilots jumeaux de Key-West et de 
arden-Key. En un mot, saul deux langues de sable et deux rochers 
serts, cet immense territoirc élait tout entier 4 reconquérir. » 

On ne tarda point 4 s’assaillir, dans des combats, peu sanglants 
ais nombreux, quifurent comme les préludes dela grande guerre. 
on, viclorieux 4 Booneville, assurait 4 l'Union la fidélité du Mis- 
uri. Mac-Clellan, dans la Virginie occidentale, forcait les conféedé- 
5 a reculer, tandis qu’eux-mémes, aux environs de Yorktown, re- 
ussaient les fédéraux et les ramenaient jusqu'au fort Monroé. Mais 
ic-Clellan allait frappant de son épée des coups plus rudes et plus 
orieux : 4 Beverley, six cents cnnemis déposaient devant lui leurs 
tmes ; il dispersait ensuile les troupes de Garnetl, en leur enlevant 
oute leur artillerie et leurs bagages : il avait rélabli dans la Virginie 
xeeidentale l’autorité de l'Union. Son nom remplissait le Nord ; son 
ourage cl son bonheur firent croire 4 de prompts prodiges ; 4 peine 
mmencée, la lutte semblail finir; on n’atlendait qu'une victoire 
le Mac-Clellan pour pardonner au Sud repentant et humilié. C’était 
ine bien trompeuse présomption, que l’événement devait vile dé- 
Wentir, 

Des deux célés on mesurait d’un ceil avide la courte distance qu’on 
mila parcourir d’une capitale 4 l'autre, entre Richmond et Was- 
tiagion. Mais cet Glroit espace, thédtre des premiers ct des derniers 
ambats, il fallut le couvrir de sang pendant quatre années, avant 
Mela vengeance du Nord put le franchir; et sur les deux plus hautes 
dllines, d’ou le regard domine cette vallée et apercoit les eaux du 
Womac, il fallut toujours, en s’avancant a ces batailles fratricides, 
fiver, ici pour ¢tre comme un conseil de paix et d’union, 1a 
ime une excilation 4 la discorde et 4 la fureur, les maisons de 
Tahington et de Lee : 8 Mount-Vernon le foyer et la tombe de celui 
Wamait fait des Etats-Unis une terre libre et une patrie, a Arlington 
‘lait de celui qui faillit détruire leur confédération. Dieu, qui met 
idguefois ses lecons dans ces hasards des lieux et dans ces ren- 
ures des souvenirs, avait comme voulu que ces deux demeures, 
ot Pune est devenue si célcbre aprés l'autre, fussent sur ces hau- 
rs les immobiles et mélancoliques témoins de cette guerre civile. 
elle premicre heure, les fédéraux qui, sous les ordres de Mac- 
ell, protégeaient la ville de Washington, ne passaient guére de- 
tl habitation de Lee sans maudire sa défection et celle du Sud; 
sen y passant, sans doute ils durent plus d’une fois méditer 
la faiblesse de ces liens du fédéralisme, liens plus laches encore 
libres, qui laissent si aisément se disjoindre les forces des na- 


480 GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 


tions. La maison de Washington, « du grand citoyen que les deu 
partis invoguaient et dont chacun voulait s’approprier la mémoire 
se trouvait justement entre les deux lignes d’avant-postes, comm 
s'il edt hésité entre eux ou cherché encore a les réunir, » dit ék 
quemment M. le comte de Paris. Mais quoi! a cette vue de Moun! 
Vernon, Beauregard et ses soldats, dont les armes menaguient at 
jourd hui de si prés Lincoln et son gouvernement, ne pensérent-i 
jamais qu’en ce méme endroil Washington mourant avait affranc} 
ses esclaves, par un acle supréme de sagesse el d’humanité qui fl 
le plus utile et le plus beau des exemples donnés par ses verlus 
son pays? 

L’armée de Beauregard campait 4 Manassas-Junclion, 4 dix liew 
de Washington. Celle de Mac-Dowell, forte de 55,000 hommes, mma 
formée de troupes encore incapables de faire campagne, s‘élait 2 
tranchée, autour de cette ville, derriére les fortifications en terre & 
vées 4 la hate. Malgré les avis du vieux maréchal Scott, malgré I 
conseils de Mac-Dowell, Lincoln, entrainé par les instances du Cor 
eres et par ’impatience du public qui commandait de marcher 
Richmond, donna l’ordre d’aller 4 Pennemi. Cette incohérentee 
faible armée heurta son adversaire au plateau de Manassas, sur le 
bords du Bull-Run. Ce fut une lutte désordunnée. Mac-Dowell ew 
d’abord Vavantage. Les confédérés ctaient défaits, sans Phéroigqui 
résistance de l’inébranlable Jackson qui recut 1a, dans la mee 
méme, son immortel surnom de Stonewall (Mur de picrre). La vie 
toire changea de parti plusieurs fois. L’arlillerie de Mac-Dowell 
prise et reprise. Mais un renfort survint du cété des confédérés : le 
unionistes pliérent et s’enfuirent dans une déroute affreuse; pe 
s’en fallut que ce fat un désastre irréparable; on put craindre J 
instant que les vainqueurs n’arrivassent avec les vaincus & Washisg 
ton, of une folle panique ramenait avec les soldats les membres 
Congrés, « les bouillants orateurs des rues, » les journalistes et Xt 
photographes, qui s’élaient mis 4 la suite de l’armée pour assister 
son triomphe. Cette armée était comme dissoute. Ileureusement, k 
confédérés, épuisés eux-mémes, restérent inaclifs et comme sf 
chés au champ de bataille de Bull-Run : ils se contentérent de leo 
trophées, 10 drapeaux, 28 canons et 4,216 prisonniers. Mais la fo 
tune des belligérants avait bien changé : Richmond se trouvait mat 
tenant 4 l’abri de toute altaque; Washington sentait sa sécari 
menacée. Au Sud, on reprit confiance ; au Nord, la tristesse n’abat 
pas les courages : on redoubla d’efforts, et les préparatifs qu’ 
commenca furent extraordinaires. Des deux cétés, on vit enfin se 
illusions ’horreur de cette guerre et ses nécessités ; on se résig 
aux sacrifices; on ne songea plus qu’ égaler ses forces & la gr: 


nont recut le commandement de l’Ouest. Sa brillante 
es aventureux exploits du Mexique, sa haine de ]’escla- 
pularité, le rendaient d’avance cher 4 ses troupes. Mais il 
ruére a l’espérance publique; et les causes qui |’en em- 
ce furent ses dispules avec ses généraux, léquipement 
de ses régiments, la négligence du gouvernement ct sa 
érifie. Il ne sut ni distribuer ses forces, ni les mouvoir. 
srés vainquirent ses liculenants 4 Wilsons-Creck, puis & 
oi 2,700 hommes capitulérent. Les fédéraux relevérent 
2ur banniére a Fredericktown et & Springfield. Sur ces 
» Frémont fut destitué: il avait outrepassé ses pouvoirs 
is décrets poliliques, et, de plus, il avait laissé commettre 
lui des malversations. Aprés son départ, le sang de son 
la deux fois encore: & Belmont, od elle fut défaite, et a 
#, ou elle l’emporta. A la fin de l'année 1864, elle se trou- 
sse de lout le nord du Missouri. Dans la Virginie méridio- 
s le Kentucky, méme série de manceuvres incomplétes et 
res imprévues, mémes hasards dans les opérations, mé- 
atives de succes et de revers : neuf combats violents n’y 
rien. Plus bas, aux bords du Potomac, sauf une impru- 
nnaissance of un millier de fédéraux succombérent sur 
le Balls-Bluff, aucun événement ne troubla le repos des 
es : celle de Mac-Clellan, abritée sous Washington, 
33,000 hommes; vis-a-vis, Johnston en avait 62,000 
‘apeaux, 4 Manassas : tous deux s observaient, défiants de 
urces el se redoutant l'un l'autre. 

































482 LA GUERRE CIVILE AUX EFATS-UNIS, 


vaisseaux du commodore Dupont, allait conquérir, dans un com 
bat glorieux, les passes de Ilillon-Head, Port-Royal, et toutes les ile; 
qui bordent les rivages de la Caroline du Sud et de la Géorgie. Py: 
malheur, un de ses trop hardis capitaines violait le droit des gem 
sur le navire anglais le Trent, ot il saisissait deux commissaires @ 
Sud, M. Mason et M. Slidell, que les rebelles envoyaient a Londry 
el 4 Paris : c’était fournir 4 Ja malveillance de l'Angleterre mg 
légitime occasion d’hostilité; mais, grace au bon sens de Lincolag 
4 la dextérité de Seward, la république fremissante rendit les de 
prisonniers et s’épargna ainsi le surcroit d'unc guerre terrible. 
La premiére année de la lulte s'achevait; l’acharnement 
commencé, et pour tant de maux déja supportés le Nord n’avait q 
core reconquis, sur le domaine de l’esclavage , que le Maryland,) 
Virginie occidentale ,, certains districts de Kentucky, une parte @ 
Missouri et quelques postes marilimes. i 
Deux grandes batailles eurent lieu, en 1862, a l’ouest des Aq 
ghanies. Grant, assisté des bateaux cuirassés du vaillant commedeg 
Foote, réduisit en son pouvoir le fort Uenry. Puis, il investit le far 
Donelson, se jeta sur ses retranchements, échoua, l’altaqua de neq 
veau le lendemain, et, dans une mélée of chacun des adversal 
vainquit tour & tour, il finit par soumettre 4 ses armes obstinées§ 
place ct 14,623 hommes qui lui livrérent 17,000 fusils et 65 a 
nons : il avait vengé 4 Donelson laffront de Bull-Run. Les séparg 
tistes s’empressérent d’évacuer Nashville et Columbus; ils aband™ 
naient tout l’Etat de Kentucky. Beauregard vint disputer a Gre 
cetle vallée du Mississipi ot il avancail d’un pas si rapide. En ¥ 
essaye-t-il de retarder sa marche devant New-Madrid et Vile n* it 
Grant sen empare et dctruit une flotille en passant : le Mississ 
lui est ouvert sur unc longueur de plus de vingt-cing lieues, ja 
qu’aux falaises de terre amoncelée qui s'élévent prés de Memphi 
veul y descendre, mais il améne d'abord son armée 4 Pittsbug@ 
' concerle ses mouvements avec celle de Buell, 4 qui il indique 
phis comme rendez-vous. De leur cote, Beauregard et Johnston 
nissent leurs armées 4 Corinth, et de la fondent 4 l’improvistes 
Pitlsburg. C’est la sanglante journée du 6 avril. Surprise dans 
campements mémes, l’armée de Grant en est chassée : un instal 
l’intrépide Sherman défend presque seul l'honneur de l'Union autor 
de la pelite chapelle de Shiloh; une foule éperdue de fuyards # 
presse aux embarcadéres de Piltsburg; on a laissé aux mains @ 
lennemi trente canons. Grant reforme pourtant ses lignes vacillaty 
tes, et voit enfin, au soleil couchant, apparaitre le secours qua 
attend, une division de Buell. Beauregard alors suspend le combats 
il se croit sir du lendemain! Mais, le lendemain, l’armée de Buell 3 


LA GUERKE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 485 


lout entiére pris place aux cétés de Grant : les fédéraux reconquic- 
reat Je terrain, et Beauregard, dans une longue et pénible retraite, 
faméne a Corinth ses troupes décimécs. Sur ce champ de batuaille il 
éait tombé 23,000 hommes. Des deux cdtés on chanta victoire. II 
ést sir foulefois que les confédérés furent dés lors contraints, dans 
celle région, & la plus stricte défensive. Ce combat de Pittsburg 
avait, selon le mot de Sherman, « épouvé la virilité de deux ar- 
mées » : elles apprirent 4 se respecler en se redoutant et cn s'admi- 
rant. Les fédéraux surtout profilérent de cetle terrifiante lecon; ils se 
firent une idée nouvelle de l'art militaire : « Depuis lors, dit M. le 
comte de Paris, Grant ne cessa de répéter que le principal objectif de 
la guerre devail étre la destruction des armées ennemies plutét que 
la conquéte de telle ou telle portion du territoire. » 

Pendant ce temps-la, les fédéraux, conduits par Curtis, pénétraient 
dans!'Aikansas : ils y battaient les séparalistes & Pea-Ridge ; mais 
Celle vicloire les aftaiblissait tellement que l’ennemi pul disparaitre 
@ loisir « dans les vestes espaces d’ou il était subilement sorti; » et 
Curtis jugea prudent de rentrer dans le Missouri. On avail guerroyé 
aussi an Nouveau-Mexique ; les {édéraux s’en assuréreut pour tou- 
jours la possession. Devant Washington, Mac-Clellan, obs¢dé par les 
Stratégistes de la présidence et du congrés, ne pouvail ricn faire 
encore. laurait voulumenerson armée 4 Annapolis, latransporlerdaas 

* une des trois baies prufondes de la Chesapeake, ct, de li, remonter 
a21-- versRichmond. En attendant que Lincoln Ie laissdt mailre de son 
descin, it envoya Burnside et le commodore Goldsborough rétablir 
- +t‘ bdomination fédérale dans la mer intérieure de la Caroline du Nord, 
‘c.f St lous ses rivages. Ce fut une expédition de 16,000 hommes et de 
8 navires. On prit Vile de Roanoke, les villes d’Elisabeth-City, de 
“"§ levberne, de Beaufort ct le fort Micon. Mais, au lieu de ramener a 
bie Fannie du Potomac la division de Burnside, on |’oublia, oisive et 
mmutile, dans les garnisons qu’elle venail de conquérir : cette faute 
élait grave, on eut plus tard a la regretter. 

Cerendant, aucune de ces batailles n’émut l’Amérique comme le 
duel du Virginia et du Monitor. Le 8 mars, le Virginia avait tout a 
coup paru au milieu des cing navires de guerre qui se trouvaient a 
Tembouchure du James-River : ce monsire, avec sa croupe bardée 
de fer, arrivait, calme, lent, et si bas qu'on l’eut dit caché sous le flot 

dans lequel il cheminait; les obus qu'il lancait en ouvrant de temps 
entemps son double sabord et l’éperon qu’il enfongait aux flancs 
de ses adversaires devaient promplement les vaincre; leurs plus 
gos projectiles n’avaient fait que rebondir comme dans un jeu sur 
son épaisse et luisante carapace. Sous ses coups, le Cumberland s'en- 
gloutit; le Congress améne son pavillon, et l’ennemi le brale ; Ie 






GAsmrusas, au vu siptisy UY S4464VTTUMIODVIA UE SALUEL OWE VE p?* wu SCCUWEIALEYG 


retirer et regagna Norfolk. Le Nord, épouvanté la veille, re 
il avait pu croire perdu pour lui l’empire de la mer ; le Mon 
lui rendait. Le combat de Hamplon-Roads avait mis & Tes 
puissances les plus destructrices et les plus mystéricuses de la; 
moderne : ce fut un enseignement pour toutes les marines ¢ 
un nouveau sujet de terreur pour Il’humanite. 

L’armée du Potomac bivouaquail toujours devant Washingt 
politique lui donnait, hélas! ses ordres autant que la guern 
coln aurait voulu et n’osait la commander en chef; mais, tan 
une faiblesse qui le rendait docile aux cris des partis, tantotp 
impatiente présomplion ou bien avec une bonne foi naive, il 
geait tous les plans de Mac-Clellan, en contrariait l’exécution 
suspendait tout a coup. Mac-Clellan, au milieu de ses dessein 
cesse traversés, perdait son femps avec sa peine et re pouva 
entreprendre. Les batleries des confédérés, en interceptant } 
gation du bas Potomac, bloquaient alors Washington de ce cd 
ville en élait indignée ; le congrés se plaiznait de Mac-Clellar 
dain, comme Mac-Clellan organisait une expédilion pour déli 
fleuve assiégé, on apprit que les sudistes avaient évacué Mans 
qu’ils apandonnaient leurs batteries sur la rive : Johnston, et 
avait soupconné que Mac-Clelian s’apprétait 4 prendre & reve 
armée ; il s‘élait retiré sur le Rappahannock, laissant Sto 
Jackson dans la vallée de la Virginie, avec la liberté d’y agit 
gré. Un des lieulenants de Mac-Clellan, Shields, attira et w 
Jackson 4 Kernstown, dans un combat ou les deux ennemis ri 


wat D2 Lue BP. f... VAT. - *h_. _9Pe > eres » eeee 


LA GUERRE CIVILE AUS E:ATS-UNIS, 485 


pr Moc-Clellan & Ja lutte la plus gigantesque sous laquelle eut ja- 
sais fremblé le continent de Amérique. __ 
La grande et tumu!tueuse république des Etals-Unis, dans cette 
verre qui l'avait surprise si dédaigneuse des arines et si libre sous 
slois, avait subi une bien lerrible épreuve. Sa démocratie y avait- 
e avi plus sagement que celle des autres peuples répub:icains, 
ns Vantiquité et & l’époque contemporaine? Non; et celle histoire 
Sipe, a cet gard, les enchantements dont circonviennent notre es- 
it les apologistes quinous invilent si sommairement tous les jours a 
re de la république américaine Vidéal de 'humanilé et d’abord le 
ire. La vérilé, c'est qu’aux Etats-Unis comme ailleurs la démocratie 
pbarrassa plus d'une fois cette guerre parseserreurs et en égara plus 
‘ane fois la conduite par ses passions. La aussi on la voit faired’étran- 
es promesses, Vanturde aulant que crédule, se complaisant a des dé- 
tlamations insensces, inconstante ct manquant 4 sa parole; 1a aussi 
on voit lapopulace, amoureuse de grades élevés et d'uniformes bri!- 
lanis, mélant le charlatanisine a l'amour vrai du pays, poussant dans 
la défaite des cris de trahison, de loin invectivant l’ennemi avec 
fareur, « parlant toujours de mourir plutdt que de reculer ou de se 
rere, » prompte a !a panique, profitant de la guerre comme d’un 
dsordre et pillant les dépdts de vivres militaires: 1A aussi on voit le 
peaple joignant les maux de l’anarchie & ceux de la guerre, et dé- 
trusani la discipline par son gout excessif de ]'égalité et sa jalousie 
eabrageuse. Et la fortune lui inflige les mémes lecons qu’ailleurs. 
lavoulu, selon le mode démocratique, ¢lire les officiers : il faut 
thndonner ce systéme, pour rendre a l’autorité et 4 la capacité 
ts leurs droits. lla voulu une armée de volontaires : 4 constater 
@ils rompent leurs engagements avec une si ponctuelle exactitude 
le matin méme d’un combat, 4 souffrir de leur inexpérience ou de 
indocilité, on reconnait la nécessité de l'armée permanente; le 
a le Sud sont bientét contraints de recourir 4 la conscription 
européenne. On a cru la guerre facile avec des armées improvisées ; 
oo aeu dans feur valeur la confiance la plus orgueilleuse : la décep- 
bon des revers raméne les esprits 4 des idées plus justes. Le lende- 
main de Bull-Run, « !'Amérique tout enti¢re, dit M. le comte de Pa- 
f,comprit qu’tmne armée ne saurait vivre et mourir comme un 
individu ; qu’il faut, d’une part, un état-major actif et instruit pour 
égler ses mouvements; d’autre part, une administration expéri- 
neniée pour pourvoir 4 ses besoins journaliers; et que, sans ces 
lux ressoris, elle n'est entre les mains du chef le plus habile 
un corps inerte et sans vie. Elle comprit qu'il ne sulfisait pas 
‘avoir mis 500,000 hommes 4 la disposition du président, mais 
wil fallait encore l’aider 4 en faire des soldats; elle oublia toutes 


486 LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 

























ses préventions et renonga 4 toutes ses illusions. » Enfin, Li 
président de la République, devient dictateur civil de la guerre; 
veut exercer en personne le commandement supréme des a 
il dirige les généraux, il gouverne leurs troupes malgré eux ou 
4 leur insu, il leur impose ses plans; il viole les régles de la hi 
chie militaire; il disgracie 4 plaisir les chefs, méme Grant et 
man un moment. Mais |’événement le délrompa : « ses dépl 
essais de stratégic » ne causérent que des désastres. Lincoln 
nation profitérent, il est vrai, de cetle cruelle expérience : lan 
l'autre se corrigérent noblement et 4 temps. En tous cas, cetle 

-toire des Etats-Unis confirme bien la ndétre : plaise 4 notre dém 
de s’en souvenir un jour’! 

Il ne sera jamais facile d’associer la guerre et la liberté. A 
avis, plus d’une page de ce livre atteste que, pendant ces luttes 
prémes, « le despotisme parfait » qui doit, selon le mot de Washi 
ton, régner dans une armée, ne doit pas moins régner alors 
nation. Sans doute, un peuple qui, comme la France en 1878, 
en proie a Panarchie et & l'invasion dans le méme temps, a bead 
d’une Assemblée pour lui créer un gouvernement, pour le 
ter avec autorilé devant I’cnnemi et devant le monde. Mais un 
ple qui est muni de toutes ses institutions et qui garde devant I) 
nemi sa tranquillilé civile, a-t-il donc, a ce moment terrible de 
tion militaire, besoin d'un pouvoir délibérant auprés du 
exécutif? Nous ne le croyons pas. Nous voulons jalousement 
pratique durant la paix la maxime latine : Cedant arma toga; 
durant la guerre, nous voulons absolument le contraire de 
maxime. Parlementaires dans les loisirs de la paix, nous nele 
mes plus dans les nécessilés de la guerre; car il nous sem 
cette heure de péril national n’est pas faite pour les assembil 
litiques, avec leurs débats, leurs exigences, leurs indisc | 
leurs intrigues. La prudence exige qu’on suspende le régne des 
lements au milieu de ces batailles et durant ces invasions 
prompltitude, la décision et l’unité sont comme autant @ 


‘ En 1862, Lincoln, « sans méme prévenir celui qu'il avait nommé chef de 
armées, publie, le 27 janvier, sous le titre de « Premier ordre de guerre da! 
«dent », undocument quidemeurera comme un des monuments les plus étral 
de cette époque. Cet ordre prescrit 4 toutes les armées de terre ‘et de mer @ 
République d° attaquer lennemi le méme jour, et leur fixe, a cet effet, la datet 
22 février, anniversaire de la naissance de Washington. Les généraux, les mins 
et leurs employés seront chacun responsables de la non-exécution de cet et 
quoique aucun d’entre eux n’ait été consulté, et quoique la dale de ce 
simullané ait été fixée sans tenir compte ni des différences de climat, ni des] 
tions de l’ennemi, ni des conditions particuliéres of se trouvait chaqtié armée, 

(Histoire de la guerre civile en Amérique, t. Il, page 526.) 


LA GUEARE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 487 


> peut parlager avec une assemblée. Il reste qu’a l'avance on 
altribuer, par un vole de contiance, les pouvoirs de cetle 
sable dictature; il reste que, selon l’urgence des cas, on 
»extraordinairement les Chambres. L’exemple des Etats-Unis 
cette opinion. Au Sud, Jefferson Davis dut restreindre 
annuler l'indépendance des Etats; quant au congrés de 
1, il ne délibéra bientit plus que dans des séances secrétes 
«un aveugle instrument du pouvoir exécutif. » Nous ne 
S pas, pour notre part, ce despotisme de Jefferson Davis: le 
Sud le lui imposa : est-ce que, dans le danger de mort ot 
est engagéc, ce genre de diclature, pourvu qu’il ne serve a 
ime, n’est pas justifiable? Au Nord, Lincoln dut suspen- 
ras corpus; il n’hésita pas, sons la réserve constitutionnelle 
ttion que le congrés lui donnerait ultérieurement, il n’hé- 
1user de tous les pouvoirs que Ja circonstance lui rendait 
ielqu elle Iégitimait. Sans doute, il maintint le congrés prés 
ais pent-on dire que les services du congrés aient réellement 
ble détriment de ses torts? Assurément, ses lentcs forma- 
érent plus d’un retard préjudiciable. Par exemple, aprés la 
+ Bull-Run, le Congres accorda bien a Lincoln cent millions 
set cent mille volontaires de plus qu'il n’en avait demandé. 
tM. le comte de Paris, les amendements des partisans de 
out prix, auxquels on laissait une enti¢re liberté de parole, 
‘tendaient empécher le président d’employer ces ressour- 
‘duction de l’insurrection, avaient retardé le vote détinitif 
sanctionner le projet. » Que de fois, d’ailleurs, l’obsession 
s géna Lincoln ou les généraux.! Comme son intempestive 
on dans les affaires militaires nuisit aux opérations! Ainsi, 
‘e plus maintenant que « la peur » que Lincoln avail du 
ui fit, 4 la veille de Bull-Run, « préférer les chances d’un 
ux difficultés politiques que lui créait V’inaction de Mac- 
Et qu’est-ce que ce comité du Congrés, institué pour sur- 
généraux, pour dénoncer leurs fautes ct les juger aprés 
3 perdues? En vérilé, ce régime parlementaire est-il utile 
ite des armées et peut-il contribuer 4 la victoire? 
américaine, dont M. Je comte de Paris nous raconte avec 
essants détails l’origine et les traditions, mériterait, ne fut- 
son organisation improvisée de 1861, V’attention de nos 
nilitaires. Ses soldats montrérent, dans la lutte de Jd sé- 
s qualités qu’ils avaient déja déployées dans la guerre de 
ynce et dans celles du Mexique et du Far-West : « |’adresse, 
bravoure et l’intelligence individuelle. » Elle comptait 


488 LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 


seulement une dizaine de mille réguliers, a ]'époque ot: le Sud ses@ 
para du Nord. Pour la reconstituer, pour enfanter ses prodigieusgs 
armées de volontaires, le Nord, auqnel alors tout manquail, n‘épaty 
gna rien, ni efforts, ni doulcurs : quant 4 son argent, il jeta plus @ 
treize milliards dans ce goulfre qui débordait de son sang. L’énergig, 
que donne la virile habitude de la liberté, l’aida dans ce pénible tre 
vail. Car M. le comte de Paris le dit avec raison : « Dans ces instang: 
suprémes ou l’existence d’une nation dépend, non de la perfechag 
des moyens employés pour la sauver, mais de la rapidilé avec ig 
quelle ils sont appliqués, les peuples habitués 4 laisser un cham 
libre 4 l’initialive individuelle, savent lirer parti sans retard de toulg 
leurs ressources, tandis qu'une administration centralisée, acco 
tumée a tout faire par elle-méme, s’agile trop souvent dans unesth: 
rile impuissance. » Mais on sail qu’'au commencement, la hate etl’ 
expérience, aussi bien que la pénurie, élaient égales des deux cdtés’ 
celte égalité relarda longtemps les coups décisifs, elle fit la lenteur@ 
les hésilations de celte guerre. L’une ou l'autre armée evt immédia 
ment succombé, et sa cause avec elle, si, aux premiers jours, ¢ 6 
avail eu 4 combattre des troupes agucrries et disciplinées : » il com 
vient que nous ne perdions pas de vue cet enscignement. Peut-dom 
en 1870, la France aurail-elle pu profiter, aprés ses désastres de Seage 
et de Metz, des exemples de promptitude et de libre initiative que # 
Etats-Unis offrirent au monde, dans la formation de ces régimes 
volontaires auxquels, par plus d'un trait, ont lant ressemblé ¢ 
de nos mobiles. Aujourd hui la réorganisation de notre armée, ay 
ses lointains préparalifs et ses cercles immenses, ne nous laisser® 
ou presque rien 4 imiler au dela de l’Atlantique : derriére les 
ges, nous avons un ennemi, toujours debout et toujours prét, &@ 
la vue nous instruira davantage. Nous doutons pourtant qu’ono ‘ 
nise jamais avec un ordre plus ingénieux, avec une méthode p 
sire qu'aux Elats-Unis, des opérations combinées sur mer et @ 
terre : les Américains ont excellé dans cet accord de leur armée§ 
de leur flotte : l’expédition de Burnside 4 Roanoke est un chef dam 
vre de disposition; et la sévére et sage prévoyance de Mac-Clellag 
dans le transport de ses troupes sur le Potomac, servirait utilem@ 
de modéle a nos meilleurs généraux. Disons encore que les vol 
taires américains, tout ciloyen d'une république que chacun 
put se vanter d’étre, ne furent ni turbulents ni indociles | 
les .nétres. La discipline de Varmée réguli¢re avait toujours, 4 
singuliérement sévére'. Elle prévalut peu a peu dans |’armée no 



























‘ « Dans l’automne de 1861, les habitants de Washington, passant prés ¢ 


LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 489 


elle, sans qu’on edt besoin d’appliquer 4 d'autres qu’anx traitres la 
tice des cours martiales. « Quelques avertissements suffirent 
wr rappeler aux volontaires que, le serment une fois prété, il n’y 
nit plus d’umateurs sous les drapcaux ». Ils acceptérent de bon 
eur, « avec une résolulion plus méritoire que bien des actes d’hé- 
ismeo, Linterdiction absolue des liqueurs fermentées : « On 
vil jamais un homme ivre dans les camps, et dans les villes 
mes ces désordres cessérent aussilét que la police militaire, 
eux organisée, empéchii les soldats de quiltcr leurs tentes pour 
iler les bar-rooms'. » Ce sont des souvenirs qui honorent I’Amé- 
jue, el ce sont des régles dont la pratique importerait fort 4 notre 
mée *. 

Celivre de M. le comle de Paris a une grande étendue : c’est ’his- 
are moderne avec sa vaste information. Le dessin en est large, la 
amposition bien ordonnée; il y a une juste proportion dans cet im- 
mense fableau. L’homuine de lettres y trouve des récils pleins de va- 
néié et d’animation, comme ceux des batailles de Bull-Run et de 
Shiloh: le politique, un trés-clair apercu de la constitution fédérale, 
asi qu'une perspicace étude de la politique du Sud; le militaire, de 
avantes critiques des opérations. Nous ea estimons, pour notre part, 
portraits : l'auteur les a tracés d’une main ferme et subre; ce 
msont pas des peintures 4 la fois indiscrétes el minuticuses, pleines 
le dlails inuliles, selon la maniére de ces historiens qui funt d’un 
portrait cornme linventaire complet d’un personnage; nous aimons 
Reus voir Lincoln, Lee, Jackson, Mac-Clellan, Sherman et Grant 
iti peints. Partout se manifeste, dans cet ouvrage, la loyale volonté 
kitre impartial - M. le comte de Paris juge avec un libéralisme, une 
baatielé et une modération que les plus prévenus auront peine & 
tmlester. Partout aussi se révéle Phabitude d'un esprit méditatf, 
tateax des causcs, cherchant la lecon dans l’événeiment, observa- 
leurattentif des caractéres et qui se plait dans cette observation. 
Ajoutons que ce livre, écrit d’un style grave et simple, contient plus 


lelteries d'artillerie campées sur leurs places, voyaient avec étonnement des sol- 
Ms coupables de quelque infraction 4 la discip‘ine, tantdt liés a l’affut d'un canon, 
Malt & demi-suspendus par les pouces, tantét obligés de se promener avec un 
Wien dans la bouche ou la téte passée dans un tonneau déloncé, symboles de leur 
Welence ou de leur ivrognerie. » (Histoire de la guerre civile en Amérique, par 
L le comte de Paris, t.1, p. 40.) 
' Idem, page 491, t. I. 
® H serait intéressant de savoir comment, des deux cotés, le vainqueur traitait la 
ulation du pays envahi. Nous émettons le voeu que M. le coimnte de Paris, dans 
suite de cet ouvrage, renseigne a cet égard le public francais, devenu, depuis 
s malheurs et nos souffrances de 1870, justement curieux de tous les procédés 
la guerre. 

10 Aour 1874 32 


490 LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 


d'une description agréable : la comparaison y est juste et précise, eg 
maintes fois image, dans ses couleurs, présente aux yeux du lecteur 
la vérilé du fait, avec cette réalité qui en est la poésie, comme dang g 
cette belle narration ou, peignant un combat sanglant sous bois, M. ke 
comte de Paris nous montre les soldats morts et étendus « sous ke 
vert linceul de la forét. » 

La pensée de la France anime ce livreen plus d’un endroit. M. le 
comte de Paris a mis, dans mainte page de celte histoire, comm. 
une fendresse studieuse 4 y marquer !’emprcinte de sa patrie, ¥ 
n’est pas seulement joyeux de retrouver aux Etats-Unis la mdanoie 
des soldats que la France envoya au pays de Washington pour ai 
les premiers défenseurs de |’indépendance américaine; il ne 
pas seulement la jeune république, pour avoir « placé le hy 
Bourbon parmi ceux qui doivent perpétuer le souvenir de la France 
sur son sol. » Il rappelle avec orgueil, aprés les services de Lafayette 
et de Rochambeau, ceux de ce général Bernard, un Francais aussi, 
qui éleva presque tous les forts autour desquels subrila larmée i, | 
dérale en 486. Il applaudit 4 Frémont et a de Trobriand, menantles 
troupes du Nord au combat avec cet élan de la France dont ils sont’. . 
les petils-fils. It célébre la mort de ce colonel V. de Monteil, dont ii, 
dit : « V. de Monteil, 4 Roanoke, assistait en volontaire au combats | 
ou son régiment n’était pas engagé, et, accrochant sa tunique 4 us 
arbre, il s était armé d'une carabine, dont il se servait comme 4 
simple soldat. Lorsque le 9° New-York chargea l’ouvrage ennemi, 
se joignit 4 ce régiment et ful tué a sa léte en soutenant digne 
l’honneur de son pays. » Il se plait 4 voir aux mains des officiers 
ricains « les réglements frangais traduits par Scolt; » il mentions 
tout ce que doivent 4 la France ceux d’entre eux qui ont fait dams’ 
nos écoles et dans nos guerres d'Afrique leur apprenlissage de la mes 
militaire. M. le comte de Paris commet toutefois une injustice, Thaor 
norable et légitime injustice de la modestie : il oublie ces deux voloses®- 
taires francais qui prirent part si vaillamment au siége de Yor 
Town, et aux trois grandes batailles de Williamsburg, de Fai | 
et de ‘Gaine’ s Ilill; ces deux officiers d’¢tat-major de Mac-Clellara®s} 
qui, ala meurtriére journée de Gaine’s Hill, ramencrent les fu 
au feu en se jetant dans la mélée, l'épée haute, comme la tenai 
leurs ancétres 4 Taillebourg, 4 Marignan ou a F onlaine-Frangaise 43° 
ceux-la aussi, qu’ils s’appellent ou non comle de Paris et duc “i 
Chartres, ont honoré la France aux Etats-Unis. 

L’exil est sombre et triste : rarement un rayon de gloire y péndete¢ 
pour en éclairer la solitude. Il n’a pas tenu aux princes d’Orléans' 
que cetle lumiére n’y vint parfois consoler leur regard. Ecrivains, 
soldats, voyageurs, ils ont 4l’envi voulu qu’un peu de cette clarté 





















LA GUERRE CIVILE AUX ETATS-UNIS. 491 


iat 4 ’étranger, comme pour mieux indiquer en eux l’hon- 
leur race et de la France. C’était juste : ils devaient ce soin, 
st, cet hommage au nom de nos rois et 4 celui de notre pays. 
osée aura bien inspiré M. le comte de Paris, le premier 
ux : rentré dans la patrie, il lui offre aujourd'hui un ou- 
ile, un livre qui manquait 4 |’instruclion de notre nation et 
dra place dans sa littérature. C’est une grande joie que celle- 
récompense un prince plus que tous les éloges. Pour nous, 
vons pas seulement pensé maintes fois, en lisant cette his- 
‘ily avait 14 une ceuvre profitable 4 nos compatrioles : no- 
mge pour celui qui la mérile dans un temps ou la France a 
jin d’étre servie par tous nos amours, dans tous nos actes 
nos paroles. Nous nous sommes encore dit, en fermant ces 
lumes que six autres compléteront plus tard : « Ce livre 
wé sur la terre élrangére et continué dans la cité natale, 
als’y achever devant une France heureuse! Puissions-nous 
mdre la suite cn des jours moins pleins d’incertitudes et 
ices, en un temps ot la France, redevenue un peuple plus 
lus paisible, aura recouvré toute la fierté de son passé et 
sireté de son avenir ! » 


Aucuste Bovucuen. 





















UNE EDUCATION UTILITAI 


—_—_eeee 


MEMOIRES DE JOHN STUART MILL 


Le barbarisme qui se trouve en té'e de cet article appartie 
Stuart Mill, quidéclare qu'il en est, sinon l'auleur, du moinslep 
rain, et s‘en montre trés-tier. On avait cru Bentham |'auteur de 
néologisme; mais Stuart Mill revendique ’honneur d’avoir, alg 
de quinze ans, imposé cette épithéte, singuli¢rement bien che 
sans doute, puisque, trés-peu de temps apres son apparition, q 
servail a désigner un philosophe célébre, son systéme et ses adel 

Quel était donc cet enfant qui enrichissait ainsi l'Europe save 
et lettrée d'un mot nouveau 4 |’dge ou ses parcils jouent au cht 
fondu ou a la balle au mur? 

Le nom de cet homme et ses écrits sont familiers 4 tous leq 
teurs du Correspondant. Stuart Mill a été invoqué, loné ou o 
par tous les partis. Ses ouvrages, la Logique, la Liberté, les Pris 
d'économie politique, sont cités journellement dans les carp 
plus opposés : le livre de /a Liberté surtout. Il psrut sous |'Bag 
4 une époque de grande compression politique et intellectuelle.™ 
souffrions de la centralisation excessive du régime impérial, et § 
soupirions apres les libertés politiques dont nous nous monte 
peu dignes. On acclama Vallié qui nous venail ainsi de lautre 
du détroit. Son livre fut aussilét traduit, lu, cité et comment 
semblait fait en vue de protéger l’individu contre la dominational 
sive de ]’Elat. On pouvait s’y tromper, car il ne m’est pas preg 
que l’auteur n’ait pas partagé lui-méme cette illusion. C’était dat 
en apparence, un éloquent, ou mieux, un solide plaidoyer en farq 
de la liberté de conscience, du droit d’association, de l'expens# 
humaine dans toutes les directions ot il lui était bon et commeds 


i 


UAE EDUCATION UTILITAIRE. 403 


dre. On lut comme on lit en France, du pouce, et en pensant 
sée, et non 4 celle de l’auteur, et l'on commit ainsi les plus 
hévues. Je viens de relire ce livre, et, éclairé, j’en conviens, 
imiéres que m’ont fourni le temps, les mémoires de !’au- 
os révolutions, je me suis apergu que cet ouvrage, fait en 
‘la liberté individuelle, contenait en germe et en principe 
‘asservissement le plus complet de l'homme a la tyrannie 
. Le service obligatoire, l'éducation obligatoire, l'aumdne 
e, la fiscalité sans limitation, tout y était concédé a ce Mo- 
m appelle l’Etat. Il n’y avait qu’un point, un seul, sur le- 
rt Mill revendiquait avec une sorte d’emportementen désac- 
sla froideur de son tempérament et de sa forme lilléraire, 
b absolue, voire méme la licence. C’était la facullé de nier 
role, par lu plume, sur une estrade, sur une borne comme 
livre ou un journal, non-seulement toutes les religions, 
ma lui-méme et la morale, de quelque adoucissement, de 
lempérament qu’on l’accommodat. C’élait 14, au fond, la 
oute la liberté, la seule liberté. Stuart Mill posait bien ce 
que, pour étre logique, i} fallait étendre cette licence de la 
Pattaque du gouvernement, et n’élever contre elle aucune 
s méme celle de la vie privée; mais, effrayé des consé- 
de ces principes, il admettait dans la pratique qnelques 
nents, un peu de prison aprés beaucoup d’incitations 4 la 
vile ou d’appels aux armes. Il concédait encore, non sans 
épugnance, que |’on put interdire limpression de romans 
; car, revétuc d'une forme scientifique, toute indécence de- 
ite; mais il permettait en termes précis l’outrage, \'invec- 
u, 41a morale, 4 ses ministres ou 4 ses défenseurs'. 

yu'il en soit, nous ne vimes dans ce livre que ce qu'il 
sait d’y voir, et nous saludmes dans Stuart Mill le cham- 
Is liberté individuelle. Ce fut mieux encore quand, sé- 
le sysiéme ingénieux de M. Hare, Stuart Mill préconisa la 
lation des minorités. Nous étions alors en minorité, comme 
srons bien probablement encore dans Davenir, et nous ac- 
avec joie cet alli¢, sans bien nous rendre compte si son 
fait plus dangereux qu’utile. Quant aux économistes, ils 
pas atlendu la publication de ces derniers ouvrages pour 
r Stuart Mill ’'émule et [héritier d’Adam Smitheet de Ri- 
était-il pas d‘ailleurs une sorte d’enfant de la balle? Il avait 
sur les genoux de Bentham; ses vacances, il les passait en 
thez J.-B. Say; Ricardo, a !’4ge de quinze ans, lui faisait cor- 


liberté, traduction de Dupont White. 1864. Pages 187, 189. 


404 | UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


riger ses épreuves; enfin il portait un nom honorablement conn 
déji dans I’école : son pére élait un économiste distingué, que} 
gloire scule de son jeune héritier tenait un peu dans l’ombre. 

Ce furent cependant les économistes quis'’apergurent Jes premien 
que l’encens prodigué avec excés aux idoles peut parfois asphyxiei 
le thuriféraire. Un beau jour, Norresco referens! le chef reconnu d@ 
l’élite économiste en Angleterre, l’émule et lhéritier d’Adam Smit 
et de Ricardo, passait dans le camp ennemi, emportant avec la, 
comme David, les richesses des Amalécites. Adoptant plusieurs a 
idées de Comte, de Saint-Simon et de Proudhon, Stuart Mill osait 9 
déclarer socialiste, et, avec cetle logique séduisante qui caraclérisail 
son talent, cet air de bonnefoi, cette modération anglaise de la forate 
qui cachait chez lui la violence du fond, il reniait une portion nm» 
lable des articles du credo économique. Respectant la théorie dels 
formation des richesses, il battait en bréche celle du libre échangs, 
de la concurrence, en un mot, de la distribution de ces mémes IF 
chesses. Il annoncait que, dans un avenir lointain peut-étre, mai 
assuré, I'humanilé en progrés considérerait |’hérilage, la libeewd 
commerciale et Ies lois de ’échange du méme ceil qu'elle cane 
aujourd hui l’esclavage ou V’inquisilion ‘. 

Le scandale eut été trop grand : on chercha a l’étouffer; on voula 
tourner la chose en raillerie : « Stuart Mill a tant d’esprit, quila 
peut résisiler 4 développer un paradoxe amusant; » ou bien: cL 
chagrin de la mort de sa femme lui a tourné la cervelle; » ou ef 
core : « Nous comprenons mal ces nouvelles théories : elles caches 
un sens profond comme les oracles de Delphes ou de Cumes. » 

La perte que faisail le parti économiste était grande en effet, ed 
nalure & jeter le trouble dans le cerveau le plus économiquemes 
équilibré. C’était quelque chose comme M. Garnier reniant Malthe 
ou M. Block devenant protectionniste. Eh quoi! fallait-il donc se m 
soudre & ce civorce douloureux? L’harmonie était si compléte juw 
qu’alors! Pas une dissidence, pas une fausse note! Mémes idées € 
politique, en philosophie, en religion! Car, chose singulidre! l'ée 
nomie politique, qui n’est et ne doit étre qu’une science positiW 
comme la chimie ou la physique, est devenuc, par la faute de # 
professeurs el de ses adeptes, une sorte de dogme sinon révélé, § 
moins inspiré, embrassant l'homme tout entier plus que ne le fe 
aucune religion, décidant en dernier ressort de ses droits et de sé 


‘ Les Saint-Simoniens contribuérent, par leurs écrits, 4 m’ouvrir les yeux set. 
valeur qu'avait eue en son temps et pour son temps la vieille économie politi 
qui admet que la propriété privée et le droit A 'héritage sont des faits indéfectible 
et que la liberté de production et d’échange sont le dernier mot du progrés sock 
(Mémoires, page 159.) 


UNE EDUCATION UTILITAIRE. 405 


le ses perspectives en ce monde et dans l’autre, comprenant 
ne, la sociologie et jusqu’a Ja polilique de chaque jour. Sa- 
an, 8i vous éles sceplique a l’endroit de la république con- 
» du progrés indétini ou de la révolution ilalienne, vous 
s le droit de vous dire économiste. Il faut choisir entre 
et Ie libre échange. Le socialisme et le christianisme sont 
sles également inhabitables : 4 l’équateur et sous le soleil 
é fleurit et repose l économie politique‘. 

Mill, plus logique ou plus hardi, rompit donc ouvertement, 
dizaine d'années, avec la vieille école et ses vieilles for- 
socialisme |’attirait. Ce n’élait plus de Bentham, de Ri- 
méme de son pcre, qu'il se proclamait l’adeple, mais 
Comte, 4 la louange duquel il publiait un de ses derniers 
Se sentuit-il assez fort de sa répulation européenne pour 
sa pensée, le réle de chef du parti républicain en Angle- 
nisit-il, voulail-il se venger du peu de succés qu'il avait eu 
rlement, et rappeler a lui l’attention publique par un scan- 
e sais trop. Les mobiles des actions humaines sont plus 
qu’on ne le croit d'ordinaire. Quoi qu’il en soit, Stuart 
m vivant, osa se dire socialiste; ce n’est qu’aprés sa mort 
itse révéler tout entier, et ne pas laisser subsister un doute 
m pouvait entrevoir dans ses écrits, sans qu il Peut néan- 
lement formulé : son athéisme absolu, réfléchi, balbutié 
et confessé sur le bord de la tombe. 


ioires de John Stuart Mill sont plutét un panégyrique de 
pére et un programme d’éducation qu'une biographie. Les 
s du volume sont consacrés au récit des études de | enfant 
rmation de ses idées; le reste (quelques pages) raconte le 
la vie de l‘auleur, nous montre la seule fleur qui ait poussé 
sert, puis une séche nomenclature des derniers ouvrages, 
it. 
$té le mobile de Stuart Mill en écrivant ce livre singulier? 
videmment remplir un devoir filial; il a cherché 4 mettre 


voulons altaquer ici ni l'économie politique qui est une science et dont, 
oudrait faire une Eglise; ni un grand nombre d’économistes distin- 
| m’en est pas moins vrai que ceux qui se considérent comme les chefs 
mt trés-hostiles aux idées chrétiennes et font entrer la République 
héories ou elle n’a que faire. 


4% UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


en lumiére un homme pour lequel la poslérité lui semblait injus 
Mais, par l’effet d'une vanilé presque inconscierle, Stuart Mill sex 
ble nous dire : « La grande wuvre de mon pére, c’est moi. Cest 
son véritable ouvrage, son meilleur livre. Il faut que je vous racon| 
avec quel soin, quelle intelligence et quel succés il a été cog 
posé. » 

M. Mill le pére n’avait pas joui de semblables avantages. Il s’&ai 
fait lui-méme. Elevé par charité dans un collége, il avait d’abord & 
précepleur, puis journaliste, et n’élait arrivé 4 une position lucte 
tive et indépendante que sur ses vieux jours. I] s’était marié é 
bonne heure, et, bien qu'il professal avec une sorte de passion le 
principes de Malthus, « il eut beaucoup d’enfants, nous dil son fk 
tenant en cela une conduite des plus opposées aux opinions quil pre 
fessait énergiquement. » D'ow venait cetle dérogation 4 ses principes 
Madame Stuart Mill ne partageait-elle pas les idées de son époux 
Quelle femme élail-ce? Bonne ou méchante, laide ou belle, spiri 
tuelle ou sotte? L’auleur a sans doute quelque motif pour le taire 
il ne nous dil pas un mot de sa mére dans ce volume. 

En revanche, il s’élend longuement sur toul ce qui est relatif 
son pére. Aprés nous avoir raconté les débuts pénibles et honorable 
de cetle carri¢re laborieuse, i! insiste sur le réle considérable qu 
M. Mill jova dans le parti avancé (on disait alors jacobin) qui symp: 
thisait en Angleterre avec la Révolution francaise. John Stuart Mi 
cherche 4 donner a son pére celte physionomie 4 part que le théats 
et le roman oat personnifié chez nous dans l’austére conventtonne 
On connail ce type faux et odieux, d¢menti égal 4 l'histoire eta 
nature : le puritain inflexible, l'athée vertueux, le savant miéthoc 
que, l’Ame de feu sous une enveloppe de glace, le proconsul sensibl 
le régicide allendri. Ces derniers traits manquent heureusement 4 
portrait que Stuart Mill fait de son pére, les Anglais n’avant pas « 
le bonheur de voir 4 l’épreuve ces philanthropes de la guillotine. 

Stuart Mill nous montre donc son pére, l’athée vertueux et rigid 
dans son humble maison de Queen-square ou de Newiugton-gree 
pelit bourgeois presque misérable, vivant de sa plume, et, en d& 
de l’obscurité de son origine et de lindigence, devenu l’oracle 
tout ce qui s’inlilulsit radical en Angleterre. M. Ilume subissait 
puissante influence de son intelligence; Bentham n’écrivait pas u 
ligne qui n’edl passé sous ses yeux avant limpression; J.-S. & 
élait son correspondant habituel; Ricardo medt pas publiéson gra 
ouvrage, si M. Mill ne Jui edt en quelque sorte fait violence. Ce 
pieux nous laffirme, et je crois qu’il dit vrai. M. Mill le pére fut, 
effet, un personnage (trange, mais doué, pour quelques-uns, d 
pouvoir éminent de fascination. On devait le trouver trés-attractif 


UNE EDUCATION UTILITAIRE. 497 


s-répulsif : le contact avec de tels hommes n’est jamais indiffé- 
tt. 

"insiste 4 ce point sur le pére de notre auteur, parce que, aprés 
{,cest bien plus de lui que de son fils qu’il s’agit dans le livre 
itnous rendons comple. Ce livre est, 4 vraiment parler, Vhis- 
edune éducation, el si l’éléve est le tableau, c'est le professeur 
est le peintre. 

n’on se représente donc un ancien précepteur, mathématicien, 
ssophe, économiste, vivant de sa plume. Il cst le pére d'une 
ibreuse famil'e. Il est hors d’état d’envoyer ses enfants aux écoles. 
msuflisances de son budget, jointes 4 1 amour paternel, lui sug- 
al un plan ingémieux : « J’éléverai l'ainé de telle sorte qu’d douze * 
il puisse, 4 son tour, enseigner ses freres. » Mais ce n'est la que 
witié de la tacke que le pére avisé s’impose. Il faut en outre que 
iiné, cel cléve-professeur, parvenu a l’age d’homme, soit le pre- 
rpenseur de l’Anglelerre. A-t-il dans les mains, pour manufac- 
ree produil, la mali¢re premiére d’un Montaigne ou d'un Pas- 
Point, nous dit modestement J’auteur. « Si javais -été doué 
rellement d'une grande facilité 4 saisir ce qu’on m’enscignait, 
ijavais possédé une mémoire trés-exacle et trés-fidéle, ou bien 
re si javais eu un caraclére éminemment actif et énergique, 
‘euve n’surail pas élé concluante. Mais, pour toutes ces qualilés, 
ste pluldt au-dessous de la moyenne que je ne la dépasse. Ce que 
bil, assurément un garcon ou une fille de capacité moyenne et 
onne santé peuvent le faire. » 

part Mill le pére, son plan d’éducation ainsi arrété, procéda ré- 
nent et de bonne heure 4 son exécution. Il attachait une grande 
rtance 4 la connaissance du grec, je ne sais trop pourquoi, et 
‘4ge de trois ans il faisait apprendre par coeur a son fils des vo- 
grecs, c’est-a-dire des listes de mots grecs avec leur significa- 
anclais. « Aprés qu'il m’eut garni la mémoire de vocables, 
pére mc mil tout a coup 4 la traduction. Je me rappelle vague- 
tque je déchilfrais les fables d’Esope, le premier livre grec que 
lu. Je n’ai commence le latin qu’é huit ans. A cet age javais 
lu, sous la direction de mon pére, plusieurs prosateurs grecs, 
i lesquels Hérodole que j’ai lu toul entier, ainsi que la Cyropé- 
tt les Entretiens mémorables de Socrate, etc., etc. Je lus aussi, 
$13 (a sept ans), les six premiers Dialogues de Platon, depuis 
lyphron jusqu’a Theététe. Il aurait mieux valu me faire passer ce 
wer dialogue, puisqu’il m’était absolument impossible de le 
prenc¢re ; mais mon pére, dans toutes les parties de son ensei- 
ment, exigeait de moi non-seulement toul ce que je pouvais, 
8 encore ce qu’il m’était souvent impossible de faire. » 


408 UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


Voila, cerles, un systéme nouveau et étrange d’éducation : il 
hasé enti¢rement sur cetle idée : Je veux, pensait M. Stuart M 
pére, qu’un jeune homme d’une intelligence ordinaire se trow 
jour, par le fait de l’élimination bien entendue de nombre de 
naissances inutiles et en le forcant 4 raisonner et a réfléchir a 
ou les autres répélent et apprennent, en avance sur ses conte 
rains d’un quart de siécle '. 

Je ne blaine nt n’approuve; je me permets seulement de d 
que M. Stuart Mill le pére ne se fut pas apercgu que le sol d 
forcait ainsi la culture étail parliculiérement riche et fertile. 

Ce systéme fut invariablement suivi depuis lage de trois an: 
qu’a celui de quinze, ot le jeune Mill, abandonné a lui-méme, « 
nua ses études & sa guise. A onze ans i! devient le professeur d 
fréres plus jeunes ; 4 douze ans il étudie la logique; & treize, | 
nomie politique ; 4 quatorze ans, il révise, corrige el commen! 
ouvrages de son pére; 4 quinze ans, enfin, je viens de le 
homme est fait, et son pére le lance dans la mélée, suffisam 
armé et outillé pour livrer viclorieusement son combat | 
l’existence. 

On edt pu croire que M. Mill le pére, ‘homme des faits, dess 
ces exactes, de la statistique, l’ennemi de tout ce qui était ima 
tion, poésie ou sentiment, aurait attaché 4 l'étude des mathér 
ques un prix particulier. Il n’en était pas ainsi. Quoique trés+ 
dans cette branche des connaissances humaines, il la consid 
comme une nourriture dangereuse pour une jeune intelligene 
lui préférait de beaucoup |’élude de la logique. « On vante beauc 
nous dit Stuart Mill d’aprés son pére, ’influence des mathémati 
pour atteindre ce résullat (la rectitude del’esprit) ; elle n’est ri 
comparaison de celle de la lugique. En effet, dans les opérd 
mathématiques on ne rencontre aucune des diflicultés qui sea 
obstacles d’un raisonnement correct. La logique est aussi I’é 
qui convient le mieux aux premiers temps de l’éducation des & 
en philosophie... Je suis convaincu que toute l’habilcté que ja 
quise a disséquer un mauvais argument et 4 trouver le att 
Verreur, je la dois 4 la persévérance infaligable avec laquelle 
pére m’avait dressé 4 celte gymnastique intellectuelle. » 

Mais, dans une éducation bien comprise, le professeur ne seb 
pas a instruire son éléve. Ii ne suffit pas de développer son certt 
il faut encore former et élever son coeur, ou plutét — un positir 
comme M. Mill répugnant & une expression aussi peu physiologiqa 
il faut imprimer aux idées une direclion forte vers le but d'ufi 


t Page 29. 


UNE SDUCATION UTILITAIRE. 409 


eérale et particuliére que les hommes ont appelé la morale. C'est 
i que nousallons voir M. Mill le pére inaugurer un systéme d’édu- 
ition réellement nouveau et singulier. 

Qa le sait, M. Mill était athce. Cette opinion, qui avait succédé 
lez lui a une foi religieuse assez vive, avait pris la violence et I'ar- 
ur de propagande d’une croyance de sectaire. Ce phénoméne, au 
ste, n’es{ pas aussi rare qu’on pourrait le croire. Les choses divines 
‘nous laissent pas indifférents. Le vrai sceptique n’existe guére. 
wtefois le positiviste le plus convaincu hésite, d’ordinaire, avant 
mitier dés leur plus bas age ses enfants 4 ses doctrines. Soit que 
tincelle sacrée brille encore dans l’Ame du pére quand il songe a 

a jeune fils, soit qu'il trouve cette nourriture trop forte pour un 

redébile, l athée : a son foyer domestique n’enseigne pas ou enseigne 
rd. Il n’en fut pas ainsi dans le coltage de Quten-square ; M. Mill 
avait pas de tels scrupules. D’ailleurs, pour maintenir l’avance du 
art de siécle, on ne pouvail s'y prendre trop tot. 
Je laisse ici la parole 4 Stuart Mill; c’est lui qui va nous initier a 
t effroyable syst¢me d’éducation. Je ne veux pas qu’on puisse 
oire que j’invente ou que jexagére. D’ailleurs ces trois pages sont, 
vraiment parler, tout le livre dont nous rendons comple: 

« J'ai été élevé, dés le débul, sans aucune croyance religieuse, au 
ens que l’on donne d’ ordinaire & ces deux mots. Mon pére avail été 
istruit dans la foi de l’Eglise presbytérienne d'Ecosse ; mais, par 
's éludes et par ses réflexions, il en élail venu au point de rejeler 
a-seulement la croyance 4 la révélation, mais les bases de ce qu'on 
elle communément la religion naturelle. Je lui ai entendu dire 
¢ Ja révolulion qui s’étailt fuile dans son esprit, en matiére reli- 
euse, datait de l’époque ot il avail lu l’Analogie de Butler. Cet ou- 
tage, dont il n’a jamais cessé de parler avec respect, l’entretint 
peeslongtemps, disait-il, dans la croyance & la divinilé du christia- 
meme; il y trouvait la démonstration que, si l’on rencontre de trés- 
yeades difficultés 4 croire que l’Ancien Testament et le Nouveau 
tat en méme temps l'ceuvre et "histoire d'un étre souverainement 
age et bon, on les retrouve, avec d’autres bien plus grandes encore, 
croire qu’un étre de cette nature soit l’auteur de l'univers. Mon 
ére regardait l’argument de Butler comme concluant, mais seule- 
nent contre les opposants que Buller se proposait de combaltre. Ceux 
Miedmettent qu'un élre tout-puissant, aussi bien que souverainement 
tte et bun, est Pauteur d’un monde tel que celui ott nous vivons, ne 
Wraient élever contre le christianisme aucune objection quwon ne 
Nisse, au moins avec autant de force, retourner contre eux. Le déisme 
€ lui semblant pas tenable, mon pére resta dans un état de per- 
lexité jusqu’a ce que, sans doute aprés bien des luttes, il s'arréta a 


500 UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


Ja conviction que }’on ne peut rien savoir de l’origine des 
Nulle autre expression ne rend mieux son opinion. En effel, i 
vait l’athéisme dogmatique absurde, comme I’ont tonjours 
plupart de ceux que le monde a regardés comme des athées. 
tails sont importants, parce quils montrent qu’en rejetant 
qu’on appelle creyance religieuse, mon pére ne cédait pas, 
on pourrait le croire, &la force de la logique et de la preuve; : 
tifs étaient plulét d’ordre moral que d’ordre intellectuel. Il 
vait croire qu’un monde si plein de mal {ut l’ceuvre d’un aul 
réunit 4 la fois la puissance infinie, la parfaite bonté et la sou 
justice... 

« L’aversion qu’il éprouvait pour la religion telle qu'on 
prend ordinairement élait du méme genre que celie de Luc 
la regardait avec I@s sentiments que mérile non pas une 
tromperie, mais un grand mal moral. Jl la considérait co 
pire ennemi de Ia moralité, d’abord parce qu’clle crée des 
fictifs, notamment l’adhésion & des formules de foi, la profes 
sentiments de dévotion et la participation a des cérémonie 
se rattaclient les unes et les autres par aucun lien avec le. 
du genre humain ; ensuite parce qu’elle les fait accepter co 
nant heu des vertus véritables ; mais par-dessus tout pare 
corrompt ecssentiellement le crilérium de la morale en |: 
consister dans l|’accomplissement de la volonté d’un étre au 
prodigue tous les termes d’adulation, en méme temps quell 
la peinture la plus odieuse. Je lui ai cent fois entendu direq 
tous les siécles et dans toutes les nations, on avait repre: 
dieux comme des éires méchants, un siccle renchérissant | 
tre par une progression constamment croissante ; que les 
n’avaient jamais cessé d’ajouler de nouveaux trails a 1’) 
leurs dieux, jusqu’d ce qu’ils eussent alteint la conception 
parfaite de la méchancelé que l’esprit humain puisse imagt 
ception qtils ont appelée le bien et qu’ils ont adorée. Ce ne 
tra de Ja méchanceté s’incarnait, selon lui, dans la doctrine 
nous présente habituellement sous le nom de foi chrétienne !.. 

« Le temps s’approche, je crois, ot cette épouvantable 
concevoir le dieu qu’on adore ne se confondra plus avec le 
nisme, et que tous les gens capables de sentir le bien et le n 
garderont avec autant d’horreur que mon perc le faisait. | 
aussi bien que personne, que les chréliens ne subissent 
d’une fagon aussi funeste qu’on aurait pu s'y attendre I 
quences démoralisantes qui paraissent inhérentes a cette c1 
la paresse de la pensée, la soumission de la raison a des er 
des désirs, a des affections qui rendent les hommes capat 


UNE EDUCATION UTILITAIRE. 504 


me doctrine dont les termes impliquent contradiction, les 
‘ aussi d’apercevoir les conséquences logiques qui en dé- 


pére se fit mis complétement en contradiction avec ses 
* le devoir, s'il m’edt laissé acquérir des impressions con- 
| ses conviclions et 4 ses sentiments sur la relizion. Dés le 
Imprima dans mon esprit l'idée que la fagon dont le monde 
amencé élait un probléme sur lequcl on ne savuit rien. « A 
stion : Qui m’a fait? disait-il, on ne peut répondre, parce 
n’a aucune expéricnce, aucune information authentique...» 
: suin, 4 la méme époque, de me fuire apprendre ce que le 
umain avait pensé sur ces impénétrables prublémes. J’étais 
ne encore, comme Je L’ui déja dit, quand i! me fit lire [his- 
Jésiastique ; il m’enscigna 4 prendre un grand intérét a la 
», et & consilérer ce grand débat comme la lutte supréme entre 
mie sacerdutale et la liberté de penser. 

suis donc une des rares personnes d'Angleferre dont on peut 
mpas qu'elles ont rejelé la croyance de la religion, mais 
‘ne Pont jamais euc. A cet égard, j’ai grandi dans un état né- 
:considérais la religion des temps modernes du méme el 
les de l’antiquité, c’est-a-dire comme une affaire qui ne me 
it en rien. Je ne trouvais pas plus élrange de rencontrer 
Anglais des croyances que je ne partageais pas, que si je les 
meontrées chez les peuples dont parle [lérodvute... Cepen- 
fait edt pu avoir sur mon éducation premiére une facheuse 
lence que je dois mentionner. En méme temps que mon pére 
pait une Opinion contraire a celle du monde, i! crut néces- 
me faire savoir qu'il n'était pas prudent d’en faire profession 
e monde. Jctais encore enfant, et le conseil de garder mes 
pour moi pouvait entrainer des conséquences morales fa- 
. BD 

‘sais si le lecteur partage ’impression que ces pages m’ont 
uuver ; mais, je l'avoue, ce fut avec un sentiment de dégout 
Bre que je refermai le livre. Cette corruption froide, réglée, 
atique en quelque sorte, entreprise par un pére sur son fils 
parvenu a l'dve of l’enfant apprend d’ordinaire a balbulier 
du bon Dieu, I’hypocrisie et le mensonge murmureés ainsi a 
ine oreille, enseignés avec le reste et comme Ic complément 
re de Ia doctrine, n’y a-t-il pas 14 de quoi révolter? Dans 
sarole du pére, si bien comprise et si bien retenue par le fils, 
3 les répéte cinquante années aprés les avoir cntendues, ne 
pas une haine furieuse et aveugle contre Dieu, une haine 
oublier 4 ce grand logicien les plus simples notions du bon 


compte d’aucune idée recue, d'aucune vieillerie de l’école. L 
tion est de savoir s’il est ou sil n’est pas; vous vous occupe 
suile de savoir s'il est bon ou méchant, et auparavant vous d 
ce qu’est, au point de vue posiliviste, la bonté ou la méchan 
juslice ou injustice. Quel réactif chimique, quelle formule a 
que vous a, de grace, fourni ces notions : la bonté, la méch 
le vice, la vertu, le juste et lPinjuste? Quand nous vous les op, 
quand nous les proclamons innées et sues avant toufe scia 
vinement empreintes et révélées 4 l’4me humaine, vous hau 
épaules, et vous les appelez des sécrétions de la matiére cé 
Ne rejetez donc pas Dieu parce qu'il vous semble ou mauvais. 
moral, ou injuste. C’est notre bien, nos termes, nos idées q 
nous empruntez la. Au point de vue de votre logique, vous n’a 
prouvé contre Dieu quand vous croycz avoir démontré son in 
tout au plus pourriez-vous lui contesler une des qualités que! 
reconnaissons. Si votre fils avait eu, comme il s’en vante, la 
et rare facu)lé de « disséquer un mauvais argument » et de 
ver le gite de l’erreur, » il vous edt fait apercevoir que vous 
pas bien débrouillé une idée confuse et contradictoire. 
Cependant, dans des intelligences aussi savamment exere 
celles de ce pére et de ce fils, erreur méme devait apparail 
tue de quelques-unes des enveloppes de la vérité. Il est un | 
ils ont vu juste tous deux. « Le déisme, nous dil Stuart | 
semblait pas tenable 4 mon pére. » Et, en effet, le déismé 1 
tenable séparé d'une doctrine dogmalique et religieuse. To 
objections faites au Dieu du christianisme s’opposent ence 


UNE EDUCATIUN UTILITAIRE. 505 


ie se renouvelle sans cesse, la souffrance, la loi de lutfe et de des- 
‘uction, tout cela subsiste plus mystérieux et plus sombre encore 
ans le déisme le plus épuré. Le christianisme seul nous donne, 
on pas la clarté absolue, puisque notre intelligence ne saurait la 
spporter ; mais la seule lumiére qui se projette sur ce fond obscur. 
ai, la bonté de Dieu nous semble difticile & concilier avec l’appa- 
tion et la durée du mal; mais Ja rédemplion, mais l’incarnation, 
. soufirance et la mort d’un Dieu nous montre la bonté divine aussi 
commensurable que sa justice. Dans toutes les autres religions, le 
val est, pour ainsi dire, sans contre-poids; dans le christianisme 
eul, au myslére de son origine, nous opposons le mysttre de son 
‘achat. 

Cest vouloir éclairer l’obscurité 4 l'aide de nouvellcs ténébres, 
nous objecteront Ices incroyants. Le mystére, par cela méme qu’il 
est,ne s'explique pas, répondrons-nous. Aussi n’est-ce pas 1a l'objet 
de nolre recherche. Nous ne prétendons donc pas expliyuer l’origine 
du mal, mais nous aflirmons que la rédemplion désintéresse la 
bonté ef la justice de Dieu. La mort d’un Dieu n’est-elle pas une 
compensation plus qu’équivalente a la souffrance et au démérite de 
hertature? 

_Undes plus admirables caractéres du chrislianisme, c’est qu'il 
pul, en quelque sorte, d'une élasticité immortelle et surnaturelle. 
Ivadapte 4 tous les temps comme & toutes les intelligences, et celui 
qui doute de sa divinilé doit étre confondu de ce caractére unique 
fappropriation aux formes diverses que revét la pensce humaine a 
laters les Aces. Aux premiers temps du christianisme, la conscience 
ine se révoltait-elle, au point ou elle le fait de nos jours, con- 
telemal et ses origines? Non ; autres étaient les répulsions comme 
ks attractions. Soit que lespril fat moins affiné, la cruauté et le 
Weris de la vie humaine plus familiers 4 ces natures robustes, on 
tot pas que J'éternilé des peines, déja admise dans les religions 
aieanes, que la mort et surtout la souffrance de tout ce qui vil et 
spire, fut la sérieuse objection des incrédules d’alors. On se sen- 
it plus homme et moins mollusque, plante ou insecte. Il en fut de 
éme au moyen Age. La Réforme elle-méme, en dépit de l’admira- 
m qu’elle inspire 4 Stuart Mill, et qui serait incompréhensible si 
ane devinait pas que l’athée y voyail le coup le plus funeste porté 
sus-Christ, la Réforme elle-méme, dis-je, ne fit qu’assombrir la 
ctrine en faisant dépendre le salut, non de la libre volonté de 
omme, mais de la grace scule, c’est-d-dire d'une prédestination 
Mlraire. 
L ces diverses époques, il pouvait sembler que l‘incarnation et la 
rt d'un Dieu fussent, en quelque sorte, un excés de la bonleé di- 


O04 UNS EDUCATION UTILITAIRE. 


vine. Mais d’autres hommes succédent & ceux-la. Ces hommes now. 
veaux, — et, élant de leur temps el de leur race, je partage leurs pe. 
sions el leurs terreurs, — amollis ou affinés, ne voyent plus ga 
le terrible probléme de leurs souffrances et de lcur destinge, } 
ceux-la I'¢lernelle vérilé se présenle; vous éfes préts @ macda 
Dieu parce qu'il a permis le mal: bénissez-le putsqu’il sest fi 
homme pour le détruire et vous en fare micux comprendre thw 
reur. » 
Donc, a quelques égards, Stuart Mill pére et fils avaient ramgy 
Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, qu’on soit chrétien, a 
sulman, panthciste ou athée, le mal est 1a, terrible, éternel: 
tére pour les uns comme pour les autres. Ceux qui nient un desu 
divin et qui croient 4 d’aveugles forces produisant le monstrust 
asemblage des mondes doivent se croire les viclimes d'une épouval 
lable fatalité de hasard. D'autre part, ceux qui se refusent & adon 
un Dieu fait homme sont fatalement conduits & trouver ce Dieu mb 
chant et injuste ; ces chréliens seuls ont le droit de dire : Yous 
en face dedeux my: téres, le mal et l’incarnation. Un de ces mysiér 
s’impose 4 yous, que vous le vouliez ou que vous ne le voulies pas; 
l’autre, vous éles libre de le rejeter ou au moins d’en faire 
semblant, mais sans lui l’ubscurilé est plus profonde et le désespiil 
est complet. 

M. Mill le pére ayant ainsi prémuni son fils, dés l’dge de quaitd 
ans, contre les dangers et les erreurs des vieux dogmes, dut cepa 
dant chercher a lui donner une régle de conduite. Sur celle t ne 
rase, il fallait édifier quelque chose. Ce fut la doctrine épicurie 
qu'il enseigna 4 lenfant. « Dans ses idées sur la conduite, nous¢ 
Stuart Mill, mon pére suivait les préceptes des stoiciens, des ée 
riens et des cyniques. Mots qu’il faut entendre, non au senséd 
derne, mais au sens ancien... Il empruntait son crilérium mat 
aux épicuriens, puisqu’il était utilitaire et qu’il considérait comm 
juge du bien et du mal la tendance des actions 4 produire du pla 
et de la peine. » | 

Cependant, comme ces préceptes auraient pu offrir quelque a 
ger, sil’éléve, pénétré de ces lecons, eut voulu les mettre de &f 
bonne heure en pratique, M. Mill insistait sur la nécessité de] 
tempérance qui rend les plaisirs plus vifs et de plus longue duréeg 
les modérant. Enfin, comme il désirait aussi que le fruit d'uneé 
cation aussi rare ne ‘fat pas perdu et que le jeune homme mit 3 pi 
fit pour sa gloire, pour celle de son pére et du radicalisme, l’a¥ 
d’un quart de siécle qu’il lui avait dunnée, il proposa pour but aes 
jeune ambition la gloire d’étre un réformateur de | humanilé, @ 
grand révolutionnaire. Le réle d’un girondin dans la future Convel 


UNE EDUCATION UTILITAIRE. 505 


in anglaise. On avait alors de ces timidités, et l’on répugnait en- 

€ as'avouer hébertisle ou maratiste ! 

Avec la fougue et la sincérilé de l’enfance, le jeune Stuart Mill 

rcha a pas précipités dans la voie ouverte devant lui. Ilse pénétra 

loutes lus idées de son pére, crut a ces théories et s’éprit d’un 
lenthousiasme pour Knox et pour Vergniaud, pour Epicure et 
ir Bentham. Il était 4 celte période heureuse de la vie of un en- 
thien né, pour peu qu'il respecte celui qui léléve , considére 
it ce qu’il vous enseigne comme l’expression exacte et complete 
la vérilé, of l’ignorance des passions rend innocentes les théories 

Epicure. Stuart Mill était un bon éléve; il travaillait avec ardeur. 

aYavait prudemment tenu a l’écart de Ja sociéte des enfants de 

mage. Aussi, ne subissant d’autre influence que celle de son pére 

Adela nature, il se laissait pélrir comme une cire complaisante. 

Ensomme, qucl fut le résuitat de celle pédagogie d’un nouveau 
genre? 

Fo premier lieu, M. Mill qui avait pour ses enfants une tendresse 
trstive, ne parvint pas & se faire aimer, au moins par les ainés. 
tlescalets, nous dit Stuart Mill, lui furent trés-attachés, et, si je 
Wapuis dire uutant pour mon compte, je lui fus loyalemeut dévoué. » 
% soupconne que celle opposition de sentiments doit tre impulée & 
ti changement dans le systéme d’éducation du pcre professeur. Les 
ddels furent probablement moins ferrés sur la logique, mais on 
Woulfa pas d’aussi bonne heure en cux le germe de la sensibilité 
tlidée du devoir. En second lieu, Stuart Mill, 4 quinze ans, devait 
fre un pédant insupportable, et d’aulant plus d¢plaisant qu’il se 
Coyait forl modeste. « Je i’affirme haulement, quoique ce ne soit 
slimpression des personnes qui m’ont connu dans mon entance. 

me trouvaient, je lai su depuis, d’une suffisance fort désagréa- 
be, probablement parce que j’clais disputeur et que je n’éprouvais 
aucun serupule & opposer une contradiction directe 4 ce que j’en- 
lendais dive. J’'avais, j2 crois, acquis ceite mauvaise habitude, parce 
jwon m’avait encourage d'une fagon toute exceplionnelle 4 m’entre- 
enirde sujets au-dessus de mon age avec de grandes personnes, et 
won ne m’ayail jamais inculqué !e respect dont elles sont habituel- 
ment \'objet. » 

Voila donc ce jeune pédant, bourré de grec et d’économie politi- 
ue, ayant, non pas une avance d’un quart de si¢cle, mais une avance 
e quatre ou cing années sur ses caimarades, considéré et se consi- 
Brant comme un phénomeéne, consulté par Ricardo, écoulé par 
-B. Say, corrigeant les épreuves de Bentham, fondant, 4 dix-sept 
is, un club politique, écrivant dans des revues, Je voila, dis-je, 
neé dans la vie. Ne l’oublions pas, c’est un esprit éminent; il fut 

40 Aour 187. 35 


506 UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


plus tard un écrivain célébre; son éducation ne fut pas un avoré 
ment, comme celle de tant de pelils prodiges, et cependant le pre 
mier ouvrage qui le tira de son obscurité fut publié par lui a l’dgeds 
trente-sept ans. Il avait, avant cette époque, prodigieusement noir 
du: papier; son oeuvre edit formé des volumes ; néanmoins Il ‘ingratg 
Angleterre attendit que le nouveau Pic de la Mirandole eut trente- 
uit ans pour lire un de ses écrifs, et lui-méme laisse entendre que; 
de fous ses lravaux antérieurs, rien n’est resté, parce que rien ma 
métrityit l’attention. 

Nous reviendrons plas tard sur cetle singularité, et nous tebe 
rons d’en expliquer fa cause. ll y a 14 un enseignement important ¢ 
un démenti trés-grave 4 Ja théorie de l'éducation surchauffée. “"' 

Stuart Mill ayant alteint l’4ge de dix-sept ans, pensa qu’il duit 
temps de commencer son apostolat. « La Révolution francaise, nous 
dit-il, élail matftresse de mon esprit. Elle donna sa couleur a 
juvéniles aspiralions; je ne voyais pas pourquoi des événements. d 
récents ne se renouvelleraient pas. » Les deux moyens qui lui part 
rent;le plus propres 4 le conduire au terme désiré, et les meilleurs, 
en effet, au point de vue révolutionnaire, furent la fondation d’unclabi 
et celle d’un journal. Au club il donna le nom de Société uliliteite,* 
Ja feuille prit le titre de Revue de Westminster. Grace aux relations: 
que M. Mill, le pére, avait avec tout ce qui était radical alors, Pes: 
freprise du fils réussit au gré de ses souhaits. Les jeunes gens 
sireux, comme Stuart Mill, de se faire un nom dans le partid 
cralique, consentirent & subir la direction et le patronage du phi 
jeune d’entre eux. Stuart Mill fut donc élu président d'une petité} 
académie et # montra du tact et de l’intelligence dans le choi < 
ses coopérateurs. Presque tous se sont fait un nom depuis dans 
politique ou dans les lettres. C’étaient les deux Austin, Grote efi 
fameux John Arthur Roebuck. Le succés de cette premiére tentatre: 
Ies porta & donner plus de développement & leur idée. Renoncant € 
s’enfermer dans un cercle étroit, composé d’adeptes et d’amis, - 
penstrent qu’ils se feraient connattre davantage et qu’ils auraie ai 
plus de facilité 4 augmenter le nombre de leurs prosélytes s’ils co? 
voquaient leurs adversaires & discuter en public avec cux. Bs id 
dressérent & cet effet 4 des hommes, jeunes encore, mais qui s’élaigét 
déja fait un nom dans la politique, 4 des membres de la Chambre" 
des communes, & ces héritiers de la pairie. La premiére réunion & 
cette sorte de conférence Molé fut trés-brillante. Au nombre des a& 
hérents et des orateurs on comptait Mac Aulay, Edouard et Hen 
Bulwer, Samuel Wilberforce, le fils et le digne héritier du grand 
abolitionniste, lord Sydenham, George Villiers, plus tard lord Cla- 
rendon, Mac Culloch, Péconomiste, et Lien d’ autres dont les noms 












UNE EDUCATION UTILITAIRE. 307 


wt moins connus en France. L’entreprise aboutit cependant 4 un 
rable fiasco. Le bon sens anglais ne pouvait s’accommoiler de ces 
putes waines et de ccs exercices de rhéteurs. Les membres de la 
embre des communes se retirérent les premiers, peu soucicux de 
tire ainst leurs paroles et leur temps & faire de la politique spé- 
lative. On ticha de supplécr 4 leur absence. Stuart Mill et Roebuck 
multiplicrent, ils prenaient la parole 4 chaque réunion ; quoique 
perce que, la parlotte finit par se taire. 

La Revue eut a peu prés le méme sort. Elle commenca bien et finit 
il. Elle était destinée 4 battre en bréche et 4 ruiner la célébre 
we d'Edimbourg. Toute la jeune armée du radicalisme donna 
whord avec ardcur, mais, 4 la longue, le public trouva cette nour- 
lare trop forte pour son gout; les Iecteurs ct les fonds vinrent a 
anquer, et l’édiieur, a la grande indignalion de la pléiade, vendit 
uw beau jour, sans méme prévenir les rédacteurs, son titre, sa presse 
t ses abonnés. 

En dépit de ces échecs, Stuart Mill avait & peu prés alteint son 
vat. H s’était fait connaitre. N'était-ce rien que d'avoir, a vingt ans, 
a tué sous lui deux clubs et une Revue. D’ailleurs, le parti dé- 
neratique est le plus indulgent de fous. A qui le sert sans mar- 
tender, il sait presque autant de gré d’une défuite que d’une vic- 
wae. Stuart Mill, son amour-propre ainsi sauvegardé, n’avait rien 
\redouter pour sa bourse. Une place dans les bureaux de la Compa- 
jute des Indes lui donnait a la fois un traitement lucratif et la libre 

ition d’une partie nolable de son temps. 
manquait-il donc 4 ce jeune homme? Son avenir était assuré, 
WEnom était déja, sinon célébre, du moins connu ; l’austérité de 
Wprmcipes ne l’empéchait pas « de cueillir sur la route, comme il 
lni-méme, le plus de fleurs qu’il le pouvait ; » il jouissait d’une 
Miirobuste, et, de plus, sa vie avait un but, but élevé, puisque 
‘éleit la réforme de la société, but qu’on est toujours le mattre de 
rire proche ou éloigné, 4 son choix, selon les proportions que I’on 
dane & gon idéal. Cependant, Stuart Mill avait vingl ans a pcine 
umd Ie désenchantement de toutes choses, le sentiment juste et 
(que la recherche de la satisfaction personnelle était vaine si on 
la faisait consister que dans la satisfaction de tous, s’empar¢rent 
fai. Ht étouffait dans cet horizon borné que ses principes avaient 
€antour de lui. Il avait soif de poésic, de tendresse, d’épanche- 
ais, mais c’était une soif qu’il savail ne pouvoir étancher. La 
aie! Son pére lui avail enscigné le mépris des émotions passion- 
s de tous genres. « ll y voyait une forme de la folie. » L’éléve 
shilosophie épicurienne, stoique et cynique, avait appris a rai- 
per et non a aimer. La lecon n’avait pas élé perdue. Stuart Mull 


508 UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


n’aimait ni sa mére, ni son pére, nil’humanilé, et il en vint biené 
4 ne plus s’aimer lui-méme. Laissons-lui raconter le naufrage ut 
versel qu’il intitule : Une crise dans mes idées. Nul ne nous montreg 
micux que la victime elle-méme les ravages d’une éducation ma 
taire : 

« C’était dans l’automne de 1826 (il avait vingt ans) ; je me tri 
vais dans cet élat d’engourdissement nerveux que toul le monde é 
susceptible de traverser; insensible a toute } jouissance comme A tor 
sensation agréable... dans état, dirais-je, oW se trouvent ordinag 

ment les personnes qui se converlissen( au méthodisme, quand el = 
se sentent allcintes pour la premiére fois de la conviction du péae 
J'étais dans cet état d’esprit quand il m’arriva de me poser direct 
ment cette question : « Supposé que tous les objels que tu poursa 
« dans la vie soient réalisés, que tous les changements dans les om 
« nions et les institutions dans l'allente desquels tu consumes t@: 
a existence puissent s’accomplir sur l'heure, en éprouverais-tu vse 
« grande joie? serais-tu bien heureux? » — « Non!» me répondis 
netlement une voix intérieure que je ne pouvais réprimer. Je a 
sentis défaillir ; foul ce qui me soutenail dans la vie s’écroula. T 
mon bonheur, je devais le tenir de la poursuile incessante de ¢ 
fin, le charme quit me fascinait était rompu ; insensible a la fin, pé 
vais-je encore m’intéresser aux moyens? ll nec me restait plus 
& quoi je pusse consacrer ma vie! 





















cir mon existence se dissiperait de lui-méme; il n’en fut rien. | 
nuit de sommeil, ce reméde souverain contre les pelils ennuis d& 
vie, n’eul aucun effet sur mes souffrances. Je fis un nouvel app 
ma conscience ; jentendis encore la néfaste réponse. Je portais # 


~ 


tions. Crest & peine si parfois un objet avait le pouvoir de mary 
faire oublier quelques minutes... C’était en vain que je cherchaig 
adoucissement 4 ma peine en revenant a mes livres favoris. —§ 

souvenirs d’une noblesse et d’une grandeur passées, ou j *avais§ : 
qu’alors puisé la force et le courage, je Jes lus sans rien éproungy 
ou plutdt avec le méme sentiment qu’autrefois, moins le charg 


la perfection pour le bien del’ humanité élaient désormais éleli 
Je ne cherchai pas 4 soulager mes peines en les confiant 4 autrulg 
Javais assez aimé quelqu’un pour sentir la nécessité de les lui 
fier, je ne me serais pas trouvé dans l’élal qui faisail mon mal 
Je sentais, hélas ! que ma souffrance n’étail pas ‘nléressante et4 
n’y avail rien en elle de respectable, rien qui éveillat la sympathies. 
Mon pére, a qui il edt été naturel que j'eusse recours dans tous m 


UNE EDUCATION UTILITAIRE. 509 


1s, était la derniére personne dont je dusse atten‘tre un re- 
ins l'état o& pélais. Tout me portait & croire qu’il ne savait 
mon malaise d’esprit, et, méme, s'il eit pu le comprendre, 
: pas le médecin qu'il fallait pour le guérir. Mon éducation 
Lson ouvrage, il l’avait conduite sans jamais songer qu’elle 
aboutir 4 ce résultat : je ne voyais pas d’avantage a l’afiliger 
xisant voir que son plan avait échoué quand |’échec était 
ment irréparable et de nature 4 défier la puissance de ses 
. Pouvais-je me confier 4 des amis? A cette époque je n’en 
3 2 qui je pusse espérer de faire comprendre moni état. Je ne 
renais que trop bicn moi-méme, ect plus jy songeais, plus je 
is désespéré... Je m’apercevais alors ou je croyais m’aper- 
‘une vérité que javais foujours auparavant accueillie avec 
ité : je reconnaissais que l'habilude de l’analyse tend a rui- 
sentiments... « Ce qui constitue l’excellence de l’analyse, me 
, Cest qu'elle tend 4 affaiblir, 4 saper toutes les opinions qui 
de préjugés. » Je croyais que l’esprit d’analyse était favo- 
a prudence et 4 la clairvoyance, mais qu’il ruine sans re- 
fondements de toutes les vertus, et surtoul qu'il sape, avec 
évérance ellrayante, tous tes désirs et tous les plaisirs qui 
effets de |’association, c’est-d-dire, suivant la philosophie 
rofessais, tout ce qui n’est pas purement physique ou orga- 
[ personne n’élait plus convaincu que moi-méme de I’insuf- 
adicale de cet ordre de plaisirs pour faire aimer la vie. 

es étaient les lois de la nature humaine en vertu des- 
4 ce qu'il me semblait, j’avais été amené 4 l'état dont je 
... Je venais donc m’échouer, me disais-je, en sortant du 
:un vaisseau bien armé, pourva d’une boussole, mais privé 
; il n’y avait cn moi aucun désir vérilable qui me portat 
in que l'on s‘était proposée, quand on avail dépensé tant de 
m’armer pour la lutte. Je ne prenais aucun plaisir a la 
i au bien général, mais je n’en prenais pas davantage a 
ose. Les sources de la vanité et de ambition paraissaient 
en moi, aussi complétement que celles de la bienveillance. 
u, me rappelais-je, des satisfactions de vanité beaucoup 
et, comme tous les plaisirs dont on jouit prématurément, 
issance m/’avait laissé blasé et indifférent. Ni les plaisirs 
ni ceux qui leur sont opposés, n’étaient des plaisirs pour 
ne semblait qu’aucune puissance, dans la nature, ne pou- 
re mon caractcre, et créer dans un esprit alors irrévoca- 
analytique, de nouvelles associations de plaisir avec n'im- 
uel des objets que homme désire! » 

uél'innocent sommeil! » s’écrie lady Macbeth dans le drame 


510 UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


de Shakespeare. J’ai tué l’innocente poésie, |’inaocent amour, 

innocentes espérances et les innocentes joies, edt pu dire le pire 

Stuart Mill, s'il cul appris ou deviné le naufrage intellectuel de me 
fils. Rien n’est debout dans cetle pauvre dme, rien, sinon ce quia 
appelle la logique, sorte de divinilé malfaisante dominant = 
cette ruine et celte confusion. Dans un semblab!e ébranlemesg 
l’esprit, il semble que la moindre impulsion eut pu faire tombe 
révollé au pied des autels. Il le laisse entendre, et peut-ttre ¢ 
elt vécu dans un pays catholique, un chant d’église, la meg 
crucifix, une grande parole comme celle de Lacordaire, eussett: 
un instant produit une de ces métamorphoses compléles dont | 
avons été souvent les témoins. ' 

C’était au coeur, en effet, qu'il fallait parler, et non a- 
raison trop fiére, trop exercée et trop dévoyée, 4 la fois, pour! 
capable d’aucune soumission. Mais le protestantisme ne failg 
de tels miracles. Tout est froid en lui, ses temples comme 
apotres. 

Stuart Mill ne se convertit donc pas. Il chercha le remide 
leurs. Ce fut 4 la poésie qu’il s'adressa d’abord. Il confessem 
ment quil découvrit seulement alors que la potsie élait q 
chose de réel, de vivant, et non un vain cliquetis de mots. k@ 
recours ensuite 4 la musique, et 1a encore, son impitoyable ay 
d’analyse empoisonne la source 4 laquelle il essayait de se ry 
chir. « J’élais obsédé de la crainte, mous dit-il, que les combi 
sons musicales pourraient s’épuiser. L’octave ne se compose 
cing tons et de deux demi-tons qui ne peuvent former qu "on 8 
bre limité de combinaisons, parmi lesquelles un petit nombeng 
lement sont belles, » 

Un médecin aliéniste soulignerait le passage. Il y verrait le 
t6me précurseur et ordinaire de la folie. 

Cependant Stuart Mill ne devint pas fou; il ne se conve 
parvint méme a se guérir a peu prés. Ce fut, quoi qu'il ne keg 
qu’en termes voilés, ce fut l’amour qui fut le médecin, Unt 
trés-grand et trés-profond, mais malsain et au fond malhe 
puisque, pendant quinze années, il dut étre une sorte de torte 
que, loin de ramener cette dme égarée ct troublée dans le ot 
commun du devoir, de la paternité et de la foi, il ne fit que la 
ter davantage de toutes les idées regues, de toutes les lois dix 
humaines. ml, 

Stuart Mill rencontra, 4 vingt-cing ans, une madame 12 
moins d4gée que lui de deux années, mariée de bonne beurt 
un homme Loyal, excellent, considéré, d’opinions Libérales-e.¢ 
bonne éducation. » C’était une femme d’une grande heauté 




















UNE EDUCATION UTILITAIRE. Sif 


Tune intelligence supérieure. Elle avait la passion des choses de 
‘esprit et ne se plaisait que dans la société des gens de lettres et 
es hommes politiques. Elle avait réuni autour d’elle une colerie 
oat elle était | Egériec. Ses opinions trés-indépendantes et trds- 
urdies l’avaient dirig’e dans le choix de ses relations. C'¢taient, 
our la plupart, des libres-penseurs et des radicaux, au premier 
wg desquels devait briller le précoce et mélancolique Siuart Mill. 
s 8 étaient connus dans leur enfance, les maisons de leurs parents 
aient voisines; quand ils sc retrouvérent, les souvenirs communs, 
\conformité de leurs opinions et de leurs aspirations et probable- 
vat de leur découragement les altira l’un vers l’autre. Au début, 
omme il arrive d’urdinaire, il ne fut question que d’amitié, d’as- 
wciation d’idées, d'aspiralions communes. Cela dura quelque 
enps, quelques années méme, dit |’auteur, puis l’amour vint ou 
wdévoila, et un beau jour Stuart Mill et la belle madame Taylor 
Savouérent que leurs Ames étaient faites ’'une pour l'autre. 

Stuart Mill nous fait longuement Ja description morale de celle 
qui n’élait alors que son amie et qui devint plus tard sa femme. 
Uadame Taylor, nous dit-i], possédait réunies les qualilés que je 
tivais renconirées isolément que chez les autres personnes que 
ais connues. Au-dessus de toute espéce de superstition, sans en 
Beepler celle qui altribue une prétendue perfection 4 l’ordre de la 
alure et de l'univers, elle protestait énergiquement contre les 
Ombreux abus qui font encore partie de la constitution de la so- 
4. Toutefois, celte liberté de pensée et ces protesta‘ions ne ve- 
leat pas de la logique d’un esprit rigoureux, mais de la force et 
‘Télévation des sentiments... Son 4me ardente et (endre, son élo- 
ence vigourcuse en auraient fait un grand orateur... Le carac- 
tegénéral de son intelligence, son tempérament ct son organisa- 
i m’ont conduit souvent 4 la comparer telle qu'elle élait en ce 
mpe-la au poéte Shelley; mais, pour la portée de lintelligence 
‘laprofondeur de la pensée, Shelley, au point o& une mort pré- 
latorée l’a arrélé, n’était qu’un enfant en comparaison de ce qu'elle 
‘enfin devenue. » ae 
Ge dithyrambe remplit plusieurs pages. En dépit de I’émation 
ére et du senliment vrai qui les a évidemment dictées, le lec- 
ua de Ja peine a parlager admiration de Vauteur. Madame 
sler, alhéc, socialiste, bas-bleu dans toute lacceplion du terme, 
aS paral{ avoir trop de parties du sainl-simonien pour ne pas 
nquer de quelques-unes de celles de la femme, de l’épcuse et de 
mére. ; 

1 existe, en Amérique, une secte bizarre et qui a pris, je crols, 
ssance en Prusse. Elle se propose de réformer les incompalibi- 


542 UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


lités des humeurs des époux par ce qu'elle appelle Je mariage 
rituel. Si le hasard ne vous a pas uni a votre ¢poux ou A woh 
épouse spiriluels, cherchez jusqu’a ce que vous ayez trouvé cef 
moitié de vous-méme. Jusque-la, rien de hien original, c’est | 
vieille histoire ; voici, toutefois, en quoi consiste le progrés. Quan 
vous aurez trouvé, inutile de songer au divorce, ne vous laisse 
pas davantage entrainer par la chair, restez fidéle 4 l’époux ou 
Pépouse de Ja loi, scrupuleusement fidéle en tout ce qui concern 
le corps. Quant a |’éme, elle est tenue, sous peine d’adultére spiri 
tuel, 4 s'unir a celle 4me unique. Tout ce qui est idées, peines, joie 
société des intelligences, doit élre commun. L’union compléte s'x 
complira duns le ciel. : 

Moins les perspectives de l'autre vie, auxquelles leurs intelli 
gences se refusaient 4 croire, Stuart Mill et madaine Taylor adoptl 
rent en partie les croyances et les rites de Ja sectc nouvelle. 
dame Taylor vivait, avec sa fille, dans un pelit bourg voisin d 
Londres, et ne venait que rarement 4 la ville voir son mari. Celu 
ci, fort débonnaire, fort confiant, ou peut-étre peu épris, s’accom 
modait de cetle séparation 4 amiable. Stuart Mill était le comps 
gnon habituel a la ville comme aux champs. Madame Taylor mépr 
sait les fausses interprétations qu’on pouvait donner a ces fréquentt 
visiles. Elle poussait ce dédain si Join, qu'elle ne craignait pas ¢ 
faire maritalement des voyages avec son ami. 

Mais Stuart Mill nous affirme, et nous ne nous refusons noll 
ment 4 croire, que leurs rapports élaient purement intellectuels 
moraux; « car, observe-{-il, si nous ne considérions pas Jes régles 
la société comme obligatoires, en une matiére si completement p 
sonnelle, nous nous sentions tenus 4 ce que notre conduile ne por 
pas la plus légére atteinte 4 l"honneur de son mari et par conséqut 
au sien. » * 

Celte intimité dura pendant dix-huit années. Chaque jour lar 
dait plus complete. Il est probable, qu’au point de vue des con 
nances du monde, le ménage spirituel devait garder bien peu 
mesure, mais !a vraie morale n’en souffrait point. Madame Ta 
et Stuart Mill étaient devenus de véritables collaborateurs, quel 
chose comme MM. Erkmann et Chatrian. C’était la belle philoso 
qui pensail, Stuart Mill qui tenait la plume, parfois, au contra 
les réles étaient renversés. Ils en étaient venus 4 ne guére dis 
guer la part de chacun dans l’euvre commune. Cet enfantement 
téraire leur tenait lieu des joiecs moins éthérécs de la famille, qu 
un événement sur lequel ils ne comptaient pas vint changer 
vie. M. Taylor mourut en juillet 1849. 

Stuart Mill ne veut pas nous laisser ignorer que sa vertu 


UNE EDUCATION UTILITAIRE. 543 


blail, ou, qu’au moins, il edt ardemment désiré l'union compléte 
leurs existences, mais il ajoute qu'il edt fait le sacrifice de cette 
méme joie pour conserver les jours du digne M. Taylor. La Pro- 
ence ne le mit pas 4 celle épreuve, et le roman se termina enfin 
run mariage. Philémon avait quarante-cing ans, et Baucis en 
mptait quarante-trois. 


II 


Lépouse spirituelle de Stuart Mill était socialiste par instinct 
mit que par raisonnement. Son disciple et son ami, dont le seul 
egrés intellectuel consistait, nous dit-il, a ne plus faire autant de 
dela logique et 4 tenir en quelque estime l'induction, suivit son 
ude feminin dans la voie dangereuse, mais pleine d’altraits, de 
nystéres et de découvertes, oti elle le conviait 4 Ja suivre. Ce fut alors 
jul entra en correspondance avec Comte et qu’il adopta en partie 
9 idées. 

Stoart Mill avait trop d’esprit pour ne pas entrevoir une portion 
bla vérilé, qu'il s'agit de religion ou d’économie politique, mais il 
tmiten méme lemps trop de préjugés pour l’embrasser tout entiére. 
kk méme qu'il avait compris que le déisme n était pas tenable, il se 
readait également compte que le laissez-faire et le laissez-passer 
Vdsient pas le dernicr mot de la science sociale. Il était, en outre, 
Wnature, délicat, fier ct tendre, la vulgarité et la brutalité des 
mocraties le dégoutaient et l’effrayaient. Il avait inventé cet apho- 
fame qu’Alphonse Karr lui edt envié, car il semble frappé de la 
terque : « Une masse n’est qu'une médiocrité collective, et le gou- 
Rmement de la médiocrilé sera toujours un gouvernement mé- 
teere. » Stuart Mill révait donc quelque chose de plus relevé que 
tela tyrannie mobile et brulale. Ou la trouver, |'Evangile étant 

de cause? — dans une organisation systématique de la so- 
néiée dans la direction et l’autorité absolue des sages. Telle fut la 
welusion 4 laquelle Stuart Mil, sous l'influence de madame Tay- 
mw, s’arréta encore de bonne heure, mais Ies legons de prudence 
we lui avait données son pére n’avaient pas été perdues. Il disst- 
mala son apostasie économiste avec tant de soin que lorsque, long- 
mps aprés, il publia les Principes d'économie polstique, nulle pro- 
istion malsonnante ne pul faire deviner que c’était un socialiste 
Havait lenu la plume. 
A lépoque ob nous sommes parvenus dans ce récit, c’est-d-dire 
: 4830 4 1840, Stuart Mill écrivit beaucoup. Il s’était mis de nou- 
au & la téte d’une Revue (London et Westminster Revue). Ge 


504 UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


recueil avait du succés; néanmoins, le dirceteur et le principal y 
dacteur ne parvenaient pas & s'‘élever, dans l’opinion du publie,.a 
dessus de la médiocrilé. Il enregistre avec soin les témoignag 
d’estime qu’il regut et les succés qu'il obtint : le bagage est ming 
La renommée ne vint enfin que Icrs de la publication du livre deJ 
Logique. Soit découragement, soit modestie, Stuart Nill ne s'akies 
dait pas 4 cette bonne fortune. II n’avait prétendu faire qu’une sort 
de manuel, et il se trouvait avoir lancé un manifeste, adressé w 
défi 4 opinion. Le livre était franchement matérialiste, il s’atts 
quait, sans ménagement, 4 cetle grande école écossaise qui avi 
fait l’admiration de |’Europe; il complélait, commentait et rth 
bilitait Condillac. L'hewre était bien choisie. On élait las dank 
marché si longtemps dans les sentiers battus. Ramener la sm 
velle génération dans la yieille route du dix-huitiéme sitcle semblai 
une nouveauté. C’est l'éternelle histoire du vieux-neuf. " 

La Logique parut en 4843. L’auteur avait trente-sept ans. - $ 
premiére publication dalait de 1822. Il s’élait done adressé a 
public pendant vingt et un ans sans se faire écouter de lui. Pour 
quoi cet écrivain si préeoce obtint-i] un succés si tardif? Kates | 
un pur caprice du sort? Nous ne le croyons pas. Siuart Mill n'ok 
lint un succés véritable que lorsqu’il eut appris & penser et. 
écrire. « Dans sa jeunesse, on ne le considérait, nous av 
que comme un homme artifciel ; un produit de fabrication qui pa 
tait comme une marque imprimée certaines idées : tout ce.qe 
pouvait faire n’étant que de les reproduire. » Il se récrie contre 
jugement, et cependant il élait équitable, Sa fameuse avance lait 
retard dot toute sa vie se ressentit. 

Il Jui fallut vingt ans pour réagir contre les habitudes qua’ 
mauvaise gymnastique de Vesprit lui avait données. 1] lui Sol 
oublier pour apprendre de nouveau. Madame Taylor ne fut om 
doute pos élrangére 4 cette seconde éducation. Elle lui enseigaa 
charme; il fallait sans doute qu’il fat en élat de l'apprendre poune 
profiler, mais tout nous prouve que Stuart Mill était un admise 
écolier. 

A partir de ce premier succés, les livres se suecédérent -et la ‘ 
nommée ne cessa pas d’étre fidéle. Aprés la Logique, parurent J 
Principes d’économée politique, enfin la Liberté, qui mit le acemm 
la réputation du philosophe et de lécrivain. 

Ce dernier ouvrage ne lui appartient, pour ainsi dire, pas. ai 
en grande partie composé et écrit par madame Taylor, devenae, 
cetie époque, madame Stuart Nill. Le ménage passait la plus gran 
pertie de l'année sur le continent, soit dans le Midi de la Rrene 
soit en Italie. « C’est.en montant les marches du Capilole, en je 





UNE EDUCATION UTILITAIRE. ms 


ner 1855, que l’idée nous vint d’en faire un volume. Aprés que je 
Fens éerit, suivant mon habitude, deux fois en entier, nous le gar- 
dimes par devers nous. De temps en temps nous le reprenions, de 
novo, lisant, pesant, critiquant chaque phrase. » C’est bien la une 
ceuvre faite avec amour; ce fut le dernier mot, non-seulement de 
leor collaboration littéraire, mais de leur association ici-bas. Ma- 
dame Stuart Mill, aprés sept années de mariage, mourut subitement 
4 Avignon, d'une fluxion de poitrine. 
Les Mémoires sont le testament de Stuart Mill; on peut dire que 
la Liberté fut celui de madame Taylor. La dédicace désolée que 
Stuart Mill a placée en téte du livre semble nous lindiquer. Le pu- 
blic apprit avec surprise ct intéret a qui il était redevable non-scule- 
ment de cette ceuvre, mais des progrés si marqués qu’il avait ap- 
plaudis dans le talent de Stuart Mill. Cette aftraction, comme disent 
0s Yoisins, vint en aide, sans doute, au succés, qui fut trés-grand 
en Angleterre comme en France, et 4 beaucoup d écards il était 
mérilé. Le livre était court, nerveux, original; | horreur profonde 
des doctrines spiritualistes et des lois sociales avait été assez adroi- 
lement dissimulé pour que le poison passat d’abord inapercu. Cer- 
lames théories inquiétaient cependant déja les économistes, et entre 
talres le traducteur distingué, M. Dupont-White, qui nous faisait 
tmnaitre ouvrage. Mais on était disposé 4 attribuer 4 la femme les 
lendances sociulistes qui eussent révollé dans le mari. 

Quant 4 nous, si ce livre nous oblige 4 reconnailre que l’admira- 
Hon de Stuart Mill pour les rares talents de sa femme 1’était qu'un 
bmmage rendu 4 Ja vérilé et non un aveuglement de l'amour, il 
Rous révéle en méme temps un élat de conscience qui n’est ni 
atrayant ni respectable. On devine, entre autres, dans le chapitre 
Sur les Mormons, la révolte d'une ame longtemps froissée par la 
tyrannie de l’Evangile, du code et méme de l’opinion. II n’est certes 
pas probable que madame Taylor enviat le sort de ses compagnons du 
lac Sala, et qu'au nom de la liberté de conscience elle trouval justi- 
fable oppression exercée par Brigham-Young; cependant, aveuglée 
par sa haine pour les vieilles Eglises, elle déclare que les Mormons 
taf le droit pour eux, et que les contraindre est un acte de tyrannie. 

C'est 18, sans doute, pousser bien loin la théorie de la liberté in- 
dividuelle. Faut-il imputer celte étrange apologie au désir de rester 
rigonreusement conséquent avec les prémisses posées? Nullement, 
ar quelques pages plus haut madame Stuart Mill reconnait a la 

société le droit d’imposer aux époux la limitation du nombre de leurs 
enfants ! 

Stuart Mill proposait pour les morts un culte analogue en plus 

d’un point 4 celui que le christianisme a introduit dans le monde. 


ae leurs 1UCeSs. L NOMA ge Le plus pur a2 ia memoire ae son 
semblait la poursuite obstinée de cet apostolat positiviste don 
été la premicre victime. Sur la tombe de madame Taylor 11 jur 
yailler avec ardeur 4 rendre le droit de suffrage aux femm 
moilié injustement déshérilée de la communauté politique. | 
encore de favoriser de tout son pouvoir l'avénement d'une ( 
velle oi seraient proscrites les vieilles lois de la famille et ¢ 
ligion. I] était temps, pensait-il, d’oser dire sa pensée en 
devait a sa chére morte I‘honnéteté d’un aveu sans détours. 

Il ne brusqua rien cependant. Dans chaque ouvrage publi 
qu'il était veuf, il indiquait plus clairement sa conversion a 
nouvelles. Enfin, il leva complétement le masque dans son | 
Auguste Comte et le posilivisme. 

La franchise de Stuart Mill était moins méritoire et moir 
téressée qu'elle ne le semblait au premier abord. Sil se b 
ouvertement avec les économistes, obligés cependant a q 
ménagements envers lui, en raison méme des éloges dont ils | 
jadis accablé, il retrouvait dans le camp radical de plus ne 
et surtout de plus utiles amis. Du jour ot Stuart Mill se fut 
socialiste, il fut immédiatement considéré par le parti avanci 
un de ses chefs. Bright, en vieillissant, paraissait disposé 
Siger, et d'ailleurs ses opinions religicuses n’étuient pas cc 
Reebuck était la parole du parli, Stuart Mill en devint la pl 
Yon songea & récompenser son dévouement et & payer ses 
par un siége au Parlement. Mais ici une difficulté se présenta 
teur de la Liberté n’était pas riche et ne se souciait pas de su 


UNE EDUCATION UTILITAIRE. 317 


utre. Un de ses amis, homme de lettres célébre, effrayé 
esse, s’était écrié : « Le Tout-Puissant lui-méme n’aurait 
ince d'étre élu sur un pareil programme. » 
_ de cette prédiction, ni l’ambition, ni la bourse de Stuart 
ant a soulfrir. Des comités se formérent, réunirent des 
urs, et la campagne fut vigoureusement menée. Ce fut en 
tendit au candidat un piége trés-perfide. Dans un écrit 
dées sur la réforme parlementaire, Stuart Mill, n’ayant pas 
sées éleclorales, avait écrit cette phrase : « Les classes ou- 
Angleterre, bien que différant de celles de quelques au- 
nce quelles rougissent de mentir, n’en sont pas moins 
ent adonnées au mensonge. » Un adversaire fit imprimer 
et Vafficha sur les murs. Dans une réunton publique ott 
les questions au candidat, un ouvrier se leva et demanda 
tl s'il était vrai qu'il eut écrit et publié cette phrase. — 
épondil-il sans hésitation. Cet aveu simple et franc fut 
spplaudissements. Le sentiment trés-juste et trés-prompt 
les foules avait fait comprendie & celle-ci qu’il ne fallait 
e avec un allié précieux pour une phrase malsonnante et 
usement confessée. D’ailleurs, un radical trés-pur et d’une 
toriélé démocratique, M. Odger, se hata d'ajouter que les 
vriéres élaient reconnaissantes des vérités que leurs amis 
devoir leur dire dans leur intérét. 
Milt fut Glu. Son ambition semblait alors sur le point d’at- 
point culiminant of elle pouvait prétendre. Il était déja un 
élébre, son siége 4 la Chambre des communes n’allait-il 
r 4 sa gloire celle de l’éloquence et lui faire décerner, par 
direction supréme du parti radical? Un échec était-il a 
Cela était peu probable. Le précoce éléve de M. Mill le 
élé assoupli par toutes les gymnastiques. Dés l’age de dix- 
| débattait dans de grandes réunions publiques. 
‘ins, Stuart Mill se trompait, et sa carriére parlementaire 
sérablement. Il parlait froidement, senlencieusement, ne 
1e des sujets abstraits et soutenant des théses sentimen- 
épugnaient au bon sens pratique de ses collegues. Son idée 
attribution aux femmes du droit de suffrage. Il fallut tout 
2 dont son nom était entouré pour que, lorsqu’'il intro- 
bill, Pauteur ne fat pas accueilli par un éclat de rire. 
on s’allache 4 un parti, et surtout a un parti exiréme, il 
Von ait fait un de ces pactes avec les esprits mauvais dont 
'§ légendes. C’est en vain qu’on voudrait s’arréter, qu’on 
‘ompre, une force irrésistible yous pousse en avant, vic- 
ylée mais soumise. Stuart Mill, jusqu’é son entrée a la 





au paces s proces een ow! 
reunie dang les pares publics pour y faire ce que hon lui se 
rait : se promener, siffler l’aristocratie ou traiter en plein vent 
affaires. Une émeute était imminente. Le gouvernement, pot 
boul, avait déclaré qu’il donnerait l’ordre aux troupes de se 
de leurs armes. La conspiration s’organisait au grand jour 
délégués des ouvriers vinrent réclamer l'appui direct de leu 
présentants au Parlement. Stuart Mill, en véritable révolution 
s’était montré hardi dans la Chambre, mais se souciait trésp 
compromettre sa dignité et sa sécurité dans un conflit avec] 
lice. Ce fut lui que les chefs du parti radical, compromis et it 
dés, chargérent de faire entendre raison aux ouvriers. Il y con 
et voila comment il s’y prit : « J‘eus recours, dit-il, aux g 
moyens. Je leur dis qu’une démarche qui ne manquerait pas 
ener une collision avec l'armée, ne saurait se justiGer qu’a 
conditions : si l'état des affaires était devenu tel qu'une révoluti 
désirable, et s’ils se croyaient de force & en accomplir une. 
Devant ces arguments les ouvriers cédévent en murmurant. 
Etait-ce 1a le langage honnéte et fier dont Stuart Mill préte 
avoir l'audace lorsqu’il s'adressait au peuple? A la quest 
« Avons-nous le droit pour nous et étes-vous des ndtres? » il 
dait par celle échappatoire : « Jugez par vous-mémes et cont 
vos forces. » — Tel est bien le langage d'un démocrate peu ha 
peu consciencieux. Devait-il se trouver dans la bouche d'un am 
Titable de Ja paix ct de la justice? 
. Stuart Mill, quelque effort qu’il fit & la suite de cette él 





une eee peut 





UNE EDUCATION. UTILITAIRE. M9 


du thédtre de la lulte, il ensuivait les phases avec un vif 
itliant chaque jour plus élroitement au parti alhée et so- 
® disait jadis : la sagesse des vieillards; ceite sagesse 
:Mos jours, avoir été remplacée par la folie sénile. Les 
pportent avec elles ni repentir ni enseignement. Ce que le 
me a commencé, le vieillard l’achéve. Ceux qui ont aban-. 
‘oles droites 4 leur entrée dans la vie ne s’arrdtent guére 
, et plus Ja route est longue, plus elle détourne du but. 


Hil 


ili termine assez brusquement ses Mémoires sur une 
semble indiquer le projet de leur donner une suite. La 
hargée de mettre le mot « fin » & |’ceuvre que |’suteur ju- 
pléte. Au point de vue de l'intérét et de Punité du livre, 
ouve pas de regrets. La pensée qui l’a inspiré était de 
nmeant l’éducation influe sur la formation des idées, et ce 
nement de la vie vient ajouler & l'enseignement pédago- 
un modéle qu’il nous propose ou un exemple a éviter 
montre? En fermant le livre on reste perplexe. Certes, 
li a si Glogquemment décrit les ravages de la philosophie 
de ce qu’il nomme la logique, dans une jeune intelli- 
sut se faire illusion au puint de croire qu’aucun pére sera 
é de se Jivrer sur son fils 4 de pareilles expériences. 
, il y a une si naive et si ouverle complaisance dans le 
H nous fait de ses progrés, de sa précocilé, de ses ta- 
s Mémoires vous apparaissent, en définitive, comme une 
ropédie. Forcé de reconnaitre certaines défectuosités de 
méthode, Stuart Mill mit 4 cet aveu une fierté égale a 
quelle Rousseau nous énumére ses vices en téte de ses 

Si l’on veut absolument résumer la pensée de |’auteur, 
me semble, le faire ainsi : Lorsque vous voudrez pro- 
mme complet, tachez de trouver un professeur comme 
in éléve tel que moi et une mailresse semblable 4 ma- 


s, criliques et lecteurs, peu nous importent les conclu- 
uteur. L’ceuvre est, par bonheur, assez eonsciencieuse 
iS puissions décider par nous-mémes. 

enfant merveilleusement bien doué, quoi qu’il en dise, 
e pression intellectuelle que seul peut supporter le cer- 
yscal'ou d’un Laplace, mais qui développe une force im- 


590 UNE EDUCATION UTILITAIRE. 


mense quand elle ne détermine pas une explosion. Cet enfant agg 
non-seulement favorisé d’une intelligence rare, mais il est tendty -- 
il est aimant, il est naturellement sage et bon. Il est docile aussi,# 
croit facilement 4 ce qu’on lui enseigne. On lui apprend qu'il n’ye 
pas de Dieu, qu’il n’y a pas d'4me, que le monde est le produit d'une : 
force inconsciente, el lui une des victimes de la fatalité du destin: * 
que le but qu'il doit se proposer est de corriger autant qu'il dépen- 
dra de lui le crime ou l’erreur du sort; que, né pour la mort é. 
pour la soulfrance, il doit s‘efforcer de jouir et de durer. Cette jout- 
sance, il peut la chercher a son gré 1a ot il croira la rencontrer, * 
mais l’expérience des autres lui apprend qu’on la trouve plus asé - 
ment dans la modération et dans la philanthropic. L’enfant apprend ; 
tout cela, le croit, ets ‘apercoit, 4 peine a-l-il fait quelques pas seal - 
dans la vie, que le bonheur nest pas 14, qu’il lui importe trés-peu — 
que humanité soit heureuse si lui il souffre : que la podsie, fe 
mour, l'idéal, sont des réalités aussi bien que la nourriture ouk | 
yélement ; mais qu’il lui est désormais aussi impossible de ressaisit 
ces biens perdus que de vivre sans eux. Enfin, que ce serait une 
grande joie de lever ses regards au ciel, si on ne lui avail pas appres -3 
que ce firmament n’est autre chose qu’un peu de vapeur dean, ily 
minée ca et la par de la matiére brule en fusion. 

Cet homme tombe dans un tel désespoir quand le voile se dickies | 
ainsi, qu'il est sur le pomt de se tuer ou de devenir fou. Au plus fort 
de cetle crise, une femme vient a lui. Cetle femme est mariée a 
honnéte homme, elle est mére et n’a nullement le droit de se plainds 
ou de se venger de l’époux. Mais, a elle comme a Stuart Mill, 
manque quelque chose. Elle ne croit 3 rien. Le devoir, la vertu, te@ 
cela lui est conventions et préjugés. Néanmoins, elle respecte la pe 
role qu’elle a donnée en raison d'un instinct dont elle ne se rend pas’ 
compte. Stuart Mill et cette femme s’associent, ils bravent le monde’ 
et scs médisances, mais ils en souffrent; cela est impossible autres 
ment, car ils n'ont ni les joies défendues ni celles de la vertu. 

De celte union malsaine et incomplete, il ne pouvait rien sortir de 
fort ni de viril. La vie et les travaux de ces deux grandes intelli . 
gences nous le montrent assez. Jusqu’au jour ou Stuart Mill subit le 
joug intcllectuel de madame Taylor, il élait athte et positivistes 
mais, du moins, ses doctrines politiques et sociales étaient sensées : 
il s’inclinait devant la sagesse des lois qui ont de tout temps présidé 
aux rapporls des hommes entre eux; il respectait l'héritage, la pro- 
priété et le mariage. Mais une de ces lois, au moins, vient 4 imposer 
aux deux amis une contrainte cruelle. De Ja trouver génante a la 
lrouver injuste, pour des consciences sans guide, il n’y avait qu’un 
pas. A l’égard de la propriélé, ils trouvent dans la bonté de leur 















UNE EDUCATION UTILITAIRE. 594 


ceur aussi bien que dans la pénétration de leurs’ intelligences des 
motifs serieux de douter que la possession du capilal, étant donnée 
use nation athée, démocratique ect uniquement préoccupée des in- 
lréts matériels, ne devienne pas la cause de conflits eftroyables et 
ne produise alternalivement, ou unc oppression cruelle, ou une deé- 
possession injuste et sanguinaire : |‘Evangile leur eut sans doute 
Wert une autre solution : celle qui consiste 4 ordonner aux riches 
létres pauvres en esprit et aux pauvres d’dtre riches en vertus. 
ais, pour ces adeples du progrés, qu’était-ce que l’Evangile? 
Quelque chose d’intermédiaire entre les Vedas et le Coran. A la so- 
été moderne, pensaient-ils, il faut un Code nouveau; aux convoi- 
tises matérielles surexcitées, un frein matériel ct puissant; aussi 
Stuart Mill et madame Taylor révaicnt-ils une nouvelle Jérusalem 
sociale, of, la contrainte élant exercée par des sages,’ceux-ci distri- 
bueraient a chacun sa part de liberté, de bonheur et de possession. 
Yoici tous les degrés de cette chute... Ne sont-ils pas effrayants? 
Son pére fait de Stuart Mill un athée, sa femme un socialiste, les 
oumriers, ses amis, un quasi-chef de barricades. Stuart Mill a eu, 
bias! raison de se proposer comme un modeéle de I’homme d’é- 
deration; nul n’a jamais été plus que lui un écolier et un disciple. 
le livre dont nous rendons compte en est une preuve afflizeante, 
mus sans réplique. L’aulteur s'est trompé en l’écrivant comme il 
seat trompé toute sa vie. Il a cru faire une ceuvre de paix, il a ac- 
compli une ceuvre de haine ; ila voulu nous montrer comment on 
Gre un sage, et nous lisons, tout au contraire, dans ces curicuses 
Mais tristes pages, comment une éducation mauvaise vient a bout de 
filer les dons les plus rares du coeur et de l'esprit. 
Une vie manquéc, une intelligence obscurcic, voila en résu:né le 
fruit de la pédagogie utililaire. 


Comte ve Lepse. 


10 Aocr 1874. 34 


JOURNAL DE LA BRUYER 


DANS LA MAISON DE CONDE 


On conserve dans la galerie de la maison de Condé un cha) 
tableau de Largilliére, que le malheur des temps avait fait tran 
ter en Angleterre, mais qui, je l’espére, sera bientot rever 
France. C’est le portrait d’un courtisan francais de 1684 4 416 
porte la grande perruque, ‘habit serré, Je bas uni. La physio 
est trés-expressive, le front large, noble et intelligent, la b 
bien fendue et sérieuse, mais préte & sourire; le nez un peu fo 
peu court, mais avec des narines ouverles qui respirent a I’a 
trahissent la subtilité de l’odorat; les yeux trés-clairs, assez gr 
pleins de finesse et de curiosité; aprés tout cela, un menton u 
épais, qui décéle quelque bonhomie. L’ensemble des traits raj 
ce passage de Saint-Simon : « C’était un fort honnéle homm 
bien bonne compagnie, simple, sans rien de pédant, et fort dé 
ressé. Je l'avais assez connu pour le regretter, et les ouvrage 
son 4ge et sa santé permettaient d’espérer de lui. » 

Saint-Simon parlait ainsi de la Bruyére au moment od il‘ 
de mourir & Versailles, dans I'hétel ot l'on voit encore une in 
tion, et qui appartenait alors 4 la famille de Condé. Or, il: 
dans la maison de Condé une tradition qui veut que ce portal 
celui de la Bruyére, gentilhomme de M. Je duc d’Enghien. 
pourrions signaler quelques différences entre ce portrait et ceu 
l’on connait déja. Celui-ci nous semble avoir plus de noblesse 
finesse. Quoi d’étonnant? Le la Bruyére qui est 1a, devant 
c'est M. de la Bruyére de la maison de Condé. Le propriétaire 
tableau, le digne héritier et historien des Condé, nous a perr 
compulser ses archives et d’y relever ce qui pourrait avoir ra 
4 la Bruyére. Nous avons pu ainsi, en face de ce portrait, refa 
journal de la Bruyére dans la maison de Condé pendant une pi 


JOURNAL DE LA BRUYERE. , 593 


importante de sa vie, depuis le 5 septembre 1684 au commencement 
él'amée 1687, c’est-a-dire au moment ot |’auteur des Caractéres 
neueillit les plus curieuses observations et composa la premiére 
(Gtion de son livre immortel. Mais avant d’entamer ce récit, nous 
dewes résoudre deux questions jusqu’ici bien débattues, et assez 
tenfases : quand et comment la Bruyére entra-t-il dans la maison de 
fadét Nous allons commencer par la premiére. 


Parmi les grands écrivains frangais, il n’y en a peut-étre pas dont 
hvie wit plus obscure que celle de la Bruyére jusqu’a l’age de qua- 
Tante ans. On sait qu'au lemps de Ja Ligue, il y avait 4 Paris une fa- 
mille hourgeoise du nom de la Bruyére; qu'elle se distingua par 1’a- 
pretéde ses sentiments ligueurs; qu'elle fut exilée par Henri IV; 
| se retira en terres espagnoles, soit 4 Anvers, soit 4 Naples; 
‘Mts qu'elle était rentrée en France depuis longtemps, lorsque de 
Milde homme Loys de la Bruyére, contrdleur des rentes de la ville 
‘@Paris, et de demoiselle Izabelle Hamouyn, son épouse, naquit 
See de la Bruyére, qui fut baptisé en |’église Saint-Christophe, leur 
; , le 17 aodt 1645. On suppose que l’enfant grandit au pied 
“‘@t tours Notre-Dame, ot: demcuraient ses parents. Du moins il se 
‘ ‘Witiat longtemps « du bruit des cloches qui réveille les chantres et 
enfants de chceur pendant la nuit, mais dont la mélodie endort 
Webanoines et les berce de doux réves, jusqu’aé ce que tard dans la 
, ils viennent & l’église réclamer le prix d’avoir bien dormi. » 
th eroit qu’il fit ses études 4 l’Oratoire, refuge, dit-on, des débris 
.dela Ligue, et qu’il y apprit plusieurs langues mortes et vivantes, 
Uiré autres le grec et l’allemand. ll est certain qu'il n’était étranger 
tescun genre de doctrine, qu’il avait sérieusement étudié l’histoire 
) wa philosophie, et que plus tard il poussa fort loin ces deux scien- 













““Hacquit aussi la connaissance du droit; car dans sa vingtiéme 
fiingc, en 1664, il présenta ses théses 4 Orléans, sur les tutelles et 
hi: douaires. Il semble nous avoir conservé le résumé de ses théses, 
= a jelé avec une sorte de négligence dans son chapitre de la so- 

Mé et de la conversation: « L’on peut compter sirement sur la 
dil, le douaire et les conventions, mais faiblement sur les nourri- 
fares : elles dépendent d’une union fragile de la belle-mére et de la 
Mito, et qui péril souvent dans l’année du mariage. » Il prit ensuite 
lé titre d’avocat au parlement de Paris. Il ne parait pas qu’il ait ja- 


524 JOUNNAL DE LA BRUYERE. 


mais eu de succés au barreau. Il a toujours regardé la fonction ds 
vocat comme trop pénible et trop laborieuse : elle suppose dag 
celui qui l'exerce un riche funds et de grandes ressources qu. 
n’avail pas. « L’avocat ne doit jamais demeurer court : il pronoag 
de vraves plaidoyers devant des juges qui peuvent lui imposer g 
lence, contre des adversaires qui parfois ]’interrompent, 11 doit df 
pret sur la réplique : il parle en un méme jour, dans divers triby 
naux, de différentes affaires. On ne vient pas le féliciler sur Pagre 
ment et sur la politesse de son langage; il faut qu'il porte la cm 
viction dans l’esprit de ses juges ct qu'il gagne son proces. Et quand 
il est rentré chez lui, sa maison .n’est pas un lieu de repos et de rer 
traite, ni un asile contre les plaideurs : elle est ouverte 4 Lous com 
qui viennent l’accabler de leurs questions et de leurs doutes. Ie 
délasse d’un long discours par de longs écrits; il ne fait que c 

de travaux et de fatigues. La Bruyére osa méme dire que l'avegt 
étail, dans son genre, ce qu étaient dans leleur les premiers ho 
apostoliques. » Non, it n’était pas fait pour exercer cet apostolal ; 
avait le soul trop pur, le jugement trop exact, la critique trop s 
Quoi! pour lui, dans la conversation ordinaire de la société, 
d'une chose, modestement, ou qu’elle est bonne ou qu’elle est me 
vaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon seas, 
de l’expression : C’est une affaire! Que dirait-il donc des affaires. 
barreau? «Il faut chercher stulement 4 penser et 4 parler ia 


















vouloir amener les autres 4 notre gott et 4 nos sentiments 
une trop grande entreprise. » « Il est vrai, le mélier de la 
ressemble en une chose a celui de la guerre : il ya plus de risgyy: 
qu’ailleurs, mais la fortune est plus rapide. » Il conclu ale 
« C’est une grande misére que de n’avoir pas asscz ar 
bien parler, ni assez de jugement pour se tairc. » Donc il se 
demeura tranquille chez lui. . 
Qu’y faisait-11? Qui peut le savoir? Il étail si jeune alors, le cdl 
clair, l'air si pur etle régne si beau. Colbert donnait a la prospay 
du royaume un vigoureux élan; Louvois préparait I organisation A 
l’armée; Turenne et Condé conduisaient les soldats a la Victoire. i 
littérature jetait son plus vif éclat : on pouvait encore admirer] (Bae 
de Corneille vieilli; Moliére composait et jouail ses chefs-d’ceu 
Racine entrait dans sa brillante carriére; Boileau faisait de la ¢ 
tique ; Bossuet préchait, et, malgré ses censeurs, commengait V'é 
cation du Dauphin ; Bourdaloue arrivait 4 la cour; Louis XIV cael 
amourcux de la douce et belle la Valliére, et la France était amg 
reuse de sonroi. Quel jeune homme, a cetle époque, n’eut pas trop 
la vie facile et heureuse? « Jusqu’a trente ans, on ne songe point, 
faire fortune, » ‘dit la Bruyére, et il n’y songea point. Il est possibly 


aiedieatatedY Vout -— ee ee weeewe @ -- w -o — ww --o3o° ame w ee wow 


ausses, e’est-a-dire aux environs de 1665. On pourrait aussi 
cette date 4 la pensée suivante : « Il faut nne sorte d’esprit 
ire fortune, et surtout une grande fortune : ce n’est ni le 
le bel esprit, nile grand, ni le sublime, ni le fort, ni le déli- 
ne sais précisément lequel c’est, et j'attends que quelqu'un 
: bien m’en instruire. » Mais il voyait bien « que ccux qui as- 
aux biens de la fortune ouvrent et étalent tous les matins pour 
t leur monde, ct ferment le soir aprés avoir trompé tout le 
Ce n’était pas 18 ce qu’il révait. En 1667, on avait rapporté 
ice les restes de Pescartes, mort en Suéde. La doctrine de ce 
yhilosophe eut alors une grande popularité. La Bruyére, qui 
éludiée de bonne heure sous I'Esc!ache, se luissa entrainer au 
ment et conserva toute sa vie une profonde admiration pour 
sophie cartésienne. C’est peut-étre méme a cela qu’il dut la 
sance et l'amitié de M. de Cordemoy et de Bossuct. Descartes 
nil & la fois une méthode pour chercher la vérité et une régle 
riger sa vie. a La régle de Nescartes, dit-il, qui ne veut pas 
écide sur les moindres vérités avant qu’elles ne soicnt con- 
airement et distinctement, est assez belle et assez juste pour 
s'élendre au jugement des personnes. » Voila sa voie tracée, 
mment la suivre? Il ne pouvait pas se retirer dans la soli- 
m Hollande, comme Descartes, pour étudier un sy:téme ab- 
il devait demeurer en France pour ¢tudier la société fran- 
Mlors que faire? «Il faut en France beaucoup de fermeté et 
inde étendue d’esprit pour se passer des charges et des em- 
t consentir ainsi 4 demeurer chez soi et 4 ne rien faire. Per- 
esque na 1 assez de fond pour remplir le vide du temps sans 


ee me De 





526 JOURNAL DE LA BRUYERE, 


rappelé cette vérité. Pére ou mére, fréres ou sceurs, oncle ou tant 
parrain ou marraine, quels que fussent ceux avec lesquels il véew 
il s’en trouva nécessairement qui blamérent son travail et le trait 
rent de paresse ou de folie. Ils lui disaient alors ce qu’il a répé 
vers la fin de sa vie avec une amére ironie, et moins de bon seit 
« Quand méme vous auriez acquis un grand nom et beaucoup! 
gloire, seriez-vous mieux nourri, mieux vétu? auricz-vous une char 
bre a l’abri du nord, un lit de plume, ou seulement un grain de 
métal qui procure toutes choses? On paye au tuilier sa tuile, & }'9 
vrier son temps et son ouvrage : paye-t-on 4 un auteur ce qu’il pes 
et ce qu’il écril, et s'il pense trés-bien, le paye-t-on trés-largemer 
Se meuble-t-il, s’anoblit-il 4 force de penser et d’écrire juste? Hh 
que les hommes soient habillés, qu’ils sotent rasés; il faut que, 3 
tirés dans leur maison, ils aient une porte qui ferme bien : est-ilt 
cessaire qu’ils soient ins{ruits? Folie, simplicité, imbécillité, 
mettre l’enseigne d'auteur ou de philosophe : avoir, s’il se peut, 
office lucratif qui rende la vie aimable, qui fasse préter a ses an 
et donner 4 ceux qui ne peuvent rendre : écrire alors par jeu, _ 
oisivelé, et, comme Tityre siffle, on joue de la fldte. Voila la vr: 
raison. » Et le jeune philosophe répondait : « N’envions point au 
sorte de gens leurs grandes richesses : ils les ont & titre onérenx, 
qui ne nous accommoderait point. Ils ont mis leur repos, leursant 
leur honneur et leur conscience pour les avoir : cela est trop che 
et il n’y a rien a gagner 4 un tel marché. » Le frére ainé de la Broyé 
fut plus sage que lui : il épousa une fille bdtarde d’un célébre éw 
seiller d’Etat, M. dé Novion, et il fut premier huissier au Parlemegl 
Ensuite il mena une vie honnéte et grave. « Eh bien, disait la Brayéy 
faut-il de si grands talents et une si bonne téte pour arriver &@y 
fins? » Puis, faisant retour sur lui-méme, il ne pouvait s’empécii 
en soupirant, d’expliquer ainsi sa propre situation : « Persogs 
presque ne s'avise du mérite d’un autre. Les hommes sont trop 
cupés d’eux-mémes pour avoir le loisir de pénétrer et de discern 
les autres. De 1a vient qu’avec un trés-grand mérite et une pa 
grande modestie on peut étre longtemps ignoré. » : 
Qui donc s’est avisé de son mérile? qui a percé l’obscurité deat 
était enveloppé? Voici enfin un rayon de lumiére qui l’éclaire. J 
41 novembre 1673, un nommé Metezeau, qui avait des liens def 
mille avec Bassuet, précepteur du dauphin, déclara en présence’d 
conseillers du roi, nolaires et garde-notes de Sa Majesté en son Ch 
telet de Paris, qu’il ne voulait se faire pourvoir de l'olfice de tré 
rier de France et général en la généralité de Caen, dont M. de Me 
trésorier des parties casuelles, lui avait passé quiltance ; et, par 
méme acte, il constitua M. de *** son procureur général et spéc 


JOURNAL DE LA BRUYERE. $97 


avec pouvoir et puissance de, pour lui et cn son nom, disposer de 
ladite charge en faveur de M. Jean de la Bruyére, avocat. La philo- 
sophie de la Bruyére devenait assez commode. Il se trouvail revétu 
d’une bonne et belle sinécure ; non-seulement il pourra mieux s’abri- 
ter contre le vent, le froid ou la pluie, non-seulement il pourra faire 
quelque bien 4 ses parents et préter 4 ceux qui ne peuvent rendre, 
mais encore le voila anobli, ce qui lui permettra de prendre sans 
rougir, dans une des plus grandes maisons de France, le titre de 
gentilhomme. Singuliére coincidence : 4 la méme époque, Racine 
recut le méme office dans la généralité de Moulins. Mais Racine, 
alors, avait donné Andromaque, les Plaideurs, Britannicus, Mithri- 
date, Bajazet et donnait Iphigénie en Aulide. Et la Bruyére, qu’a- 
vail-il fait pour mériter une si agréable et si honorable recompense? 
Ona supposé souvent que la Bruyére avait aidé Boscuet dans Ies 
grands travaux que s'imposa le précepteur du dauphin pour l’édu- 
ation de son royal éléve. Nous avons examiné a la Bibliothéque na- 
tionale les divers manuscrits des ouvrages gui furent composés alors 
pour instruire le fils de Louis XIV. Nous sommes obligé d’avouer 
que nous n’avons rien trouvé qui rappelat ni de prés ni de loin 
la collaboration de la Bruyére. Un seul ouvrage a frappé notre 
attention, c'est une collection volumineuse de sentences, apophtheg- 
mes, maximes, réflexions diverses qui ont élé recueillies dans les 
principaux écrivains de l’antiquité grecque el romaine. Cet ouvrage, 
-annolé par Bossuct lui-méme et de sa propre main, fut ensuite ré- 
sumé en un petit volume qui fut mis sous les yeux du dauphin. Est- 
la Bruyére qui avait ramassé celle volumineuse collection? C’est 
posible, cependant le manuscrit que nous possédons n’est point de 
wn écriture. — On a fait bien d'autres conjectures pour expliquer 
a nomination de la Bruyére 4 V’office de trésorier de France : la 
tule qui nous paraisse incontestable, c’est que la Bruyére, étant 
dans sa trenti¢me année, allait enfin songer a sa fortune. | 
Ea effet, comme I'a trés-bien démontré M. Eugéne Chatel, archi- 
iste paléographe, il se mit a étudier les finances et se prépara sé- 
rieusement 4 remplir sa charge. Le 27 mars 1674, aprés diverses 
frmalités pour s’en assurer la possession, il fit le versement de 
1696 pour les droits et marcs d’or dudit oflice. Puis, vers le 20 aout, 
il alla 4 Rouen se présenter devant les officiers de la Chambre des 
‘comptes de Normandie. Ils furent convoqués le 23 aodt 1674; ils ne 
$e frouvérent pas en nombre; le semestre fut remis 4 un autre 
jour. Le 14 septembre, l'information nécessaire sur]'age, vie, moeurs, 
vacations, relicion, extraction, comportement et moyens de Jean de 
la Bruyére était achevée, et, le 13 septembre, maitre Michel Tesson, 
<ommis au greffe de la Chambre, teuant le plumitif, alla querir 


pe ee gg ee Ce 


528 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


avec tout ]’aprareil d’usage M. de la Bruyére, et }’introduisit 
l’assemblée que présidait M. de la-Place. Parvenu jusqu’au | 
MM. les présidents, aprés les salutations ordinaires et accout 
M. de la Bruyére fit une harangue en francais pour suppli 
sieurs d’accepter son serment. Avant d’y consentir, MM. le 
dents et plusieurs de MM. les conseillers maitres lui adressé 
questions sur les fonctions de sa charge et sur les finances. 
que ses réponses aient paru satisfaisantes, car aussitdt ap 
courte délibération de la Chambre, 11 fut regu au serment qt 
entre les mains de M. de la Place sur le livre ouvert des sair 
giles. Huit jours aprés, la Bruyére était 4 Caen, et, sur sit 
quéte, sans aucun autre cérémonial, était installé & son 
Cette place avait deux grands avantages : elle n’exigeait pas 
dence et rapportait un assez joli denier pour l’époque : 2,51 
de rente. 

Outre cette agréable sinécure, la Bruyére rapporta de No 
quelques observations sur les mceurs du pays ; en voici une 
bien la malice et la vanité du Parisien en voyage : « Les pro 
et les softs sont toujours préts 4 croire qu’on se moque | 
qu’on les méprise. Il ne faut jamais hasarder la pla 
la plus douce et la plus permise qu’avec des gens poll 
ont de lesprit. » Cette observation fut publiée aprés 
Bruyére eut étudié les Bourguignons, mais il l’avait d 
sur les Normands : « Il y a en Europe une province maniti 
grand royaume, ow le villageois est doux et insinuant, lem 
au contraire, grossier et dont la rusticité peut passer en pre 
Cette province n’est-elle pas la Normandie? ce villageois, | 
normand? Mais ce magistrat, quel est-il? Plusieurs villes 
taient l’honncur de le posséder ; deux surtout offraient d 
sérieux 4 cet avantage : Rouen, la capitale du pays de § 
avait alors des magistrats que l’on disait extrémement sévér 
étre la Bruyére se vengeait-il de la maniére dont ils l’avaien 
son examen. Caen était la patrie de Perrin Dandin, ce Caton 
Normandie, dont le caractére un peu ruslique était en trai 
ser en proverbe: du reste, pour éviter tout procts, la Bruyt 
cédé ce magistrat & toutes les villes de Normandie sans dis 
Mais c’est 4 Rouen qu’il faut placer l’histoire d’Emire, ce jo 
si vif et si naturel que la Bruyére a raconté dans sa 4° éditio 
objection peut-on faire 4 vette hypothése? Aucune. On peut 
lement que la Bruyére a pu mettre 4 Rouen aussi bien qu’é 
une aventure qui se serait passée ailleurs, 4 Orléans, & D 
Paris. Je l’avoue ; alors nous permettra-t-on d'assurer san 
d’étre contredit, que la Bruyére distingua fort bien l’accent: 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 529 


4 Rouen et 4 Falaise? Nous pouvons dire aussi qu’il reconnut dans 
la société de Mortagne et de Belléme, comme plus tard dans celle de 
Romorantin, les mémes passions que dans celle de Paris ou de Ver- 
sailles ; qu'il remarqua que pour une femme de province un homme 
de la ville est précisément ce qu’est pour une femme de Ia ville un 
homme de la cour ; mais que de la province il n’y a rien de si beau 
avoir que la cour, et que c'est la son vérilable point de vue pour 
pmitre une chose admirable dont les agréments diminuent quand 
a la regarde de plus prés. 


II 


lest possible que la Bruyére, aftiré par cet éclat extraordinaire 
delacour, ait cherché 4 s’en approcher peu de temps aprés son re- 
lour a Paris. Le P. Niceron affirme qu’ ce moment la Bruyére entra 
dans la maison de Condé avec le titre et les fonctions de précepteur 
de. le duc de Bourbon. Beaucoup d'autres l’ont répété d’aprés 
cle autorité. M. Eugéne Chatel, qui a retrouvé dans les archives 
de(sen et de Rouen les actes relatifs 4 la nomination de la Bruyére 

Cume trésorier de France, accepte cette opinion et suppose que la 

yére fut appelé auprés du jeune prince en 1674 comme profes- 
eur d'histoire. M. Edouard Fournier, dans la Comédie de la Bruyére, 
pte pour l'année 1676. Alors le petit prince, dit-il, avait sept ans et 
‘est l'4ge ou les princes passaient des mains des femmes dans celles 

précepteurs. Mais pendant longtemps presque personne n’a douté 
[We la Bruyére n’ait été chargé en tout ou partie de l’éducation de 
f. le duc de Bourbon pendant toute l’enfance du jeune prince jus- 
fa'a Ja fin de ses études classiques. C’était une tradition si bien éta- 
bie qu’on a m4me supposé que la Bruyére avait traduit Théophraste 
pour apprendre 4 son éléve a faire des versions grecques comme 
Fénelon avait écrit le Télémaque pour donner au duc de Bourgogne 
te jolis hemes latins, ou tout au moins comme Bossuet avait com- 
vesé son Discours sur l'histoire universelle pour instruction du grond 
lauphin. C’est pourquoi nous avons examiné dans les archives de la 
gaison de Condé tous les documents relatifs 4 l'éducation du duc de 
ourbon depuis |’année 1676, et nous avons vu la place que la 
rayére y occupait. 

On trouve dans ces archives des volumes enticrs de lettres des 
éceptcurs de M. le ducde Bourbon, des gentilshommes qui élaient 
son service et des médecins altachés 4 sa personne. En les lisant, 
ute espéce de doute s évanouit : la Bruyére n'est pas 1a. Iin’yapas . 
be de professeur d'histoire. L’éducation du jeune prince est tout 


530 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


entiére entre les mains des jésuites qui n’'admettent point d 
dans une entreprise aussi importante. C’est un privilége q 
sédent depuis trois générations d’élever les princes ae 1a m 
Condé et avec quel éclat n'exergaient-ils pas ce privilége ? Cc 
trement dit M. le Prince, ne faisait guére que sortir de leu 
quand il gagna la bataille de Rocroy. Que n’avait-on pas dil 
lantes études de son fils le duc d’Enghien dans leur maiso1 
mur, en Belgique! I] était naturel, et il semblait juste, que. 
de Bourbon, fils du duc d’Enghien et pelit-fils de Condé, : 
tradition de sa famille : vers la fin de 1676, il fut mis auc 
Clermont 4 Paris, qui appartenait 4 la Compagnie de Jésus. 

Ce collége jouissait alors de la plus brillante prospéri 
compter un nombre infini de professeurs distingués et de 
d'études « triés sur le volet, » il y avait plus de cent dom 
pour soigner trois cents éléves qui étaient tous de bonne ni 
Cela ne suffit pas encore pour un aussi grand prince que 
de Bourbon. Les jésuiles lui donnérent deux précepteurs, 
PP. Du Rozel et Alleaume, hommes de grand mérite, de ca 
différents mais qui se complétaient l'un l'autre. Engagés p 
ans, avec l'approbation du Pére général de la Compagnie, at 
du jeune prince, ces deux précepteurs ne le quittaient 
quand l'un était absent, l’autre prenait sa place; quoi que 
éléve, il était toujours sous leurs yeux, pendant le jeu et pe 
travail, pendant qu'il était au collége et pendant qu’il élai 
cances 4 Paris, 4 Chantilly ou ailleurs. Ils se surveillaient lu 
et rendaient compte de leurs actions 4 la Compagnie. Ce! 
tout : afin de procurer 4 M. le duc de Bourbon les avantage 
de l'éducation publique et privée, les jésuites imaginérent k 
jusque-la ignoré de mettre le collége chez lui. M. le duc, qui 
rait avec madame la duchesse et ses filles 4 I’hétel de Condé 
4 son fils de s’installer avec quelques personnes de sa suite 
petit hdtel conligu au collége de Clermont. Les jésuites n’eut 
qu’a venir avec leurs éléves dans la classe de M. le duc deB 
Une porte de communication fit l’affaire ; pour M. le duc, ¢ 
bon calcul : en faisant espérer qu'il laisserait cet hétel aux | 
il autorisait les soins particuliers que recevait son fils. Pou 
suites, c’élait un magnifique salaire, cela leur permettait d' 
leur maison devenue trop petite pour le nombre croissant: 
éléves. Enfin, pour M. le duc de Bourbon, c’était un avantag 
testable : comme jadis son grand-pére 4 Bourges, il avait: 
dans sa classe, un pelil tréne d’ou il semblait régner sur 
table domaine. Les jésuites lui attachérent comme proj 
R. P. Labaune, un des plus habiles latinistes de cette époque- 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 534 


eMail lear habitude dans les colléges de leur ordre, le R. P. Labaune 
changeait de classe chaque année en méme temps que ses éléves. Il 
suivit ainsi M. le duc de Bourbon jusqu’en rhétorique. Dans un édi- 
fce si bien construit et si hermétiquement fermé, y avait-il place 
por la Bruyére? Non. 

Da reste, il n’en avait pas besoin. Alors la Bruyére et sa famille 
julssaient d'une certaine aisance. Sa charge, celle de son pére, celle 
& son frére et méme celle de son oncle suffisaient largement pour 
donner & la maison entire des ressources qui leur permirent d’avoir 
deux chevaux et une voiture. Du moins, on les a vus alors avec ce 
gentil Equipage de bons bourgeois qui ménent une vie honorable. La 
Bruyére lui-méme, aprés avoir vu le monde et réfléchi sur les mi- 
stres humaines, en était venu 4 des maximes de généreuse tolérance 

alégard de ses parents. « Rien n’engage tant, dit-il, un esprit rai- 

soamable & supporter tranquillement des parents et des amis les 
lors qu’ils ont & son égard que la réflexion qu'il fait sur les vices 
de humanité, et combien il est pénible aux hommes d’étre con- 
stants, généreux, fidéles, d’étre touchés d'une amitié plus forte que 
ler intérét. Comme il connait leur portée, il n’exige point d’eux 
qails pénétrent les corps, qu’ils volent dans lair, qu’ils aient de 

Péquité. Il peut hair les hommes en général, ou il y a Si peu de vertu; 

mais il excuse les particuliers, i] les aime méme par des molifs plus 

Teevis, et il s’étudie 4 mériler le moins qu'il peut une pareille in- 
dulgence. » — Il n'y avait qu’une espéce d’hommes auxquels il ne 
pouvait pardonner: « c’élaient les dmes sales p«tries de boue et 
Wordure, éprises du gain et de l'intérét comme les belles ames le 
Sont de la gloire et de la vertu; capables d’une seule volupté, qui 
@teelle d’acquérir ou de ne point perdre, curieuses et avides du 
denier dix, uniquement occupées de leurs débiteurs, toujours in- 
Quiles sur Je rabais ou sur le décry des monnaies, enfoncées et 
comme abimées dans les contrats, les titres et les parchemins. De 
telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni 
peut-tre des hommes : ils ont de l’argent ! » 

Cependant, méme en maudissant l’avarice, il ne pouvail refuser 
4 pilié aux viclimes de cette sale passion. « Il ya des gens, écri- 
Wa-il, qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés et plus mal 
Wurris ; qui essuient les rigueurs des saisons ; qui se privent eux- 
Rimes de la société des hommes et passent leurs jours dans la soli- 
fnde ; qui souffrent du présent, du passé et de l'avenir; dont la vie 
€t une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le secret d’al- 

lex a leur perte par le chemin le plus pénible : ce sont les avares. » 
~~ La Bruyére en avait sous les yeux des excmples déplurables. 
« N™ est moins affaibli par l’age que par la maladie, car il ne passe 


552 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


point soixante-huit ans ; mais il a la goutte et i] est sujet 4u 
lique néphrétique ; 11 a le visage décharné, le teimt verdatre 
menace ruine. ll fait badtir dans la rue *** une maison so 
pierres de taille, raffermies dans les encoignures par des m: 
fer dont il assure qu’on ne verra jamais la fin. Il se promé 
les jours dans ses ateliers sur les bras d’un valet qui le si 
Ce n’est point pour ses enfants qu’il batit, car il n’en a po 
pour ses héritiers, personnes viles qui se sont brouillées ay 
c'est pour lui seul, et il mourra demain. » — Ces différent 
d’avares sont tous de la bourgeoisie ot vivait alors Ja Bruy 
sont tous des vieillards ; la jeunesse a toujours remarqué qui 
rice était Ja passion de la vieillesse. Pourquoi? La Bruyére vo 
connailre la cause, et le jeune moraliste trouva cette exp 
qui est parfaitement juste. — « Ce n’est point le besoin d’ar; 
les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour, qui | 
avares : car il y en a de tels qu’ils ne peuvent guére avoir c 
quictude, et d’ailleurs comment pourraient-ils craindre de m 
dans leur caducité des commodités de la vie, puisqu’ils s’en 
eux-mémes volontairement pour satisfaire 4 leur avarice? C 
point aussi |’envie de laisser de plus grandes richesses & let 
fants; car il n’est pas naturel d’aimer quelque autre chose p 
soi-méme, outre qu’tl se trouve des avares qui n’ont point 
tiers. Ce vice est plutét l’effet de age et de la complexi 
vieillards, qui s’'y abandonnent aussi naturellement qu’ils su 
leurs plaisirs dans leur jeunesse, ou leur ambition dans l’ag 
il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé pour étre avare : | 
aussi nul besoin de s'empresser ou de se donner le moindre | 
ment pour épargner ses revenus ; il faut seulement Jaisser s 
dans les coffres et se priver de tout : cela est commode aux vie 
& qui il faut une passion parce qu’ils sont hommes. » 

La Bruyére avait d’autres pensées et des vues plus élevée: 
plus difliciles 4 comprendre. Il lisait beaucoup, et déja il ava 
écrit pour faire un livre. Pourquoi donc ne Pimprimait-il pa 
cat au Parlement, il ne voulait pas plaider ; trésorier du roi i 
il philosophait 4 Paris ; il était oisif, tout le monde le voyait 
mais n'était-il propre 4 rien? Il répondait : « C’est un métier 
faire un livre comme de faire une pendule. Il faut plus que. 
prit pour étre auteur. » — « Un magistrat allait par son mé 
premiére dignilé : il était homme délié et pratique dans les af 
il a fait imprimer un ouvrage moral qui est rare par le ridi 
« Ce magistrat, dit M. Servois (Grands écrivains de la Fra 
Bruyére, t..1, p. 403, etc.), s’appelait Pierre Poncet de la Rf 
comte d’Ablys, .conseiller d’Etat et membre. du conseil: rey 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 533 


inances. I] était d'origine ligueuse et fort connu de la famille la 
Bryére. Patelin, souple et adroit, il avait fait sa fortune avec la 
protection du chancelier Séguier, dont il avait suivi aveuglément les 
volontés. Maintenant il marchait seul vers la place de premier prési- 
dent que M. de Lamoignon laissa vacante le 10 décembre 1677. Il 
dait déja sur les rangs pour |’obtenir. Le roi ne savait 4 qui la don- 
per. La grande richesse de M. Poncet n’était nullement un obstacle 
h'ses désirs; mais il venait d’y ajouter un nouveau titre qui détruisit 
lowtes ses chances. C’élait un livre intitulé : Considérations sur la 
teillesse dans la vie chrétienne, politique, civile, économique et soli- 
tare. 11 sefforcait de démontrer, entre autres choses, la vertu des 
Rembres 7 et 9 joints ensemble a l’égard du corps humain. Autre- 
ment dit, le bel age pour lui était 79 ans. ll y touchait quand, le 
42 juin 1678, la succession de l’illustre M. de Lamoignon fut don- 
Bée a M. de Noviou, beau-pére de ce M. de la Bruyére ainé, huissier 
mu Parlement. Il ne faut pas demander si Jean de Ja Bruyére se 
moqua de la malheureuse démangeaison d'imprimer qui avait fait 
fant de tort 4 M. Poncet. Il continuait silencieusement ses études 
philosophiques quand M. Poncet fit d'autres publications qui eurent 
quelque succés. La Bruyére, 4 son tour, fut raillé sur son godt pour 
la perfection. « Il n’est pas si aisé, répondait-il, de se faire un nom 
avec un ouvrage parfait, que d’en faire valoir un médiocre par le nom 
qu'on s'est. déji acquis. » On le laissa étudier comme il |’entendait. 

It nétudiait pas moins les hommes dans la société que dans les 
ivres. Non-seulement il augmentait ainsi chaque jour son recueil 
‘observations, mais encore il classait déja les différents caractéres. 
-mettait dans la méme classe des ennuyeux les étourdis qui parlent 
fh moment avant d’avoir pensé, les puristes qui font une fade atten- 
on & tout ce quwils disent, les mauvais plaisan{s sur lesquels on 
yarche en tout pays comme sur une pluie d’insectes, les esprits 
bacdnes ou médisants qui ignorent le grand art de badiner avec 
ties, les gens d’une honnéteté douteuse qui appuient tout ce qu’ils 
isént dans la conversation, jusqu’aux choses les plus indifférentes, 
e longs et fastidieux serments; ces galants de bas étage qui, pour 
niter la ville et la cour, parlaient encore comme a lhétel de Ram- 
ouillet en y ajoutant des pointes et des équivoques. Il prenait un 
laisir extréme 4 fixer ces caractéres dans sa colleclion ; aussi « le 
aractére le plus fade 4 son gout est de n’en avoir aucun. » Ieureu- 
ement cela est bien rare: il en trouvail partout qui l’intéressaient; 
ehasard méme lui en offrait jusque dans « cet inconnu qui venait 
b placer & cOté de lui a une féte, 4 un spectacle ou dans une voilure 
publique. Pour le connaitre, il n’avait guére qu’ l’écouter ; et bien- 
tt il savait son nom, sa demeure, son pays, l’élat de ses biens, son 


534 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


emploi, celui de son pére, la famille dont était sa mére, sa p 
ses alliances et les armes de sa maison. » Y avait-il plusieu 
sonnes auprés de lui? Elles s’entretenaient ensemble ; il ét: 
qu’elles fussent parfaitement d’accord : elles discutaient et 
elles s’échauffaient. La Bruyére faisait cette réflexion : « L’o 
impétueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou - 
meur, rarement avec assez d’attention : tout occupé du dési 
pondre 4 ce qu'on n‘écoute point, l'on suit ses idées et on le 
que sans le moindre égard pour les raisonnements d’autrui. | 
bien éloigné de trouver ensemble la vérité, on n’est pas ence 
yenu de celle que l’on cherche. Qui pourrait écouter ces sc 
conversations et les écrire ferait voir quelquefois de bonnes 
et qui n’ont nulle suite. » L’aveu de sa part est précieux, 1 
prenons pour ainsi dire en flagrant délit, et nous voyons | 
qu’il savait tirer de la société dans laquelle il vivait : il agiss 
tout ainsi, et il étendait autant que possible le champ de set 
vations. On le trouvait dans les endroits les plus fréquentés, d 
rendez-vous publics, soit aux cours et aux Tuileries, ot lon 
exactement tous les soirs pour se regarder au visage et se 
prouver les uns les autres; soit dans les promenades, col 
plaine des Sablons, ot l'on passait en revue carrosses, livri 
moiries, et o& chacun disait son mot sur les personnes et le 
pages; soit au quai Saint-Bernard, ot les hommes se bai 
pendant les chaleurs de la canicule, et ot les femmes de la\ 
se promenaient jamais ni avant ni aprés la saison des bains; 

boulevard Saint-Antoine, qui élait déja trés-fréquenté; soit av 
de Rambouillet, ot la foule aimait 4 aller danser et se diverti 
ces divers endroils il faisait partout une riche récollte : ce q 
d’'abord pour lui un gout et un amusement devint peu & peut 
chement et une passion. « On ne peut se passer, dit-il, de ce 
monde qu’on n’aime point el dont on se moque. » Mais sof 
blettes de sa collection, déja bien garnies, il y avait encore de 
considérables qui lui blessaient la vue : ainsi il n’avait pas 

pu connaitre la cour, et il s’en faisait un reproche sans soup 
que « ce reproche fat un compliment. » 

Cependant il s'approchait de plus en plus de la cour en} 
rant les diverses classes sociales. Il se trouva souvent dans les 
sociétés de la ville, qui sont comme autant de républiques, ( 
leurs lois, leurs usages, leur jargon, leurs mots pour rire 
mauvais plaisants qui dominent en héros. Il remarqua leat 
de dénigrement pour quiconque n’est point de leurs plaisir 
montre insensible aux fadaises de la bande joyeuse. Cela lu: 
lait la société des pelites villes de province, avec cette dif 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 533 


ible que jamais deux années ne passent sur la méme cote- 
enne : il y a toujours, dés la premiére année, des semences 
m qui dérangent la république et lui portent enfin le coup 
| n'est, en fort peu de temps, non plus parlé de cette nation 
nouches de l’annéc passée. Il fut aussi souvent témoin de 
*§ que, chaque aprés-dinée, se faisaient les femmes de la 
eur impatience quand elles ne se rencontraient point, de la 
Je leur conversation quand elles se rencontraient, de leur 
om, le soir en rentrant chez elles, d’avoir vu en cinq petites 
ois suisses, une femme que l'on connait et une autre que 
ne guére. I] connut aussi ces hommes du monde qui ¢taient 
rrection scrupuleuse et irréprochable, qui avaient leurs 
e toilette, qui allaient & la belle messe aux Feuillants ou 
nes, hommes d’un bon commerce, sur lesquels on comptait 
uarlier de *** pour faire un tiers ou un cinquiéme 4 l'hom- 
Lreversi, qui lisaient exactement la Gazette de Hollande et 
e galant, les livres 4 la mode et les poésies en vogue, qui se 
ient au Cours avec les femmes, qui étaient d'une ponctua- 
euse sur les visiles, el dont la nullité seule égalait la bonne 
ywils avaient d’eux-mémes : aussi Jes appelle-t-il tous du 
m : Narcisse. En étudiant les finances, il avait encore étu- 
lanciers ; il poussa trés-loin ce dernier genre d'étude, sur- 
M. de Pontchartrain, son ami, qui fut plus tard ministre 
uvait déja le faire pénétrer fort avant dans le monde de la 
Jui a mieux discerné que lui les petilesses et les prétentions 
nets, leur orgueil, leur faiblesse et leur dureté? L’étrange 
d’un Sosie qui, de valet, s’était élevé sur les ruines de plu- 
nilles, de place en place, jusqu’a l’opulence et a la noblesse, 
il ne manquait plus que d’étre homme de bien quand une 
marguillier fit ce prodige? La vertu obscure et la dévolion 
s cachée d’une pauvre bourgeoise qui, depuis que son mari 
e huitiéme denier et a fait une monstrueuse fortune, n’ar- 
4 l’église que dans un char, avec une lourde queue que l'on 
milieu du sermon que !’orateur interrompt pendant qu’elle 
auprés des prétres qui briguent l’honneur de la confesser 
int tous l’absoudre lorsque le curé l’emporte? Le malheur 
s que l’on porte au cimetiére mort insolvable, sans se- 
rant sa muladie, sans julep, sans cordiaux, sans méde- 
+ le moindre confesseur pour l’assurer de son salut, aprés 
it épuisé par le luxe et la bonne chére les immenses 
qu'il avait acquises par le vol et la concussion? L’erreur 
sable de ce pauvre Champagne devenu un gros person- 
_sortir d’un long diner qui lui enflait l’estomac et dans les 


536 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


douces fumées d'un vin d’Avenay ou de Sillery, Champagne a sig 
un ordre qui Olait le pain 4 toute une province ; mais aussi q 
moyen de comprendre, dans la premiére heure de la digestion, quig 
puisse mourir de faim quelque part? La Bruyére était arrivig 
bien connaitre cetle classe de gens qu’il lisait, dit-il, écrit sorle 
visages le plus ou moins de mille livres de rentes qu’ils avaie 

Eh bien! de tous ceux-la il n’y en avait pas un seul quiet 
une indifférence grossicre des choses rurales et champétres, dt mM 
prévention aveugle pour tout ce qui touchait 4 la cour; pas use 
chand tout occupé d’aunage, de tarif, de sol pour livre; pas deg 
praticien enfermé dans son étude sombre et enfumée, et absorbd 
la plus noire chicane qui ne méprisat le laboureur qui jou 
ciel, cultive la terre, et fait les riches moissons; pas un qumy 
SI entaté des erands, de leurs gestes, de leur mine, de leur t 
voix, de leurs maniéres en général, que s’ils s ’avisaient d'etre 
il ne fat tout prés d’aller jusqu’d Vidolatrie. Et leurs femme 
C’était bien pis encore. Une femme de la ville entendait-elle le 
d’un carrosse qui s‘arrétait 4 sa porte? elle pétillail de gould @ 
complaisance pour quiconque était dedans: pourvu que ce f 
homme de cour, elle était capable de s’amuser avec la philox 
ot la vertu. Paris était le singe de la cour : il manquait 4 la Broye 
d’étudier Voriginal dont il avait connu avec tant de plaisir or 
trefacon. 


















Ti 


M. Destailleurs, qui a publié une excellente édition des 
et a fait une étude approfondie de la vie de l’auteur, adma qt 
Bruycére entra dans la maison de Condé vers 1680. | 

Nous voyons par les archives qu’il se passa, vers celte épeql 
dans }’éducation du duc de Bourbon de bizarres événements &€ 
changements considérables : il se pouvait donc faire que la Bragg 
appelé alors prés du jeune prince dans la maison de Condé, ait 
ainsi introduit 4 la cour de France. Examinons cette hypothiy 
peut-étre en sortira-t-il quelque éclaircissement. 

Quoique M. le Prince ne fat pas encore trés-Agé, il avait agit | 
puis quelques années, sous prétexte de fatigue et d’inirmyy 
quitté le commandement des armées de Sa Majesté; et le rei § 
cousin, avait renoncé sans trop de peine aux services d'un sig™ 
capitaine. « Il m’importait, dit Louis XIV, que les princes de 
sang ne concussent pas de plus hautes espérances que celles ¢ 


me plaisait de leur donner. » Mais l’opinion publique, reconnals 











JOURNAL DE LA BRUYERE. 537 


depuis la mort de Turenne, des belles actions de Condé, et 
it les fautes quil avait réparées par un noble repentir , 
it décerné un titre que le roi lui-méme n’aurait pu lui 
: on appelait conmunément M. le Prince le héros, comme 
velle aujourd'hui le grand Condé. Il s‘élait retiré 4 Chantilly, 
1e les guerriers d'Homére dans les Champs-Elysées. » Ma- 
e Grignan prétendait que les feuilles mémes de ses grands 
urmuraient ses louanges. Il venait rarement a la cour, et 
ly venait, il ne semblait plus s’occuper des affaires ni des 
ves du jour : tout en lui, jusqu’a son exlérieur assez nécligé, 
paraitre le peu de soin qu’il avait des choses de ce monde. 
shantilly, comme ailleurs, soit qwil fat occupé « a embellir 
agnifique et délicicuse demeure, du méme air que jadis il 
tun camp; soit quil se promenat dans ces superbes allées 
3 compagnons d’armes ou de savants amis, comme lorsqu’il 
it avec son armée au milieu des périls et du fracas des armes, 
toujours le méme homme, et sa gloire le suivail partout. » 
oire le suivra-t-elle toujours, ou mourra-t-elle avec lui? Sor 
and désir eut été que sa famille pat en hériter comme de ses 
.de son nom. Mais il avait sur ce sujet les plus justes inquié- 
yest le secret chagrin qui le consumait et qui explique quel- 
zarreries de sa conduite. , 

: Duc, son fils unique, lui avait donné les plus grandes espé- 
Aprés avoir fail pendant leur exil ces études si prénées par 
ites, comme disait la grande Mademoiselle, il était rentré en 
avec la réputation d’un prodige. Pendant la paix qui suivit le 
23 Pyrénées, M. le Prince avait mis son application a lui en- 
le grand art dans lequel il excellait. Quand il conquit la 
-Comié et fitla guerre de Hollande, il le mena aux Iecons 
-et ala pratique; il lui expliqua tout 4 la téle des armées, si 
‘au fameux passage du Rhin on accusa M. le Prince d'avoir 
lleur pére que bon général. « Vous verrez, disait-on, que 
c sera cause de la mort de M. le Prince : l'amour du pére 
utes autres passions. » 

triste prédiction faillit s’accomplir 4 Senef : Cundé fut ren- 
ut en sang dans un fussé, sous les yeux de son fils, qui, 
ui-méme, tomba dans les bras d’un pére si tendre. Ces 
s n'avaient nullement lassé la patience palernelle : duns les 
nes suivantes, Condé avail encore son fils avec lui; et méme 
ide le mettreen chef, pour qu il prit Phabitude du comman- 
, et, pendant ce temps, il restait auprés de lui et lui servait 
eil; ou enfin, il se tenait dans quelque place voisine et a 
avec la permission du roi, sous prétexte de maladie, et pour 
Aovr 1874. 


538 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


venir en aide 4 son fils en cas de besoin. Mais quelque soin quil 
put prendre, jamais il ne put trouver en son fils la moindre capaci 
pour faire la guerre. A la fin, il cessa de s’en occuper : il le connaie 
sait. Alors il tourna tristement les yeux autour de lui pour cherches 
qui pourrait hériter de sa gloire. Il pensa 4 son petit-fils, le duc de 
Bourbon, et ne put s’‘emp¢ccher de faire reposer sur cette jeune a 
les espérances ct les illusions auxquelles il ne savait pas renoner, 
Cela donna un caractére singulier 4 |’éducation de M. le ducég 
Bourbon. Ou jouit d'un spectacle touchant quand on voit la core 
pondance que le grand-pére entretenail avec toutes les pe 
qui s'approchaient de son petit-fils. Et de leur cété, ces pe 
n’ignorant pas la faiblesse de S. A. S. M. le Prince, lui rac 
taient tous les: délails de Péducation de Mgr le duc de Bourhos. 
n’y avail si petite chose en cette éducation qui ne ful remarquéeé 
signalée, comme s'il se fal agi du gouvernement de Louis XIV. i 
ne devail é¢chapper a la surveillance du grand-pére : on dirait quem 
aussi tout marchsit en ordre 4 sa parole, comme jadis dans 
armées de Sa Majesté. C’est qu’il y avait 14 une entreprise hm 
grave : on voulait faire un héros. 
I] faut reconnailre que, pour préparer le duc de Bourboaiel. 
haules destinées, les jésuites montrérent la plus ingénieuse ded 
rité. Nun-seulement ils employérent le meilleur moyen que pet 
leur suggérer leur vieille expérience, mais encore ils inveolétedl. 
pour la circonstance une sorte de systéme particulier. 
Jusque dans les plus humbles exercices de la vie d’écolier, 
jeune prince devait se pénétrer de cette noble passion qui fat 
léros : |’amour dela gloire. Les éléves de sa classe élaient mous 
camarades que ses soldats : ils étaient partagés en deux camps 
avaient chacun un général en chef, deux tribuns et quatre 
rions. Le général en chef s’appelait |’empereur, du latin im 
ou général vainqueur. A la téte du camp des internes était 
lement M. le duc de Bourbon. C’était pour lui une grande et rare 
nition de n'étre pas empereur. Nous avons la preuve authenij 
qu'il tomba quelquefois au rang de tribun; peut-étre lui arn 
de faire de plus lourdes chutes et de n’étre que centurion; M 
avous perdu la trace d’une si grande honte. Ordinairement il 
dans les grades les plus élevés, et prenait ainsi )’habitude du 
mandement et des luttes guerriéres; car les deux armées desi 
nes et des externes se livraient des combats terribles, soit ea 
vaillant silencieusement a faire des thémes et des versions, sot 
disputant & haute voix sur divers passages des anciens auteurs, 
en récitant avec emphase de beaux morceaux de poésie, ou méme 
déclamant quelques scénes de la tragédie laline du carnaval. 


















JOURNAL DE LA BRUYERE. 539 


sérieux que les rapports quasi-militaires des deux ‘précep- 
1s RR. PP. Alleaume et du Rosel, sur ces engagements de 
Souvent la victoire était disputée avec acharnement; -parfois 
leurait indécise, parce que de chaque cété l’on était-venu, 
paré, et avec des forces égales. Puis M. le :duc-de Bourbon 
+ adversaires vraiment redvutables : c’était Billy, le tribun 
provoquait sa colére; c’était le prince de Nassau, souvent 
r des ennemis, et qui lui résistait avec une grande fermete. 
it le parti des internes était ordinairement Je plus fort, et 
res de M. le duc de Bourbon étaient célébrécs avec éulat. 
2 P. Alleaume composait en son honneur des épigrammes 
ue les fameux poétes latins aimés de Gondé, Jes Vavasseur ct 
a, trouvaient excellentes et trés-belles; ‘tantét le-R. P..Gom- 
qui nous devons quelyues hymnes chantées jadis dans nos 
et qui faisait des vers méme en dormant, composait sur ka 
jeune prince une ode dont Santeuil lui-méme fut jaloux. 

ons’échaulfait tant et si bien dans cette guerre pédantesque, 
finit par une émeute de collége lorsque Mgr:le duc de Bourbon 
commandement des internes. Le principal, R. P. Talon, écri- 
} mai 1681, 4 M.le Prince : « Je viens de conduire Mgr le duc 
bon de sa classe 4 notre chapelle; en allant, j’ai rencontré 
e d’embarras: nos pensionnaires sont venus ine persécuter 
in sur ce que Mer le duc de Bourbon les avait abandonnés 
netire 4 la téle des externes. Ceux-ci sont assurément pour 
abataille, ayant 4leur téte un si bon chef qui a bien la mine 
parler de lui un jour, et de faire bien des-journées de Thion- 
xroy, Fribourg, Nordlingue et Limbourg. Le cour me dit 
ne pourrai plus passer dans notre cour sans étre enveloppé 
seloton de nos pensionnaires, qui m’obligeront 4 passer: par- 
¢s murailles. Ce qui me console, c’est que le P. la Baune me 
de faire cesser celle guerre, 4 condition que lui -¢t ‘moi 
ins quelque autre stratag¢me pour entrelenir l’ardeur-de nos 
ms.» Pour consoler les internes et soutenir leur-courage, 
siratagéme qui fut inventé. On célébra de grandes réjouis- 
ale général viclorieux passa en revue ses fidéles so!dals aprés 
iible et heureuse campagne. II est vrai que les soldats nese 
nt aucun divertissement. Comme Mgr le duc: de Bourbon re- 
2 Chantilly, o il avait été prendre quelquerrepos auprés de 
id-pére, « les internes du collége de Clermont (14 juin 1684) 
rent, dit le P. Talon, dans son empire avec des rébus, des 
, des emblémes, des gryphes, des logogriphes et avec toutes 
2 cascarinettes el de turlupinades. Notre jeune prince est:en 
: m’ignorer quoi que ce soit.» La féte dura trois jours. Le 


540 JOURNAL DE LA RERUYERE. 


dimanche, des afliches lui furent présentées avec des énigmes el ees 
vers latins de toutes sortes par ses divers condisciples. Le lunda , | 
féle continua par des apostrophes et semblables exercices, non pO wp 
fant sans laisser quelques noments de repos pour respirer. Le mzardj 
ful le plus grand jour. Mgr le duc de Bourbon vint, assisté de Mi. de 
Gourville qui représentait M. le Duc, de ses gentilshommes y com- 
pris M. Deschamps, qui était particuli¢rement chargé des études mi- 
litaires; enfin de ses précepteurs et du R. P. Bergier, qu'on appelait 
le pastor fido de M. le Prince. Les fils de M. le ministre Louvois, 
aprés avoir regu le jeune prince en cérémonie, lui expliquérent I'é- 
nigme de seconde; les fils de M. de Bertillac expliquérent le logo 
priphe de troisitme; enfin les fils du président Lambert lui expl®. 
quérent les jeux d’espril de rhétorique. Chacune de ces explicatio™™® 
était, bien entendu, un compliment 4 Son Altesse. Aprés avoir écou ™ 
tant de discours cloquents, le héros de la féte alla un peu se raf | 
chir cl se promener avec les orateurs dans le jardin des Révérens®™ 
Péres, el termina cette longue série de triomphes en distribuant de 
prix 4 ceux qui sous ses ordres s‘élaient le plus distingués. 

Mais pourquoi Mgr le duc de Bourbon quittait-il le commandemes= = 
des internes? C'est, d'une part, que M. le Prince, malgré son inda— 
gence de grand-pere, trouvait ces luttes scolastiques un peu pu» — 
riles, et qu'il était temps pour son petit-fils de faire des études mLaml 
(aires un peu plus scrieuses. C'est d’autre part, que Mgr le Due 
profitant de ce que son fils venait de faire sa premi¢re communion 
lavait reliré du collége de Clermont pour linstaller au petit Luxe= 
bourg avec sa maison. N’était-ce pas le moment pour Mgr le De 
d’appeler Ja Bruyére aupreés de son fils, pour lui enscigner I’histo- 
et une foule d'autres connaissances pratiques qu’on n’apprenait pom 
au collége ct dont le jeune prince allait avoir besoin? Sans dow 1 
et la Bruyére cut peut-ctre accepté, d'aulant plus volontiers qu’am 
suite de cruelles épreuves, il se trouva alors condamné a une ] 
nible solitude. 

La mort du ptre de la Bruyére et l'appauvrissement de sa famiel 
la mort de son oncle et les querelles entre les héritiers, avaient 
chiré cette pe'ile société qui avait vécu si heureuse sous un mé 
toit. D’un cété vivait la mére, veuve; d’un autre cété, le fils ¢ 
avec sa femme et ses enfants ; plus loin la Bruyére avec sa s 
Marguerite; enfin Je jeune frére, aprés élre resté quelque te 
avec ces derniers, allait sc faire prétre. Le pére, mort avant } 
avait laissé au moins une rente de 800 livres. L’oncle, mort 
1682, avait laissé au moins une maison a Sceaux avec cing ar 
huit perches de terre; les arrangements de famille avaient été 
et difficiles. — « Les hommes ont tant de peine 4 s’approct 





JOURNAL DE LA RRUYERE. oft 


ks affaires, sont si épineux sur les moindres intérdts, si hérissés 
de difficultés, veulent si fort tromper et si peu étre trompés, mettent 
si haut ce qui leur appartient et si bas ce qui appartient aux autres, 
quej'avoue que je ne sais pas ou et comment se peuvent conclure 
les mariages, les contrats, les acquisitions, la paix, la {réve, les trai- 
ls, les alliances. Mais enfin, s’il arrive que l’on tombe dans ces‘ 
maux effroyables et ces horribles malhcurs, 1’on se trouve des res- 
sources que l'on ne se connaissait point, l'on se raidit contre son 
infortune, et l’on fait mieux qu'on ne l’espérait. » — Il osera méme 
éerire en pensant peut-étre @ ce qu’il avait vu aprés la mort de son 
oncle : « Il ne-faut quelquefois qu’une jolie maison dont on hérite, 
qu'un beau cheval ou un joli chien dont on se trouve le maitre, 
qu'une fapisserie , qu’une pendule, pour adoucir une grande dou- 
leur et faire moins sentir une grande perte. » 
les événements que nous avons indiqués ne furent, & notre avis, 
que ‘occasion de la brouille qui divisa la famille de la Bruyére : En 
Void, jecrois, la vraie cause. — « Tel connu dans le monde par de 
grands talents, honoré et chéri partout ot il se trouve, est petit dans 
Son domestique et aux yeux de ses proches, qu'il n’a pu réduire a 
Vestimer. » — C'est M. le trésoricr de France 4 Caen qui parle ainsi 
de luiméme. — « Tel autre, au contraire, prophéte dans son pays, 
jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui est réservée dans 
Venceinte de sa maison, s'‘app!audit d’un mérite rare et singulier qui 
luiest accordé par sa famille dont il est l’idole, mais qu’il laisse 
chez lui toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte nulle part. » — 
Cest le premier huissier au Parlement dont son frére fait ainsi le 
portrait. Du reste, le trésorier célibalaire se rend parfailement compte 
du caractére de son frére. — « Le mariage, qui devrait étre 4 Phomme 
we source de tous les biens, lui est souvent, par la disposition de sa 
frlone, un lourd fardeau sous lequel il succombe : c’est alors 
Gu'une femme el des enfants sont une violente tentation a la fraude, 
Mu mensonge, aux gains illicites; il se trouve entre la friponnerie 
lindigence : étrange situation ! » — Le philosophe retiré chez lui 
Adabord redouté la solitude. — « Tout notre mal vient de ne pou- 
ir éire seuls : de 1a le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les fem- 
mes, l'ignorance, la médisance, l'envie, l'oubli de soi-méme et de 
. »— Mais il a bientot compris qu'il pouvait se suffire a lui- 
méme : le moindre mal qui put alors lui arriver était de s'‘ennuyer ; 
is'est mis au travail, sans cesser de fréquenter le monde, et il ne 
rougit pas de sa philosophie, qu’il prétend bonne & tous et a tout. — 
Oui, il soutient « qu’il n’est personne au monde qui n’en dul avoir 
une forte teinture, que la pratique en est ulile & tous les Ages, 4 tous 
les sexes, 4 toutes les conditions : elle nous console du bonheur 


%12 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


d@autrui, des indignes préférences, des mauvais succés, du déclia 
de nos forces et de notre beauté, elle nous arme contre la pauvreté, 
la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais 
railleurs; elle nous fait vivre sans femme ou supporter celle avec qui 
nous vivons. 

Jusqu’ici nous ne voyons pas qu’il songeadt sérieusement & entret 
duns la maison de Condé. Ni M. le Prince, ni M.le Duc, ni le ducde 
Bourbon ne pensaient 4 Vappcler auprés d'eux ou, du moim, 2 
nous est impossible d’en trouver aucune preuve. Il fut peut-te ; 
connu de quelque personne de la maison; mais qui lui aurait offed | 
une part dans |’éducation du duc de Bourbon? Qui l’aurait voulat: 
Qui l’aurait pu? 

Ce n’élaient pas les jésuites : ils avaient d'autres soucis. Le dees 
de Bourbon, en devenant externe, leur avait laissé son hotel et domé: 
son portrait. Ils arrangérent I'hdtel 4 leur usage et loccupérent ang 
leurs ¢léves : ils firent du portrait une multitude de copies de diva 
ses grandeurs et de toules les couleurs, et les répandirent dans le 
provinces. Le R. P. Bergier, ayant fait un voyage & la Fléche, 
vail’ 4 Condé qu'il avait trouvé ce collége rempli de portraits de. 
duc: de Bourbon. Enfin un exemplaire bien verni, dans un ae 
doré, ful porté 4 Rome et placé dans la chambre du Pére génésm 
afin, dit le P. Talon, qu'il fit vu de tous les jésuites ct que cdl# 
mable et admirable enfant put leur dire en deux petits vers lass: 
« Si vous voulez me peindre, représentez en méme temps moa pat 
et mon grand-pére. » C’est-d-dire : vous voyez 1a, sous les trails @ 
méme enfant, un grand capitaine et un grand politique. Le P. Gx 
nier, avec ce portrait, « parlit bien résolu de proclamer a sm 
trompe les obligations incroyables de la Compagnie de Jésus exe 
la maison de Condé. » En mon particulier, ajoute Talon, jena Be 
me tenir de lui donner quelques petils mémoires qui feront aa® 
nos bons messicurs : Dio mio! Dio mio! Loin de céder a M. 
Bruyére la moindre place auprés de M. le duc de Bourbon, les jam 
tes tacheront de regagner le terrain qu’ils ont perdu et d’envalit 
petit Luxembourg ot le jeune prince s’est retiré. En attendant, 
sont entrain de demander au roi avec l'appui de la maison de (ous 
du ministre Louvois, etc., et d’obtenir pour leur collége de Gm 
mont, l’honneur de porter le nom de Louis-le-Grand. a 

Ce ne sera pas non plus M. de Gourville qui ouvrira a la B 
la maison de Condé. Cet habile homme d’alfaires qui admioist™ 
alors la fortune de M. le Prince et de M. le Duc, et qui prit aussi 
ce temps Ja direction des dépenses de M. le duc de Bourbon, 
probablement dicté ces quelques petits mémoires tant applauds 





















la Compagnie de Jésus. Il faisait tout dans la maison de Condé, 





JOURNAL DE LA BRUYERE. b45 


jut font savoir et y maintenait avec un soin jaloux son autorite. Il 
eal leil toujours ouvert sur ce qui se passait auprés dn duc de 
Bourbon, vint souvent voir le jeune prince au petit Luxembourg, et 
Ie recut souvent chez lui dans sa magnifique maison de Saint-Maur, 
ennoble et aimable compagnie, pour lui apprendre a tenir son ranc 
ds le monde. En fait d’intrigu:s, de manége, de savoir-faire et du 
faesse diplomatique, nul ne pouvait donner les conseils d'une expé- 
rence plus consomméc que l’ancien laquais qui avait ¢pousé secré- 
ement la sceur de M. de Ia Rochefoucauld, que le hardi commis, 
ui, aprés s’étre enrichi avec le surintendant Fouquel, avait su se 
rer pour 500,000 livres du désastre de son protecteur; que cet 
omme extraordinaire, qui, condamné 4 mort et pendu en efligie a 
aris, avait trouvé moyen d’étre en Allemagne plénipotentiaire du 
Oi, de revenir 4 la cour, de jouer aux cartes avec Sa Majesté et de 
‘agner un million; enfin que cet audacieux, qui, aprés s’¢tre con- 
‘ertinon sans éclat avec l’applaudissement des serviteurs de Dieu, 
Sera dire qu’il allait étre nommé ministre de Louis XIV a la place de 
‘Olbert, s'il avait su lire et écrire un peu plus couramment et s'il 
vait été moins allaché 4 la maison de Condé. Un tel homme n’ai- 
nait pas les philosophes comme la Bruyére : ils sont, dit-il, « trop 
Teagrins contre les hommes d’affaires a cause de leurs grands biens, 
€ trop amis de la chambre de justice. » 

(ene seront pas non plus MM. de Férensac, de la Noue du Vair 
*@ du Bouchet qui offriront 4 cdté d’eux une place de gentilhomme 
le WM. le duc de Bourbon 4 M. de la Bruyére, pour achever I’éduca- 
¥on du jeune prince. Ces honnétes gentilshommes ne faisaicnt pas 
prend cas de la noblesse d’un trésorier de France. — « ll n’avait point 
tam chaumiére répandue dans la campagne ou une ruine qui trem- 
Pail dans un marécage et qu’on put appeler chateau. » — Pouvait-il 
apprendre 4 M. lc duc de Bourbon le so:n de son rang, les égards 
Ces i la naissance, la politesse des manicéres, la solidité 4 cheval, 
i Geance au bal ct le savoir-vivre? N’eussent-ils contre la Bruyére 
aucmauire grief, ils avaient au moins une prévention toule établic 
Cottreles savants a qui ils Olaient les maniéres du monde et l’esprit 

société, et qu'ils renvoyaient ainsi dépouillés 4 leur cabinet et a 
leurs livres. 

Enfin serait-ce M. Deschamps qui demanderait l'aide de Ja Bruyére 
Pur enseigner l'histoire au duc de Bourbon? Assurément rien ne 
lui serait plus utile. Tant que Deschamps donnera ses lecons sous les 
Yeux de Condé 4 Chantilly, il pourra faire respecter sa science et son 
tutorité; mais a Paris, loin de M. le Prince, quand il faudra lutter 
Sntrel'influence des jésuites, il sera bien empcchié s’il est obligé 
@pPrendre au duc de Bourbon tout ce que le jeune prince devra 


344 JUCRNAL DE LA CRUYZ2F. 


savoir. Il ne suffira pas alors de parler des derniéres campagne: 
Turenne dont il nous a laissé une relation fort estimée. Qu impo! 
Un homme de son mérite n’est appliqué qu’a bien faire et nev 
partager avec personne ni la peine ni l’honneur de sa charge. 

Quoi donc! la Bruyére ne sera-t-il jamais admis dans la maison 
Condé? Si encore il était docteur, peut-étre pourrait-on lui trou 
quelque emploi. — « Un homme 4 la cour, et souvent a lat 
qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande, une cesb 
large et placée haut sur lestomac, le soulier de maroquin, la ak 
de méme, d’un beau grain, un collet bien fait et bien empesé, 
cheveux arrangés et le teint vermeil ; qui, avec cela, se souvient 
quelques distinclions métaphysiques, explique ce que c’est que la 
miére de gloire, et sait précisément comment |’on voit Dieu; ¢ 
sappelle un docteur. » — Mais la Bruyére n’était rien de toute 
-— « Une personne humble qui est enseveli dans le cabinet, q 
médilé, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute 
vie est un homme docte. » — Voila ce qu’était la Bruyére, et i! 
que fort de rester ainsi jusqu’a la fin des éludes classiques de! 
futur éléve. 

Alors pourquoi ne pas altendre que le jeune prince vienne 4 
marier? Il sera sur le point de le faire, et la Bruyére viendra 
préparer. Et quel réle le philosophe peut-il jouer dans ce romm 
la cour de Louis XIV? C’est ce que nous allons voir. En altesds 
la Bruyére pourra dire sans se tromper : Quelle horrible peinea' 
homme qui est sans préneur et sans cabale, qui n’est engage 4 
auctin corrs et qui n’a que beaucoup de mérites pour toute real 
mandation, de se faire jour 4 travers l’obscurité ot il se trouve! 
de venir au niveau d'un fat qui est en crédit! 


t 


[ad 


ETIENNE ALLS. 


La suile proch: inement. 





LE SECRET DE LA COMTESSE 


CAUSERIE EN UN ACTE ET EN PROSE 


PERSON NWAGES 
BEATHE DE CHAMPLIEU, jeune veuve. GASPARD DE MAULEVRIER, voisia de ber- 
the. 


MATHILDE DE FLAVERGES, amie de Ber- 
the, 





LE Dt CARON, médecin. 


VALETS DE CHAMBRE. — GARDES FORESTIERS. 


La scéne se passe de nos jours cn province. 





Le thédire représente le grand salon du chateau de Champlieu, en Sologne : au fond, 
grande porte a deux battants, 4 gauche une porte masquée par une portiére en tapis- 
sesie, a droite une cheminée entre deux fenétres, donnant sur le parc. 


SCENE PREMIERE 


BERTHE seule (en déshabillé du matin : peignoir de cachemire blanc avec des agréme..1s 
de soic mauve. Elle tient 4 la main un papier qu'elle lit). 


« Libre pour huit jours ; pars 4 9 heures, arrive 4 12. Envoie che- 
vaux 4 station. Allons bien nous amuser. Mathilde. » 

Quel admirable langage et comme le télégraphe est un grand 
maitre de style! Voila un pelit carré de papier qui n’a l’air de rien. 
Il est grand comme la main, d'une écrilure banale, d’une proprelé 
douteuse, mais sa vue m’a fait trembler d’émotion et sa lecture me 
comble de joie. Ah ! c’est qu'il m’apporte une bonne nouvelle et qu'il 
est signé d’un nom aimé, auquel sont associés les meilleurs souve- 
nirs de mon enfance. Cette chere Mathilde, comme elle a bien deviné 
le plaisir que me ferait sa visite! Ah! en quoi elle sest trompée, 
par exemple, c'est en supposant qu’elle va s'amuser ici. Ah! non, 
ma petite, il faut rayer cela. Allons pas nous amuser du tout, mais 
pas du tout. Cette demeure n’a jamais été bien gaie, elle l'est moins 


346 LE SECRET DE LA CONTESSE. 


encore depuis que la mort l'a visitée et m’a enlevé Yami t 
regret{é qui m’avait préparé cet asile. On est veuve, on est ti 
mailresse est en deuil, la maison aussi ; on n’a pas le ceeur i 
C’est égal, nous serons si heureuse de revoir notre amie, | 
ferons si bon accueil qu’en nous donnant un moment de t 
elle oubliera que le plaisir est la grande affaire de la vie px 
Parisienne. D’ailleurs, nous tacherons d'imaginer quelques 
tions. Voyons, que pourrait-on bien organiser? Un whist 
curé? C’est peut-élre un plaisir un peu sévére pour cette bel 
daine? Quoi, alors? Des promenades 4 Maulevricr? Non, ¢ 
idée malheureuse, il faudra chercher autre chose. Mais il ¢ 
et demi, Mathilde ne doit pas é(re loin... La voici ! 


SCENE II 


BERTHE, MATIIILDE (élégant costume de voyage en drap gros-bhcu 
garni de fourrures). 


BERTHE. 

Ah! que tu es bonne, ma chére Mathilde, et que je suis ht 
de te voir ! 

MATHILDE. 

N'est-ce pas que c’est bien 4 moi de quitter Paris, en pleis 
pour venir, au fond de la Sologne, visiter une petite femme s 
qui fuit le monde, néglige ses amies et s’enterre vivante dans | 
teau, trés-confortable sans doute, mais qui a le tort d’étre a 
~ lométres de Paris. 

| BERTHE. 

Tu es bien fatiguée ? 

MATHILDE. 

Moi? Jamais! Pourtant, c’est une justice 4 te rendre, ta 
chemins... nous avons failli rester au fond d'une orniére. Ce 
je te vois et tout est oublié. Tu sais que j’ai huit jours de coi 
te les donne. 

BERTHE. 

Huit jours, comme c’est court ! 

MATHILDE. . 

C’est beaucoup dans ma position et dans cette saison. Aus! 
fallu les vacances de la Chambre pour me permettre cette é& 
M. de Flaverges en a profité pour aller se montrer 4 ses électe 
Lot-Inférieur. Car tu sais que mon mari est député. J'ai jur 
serait ministre. Quand nous en serons 1a, je donnerai les plus 


LE SECRET DE LA COMTESSE. 347 


bels de fout Paris et nous te ferons des chemins tout neufs. En at- 
gsdant, j‘ouvre mes salons 4 deux baltants, j'ai toute une ménagerie 
dhommes d’Etat qui mangent dans ma main et ne me quittent pas 
dune semelle, et je ne manque ni une soirée a la Présidence, ni une 
représentation extraordinaire au théalre de Versailles. 
BERTHE. 
Reette vie Vamuse? 
MATHILDE. 

Enormément. Et puis cela fait enrager toutes nos bonnes amies 
de la pension Camusot. Mais, 4 propos, j'allais oublicr qu’elles 
moatchargée d’une mission de confiance auprés de toi. 

BERTHE. 
Une mission pour moi, et laquelle? 
MATHILDE. 
Celle de te ramener & Paris ou de découvrir ton secret. 
BERTHE, un peu troublée. 
Mon secret? Mais je n’ai pas de secret, je t’assure. 
MATHILDE, riant. 
Comme tu as bien dit cela! Vraiment, ma toute belle, quand on 
na pas de secret on ne rougit pas ainsi, et tu ferais croire... Sois 
persuadée, au moins, que je ne crois rien du tout, mais toutes 
0s amies sont convaincues que ta retraite prolongée cache quelque 
myslére d’iniquité. 
BERTHE. 
Je te jure... 
MATHILDE. 
Oh! ne jure rien. Va,'‘je connais assez ton petit coeur pour savoir 
gae rien de mal ou d'équivoque ne saurait y trouver accés. Mais re- 
garde-moi bien en face et parlons raison. Certainement, le mauve et 
Je lilas sont des nuances discrétes et suaves qui font-admirablement 
valoir Ja pureté de tes traits et la couleur harmonieuse de tes che- 
veux. 








BERTHE. 

Mathilde! 

MATHILDE. 

N’interrompez pas, vous répondrez. Je parle sérieusement. Je re- 
connais que le mauve te sied ; mais est-ce une raison suffisante pour 
éterniser ton veuvage et te consumer a petit feu sur Vautel du sou- 
venir comme une femme du Malabar? Mariée & seize ans, veuve 4 
dix-neuf, crois-tu que tout soit dit pour toi ct que tu sois quitte avec 
Jes ennuis, les devoirs et les bonheurs de cette vie? Ton mari, le 
contre-amiral de Champlieu, avait trenle ans de plus que toi; ila plu 


548 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


4 Dieu de le rappeler dans Ie paradis des marins, que pouvons-novs , 
a cela? Tu l’as aimé? 


BERTHE. 
Oh! de tout mon cceur. 
MATHILDE. 
Tu lui as été fidéle. 
BERTHE. 
Peux-tu douter? 
MATHILDE. 











Oh! non, je ne doute pas de toi; mais c’est qu’il y a des femmes..¢ 
on dit, du moins, qu'il y a des femmes. . Enfin, tu as été fidéleag 
ton mari, c’est un fait acquis a la cause. Tu las soigné pendant sf 
maladie, ‘tu V’as pleuré aprés sa mort. 

. BERTHE. 
Oui, et je le pleure encore tous les jours. 
, MATHILDE. 

Pauvre amie !... Mais c’est trop, cela. Il ne faut rien exagérer. Ta 
lui as fait élever, dans le cimetiére de sa paroisse, un superbe mau 
solée ot les lauriers se marient aux cyprés, avec une épitaphe qua 
célébre ses vertus publiques et privées. Tu as porté son deuil correq 
tement, sévérement méme, d’abord en grand noir avec du crépa 
plein les cheveux, — tu devais élre adorable ainsi, — puis avec F 
la soie et du velours, plus tard du violet et du gris, tu en es ag 
mauve maintenant... Eh bien, crois-moi, renonce au mauve, qui, 
d’ailleurs, te va 4 merveille. 

BERTHE. 

Cependant... 

MATHILDE. 

Pas d’objection. Le rose t’ira aussi bien et il découragera moinj 
les prélendants. 


BERTHE. 
A quoi vas-tu penser 1a? af 
MATHILDE. 
A quoi Je pense, mais a te marier. J’ai justement un parti & Vo 
frir. C'est un cousin a moi, un ancien officier aux cent-gardes, em 
disponibilité pour cause de suppression d’emploi et qui cherche une: 

position ; trés-bel homme, naturellement. 

BERTHE. 
Mathilde ! 


MATHILDE. 


Oh! cela ne gale rien, je t'assure. Trés-bon garcon, d’ailleurs, 
quoique un peu salisfait de sa personne. On dit qu’il a quelque peu 


LE SECRET DE LA COMTESSE. 549 


ébréché son patrimoine, mais tu es assez riche pour que cela ne lire 
pas a conséquence. Mon parti te plait-il ? 
BERTHE. 
Je ne veux pas me remarier. 
MATHILDE. 
Eh bien , puisqu'il te déplait, nous en chercherons un autre et il 
ne sera pas dit que la plus séduisante des veuves restera veuve faute 
d’an mari 4 sa convenance. 


BERTHE. 
Mais, je te l'ai déa dit, ce n'est pas le mari que je refuse, c'est le 
marisge. 
_ MATHILDE. 
Sérieusement? 
BERTHE. 
Trés-sérieusement. 
MATHILDE. 


En ce cas, tu donnes raison 4 nos amies de la pension Csmusot, 
et je vais croire aussi que tu as au cceur quelque blessure cachée ou 
quelque sentiment inavouable. Tu dis que non? Mais alors explique- 
moi ta conduite. Tu refuses de me suivre 4 Paris, tu repousses un 
mari (rés-confortable, tu dédaignes le mariage, tu ne peux te décider 
& quitter un pays qui posséde des chemins détestables... que veux- 
tu que je pense? As-tu du monde a voir au moins? Que fais-tu le 
soir? Avec qui causes-tu? Avec qui joues-lu? Avec qui manges-tu ? 

BERTHE. 
Nous ne brillons guére plus par le monde que par les chemins, ct 
' Jai bien peur, ma chére Mathilde, que mon ordinaire ne soit pas de 
ton gout. J’ose 4 peine te présenter nos modestes ressources. 
MATHILDE. 

Bon, va toujours! Dans le Lot-Inférieur j’en vois bien d’autres, et 
les élecleurs de M. de Flaverges ne me permettent pas d’élre trop 
difficile en matiére de bonne compagnie. 

BERTHE. 

Eh bien, nous avons d’abord le curé d’Aurelles, un excellent vieil- 

lard qui joue le whist dans la perfection. 


MATHILDE. 

Cn prétre! 
BERTHE. 

Eh bien! est-ce que tu ne les aimes pas? 
MATHILDE. 


Moi? Je les adore, surtout quand ils sont bien vieux, bien simples 
et bien indulgents. 


390 LE SECRET ??E LA COMTESSE. 


BERTHE. . 
L’abbé Vincent est tout cela. 
MATHILDE. 
Tant mieux! Mais, si tu veux, nous le verrons le moins 
BERTBE. 
Comme tu voudras ; mais pourquoi cela.? 
MATHILDE. 

Oh! rien... mais si on venait 4 savoir dans le Lot-Inférie 
{réquente le clergé, M. de Flaverges serail bien vile suspect 
calisme et notre réélection pourrait élre sérieusement 
mise. 

BERTHE, riant. 

Ah! oui, la politique... Eh bien, nous avons encore le 
Caron. Celui-li ne te compromeltra pas auprés des élect 
pensants. Sa plus chére prétention est d’étre matérialiste et; 
a méme imaginé un pelit systéme fort ingénieux qui rédu 
les questions de ce monde a une affaire de tempérament. P 
les hommes ne sont ni bons, ni méchants, ni verlueux, n 
nels; ils sont sanguins, lymphatiques ou nerveux; au den 
le meilleur des hommes et toujours disposé & tout croire, ju 
parce qu’il a la prélention de ne croire 4 rien. Le docteur esl 
cien chirurgien de marine que l'amiral avait pris en amitié 
a installé dans ce pays en prenant sa relraite. C’est un ami q 
légué et qui abuse parfois des droits de P’amitié pour jouer 
d'un (uteur bienfaisant, mais bourru. 

MATHILDE . 

Pauvre Berthe! Et c’est 1a toule ta société? 

BERTHE. | 

Pardon! nous avons encore la douairi¢re de Vieuxbois, w 
aimable vieille, qui vient déjeuner avec moi tous les dimanche 
la grand’messe. 

MATHILDE. 

Des vieux et puis des vicilles! Et c’est pour ces vieux et p 
vieilles que tu t’obstines 4 rester ici! Franchement, cela n‘ 
naturel. Serait-ce le charme du paysage qui fe retient? lle: 
et monotone. C’est peut-étre une qualité 4 tes yeux. Mais, 2} 
qu’est-ce donc qu'une grande machine carrée qu'on voit sur la 
en venant ici? 

BELTHE. 

Je ne sais pas ce que tu veux dire. 

MATHILDE. 

Si! une sorte de chateau fort avec des meurtriércs et des er 

tout autour. Cela fait un trés-bel effet dans le puysage. 


LE SECRET DE LA COMTESSE. Ws} | 


BERTHE. 
AhI j’y suis. Tu veux parler du moulin d’Aurelles. 
MATHILDE. 
Mais non, mais non. Le moulinest 4 droite et mon monument est 
a gauche. (S‘approchant de la fenétre.) Mais, au fait, je crois qu’on doit le 
_ ‘voir d’ici. Précisément! Tiens, vois-tu la-bas? 
BERTHE. 
Je ne distingue pas bien. 
. MATHILDE. 
Tu y mets de la mauvaise volonté. Tiens, 1a, tout en face. Juste- 
ment, voici un rayon de soleil qui vient se poser au sommet de la 
tour et la mettre en pleine lumicre. Impossible de ne pas la voir. 





BERTHE. 
Ah ! oui, je crois que j'y suis maintenant. 
MATHILDE. 
Eh bien? 
BERTHE. 
Eh bien, c’est un vieux chatcau féodal. 
MATHILDE. 
Sans doute; mais son nom, son histoire? 
BERTHE. 
Son nom ne t’apprendra rien. C'est le chateau de Maulevrier. 
MATHILDE. 


A la bonne heure! Mais on dirait que cela t’ennuie de parler de 


_ ce chateau ? 
: BERTHE. 


Moi, pas du tout. Parlons-en, si cela te plait. 
MATHILDE. 
Oui, cela me plait. Ce donjon est-il habité? 
BERTHE, 
Oul. 
MATHILDE « 
Qu’est-ce que les Maulevrier ? 
BERTHE. 


C’est la plus grande, la plus ancienne, la plus illustre famille de 
‘la province. Les Maulevrier sont nobles comme le roi. Il y avait des 
Maulevrier a la premiére croisade, et l'un d’eux, Gaspard III, fut tué 
au siége de Jérusalem, aux cotés de Godefroy de Bouillon. Les Mau- 
levrier ont une ligne dans loutes les grandes pages de notre his- 


toire. 
MATHILDE. 


532 LE SECRET DE LA CONTESSE. 


BERTHE. 
Ils ont possédé toute la contrée. Le chateau ot nous son 
une de leurs fermes. Mais la Révolution a passé par 1a et r 
que des ruines. 
: MATHILDE. 
Eh bien! & la bonne heure! 
BERTHE. 
Quoi donc? 
MATHILDE. , 
Voila que tu parles maintenant! I] ne s’agissait que de t’y 
Et ces Maulevrier morts a Jérusalem ont un descendant? 
BERTHE. 
Oui, M. Gaspard de Maulevrier, propriélaire et habita 
donjon qui a si vivement excité ta curiosité, et qui me vaut¢ 
rogatoire. 


MATHILDE. 
Ii est jeune? 

BERTHE. 
Oui. 

MATHILDE. 
Marié? 

BERTHE. 

Non. 

MATHILDE. 
Joli garcon? 

BERTHE. 
Je ne sais. 

MATHILDE. 


Qui, non, je ne sais... Voila que tu retombes dans les! 
labes, et cela ne nous ménera pas loin. Voyons, quel homn 


BERTHE. 
Mon Dieu, le marquis... 
MATHILDE. 
Il est marquis? C'est déja trés-bien de sa part. Ensuite? 
BERTHE. 


On dit beaucoup de bien de lui. Il est doux, affable, bi 
un peu sauvage peut-étre ef ombrageux, mais d'une di 
exquise et d’une bonté parfaite pour tous ceux qui l’appre 
a, dit-on, toute la bravoure des anciens preux, ses ancélres 
qu'il ait renoncé de bonne heure a l'état militaire pour § 
crer tout entier 4 sa vieille mére aveugle, il a repris braves 
épée pendant la derniére guerre, et s’est illustré & la téle de 


LE SECRET DE LA CONTESSE. BS 
; du Loiret. Ila méme été décoré pour sa belle conduite sur le 


np de bataille de Coulmiers. 
MATHILDE. 
‘'est-a-dire que c’est tout simplement un héros. 
BERTHE. 
resque. 
MAIHILLE, 
t tu l’aimes beaucoup? 
BERTHE. 
'u es folle, ma chére Mathilde. 
MATHILDE. 
\lors tu ne l’aimes pas? 
BERTHE, 
whrement. 
MATHILDE. 
‘ale vois souvent? 
BERTHE. 


luelquefois, par hasard. 
UN VALET DE CHAMBRE, annongant. 
{. le marquis de Maulevrier. 
MATHILDE, riant. 
 hasard est tout 4 fait aimable pour moi. 
BERTHE, embarrassée, ° 
Jui, on dirait que c’est un fait exprés. 


SCENE III 


LES}MEMES, GASPARD. 


GASPARD, 4 Berthe. 
ladame, je vous présente mes devoirs. ; 
BERTHE, & Gaspard. 
onjour, monsieur de Maulevrier. 
GASPARD, s’inclinant devant Mathilde. 
adame... 
BERTHE. 
} Mathilde.) M. de Maulevrier, un de mes bons voisins. (A; Gaspard) 
lame de Flaverges, ma meilleure amie. 
MATHILDE. 
§.de Maulevrier n’est déja plus un inconnu pour moi, et, 4 ne 
ts rien cacher, monsieur, nous parlions de vous quand vous étes 


10 Aour 1874.} 36 


554 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


GASPARD. 

Voila qui me flatte beaucoup et qui m’effraye davantage. 

MATHILDE. 

Et pourquoi donc, monsieur? Auriez-vous quelque crime 5 
conscience? 

GASPARD. 

Non, madame, ma conscience ne me reproche rien; mais li 
cent lui-méme tremble parfois devant ses juges. 

MATHILDE. . 

Parce que vos juges sont des hommes, c’est-a-dire des étres 
et impitoyables, tandis que nous autres femmes nous avons de: 
sors d’indulgence pour l’innocent... et méme pour le coupable. 

GASPARD. 

Alors je respire, et il ne me reste qu’a remercier le tribunal: 
bienveillance ; mais me sera-t-il permis de m’enquérir 4 quel pI 
j’étais sur la sellette? 

MATHILDE. 

Monsieur, n’en accusez que ma curiosité; mais c’est volr 
meure qui en est cause. Ce vieux débris d’un glorieux paseéa 
ment excité mon intérét. J’ai voulu savoir son histoire, et j’aia 
la votre en méme temps, ce dont nous n’avons @ nous plaind 
lun ni Pautre. , 

GASPARD. 

Oui, c’est vrai, ma bicoque est fort appréciée de MM. les at 

logues. C’est un grand honneur qu'ils lui font. 


MATHILDE. 
Faut-il vous avouer que je meurs d’envie de la visiter? 
BERTHE. 
Mathilde! 
GASPARD. 


Ce sera un grand honneur que vous lui ferez, madame, et! 
aussi. 
MATHILDE. 
Ainsi vous permettez; et vous nous ferez vous-méme les hoa 
de votre habitation? 
GASPARD. 
Trés-volontiers! Mais il faudra vous hater un peu, car je pl 
soir méme pour Paris. 
BERTHE, vivement. 
Pour Paris? 
GASPARD. : 
Hélas! oui, madame : une affaire urgente... et imprévue... 


LE SECRET DE LA COMTESSE. bse) 


BERTHE. 
Et vous n’en disiez rien? 
GASPARD. 
Pardon, madame, j’étais venu dans |’intention de vous en faire 
part. 
BERTHE. 


Et votre absence sera longue? 
GASPARD. 

Trés-courte, je l’espére. Pourtant, je n’ai pas voulu m’éloigner 
sans prendre congé des personnes qui veulent bien m’accorder 
quelque sympathie. 

BERTHE. 
En ce cas, monsieur, vous verrez tout le monde. 
GASPARD. 
Et sans leur demander de vouloir bien me garder leur souvenir. 
BERTHE. 
Ne nous ayez-vous pas fait espérer, monsieur, que votre absence 
serait assez courte pour ne laisser aucun prétexte 4 l’oubli? 
. GASPARD. 
Merci, madame, et adieu, ou plutét au revoir et & bientét! | 
MATHILDE. 
Yous pouvez compter sur nous. 
(Il sort par la porte du fond.) 


SCENE IV 


BERTHE, MATHILDE. 


° BERTHE. 
A quoi as-tu pensé? Nous voila forcées maintenant d’aller 4 Mau- 
levrier. 
MATHILDE. 
Et tu t’en plains? Sais-tu qu’il est charmant, ton marquis? Mais 
gare! si tu le laisses partir,-on pourrait bien ne plus te le rendre. 
Les hommes de sa valeur sont rares partout, méme 4 Paris. 


BERTHE. 

Qu’a cela ne tienne! 
MATHILDE. 

Ainsi, c’est bien décidé, tu ne penses pas 4 lui? 
BERIHE. 


Oh! pas plus qu'il ne pense 4 moi. Mais il faut que je te laisse un 


556 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


moment pour aller fairefun bout de toilette, car je ne puis pourt 
pas sortir dans cet accoutrement, et puisque tu l’as voulu... 


MATHILDE. 
C'est juste. Vafvite et fais-toi bien belle. 
BERTHE. 
Pourquoi? 
MATHILDE. 


Oh! pour rien.... Pour plaire & cette bonne madame de Ku 
vrier, qui est aveugle. Pour moi, qui ne veux plaire & personne 
garde mon costume de voyage. (Berthe sort par la gauche.) 


SCENE V 
MATHILDE, seule. 


Je ne pense pas plus 4 lui qu’il ne pense 4 moi!... En analys 
cette petite phrase, car au fond Berthe a raison, j’aime & analy 
j'y trouve a la fois un mensonge et une erreur. Certes, Berthe m 
quand elle dit quelle ne pense pas au marquis. Elle ne penseg 
cela, et ce n’est pas moi qui l’en blamerai. Mais ot elle se trom 
c’est quand elle croit qu’il ne pense pas 4 elle. Pauvre innoces 
Elle n’a su comprendre ni la fagon tendre et respectueuse a lai 
dont il la regarde, ni la voix émue dont il lui parle, ni ces miller 
qu’on ne saurait exprimer, qu’on peut 4 peine saisir, mais quis 
les plus sirs indices d'une passion vraie. Cependant, comm 
Pignore-t-elle et pourquoi ne parle-t-il pas plus clairemestt 
bres tous deux et dignes l'un de ]’autre, quel obstacle peut le! 
parer? L’orgueil? Non, Pamour n’est pas si pointilleux. D'ailley 
s'il est marquis, Berthe est comtesse, et leurs deux’ écussons peat 
s'accoupler sans mésalliance. Quoi donc alors? La timidité? i 
quoi pas? On dit toujours que les hommes ne sont pas timides; 
bien! c’est une grave erreur. J’en ai connu pour ma part { 
étaient fort et qui avaient besoin de beaucoup d’encouragema 
et ce sont souvent les meilleurs qui sont ainsi. C’est cela! ¥, 
Maulevrier est timide. Berthe elle-méme n’a-t-clle pas avout ¢ 
était fier, un peu sauvage, un peu ombrageux, d'une délicatesse| 
trée? Oui, c'est bien cela, et je crois comprendre aussi le m 

cette fierté et de cette timidité : un grand nom avec une 
tune! C’est un chapitre a ajouter 4 ]’éternel roman d'un 
homme pauvre. Eh bien, ce jeune homme m’intéresse et ee 
faire quelque chose pour lui. 







LE SECRET DE LA CONTESSE. 357 


SCENE VI 
MATHILDE, LE DOCTEUR CARON. 


UN VALET DE CHAMBRE, annongant. 
M. le docteur Caron. 
° MATHILDE, s’avancant vers le docteur. 
Docteur, soyez le bienvenu. 
- LE DOCTEUR. 
Madame, je n’ai pas l'honneur... 
MATHILDE. 

Quw’a cela ne tienne, et, en l’absence de madame de Champlieu, 
permette:-moi de vous présenter son amie d’enfance, Mathilde de 
Flaverges. - 

LE DOCTEUR. 
La femme de M. de Flaverges, député du Lot-Inférieur ? 
MATHILDE. 
Pour vous servir, docteur. 
LE DOCTEUR, 
Ah! tant pis, madame, tant pis ! 
MATHILDE, riant. 
“et tant pis, docteur! Vous connaissez donc M. de Fla- 


LE DOCTEUR.! 
Nullement, madame. 
MATHILDE. 
Eh bien, alors, que lui reprochez-vous ? 
LE DOCTEUR. 
Soa tempérament, madame. 
MATHILDE, 
Comment, sans le connattre? Quelle plaisanterie! 
LE DOCTEUR. 


4ene plaisante jamais, madame, Suivez bien mon raisonnement 
M. de Flaverges siége au centre? 
MATHILDE. 
Sans doute, puisqu’il veut étre ministre. Qu’est-ce que cela prouve 
ef qu’est-ce que cela a de commun avec son tempérament ? 
LE DOCTEUR. 
Cela prouve, madame, qu’il n’est ni sanguin, ni nerveux, ni sin- 
cérement bilieux, qu'il posséde, en un mot, un de ces tempéraments 


508 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


neutres et flegmatiques qui font la fortune des hommes d’Eta 
ruine des empires. 
MATHILDE. 
Vous avez de belles théories, docteur. 
| LE DOCTEUR. 

Oui, et j’oublie en les développant que je ne suis pas ve 
pour faire un cours de physiologie politique 4 l’usage des « 
mais pour chercher... 

MATHILDE. : 

Vous cherchez Berthe, elle va rentrer. 

LE DOCTEUR. 


Non, pas ¢a. 
MATHILDE. 
Quoi donc, alors? 
LE DOCTEUR. 
C’est M. de Maulevrier que je cherche. 
MATHILDE. 
Chez madame de Champlieu ? 
LE DOCTEUR. 


Pourquoi pas ? J’arrive[de Maulevrier, on m’a dit qu’il était: 
se cache-t-il ? 
MATHILDE. 
Il est venu, en effet, mais il est reparti. 
| LE DOCTEUR. 
Pourriez-vous alors me dire oti il est allé? 
MATHILDE. 

Ma foi, docteur, puisque vous ne l’avez pas trouvé chez h 
rencontré sur votre chemin, je ne sais trop... Ah! j’y songe! 
c'est cela, il doit étre a Paris. 

LE DOCTEUR. 

Comment? a Paris? 

(MATHILDE. 

Sans doute, il est venu prendre congé de Berthe, et je me sa 
bien maintenant qu’il a dit qu’il partait pour Paris. 

LE DOCTEUR. 
Vous voulez dire pour Bruxelles ! 
MATHILDE. 
Non, je dis bien, pour Paris. 
LE DOCTEUR. 

Pour Bruxelles, madame, pour Bruxelles ! Je le sais parblen 
puisque nous partons ensemble, mais ce soir seulement, parle 
de sept heures. 


LE SECRET DE LA COMTESSE, 559 


MATHILDE. 

(a part.) Qu’est-ce que cela signifie? (tau.) Pardon, docteur, est-ce 
que M. le marquis de Maulevrier ferait la contrebande, par hasard ? 
LE DOCTEUR. 

Madame! 

MATHILDE. 

Sans doute! On ne passe cette frontiére suspecte que pour faire la 
contrebande, ou bien encore quand on a fait banqueroule, et comme 
je ne suppose pas que M. le marquis... 

LE DOCTEUR. 
Pardon, madame, on passe aussi la frontiére pour des motifs ou 
Yhonneur seul... 
MATHILDE, 
Ah! oui, pour se battre en duel, par exemple. 
LE DOCTEUR. 
Puisque vous le savez, madame! 
MATHILDE. 
(a pert.) Il parait que j'ai deviné juste. (taut.) Oui, docteur, je sais 
tout. M. de Maulevrier s'est pris de querelle avec un monsieur. 
LE DOCTEUR. 
Non, pas a, pas (a. 
MATHILDE. 
Comment, pas ca! Ce n’est pourtant pas avec une dame qu’il va 
se battre. 
LE DOCTEUR. 
Ni l'un, ni l'autre, madame, mais un militaire, le capitaine Mon- 
gelin, des chasseurs 4 pied. 


MATHILDE. 
Oui, je sais, 4 la suite d’une discussion politique sur l’armée. 
LE DOCTEUR. 
Pas ca. 
MATHILDE. 


Je veux dire 4 propos d'une dame. (A part.) Puisque ce n’est pas la 
politique, c’est la femme. Ces messieurs ont les passions si peu va- 
riées ! 

LE DOCTEUR, 
Justement. 
MATHILDE. 
Mais c’est fort intéressant. Contez-moi donc cela, docteur. 
LE DOCTEUR. 
Mais puisque vous savez. 
MATHILDE. 
Sans doute, je sais... mais les détails? 


360 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


LE DOCTEUR. 

Oh ! bien simples, les détails. Hier, aprés un diner honnéte,: 
de vins généreux, le capitaine Mongelin, qui est un peu sang 
qui avait une pointe, s'est avisé de plaisanter Maulevrier sur: 
siduités auprés d’une jeune veuve. 


MATHILDE. 
Ah! 
LE DOCTEUR. 
Cela vous intéresse ? 
MATHILDE. 
Vivement, docteur. Continuez. 
LE DOCTEOR. 


Maulevrier faisait grise mine et n’osait se facher de peur d 
prome(tre madame de Champlieu. 


MATHILDE. 
Comment? Berthe ! 
LE DOCTZUR. 
Vous ne saviez pas ? 
MATHILDE, 
Je m’en doutais. Et c’est pour elle qu’il va se battre? 
LE DOCTEUR. 


Non, pas ca. Voyant son embarras, je suis intervenu et j’aia 
tout cela. 

MAIHILDE. 

Alors, on ne se bat pas ? 

LE DOCTEUR. 

Au contraire. 

MATHILDE. 

Mais puisque vous avez arrangé... 

LE DOCTEUR. 

Oui, j'ai détourné‘adroitement Ja conversation en parlant 
vertu des femmes en général. Je savais que le capitaine a, | 
sujet, des théories un peu... militaires et qu’il ne manquen 
de fournir a Maulevrier l’occasion d’une querelle. En effet, j 
parti, il a dit des choses énormes. 

MATHILDE. 
Vraiment ! Mais c’est affreux, docteur. Et qu’a-t-il done dif 
LE DOCTEDR. 

Ma foi, madame, je ne sais si j’oserai... Enfin, il a dit... 
que toutes les femmes... 

MATHILDE. 

Que toutes les femmes ?... ° 


LE SECRET DE LA COMTESSE. 361 


LE DOCTEUR. 

Ai-je dit toutes les femmes? Non je veux dire que les femmes ne 
sont pas toutes verlucuses. 

MATHILDE. 

Comment! il a dit que les femmes ne sont pas toutes vertueuses ! 

Mais c'est un monstre, votre capitaine Mongelin. 
LE DOCTEUR. 

Non, pas méchant, un peu sanguin seulement. Maulevrier, qui 
gueitait l'occasion, ne s’est pas fait prier pour prendre la défense du 
beau sexe, et il l’a fait avec une telle vivacité qu’une rencontre est 
devenue inévitable. 

MATHILDE. 

Ah! c’est bien, cela ! 

LE DOCTEUR. 

Vous trouvez? Ma foi, je ne suis pas de votre avis. Moi, je trouve 
¢a absurde. Pourtant je lui servirai de second, puisque j'ai promis. 
MATHILDE. 

', Et c’est en Belgique qu’ils vont se battre? 
LE DOCTEUR. 

Non, pas ga; car ce matin méme le capitaine a recu de trés-mau- 
vaises nouvelles de son pére, le général Mongelin, qui est a Nice, 
ou il vient d’avoir une altaque d’apoplexie. C’est la troisiéme, la 
derniére, par conséquent. Trop sanguin aussi le général! Il rappelle 
son fils en toute hate auprés de lui, et comme Bruxelles n’est pas 
précisément sur la route de Nice, il m’a conté son embarras et j'ai 
arrangé tout cela. 

MATHILDE. 

Alors on ne se bat plus ? 

LE DOOTEUR. 

Pardon ! On se bat tout 4 Pheure, 4 deux pas d’ici, dans un en- 
droit charmant que j’ai choisi moi-méme et qu’on appelle la Mare- 
aux-Loups. C’est au beau milieu de la forét de Champlieu, sous des 
hétres superbes. On sera 1a le mieux du monde. Vous comprenez, on 
avait choisi la fronti¢re 4 cause de la police; mais comme la chose 
sera fenue secréle... 

MATHILDE. 

En effet. 

LE DOCTEUR. 

N’est-ce pas? Les témoins sont prévenus et seront dans une heure 
an rendez-vous. Maulevrier seul n’est pas averti et voila pourquoi je 
Je cherche. 

MATHILDE. 
(a part.) Voila qui se complique. J’admire comme ce bon docteur 


562 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


excelle 4 arranger les choses. Si je me mélais aussi de les arranger 
un peu 4 ma facon! Berthe ne m’en voudrait pas trop, sans doule, 
Essayons." 
LE DOCTEUR. 
Eh bien, madame, j’attends. 
MATHILDE. 
Vous attendez, docteur ? 
LE DOCTEUR. 
Oui, que vous veuilliez bien me dire enfin ou a passé M. de 
levrier. 







MATHILDE. 
Eh bien, docteur, puisqu’il s'agit d'affaires sérieuses, je vais Yous 
donner un renseignement positif. Venez par 1a. (Elle le conduit prés dang 
fenétre qu’elle ouvre.) Il a passé par ce joli petit chemim que vous vom 
d’ici et qui serpente & travers la prairie, tout le long de la riviéee. 
LE DOCTEUR. 
A droite ? 
MATHILDE. 
Oui, 4 droite. C’est cela. 
LE DOCTEUR. 
Du cdté du moulin, trés-bien! Je ne tarderai pas 4 le rejoins 
MATHILDE. 
Docteur, je ne vous cache pas qu’il marchait d’un bon pas, 4, 
vous voulez le rattraper, vous n’avez pas un instant & perdre. 
LE DOCTEUR. 
Merci, madame, j'ai de bonnes jambes. 
(Il sort par le fond du théatre.) 


SCENE VII 


MATHILDE, seule. 









(a part.) Allons, tout va bien. (Haut, por la fendtre, au docteer qui pil 
Bonne chance, docteur ! Bien, c’est cela, 4 droite. En allant tou} 
de ce pas, vous ne pouvez manquer de l’alteindre. (Aprés avoir 0 
la fenétre.) Eh bien ! en voila du nouveau | Quel que fat mon dést 
pénétrer le mystére de Champlieu, jamais je n’aurais révé une 
reille confidence. Ce docteur est d’une indiscrétion | Et mainte 
que faire? Si je parle, je vais effrayer Berthe, c’est sar. Si je 
tais... si je me tais, ce duel aura lieu, cela n’est pas doulteut.: 
gagné du temps, mais on a beau se tourner le dos, on finit toujet 
par se rencontrer quand on se cherche. Décidément, je ne 


LE SECRET DE LA COMTESSE. 565 


. prendre sur moi une pareille responsabilité, et il faut absolument 
que je prévienne Berthe en douceur. Ce sera, d’ailleurs, un moyen 
de savoir ce qui se passe au fond de son coeur, et, si ce que je soup- 
conne est vrai, elle trouvera bien un moyen d’empécher ce combat. 
Dans le cas contraire, 4 la grace de Dieu! Attention! la voici ! 


SCENE VIII 


MATHILDE, BERTHE (costume de velours scabieuse, chapeau de velours noir, 
orné d’un bouquet de scabieuses). 


BERTHE. 

Pardon de t’avoir ainsi abandonnée. Ai-je été bien longue? 

MATHILDE. 

Pas trop pour le résultat qui est charmant. Certainement, si M. de 
Maulevrier t’avait vue avec cette robe et ce chapeau, il n’aurait pu 
se décider & partir pour Bruxelles. 

BERTHE, en arrangeant son chapeau devant une glace. 

Tu veux dire pour Paris? 

MATHILDE. 
Non, pour Bruxelles. Tu ne sais donc rien? 
BERTHE. 
Mais toi, qui t’a faite si savante? 
MATHILDE. 
Le docteur qui sort d’ici et qui cherchait le marquis. 
BERTHE. 
M. de Maulevrier part pour Bruxelles? 
MATHILDE. 

Oui, c’est-a-dire non : il ne part plus pour Bruxelles, il ne part 
méme plus du tout, car le docteur a arrangé tout cela, et le duel aura 
Meu dans la forét de Champlieu. 

BERTHE. 

Es-tu folle? De qui parles-tu? De quoi parles-tu ? Quel est ce duel? 
Que veurx-tu dire enfin? 

MATHILDE. 

C’est vrai que tu ne sais rien. Eh bien, je parle du duel de M. de 
Maulevrier avec le capitaine Mongelin, qui devait avoir lieu en Bel- 
. gique, et qui, par suite de circonstances qu’il serait trop long de 
| Cexpliquer, aura lieu dans la forét voisine. C’est bien simple, et il 
 p’y a pas la de quoi si fort s'‘étonner... Mais qu’as-tu donc? 


564 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


BERTHE , avec effort. 
Moi, rien... je n’ai rien. Ainsi tu dis que ce duel doit av 
ici prés? 


MATHILDE. 
Oui, 4 la Mare-aux-Loups. 

BERTHE. 
Aujourd’hui méme? 

MATHILDE. 


Dans une heure. Mais te voila toute pale, tout a l’heure 

rouge ; je t’assure que tu as quelque chose. 
BERTHE. 

Je t’assure que je n’ai rien. 

MATHILDE. 

Voyons, ne me cache rien, et peut-ttre qu’a nous det 
pourrons... 

BERTHE, avec fermeté. 

Je n’ai rien, te dis-je; mais il ne me plait pas qu’on pre 
bois pour le théatre d'un duel. C'est un manque d’égards que 
rais pas attendu de ces messieurs et que je ne souffrirai pas. 
et appelant. ) Joseph! Joseph! 

UN VALET DE CHAMBRE. 

Madame a souné? 

BERTHE. 

Voyez si les gardes de la forét sont chez eux; dites-leur de 
dre sans retard 4 la Mare-aux-Loups, d’arréter toutes les pe 
qui s’y trouveront et de les cunduire ici, toutes, sans ext 
vous m’entendez? 
| | LE VALET DE CHAMBRE. 

Oui, madame. Faudra-t-il dresser procés-verbal ? 

BERTHE. 

C'est inutile. Ah! encore ceci : Que Pierre monte 4 cheval 
jusqu’a Maulevrier ; qu’il prie M. le marquis de venir me pt 
médiatement, qu’il l’accompagne jusqu’ici et ne le quitte 
cun prétexte. C’est tout. 

LE VALET DE CHAMBRE. 

Madame sera obéie. (1 sort.) 

MATHILDE. 

Voyons, Berthe, je ne suis pas dupe de cette prétendue jal 
propriétaire. Tu as, pour agir avec cette fermeté qui n'est] 
ton caractére et que j'admire, des motifs plus sérieux et | 
mains, que tu as tort de me taire, car je les ai devinés dés ‘la $ 
heure. Tu aimes M. de Maulevrier, n’essaye pas de le nier. 


LE SECRET DE LA COMTESSE. 305 
BERTHE, se laissant aller sur un canapé. 
Eh bien, oui, je l’'aime; je l'aime de toutes les forces de mon 
ame. 


MATBILDE. 
Et pourquoi me le cacher avec tant d’obstination? 
° BERTHE. 
Je n’osais te l’avouer. 
MATHILDE. 


Et pourquoi? S'il s‘agissait d’une passion coupable, je compren- 
drais ; mais la tienne n’a rien que d’honorable et me parait tout & 
fait bien placée. Le marquis est digne de toi, il est libre comme toi. 
Ta peux donc l’aimer sans peur... et sans reproche. 

BERTHE. 
Voila justement ce qui te trompe; j’ai des remords. 
MATHILDE. 
Toi, des remords ? Je ne le croirai jamais. 
BERTHE. 
C'est pourtant vrai. C’est le secret que je n’osais te confier et qui 
m’étouffe. 
MATHILDE. 
Parle, je t’écoute, préte a te donner l’absolution. 
BERTHE. 

Je suis libre, c'est vrai; mais je ne l’ai pas toujours été et j’aimais 
Gaspard avant de l'étre. C’était notre plus proche voisin. L’amiral 
Vaimait comme un fils et l’attirait beaucoup. Je le voyais presque 
~ fous les jours... Tu as pu voir combien il est aimable ! 

MATHILDE. 
Oh! charmant! On n'est pas mieux que lui. 
BERTHE. 

Et si tendre, si bon, si généreux! Que te dirai-je? Je n’ai pu le 
voir sans l’aimer, et je l'ai aimé alors que je n’aurais da aimer que 
mon mari. Oh! je me suis vaillamment défendue, je te le jure, et je 
m’ai cédé a celle fatale passion qu’aprés une longue résistance. C'est 
égal, je suis bien coupahle. N’est-ce pas que c’est mal et que tu me 


condamnes? 


MATHILDE. 
; Ah! cela dépend! 

BERTHE. 
> Cela dépend? 
“75 MATHILDE. 


4 


© Oui, de bien des circonstances : de la nature de vos relations..., 
du degré de confiance que tu lui as accordé! 


366 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


BERTHE. 
Je ne te comprends pas ; explique-toi. 
MATHILDE. 
Mais il me serait difficile de m’expliquer plus clairement 
jusqu’ow allait ton intimité avec le beau marquis? 


BERTHE. 

Mon intimité? , ai 
MATHILDE. 

Sans doule. Ot en étes-vous entin de vos.amours? 


BERTHE . : 
Mais Gaspard ignore le sentiment coupable qu'il m’a ins 
jespére bien qu’il l’ignorera toujours. 3 
MATHILDE. 
Pauvre petite! et tu accuses? Tu es.tout simplement hér 
je connais plus d’une femme qui réclamerait le prix M 
pour moins que cela. 


BERTHE. 
Alors tu ne me trouves pas trop coupable? 
MATHILDE. 
Tu es un ange de candeur, et puisque tu l’aimes... 
: BERTHE. 
Qui; mais s'il ne m’aime pas, lui? 
MATHILDE. 
Ah! tu crois qu'il ne t'aime pas? 
BERTHE. 
1] ne me Ia jamais dit, du moins. 
MATHILDE. . 
Alors pourrais-tu m’expliquer pourquoi il se bat pour toi’ 
BERTHE. 
Pour moi? 
MATHILDE. : 


hi Oh! rassure-toi, ton nom n’a méme pas été prononcé, et: 
tation ne court aucun risque. | 
BERTHE. 
Mais lui! Ce duel? 
MATHILDE. 

Ne crains rien. Ce duel n’aura pas lieu, car tandis que M. 
levrier rentrait tranquillement chez lui, j'ai envoyé le doot 
recherche du cété du moulin. Hs se tournent le dos. Les pré 
que tu viens de prendre assureront le succés de ma ruse, 
émissaires nous raméneront M. de Maulevrier avant qu’il ait: 
son terrible témoin. Justement, j’entends du bruit dans l’eseal 
doit étre lui. Veux-tu qu'il t’'avoue ici-méme son amour? 


LE SECRET D&E LA COMTESSE. 567 


BERTHE. 
Je ne demande pas mieux ; mais comment t’y prendras-tu? 
MATHILDE. 
C'est mon secret. Tout ce que je te demande, c’est, quoi que je 
dise, de dire toujours comme moi. 


BERTHE., 
Et si ce n’est pas la vérité? 
MATHILDE. 
Sice n’est pas la vérité... Eh bien alors, tu mentiras. 
BERTHE. 


Tu sais donc mentir, toi? 
MATHILDE. 
Qui, depuis que je suis dans la politique. Ainsi, c’est bien en- 
tendu, dis toujours comme moi, quoi qu’il arrive. 


SCENE 1X 
LES MEMES, M. DE MAULEVRIER, accompagné d'un domestique de la comtesse. 


GASPARD. 

Mesdames, vous me voyez en état de récidive; mais quel que put 
étre mon désir de me refrouver prés de vous (montrant le domestique), 
mon guide vous dira que si ma premicre visite a été toute volontaire 
et spontanée, la seconde ne saurait prélendre au méme mérite. C'est 
% Maulevrier et non ici que j'avais espéré vous revoir. 

MATHILDE. . 

Et mous aussi, monsieur. Aussi étions-nous prétes 4 partir, 
comme vous pouvez voir. Un incident a retardé notre départ et nous 
a fait désirer votre retour. Berthe va vous mettre au courant de Ja 
situation. Pendant ce temps, je jetlerai un coup d’ceil aux journaux 
que je n’ai pas encore lus ce matin. Cela me manque. Ils sont si in- 
téressants dans ce moment, les journaux! Il y a surtout la question 
des matiéres premiéres qui est d’un intérét! Et les drawbaks donc! 
Moi, ces choses-la me passionnent. Vous permettez, n’est-ce pas? (Elle 
s’assied devant un guéridon chargé de journaux et déploie le Journal des Débats.) 

GASPARD, a Berthe. 
Parlez, madame, que se passe-t-il? 
" BERTHE. 
C’est 4 moi de vous le demander, monsieur. Le docteur... 
GASPARD. 
Vous l’avez vu? 


368 LE SECRET DE LA CONTESSE. 


BERTHE. 
Non, mais il est venu. 
GASPARD. 
Ici? 
, BERTHE. 
Oui, il vous cherchait. Il n’a trouvé que Mathilde. 
GASPARD. 
Et il a parlé? 
BERTHE. 


Oui, monsieur, il a parlé, et c’est par suite de ses confiden 
MATHILDE, cessant de lire. 
Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! 
GASPARD, a Berthe, se tournant vers elle. 

Qu’y a-t-il? Qu’avez-vous? 

MATHILDE. 
Quel coup de foudre! 

BERTHE. 
Mais quoi donc? 

MATHILDE, la regardant tristement. 

Pauvre amie! 


BERTHE. 
Que veux-tu dire? 
MATHILDE, 
Promets-moi que tu auras du courage. 
BERTHE. 


Mais qu’est-ce donc? Tu me fais peur. 
MATHILDE, montrant le journal. 
La. 
BERTHE. 
Comment? En quoi ta lecture peut-elle me concerner ? Mh 
donc! 
MATHILDE. 
C'est... 
BERTHE. 
Crest? 
MATHILDE, lui tendant le journal. 
Non, je ne peux pas. Tiens, lis toi-méme. L3,€a la troisiéa 
4 coté du chocolat Ménier. 
BERTHE , regardant. 
Je ne vois pas; dis-moi ce que c’est. 
MATBILDE. 
L’amiral ne faisait-il pas des affaires avec la maison Maye 
de Paris et Francfort? (Bas.) Dis que oui. | 


LE SECRET DE LA COMTESSE. 549 


BERTHF. 
Qui, je crois que c’est le nom de nos banquiers. 
MATHILDE. 
Des Allemands! quelle imprudence ! 
BERTHE. 
Mais enfin qu’ont-ils fait? 
MATHILDE, 

Tu me le demandes! IIs ont fait ce que font ces gens-la, une su- 
perbe faillite qui les enrichira peut-étre, mais qui ruine leurs créan- 
ciers. Ta fortune n’est-elle pas entre leurs mains? (Bas.) Dis toujours 
que oui. 


BERTHE. 
Oui, je crois... 
MATHILDE. 
Ainsi te voila ruinée ? 
BERTHE. 
Il parait... 
MATHILDE. 


Ma pauvre Berthe! que vas-lu devenir? Heureusement tu as des 
amis. [ls ne Vabandonneront pas, va! Tu peux compter sur eux, sur 
moi d’abord : justement je vois beaucoup, cet hiver, une grande 
dame russe qui cherche une gouvernante pour ses filles. Comme 
cela se rencontre bien! Tu as quelques talents, un excellent carac- 
tére, une éducalion parfaile, et, sur ma recommandation, on t’accep- 
tera les yeux fermés. 

GASPARD. 

Madame, vous vous dites l’amie de madame de Champlieu, et vous 

lui proposez une place d'institutrice ! 
MATHILDE. 

Sans doute, monsieur. Vous n’avez donc pas compris? Songez 
donc que Berthe est ruinée. Que voulez-vous qu'elle fasse? Ah! si 
ce malin méme elle n’avait pas refusé la main de mon cousin le 
cent-garde!... Et encore il est peu probable qu’il eut persisté dans 
sa demande en apprenant ce qui vient d’arriver. De nos jours, les 
hommes n’‘pousent guére les femmes ruinées. 

GASPARD. 

Madame ! 

MATHILDE, bas 4 Berthe. 

Cela va bien : il est furieux! :Haut.) Mais j’y songe! Comme veuve 
d’arairal, tu as droit aux faveurs du gouvernement, et tu peux solli- 
citer, & ton choix, un bureau de tabac ou un bureau de poste. Moi, 
je ne te cache pas que je prélérerais le tabac. Passer ses journées & 


metire des points noirs sur de petiles images bleues, c’cst ingrat 
40 Aovr 1874, o7 


370 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


et un peu monotone, tandis qu'il peut y avoir de certaines ¢ 
sations 4 peser de jolis petits paquets, dans de jolies petite 
ces, en avancant une jolie pelite.main blanche, ou méme a of 
beaux jeunes gens des londrés de choix, enveloppés de 
sourires officiels et discrets. : 

GASPARD. 

Madame, madame ! 

MATHILDE. 

Sans doute, monsieur, il faut bien encourager la consom 
(A Berthe.) C’est entendu ; nous optons pour le bureau de tab 
vais immédiatement écrire 4 M. de Flaverges pour qu’il se n 
campagne. Je trouverai ce qu'il faut pour écrire dans ta cl 
n’est-ce pas? 

BERTHE. 

Oui, sur mon petit bureau. Bas.) Mais ne me quilte pas, 
prie ; j'ai peur. 

MATHILDE, de méme. 

Oui, je crois qu'il va se passer des closes épouvantables. 
crains rien, je serai 1a, derriére ce rideau, préte & accourir 
mier danger. (Haut.) Merci. Le temps d’écrire cette lettre, et je 
(Fausse sortie. Elle reste cachée derriére la portiére en tapisserie, 4 gauche.) 

- GASPAND. 

Madame, pardonnez-moi ce que je vais dire. Je ne puis vor 
ser, car vous éles ce que je respecte le plus au monde. Aus 
que je dise, soyez indulgente pour mes paroles. J’ai lutté lor 
contre une puissance plus forte que ma volonté, el, san: 
vient de se passer, peut-étre n‘auriez-vous jamais rien su 
lutte et de mon long tourment. Tout a l'heure, devant cette 
qui se dit votre amie, j'ai failli éclater. Par ce qu'elle a osé wi 
poser, voyez ce que vaut l'amitié et ce que vous pouves : 
d’elle. | 

MATHILDE, derriére le rideau et avancant la téte. 

Eh bien, il va bien, M. de Maulevrier ; il m'arrange a me 

mais je lui pardonne, car il le regrettera tout a l’heure. 
GASPARD. 

Je n'ai jamais envié la richesse; mais je voudrais avoir | 
trésors de la terre pour les mettre 4 vos pieds. Malheureuse 
ne suis pas riche. La Révolution ne m’a laissé que quelques 
et quelques arpents de bois. C'est peu, assez cependant pow 
honorablement. Madame, si vous avez quelque estime et quel 
tié pour moi, ne me refusez pas la grace que je vous 
our. Permettex-moi de partager avec vous ces épaves de mel 

rage. : 


LE SECRET DE LA CONTESSE. 574 


BERTHS. 
'Z-vous, Monsieur ; et a quel tilre? 
GASPARD. 
sacré de tous, mon amour | 
DENTHE, 
’aimez, monsieur ? 
GASPARD. 
que je vous connais, madame, et vous ne pouvez lignorer. 
BERTHE. 
mt le saurais-je, monsicur, puisque vous ne m’en avez 
on dit? | 
GASPARD. 
cet amour a commencé, vous apparteniez 4 un autre, dont 
respecicr les droits. 
BERTHE. 
avez fait, et je vous cn remercie; mais depuis ? 
GASPARD. 
.s. que vous dirai-je?... J’avais contraclé Phabitude du 
t puis... 
BERTHE. 
5? 
GASPARD. 
$... J'ai comparé votre opulence 4 ma pauvrete, et j'ai 
encourir un soupcon dont je n’aurais pu supporter la 


BERTHE. 

est par orgueil, monsicur, que vous avez gardé le silence? 
GASPARD. 

gnité, madame. Mais, Dieu merci! mes scrupules ne sont 

saison. Cette fortune qui nous séparait n’existe plus, ct je 

| fois vous déclarer mon amour et vous demander voire 


BERTHE. 

Ates gén¢reux, Monsieur ; mais csl-ce une raison pour que 

ontre égoiste, et ne dois-je pas 4 mon tour consuller la voix 
orgueil, ou, comme vous diles si bien, le soin de ma 


GASPARD. 
 sérieux, madame? 
| BERTHS. 
sérieux, monsicur. 
GASPARD. 


vous étes insensible 4 ma tendres:e, el je dois 4 tout jamais 


972 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


renoncer 4 l’espoir de vous voir partager un sentiment qui: 
plit tout enlier et qui ne cessera qu’avec ma vie. 


BERTHE. 
Je n’ai pas dit cela, monsieur, mais... 
GASPARD. 
Mais? 
BERTHE. 


Mais... (a part.) C’est que je suis fort embarrassée. 
MATHILDE, 4 part. 

Je crois qu’il est temps que je me montre. (Sortant de s 
Haut.) Jai réfléchi, ma chérie, et je crois bien que cette | 
inutile. 

GASPARD, froidement. 

Je le crois aussi, madame. 

MATHILDE. 

Car j’ai été trop vite. Réflexion faile, tu n’es pas aussi rui 
je pensais. | 

GASPARD, viveruent. 
Ainsi cette faillite...? 
MATHILDE. 

Oh! la faillite est authentique. Les Allemands sont des ; 
rieux qui ne plaisantent pas en matiére d’argent. Mais je so 
la terre et le chateau de Champlieu ne devaient pas étre dépos 
la caisse de MM. Mayer fréres de Francfort. 


BERTHE. 
C’est juste. 

MATHILDE, 
Ni tes fermes de Normandie. 

BERTHE. 
C'est vrai. 

MATHILDE. 
Ni tes rentes sur l’Etat, peut-étre ? 

BERTHE. 


Tu as raison, et, tout compte fait, je crois bien que je n'# 
que quelques économies insignifiantes. 

GASPARD, a Mathilde, d’un air faché. 

C’est-a-dire, madame, que vous m’avez joué comme un eal 

MATHILDE. 

Et vous osez vous en plaindre? Oui, monsieur, je vous ai tea 
piége, oh! bien grossier, j’en conviens, et bien usé; et il & 
toute votre candeur, toute votre honnéteté pour vous y laisse 
dre. Volre délicatesse exagérée était un obstacle au bonbet 


LE SECRET DE LA COMTESSE. 70 


| votre; je l’avais devine. J'ai tourné l’obstacle, ne pou- 
sre. M’en voulez-vous beaucoup pour cela? 


GASPARD, 


2n, madame, qu'il faudra que je vous remercie. 
MATHILDE, lui tendant Ja main. 

1e heure, monsieur de Maulevrier! vous éfes un galant 
je n'atlendais pas moins de vous. En retour de cette 
e, je vous accorde la main de madame la comtesse de 
mon amie. 

BERTHE. , 
nt! je n’ai rien promis encore, et je mets une condition 
ntement. 

GASPARD. 
; Je n'ai rien 4 vous refuser. 

BERTHE. 
vous renoncerez 4 ce duel. 

GASPARD. 
demandez 1a, madame, Ja seule chose que je nc puisse 
‘order. 


BERTHE. 
rd! 
: MATHILDE. 
nsieur, déja un refus! 
GASPARD. 
vous le savez, il s’agit de mon honneur. 
MATHILDE. 


is : Yhonneur des hommes est plein d’exigences bar- 
croycz-vous que le ndtre soit moins exigeant et moins 
Cependant, quand il Je faut, nous savons faire des con- 


BERTHE. 
-m0i que vous ne vous battrez pas. 
GASPARD. 
e 
BERTHE. 
‘rai! 
GASPARD. 
ous m’aimez! 
BERTHE. 
lait!... Vous promettez, n’est-ce pas? 
GASPARD. 


laissez-moi faire mon devoir! 


S74 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


BERTHE. 

Oh! les hommes sont cruels!... Eh bien, non, monsieur, jene 

veux pas vous aimer! je ne_vous aime pas! 
GASPARD. 

Non, Berthe, ne me retirez pas cette douce parole, que je tacherai 
de mériter, et dont je vous remercie 4 genoux! Avec votre amour je 
suis invulnérable, et demain je reviendrai de Belgique sain et sauf. 

MATHILDE. 

De Belgique? Mais vous ne savez donc rien, et Berthe ne vousa 
donc pas expliqué?... 

BERTHE. 

Je n’ai pas eu le temps. Tu nous as interrompus quand jallas 
commencer. 

MATHILDE. 

Eh bien, sachez, monsieur, que vous n‘allez plus en Belgique. le 
pere de M. Mongelin,€frappé d’un mal subit et grave, appellees 
hate son fils auprés de lui, et, pour favoriser son départ, on a décité 
que votre duel aurait lieu dans la forét voisine. Le docteur vousa 
cherché partout pour vous apprendre ce petit changement de mit 
en sccne. 

BERTHE. 

Mathilde, que fais-tu? 

MATHILDE, 4 Berthe. 

Laisse-moi achever. (A Gaspard.) Mais comme il entrait dans mes 
plans que ce duel n’eut pas lieu, j’ai envoyé le docteur vous chercher 
1a ot vous n’éliez pas, et je crois que maintenant il serait un peu 
tard... 

GASPARD. 

Trop tard! Mais alors que va-t-on penser de moi? Oh! non, il net 

pas trop tard, et je cours... 


BERTHE. 

Gaspard, arrétez! Vous ne sortirez pas! 
GASPARD. 

De grice! 
BERTHE. 

Non, monsicur, vous ne sortirez pas, vous dis-je! 
GASPARD. 


Berthe, c'est vous qui étes cruelle, car vous me demandez le sacri- 
fice de mon honncur, le seul que Je ne puisse vous faire! 
BEARTHUE. 
Eh bien, allez, monsieur, je ne vous retiens plus. 
UN VALET DE CHAMBRE. 
Une lettre pressée pour monsieur le marquis. 


LE SECRET DE LA COMTESSE. 875 


GASPARD, prenant la lettre. 
1s permettez, mesdames? Il parait que cela presse. 
MATHILDE et, BERTHE. 
ez vite! 
. GASPARD, ouvrant la lettre. 
est-ce que cela peut étre? (Lisent.) « Monsieur, ma démarche 
pas correcte, je ne l’ignore point; .mais la situation est impé- 
2, le temps presse, el je sais aussi que je n’ai rien & redouter 
ettant mon honneur sous la sauvegarde de votre loyauté. 
Ine seconde dépéche, plus alarmante que la premiére, m’an- 
: que mon pére est au plus mal, ct que je n’ai pas une minute 
dre si je veux le revoir vivant. Ce devoir prime tous les autres. 
‘8, sans-craindre que vous donniez une interprétation facheuse 
résolution. Yous vous rappellerez Coulmiers, of ensemble 
avons fait notre devoir, et ne douterez pas plus de moi que je 
se doulé de vous. . 
, mon retour je me mettrai a vos ordres. En attendant, je n’hé- 
as & regretter ce qu’il ya eu d’excessif dans mes paroles d’hier 
et & les condamner. 
igréez, monsieur, elc. 
« Signé MoncELIN. » 
GASPARD. 
pauvre Mongelin! Je le plains de tout mon coeur, car i adorait 
ere, ‘et il doit atre bien malheureux. Et il me fait presque des 
és, tandis que c’est moi qui, par ma vivacité... 
-  BERTHE. | 
isi vous ne vous battrez pas? 
GASPARD. 
 Mongelin? Oh! non, jamais. 
BERTHE. - 
*¢ personne, monsieur, je vous le défends! Je he veux pas d'un 
duelliste... Mais quel est.ce bruit? 


SCENE X 
LES MENES, LE DOCTEUR, accompagné d’un garde forestier. 


LE DOCTEUR, 4 la cantonade. 
ig et bile! Voila une chose inouie, tout & fait inovie. Attendez- 
bh, messieurs, je vais éclaircir cette affaire, et je vous rejoins. 
t, a Berthe.; Madame, veuillez m’expliquer & qui je dois |’o outrage 
vient de me faire chez vous. 


576 LE SECRET DE LA COMTESSE. 


BERTHE. 

Mes gens vous auraient-ils manqué, docteur? 

LE DOCTEUR. 

Non, ils ne m’ont pas manqué : ils m’ont pris, madame, et trainé 
jusqu’a votre porte comme un vulgaire malfaiteur ! 

| | MATHILDE. 

Docteur, le reproche n’est pas aimable, et atténue un peu le plai- 
sir que nous avons & vous revoir. 

LE DOCTEUR. 

Je ne viens pas pour vous voir, madame, mais pour obtenir une 
réparation. J’y ai droit, jugez-en vous-méme. J’étais tranquillemeat 
& me promener avec des amis sous des arbres de haute futaie, 
devisant sur les mceurs des poissons volants, sujet de conversation 
des plus inoffensifs, ce me semble, et qui ne touche que trés-ind- 
rectement a la politique, lorsque les sbires de madame la comtesse 
m’ont invité a les suivre. 

MATHILDE. 

Jureriez-vous, docteur, que vous éliez 1a uniquement pour deviser 
sur les mceurs des poissons volants? 

LE DOCTEUR. 

Pour ne vous rien cacher, nous altendions aussi M. Mongelin e 
M. de Maulevrier, qui, il faut bien leur rendre cetle justice, n’eat 
pas mis un grand empressement a nous rejoindre. M. de Maulevrier 
avait sans doute mieux a faire, et quand on est en si bonne compe- 
gnie, je comprends qu'on oublie un rendez-vous moins agréable. 

GASPARD. 

Permettez, docteur! 

LE DOCTEUR. 

Monsieur le marquis, a cette heure, il s'agit de dégainer, et on 
de faire la cour aux dames. Allons! 


MATHILDE. 
Pas ca, docteur. 

LE DOCTEUB. 
Comment, pas ca? 

MATHILDE. 


Non, nous avons arrangé tout cela. On ne se bat plus; on nous a 
fait des excuses. 
LE DOCTEUR. 
Pas possible! Un sanguin comme Mongelin! A qui se fier désor 
mais? 
MATHILDE, lui donnant Ia lettre. 
Voyez plutdt. 


ian. 


a ee ance ee 


LE SECRET DE LA CONTESSE. 377 


LE DOCTEUR, aprés avoir parcouru la lettre. 
Ah! yous m’en direz tant! Alors il ne me reste plus qu’a congé- 
-dier ces messieurs. 


BERTHE. 
Quels messieurs? 
LE DOCTEUR. 
Eh! les témoins que }’ai entreposés dans votre antichambre. 
MATHILDE. 
Gardez-les, au contraire; ils serviront pour le mariage. 
LE DOCTECR. 


Comment, le mariage? Que voulez-vous dire? Ma foi! je m’y perds. 
part, on ne part pas; on se cherche, on ne se trouve pas; on se 
bat, on ne se bat pas; et, pour couronner l’ceuvre, on se marie!... 
Ma parole d’honneur, on dirait que nous jouons la comédie. 
MATHILDE. 
Docteur, voila une observation des plus judicieuses, et qui fait 
grand honneur 4 votre pénétration. 
LE DOCTEUR. 
Qui, ma pénétration est bien connue... Mais me direz-vous au 
moins qui est-ce qui se marie? 
MATHILDE. 
Qui, docteur, on vous le dira... plus tard. Pour aujourd’hui, c’est 
encore je secret de la comtesse. 


L. Cxapaup. 





HILDEBRAND 


JUSQU’A SON CARDINALAT 


LIT! 
SYNODE DE SUTRI; DEPOSITION DE GREGOIRE VE 


La détresse de l’Eglise et de la papauté était si grande que le 
gards de ceux qui ne vouluient pas désespérer de l'avenir se.p 
rent instinctivement vers le successeur de Charlemagne et des‘ 
vers celui qui, d’aprés la tradition chrétienne, devait étre le pr 
teur et le défenseur de I'Kglise. Un ermite adressa 4 ce prince, | 
4-dire & Henri III, roi d’Allemagne, une courte supplique en 
latins pour lui demander de venir délivrer la belle Sumanite, « 
a-dire I’Eglise romaine, que déshonoraient trois époux, c’est-4 
trois papes *. 

D'aprés Bonitho, ce furent surtout des membres de l’Eglise ron 
qui déterminérent le roi & venir en Italie et & intervenir dans h 


‘ Voir le Correspondant du 25 juillet 1874. 


2 Una Sunamitis 
Nupsit tribus maritis. 
Rex Heinrice, 
Omnipotentis vice, 
Solve connubium 
Triforme dubium. 


L’Annaliste saxon (Pertz, Mon. Germ., Hist., t. Vill, p. 687) donne ces 1 
raconte qu ils furent envoyés au roi par un ermite; on a prétendu que cet: 
n’était autre que Pierre Damiani (Watterich, Vite pontif., t. I, p. 82), 
d’aprés la Chronique de Repgowsch, p. 556, citée par Giesebrecht (Gem 
d. D. K. Zeit, t. Il, p. 645), ils seraient d'un ermite nommé Wiprecht et ¢ 
seur @'Henri Ill. 


HILDEBRAND JUSQU’A SON CARDINALAT. 579 


‘lise. « Au milieu de toutes ces calamilés‘, dit ce chroni- 
ile consolation qui nous reste est cette parole évangélique 
‘éconforté l'apétre: « J'ai prié pour toi, Pierre, afin que 
sfaille pas. » Et, en effet, la foi de Pierre n’a pas défailli 
"Eglise romaine ne défaillira jamais. Dans une si grande 
> tempcte, Dieu suscita un certain Pierre, archidiacre de 
aine, lequel, conyoquant les cardinaux-évéques, les clercs, 
les hommes et Jes femmes que la crainte du Seigneur 
1es peu louchés, les sépara de la communion des intrus 
as haut. Guidé par le zéle de Dieu, comme autrefois le 
Onias, il traversa les Alpes ef vint trouver le roi, non 
rter des accusalions, mais pour servir les intéréts géné- 
iglise. S’étant jeté aux pieds du roi, il le suppliait avec 
enir au secours de sa mére plongée dans la désolation. 
les évéques qui étaient présents, et il leur prescrivit de 
ne avec le roi el de réunir un synode. Ce qui fut fait 
» 

icre Pierre ne dut pas avoir beaucoup de peine a décider 
i Il & venir en Italie, car, depuis longtemps déja, ce 
, Impatient de se rendre & Rome pour y étre couronné 
lepuis son avénement au tréne en 1039, diverses guerres, 
er ses guerres toujours renaissantes avec la Hongrie, et 
;@vec plusieurs vassaux l’'avaient empéché de réaliser ce 
is, durant 1’éié de 1046, le moment parut favorable pour 
1 route. La Hongrie se tenait tranquille, pour bien peu de 
¢ vrai, et avait acceplé la suzerainelé du royaume d’Alle- 
ducs de Pologne, de Bohéme, de Poméranie vivaient en 
‘ts avec Ilenri III, et ’avaient méme choisi pour arbitre 
aélé. Une courte campagne contre les Liutices avait suffi 
wet pour assurer la paix dans les marches du nord-est 
A Vintérieur du royaume, Gottfried, duc de Lorraine, 
1 bien souvent question dans la suite de cette histoire, 
peu de temps apres sa sortie de la prison de Giebichen- 
t soumission au roi, et celui-ci lui avait rendu une partie 
*. Henri Ill profitant de ce calme momentané et pressé en 


e parler de la rivalité des trois prétendants au tréne pontifical. 
wementa Gregoriana, p. 626 et sq. 

scoup de passages de Bonitho, celui-ci trahit une certaine exogéra- 
tre cété, il est assez étrange que les chroniqueurs contemporains 
parié de cet archidiacre Pierre qui, d’aprés Bonitho, jouissait d'une 
wité 4 Rome et en Allemagne. Les procés-verbaux des synodes ne 
ron plus jamais son nom. Toutefois, un argument ex silentio ne 
vir contre un témoignage si positif. 

; Giesebrecht, Geschichte der deutschen Katserzeit, t. lll, p. 386 et sqq., 


580 HILDEBRAND 


outre par les nouvelles qu’il recevait de Rome, réunit & Augsbour; 
dans les premiers jours de septembre 1046, 4 l’é»oque de la féte d 
la Nativité de la sainte Vierge, une armée considérable, et se dirige 
avec elle vers I'Italie. Il amenait les principaux seigneurs de da 
royaume, et notamment les grands vassaux ecclésiastiques : Adalbel 
archevéque de Bréme, Baudouin de Salzhourg, etc. 

En (raversant les défilés des Alpes, Henri III apprit que les 
grois, se soulevant une fois de plus, avaient déposé son protége4 
roi Pierre, lui avaient crevé Iles yeux et avaient mis & sa places 
trdne André, beau-frére de Pierre. C’était la un rude coup | 
Henri; mais i] n’en continua pas moinssa marche, et, durant If 
tomne, i! déboucha avec son armée dans les belles plaines ie 
Lombardie. Il y fut regu d’une facon magnifique par Boniface, mij 
grave de Toscane, seigneur de Mantoue, de Modéne et de Ferra§ 
le prince le plus riche et le plus puissant de la Lombardie. % 

Dans les derniers jours d’octobre, HHénri If] étant arrivé & Pave 
réunit un synode pour s‘occuper des diverses questions ecclési 
ques pendantes, eten particulier d’un conflit survenu dans al 
vinee ecclésiastique d Ayuilée, touchant l’évéché de Vérone. L'é 
de Vérone prétendait avoir droit 4 la premiére place aprés le 
triarche d'Aquilé» dans les réunions des évéques de la provinos#q 
synode de Pavie déclara que cette prétention étail fondée. Le pres 
verbal rédigé ala suite de cette décision indique comme ayant pa 
part au synode : Eberhard, patriarche d’Aquilée; Wido (Guido), 
chevéque de Milan ; Adalbert, archevéque de Bréme; Raimbald,@ 
chevéque d'Artes ; Ugo, archevéque de Besancen, et vingt-t 
avéques dt nord de l'Italie. On y remarquait encore: Baudouin, # 
véque de Salzbourg ; Gebhard, deRatisbonne ; Liulerus (Suidgert 
de Bamberg ; Poppo, de Brixen ; Severus, de Prague ; Ebemann,? 
Firma ; Sibigo, de Spire; Arnaud, de Worms, et quatre autres é 
ques ainsi que les chanoines de léglise de Vérone!. 4 


















lexposé de la situation du royaume d'’Allemagne lors du départ d*Henri If 5 
Italie. Pour corriger ce que le tableau, tracé par Giesebrecht, pourrait avot 
trop flatté, cf. le t. VI de Gfrérer, Geschichte des Pabst Gregorius VII. ‘af 

‘ Cf. Mansi, Collect. Conc., t. XIX, p. 617 et sq., ou bien Ughellus, Italia 
t. V, p. 760. Voici les premiéres lignes du procés-verbal du synode : 

« Anno D. incarn. 1046, indict. 15, octavo Kalen. Novembris, regnante doll 
nostro invictissimo rege Heinrico III, preecepto ejusdem gloriosi, congregata-& 
Papiz generalis Synodus ; cumque multz res in eadem Synodo juste atque s¢ 
lionabiliter in ejusdem gloriosi regis prasentia, archiepiscoporum illius et epiagl 
porum pertractarentur, elc.... » Viennent ensuite les noms des evéques, * 
Italiens qu‘Allemands, qui assistérent au concile. “7 

Les Annales de Corbie mentionvent ce concile de Pavie : « Synodus magne: 
prima Papiz, presente domno Heinrico tunc rege» (Pertz, M. Germ., t. II, p. 6 







an 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 581 


.Be Pavie, le roi Henri vint 4 Plaisance, ou il rencontra le pape 
ktgoire VI accouru au devant de lui. Les événements survenus aprés 
wile entrevue sont raconlés comme il suil par Bonitho, dans le Liber 
Wemicum. Nous examincrons ensuite quelle est la valeur hislo- 
lgue de son récit. 

‘eLe roi fit prier ce Grégoire, qui, par suile d'un abus, paraissait 
is sur le siége de I’Eglise romaine, de venir au devant de lui, et 
vigoire, croyant n’avoir rien 4 se reprocher, ainsi que l’événement 
B prouvé plus tard, vini jusgu’a Plaisance et y trouva le roi. Celui- 
le regut avec les honneurs accordés ordinairement a un pape, car 
s évéques qui se trouvaient 1a ne pensaient pas qu'on dat, sans les 
rmes judiciaires, condamner un évéque, et, 4 plus forte raison, 
‘lui qui passait pour le puntife d’un si grand siége. 

« ils vinrent donc tous ensemble jusqu’ Sutri. Dans cette ville, le 
i pria celui qui passait pour ¢tre le pontife de réunir un synode. 
régoire y consentit et promulgua un décret dans ce sens, car il ne 
mpconnait rien et élait d’une simplicité absolue. 

« Lorsque le synode fut réuni, il fut présidé par celui qui remplis- 
tit les fonctions de pontife romain, et, par son ordre, les patriar- 
hes, les mélropolitains et les évéyues prirent place selon leur rang. 
‘afmi eux se trouvaient Poppo, patriarche d’Aquilée, humme d’une 
wande éloquence ; Bruno, évéque d’Augsbourg; Rembald, arche- 
éque d’Aries, ainsi que beaucoup d'autres. On discuta d’abord le 
gsde l'intrus Silvestre, et tous furent unanimes 4a le déclarer dé- 
waillé de l’épiscopat et de la prétrise et 4 le reléguer dans un mo- 
melére pour fe resle de ses jours. A l’égard de Théophylate, on dé- 

de passer outre, puisque, étant pontife romain, il avait lui-méme 
enclu & sa déposition. 

« Mais que faire 4 égard du troisiéme, quelle conduite tenir, 
uisqu il n’était permis ni d’accuser un juge ni de porter temoignage 
entre lui? Les évéques le suppliérent de faire connaitre les inci- 
sats de son élection, et, comme il ne soupgonnait rien encore, il se 
endit & ces pricres. Il raconta comment, grace 4 la miséricorde de 
iew, il avait pu conserver durant tout son sacerdoce une réputation 
ftacte; il avait vécu dans la chasteté depuis son enfance, ce qui ¢lait 
m-seulement digne d’éloges, mais presque ungélique aux yeux des 
pains 4 cette époque. Aussi cette conduile, ajoulait-il, lui avait 
tu de grandes richesses. Il gardait ces biens pour l’entretien de 
tglise ou pour faire quelque chose de nouveau et de grand dans la 
le de Rome. Ayant réfléchi 4 la tyrannie des paltrices qui s’arro- 








si qu’'Hermamn Contract. : « Rex Heinricus... coadunato exercitu Papi Synodum 
ebravit » (Periz, t. ¥, p. 126). 


582 MILDEBRAND 


geaient le droit de créer des pontifes sans aucune élection du clée 
et du peuple, il avail pensé que le mieux était d’employer son arg 
4 rendre au clergé et au peuple celte élection qui avait été injet 
ment enlevée par les tyrans. 
« Les évéques (virt religiosi), entendant ces paroles, comme 
rent a faire comprendre (a Grégoire), avec les plus grandes margi 
de respect, combien étaient perfides les ruses de l’antique enné 
ct ils lui dirent que rien de ce qui élait vénal ne pouvait étre'F 
gardé comme saint. hh. 
« (Grégoire) fut éclairé par ces remontrances et par quelquég® 
tres, le Saint-Esprit entra dans son Ame, il comprit que le zéle a 
il avait été animé n’était pas selon la science et il s’adressa en .. 
termes aux évéques : « Je prends Dieu 4 témoin, 6 hommes: 
« fréres, qu’en agissant ainsi j’avais cru obtenir la rémission dem 
« péchés et la grace de Dieu. Mais maintenant je connais les rusé¢ 
« l'antique ennemi, aussi veuillez me dire ce que j'ai & faire. 9 ff 
évéques) lui répondirent : « Réfléchis foi-méme 4 ta propre cat 
« juge-toi toi-méme. Il vaut mieux que, dans cette vie, tu sois'p@ 
« vre comme lI’a été le bienheureux Pierre pour amour duquet 
« as agi de cetle maniére, et que tu sois riche dans l’éternité pla 
« que d'¢tre riche sur la terre comme I’a été Simon le magiciet, . 
« ta trompé, et de te perdre pour l’éternité. » Ayant entenda'® 
paroles, i! prononca contre lui-méme la sentence suivante : « 
« Grésoire, évéque, servilvur des servitcurs de Dieu, puisque, 
« Ja ruse de antique ennemi, mon élection a été entachée ¢ 
« vénalité trés-honteuse, simoniaque et hérétique, je me juge indi 
« de l’épiscopal romain. » Et il ajouta : « Approuvez-vous cela? »' 
répondirent : « Nous approuvons ce que tu as décidé. » 
« Le synode ayant été ainsi célébré d’une maniére réguliére, le 
et les éveques vinrent & Rome, non sans avoir de vives préoced 
tions, parce qu’il n’y avait plus de pape pour donner au roi 6& 
gnilé impériale ; et, quant 4 en élire un autre, ils pouvaient, it € 
vrai, compter sur Pélection du clergé, mais ils ne savaient pas 
peuple accepterait un nouveau choix. En effet, ce méme Jean 
fail préter serment au peuple de ne jamais acclamer, lui vivant,. 
autre pontife. ny 
« Comme ils n’avaient pas de candidat qui fat du diocése més 
(de Rome); — car, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la téte éter 
malade, tous les membres é(aient aussi en souffrance, el, dans ut 
si grande Eglise, c’était A peine si on pouvait trouver un clere quit 
fat ou absolument ignorant, ou simoniaque, ou concubinaire, — j 
se virent dans la nécessité ‘de faire choix de Sicherius (Suidgerius 
évéque de Bamberg, quoique, d’aprés les canons, nul ne doi 
























JUSQU’A SON CARDINALAT. 383 


‘sur le siége de Rome s'il n’a élé ordonné prétre ou diacre 
lle Eglise. I n'y eut & Y'acclamer que quelques laiques qui ne 
tpas engagés vis-a-vis de Jean. Depuis le bienheureux prince 
lres, dans cetle longue série des pontifes romains, il fut donc 
ler pape qui edt été ailleurs sacré (évéque; on lui donna le 
Clément). Mais, selon les décrets du bienheureux pape In- 
a. Ce que la nécessité a obligé de faire comme palliatif ne 
as‘continuer a se faire lorsque la nécessité n’existe plus ; car 
chose est l’ordre normal et autre chose une usurpation amc- 
beessairement par les circonstances. » Mais revenons a notre 


rés avoir revétu la dignité impériale, le roi eut pilié des 
ts.de la république et délivra la ville de la tyrannie des pa- 
ze action aurait été fort louable si l’éclat n’en avait été en- 
wat. En effet (l’empereur), se laissant entrainer par la faveur 
re, & laquelle il est si important de savoir résister, voulul 
pour son propre compte le pouvoir tyrannique des patrices, 
si, dans l’ordre laique, il pouvait y avoir une autorité con- 
qui edt plus de pouvoir que la majesté impériale. N’était-ce 
malheur inoui et sans exemple que celui-la méme qui, quel- 
ips auparavant, avait puni les Tusculans & cause de leur ty- 
wouldt maintenant agir comme ces Tusculans? Si un tel 
s’est laissé entrainer 4 commettre une telle faute, c'est parce 
a que la dignité de patrice lui donnait le droit de nommer 
fe romain. Mais, hélas! 4 quoi a donc servi la prudence de 
véques, 4 quoi la science de tant de jurisconsultes, puisqu’ils 
sé que les inférieurs pouvaient avoir des droits que les supé- 
'avaient méme pas? I n’a été permis 4 aucun empereur pos- 
le pouvoir supréme d’intervenir dans |’élection d’un pontife 
quelconque, comment alors ce droit serait-il accordé 4 une 
ts en sous-ordre? On objecte: « Nous lisons que le grand 
es@ été décoré du titre de patrice. » Mais ils ont mal compris 
s ont lu. Al’époque de Charlemagne, c’élaient Constantin et 
ai gouvernaient l’empire romain; que pouvait alors désirer 
glorieux l’excellent roi des Francs, sinon d’avuir le titre de 
Je protecteur de Rome? Aussi le texte porte-t-il : «Charles, roi 
rancs et des Lombards et patrice des Romains. » Nous n’a- 
nais lu qu'il ait été décoré de la dignité impériale. Aprés sa 
yn fils Louis fut le premier de tous les rois qui, nayant pas 
romain dans les veines, mérita néanmoins d’étre couronné 
ir; aussi, ayant obtenu le rang supréme, il ne rechercha pas 
ité inférieure. Mais revenons 4 notre narration. 

| affaires d’Ilalic ayant été de cetie maniére mises en bon 


584 HILDEBRAND 


ordre, ’empereur Henri regagna sa patrie et amena avec lui a 
nérable Jean dont nous avons purlé plus haut. Celui-ci fut suiv 
le pieux Hildebrand qui voulut par 1a témoigner de son respect: 
son maitre, car auparavant il avait été son chapelain. Au bou 
quelque temps, le susdit Jean étant arrivé sur les bords du Rh 
tomba malade et mourut. Ses funérailles terminées, le vénés 
Hildebrand vint 4 Cluny, y devint moine, et, au milieu de ces |} 
mes pleins de religion, s‘adonna énergiquement a I’étude‘. » 

Trois historiens : Stenzel, Schirmer et surtout Jaffé* ont ath 
ce récit de Bonitho et ont prétendu que, dans l’intérét de sa ca 
ce chroniqueur avait falsifié l’histoire et fourni des renseignem 
erronés. Avant d examiner la valeur de cette accusation, consta 
quelques erreurs de fait commises par Bonitho ; ainsi il fait ass 
Poppo, patriarche d’Aquilée, au synode de Sutri, en 1046, ta 
que ce patriarche est mort en 1042. Il en fait autant pour Bn 
évéque d’Augsbourg, mort en 1029. Cette double erreur n’est rit 
coté de ’énormilé qui se trouve a la fin du récit; on y lit, ene 
que Charlemagne n‘a jamais été empereur, que le premier empet 
a été son fils Louis le Débonnaire, et que le grand Charles a étés 
plement roi des Francs et des Lombards et patrice des Roms 
Unc pareille affirmation accuse évidemment une ignorance. d& 
rable, ou bien est le fait d’un homme décidé a falsifier audaciea 
ment histoire pour les besoins de sa polémique. Or, le but de 
nitho est de prouver que |’empereur ne doit pas étre en méme tet 
palrice et empereur, et comme on lui objectait que Charlema 
avait é1é & la fois empereur et patrice, il nie hardiment qu'il ait 
empereur. I! semblerait donc que l’erreur de Bonitho n’a pas é# 
volontaire, et que, s’il a glissé d’une si facheuse maniére sur le 
rain de la vérité historique, c’est 4 la polémique qu'il faut | 
prendre. 

Ces erreurs de fait ne sauraient soulever de difficulté, mai 
débat provoqué surtout par les trois historiens nommés plus h 
Stenzel, Schirmer et Jalfé, s'est engagé au sujet de |'abdicatior 
Grégoire VI, telle qu'elle est racontée par Bonitho. Jaffé en par 
lier a accumulé les textes pour prouver que Grégoire VI n’avail 
abdiqué sa charge, mais avait été déposé par l’empereur. I] cite 
cessivement, a l'appui de sa thése, les Annales de Corbie (diocé: 


‘ Jaffe. Monumenta Gregoriana, p. 626 et sqq. 

* Stenzel, Geschichte Deutschlands unter den frankischen Kaisern, 
pp. 70-72. 

Schirmer, De Hildebrando subdiacono Ecclesie romane, 1860. Berlin, 
Schade. Bro:hure de 60 pages. 

Jaffé, Monumenta Gregoriana, p. 577 et sqq. 


JUSQU’A SON CARDINALAT. SB 


aderborn), de Hildesheim, de Laubie, de Liége, les Annales de Lam- 
ert de Hersfuld, les Annales romaines, la Chronique de saint Be- 
olt de Dijon, Benzo évéque. d’Albe, Adam, Ihistorien des arche- 
iques de Hambourg; le pape Clément II, celui-l4 méme quia succédé 
Grégoire VI; ls Annales d Augsbourg, If-rmann de Reinchenau, 
calalogue des papes, Wuzon, évéque de Liége, et Pierre Dainiani'. 


‘ Voici les témoignages cités par Jaffé, Monumenta Gregoriana, p. 594 et sqq: 
i° Annales de Cortie (Pertz, Monum. Germ., Histor., t. lll, p. 6) : « Synodus... 
canda Sutrize, in qua in prasentia regis secundum instituta canonum deposili 
mt pape duo (Silvester III et Gregorius VI); tercia Rom# — in qua canonice et 
medice depositus est papa Benedictus. » 

¥ Annales de Hildesheim (Periz, Monum. G., Hist., t. Ill, p. 104) : « Heinricus 
% — papas tres non digne constitutes synodaliter deposuit. » 
¥ Annales de Laubie et de Lidge (Periz, Monum. Germ., Hist., t. V, p.19) : 
Reinricus.... fit imperator, et tres papx ab eo deponuntur. » 

¥ Armaies de Lambert (Pertz, Monum. Germ., Hist.,(. V, p. 154) : « Tribus 
epesitss, qui sedem apo-lolicam contra ecclesiasticas regulas invaserant. » 

S Annales Romaines (Pertz, Monum, Germ., Hist., t. V, p. 469): « In sancta 
gilor Sutrina ecclesia mirabile sinoduin inesse decrevit (Heinricu:). Et Jo nnem 
avinen-eni eviscopum, cul imposuerunt numen Silvestri; et Joannem Archipres- 
wterum, cui impusuerunt nomen Gregorius; et Benedictuin pontificem — cano- 
lke el jnste judicando, sacris et religiosis hec per canones ostendendo, perpetue 
wathernatem obligavit. » 

@ La Chronique de S. Benoit de Dijon (Mon. Germ., Hist., t. Vil, p. 257): « Fecit 
leponi Johannem (Gregoriuin V1) qui tune cathedre presidebat, et Benedictumn 
Mque Silvestruin. » 

? Benzo, évéque d’Albe (Pertz, Mon. Germ., Hist., t. XI, p. 670): « Dominus 
nester Cesar — audivit, tres diabolos usurpasse cathedram apostolica sessionis. 
Quibus praecipienndo mandavit, ut sibi occurrerent Sutrio. Sed non venerunt nisi 
de, Facta est autem ibi Synodus, ubi — uterque eorum justo judicio est con- 
dmnatus; tertius vero. qui aufugit, anathematis facula fulminatus. » 

® adam (Periz, Monum Germ., Hist., t. Vil, p. 557) : « Depositis, qui pro 
westohica sede certaverunt : Benedicto, Gratiano et Silvestro scismaticis. » 

© Clément II dans sa leitre 4 l'Eglise de Bamberg (Jaffé, Regesta Pontificum, 
Y 3454): « Curm Romana sedes hzretico morbo laboraret et Heinrici imperatoris 
wesentia ad hoc invigilaret, ut hujusmodi wgritudinem prupulsaret, explosis 
ribus illis, quibus nomen papatus rapina dedisset.... » 

{0° Les Anniles d’Augsbourg (Pertz, Mon. Germ., Hist., t. Ill, p. 126): « Rex 
aliam perrexit, Gratianum papain deposuit. » 
44° Annales d'He:mann de Reinchenau (Pertz, Mon. Germ., Hist.,t. V, p. 126): 
Apad Sutriun synodo acta — Gratianum papain convictum pastorali baculo 
tvavit (Heinricns Ill). » 
12° Le catalogue des papes dans Watterich, Pontif. Rom. vite, t. I, p. 70: « Gre- 
xis, qui voc.tur Gralianus qui etiam tenuit pontificalum — per imperatorem 
valiter perdidit illum. » 
43° Anselmi gesta episcop. Leodi. (Pertz, Hon. Germ., Hist., t. VII, p. 228). Wazon, 
éque de Liége, s'adress nt 4 Fempereur Henri Ll Ini dit : « Recogitet serenitas 
stra. ne forte sumini pontilicis sedes, depostti a quibus non oportuit, ipsi divi- 
us sit reservata; cum is, quem vice ejus ordinari jussisti, defunctus cessisse 
leatur eidem adhuc superslili. » 
14° Pierre Damiani Opera, édit. Cajeét., t. Ill, p. 220: « Benedictus papa — 

10 Aour 1874, 38 


586 HILDEBRAND 


On peut dire de quelques-uns des témoignages produit 
qu ils ne sont pas décisifs en sa faveur; ainsi plusieurs ¢ 
monastiques mentionnées par cet historien se content 
naire d’indiquer les événements d’une facgon laconique e 
ner de détails; souvent, du reste, le chroniqueur ignorai 
ment ces détails. Il se pourrait donc que quelques-uns | 
aient parlé d’une maniére générale de Ja déposilion du 
goire VI sans se préoccuper de savoir ou de dire si cetle 
avait élé forcée ou si elle était la conséquence d’une abc 
lontaire. Mais une pareille argumentation n'est pas sout 
gard des citations empruntées 4 Clément Il, a Wazon, évéqu 
et 4 Pierre Damiani. Ces trois temoignages ruinent l'auto 
nitho et permettent d'affirmer que Grégoire VI a été dép 
synode de Sutri, et qu'il n’y a pas abdiqué volontairemen 
rain pontificat ‘. Tout au plus pourrait-on dire, si l’on 1 
faire abstraction compléte du récit de Bonitho, que Grégo 
qué comine ont abdiqué dans notre siecle tant de rois | 
s’incliner devant l'insurrection triomphante, et prévenir | 
dication forcée une sentence de déchéance. Celte derni 
parait, du reste, s’accorder avec le récit que nous a lai 
abbé du Mont-Cassin, et qui devint ensuite pape sous 
Victor IiI*. 


apostolici se culminis administratione privavit, successoremque sik 
qui Gratianus dicebatur, in Romana sede constituit. Super quibus, p 
rico imperatore, cum disceptaret postmodum synodale concilium, ¢ 
intervenerat, depositus est qui suscepit. » 

Jaffé aurait pu encore citer 4 I'appui de son sentiment la vieille tra 
caise de l'Histoire des Normands, par Aimé, moine du Mont-Cassi 
effet, dans le chap. 1 du III* livre de cette histoire : 

« En l’an de I’Incarnation de Nostre Seignor [hu-Christ mille | 
.(Henri), til de lo impereor (Conrad) auguste de bone récordation 
voulant saillir 4 Ja dignité de lo impére, et vint 4 Rome pour prenc 
trova Ja injustement troiz papes, lesquelz il cassa, et fist lo quart ju: 
pape (Clément Il). 

' Voyez les n* 9, 13 et 14 de la note 63. Ces trois contemporains 
demment bien informés, surtout Clément II et saint Pierre Damiani, e 
gnage est trés-explicite. 

2 Desiderii Dial., |. Ill, in Maz. Bibl. Patr., XVII, 853. « S& 
urbem ingrederetur (Heinricus), concilio congregato, Johannem, ¢ 
dictus est, missis ad eum episcopis, ut de ecclesiasticis negotiis m 
Romana tunc Ecclesia, qu tres simul habere pontifices videbatur, 
dente, tractaretur, venire rogavit (Heinricus III). Sed hac de industr 
Jam enim dudum regio animo insederat, ut tres illos, qui injuste se 
rant, cum consilio et auctortate totius concilii juste depelleret. - 
itaque pontifex — Sutrium, abi synodus congregata est, allectus sp 
duobus depositis, sibi soli pontificatus confirmaretur, gratanter p 
postquam eo ventum est et res agitari ac disculi a synodo ccepta et 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 387 


Grégoire VI est donc tombé victime du roi Henri III; en 4038, 
le pére de ce prince, l'empercur Conrad II, avait employé son pou- 
wir a rétablir la détestable autorité de Benoit IX, et, lorsque Rome 
froove enfin un pape de meceurs irrcprochables et animé des meil- 
bares iufentions, le fils s’empresse de le briser. 

Dans les deux cas, c’était singulicrement remplir le rdle de pro- 
teeleurde I Evlise. La pensée d’Henri III a été évidemment de se sub- 
situer aux comtes de Tusculum, de jouer le réle que cette famille 
mit, depuis de trop longues années, joué dans les élections des pa- 
pes; cest [a le motif qui l’a déterminé a préter l’oreille aux nom- 
leax ennemis que Grégoire VI s’étaient faits a Rome par ses tenta- 
fies de réfurme ; c’est pour cela qu’il a ajouté 4 ses nombreux titres 
tui de patrice de Rome. Plusieurs papes allemands se sont en effet 
sucédé sur le siége de saint Pierre aprés la déposition de Gré- 
gure Vi, et il est juste de reconnailre que les choix faits par 
Henri Jt et par Ja cour d’Allemagne ont été presque tous excellents, 
landis que ceux des Tusculans étaient souvent scandaleux ; mais il 
Ay avsit pas moins un grave danger pour lavenir dans la préroga- 
tye dictatoriale que s’arrogeait Henri Ill, et nous verrons Hildebrand 
employer tous ses efforts et toul sun génie 4 atténuer, sinon a faire 
disperaitre cette servitude, et & rendre a l’Eglise romaine sa liberté 
Cectorale. Le 22 avril 1073, lorsque Hildebrand fut appelé au sou- 
Yerain pontificat, lorsqu’il quitta son nom de Hildebrand, il voulut 
dire ppelé Grégoire VII, pour protester contre la radiation de Gré- 
fre Vidu catalogue des papes et contre la décision du concile de 
Sori; devant cette fidélité au malheur, dev:nt celte ténacilé qui 
protestait encore vingt-sept ans aprés la sentence et qui finissait par 
‘wir le dernier mot, Otto de Freising avail raison de citer le vers 
&lnain, qui se présente si souvent a la mémoire quand il s’agit de 

rand : 
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni '. 


Roe posse juste honorem tanti sacerdotii administrare, e pontificalt sella 
ins ac semetipsum pontificalia indumenta exuens, postulata venia, summi 
Nerdotii dignitatem: deposuit. » 
sa Chronique du Mont-Cassin, Léon a suivi les données de Didier, ainsi que 
telles de Bomitho et des Annales romaines. Cf. Periz, Mon. Germ., Hist., t. Vil, p. 682. 
‘Otto Frising. Chron., L. VI, c. xxx: « Hunc Gratianum Alpes transcendentem 
“alum fuisse tradunt Hildebrandum. Qui postmodum summus pontifex factus, ob 
5 amorem — quia de catalogo pontificum semotus fuerat — se Gregorium VII 
Wai voluit. Et sicut in Lucano habes : 


Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni. 


ia hnic Hildebrando, qui semper in ecclesiastiro rigore constantissimus fuit, 
' ista, in qua sententia principis et episcoporum prevaluit, semper dis- 
- 


Plicuit 


588 HILDEBRAND 


lV 
PONTIFICAT DE CLEMENT Il. — LES NORMANDS EN ITALI®. 


Nous avons vu comment Bonitho, qui s’inspire visiblemen 
idées chéres a saint Grégoire VII, raconte l’élévation de Cléme 
voici comment le méme événement est rapporté par les Annale 
maines, qui sont, au contraire, trés-favorables 4 l’'empereur, 
césariennes, dirions- nous aujourd hui : 

« Henri Ill se rendit 4 Rome avec une grande armée, de tele 
que la ville ne pouvait conlenir une foule si considérable. 
Henri, par la miséricorde de Dieu, pieux et bienveillant roi, r 
le peuple romain dans la basilique de saint Pierre, prince des 
tres, avec les évéques, les abbés et tout le clergé romain ; il y 
bra un saint et glorieux synode, et, la veille de Noél, il ft ord 
pour pontife de la sainte Eglise romaine le vénérable, le saint 
bon Clément. Le jour méme de Noél, le roi fut couronné per 
saint et vénérable pontife‘, et toute la ville de Rome fut rempl 
joie : la sainte Eglise romaine fut exaltée et glorifiée, parce @ 
si grande hérésie avait été extirpée par la miséricorde de Dies 
' gérénissime prince, voyant que telle était la volonté de tous la 
mains, mit alors sur sa téte la couronne dont les anciens Romaa 
servaient pour couronner leurs patrices, et les Romains lui # 
dérent de faire ordonner leurs pontifes ainsi que les évéqua 
avaient des régales. Conjuintement avec les Romains et avec la 
nérables Péres, le pieux pontife régla que le sacre du pape nay 
rait jamais avoir lieu avant qu’!l edt regu l’investiture du rois4 
méme que le saint pape Adrien et les autres pontifes avaiest | 
firmé ce privilege, de méme (Clément Il) confirma au_présest 
Henri et aux fulurs rois la possession du patriciat et des én 
adhérant?*. 

Les Annales de Corbie ajoutent aux renseignements fourai 
les Annales romaines, que Benoit IX fut déposé selon les forme 

noniques dans le synode tenu 4 Rome la veille de la Noél *. 

Entin, quant &-la dignité de patrice accordée & Henri HI! 
Vimportant privilége que les Romains y rattachaient, nous # 
outre le témoignage explicite des Annales romaines, celui de 


! L’impératrice Agnés le fut en méme temps que lui. 
* Annales Romani dans Pertz, Mon. Germ. histor., t. ¥, p. 469. 
3 Cf. n° 1 de la note 63 ou bien Pertz, Mon. Cerm., Hist., t. Il, p. 6 * 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 589 


dont lerécita élé donné dans le paragraphe précédent. Pierre Damiani 
confirme également ce fait, car il écrit dans la célébre Disceptatio 
spiodalis : « L’'empereur Henri a été fait patrice des Romains et a 
reudeux le droit d’exercer le principal réle dans les élections des 
souverains pontifes’. » 

Comme pour metire immédiatement en pratique le droit qui lui 
avait 616 contirmé, Je 24 décembre 1046, de rommer les titulaires 
des siéges épiscopaux possédant des régales, Henri II désigna pour 
larchevéché de Ravenne, Humfried, son chancelier en Italie; pour 
léréché de Constance, Théodorich, son chancelier pour d'autres 
pays; pour l’évéché de Strasbourg, Herrand, prévdt de Spire; enfin 

| poor l’évéche de Verdun, Théoderich, prévét de Bale’. 
|  Deson cété, le nonveau pape Clément Il réunit 4 Rome, dés le 
d janvier 4047, un synode auquel prirent part les nombreux évé- 
ques soil allemands soit italiens, venus pour assister au couronne- 
meat de l'empereur. L’assemblée s’occupa surtout de condamner et 
dextirper la simonie, ce qui était une maniére délournée de con- 
damner une seconde fois les prétendants a la papaulé déposés quel- 
ques jours auparavant, puisqu’ils l'avaient été pour cause de simo- 
ne. Le premier jour du synode, une altercation trés-vive s’éleva 
eatre les archevéques de Ravenne et de Milan et le patriarche d’A- 
quike, pour savoir lequel des trois avait le droit de s‘assevir a la 
droite du pape, lorsque l’empereur était absent. Clément I! dut, 
Pow metire une fin 4 la dispute, publier une bulle par laquelle il 
doonait raison au nouvel archevéque de Ravenne*. Comme décision 
Syidale proprement dite, nous ne possédons du concile de Clé- 
meat If qu'une sentence d'anathéme contre ceux qui « vendraient 
les consécrations des évlises, les ordres de la cléricature, la dignité 
€nchiprétre, les bénéfices, la collation des églises, les abbayes, les 
Features *. » Ou se demande s’il faut aussi rapporter au concile de 
Raver 1047 ce décret contre la simonie, qui, d’aprés Pierre Da- 
Miani,a 6té porté par Clément II. « Celui qui s’est fait ordonner par 
® simoniaque, quoiqu’il sit, a ’époque de son ordination, qu'il 
ait (le consécrateur) simoniaque, devra faire pénitence pendant 


'S. Petri Damiani Op. omnia, édit. Cajétan, t. III, p. 55. 

* Hermann Augiensis, dans Pertz, Monum. Germ., Hist., t. V, p. 126. 

* laffe, Regesta pontificum, n° 5147. Le jugement rendu par Clément II se 
Fessent peut-étre un peu du voisinage d‘Henri Ill, protecteur du nouvel archevéque 
te Ravenne, car, en 1027, le pape Jean XIX avait, dans une discussion identique, 

pram raison a l’archevéque de Milan. Cf. Gfrorer, Geschichte Greg. VII, t. Vl, 


¢ ' e ° 

- Hansi, t XIX, p. 627. « Aut ecclesiarum consecrationem, aut clericatus ordi- 

etem, aut archipresbyteratum, aut commendationes altarium, aut traditiones 
rum, aut abbatias, aut preposituras vendiderint. » 


590 HILDEBRAND 


quarante jours et 11 pourra ensuite continuer 4 remplir les fone- 
tions de l’ordre qu'tla regu’. » 

Pendant que Clément If préludait ainsi 4 l’ceuvre de la réforme de 
Y'Eglise, ’empereur Henri Uf soumit quelques chateaux-forts de 
environs de Rome qui ne voulaient pas recounaitre son autorité*, A 
est bien probable que ces chateaux appartenaient aux Tuscubss 
sinon 4 Benoit IX lui-méme, et que le molif de la révolte était laé 
position de Benoit et elevation de Clément II. 

Dans les derniers jours de janvier, le pape et l’empereur parties 
ensemble pour visiter I’Italie méridionale ; mais, avant de me» 
tionner les résultats de leur voyage, il est nécessaire de faire a» 
naitre la sitnation du sud de I’Italie, ce qui nous améne a parler ds 
étallissements des Normands en Italie. Le réle joué dans toute fy. 
période de Grégoire VII par ces hardis aventuriers ou par leurs dak 

cendants est si important qu’il n’est pas hors de propos d'entitf 
dans quelques délails sur l’origine de leur puissance. : 

[histoire du moyen age a peu d’épisodes aussi curieux et aussi 
téressants que le récitde la conquéte de I’Italie méridionale par 
habitants du nord-ouest de la France ; |’tHlomérede cette Odysséeat 
un moine du Mont-Cassin nommé Aimé, dont louvrage n'est x 
arrivé jusqu’a nous dans sa forme originale. Le livre d’Aimé& 
écrit en latin; il fut, au treizi¢me siécle, traduit en francais, 
blement en Italie, et nous possédons encore cette traduction®. fa é j 
d’aprés cette version, la premiére apparition des Normands eal 
en 1016. L’auteur raconte comment, 4 cette date, quarante cheval 
normands qui revenaient du saint Sépulcre délivrérent la vie 
Salerne alors assiégée par les Sarrasins. 

























‘« Ut quicumque a simoniaco consecratus esset in ipso ordinationis m&@ 
pore, non ignorans simoniacum (esse) cui se obtulerat romovents 
draginta nunc dierum penitentiam ageret et sic in accepti ordinis ofta® 
nistraret. » (S. P. Damiani Op., éd. Cajétan, t. Ill, p. 136, in he ® 
tissimo.) 

* Herimanni Augiensis Chronicon., dans Pertz, Monum. Germ., Hist, b§ 
p- 126 et sq. 

« Imperator vero Romz egressus nonnulla castella sibi rebellantia ome 
vincias illas prout videbatur disposuit. » 

* L’Ystoire de li Normant et la Chronique de Robert Viscart, par him, 
du Mont-Cassin; publiées pour la premiére fois, d’aprés un manuserit f 
inédit du treiziéme siécle, par M. Champollion-Figeac. Paris, J. Renoasré, ¥ 
in-12, cvu-370. 

Le livre est dédié 4 Désidére (Didier), abbé du Mont-Cassin, lequel deviat'® 
en 1086 sous le nom de Victor III; on peut donc conclure de 14 que Didier 80 
pas encore pape lorsque I’ ¥stoire lui a été dédiée, et par conséquent quellets 
composée av nt 1086. Aimé composa son livre en latin. Rien de certain sof 
teur de la version francaise du treiziéme siécle. Champollion présume quel 
été faite en Italie. 


-: 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 501 


Cup, xv. — Avant mille, puis que Christ lo nostre Seignor prist 
char en Ja virgine Marie, apparurent en lo monde xi. vaillant péle- 
fin; venoient del saint Sépulcre de Jérusalem pour aorer Jhucrist. 
Et vindrent 4 Salerne, laquelle estait asségié de Sarrasin, et tant 

mené mal qu’il se vouloient rendre. Et avant Salerne eslait faite tri- 
butaire de li Sarrazin ; inés se tardérent qu'il non paierent chascun 
an li tribut a lor terme, et encontinent venoient li Sarrazin o tout 
moult de nefs, et tailloient et occioient, et gastoient la terre. Et li 
pélegrin de Normendie vindrent 1a, non porent soustenir tant injure 
dela seignorie de li Sarrazin, ne que li chrestien en fussent subject 
a liSarrazin. Cestui pelegrin alérent 4 Guaimarie serenissime prin- 
cape, liquel governait Salerne o droite justice, et proiérent qu ‘il lor 
fust donné arme et chevauz, et qu’il voulaient combatre contre li 
Sarrazin, et non pour pris de monnoie, més qu’il non pooient sous- 
tenir tant superbe de Ji Sarrazin, et demandoient chevaux. Et quant 
il orent pris armes ef chevaux, il assallirent li Sarrazin et moult en 
occistrent, ef moult s’encorurent vers le marine, et li autre fouirent 
par licamp; et ensi li vaillant Normant furent veinceor, et furent li 
Salernitain délivré dela servilude de li pagan. 

Cur. avi. — Et quant ceste grand villoire fut ensi faite par la 
Vallantise de ces .xl. Normant pélergrin, lo prince et tuit li pueple 
deSalerne les regraci¢rent moult, et lor offrirent domps, et lor pro- 
meétoient rendre grant guerredon. Et lor priérent qu'il demorassent 
4defendre li chrestien. Més li Normant non voulvient prendre 
mérite de deniers de ce qu’il avoient fait por lo amor de Dieu, et 
S¢excus¢rent qu’il non poient demorer'. 

les quarante chevaliers revinrent donc dans leur pays, mais ils y 
went accompagnés par une ambassade de Sualernitains qui s’effor- 
rent de recruter en Normandie des combattants contre les infi- 

. Les Italiens avaient apporté avec eux, pour mieux attirer les 

nds, des [ruils ct des produits de leur beau pays, des aman- 

» des oranges, des manteaux de soic, des armes magnifiquement 
vaillées, etc..., etles Normands ne furent pas inaccessibles a ces 

Séductions. Auparavant, ceux d’entre eux qui voulaient conbattre les 
Mfiddles se rendaient en Espagne, muis, A partir de cette époque, ils 
COmmencérent a aller aussi vers \'Est ct 4 suivre les passages des 
sfipes pour gucrroyer en Italie contre les ennemis du Christ. Dés 

Aamnée 1017, deux cent cinquante Nurmands, conduits par un chef 
ROmmé Rodolphe, descendirent de cette maniére en Italie et se pré- 
S€mlérent au pape Benoit Vill, en lui annongant leur intention de 
Fler secours aux Italiens contre les Arabes. Benoit VIIf qui se 





* L'Ystoire de li Normant, etc., p. 15 et sq. 


592 HILDEBRAND 


préoccupait aussi de chasser les Grecs de I’Jtalie, engagea les chew 
liers normands 4 tourner leurs armes contre ces schismatiques et # 
les mit, dans ce but, en relation avec Mélus, qui commandait la ville 
de Capoue. | 2 
Mélus, quiavait déji_ commence 4 recruter dans les principe 
Lombardes une armée de mercenaires, sc réjouit fort de l'arrivéeds 
ce renfort, et commenga 4 allaquer les Grecs, alors maitres detele 
l'Apulie. Les débuts de la guerre lui furent favorables, il vaingill 
Léon Pacianus, lieutenant du catapan Andronicus ; le catapan km 
méme prit la fuite, et Mélus parvint en vainqueurjusqu’d Trani, 
les rivages de l’Adriatique. Mais le nouveau catapan Basile Bugis 
envoyé par l’empereur de Constantinople, ful plus heurenx quee 
prédécesseur. En 1048, il battit complétement Mélus 4 Ofanto; te 
les Normands, victimes de leur bravoure, périrent dans ce cor 
4 Pexception de six qui se réfugiérent avec Mélus & Salerne. Lorsg 
la Normandie eut envoyé de nouveaux chevaliers pour venger ef 
qui avaient péri 4 Ofanto, Mélus les conduisil encore contre i 
Grecs. Mais, au lieu de prendre sa revanche, tl éprouva une sect 
défaite. Sur trois mille Normands, il n’y en eul que cing cea 
opérer leur retraite, les autres furenttués ou faits prisonmiers. ¢ 
ques mois aprés, Mélus et Rodolphe, celui qui avait conduit fs 
miére bande de deux cent cinquante Nurmands, allérent conjemiq 
ment, avec le pape Benoit VIII, trouver 4 Bamberg l'empereur ¢& 
lemagne Henri ll; leur but était bien probablement d’implorer 
secours des armes impériales contre les Grecs. Henri II vint eae 
en Italie, remporta contre les Grecs et contre ses rebelles ¥ 
des principautés lombardes de brillants succés et, avant de reg 
Allemagne, permit & quelques Normands de s’établir & Seq 
et 4 Sora au nord du mont Cassin. Les autres revinreat a® 
mandie. 
Telle fut la premiére période des luttes des Normands en Ream 
elle va de 1016 4 1022, et se termine parla fondation de que 
modestes colonies: rien ne fait prévoir le brillant avenir qui 
est réservé. “ 
De 1022 4 1030, les Normands continuérent 4 descendre en 
et 4 servir tour 4 tour pour ou contre les princes turbulents 
lerne, de Capoue ou de Bénévent ; mais, 4 cette derniére d 
obtinrent de Sergius, prince de Naples, la permission de fondsl 
quelques lieues au nord de Naples, la principauté d’Aversa, €§ 
ne tardérent pas & faire de cette petile ville une position form 
Lorsque l’empereur Conrad vint en Italie,en 1038, il reco 
nouveau fief; Rainulf, qui en était le mattre, fut regu au nombre 
princes du saint-empire, et l’empereur lui confia la défense de 





























JUSQU’A SON CARDINALAT. 595 


mee de Salerne, dont il venait d’augmenter grandement la 
ee. 

nouvelle ére commmenca pour les Normands d’Italie, lorsque 
mt dans ce pays, en 1058, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon et 
, les trois fils ainés de Tancréde, seigneur de Hauleville, prés 
ances en Normandie. Comme, a cette époque, Constantinople 
ire d’Occident vivaient en bonne intelligence, le prince de 
avec ses troupes, et Guillaume Bras-de-Fer avec ses trois 
wmands, se joignirent aux Grecs pour les aider 4 chasser 
es de Vile de Sicile. L’expédition élait commandée par le 
seorges Maniacés ; si elle ne réussit pas, et si, nonohstant les 
s de valeur opérés par les Normands, 1l fallut, en 1040, aban- 
successivement les conquétes déja faites et regagner le conti- 
8 fut la faute de Maniacés qui, aprés avoir indisposé tout le 
per ses procédés et son ingratitude, abandonna ses alliés 
ler & Conslantinople recevoir la récompense de ses préten- 
toires. Du reste, la prison |’y altendait au lieu du pompeux 
6 qu il avait révé. 

lanais nommé Hardouin, leque) avait fait avec les Grecs la 
ne de Sicile, ayant été grandement humilié par eux, pour 
mala garder le cheval d’un Sarrasin qu'il avait tué, résolut 
ager ; mais il dissimula ses projets pour les mieux réaliser 
% Opportun. Voici, d’aprés fa version francaise, lhistoire 
acident qui fut l’origine de la conquéte de la Puuille par les 
ds. 

tiv. — Quand la bataille de Sycille, dont nous avons parlé 
se faisoit, un qui se clamoit Arduyn, servicial de saint Am- 
archevesque de Melan, combatant soi en celle bataille, et 
| Sarrazin ; et lo caval de li Sarrazin estait moult bel, si lo 
son hostel; et li duc de la militie troiz foiz manda pour lo 
et Arduine non lui vouloit mander, e dist que o sa main vic- 
Tavait conquesté et o laide de Dieu. Et par lo commande- 
tlo superbe duc, injuriosement fut mené Arduino et lo che- 
econt la pessime coslumance de li grex, fu batut tout nu, 
wal lui fu levé. Et ensi of vergoingne de son cors pour ce 
m voloit donner lo cheval de sa volenté; i! s’apensa et s’ap- 
| de soi vengier. Més en ceste maniére remainst ceste cose, et 
I'ynjure, et toutes voiez la tint en son cuer qu'il devoit faire 


xv. — Puiz que la Sicylle fu vaincu, tout lo exercit retorna 
le (1040) ; et comme nous avons dit, Manachia por estre em- 
tala en Costentinoble; més 1a fu crudélement taillié, et en lo 
cestui fu mis Duchane Captapan est constitui en Puille. 


S04 HILDEBRAND 


Cap. xvi. — Et Arduyn, loquel avait eu lo cuer l’ynjurec 
receue, ala 4 cesti Duchane, et lui dona moult or, et fu hi 
ment receu, et fuen hautesce de honor fait, et fu fait préfet 
de citez'... 

Hardouin devenu ainsi, & force de ruses, l'un des princi] 
sonnages de la Pouille, employa son autorité 4 se rendre p 
et, lorsqu’il y fut parvenu, il travailla 4 indisposer les habitar 
les Grecs et & leur persuader de secouer leur domination. 
crut le moment favorable, il vint 4 Aversa et traila comn 
avec les Normands. 

Cap. xvu.— Aprés ce, Arduine fist semblant d’aler 4 Rome 
donnace, et ensi s’appareilla 4 guaitier a li grex, et alaa la cité 
plene de chevalerie, et parla 4 lo conte Raynulfe, et lui dist : 
venu pour accroistre lo honor de vostre majesté et seignor 
delitto de conjoindre lo mien estat petit avec vostre grant a 
se volez donner foi 4 ce que je vouz conseillerai, vous serez t 
en grant ulilité... 

Cap. xvi. — Quant li conte entendi la parole de cestui | 
il prist li meillor de son conseill, et sur ceste parole se co: 
tuit sont en volenté. Et prometent li Normant d’aler 4 ces 
laquelle sont envités et font une compaingnie et sacrement ¢ 
avec Arduyne, et jurent que de ce qu’il acquesteroient don 
moilié 4 Arduyne. Et eslut li conte. Xij. pare 4 liquel coms 
equalement deuusent partir ce qu’il a -questeroient. Et Ic 
troiz cens fortissimes Normans, 4 liquel donna li Goffa 
veinchre et le baissa en bocche, et les manda 4 la bataille | 
batre fortement en la compaingnie de Erduyne, liquel av 
volenté de soi vengier *. 

Les Normands se mirent en marche dans le commence 
1041, sous la conduile de Guillaume Bras-de-Fer et de Dr 
Hardouin leur ouvrit les portes de Melli, ville forte, et la 
toute l’Apulie. Ils commencérent dés lors a parcourir le ps 
nant tout ce qui leur faisait plaisir et ne trouvant nulle part 
tance. Constantinople finit par s’émouvuir, et le catapan I 
réunit une armée trés-considérable pour chasser les enval 
Une premicre bataille se livra le 17 mars 1041 a Olivento, 
nosa, et, quoique les Normands combatlissent presque wi 
cent, ils remportérent une victoire compléte. Une seconde 
livrée le 4 mai suivant 4 Ofanto, fut encore désastreuse pour 
pan Docéanus qui dul abandonner aux Normands toutes : 
tions et un splendide butin. 


' L'Ystoire de lt Normant, etc., livre secont, p. 44 et sqq. 
* Jbid., p. 42. 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 595 


L’empereur destitua son catapan, et lui donna pour successeur 

Basile Bugianus, fils de ce calapan Bugianus, qui, en 1018, avait 
hessé les Normands de |’Apulie. Mais le fils fut moins heureux que 
: pére; il fut complétement battu et fait prisonnier 4 la bataille de 
onlépeloso. Les Normands, qui, en face des formidables préparatifs 
sGrecs, avaient cru devoir faire alliance avec Aténulf, frére du 
mee de Bénévent, et méme se mettre quelque temps sous ses or- 
ts, livrérent le catapan Bugianus 4 Alénulf. Celui-ci, espérant 
fenir de Constantinople une forte somme d’argent pour le rachat 
‘son prisonnier, commenca 4 négocier avec les Grecs, et les Béné- 
ains abundonnérent, au bout de quelque temps, les Normands, 
wr faire cause commune avec les Grecs. Les Normands s’alliérent 
ors avec Argyros, ef conquirent avec lui presque toute Ja Pouille ; 
ais Argyros finit aussi par élre gagné par la cour de Constantinople 
‘trahit ses compagnons d'armes; ce revirement permit aux Grecs 
recouvrer une partie de leurs possessions dans la Pouille. Pour ne 
us s’exposer 4 de pareilles trahisons, les Normands mirent a leur 
ts, comme chef unique, l'un des leurs, Guillaume Bras-de-Fer, 
vis acclamérent comte de la Pouille, et ils se taillérent des sei- 
murs dans leur nouvelle conquéte. Néanmoins ils voulurent, par 
spect pour leurs traditions cl aussi pour se ménager des amis, que. 
tillaome reconnut pour ses suzerains Waimar de Salerne et Rainulf 
‘Aversa. En retour Waimar accorda 4 Guillaume la main de la fille 
esonfrére Guido. 
Gaillaume Bras-de-Fer resta jusqu’a sa mort, survenue en 1046, 
le 4 Waimar de Sulerne ; leurs forces réunies défirent a plusieurs 
prises les Grecs, soit en Calabre, soit dans la Pouille. Drogon fut 
sisi par les Normands pour succéder ason frére, et Waimar donna 
fille en mariage au nouveau scigneur. De 1a entre la Pouille et 
Nerne une union plus élroite que jamais, si bien que, des difficultés 
ant survenues entre Waimar et Rainulf d’Aversa, Drogon n’hésita 
is Ase ranger du cdté de Waimar contre les Normands d’Aversa. 
et appui des Nurmands fut trés-profitable au seigneur de Salerne, 
bi devint le suzerain le plus puissant de I'Italie méridionale. Sa cour 
lait irés-fréquentée; il entretenait de fréquents rapports d’amitié 
nee lemargrave Boniface qui, dans le nord, avait unesituation ana- 
egve 4 la sienne dans le midi, et, deux fois par an, ses messagers 
lnversaient les Alpes pour porter au roi Henri de magnifiques pré- 
tuts; le roi avail soin de renvoyer les messagers avec d'autres ma- 
Giifigues présents pour leur mailre. 

Tele était la situation de I'Llalie méridionale et des Normands 
lorsque Henri II et Clément II quittérent Rome dans les derniers 
jours de janvier 1047. L’empereur, accompagné d'une partie de son 


096 HILDEBRAND JUSQU'A SON CARDINALAT. 


armée, vint au Mont-Cassin, ot il fut regu avec de grands honne 
par les religeux'. 11 offrit 4 l’autel de Saint-Benoit deux chasal 
dont l’une, de couleur rouge, était enrichie d’or et de pierres p 
cieuses ; de plus il donna aux religieux quelques livres d’or, et 
s’étre humblement recommandé aux priéres de la communagil, 
se dirigea vers Capoue. A Capoue, ou il se trouvait & la dale; 
d février’, l’empereur convoqua les princes du midi de I'Itsle,s 
adont, dit le traducteur d’Aimé, la paour de l’empereour eda 
lo cuer de li princes dont ceux qui sentaient que avaient fig 
avaient paour de venir 4 la cort de lo impereour. Et avec li com 
li baron soe vint moult honorablement et gloriousement, et ¢ 
comme fu receu lo pére fu receu lo filz. Guaymére se glorifiag 
compaingnie de li Normant, et li Normant se magnificoieat ¢ 
don de lor prince. Drogo et Ranulfe furent glorifiez de l'empe 
et mis en possession de lor contés. 

Cap. sa. Et malitiousement failli Guaymére que rendi Capa 
impereour, et trahi la cité, et fu rendue 4 Pandulfe, sanz pre 
de justice s'il avait mal fait a la cité ou non. Grant dolor oreal 
Capue, car il attendoient mort et pene ; ma lire de V’home 
poit nuire, més celle de Dieu. 

Cap. 1v. Et puiz que se fu parti ’empereor, si se repenti Gus 
de ce qu'il avait rendu Capue a |’emperour, et cercha de la reeg 
et assembla trois eschilles de Normans, et mist si¢ge & la cite @ 
pue, el comforta li fort chevalier, et la pristrent. Pandulfe se 
liaet requist concorde et paiz, et vindrent convenances, et avial 
que non fussent clérez les convenances; toutes voies se p 
paiz et concorde’. 





















L’abbé Devas 


‘ Post hac (p. consecrationem suam), sumpto exercitu, imperator af Wj 
nasterium venit. 

(Leo Casinensis, dans Pertz, Mon. Germ , SS., t. Vil, p. 683.) 

* Cf. Bélmer, Regesta imperat., n° 1556. 

3 L'Ystoire de li Normant, etc., p. 72 et sq. 


La suite prochainement. 


UN NOUVEAU 


HVOYAGE AU GROENLAND’ 















Dans les ports septentrionaux de la France, principalement dans 

zi ni de Dunkerque, chaque année des centaines de marins s’embar- 

t pour aller pécher la morue dans les eaux de I'Islande, et 

Hquefois s’avancent vers les parages du Groénland. Rude est leur 

me, craelle la mer ot: ils s'aventurent, trés-incertaine leur ré- 

Mais ils sont vigoureux, alertes, résolus, et telle est leur ar- 

oo si on les laissait faire, ils partiraient 4 l’équinoxe du 

mpe : la périlleuse saison. De sages ordonnances ne leur per- 

wettent plus d’entreprendre cette expédition avant le mois d’avril. 
| rune autre bienfaisante disposition, un baliment de guerre est 
| ehaque année vers ces aventureuses flottilles. Pour leurs na- 
faibles navires de 60 4 80 tonneaux, montés par une douzaine 

Shommes, et mal approvisionnés, la corvette militaire c'est le pa- 

itenage, c'est l’autorité, c’est le secours de la patrie. La, dans une 

Alision, est le pouvoir armé; la, pour des matelots turbulents, la 

Ne pi de la discipline ; 14, pour les malades, le médecin et la phar- 
immacie. 

Jeune — il y a longtemps — j’ai eu le bonheur de naviguer sur 
-am de ces salutaires batiments, sur la corvette la Recherche, et je 
| wae rappelle encore deux épisodes de notre traversée entre les rocs 
t des Feroé et la plage de Reykiavik. 

' Un Jour, nous recueillimes un pécheur qui, en tombant d’un hu- 
sier, s'tait brisé Ja jambe. Ses camarades lui avaient fait de leur 
mieux une ligature avec deux planchettes et du fil carret. Il était 
robuste, mais trés-souffrant et en grand danger de rester 4 jamais 


! La Terre de désolation. Excursion d’été au Groénland, par le docteur J. Hayes. 
{ vol. in-8*, Paris, Hachette, 1874. 


58 VOYAGE AU GROENLAND. 


estropié. Notre chirurgien s’empara de lui, le pansa, le soigna ass 
dument. Quand nous rentrames en France, il était guéri. 

Un autre jour, nous vimes venir un brave homme tout effaré 
c’était le capitaine dun équipage en révolte. Une enquéte rigow 
reuse démontra l’exactilude des fails qu'il racontait. Les deux prin- 
cipaux insurgés furent transportés sur la Recherche et condamog 
au chatiment qu’ils méritaient. En quelques heures ’affaire était 
terminée, l’ordre rétabli. L’honnéte capitaine ne savait comment 
exprimer sa reconnaissance. 

En 1833, la Lilloise allait ainsi visiter nos pécheurs. Elle abe 
commandée par un habile et vaillant officier, M. de Blosseville, qui, 
dans sa juvénile ardeur, avait sollicité l’autorisation de faire a 
dela de l’Islande une courageuse tentative. 

Le 21 juillet, il appareillait 4 Dunkerque. Le 4 aout, il écrivait a 
ministre de la marine qu'il allait s’efforcer d’atteindre la cOte oriea- 
tale du Groénland. 

Aprés cetle dépéche, plus rien. Pas Ja moindre nouvelle de Ini Bh 
de son batiment. L’année suivante, le brick de guerre la Bordelais 
fut envoyé en Islande pour s‘enquérir du sort de la Lilloise, et me 
rapporta de son voyage aucun des indices si désirés. Pour continue 
dans une zone plus élendue ces perquisitions, le ministére de la ma; 
rine arma, en 1855, la Recherche, el en confia le commandementa 
un vigoureux Breton, simple mousse au début de sa carriére, comm 
ses deux nobles contemporains Roussin et Duperré, el comme 
élevé graduellement, pur l’éclat de ses services, au rang supra 
d’amiral, Vamiral Tréhouard, dont on a fait, il y a quelques “i 
les obséques. 

En deux années consécutives, il explora la céte occidentale di 
lande, s’arrétant en divers ports, interrogeant le fonctionnaire, & 
pécheur, le marchand. Il explora la banquise qui s’étend entre.l@ 
cercle polaire et le cap Farewell; puis enfin visita plusieurs établtt 
sements du Groénland. Inutile investigation! La Chambre des é& 
putés avait volé une somme de 100,000 francs pour quiconque daa- 
nerait quelques renseignements sur la Lilloise. Le zéle d’un 
nombre de pauvres gens du nord était fort stimulé par l’appét df 
cette récompense. Personne ne put la gagner. 

Dans les mers de |’Inde, un batiment peut tout 4 coup étre pri! 
par un cyclone, et totalement englouti en un instant. Dans les.ré 
gions polaires, il peut élre cerné par un amas de glaces flottantes 
serré, broyé el enseveli de telle sorte qu’on n’en revoie pas un dé 
bris. Telle a été probablement la fin de la Lilloise. 

En se dirigeant vers le Groénland, M. de Blosseville ne comptal 
pas y découwrir, comme Frobisher, la voie la plus courte pour alle 


VOYAGE AU GROENLAND. 599 


ea Chine, ni comme les premiers délégués de laCompagnie danoice, 
des collines de sable pleines de pépites d'or. Non, il aspirait 4 voir 
celle fameuse cdéte orientale, jadis trés-fréquentée par les Norvé- 
lens qui y avaient fondé d'importantes colonies, et maintenant 
fermée par une barriére de glaces. Quel honneur pour lui, s’il ac- 
cemplissait la tache vainement entreprise 4 diverses époques par 
plusieurs valeureux muarins, notamment Graah‘ et Scoresby’, s'il 
prvenait & résoudre Ja question historique et géographique, si 
legtemps discutée et si indécise encore ! Peut-étre aussi M. de Blos- 
wulle, en sa qualité de Normand, éprouvait-il un intérét particulier 
pur les plages boréales conquises par les Vikings scandinaves 
came son doux pays de Normandie. 

«Le Viking, s’écrie le jeune aventurier si bien dépeint par Geijer, 
le Viking m’a regu sur son navire. Le vent vigoureux souffle dans 
nos voiles, i] nous emporte au sein de la mer sur les ondes bleua- 
tres, sur les vacues élevées de l’abime, et je suis si joyeux et si ré- 
solu! Je tiens entre mes mains la vieille épée de mon pére. J’ai juré 
que la mer me conduirait ala conquéte d'un autre royaume®*. » 

Ces intrépides Vikings, avec leurs navires primitifs, leurs drakars, 
uss carie et sans boussole, ils allaient sur les mers lvintaines, a 
Tat et louest, au nord et au sud, vers les dunes de l’Angleterre 
dles rives fleuries de la Sicile, vers les cétes de l’Espagne et les 
pines de la Russie; ils allaient a l’aventure exaltés par leurs réves 
de gloire barbares, fiers de leur audace el non moins fiers de leurs 
pages A leur retour au foyer paternel, ils étalaient avec orgueil 

dénouilles enlevées 4 Ia maison étrangére. Le scalde chantait leurs 
@ploits; la jeune fille les regardait en rougissant avec une candide 
duiration, et, quand ils succombaient dans une de leurs luttes, ils 
m@aient qu’ils seraient récompensés de leur valeur par les jo es du 
Yelalla, assis & la table d'Odin, servis par les Valkyries, buvant le 
tied dans des coupes inépuisables. 

Ceux qui les avaient vus, ces terribles pirates , ne pouvaient les 
tablier. A leur aspect, Charlemagne, dit-on, pleura, et, dans les 
rermees par lesquelles ils avaient passé, on ajoutait ce verset aux 

es: A furore Normannorum libera nos, Domine. 

Silous prétendaient se signaler par la méme bravoure, tous ne 
Petraent avoir la méme fortune. Les uns étaient jelés par une tem- 
paedans une ile sauvage ; d'autres abordaient sur des rives fécon- 

Rolf, banni de Norvége pour un acte de violence, s’en va avec 


pwleragelse Reise til Aistkysten af Gronland i aarene 1828-1831. Copen- 
baaire, 1832, 
dernal of a voyage to the northern whale-fishery. Edinburg, 1833. 

chen, af E.-G. Géier. Upsala, 1835. 


600 VOYAGE AU GROENLAND. 


une bande d’aventuriers vers l’Angleterre, puis traverse la Ma 
remonte la Seine, s‘empare de Ronen et devient duc de Norma 
Un autre banni, Eric le Rouge, quitte I'Islande avec sa jeune fi 
et va débarquer au Groénland. Celui-la aussi était d'un tea 
ment peu idyllique. Un soir, dit une vieille légende citée par | 
en revenant de la chasse, il trouve sa femme morte et prés d' 
garcon 4 qui elle venait de donner le jour. [1 s‘enfonce un dai 
dans la poitrine, et du sang qui en jaillit abreuve l’enfant'. 

A la migration de ce farouche Viking (986), commence I'l 
du Groénland, étrange histoire racontée en partie dans le 
islandaises, discutée longuement sur plusieurs points par | 
dits scandinaves, écrite en latin par le savant Torfesen?*. 

Eric retourna en Islande, fit une pompeuse description de 
ow il avait séjourné, qu'il appelait, pour la rendre plus atira 
la Terre verte (Groénland), et détermina plusieurs famille 
établir avec lui. 

Quelques années aprés, Leif, un de ses fils, ayant fait un 
en Norvége, sous le régne d’Olof Tryggvason, Vardent prov 
de la doctrine évangélique, se convertit au chrislianisme et € 
avec luiun zélé prétre qui catéchisa, éclaira et baptisa la 
groénlandaise. 

Quelques années aprés, ce méme Leif ayant entendu parle 
autre contrée vers laquelle un navire norvégien avait été e 
par un ouragan, voulut la connaitre. Il s’embarqua avec ue 
taine d’hommes, parmi lesquels se trouvait un ancien servi 
son pére, un Allemand nommé Tyrker. En se dirigeant vers | 
selon |’indication qui lui avait été donnée, il arriva d’aborda 
vage rocailleux au-dessus duquel s’élevaient des glaciers, etI 
Helluland. Plus loin, il vit une cOte sans escarpement, des y 
sable blanc, une terre couverte de bois, et lui donna les 
Markland (terre de bois). Deux jours aprés, l’aventureux ! 
poussé par un vent de nord-est, atteignit une autre plage tn 
par une rivicre qui tombait dans la mer. Leif remonta cette | 
jeta l’ancre prés d'un lac d’od elle descendait, et résolut de ps 
Phiver. {I divisa son équipage en deux troupes qui tour & t 
vaient travailler 4 Ja construction des huttes et faire des exe 
dans le voisinage. A tous, par une sage prévoyance, il recom 
expresséinent de ne pas trop s’éloigner du campement, et de 
se séparer les uns des autres. Unjour, Tyrker disparut. Leif, é 
prit avec lui douze hommes pour aller 4 sa recherche, et le! 


! Dagbog, af Pastor Hans Egede. 
* Gronlandia antiqua. Copenhague, 1715. 


VOYAGE AU GROENLAND. 60! 


ira revenant tout joyeux d’une excursion 4 travers champs. « Je suis 
pé, dit-1l, dans un pays o0 l'on connail la vigne, et je viens de trou- 
ver iri des rameaux de vigne. » 

leif alors donna a ce pays le nom de Vinland. 

Tel est \'événement cité dans plusieurs sagas, raconté en détail 
pr Snorre Sturlesson dans sa Heimskringla, par Torfeus dans sa 
Falandia antiqua, par Schoning dans son Histoire de Norvége, l’évé- 
nement commenté par un grand nombre dc chroniqueurs et de géo- 
grphes. Il n’est pas contcstable et n’a guére été contesté. Evidem- 
ment, les Scandinaves ont dés le dixiéme sidcle alteint le sol d’Amé- 
tque. Un des écrivains qui, tout en reconnaissant l’authenticité de 
cs vovages, en nient les résullats, M. Murray, a tenlé de prouver 
que le Vinland est tout simplement la partie méridionale du Groén- 
land, séparce par un golfe du district ott Bric s’était établit. Mais la 
subtilite de ses calculs ne peut changer en cette question la croyance 
ginérale. M. Rafn, lactif secrétaire de la Société des antiquaires du 
Nord, a, dans une savante dissertation, démontré catégoriquement 
per des observations de géographie, d’astronomie et dhistoire na- 
turelle, que le rivage rocailleux auquel Leif donna le nom de Hellu- 
lond est Terre-Neuve; que le Markland est la Nouvelle-Ecosse, et le 
Vinland une des rives du Massachusetts *. 

Leif passa tranquillement I’hiver sur un sol ot s‘élevaient de 
heux bois, prés d'une riviére ou il faisait des péches abondantes. 
do printemps, il retourna, comme un oiseau de passage, vers sa 
demevre sepientrionale. Un de ses fréres, Thorvald, voulut visiter 
cette région oi l'on prenait si aisément de si beaux poissons, et fit 
ilestet au nord d’autres découvertes. Leif, dans le cours de son 
apédition, n'avait rencontré aucun étre humain. Un jour, ses com- 
Pgnons apercurent trois carols d’ol sortirent trois hommes de pe- 
ile taille, a la face large ect aux cheveux noirs. C’étaient des Esqui- 
max. Les vizoureux Norvégiens leur donnérent par mépris le nom 
deSkrallinger*, et, sans la moindre provocation, en tuérent huit. 
leneuvigme réussit 4 s’échapper. Peu de temps aprés, unc nuit, 
comme ils dormaient paisiblement sur leur navire, ils furent tout a 

| ipréveillés par des cris stridents. Une quantité d’embarcations 
| Wscernaient, et les Skrallingers lancaient sur eux des volées de flé- 


' Historical account of discoveries and travels in North America, t. I", p. 15. 
" Decouverte de V' Amérique au dizxieme siécle. Dans les Mémoires de la Société 
M@iquaires du Nord. Copenhague, 1839. — Antiquités américaines, par 
-Copenhague, 1845. — Voir aussi l’excellent livre publié récemment 
Paxil. Gabriel Gravier : Découverte de [ Amérique par les Normands au dixiéme 
wale, Rouen, 1874. 
. “© mot islandais Skraellinger signifie une chose desséchée. Le mot danois 
“Watfie litéralement une pelure, et figurément un homme chélif. 
10 ovr 1874. 09 


602 VOYAGE AU GROENLAND. 


ches. Cette impétueuse altaque fut vaillamment repoussée, e' 
ennemie vaincue, obligée de fuir. Cependant Thorvald a 
une fiéche en pleine poitrine, et, se sentant mortellement 
uppela autour de lui ses compagnons : « Préparez-vous, le! 
a retourner dans notre pays. Auparavanft, il faudra m‘ense 
ce promontoire qui m’a paru si beau. A mes pieds vous | 
une croix, et désormais ce licu s’appellera Korsnaes (C: 
Croix). » 

Ainsi fut fait. Mais les fils d’Eric le Rouge avaient, com 
pére, l'ardeur de la migration. Un troisi¢me fils, Thorstei) 
barqua pour le Vinland avec sa femme Gudrida, une jeum 
lante femme dont l’histoire se retrouve dans plusieurs rom 
sagas. Le navire qui devait l’emporter sur les plages d’Amé 
rejeté par une violente tempéte sur la céte du Groénland. T 
y mourut. 

Quelques années aprés, Gudrida épousa un descendant du 
.egnar Lodbrok, un noble islandais nommé Thorfinn Karlse 
se sentait aussi altiré vers le Vinland, non point pour y f 
simple exploration, mais pour y fonder un établissement. | 
dans ce but trois batiments, y mit du bétail, des instrument 
culture, el emmena avec lui soix:nte hommes. II alteignit | 
prés de laquelle croissait Je mais, et rencontra de pacifique 
lingers avec lesquels il fit de fructueux échanges; car pour t 
delette, un lambeau d'étoffe, les bonnes gens lui donna 
fourrures superbes, et pour une tasse de lait tout ce qu’ils 
de meilleur. Ce lait leur était totalement inconnu, et lorsq 
la premiére fois ils entendirent le beuglement d’une va 
s'enfuirent épouvarités. 

Mais l'année suivante, une armée d’autres Skrellingers at 
petite troupe d’émigrants. Thorsfinn, ayant failli périr dan 
lée, abandonna ses projets de colonisation. Il repartit pour le 
land, puis pour r'Islande, avec la précieuse cargaivon qt 
amassée, et il mourul, disent les chroniques, trés-riche et ' 
noré. 

Gudrida, la belle Islandaise, subissant son nouveau deuil 
dans son dévouement conjugal, accompli tant de rudes tr: 
et bravé tant de périls, voulut se reconforter l'Ame par w 
pélermage. Déja plusieurs descendants des farouches sé 
d'Odin, plusieurs fervents catholiques, avaient été humblem 
genouiller dans la sainte cité de Jérusalem'. Une autre sail 


‘ V. le curieux et savant livre de M. P. Riant : Expéditions et péleri 
Seandinaves en Terre Sainte. Paris, 1865. 


VOYAGE AU GROENLAND. 695 


lirait la pensée de la jeune chrétienne. Elle alla faire ses 
4 Rome, puis revint en Islande finir ses jours dans un cou- 
é par un de ses fils. Heureuse fin, aprés de si cruelles 


pps encore les Scandinaves s’en allérent 4 la recherche des 
identales, et plusieurs s’y fixérent. Puis tout 4 coup plus 
; de-voyages vers la contrée découverte, explorée par les 
, habitée trois années de suite par Gudrida; plus aucune 
Vinland. L’aurore d'une immense révélation disparait 
randes ombres. Un voile ténébreux s’étend sur la mer 
le on arrivait & un nouveau monde. L’Amérique, un in- 
evue, puis délaissée, oubli¢e, perdue dans Jes errements 
Age, altendait ses vrais découvreurs. Les Antilles embau- 
idaient Christophe Colomb; le Canada, ou Ja France fut si 
| elle est encore aimée, attendait notre valeureux Jacques 


ie que Ja colonie norvégienne qui commengait 4 s’établir 
.Korsnes fut anéantie par les indigénes, ou se méla gra- 
it A eux de telle sorte quelle finit par y perdre son carac- 
ictif et le souvenir de son origine. 

éniand, la colonie norvégienne s’accroissait 4 Vest et a 
3s le commencement du douziéme siécle, elle formait un 
le avait un ¢véque instilué par le roi de Norvége, pro- 
‘la papauté. Au quatorziéme siécle, un de ses monastéres 
d’une fagon élonnante dans le livre de deux célébres yoya- 
itiens, les deux fils de Carlo Zeno, le héros de la guerre de 
itre les Génois '. 

ynastére, dit Nicolas Zeno, est construit au pied d’une mon- 
‘anique de laquelle descend une source d'eau chaude dont 
‘ux font un heurcux emploi. Sur cette eau, ils font cuire 
yassins de cuivre leur pain et leurs autres aliments. Cette 
1, introduite dans divers tuyaux de cuivre, d’étain ou de 
iauffe leur réfectoire, leurs cellules et leur église. Par 
onduits elle se répand 4 travers des jardins abritéssous un 
entretient une si douce température qu’on voit sur ce sol 
lais éclore les fleurs ct miurir les fruits des régions méri- 
» 

inent officier de la marine danoise, M. Zarthmann, a fait 
‘approfondie decette narration, publiée cent soixante-dix ans 
emps ow elle fut écrite, et il en parle sévérement. « Elle a 
dil-il, Frobisher dans son expédition au nord-ouest, et elle 


Histoire de Venise, livre Xl. 


604 VOYAGE AU GROENLAND. 


est tellement fabuleuse, qu’elle ne peut donner aucune 
des contrées qui y sont décriles’. 

Mais, quelles que sotent les erreurs et les inventions 
Zeni ou les interpolations de Mazolini, qui recueillit leurs 
est certain que si le Groénland n’a pas mérilé son nom 
Verte, comme la verte Erin, il n’a pas été non plus jadis 1 
si grande désolation. 

Jadis, sur ses rives occidentales, s’élevaient quatre églis 
siales et une centaine de villages; sur sa rive orientale, 
tre-vingt-dix villages, douze églises, deux couvents et les 
copal?, Les habitants de ces villages avaient des paturag 
bestiaux, el chaque été vendaient leurs produits 4 des navi 
gers. Mais, de plus en plus, les glaces ont recouvert la s 
pays, les glaces se sont amassées le long de la céle oriental 
sorte que nulle embarcation, pas méme le léger kayak, 
maintenant y arriver. La peste noire qui, au quatorziéme s 
vagea les plus riantes régions de l'Europe, atteignit aussi | 
landais dans leurs remparts de neige, et les décima. A ce 
fléaux se joignit celui des batailles. Petites images des gra 
ses! Déroute d'Arbelle! désastre de Hastings en de petits 
ne seront cél¢brés par aucun historien et par aucun poéte! 
niers descendants d’Eric furent altaqués 4 l’improviste e 
par une bande d’Esquimaux qui s’empara de leurs bancs ¢ 
de leurs cabanes, comine Alexandre des trésors de Darius, 
laume le Conquérant du royaume de Harold. 

A la mort du roi Hagen, vers l'année 1380, Olaf, en adjoi 
couronne de Norvége a celle de Danemark, devenait par la 
rain des colonies norvégiennes. Ni lui, ni la plupart de se 
seurs ne s occupérent de celle qui était reléguée si loin d’et 
si grand besoin de secours. On preétcndait pourtant qu'il 
avoir la des mines d’or. Les fecteurs de la Bible affirmaient 
cilant un des versets du livre de Job ot il est dit: « L’or 
septentrion, » et les adeptes des scieuces cubalistiques en | 
des écrits de Théophraste Paracelse. Mais cette belle croya 
lait guére au dela d'un cercle restreint de scholars. Génér 
on n’avail par la tradition qu'une efirayante idée du Groé 
dans les agitations des quinziéme et seizicme siécles, coml 
politiques, luttes intestines, divisions de l’aristocratie, soul 


! Bemerkninyer om de Zeni tilskrevne Reiser 1 Nordem. Dans | 
Tidskrift, tome H, Copenhague, 1833. Washington Irving exprime 4 p 
méme opinion. History of the life and discoveries, of Ch. Colombus. ! 
n° Xill. 

2 Egede, Description du Groénland, p. & et 16. 


VOYAGE AU GROENLAND. 605 


, des paysans, batailles de tous cdtés, ni lhabile Marguerite, qui fit 
lunion de Calmar ; ni son malheureux pupille, Eric de Poméranice ; 
ui Christophe de Bavicre, dans son régne rapide; ni Christian II, 
dons ses Juttes sanguinaires, ne pouvaient songer aux pauvres peu- 
plades perdues dans l'abime des glaces polaires. 

| Au dix-septiéme siécle, les entreprises des Anglais, les voyages 

| de Willoughby, Frobisher, Davis, éveillérent l'ambition de Chris- 

fan IV, le grand roi de Danemark. II] voulut aussi chercher le che- 
gin de Inde par le nord-ouest, et, dans ce but, il organisa succes- 
afement qualre expéditions qui n’enrent aucun utile résultat. Un 
vallant marin, Jens Munk, qui commandait la quatriéme expédi- 
on, fut arrété dans sa (raversée par les glaces, obligé de passer l’hi- 
we dans une ile déscrte, et retourna l’année suivante en Danemark 
avec deux hommes de son équipage. Tous les autres étaient morts'. 
| Deuxnavires furent encore envoyés aa Groéniand par des arma- 
| feursde Copenhague qui espéraient faire une brillante spéculation. 
Leurs capitaines, peu experts en minéralogie, ramenérent un amas 
de sable qu’ils considéraient comme un minerai précieux, et qui ne 

. Wafermait pas le moindre grain de métal. 

lprés ces diverses tentatives, le Groénland est de nouveau aban- 

- an. D'un acte de dévouement religieux date sa nouvelle his- 
lire. Aucommencement du dix-huitiéme siccle, dans le village de 
Vaagea, en Norvége, vivait un charitable pasteur, Jean Egéde, jeune 
eaore, pére de famille, trés-eslimé de ses paroissiens, assez riche 

} & produit de son pastorat, et forl heureux. Par une sorte de pré- 

’ @tination, il lisait avec un intérét tout particulier, 4 ses heures de 

| hi, ce qui avait élé écrit sur cette malheureuse terre, d'corée du 

, bm de Terre-Verte. Il recherchait ceux qui en avaient quelque con- 
Mistance spéciale, et se sentait le coeur altendri en songeant 4 ces 
Birtunés Groénlandais, oubliés dans leur sinistre isolement, con- 

| Camaés aux plus rudes souffrances, et privés des consolations de la 

Mi per eur idolatrie. 

Dece sentiment de pilié peu & peu il en vint a l’idée d’aller lui- 
mime ’ eux, de les secourir tant qu'il le pourrait et de leur ensei- 
geerladouce doctrine de l’Evangile. [1 écrivit & son évéque pour 

hai soumettre son charitable désir. On peut voir, par la réponse qui 

' lnifot faite, 4 quel point d’ignorance les Norvégiens en étaient venus 
alégard de cette contrée découverte et habitée par leurs ancétres, et 
de temps 4 autre entrevue encore par les baleiniers de Bergen. 

«LeGrogniand, dit le candide prélat, est sans doule une partie de 

Amérique (rés-peu éloignée de Cuba et d’llispaniola, ot l'on trouve 

ube quantité d'or. » 


| 
CP. Allen, Faedrelandets historie, p. 515. 


606 VOYAGE AU GROENLAND. 


Puis it ajoute : « Le seul que je sache qui ait voyagé dans 
c'est Louis Hennepin, missionnaire francais. Il a longlemps _ 
des régions qui ne peuvent étre que le Vieux-Groénland, sous 
degré que celui sous lequel nous habitons, un peu au nord 
ou il place la Nouvelle-France, dans laquelle il y a un siége ¢ 
nommé Québec. » ; 

L’évéque engageait Egéde a persister dans ses généreusi 
lions, mais ne lui donnait aucun secours. 

Longtemps le zélé pasteur chercha vainement cn Norveé 
Danemark, dans le clergé et le commerce, les moyens d'a: 
son cuvre évangélique. De tout cdté, il ne trouvait qu’u 
indifférence ou un mauvais vouloir. Les uns ne pouvaient r 
blement, disaient-ils, s’associer 4 une entreprise inutile e 
reuse. D’autres ne comprenaient pas qu’il pdt se détermine 
ter un paisible et fructueux pastorat pour errer 4 l’aventu 
tres Paccusaient de manquer 4 tous ses devoirs d’époux et 
de faire un acte de barbarie s’il se séparait de sa famille ou : 
menait dans des contrées affreuses occupées certainement 
anthropophages. 

Kgéde s’affermit contre toutes les difficultés, et parvil 
vaincre. Le conseil des missions siégeant 4 Copenhague s’in 
4 lui; le roi de Danemark Jui accorda sa protection. Il obt 
ce qu'il avail si patiemment sollicité. Au mois de mai 1721, 
barqua avec sa femme, résolue comme lui, el ses enfants * 
nes. Le gouvernement lui donnait des malériaux pour cc 
une habitation, des ustensiles de travail, des vivres pow 
Quelques Norvégiens l’accompagnaicnt, décidés 4 passer 
au moins I’hiver. Aprés une pénible et périlleuse navigatior 
réta dans une fle, au 64° degré de latitude, et fonda la ¢ 
Jaquelle il donna le nom de Godhaab (bon espoir). Les 
regardérent avec étonnement ces nouveaux venus, et ne se 
rent envers eux ni défiants, ni hostiles. Leur pacifique attitud 
Egéde. Il y voyait un présage de succés. Le grand obstacl 
complissement de sa tache de prédicateur lait une ignorai 
pléte de la langue groénlandaise, et la difficulté de l’apprer 
rapport entre cette langue et celles qu'il connaissait, nul! 
maire, nul dictionnaire, pas méme un primitif abécédaire | 
interpréte. Il fallait que le pasteur norvégien s’appliquat 1 
4 chercher patiemment le sens de chaque expression, & de 
saisir des régles de déclinaison et de conjugaison que per 
pouvait lui expliquer, et s’exercat 4 prononcer des mols bie! 
biens durs pour un fils des Scaldes, pour un disciple de la 
Université de Copenhague. 


VOYAGE AU GROENLAND. 607 


Boileau se sentait l’oreille effrayée par les noms hollandais, les 
noms de Woerden et de Zuyderzée. Le délicat Boileau ! 

Voici un mot groénlandais qui n'est pas un des plus longs, dit 
Mt Hall, ni un des plus gutturaux': 


Piniagagiakardluarungnoerangat. 


Les Esquimaux proférent cet amas de syllahes aisément. 
Pour acquérir les connaissances qu’il désirait si ardemment, 
se mit & vivre de la vie des indigénes, s’installa dans leurs 
abanes, supporta courageusement leur saleté. Tandis qu'il pour- 
suivait ainsi son ceuvre généreuse, il vit arriver prés de lui et il 
asista chrétiennement deux aulres prédicateurs animés comme lui 
dun zéle religieux, deux envoyés de la communauté de ces mission- 
aulres qu’on appelie, en raison de leur origine, les fréres Moraves, 
denraison de leur établissement en Silésie, sur les domaines du 
comte de Zinzendorf, les Herrniiutes. 

Nous devons 4 ces vaillants hommes, particuliérement a Jean 
Egide, 4son fils Paul et 4 Cranz, les notions les plus détaillées et 
ks plus exactes sur le Groénland. Ils n’ont pu, ni par terre, ni par 
mer, pénétrer jusqu'a l’emplacement des constructions norvégicn- 
nes, sur la cote orientale. Mais leur ceuvre, continuée par leurs suc- 
ceseurs, s’est propagéc le long de la céte occidentale, bien au dela 
ducerele polaire. Le Danemark leur doil dans cette contrée la re- 
comsiruction des anciens établissements scandinaves anéanlis au 
@aloriéme siécle. La peuplade des Esquimaux leur doit son édu- 
aton religieuse ct civile. Ils ont appris 4 parler couramment sa 
lngue; ils ont traduit dans cette langue les livres évangéliques, 
plusieurs livres d'instruction pratique et quelques livres littéraires. 
Lim deux a méme traduit la charmaate fiction de Daniel de Foé, 
ka aventures de Robinson. Les Esquimaux doivent étre bien émer- 
vellés en lisant la description de Vile ou le jeune aventurier anglais 
fait mufrage, une ile o quelques graines tombées par hasard sur 
le sol produisent des épis de blé, une ile ou l’on voit les melons 
irr au soleil, ct les rameaux de vignes s’enlacer aux arbres. 
Pravre Groéniand ! 

Pour apprécier le courage de ceux qui, les premiers, allérent 
stablir la afin de révéler la vérité du christianisme 4 une popula- 
bon barbare, il faut se représenter l'état de ce pays. Un immense 
Plateau de neige et de glace dont on ne connaft pas encore les limi- 
ts; sur ce plateau, des pointes de rocs noirs et des pyramides de 

éternelles ; sur la mer quil’entoure, des montagnes de glaces 


’ Hall Life with the Esquimauz, p. 49. 


608 VOYAGE AU GROENLAND. 





























flottantes. Pas le moindre sillon agricole, pas de verts enclos, pas #: 
d'arbres, et un silence lugubre interrompu par le mugissement dest 
flots, par le fracas des avalanches qui s’écroulent, ou des blocs 
glace qui se brisent l’un contre l'autre. Seulement, dans les = 
terstices des rochers ov s'amasse un peu de terre et de sable, d 
les iles o& nichent les oiseaux, sur les toils des maisons, on peal B: 
voir quelques arbustes, quelques planies chétives, des mousse, 
par une grace providentielle, du cochléaria, reméde du scorbel 

Au mois de mai, les Groénlandais quittent leurs habitations di 
et vont camper sous des tenles. A cette époque, disent-ils, com 
mence leur élé, et il doit durer jusqu’a la fin de seplembre'. Mi 
espoir! Il n’y a pas d’apparence de dégel avant Je mois de juin, p 
dant les jours ot le soleil reste presque constamment & l'homs 
et ce dégel ne s’opére qu’a la surface du sol. Au mois d’aoit, 
neige tombe 4 gros flocons, et un robuste négociant ayant entreg 
de faire une excursion du cété de lest au mois de septembre, 
conta que jamais il n’avait tant souflert du froid*. 

Aprés ces quelques semaines qu’on est convenu d’appeler I 
voici l’hiver, le vérilable hiver, avec ses tempétes sans tréve et 
nuits sans fin. 

A Hammerfest, la petite ville septentrionale de Norvége, un} 
le pasteur me disait : « Les gens du midi s’imaginent que a 
n’avons aucune intermiltence dans nos nuits d’hiver. Eh bies, 
vous assure que plus d'une fois, au mois de janvier, en me mel 
a midi précis devant ma fenétre, j'ai pu me raser sans avoir bes 
de placer une lampe a coté de moi. » 

Et le bon M. Aal était tout fier de me donner une si belle idée 
son pays. 

Dans sa solitaire demeure de Godhaab, a une latitude bien am 
élevée que celle de Hammerfest, Egéde ne faisait pas la mésem 
flexion. Les navires qui, au printemps, parlaient du Danemark 
porter aux colons du Groénland des provisions, des lettres, des®q 
velles de la terre natale, s'en retournaient en automne. « Baa 
voyant s‘éloigner, dit le brave missionnaire, nous ne pouvons 
défendre d’un sentiment pénible. Ils nous laissent toute unes 
encore dans notre isolement, toute une année sans relations auc 
avec la patrie. Mais nous éprouvons une émotion plus triste et 
quand le soleil nous quilte au 26 novembre. Quelques jours 
vant, vers midi, je vais au haul d’une montagne contempler § 
derniers rayons; puis je leur dis douloureusement adieu, et 


| 


‘ Cranz, Historie von Groenland, p. 58. 
2 Grenlandske Relation, par M. L. Dalager, p. 97. 


VOYAGE AU GROENLAND. 609 


voila pour de longues semaines dans les ténébres. Les chiens hur- 
lent, Je vent mugit; les flots de la mer, soulevés par la tempéte, 
baitent les flancs du coteau sur Jequel notre cabane est batie, et 
lncent leur écume sur nos fenétres. Ah! les malheureuses se- 
manes'! » 
dux tristesses de l’isolement et de l’obscurité, il faut joindre les 
rgveurs du froid, et quel froid ! Nous nous plaignons en notre doux 
pys de France, quand Je thermomeétre descend & quelques degrés 
a-dessous de zéro. Ingrats que nous sommes, Dieu nous ayant donné 
hmeilleure place sur ce vaste globe. Au Groéniand, en liver, il n'y 
aplus de degrés 4 marquer : l’encre géle auprés du feu, le vin et 
ten-de-vie gélent dans les tonneaux, la fumée de l'atre géle au 
hant de la cheminée; les pierres se brisent par la force de la gelée. 
Les Groénlandais passent cette }ongue saison dans des cabanes, 
ou pour mieux dire dans des terriers de quelques pieds de haut, 
| éclarés par de petites fenétres ot l’on ne voit pas un brin de vilre, 
mais en certains endroits une espéce de parchemin faconné avec des 
intestins de poisson, et ailleurs des plaques taillées dans des blocs 
de glace. L’entrée de ces habilations est si basse et si étroite que, 
pour ypénétrer, i] faut se courber jusqu’é terre. Ordinairement, . 
plusieurs familles demeurent sous le méme toit. Un riceau les sépare 
lune deVautre, et leur mobilier n’occupe pas une grande place. Au 
| fond dechaque compartiment, une planche recouverle de quelques 
pewux de phoques et de rennes, c'est le lit; ¢a et 1a quelques gros- 
vers uslensiles. Le meuble essentiel est une lampe d’un pied de 
eur que |’on remplit d’huile de poisson, et ot l'on met de la 
Mousse pilée en guise de méches. Cette lampe sert a la fois a cuire 
ksaliments, 4 sécher les vélements mouillés et 4 chauffer I'habita- 
loa, Tout cela, pour l'Esquimau, est assez ingénieusement com- 
Mais pour 1'Européen, ce qu’il ya de plus cruel, c'est de passer 
quelques inslants dans ces chambres basses totalement privées 
dair. la famille groénlandaise, constamment revélue de peaux 
d'animanx, sans la moindre parcelle de linge, et ne vivant que de 
lard on d'huile de poisson, la lampe nuit et jour allumée, les vases 
de cuisine que jamais nulle main ne nettoie, des viandes corrom- 
pues que l'on garde pour le repas du soir ou pour celui du lende- 
main, d'autres saletés encore répandent dans cet élroit espace l’odeur 
la plus horrible. 
La, sans cesse la femme travaille. Elle a tant de choses 4 faire. 
est elle qui doit veiller aux besoins du ménage, préparer les repas, 
oudre les vétements. C’est elle qui doit rapporter au logis les di- 


§ Dagbog, Groenland, p. 154. 


610 VOYAGE AU GROENLAND. 


vers animaux tués par la fléche ou le harpon, Jes dépece 
extraire les intestins et les nerfs dont elle fera du fil, pou 
fondre la graisse, pour en tanner la peau. C'est elle qui do 
les fissures des bateaux et construire ou réparer aussi 
sons. 

L’homme chasse et péche. Ce sont la ses deux seules t& 
vérité assez importantes et assez pénibles. De son sol il ne 
solument rien retirer, pas le moindre tubercule ni le moir 
d’orge. De son habileté 4 la chasse et 4 la péche dépend 
tence. L’oiseau de mer ne lui donne qu'une nourriture ins' 
le renne, en certains districts, n’es! pas commun; la eap! 
ours ou d’une baleine est un heureux mais rare événeme 
le Groénlandais, l'animal providentiel est le phoque, comm 
pour Je Lapon et le morse pour les indigentes peuplades 
de la mer Glaciale, dont l’amiral Wrangell nous a fait une 
vante peinture‘. Le phoque fournit a la famille groénlanda 
qui l’éclaire et la réchauffe, la chair qui la nourrit, les inte: 
elle forme des vitres, des sacs, des cordages, les tendons 
fera un fil menu, la peau qu'elle emploiera a tapisser les | 
mides de son foyer, 4 recouvrir la légére charpente de la. 
faconner des vétements imperméables. 

Toute l'année l'Esquimau est occupé de cette chasse 
L’été, il s’en va 4 la recherche de sa proie assis dans son ka 
sant sur les flots comme un poisson’. L’hiver, il creuse « 
dans la glace, et, le harpon a la main, altend le moment o 
que sans défiance s’approche de la perfide ouverture pour 

Malheureusement, a son activité il ne joint guére la pri 
‘il échoue dans son labeur habituel, il peut vivre plusie 
sans manger comme le chameau sans boire. Mais s'il a 
prendre quelque grosse picce, il ne la ménage guére. Son 
quimau signifie, dit Charlevoix, mangeur de chair crue. ( 
chair soit crue ou cuite, il la mange gloulonnement. Si le 
cessif se prolonge au dela d’une certaine limite, si les blocs 
s’amoncellent et se condensent dans les fiords de facgon a1 
chasse et la péche impossibles, c’est un désastre mortel. . 
Groénlandais est obligé de tuer ses chiens qui luisont si ut 
il fait bouillir les peaux tannées et desséchées qu'il gardail 
couvrir la tente ou le kayak. Puis, enfin, quelquefois, dan: 
freuse extrémité, il en vient, dil le capitaine Graah, & des ac 


‘ Reise laengs der Nordkiiste von Siberien und auf dem Eismern. 

2 Nous ne croyons pas exagérer, dit M. Méquet, en constatant que le | 
filer quinze pieds par seconde, grande vitesse de chemin de fer (Voyage 
et auGroénland, p. 128). 


VOYAGE AU GiOENLAND. 611 


hagie’. Dans ces longs hivers, les animaux aussi souffrent 
3 privations. Sur le navire /'Hecla, commandé par Parry, on 
nois de janvier un renard et on ne trouva dans son estomac 
‘leton de fil’. 

elle que soit celte terre boréale, le Groénlandais l’aime et 
se décider 4 la quitter. Si on l’en éloigne forcément, il 
>nostalgie. Le méme fait a été remarqué dans d'autres ri- 
s contrées. On m’a raconté en Laponie l'histoire inélanco- 
deux jeunes patres nomades qu’un riche highlander avait a 
r voulu emmener en Ecosse avec un troupeau de rennes 
érait acclimater dans ses montagnes. Les rennes périrent 
és l'autre. Lorsque le dernier disparut, les jeunes Lapons 
prés d’cux, sur le sol étranger, plus rien de leur pays natal, 
aisis par la nostalgie et languirent et moururent presque en 
mps. 

onnu en Islande un poéte distingué, M. Thornrensen, que 
ntation de gloire littéraire n‘avait pu arracher 4 son obscure 
e. fl habitait un des districts les plus arides de cette ile si 
len contemplait avec bonheur les plaines et les montagnes 
viait : 

Ma vieille et noble Islande, 6 ma douce patrie! 
Reine des monts ulacés, tes fils te chériront, 


Tant que la mer ceindra la gréve et la prairie 
Tant qu’au soleil de mai nos champs reverdiront. 


mssé dans celte méme pauvre Islande plusieurs jours chez 
© qui, aprés avoir achevé d’excellentes éludes 4 l'université 
ihague, avait longuement et fort intelligemment voyagé en 
ne, en France, en Italie. Ni Vienne, ni Paris, ni la grandeur 
3, ni les jardins de Florence, ni la beaulé du ciel et de la 
laples n’avaient pu lui faire oubliersacabane recouverted’une 
le terre, elson petit enclosau pied des rocs dénudés, au bord des 
srageuses. De ses diverses excursions, il avait rapporté quel- 
ages des grandes cilés curopéennes, une collection de livres 
plaisait 4 relire en ses longues soirées d'hiver ct 4 montrer 
sceurs. Dans son humble pastorat, avec l’amour de son pays, 
it sucune inquiéte ambition. Il était heureux. 

2disait, il y a dix-neuf cents ans : 


Nescio qua natale solum dulcedine cunctos 
Ducit, et immemores non sinit esse sui. 


ereegelses Reise, p. 118. 
Private Journal of Captain Lyon, p. 169 


612 VOYAGE AU GROENLAND. 


Depuis le temps oi Egéde publiait sa relation, Je nombre des 
Groénlandais ne s’est pas notablement accru. On n’en compte guére. 
plus de six mille disséminés le long de la cdte occidentale, depuisle 
59° jusqu'au 72° degré de Jatitude’. Leurs mariages sont, en général, 
peu féconds, et ]a durée de leur vie ordinairement fort restreiate. 
Trés-peu d’entre cux dépassent la cinquantaine. Leur situation ac 
pendant élé fort améliorée par les missionnaires et par le gouve 
ment. Leur territoire est divisé en douze districts. Dans chaqued 
trict, il y a plusieurs fonctionnaires danois, |’église et P’école, ad 
magasin ou l'on ne respire certes pas l’air parfumé des bazars 
Orient, ot Il’on ne voit rien des beaux étalages de Pas 
Mais, pour les Groénlandais, c’est un trés-utile élablisseme 
Ils apportent la leurs denrées, c’est-a-dire des peaux de divers 
maux, de l’huile de poisson, des dents de morse, quelques sacs @ 
dredon, et peuvent acheter [a, a de justes prix, les choses qu'ils 
sirent le plus : farine, tabac, ustensiles en fer, quelques étoffes 
laine, voire méme des colliers de verre et des rubans pour les jez 
Groénlandaises qui ont aussi leur coquetterie. 

En faisant ces diverses emplettes, ils rendent hommage a 
dustrie danoise, mais gardent leur orgueil. Car ils sont orguerlled 
ces Esquimaux qui nous semblent si misérables. IIs se croient ii 
supérieurs a l’étranger qui ne sait pas manceuvrer comme ea 
kayak, ni harponner le phoque. 

En se convertissant au christianisme, ils n’ont point entiérem 
abdiqué Vidolatrie de leurs aieux. Le sorcier qu'ils appellent I 
kok est pour eux, comme pour les Lapons et les Tchoutcks; 
personnage important qui doit élre consulté en de graves ci 
stances. Ils lui attribuent la faculté d’évoquer et parfois més 
subjuguer les esprits infernaux. Dans quelques-unes de leursi 
traditionnelles, il ya de la poésie; dans d’autres, une sin{ 
naiveté. Comme les Peaux-Rouges, de l’Amérique, ils croient & 
autre vie qui sera la continuation de la vie terrestre, mois d% 
état merveilleux, dans de vastes plaines ou Jon jouit perpéte 
ment de Ja lumiére du soleil, ot l’on peut, sans difficulté, pre 
chaque jour les plus beaux phoques. Pour arriver 4 ces régions 
tunées, ils doivent passer par un long sentier ténébreux, et, @ 
ils enterrent un enfant, ils placent 4 cété de lui une téte dee 
le pauvre petit ne pouvant, disent-ils, trouver seul sa route, It 
ligence du chien le guidera. Le phénoméne de l’aurore boréale! 
point encore été posilivement expliqué par les savants, pas a 
par mes chers regretiés compagnons de voyage : Bravais et ls 




























1 Thaarup, Statistik Udsigt af den danske Stat, p. 56. 


VOYAGE AU GROENLAND. b15 


qui ont passé tant de nuils d’hiver 4 l’étudier sur le rude plateau de 
Bossekop. Les Groénlandais ont trouvé, sans se donner tant de peine, 
la solution de ce probléme. Quand ils voient flamboycr les rayons 
mobiles, les rayons magiques de l'aurore boréale, ils disent que ce 
sont les Ames des morts qui dansent a la surface du ciel. 
lis expliquent aussi les diverses phases de la lune, mais dune 
facon un peu matérielle. Lorsque la lune, a son dernier quartier, 
n’apparait plus que comme un mince filet d’argent, ils disent qu'elle 
est amaigrie par la faim. Alors elle monte sur son traineau altelé 
de quatre chiens et va pécher le phoque, puis revient rassasiéc, for- 
tifiée et brillante. Sun éclipse est produite par le soleil qui cherche a 
la dévorer. Pour le détourncr de son affreux dessein, pour |'épou- 
vanter et le faire fuir, les Groénlandais frappent de toutes leurs 
forces sur leurs coffres en bois et leurs ustensiles en cuivre. L’é- 
Clipse du soleil les émeut bien plus. I] leur semble que tout va s’a- 
néaplir, Les femmes alors pincent leurs chiens pour les faire crier. 
S'ils crient, c’est un signe que le monde subsiste et subsislera en- 
Core, car le chien, créé avant homme, 3 une plus prompte compré- 
heasion du péril et du désastre. . 
les Groéniandais ne sont pas poétes comme leurs voisins d’Islande, 
mi comme les Finlandais. Ils n'ont point fait un Edda, ni un Kale- 
rals, ni un Kanteletar. Cependant une émolion de coeur leur a par- 
fois inspiré quelques strophes touchantes. Un marchand danois, 
-Dalager, & qui nous devons un livre intéressant sur leurs habi- 
tudes, cite un de leurs chants funébres qui a été inséré par Cranz 
sson Histoire et reproduit par Herder dans son Recueil de chants 
Popalaires. C’est l’élégie d'un pére sur la mort de son fils : 
«Malheur 4 moi, qui désormais dois voir ta place vide, et a ta 
re, qui ferait en vain sécher tes vétements. Ma joie est envolée 
ins la montagne, elle est perdue dans les ténébres. Aulrefois, j’al- 
aig le suir 4 ta rencontre et je te voyais arriver avec les jeunes et les 
"ieux ramant bravement. Jamais tu ne revenais de la mer sans un 
@rgement d’oiseaux et de phoques. Ta mére altisait la lampe, et, 
&FAce a toi, nous avions tous une ample nourrilure. De loin, tu re- 
Comanaissais 4 sa banderolle rouge la demeure du marchand. Tu al- 
dais i lui, et, pour le produit de ta chasse et de ta péche, il te don- 
Maat de bonnes élofles et des lances de fer. A présent, c’est fini. Quand 
J€ pounce a toi, je me sens le coeur tout bouleversé. Ah! si je pouvais 
Plewrr, les pleurs adouciraient peut-étre mon chagrin. Que faire? 
© ‘Youdrais mourir, mais qui prendrait soin de ma femme et de mes 
Suz tres enfants? Pour eux, il faut que je vive, et je vivrai constam- 
*z2Ent dans la tristesse | » 
"est ce pays de Groénland que le capitaine anglais Davis nom- 





614 VOYAGE AU GROENLAND. 


mait, en 1555, a juste titre, la terre de désolation. Davis led 
en cherchant le fameux passage nord-ouest. Des Américains ti 
de le parcourir pour leur agrément. 

Les Anglais et les Américains ont une singuliére facon de vo 
[l y a quelques années, lord Dufferin, avec son léger yacht, son 
s’en allait en Islande, 4 l’ile Jean-Mayen, a Beeren Eiland, jo 
Spitzberg, et chacun sait quel charmant récit il a fait de sot 
cieuse expédition'. Voici maintenant un artiste américain, M 
ford, le peintre des régions polaires, qui pour accroitre sa co 
par de nouvelles études, organise comme un train de pk 
voyage 4 la Terre de désolation. Il équipe un petit steamer q 
pelle la Panthére, choisit un capitaine résolu, invite quelqu 
a s‘adjoindre a lut, et l’ancre est levée, la vapeur silfle, I’h 
meut; la Panthére court sur les flots. Cap au nord : Go aheas 

Sur ce bateau est M. le docteur J.-J. Hayes, l'infatigable 
teur des parages hyperboréens. Il avait été l’un des principa 
liaires du docteur Kean sur le Grinnell, qui, de 1853 4 1855, 
nouveau si Join et si bravement chercher les traces de Franl 
avait ensuile organisé et dirigé lui-méme une autre expéditic 
vers les contrées arctiques et il a intéressé le monde entier a 
tion de ses aventures’. M. Bradford va partir. M. Hayes 1 
manquer ceite belle occasion de revoir des neiges et des Esqu 
Il s’embarque comme passager sur la,Panthére, et, en racon 
péripéties de cette navigation, 4 travers de formidables barr 
a prouvé une fois de plus.qu’a sa science de médecin, 4 son‘ 
de voyageur, il unit les qualités, de l’écrivain et de ’homm 
prit. ide 

Par une sombre nuit du mois de juillet, la Panthére, ay 
une rapide traversée, se trouve tout 4 coup prise dans une 
de glaces. C’est le commencement de ses épreuves. Imposs 
découvrir une issue, de tenter une manceuvre au milieu de ls 
épaisse qui, de toules parts, enveloppe horizon. Il faut sen 
4 l'immobilité et attendze, au risque d’étre d’une minute 
anéantis. jr . 

Le lendemain, au-point du jour, apparaissent au-dessus de 
les cimes des montagnes couvertes de neige; a leur base, le 
cailleux et la céte assiégée par les glaces qui, en se heur 
unes contre les autres, produisent un bruit lamentable. « Ne 
dit M. Ilayes, cherchaient en vain quelque indice de foyer. 


‘ Letters from the high latitudes. 

* Arctic explorations, 2 vol. in-8°, 1856. 

3 La mer libre du péle, traduit par M. F. de Lanoye, 4 vol. in-8,. 
1868. 


VOYAGE AU GROENLAND. 615 


tent que roches arides et déserts glacés. Ils voyaient les fa- 
oires se dresser abruptes et menagantes, et, plus loin, les 
couvertes par la neige des sitcles dans une solitude blanche, 
immense. En se détournant de cette perspective sans fin, le 
retombait sur les caux troublées. Nulle part un signe de vie, 
la désolation. Et cependant le spectacle était grandiose, et 
in accourait pour en augmenter la sombre horreur. Le vent 
gea en tempéte. La pluie, la gréle, Ia neige firent rage sur le 
» 

feau avait dérivé en dedans d'une ligne d’écueils. Les vagues 
teuses moutonnaient de toules parts; les glaces et les récifs 
nt une chaine continue. Quand l’ouragan fut apaisé, le capi- 
|. Bartlett, réussit cependant 4 entrevoir une ouverture au 
de cette terrible enceinte et se dirigea vers la céte ot il espé- 
aver une station de péche. Longtemps i! continue ses recher- 
rant 4 de réguliers intervalles des coups de canon qui n’ont 
résultat que de faire fuir les mouettes. Enfin, l'oeil exercé 
in apercoit un point noir et mobile. Il glisse 4 la surface des 
se rapproche. Bientdt on distingue le mouvement d'une rame, 
'ed’un canot, puis une forme humaine. C’est un habitant du 
ii semble incarné dans son kayak comme le centaure dans les 
*s de son cheval. [1 monte 4 bord de la Panthére, et, par un 
ftueux, la conduit 4 Julianahaab, minime capitale d’un long 
_bien plus petite que Reykiavik, en Islande, et Cétinie, dans 
megro, Jes deux plus petites capitales de l'Europe’. On n’y 
at, comme a Reykiavik, un évéché, une bibliothéque et une 
» hi, comme a Cétinie, au-dessus d'une cinquantaine de mo- 
labitations, un vaste édifice en pierre qui est le palais du 
mais des huttes d’*Esquimaux avec leur étroit couloir, leurs 
apissées de peaux de phoque, leurs toits chargés d’une cou- 
erre sur laquelle, parfois, au printemps, verdit un peu de 
nzis quelques maisons en bois faites en Danemark, goudron- 
nme des navires et occupées par les hauts dignitaires de la 
gouverneur, le prétre, le médecin. 

rxahaab est situé 4 peu prés 4 In méme latitude que Péters- 
tHelsingfors. Qui pourrait le croire? Prés de la cité finlan- 
délicieux jardins de Traeskhaenda; sur les rives de la 
mt de grandeur et de magnificence, et, sur la plage groén- 
, tant de miséres! Ici, le missionnaire est tout fier de ses 
Vhorticulteur quan‘ il a pu parvenir, 4 force de soins assi- 
le chaleur faclice, 4 faire croitre sous ses fenétres quelques 


amps ow je les ai visitées, 4 Reykiakik, 600 habitants; 4 Cétinié. 200. 


616 VOYAGE AU GROENLAND. 


Le nom de Julianahaab signifie : esprit de Juliane. Tris 
mage de quelques courtisans danois du siécle dernier a lai 
de la vieille cruclle douairiére Juliane, qui persécuta si it 
blement Ja belle reine Mathilde et fit mourir Struensee. 

M. Hayes refrouve 1a un missionnaire qu’il avait connu a 
vik, la station la plus septentrionale du Groénland. La fail: 
sa santé ne lui avait pas permis de rester plus longtemps d. 
Ultima Thule, et, pour continuer son ceuvre évangélique, il é 
s’etablir 4 Julianahaab. C’était sa ville de Nice. Pour rési 
cette Nice groénlandaise, on doit avoir de solides vélement 
maison bien calfeutrée. Avec ce zélé missionnaire, M. Hay 
barque sur un oumiak pour faire de cété et d’aulres divers: 
sions. L’oumiak est une véritable curiosité nautique, un b 
trente-six pieds de longueur, sans boulons, sans clous, : 
sans chevilles, une légére charpente reliée par des lan 
cuir et revétues de peaux de phoque séchées, tann 
lées, parfaitement impermeéables et arlistement rejointes 
l'autre. A voir cette embarcation renversée sur la plage, on 
drait pour un ballon, et, si l’on frappe sur ses flancs, elle 
comme un tambour. C’est le canot des femmes. Elles-méme 
struisent et le réparent, ayant toujours dans leurs poches 
des aiguilles pour refaire une couture et fermer ainsi 
d’eau. 

Ceux qui ont vu les blondes Dalécarliennes du lac Méla 
quelttes nautonniéres de Brienz, avec leurs longues nattes de 
et les belles filles d'Orebicino plongeant si ficrement leu 
dans les flots de l’Adriatique, éprouveraient un rude dése 
ment s‘ils espéraient retrouver quelque image pareille dans 
de Julianahaab. Les Groénlandaises ne sont généralement ¢ 
et il leur serait dilficile d’étre gracieuses avec les lourdes | 
rennes et de phoques dont elles sont vétues de la téte ar 
Mais elles font trés-bien leur métier de bateliéres, et si: 
elles ont lestement conduit M. Hayes dans le golfe prés di 
voit encore quelques ruines des anciens villages norvégi 
ruines déja visitées, dessinées et décrites en 1823 par M. le 
Graah‘, ajoutent leurs témoignages 4 celui des tradition: 
ques. On voit que, sur les rives de ce fiord auquel Eric di 
nom (Eriksfiord), i] y a eu des édifices spacicux, solideme 
et une population considérable. A divers indices on peut rei 
qu’il y a eu 1a aussi des champs cultivés et des paturages, | 
ment ces paturages dont on envoyait, dit Torfesen, de si bell 


1 Undersegelses Reise, p. 42. 


VOYAGE AU GROENLAND. 617 


de beuf aux rois de Norvége. Dans l’espace de huit sitcles, ce sol a 
bien changé. Il a été envahi par le débordement des glaciers, comme 
celui de I'Islande par |’éruption des craléres. 

Maintenant, on ne voit plus au Groénland d’autre population que 
lle de la cdte occidentale. Pauvre petite population, é¢grenée dans 
ces sumbres solitudes, sur un espace de trois cents lieucs. Les tradi- 
tims de ses ancétres, si nous pouvions en discerner les traces dans 
ls nuages du passé, résoudraient cependant peul-étre pour nous 
elle énorme question : Comment |’Amérique a-t-elle été primitive- 
ment peuplée? 

Les Esquimaux du Groénland, du Labrador, de la baie d’Hudson, 
tela péninsule de Melville, du détroit de Behring, d’Alaska, dans 
Timérique russe, et une partie des Tschoutchis sont de la méme fa- 
wile, probablement de l’immense famille mongole. 

Oncomprend trés-bien que, de la pointe scptentrionale de |’ Asie, 
pr le détroit de Behring, ils aicnt pu pénélrer en Amérique. Mais 
purquoi cett: migration? et & quelle époyue? et, aprés, que leur 
alil advenu? 

le savant professeur de Lund, M. Nilsson, a, par ses études eth- 
mgraphiques, acquis la preuve que les Lapons, refoulés maintenant 
eee de la zone scandinave, ont jadis occupé le midi de la 

ef 

les Esquimaux n’ont-ils pas eu 4 peu prés un sort semblable? 

| Noat-ils pas été refoulés au nord de l’Amérique par les Peaux-Rou- 
| §quisont de méme refoulés aujourd'hui par la race anglo-saxonne. 
| laplopart d'entre eux sont restés sur les plages désertes od ils pou- 
; Weal, par la chasse et la péche, subvenir a leurs besoins. D’autres, 
| pes hardis, ont lancé leurs canots a la mer, et, par la baie de Baf- 
+ fon le détroit de Smith, ont atteint, pour l’anéantir, la colonie 
| Wrkgienne, qui, jadis, épouvantail leurs aieux. 

Tristes pages de Phistoire humaine! Dans les plus misérables 
comme dans les magnifiyues contrées, partout l'ambition et la 
guerre, les cruaulés et les représailles; mais aujourd hui les Groén- 
hadais sont trés-pacifiques : persunne ne songe a leur enlever leur 
Purrerefuge ; ils n’ont nul rival 4 craindre, et nul ennemi a combat- 
tre: leur unique souci est de vivre, et, pour se procurer au jour Ic 
yur le moyen de vivre, n’ont-ils pas assez de luttes 4 soutenir contre 

| lesglaces et les tempétes? 

la Panthére, en quittant Julianahand pour continuer vers les pa- 
rages du Nord ses explorations, dut lutter ainsi contre les calf, les 
flee, les driftice, les hammocks, les iceberg, les icefield, les packs au- 

' Scandinaviens Urinvonare. Lund, 1828-1843. Les habitants primitifs d° la 
Scirdinavie, 4 yol. in-8*, Reinwald, Paris, 1868. 

10 hocy 1874. 40 


618 VOYAGE AU GROENLAND. 


tant de glaces de diverses dimensions et de diverses formes at 
quelles les navigateurs des régions arctiques ont donné différe: 
noms. 

M. Hayes a lu attentivement les livres de Forbes, Tyndall, Ag 
siz, et sans doute aussi ceux de notre excellent compatriote M. ( 
Grad. Il a étudié, selon Jes principes de ces habiles naturalistes, 
formation, le mouvement et la progression des glaciers. 1 . 
observe avec la rectitude de la science, il les décrit avec une vel 
poétique. On en jugera par ce chapilre intitulé : La naissance d 
iceberg (montagne de glace). 

« Un jour, dit-il, du haut d'un pic élevé, seul avec le chasse 
Philippe d'Upernavik, je regardais la grande mer de glace qui s'éle 
a Pintérieur du pays, ne faisant des montagnes et des vallées qu’u 
verte plaine de neige. Le glacier, me dit tout a coup Philippe, 
metire bas. C’est ainsi que s’appelle, au Groénland, le phénomé 
qui allail s’accomplir devant nous. 

« Une forte explosion retentit. Je ne savais d’abord a quoi I’att 
buer ; d'autres suivirent de plus en plus fortes, semblables aux re 
lements souterrains précurseurs des trépidations du sol. 

« Regardez, me dit Philippe, le voili qui se léve. Je vis, en eff 
une portion du glacier sorlir lentement des eaux. Une vague énorn 
formée et refoulée vers lui par ce mouvement de bas en haut, 
frapper les icebergs immobiles dans le fiord. Le bruit jusqu’al 
profond et sourd éclata dans les airs comme une décharge de gra 
artilleric : une crevasse s’élait ouverte dans le fleuve glacé, un qu 
tier énorme s’en dégageait. Il se souleva comme un léviathan surg 
sant des abimes, ct montrant sa croupe monstrueuse au-dessus 4 
flots. La fissure atleignil le sommet; le fragment, complétement « 
taché, tomba a la mer en faisant un demi-tour sur lui-méme. 

« L‘iceberg était né. : 

« Aucune description ne saurait donner Vidée de l’agitation sm 
vage de ce fils des gelées polaires. Lancé & la mer avec une imp 
tuosilé terrible, le bloc immense, qui mesurait au moins & 
métres de hauteur sur 800 de longueur, se balance pendantd 
heures entiéres d’arriére en avant et d’avant en arriére, faisa 
jaillir d’énormes gerbes d’écume. Le bouleversement de la mer ét 
splendide. Des lames gigantesques venaient frapper le glacier d’ 
leur embrun retombait en épaisses ondées ; d’autres couraient 
loin, sur le fiord; la glace craquait, se fendait, s’émiettait sur ke 
passage; les plus petits icebergs disparaissaient dans les eaux : 
rieuses. La nouvelle montagne, cause de tout ce fracas, continu 
4 se bercer dans les flols ; 4 chacun de ses mouvements, des fr; 
ments se détachaient de sa masse. D’autres icebergs, arrachés | 


VOYAGE AU GRUENLAND. 619 


les lames aux has-fonds sur lesquels ils étaient échoués, se désagre- 
geaient en crépitant. Enfin, comme pour marquer le grand final de 
la pigce, une énorme montagne vers le centre du fiord se fendit sou- 
dain par le milieu, et bien au-dessus des voix des brisans ct du 
branle des glaces s’élevérent dans les airs les retentissements des 
coulements sonores, tandis qu’a celle musique a grand orchestre de 
hnalure, toules les glaces du fiord exécutaient sur les eaux une 
danse sauvage. » 

Comme tous ceux qui ont navigué dans les mers polaires, M. Hayes 
adléémerveillé en voyant 1a hauteur prodigieuse des glaces flottan- 
tes, la varicté de leurs formes et l’éclat de leurs couleurs aux rayons 
& 'ephémére soleil d’été. 

Un jour il gravit au sommet d’un plateau et il dit: « Si le temps 
eles circonstances l'eus<cnt permis, j’aurais aimé a planter 1a ma 
ale, afin de regarder longuement les panoramas de I’Océan et de 
ssrives, de survre des yeux la zone d’ur du soleil tournant dans ie 
del sans nuage, et changeant d’heure en heure l'aspect de tous les 
dhels visibles, argentant liceberg ou le faisant voguer enflammé 
dans une mer de saphirs ou d’émeraudes, embrasant les falaises es- 
camées du fiord ou les rejetant dans l'ombre comme les tristes mu- 
railles qui renferment les géants de Dante, dorant au loin les mon- 
lagnes, tandis que la-bas la grande mer de Glace, presque confondue 
avec aur du firmament, se couvre de rubis ou resplendit dans sa 
blancheur immaculée. 

« Aprés avoir retrouvé ma route, je descendis de mon observatoire 
etregagnai le canot. Nous passions devant des glaces semblables 
donjons démantelés, 4 des clochers en ruines, 4 de vastes ca- 

mes, Nous passions devant un iceberg d’une profundeur de 480 

murs et d’un pourtour de 5,900 métres. Selon mon calcul, cela 

représente une masse de 900 millions de inétres cubes. Tous les 
Bairesdu globe ne suffiraicnt pas pour l’enlever. Mais quelle plume 
Peurrait décrire la beauté de celle mobile montagne? La lumiére 
$') joue comme & travers l’opale. A la fois solide et diaphane, elle 
meelle de feux de toutes couleurs. Aux rayons du soleil qui se bri- 
Seat sur ses angles, el par l’effet des nuages qui se mirent sur ses 
Paros, elle devient tour a tour calcédoine, émeraude, rubis, saphir, 
topaze, » 

M. Hayes n’a pas vu un phénoméne groénlandais auquel M. G. Sco- 
Pesby consacre plusieurs pages dans sa curieuse narration. Je veux 
Parler de la réfraction atmosphérique qui produit des effets si bizar- 
Fes en certains moments, en d autres si merveilleux : tantol une 
4 Pparence de grande ville avec des tours, des créneaux, des cloches, 

€S remparts, tantot l'image des rocs et des glaciers renvers¢s et 


——— 


620 VOYAGE AU GROENLAND. 


réfléchie dans la pureté de l’air, comme ailleurs les bois et les mii- 

sons dans le cristal des eaux. Parfois ces images surgissent dans 

des proportions démesurées et changent subitement. A la place d'une 

cathédrale apparait un chaleau, puis un obélisque gigantesque; 

parfois aussi elles sont trés-netles et restent assez longtemps élewes 

au-dessus de l’horizon. C’est ainsi que, par une belle nuit limpide | 
du mois de juillet, M. G. Scoresby a pu attentivement obserer 

l'image d’un navire, et s’écrier : C’est le navire de mon pére! 

En effet, c’était le navire de son pére. A la distance de treat 
milles, son ceil de marin le reconnaissait par !’effet magique deh: 
réfraction '. 

M. Hayes n’a pu voir que par hasard en été I'illuminatioa &: 
Vaurore boréale, cette merveille de I'hiver. Mais combien d’aute 
choses il a vues! 

Pour satisfaire sa curiosité dans sa longue exploration, que & 
mortels périls ila bravés! Et tout ce qu’il a vu, il le dit de la fagg 
la plus intéressante, avec un senliment de coeur, ou un bon naten 
humour. Aprés les passages que j'ai cits, je note encore dans 
livre le passage ot il dépeint la beauté du soleil de minuit, celei 
il représente la Panthére s’élangant a |’assaut d’un rempart de glee 
qu’elle finit par briser, puis une chasse a l’ours trés-spirituelle 
racontée, puis une halte 4 Tessuisak, au 73° degré de latitude. 

En arrivant un soir dans la cabane d’un pécheur, au 73° dege 
de latitude, je croyais avoir découvert Vhabitation la plus seplem 
trionale du globe. La station groénlandaise de Tessuisak est ene 
plus prés du pole. | 

M. Hayes a retrouvé la un Danois nommé Jenssen, qu’il avait 
ployé dans son précédent voyage. Avec la pelite somme acquith 
celle occasion par ses fidéles services, Jenssen était allé a CG 
gue et avait obtenu le titre de régisseur de Tessuisak; puis il s@ 
marié avec une douce jeune femme, et il l’avait emmenée en seag 
lointain, au-dela de toute habitation humaine. Jeune encore, i 
gent et robuste, il espérait amasser peu a peu, par le produit ég 
chasses et par son traitement de fonctionnaire, une petite fortal 
Mais il s’était trompé dans ses calculs. Tout bien compte, il gagq 
seulement de quoi vivre, et de quelle vie! « Dans le plus | 
isolement, dans une région ow le soleil disparait complétemeaift 
dant plus de cent jours, ot en hiver la maison doit étre blindée@l 
de la neige et garnie de doubles vitres, ot poéles et lampes 
sans cesse pour écarter le froid terrible. » | 

Les enfants souffraient du scorbut. La mére était patiesie+ 



















‘ Journal of a voyage to the northern whale-fishery, p. 106, 448, 166, 100. 





VOYAGE AU GROENLAND. 621 


calme. Autour d’elle, dans sa chambre sombre, elle avait rangé des 
pholographies qui lui rappelaient les joies de son enfance, les rian- 
les perspectives, ls Irésors d’alfection de son pays natal. Depuis 
sept ans, elle n’avait plus revu ses parents; elle ne devait peut-ctre 
jmais en revoir aucun. Elle ne se plaignait pas. Elle avait dit & son 
mricomme Ruth 4 Noémi: « La ou vous irez, jirai; et 1a ou 
vous vous arrélerez, je m’arrélerai. » 

Dans ses miséres malérielles, par la puissance de sa tendresse 
maternelle et de sa tendresse conjugale, peut-étre était-elle heu- 
reuse! 

Au milieu des plus pénibles circonstances de la vie humaine, on 
ne stit pas ce qu'il peut y avoir de bonheur dans ce pelit arcane 
quion appelle le coeur ! 

lai cependant éprouvé une sorte de soulagement 4 la fin de ce 
mélancolique chapilre, quand M. Hayes raconte que le jour de son 
désart il fit tirer, des flancs de son navire, diverses sortes dali- 
ments, des médicaments et du charbon, qui furent portés 4 l’hon- 
née famille danoise. Graces 4 ces secours inattendus, un de ses 
hivers aura été moins dur. 

Aprés cette bonne ceuvre, la Panthére vire de bord, retourne vers 
lesad et s’arréle a Upernavik, puis 4 Godhavn, la capitale du Groén- 

septentrional, une vraic capitale par son animation et son luxe, 

Sion la compare aux autres stations. De trés-loin, les Esquimaux y 

@pportent leurs denrées : édredon, peaux de phoques, dents de 

merses, cornes de narval, fanons de baleine. La plupart des navires 

Quiont été @ la recherche de Franklin se sont arrétés 4 Godhavn ; 

lous les pécheurs élrangers y relachent volontiers, et tous les capi- 

4ines danois doivent aller y prendre, a leur arrivée et a leur départ, 
Ordres de l’inspecteur. 
Cel important fonctionnaire habite une maison en bois construite 
Par kes charpentiers du Danemark, couverte a !extérieur d'une 
‘Pais couche de goudron. Quel édifice superbe au milieu des ter- 
Mers dEsquimaux! Et a l'intérieur, quelle organisation princiére! 

Me salle a manger, un salon, un piano; avec ce piano, nalurelle- 
Men}, des cahiers de musique, peut-étre les chants joyeux de nos 
"Pémis, peut-étre los mélodies de Mozart, les pastorales de Beetho- 
"Em dans ce Sahara de neige, dans ce fracas des avalanches et des 
Uragans, 

On voit aussi 4 Godhavn des livres, non-seulement dans l'idéale 
tabilation de l'inspecteur, mais dans les cabanes des Esquimaux. 
missionnaires moraves, a dit un des olficiers distingués de la 
Fecher che, M. le baron Méquet, ont travaillé avec un zéle continu 

UCalion morale et religiense de celte pauvre région. Ils ont cle 


622 VOYAGE AU GROENLAND. 


dignement soutenus dans leur ceuvre chrétienne par le gouverne- 
ment danois, et des rives méridionales du cap Farewell jusqu’a Uper- 
navik, partout ils ont répandu de bons germes d’instruction'‘. » 

Les excellentes institutions que M. Méquet se plaisait a signaleril 
y a quarante ans, n’ont point périclité. Au contraire, elles se soni 
agrandies par le perpétuel dévouement des missionnaires, par l'- 
tive coopération du gouvernement danois. 

En Danemark, l’instruction primaire est offerte trés-libéralemat 
au pauvre, et nulle loi ne la déclare obligatoire, et nul arrété aie 
flige & qui s’en éloigne |’amende ou la prison; mais une rigide@ 
donnance attend 4 sa majorilé l’oublieux, l'indolent, le réfractaire. 
En vertu de cette ordonnance, aucun Danois ne peut jouir de sa 
droits civils, ne peut méme se marier s'il n’a été confirmé, etm 
peut 4 aucun prix étre confirmé s'il ne sait lire et écrire. 

Grice a cet accord de l’Eglise et de ]'Etat, il n’est dans toutk 
royaume pas un honnéte pére de famille qui n’envoie ses enfants’ 
Pécole. 

Le méme principe a été admis au Groénland, et maintenant 
rayon des salutaires enseignements est répandu dans toutes ces pa} 
vres demeures, ot ta nuit d’hiver est si longue et la solitude si tris 
Chaque village a son prétre et son église, son instituteur et sa peta 
bibliothéque. Godhaab a méme Vhonneur de posséder une imp 
merie, une modeste et vertueuse imprimerie, qui n’inquiéte sem 
censeur et ne redoute aucun réglement de colportage. Ses humm 
presses ne produisent que des ouvrages élémentaires, des trait 
morale et de religion; pas la moindre chronique scandaleuse, 
plus petit pamphlet politique. C’est l’imprimerie dans son pr 
essor, dans sa virginale candeur, avant l’entratnement vers le® 
défendu. Il faut espérer qu'elle ne se laissera point vicier &@ 
son innocence par de funestes tentations, par Valtrait du mam 
journal et du mauvais livre. 














Xavier Manure. 


! Voyage en Islande et au Groénland, p. 141. 





ee eee ee ee 


DIX ANNEES 


DE LA VIE D'UNE REINE 


MARIF-ANTOINETTE, MARIE-THERESE ET LE COMTE DE MERCY‘ 


Ml. Geffroy et d’Arneth viennent de rendre un nouveau service 
aaxamis de Vhistoire impartiale et vraie. La publication des rap- 
Pris secrets du comte de Mercy, conservés 4 Vienne, est le com- 
mealaire autorisé, nous dirions yolontiers indispensable, de la Cor- 
Wespondonce de Marie-Antoinetle et de Marie-Thérése, déja mise au 
per par M. d’Arneth; elle éclaire et compléte bien des points obscurs 

tetle correspondance. C’est lerécit jour par jour, et souvent heure 
par heure, de la vie de la Dauphine et de la Reine pendant dix ans?; 


 Merie-Antoinette. — Correspondance secréte entre Marie-Thérése et le comle 
de Nerey-Argenteau, avec les leltres de Marie-Thérése et de Marie-Antoinette, pu- 
avec une introduction et des notes, par M. le chevalier Alfred d’Arneth, di- 
Feeteor des Archives de la maison impériale et de lEtat d’Autriche, et M. A. Gef- 
» Pofesseur 4 la Faculté des lettres de Paris. Paris, Didot, 1874, 3 vol. 
Sad in-§°. 

* est assez curieux de lire dans Mercy le détail des moyens de police se- 
ere dont il disposait et qui garantissaient l’exactitude de ses informations. « Je 
Me suis assuré de trois personnes du service en sous-ordre de Madame I’archi- 

;c’est une de ses femmes et deux garcons de chambre qui me rendent 
compte exact de ce qui se passe dans l’intérieur; je suis informé, jour par 
jour, des conversations de l’archiduchesse avec l’abbé de Vermond, auquel elle 
pe cache rien; j’apprends, par la marquise de Durfort, jusqu’au moindre propos 
de ce ‘qui se dit chez Mesdames, et j'ai plus de monde et de moyens encore a 

savoir ce qui se passe chez le roi, quand Madame la Dauphine s’y trouve. A cela, 
je joins encore mes propres observations, de facgon qu'il n’est pas d'leure, dans 
'a journée, de laquelle je ne fusse en état de rendre compte sur ce que Madame 


624 DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REINE. 


c’est le tableau, d’autant plus fidéle qu’il n’était point desti 
lumi¢re, des intrigues et des passions qui s'agitaient a la « 
France autour de Ja gracieuse ect infortunée souveraine. | 
cette jeune femme lancée, encore enfant et sans expérienc 
un monde divisé ct corrompu, le sage et discret ambassadeur 
pli, par l’ordre et sous l’inspiration de )’Impératrice, un ré 
maternel. « Suivez les avis de Mercy, avait dit Marie-Théré 
fille, quand elle avait quittéSchoenbrunn; Mercy est estimé | 
le monde, raisonnable, et ne sauruit que vous faire honnev 
bien en l’écoutant'. » Mercy répondit merveilleusement a ce 
fiance de son auguste maitresse : il ful toute sa vie le témoi 
tif, le conseiller prudent, le servileur dévoué de la reine de 


Marie-Antoinette n’avail pas quinze ans*, quand 4 Stirs 
dans une ile du Rhin, sa maison allemande vint la remet 
mains de sa maison frangaise. Elle emportait de Vienne, co! 
guide précieux, avec le souvenir d'une mére qu'elle adoraht, 
ce litre : Réglement a lire tous les mois*, des instructions | 
par l’Impératrice, ot tous les devoirs de la chrétienne, de la 
de la dauphine, étaient tracés avec une rare sagesse et um 
raison *. Malheureusement, les lecons données jusque-la & | 
archiduchesse ne l’avaient qu’imparfaitement préparée a pn 
ces augustes et prudentes recommandations. Grande sout 
épouse dévouée, mére perspicace, Marie-Thérése ne s’élait p 
trée au méme degré éducalrice] vigilante et habile. Absorbée 
soucis de la politique et ’administration de son vaste empi 
avait di abandonner & des gouvernantes le soin d‘élever se 
et, il faut bien l’avouer, quoi qu’en dise Weber, les gouve 
n’avaient pas été 4 la hauteur de cette délicate mission. L’ 


l’archiduchesse peut avoir dit, ou fait, ou entendu, surtout pendant le 
Compiégne ou ici (Fontainebleau), et j’ai donné 4 mes recherches toute o 
due, parce que je sens combien le repos de Votre Majesté y est intéressé 
a Marie-Thérése, 46 novembre 1770, I, 98. 

‘ Correspondance sec: éte, 8 mai 1771, t. I", p. 160. 

2 Elle était née a Vienne le 2 novembre 1755. 

% Tome I*, p. 1. 

* Marie-Antoinette avait également des instructions laissées par so# } 
ce titre : Instruclions pour mes enfants, tant pour la vie spirituelle qo 
vie temporelle. Ces avis, d'une solide et large piélé, ont &é publés p 
Viel-Castel dans son livre sur Marie-Antoinetle et la Révolution frangatet. 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 625 


Naignait elle-méme 4 Mercy du « dégout de Ja lecture com- 
sque a tous ses enfants‘. » L’une de ses filles, Marie-Amélic, 
u duc de Parme, soulevait ses sujets et désolait les cours de 
,d'Espagne, protecirices de l’'Infant, par son caractére ca- 
et insubordonné, par ses folles dépenses, par sa manie de 
de tout. Joseph II ne fut, au fond, qu'un ambitieux, brouil- 
is génie, et l'on sait toute la gaucherie et la médiocrité de 
mn. 

e grandes qualités naturelles, Marie-Antoinette avait peu de 
quis. « Son esprit n’avait été accoutumé 4 aucune conten- 
w'& age de douze ans’. » La comtesse de Brandis, qui ]’a- 
e, « Paimait beaucoup, la gatait, et ne la génait par aucune 
ipplication*. » Madame de Lerchenfeld, qui avait succédé 
esse de Brandis, et l’abbé de Vermond, choisi par Mercy 
signer le francais 4 l'archiduchesse, avaient cherché a réa- 
e cette facheuse tendance. Mais madame de Lerchenfeld 
1¢ humeur difficile, qui sympathisait mal avec le caractére 
p son éléve; el le temps d ailleurs leur avail manqué a l’un 
re pour réparer les négligences de la premiére éducation. 
ede la Dauphine élait mauvaise; ses connaissances en his- 
u étendues; quant 4 son orthographe, quoique Vermond 
.Pavoir réformée’, ses lettres prouvent qu’elle prenait avec 
inguliéres libertés. [ldtons-nous de dire toutefois que c’était 
rance qui lui était commune avec la plupart des grandes 
des femmes d’espril du temps. Elle savail peu la musique, 
23 lecons de professeurs habiles, et ses dessins étaient tel- 
ttouchés par la main du maitre, qu’on avail peine a y re- 
a part personnelle de la jeune princesse. « Vous n’avez, lui 
Warie-Thérése, insistant sur la nécessilé des lectures sé- 
vous n’avez aucun acquis, ni la musique, ni le dessin, ni la 
ila peinture, ct autres sciences agréables*. » 

ela, un caractére franc et ouvert, un cceur tendre ct ai- 
n jugement naturellement droit, mais facile 4 subir une 
sétrangére; une bonté toute de premier mouvement, une 
ité un peu vive parfois, mais pleine de grace; Je désir de 
isir, la crainte d’affliger; une figure non pas réguliérement 


ler 1775, t. II, p. 277. 

md a Mercy, 14 octobre 1769. — Maria-Theresa und Marie-Antoinelle, 
at, p. 599. 

p. 354, 21 janvier 1769. 

md a Mercy. — Maria-Theresia und Marie-Antvinette, Supplément, 


ter 1774, t. Iv, 117. 


626 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


belle, mais jolie et expressive, une taille bien prise, un teint éblot 
sant. C’est avec ces qualités charmantes et dangereuses que Mar 
Antoinette faisait son entrée 4 la cour de France‘. 

Sur cette mer pleine d’écueils, 4 cette enfant naive et confian 
mélange encore confus d’indolence et d'ardeur, d’énergie et d’aly 
don, il eut fallu un guide sir et aimant, qui, par la fermeté des 
esprit, la netteté de ses vues, dominat cette irréflexion, calmat ce 
vivacité, dirigedt ces élans, secouat cette nonchalance, dévelepp 
en un mot, les germes précieux développés par Dieu dans cette & 
d’élite. A ce cceur-de quinze ans, toul prét @ se donner, et alfamé 
tendresse, il edt fallu un cveur qui lui répondit, qui !’envelopp 
pour ainsi dire, d’un amour profond et démonstratif, le satisfit p 
ces épanchements intimes qui sont si doux, et, profitant de sa e 
fiance, lui faisant entendre 4a la fois la voix de l'affection et celle 
la raison, tempérant et fécondant l'une par l’autre, sdt, non » 
comprimer, mais régler-ses battements. Direction soutenue, te 
dresse expansive, Marie-Antoinette avait besoin de rencontrer !'a 
et l'autre dans son mari; elle ne Jes rencontra malheureuseme 
pas. : 

Nature molle et engourdie, caractére timide et renfermé, absor! 
par la chasse, les exercices manuels ou des études solitaires, le De 
phin n’avait pas pour sa jeune femme les prévenances et les empre 
sements qu’elle était en droil d’attendre de lui. Il l'avait trouvéeas 
gout, et c’était (oul. A Compidgne, en la voyant pour la premiére fa 
il avait manifesté plus de curiosilé que d'ardeur. Tandis que kB 
embrassait tendrement l’archiduchesse, lui, suivant l’étiquelle,' 
saluait assez froidement a la joue. Quelques jours aprés, le 23 m 
entrant le matin chez la Dauphine : « Avez-vous dormi? » lui disai¥ 
— « Qui, » répondail la princesse ; et c’est 4 ce court échange dem 
que se bornait, huit jours aprés leur mariage, l’entretien des de 


‘ Voici comment Bachaumont tragait le porirait de la Dauphine le 23 mai 471 
« Cette princesse est d'une taille proportionnée 4 son dge, maigre sans ére' 
charnée, et telle que lest une jeune personne qui n'est pas encore formée. | 
est trés-bien faite, bien proportionnée dans tous ses membres. Ses cheveur § 
d’un beau blond; on juge qu’ils seront un jour d’un chalain cendré; ils sont! 
plantés. Elle a le front beau, la forme du visage d’un ovale beau, mais ua 
allongé; les sourcils aussi bien fournis qu'une blonde peut les avoir. Ses y 
sont bleus, sans étre fades, et jouent avec une vivacité pleine d‘esprit. Son 
est aquilin, un peu effilé par le bout; sa bouche est petite; ses lévres sont épais 
surtout linférieure, qu'on sait étre la lévre autrichienne. La blancheur de 
teint est éblouissante; et elle a des couleurs naturelles qui peuvent la dispe 
de mettre du rouge. Son port est celui d'une archiduchesse; mais sa dignité 
tempérée par sa douceur; il est difficile, en voyant cette princesse, de se rel 
4 un respect mélé de tendresse. » Mémoires de Bachaumont, édition Barr 
p- da1. 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 637 


jeunes époux'. Il y avait chez le jeune prince tant de réserve, ou 
| platot tant de froideur et de taciturnité, que Marie-Thérése, aprés 
favoir cru d’abord un « sot, » se demandait avec épouvante s'il n était 
pes « faux et hypocrite*. » C’était une grave erreur : nul n’était plus 
loyal que celui qui devait s’appeler Louis XVI; sa franchise dégénérait 
ime en brusqucric. Nul n’avait un plus grand désir de bien faire ; 
tal méme n’avait, au fond, un plus sincére attachement pour sa jeune 
douse; mais ces qualités, sérieuses et solides, étaient renfermées 
aus une enveloppe de glace que rien ne pouvait fondre. Une timidité 
avincible en paralysait la manifestation. La Dauphine était heureuse 
' @reacontrer chez le compagnon de sa vie d’aussi réelles vertus, dans 
iu heares trop rares d’intimilé qu’elle recherchait et provoquait, 
was se décourager, mais malheureusement sans réussir autant 
‘qwelle l’edt désiré. Elle déclarait « qu’elle était contente de lui, 
qe les petits défauts de l’extérieur provenaient de l'éducation négli- 
fe qu il avait euc, mais que son fond était excellent; qu'il était le 
weilear enfant et du meilleur caractére*. » Mais elle était obligée, 
per ainsi dire, de décourrir son mari, comme on découvre une terre 
mexplorée, tandis qu’elle edt voulu qu’il se livrat a elle avec le tou- 
deat et irrésistible abandon d'un jeune époux. Et, ce qui était plus 
fave, ce qu’elle ne pouvait manquer de sentir promptement avec sa 
We intelligence, c’était elle qui devait former et diriger son mari, 
wu lien qu’elle edt du étre formée et dirigée par lui’. 

Adéfaut du Dauphin, trouvait-elle du moins dans sa nouvelle fa- 
wile ce conseiller de chaque jour, de chaque instant, dont une en- 
fei de son Age aurait eu besoin dans une cour aussi dangereuse que 
tlle de France? Le Roi, intelligent et souvent perspicace, mais in- 

_ ttiant et faible, n’avait jamais cherché a exercer la moindre in- 
sur les princes de son sang. Son cceur, blasé par les plaisirs 

_ Kdeéché par l’égoisme, ne s’ouvrait plus guére aux saintes affec- 
lionsde la famille. Il ne voulait pas que ses enfants génassent ses 
tmuserzents ou se permissent de critiquer sa conduite; mais, pourvu 
ils le laissassent tranquille, il ne s‘occupait guére de ce qu’ils 

| feimient eux-mémes. Rarement il leur parlait, et quand quelque 
che en eux lui déplaisait, il aimait mieux «le supporter que d’y 
remédier par la moindre représentation directe’. » a Il n’avait ja- 
Mais, disait Mercy, marqué une volonté 4 ses enfants, ni attribué 


‘ Vermond a Mercy, 23 mai 1770. — Maria-Theresia und Marie—Antoinette, Sup- 
»P. 365. 
; ie-Thérése & Mercy, 4 janvier 1771, t. Ie, p. 116. 
; Merey 4 Marie-Thérése, 20 aout 1770, t. I, p. 40. 
, (er notamment t. I*", pp. 574, 417, 441. 
Mercy 4 Warie~Thérése, 17 mai 1771, t. It, p. 144. 


628 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


sur eux la moindre autorilé 4 qui que ce soit‘. » « Il aimes 
fants avec tendresse, écrivait, de son cété, le comte de Creut: 
bassadeur de Suéde, il ne les géne en rien, et leur permet 
livrer en toute liberté a tous les amusements de leur dge*. » 

D’ailleurs, quel étrange mentor c’ett été pour une jeune 
chaste ef pnre, que ce vieillard libertin, dont les débauches : 
lisatent la France et l'Europe, et dont les sens blasés abaiss 
plus belle couronne du monde aux pieds de cette courtisan 
étage et de mauvais ton, sans pudeur comme sans courage, 
sut ni bien vivre ni bien mourir, et qui s’appelait la comt 
Barry? 

Restaient Mesdames, filles de Louis XV, dont la réputat 
sans tache au milieu de cette société gangrénée. Mais Me: 
princesses respectables sans doute, mais vieilles filles « d 
massives*, » avec lous les défauts des vieilles filles, absolo 
ridtres, 4 l’esprit étroit, 4 la dévotion maussade, a l’éduca 
gligée, sans prestige et sans grace, d’autant plus jalouses de 
fluence qu’elles en avaient moins, ne voyaient pas sans en 
jeune et brillante étoile qui se levait 4 horizon de la cour. 
le mot de Racine, elles embrassaient leur rivale, mais pour 
fer. Madame Adéluide, la politique de la famille, ne pardon 
a sa niéce son origine autrichienne. Dans une occasion ot 
phine, passant outre aux conseils de ses tantes, avait agi a 
fermeté que celles-ci n’auraient point eue : « On voit bien, : 
madame Adélaide d'un ton piqué, que vous n’étes point d 
sang *. » Cette différence de race, la vieille princesse ne lou 
mais. Madame Victoire, plus douce et plus modérée, mieux ¢ 
pour Marie-Antoinette, qui Pentourait de charmantes préva 
subissait trop souvent l’ascendant dominateur de sa su 
Quant 4 madame Sophie, dont on ne parlait pas, absolumes 
restant parfois des journées sans ouvrir la bouche, elle 
qu’un satellite sans importance, gravitant dans l’orbite de s 
Adélaide. Madame Louise, la carmélite, essayait d’oublier i 
Denis, sans y parvenir toujours, les bruils du monde et les i 
de la cour, ct quand elle s‘en souvenait, c’élait rarement aw 
pathie pour Marie-Antoinette. 


! Mercy 4 Marie-Thérése, 19 septembre 1770, t I*', p. 54. 

* Dépéche du 12 aout 1773, Archives de Stockholm, citée dans la Ce 
dance secréle, elc., t. [*", p. 463. 

3 Lettre d'Horace Walpole 4 John Chute, 3 octobre 1765. — Lettres « 
Walpole écrites 4 ses amis pendant ses voyages en France (11739-1775), t 
et précédées d'une introduction par le comte de Baillon, p. 45; Paris, Didi 

* Mercy 4 Marie-Thérése, 16 novembre 1770, t. I*', p. 89. 


DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REINE. 629 


Quelles qu’elles fussent toutefois, c’était encore du cdté de ses 
lantes que devait se tourner la jeune princesse. Marie-Thérése, pré- 
ecupée avant tout de conserver pures les meeurs de sa fille, au sein 
lece monde dissolu, lui avait recommandé la sociélé de Mesdames'. 
\Jespére, lui disait-elle, que vous mériterez leur amitié*. » Mercy 
maait les mémes conseils; mais il avait soin d’ajouter que, « en 
servant toute l’amilié possible pour Mesdames ses tanles, il im- 
eriait 4 madame la Dauphine de ne pas suivre aveuglément leurs 
weeptes, bien moins encore de leur confier tout sans réserve*. » 
rest cette mesure dans |’intimilé et dans la confiance, mesure si 
Wicile 8 garder, que Marie-Antoinette franchil partois, et presque 
wjours 4 sun détriment. Nous retrouverons, dans le cours de cette 
lade, cette influence de Mesdames, cherchant a s'imposer tout d’a- 
bend, compromettant la Dauphine; puis, lorsqu’elle eut secoué le 
jag, manifestant leur mécontentement par des propos aigres, par 
tesourdes menées, par des calomnies au besoin. 

Les deux vrais conseillers de Marie-Antoinelte en France, ce furent 
lbcomte de Mercy et l’abbé de Vermond : Mercy, connaissant bien 
hesar, sachant manier les hommes, rempli pour la fille de sa sou- 
wane d'un respectueux et fidéle allachement; Vermond, que la 
Bblication de MM. Geffroy et d'Arneth lave victorieusement des re- 
preches que lui adressait, par jalousie de métier sans doule, ma- 
dame Campan ; Vermond, qui, dans |’ceuvre de protection et de pré- 
ervation, si je puis ainsi parler, confiée par Marie-Thérése a la solli- 
G@adede son ambassadeur, fut pour Mercy un collaborateur intelligent 
tatié; et qui, s'il ne montra pas toujours un esprit trés-élevé et 
wdésintéressement absolu ‘, fit preuve du moins d'un dévouement 
ts bornes et habituellement d'une perspicace clairvoyance. De 
Yeune, Marie-Thérése joignait sa voix austére et grave 4 celle de ses 

agents; mais celle voix, qui n’arrivait que de temps a autre, 
@@me un écho lointain, et qui parfois ne distinguait pas avec assez 
‘prudence et de ménagements la Reine de vingt-cing ans de la 

ine de quinze', cetle voix, méme doublée de celles de Mercy 
etdeYermond, pouvait-elle suppléer 4 ce manque de conseils éclai- 
Nsedd'affectueuse bienveillance que la princesse trouvait dans sa 
Plts proche famille? Pouvait-elle suppléer surtout 4 ce défaut de di- 


 latie-Thérése a Mercy, 1° septembre 1770, I, 47. 
_ me-Thérése a Marie-Antoinette, 4 aout 1770, I, 7. 
, Mecy & Marie-Thérése, 20 aodt 1770, I, 44. 
Tor les lettres de Vermond a Mercy du 14 mars 1770 et du 14 aodt 1773. 
~~ atria Theresia und Marie-Antoinette, Supplément, pp. 363 et 384. 
ltie-Antoinette se révoltait a la pensée que sa mere voulait la traiter comme 
nt jusqu’a trente ans. — Vermond 4 Mercy, mai 1772. Ibid., p. 579. 


630 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


rection et d’expansion que la jeune femme sentait chez sor 
mais trop froid mari? 

Si nous avons tant insis{é sur ce fail, c’est que 1a est pour 
point de départ, explication vraic des fautes de Marie-Ant 
fautes que nous ne cherchons pas 4 nier, mais qui, bien mc 
quentes, bien moins graves surtout que ne le prétendaient d 
phlétaires vendus ct des calomniateurs indignes, apparais 
dans toute leur simplicité, on peut ajouter daus loute leur | 
M. de Mercy ne déguise rien: il dit tout, le mal comme] 
avec limpartialité et la sincérilé d’un serviteur dévoué, et c 
lumiére de ses rapports que se dégagera, éclalanle et incont 
la vérité historique. 


II 


Les débuts de la Dauphine furent heureux'. De Strasbe 
elle entra en France, jusqu’’ Compicgne, ou |’altendaient le 
Dauphin, sa marche ful un véritable triomphe. Elle gagnait 
ceeurs par sa bonté affable, par sa dignilé pleine de charn 
l'a-propos de ses réponses. La premiére impression de la 
royale ne lui fut pas moins favorable. « Notre archiduches 
phine, écrivait Mercy, a, dans son début 4 Strasbourg, 
toutes nos espérances, tant par son maintien que par la jus 
la grace qu'elle a mises dans ses propos... L’entrevue de cett: 
midi dans la forét de Compiégne a couronné I’ceuvre; on ne } 
raitre sous des auspices plus heureux que ne vient de le fait 
Dauphine *. » 

A celte cour de France, ot trop souvent la vertu était mau: 
la beauté libertine, c’était un attrait et une nouveauté que | 
tacle de cette grace décente et de cetle vertu aimable. La vue 
enfant folatre et rieuse, fraiche et pure, rajeunissait, pour 
ment, le coeur de ce vieux roi blasé. « Le Roi, écrivait Mercy 
nue a élre trés-satisfait de madame la Dauphine; elle le care: 


‘ Un témoin non suspect, I’auteur de lodieux et ignoble pamphet 
Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette d' Autriche, n'a pu s'emp 
rendre hommage au prestige de la Dauphine; il a écrit : « La Dauphine, a 
la cour, y plut généralement : une jolie physionomie, une taille svelte, 
jouement, caressante, attentive et bien instruite; elle fut un moment )’ic 
cour et de la nation; son début fut heureux. » I'* partie, p. 12. 

3 Lettre inédite du comte de Mercy au baron de Neny, 14 mai 1770 
dans la Correspondance secréte, I, 10. 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 651 


s avec 4-propos, avec grace, et d'une fagon trés-fouchante. Le roi 
ame i] me fit 'honneur de mc le dire l'autre jour) la trouve vive 
a peu enfant; « mais, ajoute-t-il, cela est bien de son age. » Mes- 
ies de France sont enchantées de madame la dauphine; toute la 
retle public font les plus grands éloges de son affabililé, de ce 
dle sait dire de gracieux 4 ceux qu! l’'approchent. On la trouve 
iplie de grace, et je puis assurcr Votre Mujesté que ce n’est point 
liferie, mais une conviction {rés-vraie, qui dicte les propos 
ise tiennent la-dessus, et qui sont universels‘. » Choiseul s’en- 
lenait avec elle et sortait enthousiasmé : « On n’a jamais rien vu 

reil & son Age *, » s’écriait-il. 

charme exercé par Marie-Anfoinette sur Louis XV était si bien 
‘onnu, que les courtisans habiles voyaient poindre la Vaurore 
ye influence nouvelle, qui pouvait contrebalancer celle de la 
torite et devenir un jour toule-puissanle. Le duc de Noailles, 
Yhomme de France qui » avait « pceut-ctre le plus d’esprit ct 
i» connaissait « le mieux son souverain et la cour, » disait a 
wey que, « en jugeant d’aprés son cxpérience et d’aprés les qua- 
és qu'il voyait dans cette princesse, il était persuadé qu’elle gou- 
merait un jour |’esprit du Roi, que, les gouts momentanés de ce 
marque s’affaiblissant avec l’dge, il en reviendrait 4 chercher le 
takeur au sein de sa famille, et que ce serait alors que les charmes 
e madame Ja Dauphine prendraient sur lui toul l’empire qu’ils doi- 
eotavoir®. » 
Dans le public, le succés n’était pas moins grand. Au spectacle 
# a cour, quand on chantait des vers 4 sa louange, les assistants 
plaudissaient*. Une pluie torrentielle avait eu beau éteindre le 
tad'artifice de Versailles et d’¢pouvantables accidents altrister les 
Wes de Paris; en dépit de ces malheurs, of les superstilieux eus- 
tava des présages funestes, le peuple aimait sa Dauphine. « Sa 
eanesse, dit Monibarey, sa figure, ses graces tourncrent toutes les 
tes. serait difficile d’imaginer une plus grande popularilé; de- 
pus le roi jusqu’au dernier de ses sujets, tous en furent idola- 
tres. » Elle était le phare vers lequel se tournaient tous les yeux, 
lasource féconde dou découlaicut tous les biens. « Madame Ja Dau- 
Pline se fait adorer ici, écrivait Mercy, et l’opinion publique est 
tellement décidée 4 son égard que, passé quelques jours, et a 1'oc- 
taston d'une diminution du prix du pain, le peuple de Paris disait 
hauement, dans Ies rues ct dans les marchés, « que surement 


Mercy & Marie-Thérése, 15 juin 1770, 1, 44. 
_ M., 20 aodt 1770, 1, 39. 

K., ibid., 1, 34. 
"4.16 novembre 1770, I, 95. 


632 DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REINE. 


« c’était madame la Dauphine qui avait sollicité et obtean celle 
minution en faveur des pauvres gens‘. » 

Des traits charmants, échappés du coeur de la jeune prince 
et racontés par les mille voix de la renommée, entretenaieal 
augmentaient l’enthousiasme populaire. Un jour, en revenas 
la chasse, le postillon de son carrosse élait tombé sous les, 
des chevaux; on l'avait relevé sanglant et sans connaissance. ia 
Antoinette avait fait arréter iinmédiatement sa voiture, prt 
elle-méme aux premiers soins donnés au blessé, adressé sa 
commandations les plus pressantes aux chirurgiens; et lao 
émerveillée de cette sensibilité dont elle avait sous les yeux & 
d’exemples, s’était écriée « que Marie-Thérése aurait recons 
fille, et Henri IV son héritiére?. » 

Un autre jour, 4 la chasse encore, le cerf était aux abois 
la riviére; le postillon, pour arriver plus vite, voulut traverse 
champ de blé; mais « madame l’archiduchesse déclara q 
aimait mieux manquer ce spectacle de la chasse que de se ke 
curer en faisant du tort aux cullivateurs, qui sont toujours p 
mal dédommagés dans de semblables occasions. Ce sentime 
bonté et d’humanité fit un merveilleux effet et fut le sujet ¢ 
conversation de tout Compiégne*. » 

Une autre fois encore, un an plus tard, c’était un paleir 
de la suite de la comtesse de Provence qui tombait de cheval' 
blessait griévement. La princesse continuait sa route, sans 
s'inquiéter de l’accident. « Mais madame la Dauphine, quis 
a une petite distance, fit arréter sa voiture et ne voulut pas @ 
la place jusqu’a ce qu’elle edt vu remplir les ordres, qu’elled 
sur-le-champ, pour que ce malheureux blessé fat secoure. ¢ 
différence de conduite a été fort remarquée; on en parla tel 
soirée, 4la cour et en ville: la bonté, l’humanité de madanel 
chiduchesse recurent les justes éloges qui leur sont dus‘. » 

I y aurait mille traits de ce genre 4 citer; Pexquise sexsi 
et la charité spontanée de la Dauphine se faisaient jour ea! 
circonstances, et la plupart du temps par un contraste remal 
avec la timidité embarrassée ou la froideur égoiste des autres 
bres de la famille royale. C’est ainsi que |’Hdétel-Dieu ayant 
Marie-Antoinette s'empressait d’envoyer mille écus de sa bo@ 
l'archevéque de Paris, directeur de lhospice, et, avec une 
charmante qui doublait le prix du bientait, elle n’en parlail & 


‘ Mercy 4 Marie-Thérése, 17 décembre 1770, I, 108. 
2 Id., ibid., I, 107. 

3 Jd., 2 septembre 1771, I, 206. 

* Mercy a Marie-Thérése, 16 septembre 1772, I, 546, 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 05 


sonne, pas méme 4 Vermond. Mercy n’apprenait ce trait de bien- 
fisance qu’a grand’peine, et, en en rendant compte a I'Impératrice, 
il ajoutait : « Il est bien certain que ce n’est pas par un effet de 
Texemple que madame l’archiduchesse a été portée 4 cette bonne 
@uyre; personne, dans la famille royale, n'a songé 4 venir au sc- 
eours des pauvres dans un malheur aussi pressant, et cette circon- 
stance ajoute d’autant plus au meérile d’une action si belle et si 
digne du coeur de la Dauphine’. » 

Aussi, lorsque le 8 juin 1775, précédée de tous ces souvenirs ct 
portant l'auréole de toutes ces espérances, Marie-Antoinette fit enfin 
son entrée a Paris, ce fut, dans la population parisienne tout 
entigre, un enthousiasme indescriptible. « J'ai eu, mardi dernier, 
une (féfe) que je noublierai de ma vie, écrivait la princesse A sa 
mére; nous avons fait notre entrée 4 Paris. Pour les lionncurs, 
nous avons recu fous ceux qu’on a pu imaginer; tout cela, quoique 
fort bien, n'est pas ce qui m’a touché le plus, mais c’est la ten- 
dresse et 'empressement du pauvre peuple, qui, malgré les impots 
dont il était accablé, était transporté de joie de nous voir. Lorsque 
hous avons ¢l¢ nous promener aux Tuileries, il y avait une si 
grande foule que nous avons été trois quarls d’heure sans pouvoir 
ti arancer ni reculer. M. le Dauphin et moi avons recommand: 
plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne, ce qui a fait un 
tris-hon effet. Il y a eu si bon ordre dans c ‘tte journée que, malgré 
lemonde énorme qui nous a suivis partout, il n’y a cu personne 
de blessé. Au retour de la promenade, nous sommes montés sur 
Meterrasse découverte et y sommes restés une demi-heure. Je ne 
Pus yous dire, ma chére maman, les transports de joie et d’affec- 
lin qu'on nous a t¢moignés dans ce moment. Avant de nous re- 
lier, nous avons salué avec la main le peuple, ce qui a fail grand 
phisir, Qu’on est heurcux, dans notre état, de gagner l’amilié de 
footun peuple 4 si bon marché! Il n’y a pourtant rien de si pré- 
Geux; je l’ai bien senti ct ne l’oubtierai jamais’. » 

Le Dauphin lui-méme, électrisé par la grace communicative de 
% jeune femme et par les acclamations de lout ce peuple, avait 
Winen son habituelle timidité et laissé s’épancher au dehors la 

nalive de son coeur. Mais le peuple ne voyait que la Dauphine, 
ee'éait & elle qu'il faisait remonter ’honnecur de la transformation 
mMaltendue de son mari. « Cetle entrée, ajoulait Mercy, confirmant 

Pleinement les détails transmis par Marie-Antoinette 4 sa mc¢re, 
cele entrée était d’une grande conséquence pour fixer l’opinion pu- 


, Mercy & Marie-Thérése, 17 fevrier 1773, 1, 446. 
4e~Antoinette 4 Maric-Thérése, 14 juin 4775, 1, 159. 
10 Nour 1874. 41 


634 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


blique, et il est impossible de se nrontrer avec plus de grace, plus de 
charmes et plus de présence d’esprit que n’en a marqué madam, 
larchiduchesse dans celte conjoncture'. » 

C’était le jour ot le maréchal de Brissac, s’inclinant devant le 
jeune princesse et lui montrant la foule, ivre d’enthousiasme, qj 
se pressait au pied des Tuileries, lui disait ce mot si connud® 
francais : « Madame, n’en déplaise 4 M. le Dauphin, ce sont 
d’amoureux qui vous regardent. » Quit edt pu prévoir slors 
vingt ans plus tard, celle méme foule pousserait, dans ce 
licu, des cris de mort contre celle méme femme? 

C’était l’époque encore ot Burke, admis 4 la cour de Verse 
et apercevant Ja Dauphine, élait tellement ébloui de cette i 
apparition et enivré du parfum de grfce et de bonté qui ém 
de toute sa personne, que, dix-sept ans aprés, il en conse 
vivant l'ineffagable souvenir : « Il y a actuellement seize oa 
sept ans, écrivail-il, que je n'ai vu la reine de France, alors‘ 
phine, 4 Versailles, et sdrement jamais vision plus céleste 
parut dans cet orbile qu’elle semblait & peine toucher; je la © 
au moment ou elle paraissait sur l‘horizon, l’ornement et les 
lices de la sphére dans laquelle elle commengait 4 se mouvoir; a 
était, ainsi que l’étoile du matin, brillante de santé, de bonhewd 
de gloire*! » 

Et cependant, 4 ce moment déja, en 1773, bien des grondemeal 
sourds et menacants avaient relenti dans ce ciel qui paraissail as 
nuages! 













Il 








Si les sympathies pour la Dauphine étaient vives, les haist® 
l'étaient pas moins. Au cortége des admirateurs et des amis n't 
pas tardé 4 se joindre celui des ennemis, avoués ou 
C’étaient les adversaires de Choiseul, mal disposés pour une pa 
cesse dont Choiseul avait négocié le mariage; c’étaient les fi 
sans de la Prusse et de la vieille politique de Richelieu, natert 
ment hostiles 4 une Autrichienne;‘c’étaient tous ceux qu ef 
l'apparition, & la cour, d’une influence nouvelle. C’était Is 
gouverneur du Dauphin, le duc de la Vauguyon, qui prét 
s‘imposer & l'intimilé des jeunes épdux et qui poussait la 


1 Mercy a Marie-Thérése, 46 juin 4773, I, 466. 
* Burke : Réflexions sur la Révolution de France, traduit de langle of 
o™* édition, Paris, Laurent fils, Londres, 1** novembre 1790, p. 156. 





DIX ANNES DE LA VIE D'UNE REINE. 635 


ion Jusqu’a écouter a leur porte‘; c’était le duc d'Aiguillon, rival 
le Choiseul, et bientdt son successeur, incapable et léger, plate- 
wnt dévoué 4 madame du Barry; c’était: la gouvernante.des en- 
ints de France, la comtesse de Marsan, « intrigante et vindica- 
re*, » qui, « partout ou elle pouvait placer un mot contre madame 
irchiduchesse, s’en acquillait avec tout le fiel et toute la méchan- 
46 possibles*. » C’étaient les Rohan et parmi eux le coadjuleur de 
rasbourg, ambassadeur de France a Vienne, le trop fameux 
rince Louis, « plus soldat que coadjuleur*, » « sans mours, sans 
aractére, sans talents*, » et dans lequel la clairvoyance mater- 
elle de Marie-Thérése avait comme deviné l'homme qui devait un 
pur infliger a sa fille un mortel outrage *. 

Réduites au silence, mais non désarmées par I’éclatant succés 
le la Dauphine, toutes ces haines se cachaient dans l’ombre, épiant 
les paroles et les actes de Marie-Antoinctle, « épluchant sa con- 
duite, tachant de lui trouver des défauls, débitant des mensonges 
propres a induire le public en erreur’, » et guettant la premiére 
Imprudence pour l'exploiler & leur profit. Et quelle est la jeune 

de quinze ans, assez sire de sa raison, assez mailresse 


' brie-Antoinette 4 Marie-Thérése, 9 juillet 1770, I, 47. 
* Mery a Murie-Thérése, 15 mars 1772, I, 286. 
* {9 décembre 17741, I, 252. 
" Evie-Antoinette 4 Marie-Thérése, 24 juin 4774, I, 174. 
"© Ierie-Thérése & Mercy, 2 octobre 4772, I, 354. 
"les lettres de Marie-Thérése 4 Mercy et A Marie-Antoinette sont remplies de 
contre Rohan, nommé, par l’influence de la cabale, ambassadeur a Vienne, 
P dnt la vie était un scandale public. C’est ainsi qu'elle écrivait, le 4°" mars 1772, 
.« Je ne saurais accorder mon approbation 4 l‘ambassadeur Rolan; c'est 
® gros volume farci de bien mauvais propos, peu confurmes a son état d'ecclé- 
igue et de ministre et qu'il débite avec impudence en toute rencoutre; sans 
ce d'affaires et suns talents suffisants, avec un fonds de légéreté, pré- 
ion et inconséquences. On ne saurait faire fond ni sur ses explicalions ni sur 
. Yapports. La cohue de sa suite est de méme un mélange de gens sans mérite 
@ans moeurs. » (1, 284.) Ce « mauvais sujet » tournait la téte de toutes les 
Names i Vienne, et, ce qui pourrait paraitre plus étrange, plaisait infinimeut a 
Gegh {1 et & Kaunilz: « Rohan est toujours le méme; mais presque toules nos 
ames, jeunes et vieilles, belles et laides, ne sont pas moins ensorcelées de ce 
a mauvais original d'extravagances et d’étourderies. » (Marie-Thérése & Mercy, 
™* septembre 1772, 1, 345.) — « Le prince de Kohan m2 déplait de plus en plus ; 
‘est un bien ma.vais sujet; sans talents, sans prudence, saus meceurs, il soutient 
lawt mai le earactére de ministre et d’ecclésiastique. L'empereur aime a la vérité 
‘a sentretenir avec lui, mais c'est pour lui faire dire des inepties, bavardises et 
terlupinades. Kaunitz parait aussi content de fui, parce qu'il ne l'iuncommode 
P*> (Warie-Thérése 4 Mercy, 18 mars 1772, I, 289.) On ferait un volume avec 
ces de l'impératrice sur le compte de ce singulier représentant de la 
Trae en Autriche. 
.' Mercy a Marie-Thérése, 16 novembre 1770, I, 97. 


636 DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REINB. 


d’elle-méme pour se diriger, sans faire de faux pas, au 
ce dédale d’intrigues qui était comme l’état normal de la 
Louis: XV? Rien ne saurail donner une idée de toutes ce 
jalousies, de ces rivalilés de parti, de ces rancunes miséra 
ces ambitions mesquines, de ces tempétes dans un verre d’ 
s’agitaicnt 1a, 4 toute heure, sur toute chose, pour la moi 
veur, pour le moindre poste, pour un voyage a Marly, px 
invitation 4 un bal, pour une place de femme de chambre, 
choix d’un confesseur. Tout, comme le disait Mercy, était 
4 « tracasseries‘. » « Dans un tourbillon aussi pervers qu 
ci, écrivait-il, et ot il est aussi difficile de se reconnaitre 
convénients de ]’dge, de l’inexpérience, de la vivacité, doiv 
doute se faire ressentir*. » La ot de vieux politiques éch 
est-il étonnant qu’une enfant sans expérience, privée de se 
naturels, ait quelquefois failli? Marie-Antoinette avait, d 
méme de Mercy, « un jugement trés-sain, le coeur et le c 
trés-bons*; » mais, naive et confiante, n’ayant pas été habit 
son éducation, 4 réfléchir, et n’ayant, comme disait s: 
« aucun godt pour s’appliquer *, » elle subissait trop facilen 
influences étrangéres, et ces influences n'étaient pas toujou 
samment clairvoyantes ni sincérement dévouées.. 
Le plus difficile et le plus dangeréux des écueil: que la D 
frouvail sous ses pas, e’élait la conduite, a tenir vis-a-vis 
dame du Barry, et la domination absolue exercée par celle 
sur le petit-fils de Louis XIV. A peine arrivée en France, 
Antoinette avait dd subir humiliation de souper avec la { 
et sa fidre pudeur s’était indignée de la société étrange qui | 
été imposée.. Elle avait peine 4 se plier aux conseils que ne 
de lui donner sa mére sur ce sujet délicat. Politique avas 
Marie-Thértse voulait que sa fille marquat certains égati 
femme qu'avait distinguée le roi de France; elle y revenail | 
dans chaque lettre; et Mercy, fidcle interpréte de la. voload 
souveraine, ne manquait pas d’insister aussi sur ce point. ¢ 
suffit, disait I'Impératrice, que c’est ‘le Roi qui distingue i 
une telle, que vous lui devéz des égarils, pas des basscsse: 
« Madame T’archiduchesse, écrivait de, son cdté’ Merey, est 
devoir ignorer le personnage que joue ici la comtesse du: Bar 
conséquent, Son Altesse Royale ne peut la regarder que con 
who ' ; hoa cat - . a 
' -Merey 'd Marie-Thérese, 17 février 1773, 1, 445. tot 
+ Id., tT mats 1775, 5, 434.- a co 
bead ibid Ft a | . 
4 Marie-Thérése 4 Mercy, 24 mai 1770, I, 9. sot 
* Marie-Thérése a Marie-Antoinette, 9 juillet 1774; 1, 486, °! >’ 


a J 


DIX ANNEFS DE LA VIE D'UNE REINE. 637 


femme présentée 4 la cour et qui est dans le cas de participer plus 
ou moins au traitement qu’éprouvent celles qui y sont admises. De 
je dois soumettre aux hautes lumiéres de Votre Majesté s'il y 
wrait de l’inconvénient que, lorsque la comtesse du Barry se 
trouve dans le cercle des dames qui font leur cour 4 madame la Dau- 
shine, Son Altesse Royale, qui parle a toutes les femmes, adressat 
asssi la parole une seule fois 4 la favorite, soit sur sa robe, soit sur 
son éventail, ou quelque propos de ce genre. Il est au moins cer- 
fain qu’une pareille circonstance ferait cesser bien des tracasseries, 
ad jen juge par l’effet qu’ont produit deux ou trois paroles que 
gaidame la Dauphine a dites a celte favorite en jouant le dernier 
wir a Marly; et il est & observer que ces paroles étaient indispen- 
sables 4 dire, parce que le jeu mémce exigeait qu’elles fussent pro- 
nonebes'. » Et Marie-Thérése, satisfaite du zéle de Mercy, se con- 
tentait, pour cetie fois, d’écrire a sa fille : « Je ne m‘élends plus 
sur ce chapitre (de madame du Barry); Mercy est chargé de vous 
parler clair?. » 

Mais, six semaines aprés, le 30 septembre 17714, elle était plus 
explicite* : « Vous ne devez connaitre ni voir la Barry d’un autre ceil 
que@'étre une dame admise 4 la cour et a la société du Roi. Vous 
Wes la premiére sujette de lui; vous lui devez obéissance et soumis- 
soa; vous devez l’exemple 4 la cour, aux courtisans, que les volontés 
de voire maitre s’exécutent. Si on exigeait de vous des bassesses, des 
hailarités, ni moi, ni personne ne pourrait vous les conseiller, mais 
we parole indifférente, de certains regards, non pour la dame, mais 
Por volre grand-pére, votre maitre, votre bienfaitcur! Et vous lui 
Ranguer'si sensiblement, dans la premiére occasion ol vous pouvez 
thliger, et lui marquer votre attachement, qui ne reviendra pas de 
Sti! » Maric-Thérése se trompait : les occasions revenaient souvent; 
hfvoriie, et le Roi a son instigation, cherchaient a les faire naitre; 
‘Matles répugnances de la Dauphine subsistaient. Encouragée d’ail- 

‘MF son mari qui, sur ce point, était pleinement d’accord avec 
poussée par ses tantes, ellc ne pouvait se résoudre, malgré les 
‘Wertissements de Mercy et les obsessions de sa mére, & adresser la 


Mercy a Marie-Thérése, 24 juillet 1771, I, 191. 
Thérése 4 Marie-Antoinette, 17 aodt 1771, I,-197. 

le{{ aout, Marie-Antoinette avait promis 4 Mercy de parler & madame du 

TY, uu cercle du roi; mais, au moment ot elle s’avancait vers elle, madame 
Mehide s'était écrige : « Il est temps de s’en aller; partons. » Et la Dauphine, 
“sant & cette inspiration de sa tanle, était partie sans dire un mot a la favo- 
nie. De la, colére de madame du Barry, irritation du roi et mécontentement de 

Ne-Thérése. Voir le récit de cette scéne dans le rapport de Mercy du 2 sep- 
Manbre 1771, 1, 209. 

‘atie-Thérése a Marie-Antoinette, 30 septembre 1774, I, 218. 


un mot a la comtesse ; mais elle s'empressait d’ajouter : «| 
une fois, mais je suis bien décidée a en rester 13, et cette fem 
tendra plus le son de ma voix*. » 

Pendant quatre ans ce furent les mémes intrigues de la 
les mémes instances de Marie-Thérése, les mémes révoltes 
Antoinette, des paroles dures souvent de la part de la mére 
roles vives parfois de la part de la fille. « Vous pouvez bie 
écrit la Dauphine poussée 4 bout, un jour que I'Impératrice 
entrevoir derriére sa froideur pour madame du Barry la rup 
sible de l'alliance austro-francaise, vous pouvez bien cron 
sacrifierai toujours tous mes préjugés et répugnances, fe 
ne me proposera rien d’affiché et contre l"honneur. Ce sera 
heur de ma vie, s'il arrivait de la brouillerie entre nos 
milles. Mon cceur sera toujours pour la mienne, et mes d 
seront bien durs 4 remplir. Je frémis de cetle idée; j’espére 
n’arrivera jamais et qu’au mains je n’en fournirai pas.le pri 

Et Marie-Thérése riposte rudement et impérieusenient : 

« Vous m’avez fait rire de vous imaginer que moi ou mor 
pourrait jamais vous donner des conseils contre [hon 
méme contre la moindre décence. Voyez par ces traits cor 
préjugés et les mauvais conseils ont pris sur votre esprit. ' 
tation aprés ce peu de paroles, le propos de n’en plus y ° 
trembler pour vous... Qui peut vous consciller mieux, mét 
confiance que mon ministre, qui connatt 4 fond tout!’Etateth 
ments qui y travaillent?... Jl faut suivre tous les conseils sa 
tion qu'il vous donnera’. » 

Dans ce débat, si long et si vif parfois, et dont la cause é 
sérable, entre la'mére et la fille, il est difficile de ne pa: 
parti pour la fille contre la mére. Peut-dtre les vues ¢ 


‘ Mercy & Marie-Thérése, 15 octobre 1771, I, 297. 

® Marie-Antoinette 4 Marie-Thérése, 13 octobre 1774, I, 220. 
3 Mercy & Marie-Thérése, 25 janvier 1772, I; 264. 

# Marie-Antoinette 4 Marie-Thérése, 21 janvier 1772, II, 260. 
5 Marie-Thérése 4 Marie-Antoinette, 13 février 1772, I, 274. 


DIX ANNRES DE LA VIE D'UNE REINE. 639 


ont-elles plus prudentes ; mais celles de Marie-Antoinette 
‘ément plus généreuses. On aime a sentir vibrer, dans le 
etle jeune femme, cette fibre délicate de la pudeur blessée, 
mtemple avec émotion cette « chasteté de l’honneur' », 
t de souiller ses ailes par un contact indigne. Marie- 
: sort de ce conflit plus grande.et plus pure. Si la poli- 
mdamune, l’honnéteté publique l’absout. 


IV 


it d’ailleurs d’autres préoccupations plus sérieuses et plus 
ttirer l’attention et d’éveiller l’inquiéte sollicitude de Marie- 
44 Dauphine, disait Mercy, se négligeait; elle s’affranchis- 
liquette, au grand désespoir de sa dame d’hoonneur, la 
de Noai!les; elle n’aimait pas 4 tenir sa cour et s’en dis- 
op facilement. Elle se plaisait 4 courir 4 cheval, 4 s’en- 
jeunes gens; elle marquait parfois peu de déférence pour 
nes dgées. « On dit, lui écrivait sa mére, que vous négligez 
et distinguer les grands, qu’a la table, au jeu, vous ne 
lenez qu’avec vos jeunes dames; en leur parlant 4 loreille 
ec elles*. » — « Il me revient de toutes parts, écrivait-elle 
fois, que vous avez beaucoup diminué de vos attentions 
es 4 dire 4chacun quelque chose d'agréable et de conve- 
faire des distinctions entre les personnes... On prétend 
commencez 4 donner du ridicule au monde, d'éclater de 
age des gens*. » Ardente au plaisir, la jeune princesse ne 
s’astreindre aux occupations sérieuses ; ses lettres étaient 
es lectures, rares. L’abbé de Vermond ne parvenait pas a 
sprit indolent el distrait. « Elle a, disait Mercy, une con- 
‘ureuse et facile, au moyen de laquelle elle saisit et retient 
lit; mais elle y emploie trop peu de temps’. » Le moment 
ie ou elle n’y employa plus de temps du tout. Marie- 
jail beau revenir, dans chaque lettre, sur ce chapitre dont 
‘enait toule importance, dans une cour aussi fulile que 
France, et avec une éducalion aussi incomplete que l’avait 
le l’archiduchesse. Elle avait beau demander qu’on lui en- 


Réflexions sur la Révolution de France. 

hérése 4 Marie-Antoinelte, 8 mai 1774, I, 160. 
hérése 4 Marie-Antoinette, 17 aodt 1774, I, 197. 
Marie-Thérése, 20 octobre 1770, I, 65. 


640 DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REINE. 


voyat le journal des lectures; on éludait la question, et l'on n'y 
pondait pas. « Le silence était la grande ressource de la Dauphine, 
quand elle était embarrassée*. » 

Quelquefois cependant on prenait de bonnes résolutions ; on com 
mencait méme a les exécuter. Les conversations avec labbé de Ver 
mond devenaient « plus longues, plus sérieuses et plus instruclives', | 
—«S.A.R.,écrivait Pambassadeur, continue réguliérement segke- 
tures; il est méme trés-visible qu’elle y prend plus de gout, et sda 
ne préfére pas toujours des livres sérieux, au moins elle les cheaiig 
avec gout, et dans un genre propre a former l'espril*. » Mais biea 
la mobilitéde l'intelligence, le mouvement dela cour, les dissipaten 
du dehors venaient affaiblir ces bonnes résolutions el détruire cg 
heureux commencements. 

Chose plus grave aux yeux de I'Impératrice, Vattitude de lab 
phine vis-4-vis du Roi avait singuliérement changé, et chaque jem 
voyait diminuer lascendant qu’elle avait pris sur lui tout d’aberd: 
Au début, elle lui avait plu par sa vivacité, sa spontanéilé, sa péle 
lance parfois audacicuse. Louis XV avail cru trouver en elle sa ca 
chesse de Bourgogne. » Tout d’un coup elle était devenue frei 
réservée, timide, silencieuse; elle n’osait plus lui parler. Avaite 
quelque grace a obtenir, elle aimail mieux écrire que de la demané 
de vive voix, et le Roi, qui ne savait guére résister en face aux #0 
citations, refusait presque toujours par lettre. Mercy s’efforgat ® 
vain de réagir contre cette altilude embarrassée, qui ne semblait js 
étre dans la nature prime-sautiére de la Dauphine, qui comprom 
tait son crédit et donnait naissance 4 mille tracasscries. « Depa 
assez longtemps, écrivait-il le 18 juillet 1772, je vois que le carecem 
de madame la Dauphine contracte une empreinte de faiblesse 
n’est que l'eflet des exemples qu’elle a sous les yeux et qu &@ 
bien des cas a donné lieu a des représentations instantes de mia 
Son Altesse Royale s’accoutume 4 avoir peur de tout et 4 se @ 
subjuguer par cette méme peur’. » | 

D'ou pouvait provenir ce changement étrange, cette timidité ext 
dinaire dans une jeune femme vive et énergique comme 
Antoinette? Etait-ce la suite de ce penchant 4 Vindolence qae™ 
reprochait Vermond? Etait-ce défiance d’elle-méme, crainte @! 
responsabilité, appréciation fausse de la situation de la cour & @ 
conduite 4 tenir? Cependant son esprit était Juste, son sens 























1 Mercy 4 Marie-Thérése, 15 juin 1772, I, 311. 

2 Id., 16 novembre 1770, I, 89. 

3 Jd., 23 janvier 1772, I, 265. Voir encore les rapports des 1* ma ima é 
18 mai 1773, t. It", pp. 504 et 453. 

4 Mercy 4 Marie-Thérése, 18 juillet 1772, I, 525. 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. a | 


Foire jugement, lui disait sa mére, quand il n'est pas dirigé par 
uutres, est toujours au vrai et pour le mieux'. » — « Tout, écri- 
ide son cdté Mercy, tout caractérise en elle une belle dme, de la 
nité et un jugement trés-sain®. »Mais Mercy ajoutait : « Il n’y a 
ela vivacité de l'dge et les insinuations déraisonnables de Mesdames 
irépandent un nuage sur de si excellentes qualités*. » 

Linfluence de Mesdames, voila la source mystérieuse de ce chan- 
nent de caractére et de conduite, inexplicable pour ceux qui con- 
issaient mal la cour. C’était l’écueil contre lequel se heurtaient 
igronderies de Marie-Thérése et les sages avertissements de Mercy. 
ifie-Antoinette, dans les premiers temps de son séjour en France, 
nit réguliérement trois fuis par jour chez ses tantes‘, et Mercy, 
ti ne la voyait que deux fois par semaine, ne réussissait pas fou- 
urs, dans ses visites bi-hcbdomadaires, 4 corriger l'impression 
rauvaise faite par la conversation et les exemples de Mesdames. 
curs insinuations, tombant périodiquement sur l’esprit de la jeune 
rincesse, finissaient par y pénétrer, quelles que fussent d’abord ses 
épugnances et les protestations de son bon sens, comme l'eau qui 
mule goutte & goulte vient 4 bout d’user le roc le plus ferme. Mes- 
lames furent le mauvais génie de la Dauphine, avant de cevenir les 
ennemies et les calomniatrices de la Reine’. 

Naynt jamais eu aucun prestige, elles étaient jalouses de celui 
que lear niéce semblait devoir tout naturellement exercer. Gauches 
et embarrassées quand elles devaient paraitre en public‘, elles 
Yoyaient avec amertume cette jeune femme dont la grace et les mots 

séduisaient lout le monde, et, ne pouvant rivaliser avec 

dle elles avaicnt résolu de l’clfacer. Abandonnées du monde auquel 
dle n'avaient jamais su plaire, elles cherchaient & en inspirer & 
Marie-Antoinette te dégout et la crainte. Elles s’efforcaient de toutes 
fron de Yempécher de tenir lacour ’, comme c’était son droit et son 
,et l'engageaient 4 ne pas répondre aux harangues qu’on lui 
‘adrewit', Enfin, timides avec leur pére, elles communiquaient 2 
-learnike cette méme frayeur, l’éloignaient du Roi le plus pessible 


_ Watie-Thérése 4 Marie-Antoinette, 30 septembre 1771, I, 218. 
Mercy a Warie-Thérése, 15 octubre 1771, I, 234. 
” i, ibid. 
_ Ware-Antoinette & Marie-Thérése, 12 juillet 1770, I, 19. 
ter, pour plus de détails, le trés-curieux livre de M. E. de Barthélems 
Sr Mesdames de France, Paris, Didier, 1870. — Voir encore Louis XV et se 
»par M. H. Bonhomme, Paris, Dentu, 1874. 
bre {754 la lettre, déja citée, d’'Horace Walpole 4 sir John Chute, du 30 otto- 


’ Mercy 4 Marie-Thérése, 19 septen:bre 1770, I, 54. 
M., ibid., 1, 56. 


ne convenait en aucune facon. Le refus de porter un corps de b 
la répugnance 4 tenir le cercle et le jeu, le discrédit de ma 
comtesse de Noailles, un peu plus de timidité contractée ° 
du Roi, tout cela et bien d'autres petites circonstances sont! 
conseils de madame Adélaide. Mesdames, par leur éducati 
timides et dépourvues de tous les agréments propres a p 
elles voudraient étre imitées par madame la Dauphine’. 
Cette ingérence perpétuelle de Mesdames dans les affaires 
intimes de Marie-Antoinette , en la mélant & des divisions | 
intrigues en dehors desquelles elle aurait di rester, ame 
résultats les plus déplorables, quand Mercy ne réussissait | 
prévenir les conséquences funestes. Tantot elles persuadai 
Dauphine de traiter froidement la comtesse de Provence, 
altendait la prochaine arrivée?; tan{él, par leur indiscréti 
risquaient de la brouiller avec son mari*; tantét madame. 
et madame Sophie cherchaient a lui inspirer de l’éloigneme 
madame Victoire, «la meilleure des trois sceurs’. » Une au 
c’étail du fidéle Vermond qu’elles s’eftorcaient de la délache 
que son dévouement conirecarrait leurs idées envahissante 
c’était le choix d'une dame d’alours ou d'un confesseur dan 
elles intervenaient opinidtrement, visant, par tous les moy 
sibles, 4 annuler l’influence de leur nicce au profit de leu 
crédit, et 4 la maintenir elle-méme sous leur domination. L 
bition embrassait tout; leur main se portait sur tout : « M 
ne se bornent pas 4 gouverner madame la Dauphine dans le 
qui lui sont personnelles; elles veulent aussi étendre leur 
sur les gens attachés au service de Son Altesse Royale, porter 
a leurs prérogalives, confondre leurs rangs et diminuer ain 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 643 


Krence trés-marquée qui doit exister entre l’état d’une Dauphine et 
celui de Mesdames de France’. » 

Cest ainsi encore qu’elles voulaient s'imposer comme intermé- 
daires entre Marie-Antoinette et le vieux monarque, et que, pour 
eriver & ce but, elles tachaient de l’empécher de parler au Roi : 
« Pai cru ne devoirrien omeltre, écrivait Mercy, aprés avoir raconté 
em détails un de ces mille incidents ot la désastreuse influence des 
fantes s était fait sentir, pour que Votre Majesté soit 4 méme d’aper- 
cevoir jusqu’é quel point les conseils de Mesdames tendent & énerter 
Time de madame la Dauphine... L’influence de Mesdames porte sur 
lobjet le plus essentiel, qui est d’inspirer & madame la Dauphine 
davoir peur du Roi et de s’éloigner de lui... Madame Adélaide con- 
serve sur madame la Dauphine tout son empire et en use de facon & 
Heimer Son Altesse Royale de tout ce qui pourrait étre raisonna- 
ble et utile*. » A l’instigation de sa tante, Marie-Antoinette tantot 
prenait trop chaudement le parti des uns, tantét marquait aux au- 
tres, au duc d’Aiguillon, par exemple’, une froideur méprisante qui 
les exaspérait. De la des imprudences, des froisssements, des tra- 
tasseries sans nombre, dont le résultat le plus clair élait de com- 
promettre la Dauphine, de lui créer des inimitiés puissantes et irré- 
conciliables, et de jeter le Roi de plus en plus dans les bras de 
madame du Barry‘. 

pourrions multiplier les exemples; ceux-la suffisent pour 
fhire voir quelle influence fatale eut sur Marie-Antoinette son inti- 
mité avec ses tantes. Assurément nous ne voulons point dissimuler 
ks forts qu’a pu avoir la jeune Dauphine; dans cetle étude sur des 
documents essentiellement im partiaux, hous ne nous pardonnerions 
pes d'apporter de la passion et de la partialité. Mais, aprés avoir lu 
les consciencieux rapports de Mercy, nul ne saurait nier que, si la 
Dauphine a commis des fautes et si elle en doit porter la responsa- 
biité devant l'histoire, une grande part de cetle responsabilité, la 
plus lourde peut-étre, relombe sur Mesdames, et principalement sur 
madame Adélaide. 

‘krie-Antoinctte se décida pourtant & rompre ces liens que son 
dgeet son isolement l'avaient déterminée 4 former et qu'une habi- 
tade quotidienne avait resserrés. « Ne copiez pas des originaux qui 
N’ont jamais réussi dans le public’, » ne cessait de lui répéter Maric- 

‘ Mercy a Marie-Thérése, 25 février 1771, I, 152. 

* Mercy 4 Marie-Thérése, 2 septembre 1771, I, 208. 

* 4, 22 juin 1774, I, 179. 

« L'ascendant que la comtesse du Barry a pris sur lesprit du roi n'a presque 
Me de bornes; cela influe visiblement en tout ce qui concerne la famille royale. » 


5 CY & Marie-Thérése, 19 décembre 1774, I, 251.) 
Marie-Thérése a Marie-Antoinette, 17 aout 1774, 1, 198. 


644 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


Thérése; et ces avertissements austéres, joints aux pressantes rept fF- 
sentations de Mercy, finirent, non pas par }’éclairer, — elle léh# 
depuis longtemps, — mais par lui donner la force de seemak#? 
joug. A parlir de la derniére moitié, et surtout de la fin de 171,49 
correspondance de Mercy constate une diminution croissante de 
qu’il appelle le « petit despotisme* » de Mesdames, et, en alm 
temps, une progression paralléle du crédit de la Dauphine préseaa# 
mari. « L’ascendant qu'elle a sur lui, écrivait le fidéle mia 
augmente visiblement; elle lui parle trés-naturellement de s® 
fuuts ; il recoit trés-bien ce qui lui est dit 4 cet égard, ef ily 
attention. Il en est résulté un changement favorable dans lem 
tien et le langage du jeune prince, et c’est bien surement lourgg 
de madame l’archiduchesse*. » Grace a elle, la timidité nstaugy: 
du Dauphin tendait 4 s’atténuer; il était moins brusque, moms 
vage, plus aimable; il parlait 4 l’abbé de Vermond, se montrat 
venant pour Mercy*; il paraissait 4 la danse et y prenait pla 
Marie-Antoinette osait méme lui faire de vives représentations ¢ 
son gout immodéré pour la chasse, qui détruisait sa santé, 4a 
lair de négligence et de rudesse que cet exercice lui faisait ¢ 
ter. » Le Dauphin était si ému de ces reproches qu’il se mettaitapam 
rer. La Dauphine mélait ses larmes aux siennes, et le « 
dement » élait « fort tendre®. » Loin de garder rancune d¥ 
« mercuriale, » le Dauphin devenait plus prévenant pour sa ham 
il était presque « galant, » autant du moins que le permetiat 
nature froide et sauvage*. « Sa déférence pour madame l'are 
chesse, écrivait Mercy trois semaines 4 peine avant la mats 
‘Louis XV, prouve le cas qu’il fait de ses avis et on voit qu’il east 
reconnaissance qui l’atlache de plus en plus 4 son auguste ¢pomry 
Le public, lui non plus, ne s’y trompait pas, et il faisait 

4 la Dauphine des changements heureux qu’il remarquait @ 
tenue et le caraclére du prince. Quant 4 elle, quoi qu’ele 
désirer encore, elle était touchée de ces marques de diet 
de son mari, et un jour, irritée du caractére faux et des petite 
trigues du comte de Provence, blessée des légéretés du comtet™ 
tois, elle se jetait au cou du Dauphin, et, l’embrassant avec {rat 
elle s’écriait : « Je sens, mon cher mari, que je vous aime wa ® 























‘ Mercy 4 Marie-Thérése, 16 décembre 1772, I, 386. 

* Mercy 4 Marie-Thérése,.45 juin 1772, 1, 344. 

3 Id., 14 aodt 1772, I, 356, 539. 

* Id., 23 janvier, 45 juin 1772, I, 265, 311. 

5 Id., 24 juillet 1771, 1, 189. 

§ Id., 46 novembre 1771, 12 novembre 1775, I, 245; UJ, 75. 
7 Id.,19 avril 1774, Ul, 128. 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 645 


urs davantage. Votre caractére d’honnétcté et de franchise me 
arme : plus je vous compare avec d’autres, plus je connais com- 
mm vous valez mieux qu’cux'. » 
Les rapporis de Mercy donnent pleinement raison 4 cet élan du 
‘ar de Marie-Antoinette. Si Louis XVI y parait sous son vrai jour, 
-un vif désir du bien allié & une extréme faiblesse, un mérile 
el gaté par une déplorable timidité, — ses fréres y sunt peints sous 
scouleurs qui ne semblent nullement chargées, et qui, il faut bien 
iwouer, ne leur sont guére favorables. Le comte de Provence qui 
wait, quarante ans plus laid, inaugurer si heureusement le régime 
mstitulionnel en France et panser d’une main si ferme et si sage 
“blessures profondes faites au pays par la Révolution et par |’'Em- 
are, dail loin de montrer, 4 cette époque, les grandes et solides 
qualités qu'il devait déployer sur le tréne. Esprit fin ct littéraire, 
mais ambitienx et égoiste, il cherchait, par mille petits moyens plus 
OU Moins avouables, 4 acquérir cetle situation prédominante, a la- 
quelle il se croyait appelé, et que sa naissance ne lui donnait pas. » 
« Toute la tournure de ce jeune prince, disait Mercy, tend & la faus- 
selé, el son petit manége politique semble se porter au dela des 
Yes que son ace peut admettre. Il marque en tout une ambilion 
lrep Henduc; il attire 4 lui, par toutes sortes de moyens, le parti 
dominant, et cherche a s’élablir comme le point de ralliement de 
Ceparti®, » Marie-Antoinette se défiait de lui et non sans motifs : en 
plus d'une circonstance, elle l’avait surpris en flagrant délit de con- 
Siration avec ses cnnemis®. Plus tard, le comte de Provence chanea 
te tactique; n’ayant pu détruire lautorité de la Dauphine, il s’ef- 
de gagner sa confiance el de substitner son influence 4 celle de 
mes, alors 4 son déclin*. 11 échoua devant la ferme raison 
ds Marie-Antoinette et la prudente sollicitude de Mercy. Les rela- 
leas restarent bonnes en apparence, mais sans inlimité et sans 
thendon 
le womte d’Artois, lui, n’avail pas des visées si hautes; il se 
toccupait moins d'affaires que de plaisirs ; il ne voulait pas domi- 
be, Mais amus:r et s'amuser. Son caractére était tout l’opposé de 
iducomte de Provence. Autant l'un était froid ct dissimulé, ne 


_ Yavy a Marie-Thérése, 19 décembre 1771, 1, 234. 

H.,49 décembre 1774, I, 252. 

i. ibid., 1, 254. — Louis XV{ partageait contre son frére les préventions de 
femme. Un jour que les princes s'étaient amusés a jouer entre eux quelques 
Senes de comtdie et que le comte de Provence avait rempli le réle de Tartuffe : 
t Ula aeté rendu 4 merveille, dit le roi, — alors Louis XVI; — les persomtages y 
“lent dans leur naturel. » (Mercy 4 MarieThérése, 28 juin 1774, Il, 184.) 

Nerey a Marie-Thérése, 14 novembre 1772, I, 563, 365. 


vait devenir et devint en effet, pour elle, un réel danger. 
Quant ala comtesse d’Artois et & la comtesse de Provence 
deux princesses dela maison de Savoie : l'une ne manquant | 
prit et d'une certaine habileté, mais peu franche comme son 
d'ailleurs dominée par lui; l'autre « petite, médiocrement pr 
sa taille, avec un nez fort allongé et désagréablement term 
yeux mal tournés, une bouche grande, une physionomie irr 
et des plus communes*, » sans esprit comme sans grace, 
pouvaient étre pour la Dauphine des rivales sérieuses. Marie- 
avait redouté d'abord pour sa fille arrivée de ccs deux pr 
sceurs, dont la coalition, habilement exploitée, pouvait étre u 
sance et par suite un péril. L’ambassadeur de Sardaigne, | 
de la Marmora, avait méme tenté de former 4 la cour un p 
montais*, et la « cabale » de madame du Barry avait cherché 
vir successivement de la comtesse de Provence et de la comte: 
tois contre l’influence croissante de la Dauphine ; mais tous ce 
avaicnt échoué, el Mercy n’avait jamais partagé sur ce point 
préhensions de |'Impératrice. « Quelle que puisse dever 
union par la suite, elles (les princesses de Savoie) n’auron! 
d’autre parti utile et raisonnable 4 prendre que celui de (a 
trouver un appui dans l’amitié et la bienveillance de madame 
phine, dont les avantages immenses s’accroissent de plus 
par la supériorité de son rang, par ses qualités personne 


4 Mercy 4 Marie-Thérése, 19 janvier 1774, II, 94. « Le jeune prince 
d'Artois), écrivait Mercy, traite mal les ministres, auxquels il annonce : 
d'un ton absolu et violent; il n’a d'égards pour personne. I] régne, dans 
gement de son service intérieur, un désordre qui s’étend sur tout; il bru: 
qui lui sont attachés et qui, par conséquent, le servent avec dégoit e 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 647 


lipsent tout & cette cour et par le peu de sensation qu’ont produit 
*3 mariages des deux princes, fréeres de M. le Dauphin‘. » 

Forte de cette supériorité et guidée par l'inspiration de son ceeur, 
larie-Antoinette était parvenue, par ses bons soins, par d’ingénieu- 
wsatientions, par une absence compléte de jalousie, 4 maintenir, 
wmalgré les cabales, malgré la légéreté des uns, la diplomatie des 
wires, malgré méme les discussions parfois violentes entre les fré- 
ta’, Amaintenir merveilleusement, en apparence du moins, union 

la bonne harmonie dans la famille royale’. Et c’est ainsi qu’aimée 
| @ public, jalousée peut-étre mais respectée 4 la cour, ménagée 
| meme par le parti dominant, elle s’avangait, non pas, hélas! sans 
| emis, mais sans rivales ; non pas sans écueils, mais avec con- 
snes versl’heure prochaine ou la Dauphine allait devenir Reine de 
| France. 


Maxme pe La RocueTeERIE. 


t Mery & Marie-Thérése, ibid., II, 79. 

* Hy evit eu, un jour, une altercation trés-violente, une véritable scéne de 
| Wigiat entre le Dauphin et le comte de Provence. La Dauphine avait dd intervenir 

peur stperer les combattants et avait méme regu, 4 cette occasiun, une égrati- 
Quare dla main. (Mercy 4 Marie-Thérése, 15 juin 1772, I, 543.) 

* Mercy d Marie-Thérése, 19 janvier 1774, II, 94. 


la mite prochainement. 





DU LATIN 


DE LIMITATION DE JESUS-CH 





Il est de certaines éditions des bons livres (je m’occu 
meilleur de tous et du plus divin, aprés l'Evangile) qui s° 
de notre esprit avec une force étonnante, ct qui l'obligent 
quer, comme il n’avait jamais fait, aux mots, et par les | 
substance des choses. On n’en est pas pour cela 4 une 1 
premictre des choses; cela ressemblerait par trop 4 de Vilh 
ou aux intuitions surnaturelles des saints; auquel cas on 1 
dans le péché d’orgueil. Non, ces éditions des bons livres, 
ehacun de nous, les bibliophiles connaissent bien cela, n 
apprennent pas plus sur des beautés de littérature ou de 
qu’au commun des lecteurs. Surtout elles ne nous décou 
les choses, comme cela arrive aux saints, par des coups di 
soudains et fulgurants. Mais nous vivons si familiérement, i 
dire si domestiquement, avec ces chéres éditions, elles sont 
de notre maison, nous les avons si bien établies chez nous 
4 portée dela main, qu’il n’est pas téméraire 4 vous et 4 mi 
mer qu’elles nous parlent avec une vivacité extraordinaire 
sain ou malade de notre Ame, du fond trouble ou limpide 
ecur, en un mot, de tout le particulier de nos mceurs et 
eonduite. 

Quel livre me dit mieux ces choses-li, et d’une man 
divine, que cette édition de l’Imitation de Jésus-Christ que 
les mains? Elle est d’espéce portative, s'il cn fut jamais : 
drait dans le creux de votre main. Le format n’est point ric 
du tout élégant; mais il est solide, 4 l’épreuve des cho 
heurts de toute sorte, indifférent aux intempéries des sai: 


DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 649 


excés du chaud et du froid, impénétrable 4 la lariére des mites. Elles 
jedocraient aux cdtés de ce petit livre. Le papier dont est fait ce tré- 
sor de l’dme est un papier de Paris, de 1710, de chez Louis Coi- 
gnard (ex typis Ludovici Coignard), un papier des derniéres années 
dugrand siécle. Il est ferme sous les doigts; il supporte tout sans se 
plaindre, cornes aux coins des pages, annotations marginales a la 
plume, barres & l’encre, affreux patés ct tant d’autres macules! Qui 
ame bien maltraite bien; je l’entends des livres seulement et de 
ceux de poche. Les dévots de la bibliographie ne me démentiront pas 
surce point. Mon édition Louis Coignard est imprimée menu; elle 
Nirait pas & tous les yeux ; mais cela est si net qu’on le lit avec les 
yeux de l’esprit. Elle m’a été donnée en pur don en 1855, la date 
imporle pour ces présents d'amitié, par l'un de mes bien chers et 
distineués confréres et collaborateurs dans l’enseignement secon- 
daire. Je ne le nommerai pas, de peur de facher sa modestie et 
honhomie, l'une et l'autre exquises. Nous faisions la rhétorique en- 
semble dans l'un des lycées de Paris les plus fréquentés par la belle 
jemese. Ce lycée a toujours regorgé de monde, et d’un monde point 
mal éleyé et point sot. Nous avions une part égale dans cette lourde 
lache; si ce n’est que lui, qui avait de meilleurs flancs que moi, Ia- 
lea oratoris, n’entendait pas que le moins robuste des deux fit au- 
lant que le plus robuste. Je ne pouvais pas l’empécher de prendre a 
sn compte ceci ou celade ma besogne. Nous étions bien, lui et moi, 
lesdeux boeufs attachés au méme joug. Il y en a toujours un qui tire 
plesdu col que l'autre. Ah! la bonne confraternité des anciens temps! 
On dit qu’on ne la rencontre plus guére dans la molerne Université. 
Alors nous avions encore affaire 4 des jeunes gens de dix-sept a dix- 
buitans, 4 des mineurs selon la nature et la loi civile. Aujoard’ hui, 
passé quatorze ans, ils sont majeurs et ciloyens. Que ne fait-on d’eux 
des dlecteurs et a fortiori des éligibles? En cvci on mettrail la loi 
ducord avec les meeurs. 


II 


Quand cetle édition me ful donnée par mon excellent confrére, 
jallais prendre possession en province de ce qu’on appelait alors 
tm des beaux postes administratifs de l'Université. Je quiltais Ven- 
®ignement pour l'administration, Ie commerce des jeunes gens 
pour le commerce c!, Dieu me pardonne, pour unc sorte de gou- 
Yenement in partibus minimis des hommes. Ali! que les deux con- 
Itions different l'une de l'autre! Et qu'il n’en va pas de méme de 
8verner de tendres imaginations et de manier des amours-propres 

1y Aocr i X74. 42 


630 DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 


irréductibles! L’un vous anime et vous remplit de magnifiques es. 
rances; l'autre vous afflige et vous décourage. N’est-il pes mai 
qu’avec les hommes vous étes communément au-dessous de ce qui 
convient, ou 4 coté? L’autorité vous enfle ou elle vous écrase. Arecla 
jeunes gens vous tenez toujours la bonne mesure, parce ques 
leur étes vraiment supérieur. Cela m’a induit 4 penser quesag 
bon collégue, de qui j’allais me séparer (il restait, lui, avec nach 
res brebis), ayant prévu les tribulations qui m/’attendaient He, § 
m’avait remis ce petit livre en qualité de spécifique spirituel ba 
prendre en toute rencontre. [Il avait écrit de sa propre maia,’ 
premiére page, le jugement que Fontenelle a porté sur |'Imite 
de Jésus-Christ, jugement parfait dans sa briéveté : « Ce live,Mi- 
plus beau qui soit parti de la main d'un homme, puisque l’Erag 
n’en vient pas, mirait pas droit au coeur, comme il fait, et nes 
saisirait pas avec tant de force, s'il n’avait un air naturel et ted 
4 quoi la négligence méme du style aide beaucoup. » 

Durant l’exercice de ma charge, il ne se passa pas un jourel 
n’cusse 4 faire usage de la médecine divine. Dire 4 propos de quid. 
de quelles tribulations grandes et petites ne serait pas exorbalq 
quelque saint homme. Les saints, quand ils nous parlent d’ea,4 
tombent pas dans le moi haissable; ils sont méme tenus de 
édifier par ces communications familiéres ct par ces épanchesitg. 
de leur ime militante et souffrante. Ils sont si forts dans lee 
et si rarement ils y défaillent, qu’ils nous doivent a nous, les feaahg : 
lettes de la Croix, des peintures vives et expresses des acles@ 
gueur spirituelle accomplis par eux. Mais quoi dire de soi, mis 
homme, qui puisse faire exemple et servir 4 autrui dans le 
la perfection intérieure? On dira bien, et vous direz cela tod 
bien que moi : telle chose m’advint dans l’exercice de mes fs 
qui mit mon amour-propre en feu, ct qui manqua de me jar™ 
de toute mesure. Je pris temps pour lire quelques lignes delay 
tion de Jésus-Christ, les premiéres qui me tombérent sous ls 
Elles me rendirent tout honteux de moi-méme, et cette levireé™ 
gueil tomba dans mon coeur plus vile qu’elle ne s’y étail 
Telle injonction, qui ressemblait 4 un firman émané de quelque 
d’Orient, me vint des puissances de qui je dépendais. On desma 
de moi une chose qui excédait la raisonnable obéissance. 0s i™ 
tait avec une dureté inouie et comminatoire pour que la cue4 
faite dans les vingt-quatre heures. On me tentail presque das 
honneur. J‘allai demander conseil 4 ma chére édition, elle # 
laissa pas longtemps perplexe; elle me dit : Ne fais pas cela, 
l’on te presse davantage, résigne ton poste. Je ne fis pas la chatty 
mon poste me fut gardé. Peut-étre celui qui m’avait commandé 





























DU LATIN DE L’IMITATION DE JESUS-CARIST. 651 


en avait-il référé de son cété a son édition, chapitre Des devoirs des 
supfrieurs envers leurs inférieurs; et ce chapitre l’avait averti qu’il 
allait abuser de sa maitrise. J’ai toujours aimé a le penser et a le lui 
imputer & bien. 
Un autre jour c’est la maladie qui entre chez moi, et le médecin 
tt aprés. Il n’y a pas de pires épreuves et de troubles de la chair 
comparables 4 ceux-la. Si peu de chose sépare la maladie de la mort 
que ’'une nous figure le maitre des cérémonies de l'autre. Ce fils que 
Dea m’a donné, et que dans son extréme bonté il a bien voulu me 
conserver, Dieu va-t-il me l’dter? Et pourquoi m’épargnerait-il dans 
mon sang, lui qui n’a pas épargné tant de braves péres meilleurs 
qe moi? Dans ces heures d’angoisses extrémes, ot notre cceur, 
pour ainsi dire arraché de son fond, ne sait méme plus former de 
priéte, que devenir? A quoi se tourner? Et nunc, Pater dilecte, quid 
dim? On trouve cela et le reste qu’on peut y lire dans le chapi- 
trexmx du livre III: Qualiter, instante tribulatione, Deus invocandus 
est ef benedicendus. J’ai recours a4 ce chapitre xxix, et je le mets au 
lien et place de mon misérable cceur ; je ne peux pas prier de moi- 
méme. Celui qui a écrit ce chapitre pour les désolés de ce monde 
pre pour moi; et je redis toutes ses paroles comme un enfant au- 
qudon fait réciter son Pater ou son Credo. A cela, des braves de 
lAtadémie ou du Lycée me disent : Comment peut-on s’abétir ainsi, 
ayint 61 un bel esprit de collége et ne l’étant que trop encore? — 
Que roulez-vous? Apportez-moi un bon raisonnement philosophique 
de votre Académie ou de votre Lycée qui me rende fort contre moi- 
méme, et qui m’aide 4 me comporter un peu plus bravement chez 
moi. Je le prendrai de n'importe quelle main, et j’avalerai tout d’un 
init votre cordial. Hélas! combien n’en ai-je pas pris de ces cor- 


‘ diaux de l’école! ils ne m’ont absolument rien fait. 


Autres sont les secours de la philosophie, autres ceux de la reli- 
gn. Ceux-la sont pour l’usage externe, comme parle la médecine; 
cen-¢i pour l’usage interne ou pour l’entretien de la vie spirituelle. 
Et pour qui veut bien examiner l'état de son dme, aprés qu’il I’a trai- 
te parla méthode philosophique ou rationnelle, il se trouve aussi 
malade qu'avant. I] n’a de lasanté que lesapparences et le vermillon 
dont les femmes de thédtre enduisent leur visage avant de se pro- 
duire’ la rampe. 

Quel livre que l'Imitation pour le dedans de la maison! C’est le 

iaire du séculier. Voici un chapitre qui a élé écrit pour moi, 
dea pas pour moi seulement, en fant que je suis homme et partic 
Fenante au fond commun des miséres de la pauvre humanité , mais 
Pour moi, en l'état of je suis aujourd'hui. Je me vois, dans cet autre 
Pitre, tel que je me suis levé ce matin, le coeur barbouillé de mé- 


652 DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 


lancolie, qu’on me passe le mot s'il dit bien la chose, l’esprit e 
veli dans d’épaisses vapeurs, inerle el comme assujelti a l’organe 
secréte en nous la bile. Se lever stupide et n’avoir pas du toutd 
verture aux choses qu’on a a faire, est-il rien de plus désespérat 
qui vous rende plus insupportable 4 vous-méme et a autrui? D’ou 
vient-il? de la téte ou de l’estomac? Bas examen, outre qu’il nem 
prend rien sur la cause de cet épaississement de mon 4me! A a 
mon chapitre qui m’atlend 4 mes mauvais levers me dit que jes 
un homme a dispositions changeantes, journaliéres, que je n’air 
de Dieu, pas méme de lange, et que ces élats de bétise, pour lesap 
ler du nom qui leur convient, sont de l’ordre de Dieu. [ls sont tr 
propres 4 m’empécher de m’infatuer les jours ot je me léve 
dispos, un peu lumineux, et voyant clair 4 mes affaires. Alors 
m’humilie ou je tache de m’humilier, et je m’applique 4 I'endr 
malade le doux topique de ces paroles: Si me vis esse in tenebris, 
benedictus ; et, si me vis esse in luce, sis iterum benedictus... (Liv. | 
ch. xvi.) 

Mais, pour ne pas sorlir de cet ordre des petites miséres de l’an 
parlons moins magnifiquement des petites miséres du sens prop 
En est-il une plus cuisante, et qui soil, comme certaines fiéw 
moins sujelte 4 rémittence que n'est celle-ci? Vous relevez de qu 
qu'un ence monde, et vous relevez immédialtement de ce quelqu't 
Il est votre supérieur de par les lois ou conventions qui réglent 
prélatures, et qui veulent qu’il y ait ici-bas des subordonnés et « 
obéissants. Vous avez le col 4 la chaine, et vous l'avez pelé, sour 
meurtri, comme celui du chien de la fable. Cela est dur; mais ili 
porte au bon ordre d'un Etat ou d’une communauté qu’il en soit aif 
Ce n'est pourtant pas le plus dur de la chose. La plaie, la vraie me 
trissure du coeur, c'est que Phomme auquel vous étes obligé dev 
soumettre ne vous vaut ni par les lum iéres, ni par le caractére, ni 
les meeurs. Vous le jugez tel, et le monde aussi avec vous. Vousa 
beau pescr et soupeser dans le creux de votre main cette auto 
bouffie, pompeuse, médiocre et méme au-dessous, qu’un vent de! 
tune ou le caprice tout-puissant du souverain a tirée du néant et 1 
sur votre téte. Il ne vous faut pas moins la reconnaitre et y déférer 
mortification est grande, dites méme qu’elle est sanctifiante. Qui 
la fera recevoir? Ma raison? mais ma raison enrage de ce qu’on ¥ 
delle; et c’est en frémissant qu'elle se range, si on appelle cel: 
ranger. — Mon esprit? mais pour peu qu’il domine ce supériew 
hasard qu’on lui a donné, et qu’il se paye le malin plaisir d 
déshabiller et détailler, comment se rangera-t-il lui aussi? C 
lui, encore plus que ma raison, qui est l’insoumis. Que faire do 
me rabattre 4 ma condition, qu’il a plu 4 Dieu de faire petite et 


we = = =e 


ee eee ee eee 


d’ 


DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 655 


pendante ; mais surtout me rendre & Ja vérité et & la douceur con- 
traignante de ces belles paroles du chapitre xix du livre Il: Insi- 
piens est talis cogitatio que virtutem patientiz non considerat, sed magis 
personas. Regarde non pas 4 la personne de celui auqucel il te faut 
obéir, mais & la vertu méme de la patience ou de l’obéissance; en 
dantres termes, au bon plaisir de Dieu, du souverain dispensateur 
des conditions humaines. 


Il 


Que suis-je, que sommes-nous, tous ceux dont les tempes ont 
banchi et dont le sang commence a se glacer, que sommes-nous, 
dansces effroyables commotions du monde qui s’appellent la guerre, 
les invasions, les si¢ges, les discordes civiles, les démembrements 
de la patrie? Qu’est-ce que nos personnes inutiles, 4 charge a I'Etat 
tala cité, qu'es{-ce que nos bras languissants, et & peine bons a 
pousser le trait sans porlée du vieux Priam, peuvent, soit pour ar- 
ter 'ennemi du dehors, qui s’avance d’élapes en étapes jusqu’a 
Ms provinces du milieu, soit pour combattre l’ennemi du dedans et 
ka factions qui achévent d'ézorger la patrie? Nous ne pouvons rien, 
ston gémir de ces miséres extrémes, dévorer nos larmes et nos 
hentes, et prier Dieu qu’il ait enfin pitié de cette nation qui s‘arrache 
ddle-méme les entrailles. Nos turba inermis, disaient les Latins; 
®erais, oui, mais point insensible ni indemne. Les hommes qui 
‘gisent en de pareils temps pour te bien ou pour le mal de leur 
Bays, el qui ont l'une et l’autre vigueur, celle du bras et celle du 

_ sell, les mauvais citoyens eux-mémes, les brouillons ou les fac- 
lear, dépensent leur activilé 4 des choses qui sont de leur génie et 
quleur plaisent. Ils travaillent ou ils s’agitent. Mais les plus misé- 
tables dans ces conjonctures sont les hommes qui, ne pouvant rien 
peur la chose publique en mal de mort, se donnent le répit de pen- 
*er, el souliennent la vue de toutes ces choses confuses, violentes et 
Caduques. Ce ne sont pas des contemplateurs 4 la maniére béate du 
‘agede Lucréce, auxquels il est doux de contempler du rivage le 
Raalrage d’autrui. Ce sont des conlemplateurs en participation de la 
Wistre publique, de bons fils de la France, que tous les coups portés 
‘lor mére atteignent. et font saigner. Je dis que ceux-la sont les 
plus misérables des hommes, parce que, n’ayant les mains 4 aucune 
‘dion perverse ou simplement intéressée, rien ne s’interpose entre 

“ir sens et les objets qui l'affligent et le consternent. Ils souffrent 

‘@ulant plus de ce qui se fait sans eux ou contre eux, qu’ils le voient 

Un esprit plus libre el avec des lumicres qui manquent aux joueurs 


mémes maladies qui ont perdu les nations les plus célébres de 
quité. 

A qui donc crierai-je du fond de ces abimes? A Dieu sans 
Et comment articuler ma plainte, si je n’ai pas recours & la 
elle-méme des tristesses et des supplications de l’esprit les | 
térieures et les plus propitiatoires, 4 la langue del’ Imitation di 
Christ? Je dis plus, je ne ferais pas ainsi mon propre de cette 
dérivée de la croix, et toute pleine du Verbe fait chair; encore 
irais-je & elle pour l’accommoder a mes états de désolation, § 
tait manifeste pour moi que le livre du disciple se ressent | 
cune de ses lignes des chocs qu’a recus de tous les cétés l’an 
bon citoyen, d’un brave homme et d’un chrétien candide, I’ 
ces Ames qui ont bati sur Jésus-Christ : Fundati in Christo. 
livre soit de Gerson ou de quelqu’un d’avant lui, c’est aux é1 
en décider, et ils en disputeront longtemps encore. Je vois ¢ 
état de l’4me conforme au mien, et une fortune peu différen 
mienne, dans le personnage, quel qu’il soit, de quinous tenor 
tation de Jésus-Christ. La maniére d’étre et de penser, diso: 
plement la maniére de vivre de ce personnage est cclle d’un 
affaibli et molesté au temporel au dela de ce qu’on peut im 
Il n’a pas ot se mettre 4 couvert des piéges ou des attentats | 
chants; et, quoiqu’il soit des moins en vue parmi ses conci 
& cause de son mépris pour le monde et du néant d’humili 
lequel il s’est enfoncé, il n’a méme pas l’assurance d’étre le p 
est jusqu’au lendemain: tant les lois qui le devraient protés 
faibles! tant est vain le recours a elles! Il ne voit que gens a 
sur le pied de l’offensive ou de la défensive, qu’oppres: 
qu'opprimés, cris de guerre ou cris de sédition, souléveme 


DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 635 


chair, lesprit pacifié et « fondé en Jésus-Christ. » Cor meum paci- 
. On n’imagine pas en de pareils temps un lieu si retiré et si bien 
ini, que ce servileur de Dieu ait pu y mettre sa personne a cou- 
t du tumulte des affaires et des violences des hommes. Comment 
stil préservé? Ou s’est-il caché, lui qui fait consister le souve- 
n bien & étre ignoré du siécle : Nesciri in hoc sxculo. 

N’en doutez pas : c'est la misére des temps, ce sont les miséres de 
it le monde, qui, opprimant cette dme bonne et grande, et l'em- 
shant de se dilater a l’air et a la lumiére du siécle, ont fait qu'elle 
stramassée en elle-méme avec une inlensilé de réflexion et une 
uceur et profondeur de charité qui n’ont pas été égalées depuis le 
rist et les apdtres. Je ne prétends pas apprendre a personne rien 
Nouveau sur l’Imitation de Jésus-Christ. Je n’ai ni plus ni moins 
‘amiéres sur ce manuel du chrélien que n’en ont tous ceux de 
afeiet de ma communion. Si je m’attache, avec une vivacilé qui 
lair de m’étre personnelle, 4 ce grand personnage, auteur de I’ Imi- 
tien, c’est ma chére édition qui en est cause. A force de l’avoir eue 
& moi et sur moi, comme disent de leur portefeuille les gens de 
ance; a force de l’avoir interrogée et pressée sur tout ce qui re- 
te Dieu, ’homme et ce misérable monde, hunc miserum mun- 
mm, j'ai pu croire que ce discours, écrit pour les 4mes souffrantes, 
dont j'expérimentais l’efficace incomparable, avait été écrit pour 
ei; et que ce consolateur, plein de force et d’onction, portait avec 
ot, et mieux que je ne faisais, le poids des maux publics. J’en 
bis avec lui comme avec un homme de mon siécle. Et ces temps 
Yiolences sauvages, d’oppression du faible par le fort, de remue- 
mts politiques ct sociaux, ce moyen age, qu'il nous sied bien de 
priser aujourd'hui, était-il donc si différent de notre barbarie sa- 
te, de nos mceurs caduques et sanguinaires, de nos méthodes 
wetées de tueries et d’incendies, de notre liberté incontinente et 
file, de nos égalité et fraternité qu’on dirait étre les filles jumelles 
-paienne Erynnis? 

lar quoi ne me suis-je point épanché avec lui durant les mau- 
}jours de 1870-71, qui, empirant par leur succession, sem- 
ent devoir étre les derniers jours de la France? Ceux qui ne vi- 
(pas les affaires aussi bas qu’elles étaient alors, et qui, leur 
rse et leur personne mises en lieu sur, godtant les douceurs de 
anté sous un ciel tépide et toujours bleu, espéraient que tout irait 
nieux, dans la quinzaine de Paques, pour la France, pour notre 
re moribonde : ceux-la, j’en ai rencontré de tels, je les tenais 
rdes gens bien soltement heureux et bien cruels 4 leur pays. 
8 m’en irritais jusqu’a manquer a la sociabilité avec ces personnes 
lleurs honnétes et bien élevées. Combien de fois, sous le coup 
























636 DU LATIN DE LIMITATION IE JESUS-CHRIST, 


des nouvelles mauvaises ou mensongéres qui nous venaient de nos 
armées, ai-je prié le bon disciple de me répéter ces paroles, d'une 
tendresse fortifiante (elles sont du Pére du genre humain, de Diew 
lui-méme) : Ego sum qui eruo sperantes in me usque in finem. Etplus 
vous ¢les proche de la désespérance, plus vous les entendez et mieux 
vous les recevez en vous. Elles me récréaient par une lumiérega 
ne venait pas de moi et par une force d’enchantement qui m'tait 
inconnue. Oui, c’est sans illusion que je parle aujourd’hui de eek, 
comme j’étais sans illusion pour le recevoir dans mon esprit. Ce: 
divines paroles me faisaient tenir contre tout, contre le témoignag 
de l’ouie et du toucher, contre les triomphes brutaux du nombred 
de la dynamique, contre les preuves accumulées de nos défaites @ 
de l’écrasement de nos armées, et surtout contre la déclamation aff. 
chée, les forfanteries et les faux en écritures des pscudo-Machabées 
d’Israél anéanti. Ego sum qui eruo. 


lV 


Et la mort, la morl amére, amara mors ! qui parle mieux d’ellei 
ma chair et 4 mon esprit que ne le fait ce livre? Qui m’ applique ples 
fortement ou plus doucement 4 cet objet, banal, s’il regarde Ia tole 
lité du genre humain, extraordinaire et unique, si c’est moi quil 
touche ou quelqu’un de mes trés-proches? « Chacun est un tout 
soi-méme. Car, lui mort, le tout est mort pour soi. Et de 1a vient que : 
chacun croit élre tout 4 tous.» (Pascal, Pensées, art. xxv, 31% 
édilion Havet.) Il n’est que Pascal pour dire ainsi les choses, et pet 
nous épouvanter de ce moi qui fait 4 chacun l’effet d’étre teat k’ 
monde. Or cette vue du trépas, ou trop générale, ou trop partie 
liére, le chapitre xxm du livre I, De meditatione mortis, la 
en moi et la rétablit dans le point de justesse de la morale 
tienne. Ici on me parle de Ja mort comme d’une peine attachées 
péché d’Adam, ect transmise par notre premier pére & toute sa reee 
et j'entends qu'elle n’est pas pour nous, comme pour les bétes, u# 
simple nécessité naturelle, la derniére 4 laquelle succombe I‘ 
nisme animal. J‘entends qu’elle est pour tous un chatiment, le coup: 
le plus dur que Dieu inflige 4 la chair, la plus grande douleur 
nous puissions connaitre, ou par ceux de notre sang ou par les pet 
sonnes de nos amis. Ce Vingt-troisiéme chapitre, 4 la fois doux & 
terrible, doux 4 ma faiblesse, terrible 4 mon égoisme, me tire d 
l’ordre des fails de nature par lesquels je confine a la béte; et il m’é- 
léve 4 une vue toute spiriluclle de la mort. C’est en effet la seule: 


»sophe atomistique; car, croyez-le bien, le moment venu, 
ias plus brave dans ce camp-la que dans le ndtre. Or, 
1e s’écoule pas une seconde ici-bas of quelqu’un n’exhale 
r souffle, un pére, une mére, un cher enfant, un ami, vous 
3 doute comme moi; et vous inscrivez 41a marge de ce 
siéme chapitre de votre édition les noms de ceux que la 
i; a enlevés dans l’année. Ce ne sont pas 1a des tables de 
semblables & celles que dressent les stalisticiens. Vous ne 
es registres de la Libiline publique. C’est un memento a 
e, et qui ne laisse chémer en vous l'idée non plus que la 
de votre propre mortalité. Moyennant cette méthode, 
sujet de se flatter et de s’en faire accroire sur quoi-que 
ce monde, santé, argent, solidité de la condition et des 
deur des ans, maturité florissante ou vieillesse impunie. 
‘ sur le qui-vive, et tout prét a faire son paquet. Voyez plu- 
‘1 nous dit des morts subites dans ce verset 7 : Ah, stulte, 
s te diu victurum? C’est a ne pas mettre le pied hors de 
ns songer qu’on vous y rapportera mort ou mourant avant 
1 journée. Jeunes, vieux ou de moyen dge, nous sommes 
oment de manquer. La dominante ici-bas, vis lethi, disaient 
, cest la mort. Et comme ce chapitre xxm nous dit cela, 
' ressasse, 4 la maniére des mattres de grammaire, afin 
bien inculquer a nous tous, qui avons l’entendement dur 
‘dé du mourir! Quel ressasseur, en effet, de Ja vérité la 
sntaire et la plus redoutable! Il nous assomme avec sa 
i-je les morts ou les mortes que j’ai inscrits en marge de 
oisiéme chapitre! Les jeunes! on en a Je ceur et la raison 
arsée. Cela va jusqu’a vous tenter du cété de Dieu. Qu’ont 
jeunes de mourir avant moi? Quel mal ont-ils fait, quelle 
la leur, pour que le chatiment leur ait été si prématuré- 

? 
me femme, elle est morte le mois passé, en donnant la vie 
t ane Dien Inia nermis de nrendre dans ses bras et de tou- 





UG TAbaRt QAO VER OU AUNNUY VE pry peas pyus Ystewe au wave & 
magnanimité nalurelle aux jeunes; ou bien, n’ayant fait que g 
4 la coupe, l’ont-ils rejetée & cause de l’absinthe que déja ils sent 
monter du fond a leurs lévres? Sans doute il plait a Dieu, & 
heure supréme dont personne n’a d’idée, si ce n’est les mour 
de les charmer et tirer 4 lui par une lumiére de sa face d’autant 
manifeste que ce corps miné et cette chair réduite 4 rien empé& 
moins de la voir. Cette aimable enfant a passé a Dieu, comme 
lui edt apparu de la maniére la plus douce et la plus tempérée. Co 
elle lui abandounait ce corps, ces graces et cette maternité de 
ans! Et ces yeux qu'elle tint atlachés 4 la croix jusqu’a ce qu’ 
fermassent! c’étaient les yeux de la foi elle-méme. Et, son de 
souffle exhalé, dans quel repos elle est entrée! Cétait une mort 
core charmante, si cela peut se dire d’un objet aussi pitoyable 
cachons-nous dans notre honte, nous, les vieux amants de la ¥: 

Toutes morts sont bonnes a noter en marge de ce chapitre xx 
Yentends de celles qui nous touchent en quelque chose, et auxq 
nous pensons un peu plus que passé la journée. Mais la lecon pi 
cellence de mortalité, c’est celle qui nous vient de nos cont 
rains ou de nos ainés de peu dans le siécle. L’avertissement es 
et nous le trouvons brutal. « Comment? un tel, notre cam 
de classes, est mort! — On l’enterre demain. — II n’était pas 
4gé; il n’avait que soixante-quatre ans, et encore les avait-il? - 
quoi a-t-il pu mourir? — Ce qu’ily a de certain, c'est qu’il est: 
et que nous sommes priés de son conyoi pour demain. » Nous 
tons a ce conyoi, et, eau bénite donnée, nous nous en rev 
chez nous pour vaquer & nos affaires : nous sommes tous si occ 
« Le cas est rare qui a emporté notre ami; c’est un pur ac 
que cette mort. — Je le veux bien. Le coup n’en a pas moins 
juste, si pas trés-profondément. » Et me voila prévenu pom 
propre compte. C’est ici que ce chapitre xxm me dit la chos 
une force & laquelle je n’avais jamais songé. « Ecoutez, médi 
ruminez, comme parle Bossuet, ce verset 8 : Quis memorabit 
post mortem? Quis orabit pro te? Oui, qui se souviendra d 


DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 659 


mort? qui priera pour vous? Personne, ou pas grand monde. Et 
méme qui le ferait, si l'Eglise ne se souvenait pas pour ceux qui ne 
| ssouviennent pas, et ne priait pour ceux qui ne prient pas? Mais 
dle a ses jours de commémoration universelle, pendant lesquels elle 
eure tous ses enfants et intercéde pour eux auprés du Pére des mi- 
iticordes. Elle a d’intarissables larmes pour ces ossements dessé- 
this. Elle ala mémoire des personnes ou des 4mes, c'est tout un 
elle. Cette Eglise catholique est une pleureuse sublime et per- 
le. Elle ne frappe point lair d'éjulations vaines et indistinctes. 

a des paroles fortes et précises qui emportent rachiat et lihéra- 
fion, Elle seule console les inconsolables, en leur promettant, de la 
part de Dieu, qu'ils n’auront plus sujet de pleurer une fois qu’ils se- 
rent arrivés au lieu des esprits. L’Ezlise seule nous reléve, nous ct 
les ndtres, de cette basse et malheureuse condition du mourir et 
« des quatre planches » de Pascal : et nous ne sommes vraiment as- 
surés que par elle que nous ne mourons pas et ne retournons pas a 
ls terre, & la maniére des chiens et des pourceaux. Ces quadrupédes, 
mes semblables et nos congénéres, nous dit-on aujourd'hui, peuvent 
mourir dans l’impénitence finale. Pour ces betes, cela n’a d’inconvé- 
Tent ni actuel ni ultérieur. 

« Qui se souviendra de vous, quand vous ne serez plus? » Jamais 
jew'uais allé autant au fond de ces paroles que je |’ai fait depuis que 
‘J vis avec l’auteur de 1’ Imitation. Jusque-la j’avais cru que je me 
souvenais des morts autant que cela compatit avec le mouvement et 
hes travaux de la vie présente. La vérité est que je me souvenais fai- 
Mement de ces chers défunts. Vous ne pensez bien 4 eux qu’en rap- 
Periant 4 vous-méme ce que vous savez, par votre catéchisme, de 
ler condition surnaturelle. Si vous ne considérez pas un peu fixe- 
_ Meat que vous serez bientét semblable 4 ces oubliés, et que si peu 
‘le gens se souviendront de vous, si peu prieront pour vous; vous 
n'entendrez pas votre propre fin comme vous devez |’entendre, a 
mvoir, comme une affaire unique et derniére A traiter entre Dieu et 
veus. « Vous serez seul 4 mourir, » seul, entendez-vous? dit Pascal. 
auteur de l’ Imitation me dit la méme chose dans ce chapitre xxi; 
I me le dit moins durement, et, en quelque sorte, moins ad homi- 
em. Mais il a pris avec moi le vrai tour pour m’y disposer, en me 
ersuadant du peu que vaut ma personne actuelle, qui est comme 
erdue dans la multitude des vivants, et qui, morte, ira s’engloutir 
ans des abimes d’oubli (in terra oblivionis); expression d'une beauté 
nique! Longtemps jel’avais prise pour une figure poélique tirée du 
1egasin commun des figures. Le chapitre xxm me I’a fail recevoir au 
ropre, et, mieux que ce chapitre, mes propres légéretés de mémoire 
l’égard des personnes défuntes. Al! certes, cette terre est bien la 









660 DU LATIN DE LIMITATION DE JZSUS-CHRIST. 


terre de l’oubli! Et si, la pelletée de sable jetée sur nos resles, tort. 
était dit pour nous du futur, si rien de nous, pas méme ces mane 
légers qu'avaient imaginés les paiens, ne devait paraitre devant Dies, 
cet oubli des morts serait la preuve la plus simple de la non-spn 
tualité de l'dme et de la totale extinction de nos personnes. | 

« Si vidisti aliquando hominem mori, cogita quia et tu per comde 
viam transibis. » « Si vous avez vu quelqu’un mourir, pensequed 
vous aussi, vous passerez par le méme chemin. » Comme chat 
dit! C’est le mourir dans sa nudité naturelle. Nous n’avons ni 
nous apprendre les-uns aux autres sur ces départs des ndtres, 
vite effectués, avec si peu de remuements dans la maison, ave 
peu d’entassements de paquets et de hardes. Tous nous avo 
quelques-uns d@ nétres passer de vie 4 trépas. Il n'y a parteg 
nous-méme qui ne se tourne et ne s‘attache avec l’intérét lew 
véhément 4 cet acte de la dissolution naturelle. C’est donc ains 
notre corps finira, que nos organes cesseront l’un aprés I’autre, 
tous ensemble, de faire leurs fonctions, que ce souffle sera 
raccourci, obstrué, que toute cette machine aux piéces si bienay 
tées, et, il ya huit jours, si bien allante, entrera dans l’angoise¢ 
angoisses. Kt plus la nature est résistante chez les mourants, plas 
travail de la dissolution est dur, ou nous parait tel, comme k& 
remarquer Buffon. Ne dit-on pas de certains mourants quis 
peuvent pas mourir? Mais ceci ne regarde que le sensible; e jw 
qu ici, animal seul en nous s’étonnc et se trouble a la vue de@ 
maticre qui tombe en ruine. La nature n’a pas le pouvoir de pen 
a notre sens moral. Cette opératrice de la vie et de la mort nea 
que faire et défaire les choses avec quelque diversité et seloa kes! 
dividus; et dans le fait matériel de la mort elle se montre biam@ 
tiniére. 

La donc n’est pas l’enseignement que nous recevons des meu 
Ce qui parle 4 tout mon étre, ce qui abat ma chair et mone 
devant la majesté de la mort, c'est cette personne de notre ami4 
je vois la, gisante sur ce lit, et qui s’éleint peu a peu, se relll 
milieu de nous et entre dans la nuit éternelle. Quel objet &c 
pler! On ne soutient bien cela qu’avec les yeux de la foi. Sautq 
gustin nous dit que Ie bon larron regardait en cette maniére s# 
turelle le Christ 4 la croix. C’est encore notre ami, et ce n’é 
lui. Quels obscurcissements dans les pensées de cet agonisant! 
désordre étrange et quelle incohérence dans le peu de paroles @ 
profére! Quoi! c’est 14 cet esprit qui, la semaine derniére, étes ¢ 
core si présent aux choses de ce monde et a ses propres affaires! ( 
s‘est-il donc passé dans cette dme, dont les opérations sont t 
dérangées et comme embrouillées? Elle a encore des yeux pour? 





DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CIIRIST. 661 


et elle ne parait pas faire usage de ces yeux. Elle ne nous reconnait 
plus. Notre ami est perdu pour nous; el néanmoins notre sens, i 
pous qui vivons, est tellement notre fort, que cette personne, noyée 
pour ainsi dire dans la mort, et qui ne reviendra pas sur l’eau, nous 
we pouvons pas l'dter de céans, méme en idée, et nous l’dter 4 nous- 
wimes, aussi longtemps qu'il reste du souffle 4 ce corps dévolu au 
inceul. 
Jene sais pas comment les paiens recevaient ce coup des sépara- 
fons derniéres. On voit bien, par tout ce qu’ils ont écrit sur la plus 
sxerbe des nécessilés, quils étaient vrais dans leurs douleurs pri- 
ves, et qu'ils s’y abandonnaient sans pudeur. Leurs poétes sont des 
chantres exquis de la mort et des « rigueurs 4 nulle autre pareilles » 
del’Orcus. Ils ont pleuré leurs chers morts comme nous, et comme 
‘nous ils ont vidé de larmes leurs yeux. Quels tombeaux délicieux, et 
du plus intérieur de la maison, que ces urnes pleines des cendres des 
leurs : Plaque sororibus urnz! Tout cela est vrai, humain, uni- 
versel. Ce l’était avant le Christ. Mais quand je pense que le Christ, 
1a caution de nos dimes et de nos corps, a peine 4 me faire soutenir la 
wede ce chrétien qui meurt, de cette chair qui périt pour renaitre; 
quand ma foi est tout prés de céder 4 mes sens, trop occupés du 
travail de la mort naturelle, je me demande quels hommes étaient 
 @Spaiens au chevet de leurs mourants, et de quel esprit ils voyaient 
ces personnes chéries passer de la vie supérieure aux sombres de- 
meures des manes. Tout devait défaillir, que dis-je, défaillir? s’écrou- 
ker, chez ces adorateurs de l'implacable Pluton, tout, les entrailles, 
~ keeur et le sens. Eh! nous-mémes, sommes-nous donc si forts sous 
| Croix? Les bonnes gens parmi eux, & qui les destins avaient ravi 
. Weépouse, un fils, une fille, belle et toute formée, l’ornement et 
ks délices de la maison, poussaient au ciel leur plainteet appelaient 
| ks dieux cruels; aprés quoi, ils demeuraient comme abtmés dans 
Virréparable. Les poétes, amoureux des formes passagéres de la vie 
tt des apparences de I’étre, voyant que la mort déshonore et détruit 
bat cela, déploraient ces corps charmants d’ou le sang, les esprits 
les couleurs s’étaient retirés, et qui, fermes et pleins de sucs avant 
que la fidvre ne les eit dévorés, s’en allaient vides et légers, et pour 
Wen jamais revenir, dans le royaume des ombres. 
.. Non vanz redeat sanguis imagint... (Horace, ode XXIV.) Leur 
pottique génie se jouait, avec une tristesse et des agréments infinis, 
_tutour de cette envcloppe mortelle. Il n’allait pas jusqu’a la per- 
Sonne elle-méme, laquelle parait mourir, et ne meurt pas méme en 
& chair, que le Christ, en la revétant, a faite capable de ressusciter. 
Les philosophes, de leur cdté, qu’ils procédent de Platon, d’Aristote 
oud'Epicure, n’entendent qu’a demi la mort, ou ne l’entendent pas 


— eo 


er ee ie were ee 


qui £ avons invenie et mis a 1a Moge. Lt me aulau certain aan 
affaire unique, o ma raison ne voit pas 4 se conduire et 4 s 
der, quoique toute ma personne, «la chair et l’esprit pur, » ¢ 
le dit Tertullien (caro et spiritus solus ac purus), y soit emba 
Or ces philosophes ne me Jaissent ni l'un ni l’autre, et ils les 
loppent dans la méme catastrophe. Ou bien ils me laissent Pu 
autre, sauvant l’dme, sans me dire ot elle ira, et la sépari 
corps, sans trouver par ow les deux substances, désunies px 
temps, secront de nouveau conjointes et revivront la méme ef uu 
telle vie. En un mol, ils ne me disent pas, « 4 moi qui veux 

qui veux vivre! » dit Bossuet, comment ils me feront subsiste 
entier, soit dans leur univers vide de Dieu, ou plein de cet Eb 
sorbant et sans amour, soit dans leur monde idéal, fait de pre 
principes et de prototypes des choses. Ici mon dme, occupée 

ment d’abstractions sublimes et d’entités qui la fuient, ne r 
vera plus son corps, « ce cher compagnon de ses travaux et | 
peines, » ce bon serviteur qui s’est exlénué 4 la servir, tou 
fois qu’elle a su le ranger sous elle et lui commander en souve 
Comme je suis tout moi-méme dans cette vie-ci, je veux éire 
moi-méme dans l'autre, et en la maniére qu’il plaira 4 Dieu d’ 
a l'égard de ma personne. Eh! qu’importe que ma raison soi 
fondue, si ma foi en Jésus-Christ m‘assure ce bien des biens? ( 
m’est dit, dans ce Vingt-troisiéme chapitre, par un homme si} 
de la mort et de la vue du jugement, que je n’ai point de parole 
disputer contre lui. Il me promet ce que ma chair et mon ca 
ment le mieux et désirent avec le plus de véhémence; et il 

promet de la part du divin Maitre, avec une autorité et une dt 
d’affirmation qui découlent du Verbe lui-meme, et qui emporte: 


awn 4g e 


DU LATIN DE L'IMITATION DE JESUS-CIRIST. 660 


V 


itation de Jésus-Christ est un livre dans lequel nous lisons 
§ uns aussi bien que les autres. L’esprit n’y fait rien, ou il y 
peu! Le bon entendcur dans la science du Christ, c’est le 
Faites attention que l’esprit, j entends le bel esprit, met plus 
a propre dans ce livre qu’il n’en tire ce qui s’y trouve. Ainsi, 
esprit nous soutient que |'Imitation a élé écrite par un moine, 
r des moines, et qu'elle ne regarde aucunement les personnes 
ele. Et d’ot vient donc qu'elle me convient, dans tous les mo- 
de ma vie, 4 moi qui ne fais usage ni de la haire ni de la dis- 
6,€4 qui maltraite mon corps le moins que je peux? Je suis bien 
«monde. Encore en suis-je assez pour le voir tel qu'il est, 
veuffrir de ses duretés ou de ses sottises, et pour combattre au 
;mal de mon dame le combat journalier de l'homme de bien. 
ent se fait-il que, sortant de cette presse toujours froissé et 
at meurtri, je ne revienne pas a ce livre quil ne m‘oblige a 
ren moi-méme? Dire que je deviens humble avec ce livre, ce 
ait mentir. Les sain{s eux-mémes n ont pas une enti¢re persua- 
eleur humilité. Mais j’ai une vue du monde plus juste, plus 
et plus tranquille. Je croirais volontiers que la vanité et l’ai- 
m’offusquent un peu moins le sens, et que « ce pacifique, » 
2 il s’appelle lui-méme, pacificus, me renvoie 4 mes sembla- 
ein de la bonne volonté de les supporter et de me faire sup- 
par eux. Et surtout j’ai la mesure de mun petit individu. 
étre humble cela? Hélas! non; on est encore a cent lieues de 
se. Néanmoins, pour un séculier, c’est un petit commence- 
Vous voyez bien que ce livre n’opére pas que sur des religieux, 
In’a pas été écrit pour le clottre sculement. L Eglise, le cloi- 
siécle, tout ce qui prie, médite ou agit, les détachés et les 
s, ceux de la cellule et ceux de la place publique, aucun 
e n’a le ccur si pur, l’entendement si net, la volonté si 
, que cela le dispense d’aller 4 cette école de vertu parfaite, 
ileté compatible avec la chair, de prudence séculiére et réso- 


Je cherche pourquoi ce livre, en quelque endroit que je 
m’est si intelligible, et comment il se fait qu’il a si t6t rem 
lumiére tout l’intérieur de mon ame. Est-ce qu'il se met 
d’éloquence tout exprés pour moi qui suis un lettré, et qu 
quenté les écoles des beaux parleurs? Est-ce qu’il me prend 
faible de lettré, essayant sur moi la force des argumen 
charme d'une belle diction? Mais il en fait autant sur un he 
nulle liltérature, pourvit que cet homme soit candide et b 
posé pour la vérité; mais il touche et il persuade des fem 
qui viennent 4 lui avec une créance en Dieu, faite et ciment 
besoin d’sjouter, avec la charge de soucis et de maux sous 
loute créature humaine gémit et se sent prés de succombe 
ad me omnes qui onerati estis... Qu’est-ce donc que ce disc 
I Imitation qui est sur-le-champ compr¢éhensible pour tout le 
Ni les rhétoriques, ni les poétiques ne nous y ont préparés. Ls 
sion s’opére en nous comme d’elle-méme et par la vertu ia 
des paroles. Je ne m’apergois pas que cet homme, vraiment 
lique, fasse l’orateur ou, si peu que ce soit, l'homme hal 
moi. Je ne le vols pas venir avec son art de discourir et avec 
dans lesquels tout beau parleur essaye de me prendre. — E 
sine strepitu verborum, sine pugnatione argumentorum (I 
chap. xt). — Dés que je ]’ai entendu, je suis 4 lui. Je lui 
gné par tout ce qu’il sait de moi mieux que moi-méme ¢ 
science plus spirituelle. Il cherche si peu 4 m’endormir sur 
ou trois affaires capitales dont j’al 4 m’occuper ici-bas, et ¢ 
je pense, de vivre en homme de bien, de ne cesser d’avoi 
avec mes passions, et de tenir mes comptes a peu prés au 1 
le grand jour du jugement. Tant de probité et si peu de litt 


DU LATIN DE L'TWITATION DE JESUS-CHRIST, 665 


ou il me réprimande avec une hauleur de religion et de raison éton- 

nante; et il ne me dit jamais rien qui me chagrine ou qui m’offense. 

I] me remplit de confusion sur le sujet de mes fautes; et il ne m’ac- 

cable pas du puids de ses censures. Et sa charilé est si grande avec 

moi que je ne mets plus de mesure 4 mes aveux. Ah! il est bien 

: Mabli, lui aussi, dans la charge de médecin des Ames. Cwlestis me- 

Geus animarum. Je ne lui chle aucun de mes maux intestins ; et 
celles des pestes que je sens le moins, parce qu'elles m’ont pass¢ 
en nature, et qu’elles coulent du méme cours que mes humeurs, il 
ks rend percepltibles pour moi 4 P’égal des sensations les plus vives; 

il y met la pointe et les feux de la douleur. Quel diagnostic protond 
que le sien, et en méme Lemps quel procédé suave et pudique! Ce 
médecin, vraiment céleste, a les yeux et le toucher de Celui qui a 
gueri 'aveugle-né, et quia relevé la femme adullére abattue dans la 
poudre du chemin. Tu solamen pressure (liv. Ill, ch. xv). Il mya 
pas. aprés PEvangile d’ot ce livre est sorti tout bon et tout vrai, une 
pharmacopée des Ames comparable & celle-la pour les propriélés, 
les vertus et le mélange des simples. La médecine des corps fait tant 
pulerd elle aujourd'hui, et méme elle affecte de telles capacites et 
tne domination si nouvelle dans la morale, dans la morale des 
nerfs, que nous pouvons bien de notre coté vanter un peu la méde- 
cine des esprits el les guérisons qu’elle opére. 

I fautavoir été de la Lroupe des malades que ce bon guérisseur a 
remis sur pied, pour pouvoir se bien rendre compte 4 soi-méme du 
Muvre état dans lequel il vous a trouvé, et de la santé, hélas! tou- 
jours précaire, dans laquelle il vous a rétabli. C'est votre convales- 
cence qui lui est purticulicrement précicuse. C'est votre grande fai- 

qui met en travail ce prodigieux génie de direclion, et qui le 
rend si inventif contre les rechutes. Je defie bien un homme, un peu 
capable, de se regarder dans son fonds (je ne parle pas d'un religieux 
pourqui c’est une occupation ct une vertu d'ctat) ; je prends l’un des 
nétres, un séculier, un combattant, un blessé de Ja vie contentieuse ; 
et je le mets au déti de dérober quelque partic que ce soit de sa per- 
sonne au coup d’ceil et au toucher de ce maitre guérisseur. Avec lui, 
il n'y a grimaces qui tiennent, ni fausse pudeur, ni mantére de lui 
marquer et de ne lui marquer pas l'endroit ot vous souffrez. Pas- 
sionum tuarum miserias... Ol soulffrez-vous? Dans votre vanité? La 
vanité est le mal du plus grand nombre. Il pousse partout, comme la 
folle-avoine ; et partout, il fait mourir la bonne herbe. lla des raci. 
nes ténues et miscrables, qui se nourrissent de rien. Les vents en 
répandent la semence par la campagne. Vous I’dtez d'ici, i] reparait 
Ja-bas. On le contrarie et on le géne bien un peu ; mais d’en net- 
toyer tout & fait le ceeur, cela ne se voit pas, sinon quand le coeur lui- 
40 Aocr 1874. 43 














666 DU LATIN DE L'IMITATION DE JESUS-CHRIST. 


méme a cessé de battre. Vous vivez malaisément avec vous-méme ¢t 
avec les autres. J’entends par la que votre condition , étroile et pas 
beaucoup différente de la pauvreté, vous déplait et vous aigrit. Vote 
maison, votre chez-vous n’est pas, 4 proprement parler, un livé 
délices. Il y manque ceci et cela, et cette autre chose encore qui to 
fine au superflu. C’est le défectueux qui y surabonde. Vous rears 
beaucoup chez votre voisin, ou l'on regorge de tout ce qui nest ps 
chez vous; il vous semble que vous étes dans l’indigence. Elway}. 
étes en effet par comparaison, et par l’effroyable vanité de parakt; 
laquelle vous assujettissent les moeurs du temps, votre édocal 
libérale et vos grands sentiments. Votre esprit voudrait bien vag 
Vidéal et ne faire que cela ; mais le domestique vous tire en basj 
vous exerce petitement. Voici que vous avez sur les bras une gt 
fille, grandem filiam, a dit Térence, en age d’étre pourvue. Blk 
belle et saine. Vous l’avez élevée pour I’une de ces situations my 
nes quin’est ni la richesse, ni la pauvreté. Elle a de la religions 

ce qu'ilen faut pour vivre dans le monde, et pas le plus pelit g 
de roman dans la téte. Elle n’a vu chez vous que choses honnéles! 
sonnables, le p!us souvent difficultueuses. Cette fille ferait une ™ 
bonne femme, si cela constiluait aujourd'hui l’apport prinapl 
mariage. Mais elle n’a pas de dot, ou elle en a si peu quoam 
parle pas, et que sa personne en parait comme enlaidie. Il vastagy 
dra donc voir cette fleur de jeunesse et de grace se passer au bol fg 
peu d’années. Elle ne sera plus méme, pour vos yeux de pére, & 
belle jeune fille, votre sang et votre orgueil. Ah! les temps sola 
et le siécle est 4 l’argent. On n’épouse plus que chez Plutaséd 
Ja clientéle de Plutus. Vous supportez mal, pour votre chireeaq 
cette disgrace. Ce n'est pas, certes, un petit chagrin que celhed 
il s’accroit de toute la malice avec laquelle le monde en pat. 
coeur s’en aigrit. Convenez que les établissements heuresx # § 
filles dotées, dont on vous rebat les oreilles, vous ont fait edt 
le mal de l’envie. Oui, depuis que vous avez regardé dans lami 
d’autrui, vous étes devenu un envieux. Ce poison s’est insite 
votre coeur. Vous étes bien a plaindre. Qu’ai-je & vous dire? 4§ 
aussi malade que vous, quoique d’une autre maniére. Allons e@ 
ble au méme médecin. II est inépuisable en remédes et en som 
ments. Il ena pour vous, il en a pour moi, il en a pour lout le 

Tu solus sufficientissimus et solatiosissimus es (liv. Ill, chap. ma} 










DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 667 


VI 


Avant d’en venir 4 cette langue unique de l’Imitation de Jésus- 
Grist (De Imitatione Christi), 4 ce latin qui sonne le barbare a nos 
' oreilles cicéroniennes, considérons, vous et moi, l'un des plus grands 

troubles et des plus constants de cette vic-ci. Il a sa cause dans le 

‘méme fonds de malice originelle que j’ai dit plus haut. ll nait du 

méme ferment d’envie. Voici un homme avec lequel vous vous ren- 
contrez dans un endroit qu'on a disposé tout exprés pour que beau- 
toupde personnes y puissent attendre, bailler ensemble d’ennui et 
ememble sécher d’impatience. Cet endroit-la s’appelle l’antichambre 
d'un Grand. Depuis les beaux temps de la monarchie, le lieu n’a pas 
beaucoup changé, ni ce qu'un y vient faire, ni les airs et les altitu- 
des des gens. Comment se fait-il que vous soyez ici? Pourquoi cet 
babit et ce linge blanc du solliciteur? Vous n’aviez pas 4 vous dé- 

tanger de chez vous. Ce que vous demandez vous est cent fois dd. 

Toat le monde vous met dans ce poste, et s’étonne de ne pas vous y 

wr. Mais quelqu’un vous dispule la placc; il est ici avec vous, et 

plus pris de la porte par laquelle on est introduit dans le Saint-des- 

Saints. IL connait mieux que vous et depuis plus longtemps la mai- 

sn et ses étres. Il a d’anciennes familiarités avec les gens qui in- 

teduisent. Aussi est-il introduit avant vous. L’audience a ¢té courte. 

Uensort radieux, d’un pas précipité, et, vous éventant de la basque 

& son habit, il vous fail un petit salut qui veut dire: J’ai votre 

Nace. Yous venez aprés, et l'on vous relient plus longtemps. C’est 

gon a beaucoup de paroles 4 vous dire, de ces paroles par les- 

quelles on tache de raypeler les noyés 4 la vie. Allez 4 ce beau livre, 
oyer-moi, en rentrant chez vous, el ne manquez pas 4 l’ouvrir au 

by, Hil, chap. xix. 

Vous y lirez ceci : Petent alii et accipient, tu petes et non impetrabis. 
Et it ajoute, tant i] sait parler 4 propos 4 votre coeur et au mien : 
Propter hoc natura quandoque contristabitur, et magnum, si silens 
portaveris (liv. Ill, chap. xii. 

Oh! oui, vous cricrez partout qu'on vous a assassiné dans votre 
droit, dans vos titres acquis, el, peus’en faut, dans votre honneur. 
Nous sommes ainsi fails. Qu’est-ce que le chagrin d'une affaire tem- 
porelle manquée ne vous arrache pas de violent et d’outré? Et y a- 
t-il rien de plus plaintif ct de plus déclamatoire que notre amour- 
propre, quand il a recu un coup fourré? Contre ces abattements de 
ame (tous sont mentionnés et spécifiés dans l'Imitation, et je ne 


04a DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIS?, 


m’attache qu’aux plus communs), vous ne pouvez rien de v 
méme. Vous roidir et ramasser vos muscles 4 la maniére des athl 
d’Olympie, c’est de la plastique d’école; ce n’est rien de plus. A 
plutdt au livre des humbles, et faites ce qu'il vous dit. Il veul 
vous beaucoup moins et beaucoup plus que cette imperturbabi 
de la surface; il vous veut réduit au dedans, pacifié, enliérer 
tourné vers Dieu et 4 sa discrétion. Serva cor liberum et ad D 
sursum erectum (liv. I, chap. xvi). 

Ne dites pas que ceci est laffaire d’un moine et non pas la vé 
C’est bien plus la votre que celle d’un moine. Lui, il est humble 
état, et il mange un pain fait de la poussiére de la terre. Le mo 
ne connait plus, ne blesse plus cet homme mort et déja enseveli 
chair ne lui est plus rien. Ne voyez-vous pas qu’elle repose en] 
ou quil s’en fant de peu; mais la vétre est toute vive et toute s 
sible. Par quoi n’est-elle pas chatouillée ou percée? Quelles che 
ne l’enflent ou ne la crévent? Une parole tombée des lévres d 
homme puissant vous porte au septic¢me ciel; une parole désagi 
ble de ce méme homme vous est un coup de massue. Ici onv 
déprime, la on vous joue. Ailleurs vous ¢étes traversé et supple 
par moins capable et moins mérilant que vous. Ce bon ami ¥ 
manque le jour méme ou vous vous réclamez de lui. Hier il. ¥ 
disait : « Je suis tout & vous, disposez de moi. » La bonne par 
et comme cela vous remue, quand on est soi-méme un peu b 
fomme et capable de sauter au cou des gens pour les remerc 
S‘offrir 4 autrui est divin; avoir 4 remercier quelqu’un est deur 
divin. Quand ni Pun ni )’autre n’ont lieu, ce monde-ci nest | 
qu’un effroyable désert; et vous n’avez plus commerce qu’avec 
fantémes creux, semblables 4 ceux de l’antique Elysée, ou avec 
mimes. Tiens ton coeur élevé « vers le Dieu qui est aux cieux, » 
dit mon maitre dans la science des choses divines et humaines 
tout ce mauvais chagrin, qui procéde d’orgueil, ira s’abimer d 
Ja bienheureuse volonté de [ieu, comme ces ruisseaux chargés 
matiéres impures qui vont se perdre dans Jes eaux d'un gra 
fleuve, et qui s’y déchargent de leurs souillures. En ceci, fais-je 8 
de mysticité? Non pas; je cherche la vérité sur moi-méme, et je 
cherche ov elle est, en Dieu. 

— Ce discours de /'Imitation n’en veut ni 4 ma littérature, sij 
beaucoup de celle-ci, ni 4 ma finesse d’esprit, si j'en ai quelque p 
ni 4 ma science, a supposer quelle égale celle des plus savants. 
que par elle j’embrasse et posséde toute I'économie des mondes 
quoi donc en veut-il de ma personne? A mon cceur. Et c’est let 
de ’homme. Omnis homo cor, a dit l’Ecriture. Aucune philosop! 
ni l’académique, ni la péripatétique, ni la stoique, ni Pépicuriq 


DU LATIN DE L'IMITATION DE JESUS-CHRIST. 609 


nest tombée sur ce fonds de notre étre, ne s’cst arrétée a ce vrai 
substratum. Toutes ont passé outre ; ou bien elles se sont jouées a 
Tentour, circum przcordia, prenant Il’étre métaphysique pour 
homme, pour le sujet vivant. En efiet, par ol, si ce n'est par le 
ceur, ai-je ouverture 4 ces choses de |'Imitation? C’est un art de 
persuader « d’un autre ordre » que celui des rhéteurs et tout autre- 
_ nent puissant. Il ne procéde point par les raisonnements ; non pas 
quilles méprise, et qu’il ne les trouve d’un bon usage pour le gou- 
wrnement ordinaire de la vie; mais comme les choses qu’il entre- 
prend de nous persuader ne comportent pas plus ou moins de pro- 
hebilité, et qu’elles doivent étre certaines ou n’étre pas du tout, il ne 
sévertue pas & disputer. Il se dispense du syllogisine et des enchai- 
" Rements ingénieux du sorite. Et c’est du premier coup et par une 
vive illumination du dedans qu’il nous convainc des vérités du 
salut. Tel a été l'art de persuader de N.S. Jésus-Christ durant sa vie 
morlelle. C’est l'art du disciple, auteur de l’Jmitation. Lui aussi 
cilades paroles de vie éternelle. » A quel rhéteur, 4 quel dialecti- 
Gen irions-nous, quand il s’agit de la vie éternelle? Je n’en voudrais 
aucun pour garant d’un bien aussi considérable; je ne risquerais 
pes avec eux un cheveu de ma téte. Si vous vous approchez des Sain- 
ts lettres avec une compréliension aulre que celle du coeur, vous 
Napprocherez jamais de ce vrai, simple et subjuguant; ou si vous y 
veneravec de la science, ce ne sera pas 4 votre avantage. Et c’est 
imatlement que vous agiterez dans le van de votre exégése ce fro- 
went céleste. Il ne s'en envolera pas dans I’air un brin de paille ou 
divraie. Ce n'est pas pour rien que N.S. Jésus-Christ, qui voyait 
wair ces éplucheurs malheureux de sa parole, remercie son Pére 
edece qu'il lui a plu de révéler ces choses aux petits de ce monde. » 
Pourquoi aux petils? Ce sont des iznorants, des grossiers, et néan- 
moins ils entendent. Et méme ils ont été les premiers pris; et par 
Od donc, si ce n'est par le coeur? 


Vil 


Yenons enfin au corps méme de cette langue de |’ Imitation, a la 
diction latine. Pour porter tout ordre de vérités spirituelles, il faut 
que ce latin-la soit bien fort, et que rien ne lui manque de ce qui 
fait le bon latin. Ah! sur ce point nous ne sommes pas peu décus, 
nous autres cicéroniens et virgiliens. C’est du petit latin, tout ce qu’il 
ya de plus petit latin au inonde. Il est plat, tout prés de terre, du 


670 DU LATIN DE L’IMITATION DE JESUS-CHRIST. 


dernier familier, disons du dernier domestique. Il va avec la gram- 
maire, quand la grammaire est pour lui; sans la grammaire, quand 
celle-ci le contrarie. Et de quelque mani¢re qu’il se comporte, ied. 
aisé, doux, coulant, mélodieux 4 réciler, clair, mieux que cea, 
translucide 4 l’entendement. C'est du latin de bonnes femme. 
Celles-ci doivent en attraper quelque chose, quand par hasard die 
y regardent. Tant il est simple de celte simplicité universelle tat- 
rien ne se perd ni ne s’altére 4 passer par la version dans (owl: 
idiomes modernes ! Je ne pense pas qu’aprés le latin des Evengiletp 
celui de la Vulgate, il s’en rencontre un autre qui soit plus prom 
4 rendre la vérité intelligible, et qui la revéle d’un vétement 
pur et plus lumineux. I] faut bien qu’il en soit ainsi, puisque lah 
cilité qu’on trouve a faire passer l’original de l’ Imitation dans k 
les langues a été la cause de la diffusion vraiment universelle @@ 
divin livre. Pour ne parler que des traductions que j’en ai lues (@ 
polyglottes en pourraient dire la-dessus plus long que moi), # 
me suis pas médiocrement étonné du peu de changement que 
latin avait subi par Je travail de Ja traduction. 11 paraissait avoir 
tot tiré 4 lui et changé en sa propre forme I’idiome qui le trade 
qu’avoir recu la loi de cet idiome. Que dirai-je de cette traduelim 
en grec ancien et classique (1615) d'un pére jésuite alles 
Georgius Mayr, traduction que je suppose n’étre pas connue 
beaucoup de monde, et pas trés-lue? Dans cette version, hellénigue 
ment trés-concise, le latin se voit pour ainsi dire & travers egaK 
et la marque de l'inventeur y est toute vive. Ce latin a quay 
chose d’incorruptible et d’incommutable. Il a les propriétési 
séques des vérités qu'il exprime, et qu’il nous fait recevoir pa 
canaux secrets de la foi et du sentiment. D’ow est ce latina ge 
Vauteur de 1'Imitation, ce latiniste si pauvret, l’a-t-il pris? @s@t 
pas aux Péres latins, dont nous avons aujourd'hui les meet 
extraits dans la publication de l’abbé J.-M.-S. Gorini, publicsti™ 
de laquelle un bon nombre de catholiques, ignorant leurs antig™ 
tés, ont fort 4 le remercier. Je ne vois pas, dans le De Imitatm 
Christi, trace de cette vraiment basse latinité des Péres, je dis 1 
ment basse auprés de Cicéron et au jugement des cicéroniens; @ 
elle n’a de vicieux chez les Péres que I’écorce. Une séve nou 
abonde au coeur de I'olivier greffé, et monte du tronc au faite 
arbre. Cest la séve de la croix. Ce mauvais latin, en psssall 
comme l’a dit Bossuet, par ces bouches sacrées, et servant & 
véhicule 4 la parole de Dieu, est redevenu du bon latin. Ii et ™ 
nouveau et d'une autre maniére ce qu'il était sous le peuple-rei, 
langue d’action, de conquéte et de gouvernement. Comme il a8 
Rome a Vuniversel asservissement des corps, il va aider I'Bs 


































DU LATIN DE L'IMITATION DE JESUS-CHRIST, 674 


fo A s assujettir les esprits. Pour qui aime la pure moélle des 
at qui sait la tirer des mots, c’est un beau et grand latin que 
6 Péres. On ne le couronnerait pas dans nos concours uni- 
res, ef l’on aurait raison. I] fourmille de solécismes, de bar- 
s, de patois provincial, au supréme degré chez les Péres 
s, de pelils jeux d’anthithéses, de termes opposés les uns 
‘es par leurs facettes, que sais-je? de toutes sortes de barba- 
38s, ef pas moins généreuses, 4 cause de l'idéal chrétien qui 
ssous et qui pousse en vigueur. C’est bien la vieille langue 
, la mére des ndtres, épuisée d’ans, ef qui ne produit plus 
fruits de vieillesse. Les Péres usent d’elle en }’état ot ils la 
» Ce latin-la n’est pas mauvais du fait de ces génies nou- 
nfants de la foi, hommes d'action, de direction, de sacrifice, 
le la vérité, usque ad sanguinem, jusqu’a l’effusion de leur 
est mauvais du fait de ]’inéluctable destin des nations, et 
, les mours tombant en pourriture, les langues y tombent 
moeurs et par les mceurs. Mais a des idées nouvelles, su- 
raisonnables et régénérantes, tout organe est bon qui les 
e@ répandre et & se soumettre les dmes. Voila comment le 
}.Péres vit et fructific dans sa corruption, étant plein d’un 
lt ne passera pas plus que le Christ et ses promesses. 
trouve dans le De Imitatione Christi aucun de ces reliefs 
ts et agréables de la civilisation romaine. Ici aucun effort 
a dire et pour se donner de |’ore rotundo; pas le plus petit 
maitre ou d’écolier de rhétorique; une ignorance ou une 
absolue de ces maniéres-li; aucune littérature chez cet 
de Dieu. La pricre et la méditation ne tiennent pas lieu a 
es de belles-lettres : encore elles n'y suppléent pas médio- 
Entretenez-vous un peu, si le coeur vous en dit, avec une 
‘wraiment dévote, et qui est sans cesse en commerce avec 
vous verrez quelles lumiéres sur toutes choses jaillissent de 
pur ct tranquille. Donc pas d’homme de lettres dans l’au- 
Imitation. Aussi quel naturel et quelle candeur! Ego non 
raturam, a dit le psalmiste. Tout notre latin de I’Imitation 
rait-il pas de la Vulgate, e latere Vulgatz, comme je lis dans 
ceiatine d'une édition des Psaumes (Versio vulgata et versio 
CGLY). Et, en effet, vous n’avez qu’a passer des Psaumes a 
itatio Christi, et 4 faire s’entre-suivre les deux lectures; 
$ sentirez comme embarqué dans ces mémes pensées et 
néme latin, petit, commun, populaire. Vous ferez peu de 
e entre l'un et |’autre discours, si ce n'est que celui de 
n, dérivé de la bouche méme du Christ, se ressent plus 
mt de cette dérivation divine. I! a les mouvements, les 


connu que David notre misére et les racines de cette muisér 
quelles plongent dans notre limon terrestre et sen nourr 
Nul non plus, avant le Christ, n’a mieux connu et marqué @ 
d’Adam le principe de réparation et de sainteté qu ‘ils port 
eux-mémes, et qui contre-pése la vilenie de leur naissanet 
nelle. Ce principe et ce moyen, les deux ne font qu’un, ¢ 
priére, aussi naturelle & notre 4me que la respiration Vest: 
corps ; si bien qu’exceplé chez les brutes et les impies, « ce 
sement de la colombe » ne cesse en nous qu’avec le souffle de 
Etre, c’est prier, si de cela méme que vous étes il suit que vo 
misérable et dans le besoin. C’est notre condition mortelle« 
de nous des plaintifs et des suppliants. Qwil léve la main e 
d'affirmation celui qui est dans une telle affluence de toutes 
qu’il n‘a rien 4 demander 4 Dieu, rien pour ce corps, rien po 
ime, compagnons inséparables dans la peine, la joie ou la: 
Le psalmiste est le pére de la priére, de méme qu'il est 
plaire de la purification inférieure par le feu et les larmes d 
nitence. Et la priére elle-méme qu’est-elle, sinon un acte fF 
toire? 

Elle se produit partout dans I’ Imitation : ici, netle et préci 
les termes, et spécifiant son objet, ce qui exclut Pébloui: 
mystique; 14, marquant au bon guérisscur la blessure du ¢ 
core saignante ou mal cicatrisée; ailleurs, percant d’un re 
voiles qui nous cachent la lumiére incréée, ct tirant de l’aile 
cieux des cieux, afin de se reposcr dans la maison du Pére 
landum et pausandum in te. — Et ce petit latin ne se donne | 
de mal que vous voyez, pour. nous dire ces sublimilés. Null 
ne se travaille, ne se guinde et ne se rengorge, soit qu'il! 


DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 675 


‘de la nature de Dien que l’esprit humain s'est fatigué 4 dé- 
»latin De Imitatione Christi dira sufficientissimus et solatio- 
Deux barbarismes d'un bon calibre! Oui, mais quelle dé- 
satisfaisante de l’Etre un et de ses deux attribuls les 
sentiels et les plus excellents! Il se suffit 4 soi-méme, 
infiniment bon. La naive métaphysique, et si pleine de 
3t! Elle contente les petiles gens, et elle ne mécontente- 
les philosophes eux-mémes. Et comme ce Dieu « de toute 
ion » est contenu ect se fait godter dans ce solatiosissi- 
pus rencontrerons ailleurs un nihileitas, — in profun- 
ileitatis mex. Cela n’est-il pas bien trouvé pour dire tout 
sant? Et ceci, touchant l'état des bienheureux, ou Ia claire 
ce qu’il nous est possible d’en préjuger dés ici-bas, dans 
tison de boue : « De claritate in claritatem abyssalis Deitatis 
mati, gustant verbum Dei caro factum (liv. 1V, ch. v1). Voila 
bien haut pour nous, et d'un transcendant 4 donner le ver- 
li, si votre raison prétend a s’envoler toute seule vers ce 
reux empyrée, et s’y établir comme dans le lieu de ses rai- 
ents; non, si elle veut bien que la foi la prenne sur ses ailes 
laigle fait ses petits, et la porte Jusqu’au seuil de ces de- 
lumineuses oti l'on goute le Verbe tout pur. Mais n’est-ce 
» ce latin a une précision théologique et doctrinale éton- 
et telle que illusion en est absente méme a ce degré du 
elligible, et qu’il est licite & notre logique ordinaire d’at- 
par voie de conséquence « 4 ces adorables idées » et d’en 
mder quelyue chose dés ce monde? Apprehende vitam 
t. 
me lasse pas de ce latin. Il me donne contentement sur tout 
st de spéculation et de pratique. Il dogmatise sans dogma- 
¢ pour le cceur toujours et uniquement, comme dans le 
De Sacramento, Du Sacrement des Sacrements. 11 me démon- 
résence réelle, sans y employer les formes ct les ergo de 
mais en m’y allirant par la foi, par le sentiment de mon 
ce naturelle, par l'infinie simplicité et tendresse de la parole 
edu Fils, le dirai-je? par une beauté presque visible et sai- 
! de l’objet du sacrement: « Habeo enim te in Sacramento 
esentem » (ch. x1). Tant de foi m’épouvante pour l'homme, 
folie que cette foi. Mais comme « ceci » m’est un réconfor- 
un « viatique » en cette vie et pour m’acheminer vers l’au- 
jue je ne men trouve pas moins sain d’esprit avec un gout 
‘ pour mes devoirs et pour les choses honnetes, je dis que la 
issée jusqu’a cet acte incompréhensible, n'est point folie. Et 
| vais de ceite table, dressée pour les ignorants et les doctes, 


674 DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 


ayant tout mon entendement 4 moi, et le coeur abimé dans \eg 
bontés de Dieu. 

Bossuet a écrit sur « la Présence réelle dans l’Eucharistic » vi 
chapitres (Méditations sur l'Evangile) de controverse heute, sen 
et j’ajoute victorieuse, ou bien la vérité n'est pas la vérité. Ly 
4 néant la grossiéreté et Porgueil des Capharnaites. Cela s’at 
aux esprits contredisants et durs; et sil en est parmt ex: 
ayant lu et relu ces chapitres, tiennent encore pour leur 
sens contre le littéral de l'Institution défendu par Bossuet, is@ 
sont pas peu opiniatres. Eh bien, le dernier coup de la persuam 
ne me vient pas de Bossuet. J'abats ma raison -sous la parde 
plus grand des docteurs de I’Eglise. Mais mon cceur se rend 
entier au discours tendre et brilant de ce pélerin d’Emmaisqa 
souvient de la vive voix du Christ, et qui a reconnu le Seigneur 
fraction du pain. 








Vill 


Appelons donc « une langue vivante », et nous l’appellerons q 
son vrai nom, le latin du De Imitatione Christi. Oui, c’est une} 
vivante que celle dont j'use le plus volontiers pour prier Diet 
pour lui parler des miséres inhérentes 4 ma condition, pow @® 
fesser 4 ce miséricordieux Pére et Juge mes manquements iag 
sainte. Ces versels de |' Imitation, qui sortent du fond de notrem 
falité, s'entre-suivent comme les couplets d’une douce litanie- Jam 
ai sur les lévres dés que j'ai du mal, et que je chercha™ 
quelqu’un 4 qui me plaindre, quesivi qui mecum contriderda O@. 
non inveni. Il faut bien alors que j’aille 4 Dieu, ou que, m 
raison me lachant au péril et a l’angoisse, je me dévore mo-ailt 
la séche et triste pature! Prier, c’est beaucoup; et malheurest4 
l'homme qui n’a pas en lui cette source jaillissante de |’orais 
moins de l’oraison commune, qui se forme d’elle-méme dans 
dme un peu atleinte! Mais agir conséquemment 4 la priére & 
la dépendance de Dieu, c’est tout l'homme de bien; et j’eat 
le précepte et la régle positive chez ce maitre, savant dans les¢ 
temporelles autant qu’il l’est dans les spirituelles, et qui me@ 
celte vie-ci qu’elle est toute militante : Tota miitia est. Je ne 
dors donc pas, moi séculier, comme peut le faire le moine & 
par les veilles, sur ce latin qui me parle de mes affaires bonne 
et vivement, et qui m’impute 4 mal de les négliger : Age quod 
Scribe, lege, canta, ora, geme, tace, susline viriliter contraria (liv. 


DO LATIN DE L’IMITATION DE JESUS-CHRIST, 675 


). 1! me réveille, au contraire, sur tout ce qui me touche et 
te, sur mes devoirs et mes mceurs, sur mon élat et ses ap- 
ces, Sur mes relations « avec toutes sortes de personnes, » 
dit saint Paul, ce connaisseur profond de l’humeur et du 
e épineux du monde. Est-ce pour des reclus ou pour des 
ots du siécle qu’est fait ce latin-ci: « Non sis familiaris 
eri » (liv. I, ch. vit). Qu’en pensent les gens du monde 
logueurs de l’exégése, lesquels lisent ce beau livre avec 
de leur occiput, le coeur n’étant pas formé chez eux, et 
soutiennent que ces choses de la vraie vie humaine dans 
2, cette science des passions régnantes est le fait d’un ton- 
rieur de couvent, un peu plus lettré que ses moines? Mais 
in mot de cette exégése exotique, ergotante, calomnieuse 
ate. Et ce fin mot, le voici: L’Imitation de Jésus-Christ est 
imte en morale; elle l’est de jour et de nuit. Avec elle on 
mment faire pour bien faire. Elle vous prend toujours en 
| tout prés d’y étre. On n’a vraiment pas ses commodités 
e perpétuelle réprimandeuse. A chaque instant elle con- 
rabat la bonne religion naturelle. On ne peut pourtant pas 
c des Francais du dix-neuviéme siécle comme s’ils étaient 
s. Et parmi nos mondains quel sot ira faire usage de ce 
o d’oratoire, qui vous dit de vous tenir bas en toule ren- 
3plus bas que vous pourrez : « Cum enim bassari refugis... » 
h. xiv.) Bassari, quelle horreur ! Qu’est-ce que ce latin-la? 
dernier bas en effet, et il ne peut venir que d'un idiot ou 
ime accoutumé, comme saint Jean-Baptiste, 4 se nourrir de 
28. Et voila le beau motif pour lequel l’exégése, qui ne se 
as de saulcrelles, exécute le De Imitatione Christi! 
ar gerbées qu’on apporterail des exemples de cette langue 
{ vivifiante du De Imitatione Christi : vivante, parce qu'elle 
verbe intérieur qui forme en moi Je cri de la priére, et qui 
larticuler devant Dieu ; vivifiante, parce qu’elle ranime en 
e de l'esprit et le gout de la morale, et qu’ défaut de la 
va je n’ai pas 4 prétendre, clle m’enflamme d'un certain 
e ’honnéte ct des moyennes vertus compatibles avec le 
~ Proprietarii, hommes altachés 4 leurs propres sens et 
orel aussi, comme nous appelle dans son Jatin domestique 
isciple du Christ, proprietarit! Il ne nous demande pas 
saints ou des anges : Homo es, non Deus; caro es, non an- 
lous demande, et avec quelle bonté exquise, «de ne pas 
yu'au bout de nos concupiscences. » Tu ergo, fili, post 
mtias tuas non eas (liv. Ill, ch. xu). Je sais bien que Cicéron 
e n’auraient pas dit : Ire post concupiscentias suas. Ils pos- 


676 DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 


sédaient trop bien leur langue pour écrire de telles plat 
ont dit l'un et l’autre sur l'homme de fort belics choses 
difficiles & pratiquer. Dieu me garde de démonétiser la m 
tique! Je lai longtemps enseignée et expliquée pour ce qu 
On s’arrangerait encore de vivre et de converser avec des p 
qu'un Cicéron et un Sénéque. Mais comment se fait-il que 
latin, dont mon oreille est charméc et mon esprit agré 
occupé, ne parle pas a ma concupiscence d’une maniére a 
que et avec le méme efficace que ce post concupiscentias 
eas? J’en ai la chair comme transpercée, et mon étre en a 
tout. N’est-ce pas que le maitre chrétien enfonce la ou 
paien se prend a la surface de Vhonnéte; ad speciem hones 
pour l'un je suis un homme, connu de Dieu, la créature e 
de Dieu, quod es hoc es (liv. II, ch. v1), et pour l’autre un pe 
connu du monde, et tenu seulement 4 un maintien correc 
infiniment le latin de Cicéron en qualité de latin : j'ai 
celui du De Imitatione en tant que moyen de rae connaitre. 
l’un comme 2a des délices de 1’esprit ; je me tiens a l'autre 
la régie de la santé. 

Il est trop clair que dans l’ordre suréminent de la ss 
dans la matiére ordinaire de la morale et des devoirs chi 
latin du De Imitatione est vivant et populaire. Expliquons 
ces deux qualilicatifs, et sur le dernier principalement. 
ne veut pas dire ici que le peuple |’cntend comme vou 
Nous n’admettons pas, depuis le polyglottisine miraculew 
tres, qu'il y ait en qui que ce soit un don infus des lan 
Saint-Esprit, hélas! ne se montre plus si magnifique a nol 
Et nous ne I'y sollicitons guére présentement. Ce latin est 
au méme sens que l’est notre grande liturgie catholique. 
ple, » ou le commun des fidéles, entend cette liturgie san 
dre, par le fait de l’accoutumance, 4 cause de la gravité « 
lopée et d'une harmonie imitative des paroles qui rend |: 
sensibles aux plus ignorants. Est-ce qu’il est nécessaire | 
bonne femme, dont parle Fénelon, croyante et toute en Di 
le latin pour étre touchée du rhythme pathétique et des 
bles grandeurs du Stabat, du Dies ire et du De profundis? 
est-elle transportée par le Magnificat, ce cantique des hun 


DU LATIN DE LIMITATION NE JESUS-CHAIST. a1 


mieux: ef s'il est avéré qu’il y a en nous, selon la divine doctrino 
. de saint Paul, un espril qui ne se lasse pas de prier, sine intermis- 
sone, et qui ne nous laisse jamais stupides devant Dieu, c’est-d-dire, 
sans voix, sans paroles, sans requéte, et com:e sans idéés, conve- 
pons que cette langue des suppliants, d’ot quwils viennent et quels 
quils soient, riches, pauvres, savants, iznorants (pusillis cum majo- 
' pibus), est sortie vive et abondante de l’esprit qui prie en nous, et 
" quine se lasse pas de prier. C’est un discours créé pour les nécessi- 
tls de PAme, comme il y a un discours commun dont nous usons 
pour déclarer nos besoins et nos mistres corporelles : celui-ci est 
hien vite dépensé; celui-la surabonde. Chacun y est inventif 4 Vin- 
‘fini. homme qui prie, le philosophe lui-méme, quand il s’abaisse a 
tela dans les désolations de V’esprit ou « les tribulations de Ja 
chair, » a la fécondité dn Verbe divin, prolixius orabat (Evangile de 
la Passion selon saint Jean). 

Or, iltombe sous le sens d’un lecteur candide de I')mitation que 
fout est priére dans ce livre unique ou se sontient sur la priére, reli- 
gion, morale, science du monde, direction chrétienne, métaphysi- 
que, théologie surtout. Aussi, voyez comme cet esprit de pricre est 
créateur de mots répondant i la vérité des choses et pleins de la 
substance évancélique. Sur les mystéres, ce latina une précision sa- 
cramentelle avec les tendres excés d’une foi indéfectible : O dulcis- 
sine Domine Jesu... Non alius devotz# anime cibus manducandus pro- 
ponitur, nisi tu super omnia desideria cordis ejus desiderandus 
(liv. IV, ch. x1). Et combien d'autres élans ou épanchements de cette 
fi doctrinale ct toute enflammée a laquelle le terme propre ne 
manque jamais! Est-ce que la création mentale n’apparait pas en 
free et en beauté dans le latin que voici, et qui fait effort pour 
itleindre a Pdtre du Dieu, et Pexprimer autant que cela est possi- 
he? L’ontologie d'Aristote, avee ses a priori, est dune sublilité 
Puissante : « Dieu est la pensée de ta pensée; Dieu se pense lui- 
méme. » J’entends cela avec la pointe de mon intellect ; et je m’e- 
lablis dans la nature divine aussi absolument que dans un rapport 
mathématique. Mais je n’ai acela ni joie, nile plus petit élargissement 
dneeur. C’est bien haut ct bien sec pour un pauvre homme comme 
Moi. Je voudrais voir un peu clair 4 aimer Dien, et je ne peux l’ai- 
mer qu’autant que je me sens n’étre rien par rapport a hn, et 
he subsister que par sa toute-puissance et sa gratuite bonteé. Or, 
Aristote ne me dit pas un mot de cette dépendance of je suis de 
Dieu par mon origine, et qui me laisse, moi sa créature, sous sa 

main et 4 sa merci. Avec Aristote, je suis un esprit qui en mesure 
un autre, l’esprit de Dieu. Quelle pitié ! Je ne suis pas le créé qui 
s’évanouit, pour ainsi dire, dans Pincréé, un néant qui s’abime dans 


678 DU LATIN DE L'IMITATION DE JESUS-CHRIST. 


l’étre des étres. Et c’est précisément cela qui m’cst dit ici, 4 propa 
des jugements insondables de Dieu... Ubi nihil aliud me esse inven: 
quam nihil et nihil (liv. Ill, ch. xiv). Intonas super me judicia tua; « 
les images venant donner corps et couleurs & celte métaphysiqu 
aussi humble qu’elle est lumineuse, le penseur chrélien ajoug 
avec un saint enthousiaste : O pondus immensum! O pelagus intrany 
natabile, ubi nihil de me reperio quam in toto nihil. (Id.) Quel cick 
ronien trouverait a redire 4 ce latin, qui lui-méme est si peu cx} 
ronien? Mais il part d’un coeur qui s’est rendu familier avec Dia 
a force d’épanchements affectueux et d’abaissements du % 
propre. Ow la téle vaque a la syllogistique, le coeur est sans mony 
ment. * 
Dans les moeurs, dans les choses de direction spirituelle, ce lstit 
a une vigueur incomparable. C’est la vigueur requise au combat dé 
la vie. Ah! combien Sénéque a d’esprit auprés de ce bon dévit! i 
vous en dégoute. OW nos exégéliques ont-ils donc vu que I Imitation 
de Jésus-Christ était une école de contemplation béate et presque 
quictisme? Serait-ce pas dans ce chap. xu : De informatione pt- 
tientiz et luctamine adversus concupiscentias? Mais c'est la palestte 
elle-méme de homme de bien. Je cite ces deux versets do divin 
dialogue du Christ et de lame chrétienne : « ... Domine mi... nem 
qualitercumque ordinavero de pace mea, non potest esse sine bello e 
dolore vita mea. » — « Ita est, fili; sed volo te non talem querae 
pacem, qux tentationibus careat, aut contraria non sentiet. » Este 
ou n’est-ce pas li votre vie et la mienne, et votre incapacité nate 
relle et la mienne d’ordonner de notre paix? Et ce bon dévet,.& 
peine de la force d'un sixiéme en latin, ne nous connait-il pas pos? 
ce que nous sommes? J’ignore s'il a passé sa vie dans un clolite; 
la chose est probable. Alors ce cloitre avait jour sur le monde prt 
quelque ouverture d’ou ce saint homme apercevait tout le train 66 
choses d’ici-bas. Ou bien convenez que ces Ames, toujours en Des 
et priantes, recoivent de lui des lumiéres bien extraordinaires. 
Qu’est-ce donc que connaitre ainsi l’homme par intuition, & & 
Surpasser en cela les méthodes déductlives les plus déliées? N'est<# 
pas que les dmes des humbles, toutes retirées en elles-mémes @ 
« cachées en Dieu, dans le sein de la lumiére et dans le principe 4 
voir » (Bossuet), ont acquis une lelle acuité de vue qu’elles 

au plus renferimé de homme. Comme elles participent de la pureté 
des natures angéliques, elles ont quelque chose de la pénétratios 
infinie de ces célestes esprits. Yous leur étes plus connu que wus 
méme ne !’éles & vous-méme. Et s'il vous déplail d’étre péndté 
n’allez pas 4 ces voyants au cceur pur. Ce sont de terribles psycho 
logues. Ni les cieux, ni les enfers ne sont trop profonds pou 


DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 679 


kur vue. a Cor mundum penetrat celos et infernum » (liv. I, 
ch. 1). 

Que cela est beau et vrai! Et, pour descendre au particulier de 
la vie, il n’y a pas de coquin si ténébreux qu’il puisse se rendre 
impénétrable 4 un homme ayant le cceur et les mains nets. 

Je reviens a l’action chrcélienne. Vous la trouvez partout dans 
lfmilation. Ce mauvais latin est tout aussi plein de l’esprit de force 
que de l'esprit de douceur du cliristianisme. Ceci, par exemple, 
qui regarde la chair, est-il écrit pour les ascétes seulement ou pour 
fout le monde? « Remurmurabit caro, sed fervore spiritus [rena- 
bitur > (liv. Il, ch. xu). La siuguliére dévotion passive! Comme si 
nous n’avions pas tous affuire au meme ennemi, el n’étions pas 
fous revelus de cette chair qui murmure de se sentir réfrénée. Nous 
n'y pouvons pas ce que peuvent les ascétes. Mais Dieu sait si nous 
combattons, je parle de ceux qui combattent, pro parte virili! Trou- 
ver-vous, chez les Latins ct dans l’éthique de leurs philosophes, 
beaucoup d’cxpressions d’un aussi grand caractére que celle-ci? 
«... Si interior homo non fuerit devustatus » (chap. xu, liy. Il). 
Devastatus est beau comme du Pascal. Et de gui entendre cet 
homme intéricur dévasté, sinon du séculicr, de [homme du monde, 
qui n’a pas mis, comme le religicux, son dme en lieu sir, mais que 
kes tentations assaillent 4 droite et 4 gauche, et ne laissent pas res- 
pirer? Ce devastatus, c’est le malade que nous rencontrons tous les 
jours dans le monde. C’est vous, c’est moi. Il a un air de frivolité 
quimite ou pluldt qui contrefait la santé. Au dedans il est tout 
gilé, et des humeurs pernicieuses le minent. Il languit au travail. 
Cequ'il a a faire et qui ressortil 4 sa condition est justement ce 
quil n'aime pas. Il le fait, parce qu’il en subsiste, ct parce que 
murmurer dans le désert contre Dieu et contre son serviteur Moise 
Wemplit pas le ventre. Quelle licheté 4 action! Quelle mutinerie de 
Uhomme intéricur |! 

Mais on me répond dans ce petit latin de I’Imitation: « Sta ad 
beseplacitum meum, » & mon bon plaisir. Ces quatre paroles con- 
lennent en elles la régle et la paix de Vesprit. S’il s’éléve en moi 
trouble plus grand au sujet de la Providence et de l’apparente 
confusion des clioses humaines, et si l’idée de Dieu s’obscurcit dans 
mon entendement & ce point que je retire « a ce grand Dieu » le 
gourernement du monde pour le donner 4 l’aveugle fortune; si 
Cllelumiére « du bon plaisir » de Dieu me manquant, je ne vois 
plus of est le bien au moral, ot le devoir, ot la nécessité de me 
coMduire en tout par la religion et de rendre le moins possible la 
main « homme animal, » alors j’ai recours, dans les obscurcisse- 
Meals ou Jachetés de ma conscience, a la belle priére au Christ que 


620 DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHAIST. 


voici : « Clarifica me, Jesu bone, claritate interni luminis, et ed 
habitaculo cordis mei tenebras universas » (liv. [l, ch. xm 
ailleurs, avec plus d’instance et de confiance chrétienne. « Pur 
letifica, clarifica et vivifica spiritum meum cum suts pote 
(liv. IN, ch. xxxrv). La métaphysique séculiére, la mieux faite 
mieux constituée, a-t-elle beaucoup de termes de celte fore 
cette plénitude spirituelles, cum suis potentiis? C’est bien de: 
moi-méme » qu’on me parle ici. L’esprit et le coeur en sontt 
autre, et non pas le premier seulement qui, considéré a pati 
semble tant 4 une abstraction fastueuse et inanimée. La mé 
sique me divise d’avec moi-méme. C’est un procédé propre a‘ 
lui est commode pour opérer sur ]’étre; je ne le lui reproel 
J’aime mieux me retrouver tout entier, non pas dans mes pr 
ontologiques (hélas, leur ténuité est cause qu’ils me fuient!) 
dans mes états vrais et naturels, dans l'ensemble de ma p 
vivante, laquelle, je le sens bien, ne pense juste et n’agit 
nablement que sous lempire et par la grace de Dieu : je 
pas « en Dieu, » 4 la maniére de Malebranche. Pesez bien 
des termes de cette pricre (purifica, lxtifica, clarifica, etc.) 
des lumiéres; il n’y a pas en eux un grain d’illuminisme; ¢ 
tisferaient un grammairien. 


IX 


Que celui qui n’entend pas ou qui ne veut pas entendre | 
sueur de l’Evangile, » Vigorem Evangelii, dit saint Cypria 
aux endroits de l'Imitation ot cette vigueur chrétienne § 
dans un latin singulicrement expressif. Ces endroits sedi 
breux. Je ne peux pas m’occuper de tous. Or tous se rapport 
deux principales affaires du chrétien ou de l’homme de bit 
acceplté le joug du maitre sans prétendre l’alléger d’un & 
deux affaires sont, d'une part, d’avancer chaque jour un {} 
dans Ja perfection, et d’autre part, les défaillances survenant 
leine manquant au coureur, de se ranimer par la bonne | 
de réparer ses forces par la pénitence. En cela consiste bie 
cice ordinaire de la milice chrétienne, et ce que PEglise, 
prise de possession des dmes, ‘avait appelé « le combat spi 
La chose et le nom étaient nouveaux pour les moralistes 
Omnia nova! Non pas que les plus éclairés parmi eux, et. 
savants dans la science de l'homme, n’aient concu et mém 
Jupiter le parfait honnéte homme, le juste irréprochable, 


DU LATIN DE L'IMITATION DE JESUS-CHRIST, 681 


Jui, ils ont imaginé et peut-étre pressenti le Saint; ils l’ont certai- 
nement figuré; et Platon a donné de lui des trails qu’on dirait em- 
ntés 4 Isaie. Socrate et Epictéte, l’un, quoique prodigieusement 
gubtil, l'autre, nonobstant |l’ostentation stoicienne, ont été les par- 
faits du monde paien, nous ne disons pas les saints. Il s’en man- 
quat de tout le sang répandu sur le Calvaire. Qui dédaignerait la 
perfection paienne, je le trouverais bien difficile. Laissons-la en 
an temps et en son rang; ce nest pas la déprécier. Ce sont les 
wies de cette perfection socralique qui different singuliérement des 

sdires. 
- Expliquons ceci, comme nous avons entrepris de le faire, au 
moyen de notre texte de Imitatione Christi, et par les beauteés elles- 
mimes de ce latin succulent. Je lis, au chap. xm du liv. II, ces pa- 
vies d'une vigueur évangélique étonnante : « Exardesce contra te, 
nec patiaris tumorem in te vivere.» Il s’agit de s’humilier devant 
Dieu, ef de se faire si petit devant cette Majesté supréme que les 
hommes puissent marcher sur vous comme sur la boue des rues. 
eUt omnes super te ambulare possint, et sicut lutum platearum con- 
tueare. » Certes, voila qui est fort, ne manquent pas de nous 
tire les délicats de l’exégése, qui n’aiment pas cux cette bowe des 
snéantis et des désappropriés, et encore moins y salir leur blanc 
plumage. Si cela ne pue pas uniquement le froc et les sandales, 
qu'est-ce que cela fait donc? Ce triste latin les dégoute. Ils n’y ont 
pas méme touché du out du doigt. Comment songeraient-i!s 4 y 
eafoncer. Voyons 4 le faire pour eux. D’abord ils errent totalement 
tur Ja vertu d’humilité. Elle cst si peu leur fait. Ils n’entendent 
pas que la fin de l’humilité ct le terme des abaissements volontaires 
‘de la créature, c'est Dieu, et non pas l’homme ou le monde. Cela 
@ marque pas peu la disproportion entre celui qui s’anéanlit et 
telni devant lequel ou s’anéantit. Et qui osera dire qu’il se fait trop 
‘bas pour Dieu? Cette « boue des rues » est donc une image, 4 peine 
‘Yroportionnée, de notre petitesse par rapport & l'immensilé de Dieu. 
Cest ce que les charnels ne voient pas, ct qui éclate aux yeux des 
Pirituels. Telle est ’humilité, rapportée & son principe, et con- 
| templée en quelque sorle dans sa belle et douce lumitre théolo- 
fique. Qu’il y a loin de 1a 4 cet abétissement monacal sous lequel 
am la veut Gcraser et déshonorer! Regardez agir ces humbles. Sont- 
is assez vifs, asscz fermes, assez perspicaces dans leur bassesse et 
dans ce rien du tout qu’ils se vantent d’étre devant Dieu! Qu‘est-ce 
quils ne supportent pas qui nous ferait tomber en faiblesse, nous 
kes fanfarons de la métaphysique, et les commengants du devoir? 
Qn'est-ce qu’ils n’expédient pas avec célérité et droiture de leurs 
propres affaires ou des ndtres, quand nous les prions de s’occuper 

40 Aour 1874. 4A 


682 DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 


des nétres? Ils ont la crainte de Dieu dans la moelle des os, : 
litus (liv. IV). Ces bonnes gens, 4 la face ouverte, au regard 
et simple (il s’en rencontre de tout habit dans le mande), va 
vite pénétré et mesuré. Le pharisaisme ou la sophistique enf 
ne les embarrasse guére. Ils ont le toucher exquis et un art 
de débarbouiller les visages, et d’en dter tout le platre et ts 
enduils. Pourquoi? Parce qu ils ont coutume de se tnettre por 
dire nus devant Dieu. 

Mais ou ils laissent infiniment au-dessous d’eux les plus 
les plus hommes de bien parmi les paiens, c’est dans I'effa 
tueux; c’est dans le travail qui enfante la perfeclion, dans ke 
bat spirituel ou « le bon combat » de l’apétre des Gentils. Je’ 
j’admire chez les paiens, dans les beaux temps de leurs nN 
ques, des sages eftectifs, des hommes tempérants, désinté 
assez maitres, quelques-uns, nous dit-on, tout a fail maitres ¢ 
pétit, et si peu infatués du souverain pouvoir, quand ilk 
échu, que volontiers vous prendriez ces polythéistes pour. det 
bles de coeur. Je lis aussi et je n’admire pas moins chez lea 
ralistes, poétes et philosophes, et méme chez leurs rhéteur: 
comparables maximes pour le gouvernement de la vie, des! 
de vertu et d'honneur qui vous transporlent, et des notion 
conscience, du Dieu intérieur, si nettes et si fortes, qu’on a 
demander si le Christ avait apporté mieux que cela aux enfs 
la loi de grace. Horace, l'lorace grisonnant des Epitres, § 
souvenir, entre aulres lieux communs de morale vraimeatl 
d'un Te ipsum concute, qui confine 4 notre examen de conséd 
au il y a, si peu que ce soit, du mea culpa de la confessions 
taire. C’élaient les soliloques d’Horace 4 jeun, impransus, em 
l'a dit lui-méme. Je sais encore du méme Horace un Spas 
quia bien de la vivacité. Tout le monde connait le Nil ceed 
de Juvénal, qui est bien fort aussi dans sa briéveté. Le sll 
lescere culpa, qui vient aprés pour renforcer la chose, est 4 
C'est de la clameur d’école. Certes, la conscience, ce mo 
ne peux pas ne pas étre, comme dit Sosie, est assez alle 
les paiens, poétes, philosophes, rhéteurs ou simples gens ¢ 
Socrate a mieux aimé mourir que dire ce qu'il ne_penssit 
le disant, déshonorer son 4me immortelle. Eh bien, si de I 
paienne, belle en soi, et a laquelle il ne déplaft pas de 
devant le monde, je reviens aux bassesses évangéliques da 
tatione Christi ct a cette vie et conduite « cachées en Dies, 1 
cois la seulement le combat intérieur, le « bon combat, | 
difficulté tout entiére de vivre en homme de bien. La seq 
J'apercois aux prises Pun avec l’autre les deux hommes 


DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 685 


erteen moi, l'un qui met l’autre sous lui, et quiy est mis & son 
DUF. 
‘Id seulement m’est distinctement montrée « la loi des mem- 
res» qui, le plus souvent, quand ce nest pas toujours, prévaut 
entre l’esprit. Voila bien la guerre apportée au milieu de nous, a 
aplace de Ja paix, par | Homme-Dicu, el que les sages paiens, les 
lus instruits de la nature de l'homme, ne soupconnaient pas étre 
Eviolente et si implacable. C’est cette guerre que les saints ne sont 
us les seuls & soutenir ; et j'ajoute, ils ne sont pas les seuls 4 y étre 
lidés d’une maniére qui passe la nature. Qui ne connait quelques- 
mes de ces saintes personnes du siécle ? Aucun signe extérieur, froc 
Wsoutane, ne les distingue des autres hommes. Leur habit a la 
bape du vétre et du mien. Ils vaquent tous Jes jours 4 leurs petites 
Whaives : petites, en effet! ils n'y ont mis que du leur, et rien de 
toi d’autrui. Ils en vivent bien ou mal en eux et leurs familles. Ils 
wnt bien de l’occupation chez eux, et bien de la peine 4 y ordonner 
les ehoses conformément 4 la bonne arithmétique, a la raison, a 
Fhonneur et 4 la bienséance. Ils en viennent 4 bout. Comment font- 
is pour cela? Le monde ne le sait pas; mais Dieu le sait, et il leur 
dane aide et courage. Satan, 4 ce qu’il semble, n’a que faire de 
Wair visiter des gens qui ont si peu le temps d’étre 4 lui. Il y vient 
Manmoins. En combien de maniéres et sous combien de figures, ce 
west pas & moi 4 vous le dire. I] est certain qu’il leur donne de la 
@blature autant qu’a un ermite, je veux dire toute celle qu’ils sont 
taélat de supporter. I] sait bien, le malin esprit, introduire chez 
tx toute la sequelle des mauvaises bétes, istas malas bestias. Ce 
West pas moi qui les nomme ainsi, c’est le bon disciple au chap. xxm 
a liv. I11, toutes les concupiscences enchanteresses, illecebrosas 
jWacupiscentias, qui lui arrachent, au fort du combat, ce grand cri 
eY'ame en perdition : Non me vincat, Deus meus, nonvincat caro et 
= (liv. Ill, ch. xxv). Je n’entends pas Epictéte lui-méme, le 
‘gus semblable 4 nos chrétiens, pousser a Dieu ce cri de l'homme. 
+ On s'examine soi-méme chez les paiens, et méme on le fait avec 
fririté et scrupule. Pythagore prescrivait 4 ses disciples ce salu- 
‘feexercice, et il le voulait d’eux quotidien. Nous ne pouvons guére 
de la maniére dont ils se traitaient en qualité de pécheurs, ni 
fala vivacité de leur contrition, n’ayant d’eux aucun acte qui en té- 
®egne. Il faut croire qu’ils y allaient en toute candeur. Ils s’exa- 
Riaaient, cela est certain, en présence de leurs dieux, qui devaient 
© montrer bien indulgents. Ils secouaient, selon la belle expression 
la poate, ce coeur chargé d’humeurs aigres et noires, de mauvaises 
tes, Mala gaudia mentis, a dit Virgile, ou de tristesses pernicieu- 
s, de concupiscences satisfaites ou d'autres a satisfaire. Oui, c’é- 





684 DU LATIN DE LIMITATION DE JESUS-CHRIST. 


taient d’honnétes gens que ce pelit nombre d’adorateurs de | 
Minerve. Cependant aucun d’eux n’a connu et approfondi sar 
originelle; aucun d’eux ne |’a sue tout enliére, ni de quie 
est venue, ni par qui elle devait étre réparée. Aucun d’eux n'a 
de honte de sa naissance charnelle, « du péché de sa mére, »¢ 
nous disons nous autres chrétiens qui faisons grand cas de 
corps, puisqu’il doit ressusciter, et encore plus de cas de 
ame, puisqu’elle ne meurt point. Le Te ipsum concute d’fera 
beau; c’est surtout supérieur aux moeurs publiques deh 
d’Auguste. Mais que pensez-vous de notre homme de bien de 
tation, de ce dévot sans lettres et sans agrément de dialects 
de poésie, lequel s’examinant devant Dieu, ne trouve en lu 
que maticre 4 combat, et qui, l’action engagée, s impute a | 
de reprendre haleine, et de remettre au lendemain 4 vaine 
nemi? Aussi comme ils’anime Iui-méme a l’attaque, et quelle 
tation vigoureuse aux ticdes et aux pusillanimes & faire com 
Exardesce contra te! Voila qui me fait hair mon vice jusq 
tourner contre lui pour le détruire en moi, si je peux. Laa 
sance de soi-méme n’est vraiment militante et quelquefoi 
rieuse que dans le christianisme. Libre 4 ceux qui pensesl 
peut se sauver avec Horace, ou plus prés de nous avec Montay 
tenter l'aventure; mais alors qu’ils ne quittent pas ces.dew 
bles directeurs pour aller 4 I’ Imitation de Jésus-Christ, et p 
meurer un peu sur celle-ci; car elle les saisira et captiverat 
sorte qu’ils ne pourront plus s’en déprendre. 


X 


Tel est ce latin du de Imitatione Christi, latin original 
bassesse et sa mistre ; dégénéré, plus qu’on ne saurail led 
ses grands ancétres les Romains, et malyré cela, de race ff 
mort ct passé pour les cicéroniens, ct néanmoins vivant ef ff 
dans |'état ot il s’offre 4 nous; mort et vivant, comme saint | 
dit des chrétiens, mort pour les beaux esprits et les gramm 
d’Alexandrie et pour leur postérité, vivant pour les bonnes 
ou qu’elles soient, dans le monde ou dans le cloftre, a lacti 
Voraison, aux choses qui passent ou a celles qui ne passet 
Sint temporalia in usu, xterna in desiderio. 

Latin vivant de la vie du Verbe fait chair, plein de Ja natun 
et de la nature humaine, « plein'de grace et de vérite. » Il 
effet, il se renouvelle, il s’accroit et s’amplifie, il s’échauffi 


DU LATIN DE L'IMITATION DE JESUS-CHRIST. ' Of35 


famme et s‘illumine sans cesse par Il ’oraison intéricure el par un com- 
merce avec la seconde personne de la Trinité, doux, profond, fami- 
ler et proportionné. Ou bien encore, et toujours par le moyen de 
Peraison mentale, il s‘épure et il se rend délié 4 l’égal de la méta- 
physique déductive la plus fine et la plus serrée. Bon pour l'argu- 
mentation, il n’argumente pas. [] dogmatise, sans affecter la forme 
atique. Il traite de l’étre de Dieu, sans faire montre de théolo- 

we doctrinale. Il porte aisément, et il n’en parait pas exténué, les 
ystéres les plus ineffables. Il explique aux humbles et méme aux 
serbes tout ce qui peut leur ¢tre expliqué de ces choses trois fois 
gates, tout ce qui peut les amener.a elles par un acquiescement de 
son, de foi et d'amour. Je dis acquiescement de raison, parce 
pcette langue du de Imitatione Christi, par je ne sais quelle grace 
s Dien, étant commune et populaire en tout sujet, ne se dérobe 
le part 4 mon bon sens sous la couverture sacrée du mysticisme. 
des termes de ce latin ne laisse pour ainsi dire ma raison en 
sear, et ne la décoit par des images vides et voltigeantes. Sans 
tdoute ma raison n’appréhende pas tout du surnaturel ; car si cela 
eait, le surnaturel lui-méme ne serait pas. Elle commence par aller 
4 3ien toute seule. Qui le nie ou le conteste, puisque Dieu l’a créée a 
fin? Mais 4 quelle hauteur ct profondeur du divin est-elle ca- 
peble d’atteindre par ses propres forces, et de combien ne s’en 

Manque-til pas pour qu’elle se dise satisfaite? C’est ce défaut-la 
que la foi seule peut réparer, et qu effectivement clle répare, au 
‘Mans jusqu’au jour ob « ce qui est parfait sera venu, et ou l’usage 
sarements cessera. » Cum autem venerit quod perfectum est, 
@sabit: usus sacramentorum (liv. IV, ch. x1). C’est donc un grand 
4 la raison de se dire humiliée et contrecarrée par la foi. La 
Mine fait ni l'un ni l'autre. Ou la raison ne peut voler d’elle-méme 

sereposer, ad volandum et pausandum, la foi |’y portera sur ses 

de flamme. Mais la raison tirait déja d’une aile vigoureuse 
ce lieu de la vérité sans voile et du repos parfait. 

‘C'est bien cela, ce n’est pas moins que cela que j'ai lu et gouté 
Gens ma chére édition latine (de Imitatione Christi) de 1710, et que 
thecun peut lire et pouter dans la sienne, pourvu qu'il le fasse sim- 
Wiciter ac fideliter, en présence de Dieu et loin, bien loin des exegé- 
mes des pays d’Allemagne ou de ceux du pays de France. 


Aucuste Nisarb. 
























MELANGES 








A propos d'un travail de critique exégétique publié dans le Corr 
du 10 juillet dernier par notre savant collaborateur et ami M. 
Lenormant, nous avons regu et nous nous faisons un devoir de p 


lettre suivante : Ut. 
aT 3 
« Monsieur le Directeur, Ibs 


« Le récent article de M. Francois Lenormant sur Les six prensiers die 
pitres de Daniel devait appeler l’attention; de nombreux lectears y ell 
reconnu ce zéle apologétique, cette érudition ingénieuse et solide qui foal 
partie de son glorieux héritage. Me permettra-t-on cependant de -signalal 
dans ces pages certaines assertions qui, parmi tant de faits confirmatifed 
nos croyances, sont de nature a alarmer les légitimes susceptibilitts @ 
l’orthodoxie? M. Fr. Lenormant retranche du livre de Daniel l’histotedd 
Suzanne et celle du dragon de Bel, et il refuse au livre de Judith tout 
ractére historique. |” Sed 

« Je me hate d’ajouter que les négations de M. Francois Lenora 
n’atteignent pas la canonicité et la divine inspiration des deux fragmented 
Daniel et du livre de Judith. Je sais que, lorsqu’il s’agit des livres deS® 
criture, la question d’authenticité (au sens critique) et celle de canosill 
et d’inspiration ne doivent pas étre confondues ; cette derniére seule &.& 
tranchée par les conciles de Trente et da Vatican, qui en ont fait- lam 
tiére de décrets dogmatiques. Je sais encore que des écrivains de l'astl 
quité chrétienne « ont regardé » plusieurs des livres deutéro-canonigil 
de l’Ancien Testament, et en particulier le livre de Judith, senlesa@ 
comme des livres propres 4 édifier et 4 nourrir la piété des fidéles, 
comme « des histoires allégoriques ou des parabolés. » (P. Lamy, fnér 
duction 4 UEcriture sainte, liv. Il, ch. 11). Mais cette opinion n’a pas pr 
valu parmi les Péres et les exégétes catholiques, et elle ne pouvait prév 
loir. Pour ne parler que du livre de Judith, n’est-il pas évident que mair 
passages de cette ceuvre décélent chez son auteur des intentions histo 


MELANGES. 687 


ques? Je me borne a indiquer le chapitre vii, qui donne la généalogie de 
Vheroine, et le chapitre xvi, si précis sur l’4ge auquel mourut Judith, et 
sur certaines circonstances de sa vie. Contester l’authenticité des deux 
fragments de Daniel et le caractére historique du livre de Judith, c’est donc 
sisoler du grand courant de la tradition, laquelle, méme en matiére de 
critique et d'histoire, a bien le droit d’étre respectée ; c’est faire 4 nos ad- 
versaires des concessions inutiles et périlleuses. 

«Je nignore pas les objections que l'on souléve, au nom de l'histoire et 
de la geographie, contre l’authenticité, contre la réalité des récits en ques- 
ton. Je n'ai pas 4 répondre ici 4 ces objections, 4 résoudre ces difficultés. 
Qu'il me suffise de remarquer que des hommes d'une science incontestable, 
par exemple le docteur Welte, n'ont pas cru que les objections fussent in- 
vincibles, et ont persisté 4 défendre des positions d’ow l’ennemi n’a pu les 
chaser. Pose espérer — et M. Francois Lenormant ne me fera pas un 
erime de tion espérance — que lui-méme, un jour, défendra avec !'habi- 

| Keté, Yardear et Ia science qui le distinguent, les points qu'il abandonne - 

; aujourd’hai. Nacuére il rejetait au temps d’Antiochus Epiphane la compo- 

. ition da livre de Daniel ; son article du 10 juillet montre avec éclat qu'il 

' estrevenu a l’antique et unanime sentiment des orthodoxes ; aurais-je tort 

Catlendre, sur d'autres points encore, la conversion d’un si sincére et si 
eourageux esprit? 

« Veuillez agréer, monsieur le Directeur,.!’hommage de mon plus 

respectueux dévouement, 


Avcustin LanceEnt, 
Prétre de l’Oratoire. » 


- Il Francois Lenormant, en ce moment éloigné de Paris, ayant eu con- 

malssance des graves observations du P. Largent, a répondu par la note ci- 

us qui termine ce differend, comme devraient se terminer tous les 
entre écrivains de méme foi et de méme bonne foi. 


 Glene puis que remercier le R. P. Largent de la bienveillance et de la 
courtoisie de sa critique. Je le remercie surtout de ne pas mettre 

a doute ma foi et ma soumission a 1'Eglise. ll établit parfaitement lui- 
‘Maime que ala question d’authenticité (au sens critique) et celle de cano- 
Biité et d'inspiration ne doivent pas étre confondues », que cette derniére 
teale a été tranchée dogmatiquement, enfin qu'une partie des auteurs de 
Fantiquité chrétienne envisagent le livre de Judith comme une histoire 
allégorique. La question de la date de ce livre et des événements auxquels 
d serapporte est donc une question qui reste ouverte 4 la critique et n'est 
point définie de foi. C’est pour cela que je me suis cru en droit d’exprimer 
me conviction que chaque jour des faits nouveaux confirment dans mon 
esprit, sans autre préoccupation que celle de la vérité scientifique. Est-elle 
exacte? C'est affaire d'un débat de pure science exégétique et non d’ortho- 


688 . MELANGES. 


doxie. Ici comme partout je ne demande qu'une chose, c’est l’applicat 
du précepte que le R. P. Largent met si bien en pratique : im necessa 
tnitas, IN DUBIIS LIBERTAS, 72 Omnibus caritas. 

a F. Lenonwanr. » 


a LES BRONZES D’OSUNA 


Fragments nouvellement découverts de la loi coloniale de Genetiva Julia. Par M. Ch. Gn 
de l'Institut, professeur a la faculté de droit de Paris. 


Si on peut contester la valeur littéraire de l’époque ot nous vivons 
surtout de la génération actuelle, il est une gloire quon ne saurait 1 
injustice refuser au dix-neuvieme siécle, c’est celle des travaux historigt 
L’histoire a cela de commun avec les sciences mathématiques et physiq 
quelle s’enrichit constamment des découvertes des 4ges précédents ; 
posséde un trésor qui ne peut jamais que s‘accroilre. C'est de oe cété 
se porte en grande partie aujourd hui l’activité de l’esprit humain, et 
mouvement aussi remarquable a produit les plus heureux résultats. In 
pendamment des documents anciens, ce zéle d'invesligation a en a s’ex 
cer sur des monuments nouveaux, dont la découverte semble une réco 
pense accordée par la Providence 4 la vocation de notre siécle pour. 
études historiques. Tautét les palimpsestes, tantét l’épigraphie, ont 2 
au Jour des textes, aussi curieux qu’importants, qui ont changé la face: 
Ja science. Pour ne parler que de la jurisprudence romaine, que de Lani 
res ont jailli de la découverte successive des Institutes de Gaius, des fre 
ments du Vatican, et, plus recemment, des tables de Malaga! 

Tous les amis des études historiques ont apprécié l’importance des| 
bles de Malaga, qui-avaient vivement frappé l’attention du comte de. 
talembert, cet esprit si large et si compréhensif. Ces tables nous avait 
‘révélé la prospérité des municipes espagnols sous la dynastie des Flavet 
‘en nous apprenant a ne point confondre Ja situation des provinces 
Domitien avec celle de Rome, malgré l’assertion de Juvénal : 


Cum jam semianimum laceraret Flavius orbem 
Ultimus, et calvo serviret Roma Neroni. 


La nouvelle découverte est peut-étre plus précieuse encore, en ce qu’ 
nous montre la vie municipale développée dans cette méme Espagne 
l'époque de César. 

Les bronzes récemment rendus 4 la lumiére ont été trouvés dans 
fouilles exécutées, vers la fin de 1870 ou au commencement de 1874, } 


MELANGES. 688 


a’ Osuna (i’antique Urso de Pline), 4 cinquante milles environ sud-est de Sé- 
ville (l’antique Hispalis). Jalouse de ses richesses épigraphiques, la seule 
fortune que possede actuellement ce malheureux pays, Il'Espagne a refusé 
de laisser prendre les empreintes des tables d’Usuna aux savants francais 
qui en avaient sollicité la faveur, en 1872, par la voie de l’ambassade fran- 
case. L’honneur de la publication s’est trouvé ainsi réservé 4 don Manuel 
Rodriguez de Berlanga, le méme qui avait publié, vingt ans auparavant, 
les tables de Malaga. Cet infatigable érudit a eu le courage de poursuivre 
son euvre, en 4879, 4 Malaga, au milieu de la coupable et sanglante insur- 
retion qui a désolé le midi de I’Espagne. Un riche amateur, qui a racheté 
les bronzes et en a fait l'ornement de son cabinet a Séville, a communiqué 
Touvrage de M. Berlanga 4 plusieurs savants européens. Le texte, soigneu- 
sement révisé par M. flubner, a été publié par les soins de l’Académie de 
Berlin et commenteé par un des princes de l’érudition allemande, M. Momm- 
sen; Cat ce texte que reproduit aujourd’hui, en le traduisant, M. Giraud, 
dont le nom seul fait autorité en ces matiéres ; il y a ajouté une introduc- 
tion pleine d'intérét et de savantes annotations. 

la découverte des bronzes d'Osuna a rendu un éminent service a la 
saence historique, soit qu’on envisage le document dans son ensemble, 
tat qu'on se préoccupe des détails qu'il met au jour sur la vie municipale 
del Espagne au temps de César. 

Aprés la bataille de Munda, les habitants d’Orson, qui avaient pris parti 
pour les Pompéiens furent dépouillés de leurs propriétés par le dictateur, 
et sar leur territoire ful fondée une colonie sous le nom de Julia Genetiva ; 
Tappellation de Genetira devait remplacer celle de Respublica Orsunen- 
&¥m, que nous voyons toutcfois reparaitre sous Domitien, et qui cst deve- 
me(suna. Les bronzes, qui nous font connaitre une partie de la nouvelle 
ki municipale, nous révélent par l’esprit général de cette loi. la po- 
ltique dudit fondateur de l’empire, fidélement suivie par ses successeurs. 

(lest difficile, dit M. Giraud, de déterminer quels pouvaient étre, au 
sujet de la forme définitive du gouvernement, les projets ultérieurs de Cé- 
Str, dielateur saus enfants, que la supériorité de son génie et la passion 
de dominer, plutot que des opinions décidées, avaient guidé dans son am- 
bition, En cette disposition d’esprit, il cherchait 4 fonder sa puissance sur 
Vinelination des peuples ; et, comme il avait beaucoup vécu dans les pro- 
Winces, iLen connaissait les veeux et les besoins, et il essaya de leur donner 
© que la république leur avait refusé, l’ordre, la sécurilé, quelque peu de 

, la disposition d’elles-mémes. Les regrets des provinces, 4 sa mort, 

t qu’il avait visé juste. Ce trait de génie du fondateur impérial 

Mus donne le secret de l’établissement définitif du nouveau régime, ainsi 

Me de lassentiment qu'il a trouvé dans les provinces, ou dominaient jadis 

“ arbitrairement et si abusivement les proconsuls de la République. L'em- 
Pre wait abhorré a Rome, acclamé dans la province; Rome avait tout 


690 MELANGES. 


perdu par |’empire, la province avait tout gagné. Rectifier l’administratica 
provinciale, développer le bien-étre des colonies ou des municipes, conte- 
nir l’aristocratie romaine, telles ont été les maximes du gouvernement deg 
Césars. Aussi l'on est surpris de constater, sous l’empire, la brillante situs 
tion des provinces et de l'Egypte elle-mame, si maltraitée pendant les 
désordres des guerres civiles. » 

Sans doute, ce caractére du régime impérial mis en relief par M. Girasd, 
caractére qui seul en explique la durée, avait déja été signalé par debus 
esprits ; mais ce que l’on ne savait pas, cest que cette tendance au dw 
loppement municipal remontait au génie méme du fondateur de lempue. 

Maintenant, si dela donnée générale des libertés municipales fondéespr | 
César en Espagne nous descendons aux détails, des révélations non mms 
curieuses nous attendent. 

En ce qui touche l’organisation municipale, nous trouvons (chap. 3} 
cette prescription remarquable que nul ne peut étre élu, dans la coke 
augure, pontife ou décurion, s'il n’y a cing ans de domicile, afin, dit 
texte, que l’on puisse saisir les gages que l’on est en droit d'exigerdem 
Ainsi nous voyons transportée dans les colonies la pignoris capio, uatésl 
Rome pour contraindre le magistrat, le pontife méme, 4 exercer ses ia 
tions. Ainsi se justifient par une vieille expérience, dans la vie municigay 
ces sévéres conditions de domicile dont la prévention et l’ignorance 
draient faire une ecxigence moderne. 

Lorsqu’il s'agit de confier 4 un membre de la colonie une légation 
blique, le duumvir (chap. xcm) doit déférer le choix aux décurions, qa 
tuent Ala majorité. Le citoyen ainsi délégué doit accomplir sa missae 
se donner un remplacant, sous peine de payer a la colonic une ameskel 
dix mille sesterces, qui peut étre réclamée contre lui par tout membre@ 
municipe. De plus, tout décurion (chap. xcv1) peut requérir le duu @ 
convoquer la curie, toutes les fois qu'il s’agit d'une question de dese »* 
blics, ou de conservation soit des édifices, soit des propriétés rurde al 
colonie. On voit dans ces dispositions un certain développement, an sein 
la colonie espagnole, de la vie publique, au moment méme ov elletendsitt 
s'effacer 4 Rome. 

La loi de la colonie Julia Genetiva avait également porté sa sollicitels 
sur les travaux publics. Le chapitre xcvim établit les prestations en 
pour la réparation (munitio) des chemins : cing journées de travail, chag® 
année, pour chaque homme pubére; trois journées pour chaque alteP 
de chariot. On croirait lire notre loi de 1837 sur les chemins vicinass.¥ 
méme, s'il s'agit (chap. xcix) d’amener des eaux publiques dans la cist, 
décurions, réunis au nombre des deux tiers, déterminent les propn 
travers lesquelles il sera permis de diriger les eaux. Mais les édifices#* 
vant a Ihabitation sont exempts de cette servitude, restriction qui se 1 
textucllement dans notre loi du 10 juin 1854 sur le drainage. 





























MELANGES. 691 


Tne disposition fort libérale sur les accusations publiques (chap. cu) 
ateelle qui donne a l’accusé ou a son avocat, pour la défense, le double 
da temps qui est accordé 4 l’accusateur. A Rome, il y avait six heures & 
periager également entre l'accusateur et l’accusé. On voit que la loi colo- 
male se dessine toujours avec un accroissement de libertés et de garanties. 

Sgnalons enfin la défense portée par le chapitre cxxxu, a quiconque brigue 
\s suffrages publics, de donner 4 manger, dans l’intérét de sa candida- 
ture, pendant l'année qui précéde l’élection, A moins qu'il ne s’agisse d’in- 
Wations privées comprenant neuf personnes au plus. Ceci rappelle les dif- 
feultés soulevées de nos jours sur la distinction des réunions publiques et 
ds reunions privées. Ici, il faut avouer qne la liberté individuelle souffrait 
bea quelque atteinte, puisqu’une réunion de dix personnes était présu- 
me publique; mais on sait que les anciens, dont l’existence se passait 
presque entiérement au dehors, n’éprouvaient pas au méme degré que nous 
lebessia des franchises de la vie privée. 

les fragments découverts jusqu’ici, dont nous venons de présenter une 
wulyse scommaire, ne sont qu’une partie de la loi coloniale de Genetiva Ju- 
la, écrite d’ailleurs avec celte élégante correction qui caractérise le style 
de César. On peut espérer, a l’aide de fouilles intelligentes, arriver 4 une 
reatitation plus compléte des bronzes d’Osuna, qui nous ménagent peut- 
Ureencore de curieuses révélations. Tel qu'il est, ce monument fait essen- 
tellement honneur a la dictature de César, et il jette un jour remarquable 
sls origines de cette organisation coloniale et municipale qui a déposé 
das les provinces de l’empire le germe de vie et de liberté d’oti devaient 
wriir plas tard les municipes du moyen Age. 


E. Bonnier, 
Professeur & la Faculté de droit de Paris. 


DEUX CHRETIENNES PENDANT LA PESTE DE 1720 


Vaprés des documents originaux, par Charles pe Russe. — Paris, Albanel. 1874. 
4 vol. in-12. 


M. Charles de Ribbe poursuit, avec une ardeur doublée par le succés, le 
des intéressantes publications dont on a, plusieurs fois déja, signalé, 
ce Recueil, la valeur et la portée. La veine qu'il exploite n'est pas 
de tarir ni son zéle de se ralentir. Aprés l’intéressante monographie 
la famille du Laurens, aprés le curieux ouvrage sur les « livres de rai- 
> »paru l’année derniére et déja parvenu 4 sa deuxiéme édition, voici 
Pécit plus animé et presque dramatique encore emprunté aux archives 
iques de l’ancienne Provence. 


692 MELANGES. 

Il ne s’agil, cette fois, ni des « Cincinnatus campagnards, » ni des p2- 
triarches chrétiens dont l’auteur faisait revivre naguére les austéres f- 
gures : ce qu'il nous retrace aujourd’hui, c’est la touchante et sublime 
histoire de deux jeunes filles de sa famille, de deux sceurs de dix-neof ¢ 
de vingt-deux ans, ou plutét, pour rappeler le titre simplement éloquent 
du volume, de « deux chretiennes » tombées victimes volontaires del 
charité pendant la peste de 1720. Ce fléau, dont la peinture saisissaste 
ouvre le volume, ne borna pas ses ravages 4 Marseille : il s’étendit 4 ple- 
sieurs autres villes de Provence et notamment a Aix. Si, 4 Marseille, il a 
cita l'admirable dévouement de Mgr de Belzunce, 4 Aix il provoqua It 
roique et virginal sacrifice des demoiselles de Ribbe, dont la mémoireed 
aujourd hui tirée de l‘oubli par la plume exercée de leur arriére-neves. . 

Lorsque la peste, en décroissance 4 Toulon ct 4 Marseille, fit son appar 
tion 4 Aix, Delphine et Marie de Ribbe habitaient, avec cur famille, dg 
ques lieues de distance, la petite ville de Rogne, que la contagion épargm; 
mais il n’était pas besoin, pour exciter leur dévouement, que le mal M 
sous leurs yeux. Au méme instant naissent dans leur Ame la pensée et kt 
désir de se consacrer au service des malades. Au méme insted, 
sans se confier leur précieux secret, toutes deux consultent separémal 
leur confesseur, qui n’hésite pas 4 les détourner de leur projet, 4 ja 
recommander le calme, 4 leur imposer le devoir de la réflexion. Inotls 
conseils! plus les heures s’écoulent, plus le mal étend ses ravage, 
plus grandit et s’enflamme au fond de ces deux cceurs de vierges la # 
néreuse passion de l'immolation et du martyre. Enfin, leurs # 
stances l’emportent : l’archevéque d’Aix, consulté, autorise leur @ 
part; le sacrifice s’accomplit, sans retard et sans hésitation. Ce val 
pas cependant que la tristesse de leurs parents ne réagisse, dans unc 
taine mesure, sur les deux jeunes héroines, et qu'au moment de se spat 
de tout ce qu’elles ont aimé ou vénéré ici-bas, elles ne sentent au bel @ 
coeur un véritable déchirement. Leur consécration a Dieu ne repest 
sur une sorte de froideur ou d’indifférence pour leur famille. Elles e& 
sent avec joie 4 la volonté de Dieu; mais cette joie, comme toute jee @ 
coeur, n’est pas exempte d’une sccréte amertume. Toutes deux, il est wh 
ne l’avouent pas avec une égale simplicité. La plus jeune des deux sem 
Thérése-Delphine, ne sait ni se roidir contre I'émotion, ni dissimoler # 
combats qu'elle a dd soutenir. « Nous avons eu, écrit-elle & sa mérem# 
de temps aprés son entrée a I'hépital d’Aix, nous avons eu une grande pat 
4 surmonter les sentiments et les résistances de la nature; et ni 
quand nous avons recu les lettres de messieurs les prétres, nous avous iil 
fort attendries. Mais le Seigneur nous a aussilét soutenues et nous a 
été fermes... » Et elle ajoute : « Ne tirez aucune peine de nous ; pour mth 
je ne crois pas avoir le mal ; s'il me vient, je le recevrai avec soumt 
venant de la part de mon Dieu. Tout ce que j’appréhende, c’est que pet 













ee ee eee re eres eer ra er - 


tach 


MELANGES, 605 


ttre je ne le souffrirai pas avec toute la patience que Dicu exige de nous. » 
Plus fiére, sinon plus énergique, l'ainée, Marguerite-Marie, ne fait nulle 
allusion 4 ses déchirements intimes; ses lettres sont de continuelles actions 
de grace, de perpétuels chants de triomphe. Ecrit-elle 4 ses parents pour 
leur faire part de ses résolutions : « C’est, dit-elle, en versant un torrent 
de larmes qui partent d'un cceur noyé dans la joie que je vous apprends 
toutes ces choses... Jamais de ma vie je n’avais ressenti ce que je ressens 
& present : plus j’approche du moment de mon départ, plus je suis con- 
tente. » Plus tard, lorsqu’elle est arrivée 4 l’hdpital d’Aix, qu’elle a com- 
moencé son rude métier d'infirmiére et déj4 vu mourir sa sceur a ses cdtés, 
elle trouve des expressions plus vives encore pour faire comprendre ]'éten- 
due et la profondeur de sa joie croissante: « Vous ne sauriez croire, écrit- 
elle, quel est mon contentement; il n’y a pas de reine dans son royaume 
quisoit plus contente que je le suis parmi les pestiférés. N’est-ce point la 
marque que Dieu me veut aupres d'eux ?... Je ne voudrais pas lui offrir une 
vie pleine de miséres comme la mienne, mais mille si je le pouvais. » 
Ceweu héroique ne devait pas tarder a étre exaucé. Différentes de ca- 
raclére et de sentiments, les deux sceurs se montrérent également fermes, 
Calement « douces devant la mort. » Delphine de Ribbe, atteinte presque 
ds son arrivée 4 Aix, avait été emportée en quelques jours par la conta- 
gion; Marie-Marguerite, plus vigoureusement trempée, résista quatre 
Mos: seule, en face de la maladie et dela mort, sans appui ni consola- 
bon terrestres, elle ne faiblit pas une heure, pas un instant, et s'éteignit 
€ rendant graces 4 Dicu. Quand parfois sa pensée se reportait vers ceux 
qu'elle avait laissés derriére elle, c’était pour appeler sur eux la bénédic- 
lon divine, pour leur adresser de pieuses recommandations, pour régler 
Temploi des parures que, jeune fille, elle avait portées : suivant un touchant 
Usage des ferames provencales, elle voulut qu’aprés elle sa plus belle robe, 
“ 8arobe de chambre de satin, » servit 4 couvrir le tabernacle et que ses 
Perles fussent données A la Sainte Vierge. C’était 1a, pour elle, le seul sou- 
Venir et comme le seul reste de sa vie mondaine. Toutes ses autres pen- 
€3 Haient tournées vers Celui dont la voix l’avait appelée au chevet des 
MOourants, vers Celui qui elle regrettait de n’avoir pas assez donné. 
* Trop heureuse suis-je, disait-elle 4 son lit de mort, trop heureuse suis-je 
. Pouvoir me donner 4 Celui qui s’est donné tout 4 moi ! Que ne I’ai-je 
Mé davantage ! Pourquoi n’ai-je qu’un coeur a lui offrir, qu'une vie 4 lui 
crer? Qu’il est dur de vivre séparé de lui! Que mon Ame ne se dé- 
> t-elle donc au plus t5t pour s’unir plus étroitement 4 Lui, puisque ce 
€st qu’en Lui que je peux étre véritablement heureuse! » 
faut remercier M. de Ribbe de nous avoir conservé le souvenir de ce 
MBage de feu que l'amour divin a si visiblement inspiré. Les derniéres 
FOles des deux héroines chrétiennes dont il’est le neveu sont des paroles 


004 MELANGES. 


de saintes : il est toujours bon de les recueillir et de les perpétuer, 1 
bon de montrer constamment vivace et fécond, dans tous les temps, 
esprit de sacrifice et d’abnégation qui inspirait les pénitences presque 
humaines des premiéres vierges de la Thébaide, qui, de nos jours enc 
entraine chaque année, au sein des hépitaux, des écoles, des prisons, 
bagnes et des missions, tant de centaines de fréles jeunes filles, et qu 
cessé, dans lintervalle, d’enfanter des dévouements comparables a ¢ 
des demoiselles de Ribbe. Dans de pareils récits, on retrouve, on seni 
quelque sorte, l’action mystérieuse et souveraine de cet amant divin | 
M. le comte de Montalembert parlait un jour avec |’ émotion poignante | 
pére brisé mais soumis; on croit entendre le murmure de cette vo 
douce et si puissante 4 la fois qui, de siécle en siécle, ne cesse d’atti 
elle les Ames assez pures pour l’écouter, assez héroiques pour la sui 
on adore la toute-puissance divine dans sa création la plus admirable, ce 
dire dans le cceur ardent et tendre d’une jeune fille élevée, pour ainsi ¢ 
au-dessus de la terre par le gout austére des choses du ciel, et consac 
tous les trésors de sa vive et chaude nature au bonheur de ceux qui. 
tourent, soit au fond du cloitre, soit au foyer de la famille. 
R. L. 


JOURNAL D'UN MINISTRE 


(Euvre posthume du comte pe Guerxon-Ranvitte, ancien membre de I’Académie des : 
ces, arts et belles-lettres de Caen; publié au nom de ccite compagnie, par son 1 
taire, M. Julien Travers. — Caen, typ. de F. Le Blanc-Harder, libr., 4874. 


L’auteur de ces mémoires curieux 4 plus d'un titre, M. le comt 
Guernon-Ranville, né 4 Caen le 2 mai 1787, mort A Ranville le 28 : 
1866, avait été, en 1843, recu avocat au barreau de Caen. La now 
du débarquement de Napoléon en 1815 Vayant poussé 4 s’eng 
comme volontaire dans la petite armée vendéenne, il y servit avec éel 
continua pendant quelques années la carriére militaire. Forcé par sa 8 
de l’abandonner en 1820, il passait dans la magistrature. ll fut suce 
vement avocat général prés la cour de Colmar, procureur génér 
Limoges, procureur général 4 Grenoble. Il était procureur général a] 
depuis le 26 aodt 1829, quand il fut appelé, le 18 novembre de la m 
année, au ministére de l’instruction publique. Huit mois et demi a 
il commengait, dans les prisons de Tours, cette délention qui, conti 
a Vincennes, puis au fort de Ham, devait durer six longues années ( 


MELANGES, 695 


483) au 24 novembre 1856). Rare exemple de rapide élévation et de 
chate plus rapide encore. 

Leuvre posthume de l’ancien ministre de Charles X est divisée en deux 
parties bien distinctes. La premi¢re contient les netes qu'il prenait chaque 
jour sur ce qui s'était passé au conseil, soit dans les réunions particu- 
léres des ministres, suit en présence du roi ; la seconde est le journal de 
ma caplivité, 

Quel intéressant et curieux retour sur ces derniers mois de la Restaura- 
tion! D'un cété le spectacle du gouvernement le plus honnéte et le mieux 
imeationné baltu eu bréche et renversé par une Chambre qui, comme tou- 
yous, croyait n’attaquer qu’un ministére et dont les membres, pour la 
plupart, étaient loin de prévoir les conséquences de leur opposition; d’autre 
part les fautes commises alors dans la région du pouvoir par le souverain 
& xs conseillers. 

. & Polignac, chef du cabinet, homme instruit, causeur spirituel, 
dont M. de Guernon-Ranville vante, a bon droit d’ailleurs, les talents di- 
Plonatiques, n’était, hélas! il faut bien le reconnaitre, que trop inférieur 
4 poste ai difficile ow l'avait placé la confiance aveugle du roi. Léger, 
wisant, d'un entétement qui n’avait d'égal que son optimisme, il fut 
loujours surpris par les événements qu'il n’avait su ni prévenir ni pré- 
oir. Il est juste, au reste, de constater que M. de Guernon-Ranville 

lat le seul de tous ses collégues quis opposa dans le conseil a la promul- 
Salion des Ordonnances jugées par lui inutiles et impuissantes & rien ar- 
- flaurait voulu que cette Chambre des 221 ne fut pas dissoute, mais 
(ae le ministére continual 4 gouverner avec elle jusqu’a ce qu'un éclat de 
part, tel que le refus du vole de l'impot, edt ramené opinion publique, 
€m éclairant les esprits et leur faisant comprendre et approuver cette me- 
Sure violente d'une dissolution. ll est bien difficile de conjecturer aujour- 
@huice qui serait arrivé si une marche pareille avait été suivie. Le mal 
Gatait de bien loin en effet. L'extréme droite unie aux libéraux! avait com- 
Menédés leministérede M. de Serre cette guerre d’opposition systeématique 
Qui avait tant contribué a renverser cet éloquent homme de bien et qui, pour- 
Suivieavec une énergie, une fureur toujours croissantes contre M. de Villéle 
et M. de Martignac, avait fini par désorganiser le parti royaliste si uni et si 
Compacte 4 |’ origine de la Restauration. Ce parti, qui formait presque & lui 
seal la totalité de la Chambre de 1824, a laquelle, plus justement encore 
@4 son ainée de 1815, on pourrait appliquer !’épithéte d’introuvable , 
avait éé tellement débordé par le libéralisme, qu’il s’en était laissé pour 
“nd dire submerger, l’extréme droite donnant dans tous les votes impor- 
la main aux députés de l’extréme gauche. 





q e ° e 9 
éroig lesnumé sdu Correspondant des 10 et 25 mars et 10 avril dernier : UE atréme 
Cf des ron s sous la Restauration, par M. Paul Thureau-Dangin. 


696 MELANGES, 


Mais si nous parions ainsi de l’opposition de droite que direas-sos 
de celle du parti libéral, qui n’était arrété, lui, par aucun scrupuedhon- 
neur ou de conscience, et qui combattait le pouvoir avec les ares les 
plus déloyales, les plus einpoisonnées? Les pamphlets de P.-L. Comrer a 
les chansons de Béranger donnent le ton de la polémique de ce temps, 0 
Yon attaquait dans le méme couplet, 4 la fois grivois et impie, lesbems 
meeurs et le clergé, qualifié de l’épithéte injurieuse d’hommes nina e 
parti prétre, et ot l'on tournait en ridicule dans la méme page |'sientt 
et ses représentants les plus augustes. C’est qu’alors la religion seal 
si indissolublement liée au pouvoir, qu’on croyait nécessaire daben 
’une pour renverser l'autre, et le malheur d’alors c'est que perm, 
pour ainsi dire, n’osait prendre dans les salons la défense de cette re 
gion altaquée: l'impiété y semblait de bon ton, et le respect hemi 
surtout y régnait en maitre. On rougissait de passer pour cathe 
pratiquant, ct ceux mémes qui remplissaient leurs devoirs de rege 
s’en cachaient avec soin comme d'une action honteuse ou, ce qi @ 
bien pis, ridicule. Si mauvais que puisse étre notre temps, il aura dum 
cet insigne honneur d’avoir émancipé la conscience humaine en lui resem 
la liberté du bien, et vu naitre, par le généreux entrainement de que 
hommes, envers qui nous ne serons jamais assez reconnaissants, ce ga 
parti catholique luttant depuis si longtemps déja corps a corps aw® 
parti du mal et enrdlant aujourd’hui dans ses rangs I'élite de notrej@' 
nesse. 

Et n’était-ce pas aussi une manceuvre révolutionnaire que ce flean ds: 
incendies, qui, depuis le commencement de cette fatale année 18%@ 
méme qu’en 1789, désolait la Normandie? Les ennemis de la dynasties 
beau en accuser le gouvernement et le clergé, il est aujourd’ hui bia @ 
cile dene pas croire que c’était 14 encore un moyen vraiment infers dm 
ils se servaient eux-mémes pour effrayer d'abord, pour exaspérer esa 
et soulever les populations des campagnes. Aprés bien des hésitations, 
gouvernement, sur la proposition de M. de Guernon-Ranville, enw 
troupes dans les départements dévastés, et, les incendies cessérent 
que aussitét. Les esprits se calmérent peu 4 peu; mais il n’en fe 
pas moins un grand mal produit : on avait jeté dans ces populations 
germes féconds de méfiance et de désaffection vis-a-vis du pouveir. & 
paysans s‘élaient armés, et les plus absurdes, les plus infames cak 
circulaient dans ces contrées. 

Une chose console pourtant de tant de tristesse et de miséres, cet | 
récit du si glorieux, du si chevaleresque épisode de la conquéte day 
Ici, du moins, il faut rendre une entiére, une éclatante justice au & 
tére Polignac. On ne saurait trop le louer, en effet, des suceés quil 
porta en cette occasion, non-senlement dans les longues et difficiles # 
































MBELANGES. 607 


ocastions poursuivies avec les gouvernements etrangers, »rincipalement 
wee l'Angleterre, qui voulait 4 tout prix empécher l’expédition, et qui 
fut pour ses impuissantes menaces, mais encore dans la défense du 
pret contre une opposition aussi forcenée que peu patriotique. En mé- 
praant, comme il le fit, les arrogantes prétentions de l’Angleterre et les 
ataques de l’opposition, Charles X déploya une énergie et une force de 
vonté qui n’étaient pas dans sa nature et montraient bien la facon toute 
myale dont 11 comprenait I’honneur national et le sentiment du patrio- 
tame offensé. Quant 4 la promptitude avec laquelle, une fois l’expédition 
Gadée, les préparatifs en furent terininés, elle ne le céda peut-ttre 
qa l'intrépidité et au courage déployés par nos troupes, qui nous as- 
sarérent un succés aussi brillant que rapide. 

Tat de gloire au dehors et des embarras si cruels au dedans! Quel 
tris contraste! nous écrierons-nous avec M. de Guernon-Ranville. C'est 
le 40 juillet, en effet, qu’arrivait & Paris la nouvelle dela prise d’Alger, 
et le 25 aa matin le roi signait ces fatales Ordonnances qui effrayaient 
tant MW. deGuernon-Ranville et laissaient au contraire M. de Polignac si 
(ranquille, si complétement rassuré. On sait ce qu'il en advint. Les Or- 

signées, tout pouvait sans doute encore étre sauvé, si on les 
avait énergiquement soutenues. Mais les mesures de défense contre ]'in- 
Section furent d’abord bien étrangement prises, puis abandonnées 
lout i fait sans la moindre raison apparente. Au fond, quelque impreé- 
Voyaat que l'on evil été, il parait incontestable qu'on avait au moins une 
foree saffisante pour dominer |’émeute; seulement l'on ne sut pas s’en 
tervir. Quant 4 la conduite du duc de Raguse, elle reste absolument 
inexplicable. M. de Guernon-Ranville ne montre que trop, hélas! par 
ks dtails circonstanciés qu'il nous donne, qu’en écartant méme toute 
Pemée de trahison, il n’y a point d’excuse a une pareille aberration dii- 
de, ides manceuvres strategiques si absurdes, si injustifiables. 

«la Révolution l’emporte encore une fois!..... La légilimité, qui s'est 
thendmade elle-méme,... est de nouveau proscrite et exilée, et nous en- 
* Wrainedans la chute du trdne. » C’est de la sorte que M. de Guernon- 

ule commence le récit des trois journées de |’émeute. 

On ne peut lire dans M. de Guernon-Ranville, sans se sentir le coeur 

iré, le récit qu'il nous donne de ces journées : ces conseils que l'on 

et que l’on écoute sans vouloir ou pouvoir les suivre; ces pro- 

tant de fois repris et abandonnés; ces tentatives d’accommodement 
FVeC les révoltés; ces ministéres faits et défaits en une heure; ces hésita- 
fatales, enfin, qui achevérent de tout perdre. Quand tout fut fini, 

la double abdication eut été signée, et que le roi, se mettant en 

Pour |’exil, MM. de Guernon-Ranville et de Chantelauze se dispo- 
mt a I’y suivre, un officier général, qu’ils ne connaissaient pas, leur 

10 Aocr 1874., 45 


608 | WELANGES. 


dit assez rudement que leur présence compromettrait la sireté & rid 
qu’ils devaient s’¢loigner. Ni l'un ni l'autre ne tenant compte de coe IF 
brutale injonction, ils allaient, malgré tout, se joindre au cortége, qund 
M. Capelle, qui venait de voir le roi, leur dit que Sa Majesté, pleinede 
poir encore dans la possibililé d'un arrangement amiable avec les chk 
du mouvement parisien, craignait que la présence des ministre age 
taires des Ordonnances n’excitat les méfiances, et qu’'ils feraieat bie d 
s éloigner. Comprenant que cette insinuation équivalait & un ctr, ls 
deux ministres s’y conformérent et ne songérent désormais ples ais 
meltre en sureté. 

Ici commence, dans le livre de M. de Guernon-Ranville, le réct deg 
odyssée mélée des épisodes les plus dramatiques. S'il eut été sedi 
sauver, M. de Guernon-Ranville, trés-fort et trés-agile, grand made 
et ayant en outre un esprit des plus fertiles en ressources ingéaammy 
n'aurait pas tardé 4 se mettre a l’abri de toute atteinte. Mais i¢ 
réuni 4 M. de Chantelauze, qui, faible et souffrant, ne pouvait qu's 
d'une fatigue excessive franchir les moindres distances. En vain 
Chantelauze suppliait M. de Guernon-Ranville de )’abandonner. 
on le comprend, ne voulut jamais y consentir. Nous ne les a 
pas, sous leurs déguisements divers, dans leurs étapes succes 
Chartres, Chateaudun et Tours, ot eut lieu leur arrestation. 

De Tours, ils furent transportés & Vincennes, ot ils restérent pel 
la durée de ce procés trop célébre, dont la fatale issue devait ameoull 
détention au fort de Ham, en compagnie de deux autres de lean 
gues, le prince de Polignac et M. de Peyronnet. 

Le journal de ces six longues années de captivité occupe pres 
moitié du livre de M. de Guernon-Ranville. Mais, hélas! ce s’at 
souvent — au travers de quelques curieuses conversations 
prince de Polignac et de quelques piquantes anecdotes — que fé 
de l'4me bumaine analysée au microscope et étudiée dam % 
tesses et ses ridicules. Est-il rien de plus triste, que la peinture é ¢ 
vie en commun de quatre prisonniers, hommes d'esprit, de ce® 
de talent, qui, livrés au désceuvrement forcé et sentant se comm 
dans l’inutilité des facultés qu’ils auraient voulu consacrer excel 
service de leur pays, passent leur temps @ se disputer, a se repeal 
12 passé, 4 se bouder, 4 se raccommoder, a se brouiller encore, 4# 
les uns aux autres les choses les plus dures, 4 se rendre enfin, o 
plaisir, chacune de leurs journées si longues déja et si ennuyeuses f 
longues et plus insupportables encore. 

Tel est ce livre avec ses qualités et ses défauts, ses révélations 
vent bien indiscrétes et ses détails curieux et inédits; modéle de 
chise et de sincérité, d’ailleurs, ot la belle 4me de M. de Guerne 























yews o 


MELANGES. [698 


ville se refléte comme dans un miroir fidéle. Aussi ajouterons-nous, en 
terminant, avec l’auteur de la préface, que toute collection de Mémoires 
sor lhistoire du dix-neuviéme siécle sera incomplete si ellene contient pas 
cewridique journal, | 


L. pe Lous. 


LA DEPORTATION DES MORTS 


{ Par M. Victor Focnser. — Editeur, Charles Douniol, Paris. 


Notre érudit et spirituel collaburateur, M. Victor Fournel, a compose, 
toa Empire, une opuscule intitulé la Déportation des morts, et qui pa- 
rat dabord dans le Correspondant. C’était 4 l'époque o& M. Haussmann 
concerait ce fameux projet de Méry-sur-Oise, que les radicaux du consei] 
mazicipal de Paris lui ont recemment emprunté en méme temps que plu- 
Sears doctrines vésariennes. 

Personne n’a mieux trailé que M. Victor Fournel ne le fit, dans ce petit 
ine, les graves questions de sentiment religieux, de convenance et d’hy- 
§lee qui se rapportent 4 ce prujet si débattu en ce moment méme. 

_ Vicor Fournel avait été 4 Londres étudier les usages funéraires pra- 
. Sis dans cette immense cité. Les renseignements qu'il avait puisés 
| tas ce voyage donnent, aujourd'hui encore, un attrait particulier a cette 


ly a la un historique et une discussion qui sont dignes de I’attention 
& 10s lecteurs parisiens. Nous les leur signalons comme l’cuvre dun 
de grand sens, doué d'un talent exquis d’écrivain. B. 


QUINZAINE POLITIQUE 





8 aout 1874. 


L’Assemblée a clos l'année parlementaire. Voici que sembiee 
déja dans l'histoire le souvenir de toutes ces luttes o& deux mista 
se sont renouvelés, of la majorilé a rompu ses liens, ow les 
se sont heurtés furieux et impuissants, mais ou, devant la 
incertaine, le maréchal de Mac Mahon est resié debout, ferme @ 
peclé. Déja s’assourdit, dans le bruit qui s’éloigne, l'écho @# 
ces discours et de ces cris tumulltueux qui, hier, retentissai 
Versailles dans le pays. Qu’aujourd’hui nos députés govteat sam 
parmi les murmures des bois et des fontaines, l’aimable aig 
Assemblée, de ses dispules et de son agitation, il est sér 
la nation ne sait plus, de toutes ces batailles et de ces 
lAssemblée, que leurs effets les plus généraux. : 

Dans ce recueillement, la France, sans doute, se dit avect 
qu'il est revenu, pour la troisiéme fois, Panniversaire des j 
maudiles de 1870, ou tombérent nos drapeaux et ot inven 
menca a se répandre sur notre terriloire, suivie de si pres ft 
narchie. Or l‘interrégne de ce vague provisoire ou la Frances 
depuis sa défaite, mais en pansant ses premieres blessarea§ 
continué, sans que rien n’y devint fixe ou précis, rien quesam 
Au 4 septembre, quatre ans se seront écoulés, et la Frances 
encore reconslitué son gouvernement. -Ne nous plaignons p 
tant jusqu’a l’injustice. La France était mourante alors : elleg] 
et l’avoir fait sous le pied de la Prusse et les coups de la Ge 
s'étre ranimée, avoir payé sa rancon, avoir recouvré son ¢ 
préparé une nouvelle armée, avoir repris une place parmi les; 
ples en conjurant les menaces des uns et en regagnant Tests 
autres, avoir opéré ces miracles dans une telle confusioa | 
derniéres forces et dans un tel désespoir de sa fortune, ce’ 
ceuvre qui honore son courage, c’est un bonheur méme doal & 


QUINZAINE POLITIQUE. 704 


nous éliciter. Mesurés 4 nos voeux, ces biens sont modestes, assuré- 
ment; mais on ne serait pas équitable si, perdant la mémoire de 
tantde difficultés et de périls, on se contentait de s’écrier aujour- 
dbui, dans une de ces faciles malédictions dont quelques-uns se 
plaisent a frapper l’Assemblée : Le déficit du budget sera de 25 mil- 
lions en 4875 ; les cadres de notre armée ne sont pas rétablis; les 
lus constitutionnelles nous manquent. Il faut ramener son regard 
acechaos sanglant ot l’Assemblée retrouva la France. Il faut con- 
sidérer ses récents services : elle a remis en équilibre nos dépenses 
eos recettes de 1874; elle a amélioré le sort de l'armée, elle a 
tracé les fortifications de Paris et de PEst; elle a, pour sept ans, 
tor-seulement donné au gouvernement une personne, mais mis le 
pouvoir au-dessus des ambitions et des violences des partis. Il faut, 
par justice aussi, reconnaitre que ces discordes dont nous contem- 
plons avec tant de hauteur le trouble et le mal au sein de |’Assem- 
hiée, sévissent dans le coeur de la nation elle-méme, et que la faute 
en went de nous tous, de nos guerres civiles, de nos révolutions, de 
80 passions populaires el de nos erreurs. Il faut enfin ne pas comp- 
tr es mois dans la vie d’un peuple comme les heures dans celle 
foahomme : la France, Dieu merci, peut maintenant étre plus pa- 
teale qu’a ces moments néfastes ou I’écrasait la victoire des uns, o 
la déchirait la rébellion des autres; l’ajournement de l’Assemblée 
o'est pesun délai ou notre patrie soit condamnée a perdre son temps : 
apour cela trop de pertes encore & réparer, trop de ruines 4 re- 

» trop de besogne matérielle et morale & accomplir. 
Cet sjourncment, qui, au milieu du repos public, paraitra bien- 
plus naturel que ne l’a prétendu M. Gambetta, a ét¢ demandé en 
et en francais, dans des circonstances qu’il est devenu inulile 
€ rppeler. Parmi bien d'autres arguments, on a dit : « Ce n'est 
Men vain que |'Assemblée donncrait au pays le spectacle d'un 
Bouvel ayeu d’impuissance... Mieux vaut appeler & votre sccours cet 
‘iliire puissant qui tant de fois a sauvé les causes les plus com- 
Promises, qui ne connait ni rancunes ni parti pris, et qui s’appelle 
ketemps. » La premicre de ces raisons n'est pas la plus sire, ce 
semble; car, qu’une Assemblée se sépare pour ne point paraitre im- 
Paissante, elle fournit néanmoins, par cette précaution méme dela 
He, le temoignage de l’impuissance qu'elle est jalouse de dissimu- 
er. Quant au temps, on peut s’y confier un peu plus. Ah! nous vou- 
ions bien que le Temps fut une déité politique douée de tant de 
ouvoir, une déilé qui oublie ou qui pardonne, qui désintéresse, 
g-communique aux hommes les nobles mériles de l’abnégation et 
: Yimpartialité. Mais nous avouons avoir dans le temps, invoqué 
rM. de Castellane avec tant de foi et placé par lui sur les autels de 


702 QUINZAINE POLITIQUE. 


l’Assemblée, une espérance moins religieuse. Le temps ati, ff 
selon son souhait, la vertu de réaliser, sans rien dire ni riehin, IF 
ce que l’Assemblée, en parlant beaucoup et en agissant antant qe 
possible, n'a pas pu pourtant, 4 savoir des lois constitutionmdlat F 
Nous le désirons ef nous sommes préts 4 aider au temps peraie I 
part de silence et d’inaction, si ce sont la des conditions eles, 
Nous le désirons, quoique avec la réserve d’un certain doute.(ea. 
délai donc, dans sa nécessilé, soit salutaire au pays et & l’Asseaiiie, 
qu’il serve & pacifier les esprits et & rapprocher les hommes; gal’ 
majorité revienne unie et fortifiée : nous voulons étre, avec LB 
peyre, « de ceux qui, pour désespérer du bien, attendent le deni 
jour et la derniére heure! » L’Assemblée, a son retour, treaty 
déposés déja sur ses bureaux les projets des Trente, que lui pea 
sentent M. de Ventavon, M. Antonin Lefévre-Pontalis et M. Batty 
et plaise 4 Dieu qu’alors elle ne se montre pas impuissante ana® 
ganiser ! Ce serait la dissolution. 3 
Légalement, il ne peut y avoir de dissolution que le jour ot 
semblée aura manqué 4 sa promesse d’une organisation con 
tionnelle, épuisé sa bonne volonté ct ainsi manifesté son impuis 
a la face du pays. Or, elle n’a pas jusqu’éA ce moment trahi soe a8 
dat, elle n’a pas tout examiné et tout refusé : elle s’est seules™, 
ménagé un délai; elle garde pour un débat définitif les propos 
des Trente, qui concernent les pouvoirs du maréchal de Mac 
le sénat et la loi électorale; et jusqu’au moment od, ayant 
sur ces trois propositions sa discussion et ses refus, Ass 
n’aura pas fail défaut 4 ses engagements, la gauche n’aura pate, 
droit de réclamer la dissolution comme une mesure de bies 
comme un acte nécessaire et obligatoire. La loi du 13 man{8elt, 
dit, avant que celle du 20 novembre le déclarat a la France: «UM 
semblée ne se séparera pas avant d’avoir statué » sur oO 
points. Ces deux lois, on le sait, forment le seul texte de consua™ 
que nous ayons : l’une a reconnu comme légitime la force @% 
tuante de l’Assemblée ; l'autre a institué le maréchal de ¥a® 
chef de l’Etat pour sept années : toutes deux ont annoncé une @ 
nisation constitutionnelle. On peut donc affirmer que voubt§ 
soudre ]’Assemblée avant qu'elle ait satisfait & ces deux lots «! 
moins tout tenté dans la respectueuse obéissance qui Jeur et @ 
c’est une demande inconstitutionnelle. Quant aux dangers d'us§ 
solution, préparée en haine du gouvernement, décrétée par law 
des partis et sollicitée par leur convoitise, ces dangers é 
frayants : d’une part, aucune loi électorale n’a encore élé 
par l’'Assemblée depuis celle que l’arbitraire de M. Gambetta? 
prescrivit en 1871; de l’autre, isolée dans le régne de sa durée, 























QUINZAINE POLITIQUE. 133 


naréchal de Mac Mahon n'est encore pourvue d’aucune 
es que la plus simple prévoyance exige. M. Raoul Duval, 
le solitaire bonapartiste qui habitue son éloquence aux 
méme aux mérites de la secte radicale, est libre de mé- 
es dangers. Mais qu’est-ce donc qui plaft, dans cedésordre 
ution, aux espérances impatientes ou aux regrets cupides 
yetta et de M. Rouher, assistés par cette ambition jamais 
de M. Thiers? Qu’est-ce, sinon l’occasion de relever leur 
itique ? Eh bien, la prospérité de la France n’est pas si 
be & celle satisfaction de MM. Gambelta et Rouher, ni si 
: du contentement de M. Thiers, qu'il fallit livrer le pays 
nu, 4 ces hasards, 4 ces risques terribles d'une dissolu- 
tue, dans de pareilles conditions, au lendemain de nos 
énements parlementaires. 1] était facile aux gens de bon 
remarquer : les désavantages de la situation présente 
de comparable 4 de tels périls. La majorité l’a compris, et 
emercions. 

ces vacances parlementaires et pour la date du 49 octo- 
a le renouvellement triennal des conseils généraux : on y 
en se servant des listes d’électeurs qu’établit la nouvelle 
pale. Cette loi, quelle influence aura-t-elle? Déja elle a 
ins les votes de Ja Chambre, les veux de la plupart des 
Irs : ils ne sauraient, en effet, trouver suffisantes les ga- 
se et de résidence qu'elle impose. On se souvient des cir- 
défavorables ot cette loi fut produite a la tribune. La ma- 
it de se deémembrer dans la dissension funeste du 16 mai. 
‘ection n’élait plus sentie 4 la droite de l’Assemblée. Le 
ent s’abstenait du débat. La commission des Trente, que 
mde la loi municipale avec la loi électorale obligeait de 
assistance 4 la commission de décentralisation, restait 
nuelte. C’est ce désarroi des volontés, c’est ce défaut de 
ui rendirent vains les vaillan{s efforts de M. de Chabrol, 
et savant rapporteur de cette loi qu’il défendit presque 
:la gauche, le jour surtout ot, avec une éloquence indi- 
ngeait la société et la majorité des soupcons calomnicux 
in. Peut-étre faut-il constater aussi gue, si libérales 
ssent, plusieurs des idées essentielles qui avaient présidé 
ation de cette Joi, et qui sont familiéres aux peuples les 
ux de leur droit municipal, étaient comme des nouveau- 
notre esprit public : elles en étonnaient l’ignorance ou 
armaient la timidilé. Peut-étre Pheure n’élait-elle pas ve- 
e pour l’essai de ces systémes, quelque claire que soit 
par exemple, la notion d’une représentation exacte et 





104 QUINZAINE POLITIQUE. 


proportionnelle des intéréts. Enfin, ici l'amour, ailleurs |: 
du suffrage universel, ont mélé a l’examen de cette loi mu 
la préoccupation de la politique; et sans doute on aura pl 
fois & regretler dans Il’électoral politique les facilités c 
dans I'électorat municipal. 

Avant les élections des conseils généraux, le scrutin poli 
Calvados nous permettra de constater quelques-unes des dis; 
du pays. Les conservateurs se rangeront tous autour de M. 
tetle; les républicains n’émettent une candidature, celle d 
bert, qu’avec un désespoir a peine dissimulé ; les bonaparti 
tiennent M. Le Provost de Launay, avec sa double banniére d’. 
liste et de septennaliste. Nous ne sommes pas assez lib: 
recommander, selon ses mérites, le talent et le caractére 
Fontette, l’un de nos collaborateurs; mais le Calvados se 
des services qu'il a rendus déja comme député; il connali 
dération, son bon sens, son esprit bienveillant, son expéri 
affaires et son savoir. M. Le Provost de Launay, si artifick 
soit l’hypocrisie de son césarisme, est de ceux que n’a pas. 
cette affreuse lecon donnée & la France, en 1870, par la fe 
les fautes de l’Empire; il est de ceux dans |’dme de qui 
pénétré cette douleur de |'invasion ; il est de ceux qui sont 
nés devant la photographie de l’écolier de Woolwich et qu 
templent Vimage d’un maitre digne de représenter, aux 
l'Alsace-Lorraine, le pays o8 les Napoléon ont trois fois atti 
magne, la patrie qu’ils ont deux fois Jaiss¢e mutilée, saigne 
lée par l'étranger, déshonorée, appauvrie! M. Le Provost de 
croit, sans doute, que de lels souvenirs ne sont rien : il ve 
rer les maux de la France avec le maréchal de Mac Mahon: 
serve de la rendre ensuite 4 Napoléon IV! Les gens qui on 
serait-ce qu'un jour, le coeur ému de ces souffrances du pat 
francais, refuseront leur suffrage 4 M. Le Provost de Launay 
dire 4 son parti. M. Le Provost de Launay n'a qu’un titre : 
dans le Calvados, au temps de Empire, un satrape plus o 
débonnaire. Mais il a été aussi préfet du Loiret, et c’est lui 
des débats de la question romaine, interdisait aux fonctionn 
léanais le droit de rendre visite & Mgr Dupanloup, coupabl 
déplu dans ces débats au gouvernement impérial : voila I 
du libéralisme et de l’indépendance de M. Le Provost de 
Nous en donnons avis aux électeurs du Calvados. 

La gauche, 4 l’instant méme ot |’Assemblée achevait ses 
faisait savoir au pays, avec tout le faste banal d’un grand m 
qu’elle consulterait la nation, dans l'élection des conseils g 
sur la république définitive, la république souveraine, .é 


QUINZAINE POLITIQUE. 705 


‘are! La gauche excelle 4 mettre toutes les lois, les plus sim- 
$ plus locales, les plus modestement protectrices des aftaires, 
joug de ce qu’on appelle l’idée républicaine; elle excelle 4 
~er ]'usage pacifique de ces lois au profit de sa maxime et de 
a chéri de république : elle provoque celte agitation dans les 
s plus ordinaires ; puis elle s’indigne quand on lui reproche 
im parti toujours remuant, toujours inquiet ou toujours in- 
t! puis, elle déclame sur la tranquillité de la nation, elle 
@ les « menées » et les « intrigues » dela droite! En vérilé, si 
re veut bien que la France se repose, respire, et sente dans 
e le bien de cette vie qu’elle reprend peu 4 peu, eh bien, que 
the laisse elle-méme s’assoupir sa fiévre, qu’elle refréne sa 
ise propagande, qu'elle retienne le souffle ardent de son élo- 
quelle boive moins bruyamment aux banquets, qu’elle crie 
fort du haut des balcons, qu’elle supporte Vennui d’un peu 
ir: Pexemple en sera bon. Pour notre part, nous invitons les 
rateurs a praliquer la paix la plus parfaite, afin que la France 
vien le respect qu’ils ont de sa faiblesse et de sa fatigue. Ah! 
idant quatre mois au moins, elle pouvait, le jour, vaquer a 
vail, et le soir s’endormir, libre de son sommeil, comme le 
umble de ses enfants, sans étre, de l’aube a la nuit et de la 
Yaube, toujours harcelée par nos partis, toujours réveillée par 
tlions! Combien cette tréve lui serait douce! combien ce re- 
iserait bienfaisant ! 
tainte du lendemain obséde la France, et, cette année sur- 
lea été aigué. Cetle crainte qui paralyse les affaires, qui re- 
nt de bonnes volontés et qui aggrave tous les maux, est plus 
dle qu’on ne croit 4 notre tempérament national : nous som- 
\peuple nerveux, dont la sensibilité est irritable et que sa 
agination entraine volontiers loin du présent. Nous aimons a 
. Moins que les autres nations, la France vit dans |’heure 
we : ses réves, ses impatiences, ses regrets, sa mobilité na- 
la poussent toujours plus vite et plus avant dans l'avenir. De 
Je a éprouvé hier de telles douleurs, que le souvenir de ces 
aces la fait soupirer davantage aprés la sécurité de demain : 
tout ébranlée de cette secousse, les yeux encore effrayés de 
tacle, elle se compose dans le temps prochain l'image d'une 
le et d'une sureté compléte. Or, son état actuel n'est pas 
et la république, fut-elle célébrée par des millions de voix 
le plus fixe des gouvernements, ne lui paraitrait jamais 
isile provisoire, un abri que le vent rapide et changeait de la 
de ébranle ou renverse trop aisément. De 1a tant de doutes et 
défiance ; dela ce souci du mal futur dont le tourment dépasse 


706 QUINZAINE POLITIQUE. 


la violence du mal présent ; et c’est 14 un des traits caractéristqns 
que Vhistorien pourra observer plus tard dans ]’état mord de 
France de 1874. 

Comment ne pas signaler aussi |’affectation du mépris témeigé, 
cette année, aux parlementaires, par les beaux-esprils do pest 
visme, par les zélateurs des diclatures, par certains libérsrbia 
vite rebutés, par la foule amourcuse du pouvoir personnel! liste 
jour, la rente a monté, 4 la nouvelle que \’Assemblée, sax mm 
constituer, ajournait ses travaux au 6 janvier. Que signifat ai 
joie de nos financiers? Se disaient-ils seulement que ce repudll 
politique laisserait aux affaires un plus libre soin d’elles-m 
Se disaient-ils encore que l’Assemblée, étant impuissanle, iit 
sagesse de ne pas s’acharner & d’infructueux essais, et voula 
la louer de renoncer pour quelque temps & une ‘besogne mit 
stérile? Ou bien ne disaient-ils pas : « Plus d’Assemblée, pa 
discours inutiles, plus de querelles, plus de bruit : nous2ay 
vrons que dans une tranquillité plus profonde. » On doit cma, 
que ce dernier sentiment n’ait été le plus prompt et le plas sm 
sant : il est commun en France, ow il a toujours été si facile dem 
hair du populaire les Assemblées. Sentiment dangereux a 
conservateurs intelligents devraient s’alarmer davantage, ereh™, 
c'est la le commencement de cette lache faveur que la harceaeg) 
tel ou fel despotisme peut trouver tout 4 coup dans uo 
comme la ndtre. 

Oui, par une étrange imprudence, quelques-uns des miei , 
qui décrient le plus aujourd’hui le régime parlementaire, #7— 
ceux qu’on voyait, sous l’Empire, résolus & supporter ls a 
vénients de cette sorte de gouvernement, pour s’assurer, #* 
pensation, ses précieux avantages de contrdle, d’initin 6 9 
liberté. A ceux-lai nous demandons si, persévérants comme tt 
sont dans leur préférence d'un gouvernement libre, ils ne "am 
pas embarrassés d’en frouver un autre que le régime fe 
taire, 4 moins de transporter | Etat sur la place publique, 
dans les républiques anciennes. Que les radicaux et les 
tistes dénigrent avec une insolente émulation le régime pam 
taire, ce dénigrement a sa logique, puisqu’il conspire a4 
ambition, les uns aspirant au régne tyrannique de la foe 
autres a celui d’un seul. Ge dédain est moins permis & qu gy 
soit des monarchistes. Théoriquement, on distingue plus 
aisément par des mots le régime parlementaire et le régime ™ 
sentatif. Dans la pratique, que devient cette distinction? 4 
tous deux autorisent les mémes droits, ou le régime reprot 
n’est que le régime parlementaire privé de sa sanction e 























QUINZAINE POLITIQUE. 707 


ipale garantie, Ja responsabilité ministérielle : si on garde 
responsabilité, le mot de représentatif n’empéche pas le ré- 
d'étre parlementaire; si on la supprime, on découvre la 
té et on l’expose, ou bientét on la transforme en gouverne- 
personnel. Quant a l'histoire, consultez-la dans les annales 
siécle : elle vous atleste que Ics trente-trois années ot la 
>a élé le plus prospére, c’est le régime parlementaire qui en 
‘é le cours. Certes, dans le temps méme ou il régnait, on se 
zit, comme avujourd’hui, de ses débats, de ses délais, de ses 
tions. Mais qu'on regarde & distance cetie époque ou les con- 
rains, par une critique excessive, Jugeaicnt tout médiocre, 
t honneur : ou y verrait-on les grandes hontes, les grands 
‘es que nous avons connus en 1845 et en 1870? Les fautes du 
> parlementaire peuvent inquiéter le présent; ses vertus pré- 
t de fautes plus graves encore les gouvernements et les na- 
et elles assurent ainsi l’avenir. 
§ convenons qu'on a compromis par plus d’une erreur l’auto- 
. régime parlementaire. M. Thiers a plusieurs fois asservi |’As- 
te 4 sa volontd; il a excité contre elle 4 plaisir la haine ou le 
ts il a divisé la majorité en la décomposant et en la recompo- 
ms cesse selon son dessein de chaque jour. Quant 4 ]’Assem- 
Ne adiminué de plusieurs facons le crédit du régime parle- 
ire. D'abord, elle a mal réglé quelques-uns de ses droits : elle 
aisément admis les interpellations inutiles; elle a Jaissé une 
trop élendue au travail de ses grandes commissions, dont quel- 
nes sont devenues comme de petites assemblées : la réforme 
abus serait facile. En outre, l’Assemblée a une discipline trop 
e : son réglement, qui fournit peu d’armes a son président, la 
ille-méme trop faible dans ces combats d’injures bonapartistes 
rales, oti sa dignité se trouve atteinte par des violences dont le 
se scandalisc. Enfin, l'ajournement des lois constilutionnelles 
suspecter d’impuissance. Mais, en vérilé,cette impuissance, qui 
si celle de la nation, n’est pas un effet du régime parlemen- 
zs Parlements ne sont guére propres 4 créer un gouverne- 
surtout chez un peuple si divisé : leur vraie qualité, c'est 
des assemblées qui contrélent et qui conseillent. 1] faut que 
10uvements, pour n’¢tre pas faligants au pays ou bien dan- 
A sa franquillité, aient lieu autour d’un point fixe, c’est-d- 
un gouvernement défini et définitif. Et d’ailleurs, est-ce qu’on 
rendre pour un régime parlementaire un régime auquel 
ie ainsi, outre le contrepoids d'un gouvernement sir de lui- 
_le contrepoids d’une seconde Chambre? Soyons donc plus 
et craignons qu’aprés avoir écouté ces ennemis de |’Assem- 


708 QUINZAINE POLITIQUE. 


blée, ces détracteurs du régime parlementaire, nous n’ayors un jo 
4 regretter l'un et l'autre, sous le régne d’un César venu d'un p 
plus bas ou d'un peu plus haut. 

En résumé, on ne peut nicr que |'Assemblée n’ait manquéas 
- propre désir d’apaiser cette crainte violente qu’inspire a la nation 
vue de l'avenir : elle laisse le pays, sinon flottant dans le vide, ¢ 
moins privé de ces appuis des lois constitutionnelles qui Jui evs 
donné un peu de stabilité. On ne peut nier non plus que le rege 
parlementaire n’ait perdu, au sein de l’Assemblée, quelques-unsé 
ses avantages, et dans le public une partie du respect et de l'eslia 
qu’il mérite des peuples libres. Mais ne resterait-il donc de celles 
née législative le souvenir d’aucune amélioration? Il y aurai = 
criante injustice 4 le dire. Il est, en effet, certain que le gouves 
ment du maréchal de Mac Mahon a cu avec l’Assemblée les rappets 
loyaux et faciles que le droit parlementaire commande : le marédal 
mieux que M. Thiers, a su laisser libre le ressort de 1a response. 
lité ministérielle; il n’est pas venu exercer sur |’Assemblée Fada 
de son pouvoir et de son crédit particulier; ila élevé plus haut,ém 
une région plus éloignée des partis, la personnalité du gourmy 
ment : ainsi ont cessé ces grandes crises causées par la téméilé 
M. Thiers, qui engagait si volontiers dans tous les conflitsle del@ 
I'Etat lui-méme; et ainsi, dans les crises secondaires de cetteanm?. 
diminué linquiétude antérieure du pays, sdrqu’il s’est trouvé ef 
der intacte et permanente dans tousles changements qui s'op=a 
la force de son premier magistrat. D’un autre cété, 1a loi du 
vembre a déterminé pour sept ans la durée des pouvoirs ques 
le maréchal de MacMahon; on se rappelle quelle sécurité lepp™ 
tant de vicissiludes effrayaient, ressentit le jour ot, la mona”. 
manquant, il se vit assuré pour sept ansle gouvernement d'ula™ 
dont l’honnéteté ct la fermeté devaient, comme sous un ' 
Vabriter du radicalisme. M. de Cumont a donc cu raison dek @ 
mardi 4 la Sorbonne : « Ne soyons pas ingrats envers la Prov 
remercions Dieu de nous avoir donné, en ces jours de treble 
d’anxiélé profonde, le grand citoyen dont I’honneur est noire § 
tie, le pouvoir notre sauvegarde. Fidéle 4 1a loi, non moins 
sa parole, il a dit qu’il maintiendrait quand méme, et pendatl 
années, l’ordre et la paix publique. Ill’a dit; illefera.» 

Les nécessités de la France lui sont dures dans sa vie inte 
elles lui sont bien cruelles aussi, dans ses relations avee l@ 
ger ; et nulle part autant qu’en Italie elle n’en sent vivement fy 
gnante contrainte. Ces exigences, si couteuses & notre dignité a= 
nale, le Journal officiel nous en a fourni un témoignage non B® 
douloureux qu’inattendu : nous voulons dire la note relative a lao 
niére pastorale de Mgr l’archevéque de Paris. Le Correspondasl # 



























QUINZAINE POLITIQUE. 709 


fidéle 4 toutes ses traditions, 4 son amour de tous les droits 
eurs et de tous les grands devoirs, s’i] ne revendiquait aujour- 
aussi bien qu’hier le respect dd a la liberté de la parole 
ipale. Qu'un évéque, dans un mandement, traitaét d'une 
» diplomatique, préchdt sur un impétl, discutaét sur la meil- 
forme de gouvernement et recommandat, au nom de lE- 
tel ou tel parti polilique, le pouvoir civil aurait raison de 
T celle ingérence, qui n/a rien de religieux et qui peut méme 
ler les rapports de \'Eglise et de l’Etat; et dans ce cas, d’ail- 
, la sévérilé de l’opinion publique devancerait celle du pouvoir 
Mais, quand il s’agit de l’Eglise méme et de ce qu’on appelle 
‘e la question du Pape, comment admelttre qu’on puisse défen- 
un évéque de s’en préoccuper et d’exprimer l'inquiétude de 
eur, la plainte de son Ame? Nous ne sommes pas tentés de 
er sur ce point. Nous concevons que le gouvernement ait da 
ger sa responsabilité particuliére. Nous comprenons que, méme 
servant une liberté si sainte, il faille ne rien oublier des obli- 
ns de cetle prudence palriotique que le sort précaire de notre 
eureux pays rend sacrée aussi. Nous voyons bien Ies mortels 
26s au milieu desquels notre diplomatie s‘efforce de sauver la 
de la France. Mais si on ne les peut voir sans en tenir un 
compte, comment, par une pudeur bien frangaise aussi, ne 
in tre attristé ct ne pas deéplorer de si pénibles nécessités? 

nom de la France a été, durant ces derniers jours, prononcé 
‘14 des Vosges et des Pyrénées plus qu'il ne sied & la justice, 
qu'il n’imporle 4 nolre tranquillité nationale. L’Espagne, 
® ou effrayée des coups hardis et viclorieux dont les carlistes, 
mca comme aux bords de !’Ebre, frappent les troupes du ma- 
I Serrano, nous impute presque le détriment ou la honte de 
Sfaites : comme si su force dépendait de quelques envois d’ar- 
du de vélements introduits par contrebande 4 travers les Pyré- 
Ce grief, peu digne de la fierlé castillane, est faux d‘ailleurs 
us qu exagéré : les journaux de notre pays l’ont prouvé, ceux 
2 de l’étranger l’ont démontré, et lord Derby |’a déclaré dans 
‘Jement anglais. La France, que le soin de sa sécurité averti- 
tuffisamment, au surplus, de ne faire 4 l’exlérieur aucune 
que républicaine ou monarchique, ne s’inquicte, au dela de 
ontiéres, que des amiliés ou des inimitiés des peuples : elle 
tiqué la neulralité au pied des Pyrénées; et c’est un devoir qui — 
sultait pas seulement pour elle du droit international, il était 
les conditions mémes de sa situation, dans les nécessités de 
opre vie. Elle n’a aucune intervention, soit directe, soit indi- 
, a tenter dans la destinée de ses voisins, elle qui se sent si 
mailresse encore de la sienne, elle que surveille, avec une 





























740 QUINZAINE POLITIQUE, 


pre jalousie, avec une haine anxieuse, ce vainqueur dont la pay 
sance commande, du haut de Metz et de Strasbourg, tous le cy 
mins d’une invasion sur notre terriloire. Et ces accusations d& 
l’Espagne, frivoles vraiment & une heure ot Jes Etats-Unis fo. 
nissent 4 don Carlos des canons et l’Angleterre des fusils, om 
le regard d’une marine inactive , ces accusations n’ont de gavé 
que parce qu’elles correspondent 4 certains sentiments sete 
M. de Bismark, et que les cris entendus 4 Madrid ne sa @ 
Vécho de certains cris poussés a Berlin. 

M. de Bismark, devenu plus que jamais violent contre I'Egivé 
puis l’atlentat de Kissingen, poursuit partout de sa fureur |e al» 
licisme : lui-méme l’avoue hautement. Serait-ce pourtant le al» 
licisme plus que la France qu’il aimerait 4 alteindre d’un de sescam, 
en portant dans le nord de l' Espagne les armes que ses publicséy 
appellent, pour y venger sur les carlisles, disent-ils, la morl a 
pitaine Schmidt? Nous en doutons. M. de Bismark a une poli 
adroite el prévoyante qui consiste 4 meltre chacun de ses a0 
saires entre les feux d’une double guerre: ainsi lui a servill 
sud de l’Autriche; ainsi lui servirait Espagne au sud de la Frag 
Or, l'occasion lui semble bonne, pour convertir d’avance !’ 
a cet usage: s'il oblient de l’Europe qu'elle reconnaisse le 
nement de Scrrano, il s’acquiert la gratitude de celui-ci; sil 
tribue par telle ou telle cxpédition 4 une défaite des carlisty! 
en oblient 4 Madrid le méme bénéfice, ou plutét un profit ss 
grand encore : dans l'un et l'autre cas, il continue, d'aiilean,# 
les excitations de ses agents, 4 provoquer contre la France lt 
mosité de I’Espagne. On ne sait pas encore au juste si, aa mi 
d’offenser l’orgueil si ombrageux d’une partie du peuple egagm 
au risque d'accroilre dans le sentiment populaire la fore é@ 
Carlos, il interviendra en Espagne par une action quelconqe. b® 
rope ne se méprend pas 4 cet office prétendu de gendarmere@® 
nationale dont se targue !’Allemagne : I'Angleterre notammet¥ 
avec déplaisir cette intervention ; l’Autriche el la Russie n’y sow 
pas davantage. Ne nous inquiétons pas trop de ce dessein de &. 
Bismark. Si l'Europe devient déliante de ]’Allemagne, nous né 
rions nous en plaindre. Et puis, pourquoi M. de Bismark n‘apf* 
drait-il pas 4 ses dépens ce que peut rapporler, sur les céies @ 
Biscaye, une entreprise semblable a celle que Napoléon I & 
Mexique ? | 

















Aucuste Boucuzs, | 
L'un des gérants: CHARLES DOUNIOL. . 


PARIS. — LMP. SIMON RAGON EY COMP., RUE D'ERFURTH, % ‘ 


A RELIGION ROMAINE 


D'AUGUSTE AUX ANTONINS* 


litre de ce livre ne dit pas tout ce qu’il contient. Il semble ne 
¢ parler que de la religion de Rome : il parle de la religion du 
le entier. 

ste parce que, le monde étant devenu romain, la religion de 
¥ était devenue forcément celle du monde? Il s’en faut de beau- 
> serait plus vrai de dire que la religion du monde était de- 
@eelle de Rome. 7 

koi qu'il en soit, ce que M. Boissier présente 4 nos regards, c’est 
2m entier la situation religieuse du monde romain, c’est-a-dire 
'ande civilisé, 4 celte époque solennelle des premiers dévelop- 
tats du christianisme. 

y avait eu cependantet il y avait encore une religion romaine, 
MW. Boissier caractérise trés-bien. L’esprit en était tout autre 
lelui de la religion grecque. Le Romain n’était pas poéte, et 
it pas non plus philosophe; il n’y avait chez lui ni une mytho- 
‘gracieuse, riante, dramatique, comme celle des Grecs, ni un 
Mble de doctrines abstraites et de vérités fondamentales que les 
\eux-mémes ne possédérent pas. Le Romain n’avait ni poésie ni 
pgie. Homme de prose, et, comme nous dirions, utilitaire, il 
de bons pelits dieux domestiques et bourgeois qui lui servaient 
lous les offices de la vie terrestre; leurs légendes étaient pau- 
et ne parlaient pas 4 l’imagination, mais leur culte (je parle 
s temps anciens et de la grande époque de la vie romaine), 
culte était scrupuleusement observé. On invoquait chacun de 
eux 4son heure, en son lieu : Edues, pour faire manger les 


treligion romaine d'Auguste aux Antonins, par Gaston .Boistier. — 2 vol. 
Paris, Hachetté. 
B. T. LX (xcVI° DE La coutecr.). 4° Liv. 25 Aour 1874, 46 


cette théodicée nationale, si peu explicite et si peu log 
put étre; on observait surtout avec une fidélité sincére 
nial national; on vivait de cette loi; on était moral, « 
rieux, on élait courageux, parce qu'elle ordonnait de | 
respect pour la tradition des ancétres; ct c'est ainsi qu 
nait maitre du monde. 

Mais quand Itome eut conquis le monde, et dans ¢ 
Gréce, par le contact avec ce malheureux peuple grec, 
menca 4 se gater. Le peuple grec arrivait, lui, non avec ¢ 
prosaiquement honnétes et domestiques, bien adaptées aul 
de l’atrium sabin (en anglais home), mais avec des fables 
ses et romanesques, avec tous les scandales de son Olyr 
les contes irrévérencieux par lesquels il lui avait plu de 
dieux; il arriyait, non avec une doctrine arrétée, co 
rieuse, sur la Divinité et sur lorigine des choses (ni ( 
mains ne la possédérent jamais), mais avec les réveries 
losophes, qui, pour étre pleines de contradictions et d’in 
ces, n’en étaient pas moins hardies, et s’attaquaient a 1 
aux dieux. Il arrivait avec l’épicuréisme surtout, de toute 
sophies la plus populaire 4 cette époque, cette doctrine 
sait les dieux et qui avilissait les hommes. Les dieux os 
bins s‘identifi¢rent tant bien que mal avec les dieux ¢ 
hellénique : Jupiter se confondit avec Zeus, Junon avec 
avec Deméter, Minerve avec Pallas-Athéné. A cette pers 
nouvelle, ils gagnaient de I’éclat, de la poésie, un certain 
tistique ct littéraire; mais ils perdaient leur honnéteté, | 
cité, leur gravité; ils montaient au ciel, mais ce ciel étai 
que le foyer de la matrone sabine qui leur offrait de ten 
avec un peu dencens, un gateau de sa plus belle fari 
citoyen, on croyait, ou du moins on pratiquait la religio: 
comme philosophe, on la discutail et on la niait: distin 
leuse autant qu’elle est fausse. Somme toute, on était 
néte homme, moins citoyen, moins Romain. 

Auguste sentit bien cela. Auguste, quel qu’il fut d’ai 


a 


D’AUGUSTE AUX ANTONINS. 115 


d’un grand sens; et les malheurs des guerres civiles, et 
ve de cette république, qui était morte entre ses mains 
re qu’il ne l’avait tuée, l’avertissaient assez que son peu- 
uait d’étre ni trop honnéte homme, ni trop religieux, ni 
in. A la différence de bien d’autres usurpateurs qui 
avilissant leur peuple et en effagant les souvenirs du 
‘urer un gouvernement plus facile, 11 sentit que toute la 
m empire était dans la religion et dans les moeurs du 
siécle était si peu républicain, que l’empereur pouvait, 
re d’un péril, faire appel & toutes les gloires et 4 toutes 
ms de la république. Il se plut donc a relever les tem- 
iorer les sacerdoces, 4 mettre en honneur les dieux de 
s avons comme un reflet de sa pensée dans les paroles de 
Horace, Virgile, Ovide. Horace, entre autres, a bien été 
‘u épicurien dans ses idées, quelque peu Athénien dans 
; mais, dit-il, un coup de foudre par un temps serein l’a 
il loue maintenant les dieux et les mceurs de l’ancienne 
1 que pourtant il lui arrive, comme son esclave le lui re- 
juand un dieu le pousse vers Ja pratique de ces bonnes 
curs, de résister, et d’avoir quelque peine 4 retirer son 
arbier ot il a marché‘. » 

méme ajouter que le siécle d’Horace, pris dans son 
était peut-cire plus décidé, sinon plus sincére que 
lit traversé vingt ans de guerres civiles, on avait trem- 
ait souffert; par suite, on sétait rapproché des dieux. 
de Lucréce, les aimables blasphémes des épicuriens, tout 
bon aux jours de paix et de sécurité, au milieu des fes- 
ret pour des fronts couronnés de roses; mais lorsque les 
roscrits étaient affichées au Forum, lorsque Sextus Pom- 
ait les cétes d’Italie, lorsque Catilina menagait d’incendier 
en revenait 4 ces dieux Lares, 4 ces petits dieux du temple . 
-domestique dont on se moquait la veille, mais que l'on 
azujourd’hui, faute de connattre un Dieu meilleur. Encore 
e Romain n’eut jamais l’esprit philosophique; il n‘était 
de s’élever par Ja seule force de sa raison jusqu’é la con- 
Dieu supréme que Platon avait entrevu; mais il lui fallait 


.-.. Laudas 
Fortanam et mores antiqua plebis; et idem, 
Si quis ad illa Deus subito te agat, usque recuses, 
Aut quia non sentis quod clamas rectius esse, 
Aut quia non firmus rectum defendis, et heeres 
Nequidquam ceeno cupiens evellere plantam. 


(Sat., 11, 7.) 


116 LA RELIGION ROMAINE 


une divinilé, comme il en faut une 4 tout homme qui ale ser 
ment de sa misére et de ses périls; disons plus simplement, at 
homme. 

C’était donc sans péril pour le pouvoir; il ya plus, c’élait au gra 
profit de son pouvoir et de la paix du monde, qu’Auguste relevait. 
dieux de la république. Il relevait méme autant qu’il était en lai! 
meeurs el les souvenirs de la république, tant il savait que ledang 
n’était pas de ce cété-la. César, lui, avait été un usurpateur frese¢ 
naif. Avec cette puérilité d’imagination qui est souvent le fi de 
grands hommes, César ett aimé ceindre le diadéme (je prends lem 
4 la lettre); el, en effet, au moment of il tomba sous le gitni 
allait se le faire donner. Son petit-neveu n’avait rien de celee 
gueilleuse niaiserie. ll sentait que Rome, pour vivre en paix, pat 
rester maitresse du monde, avait besoin de toujours rester kp 
possible Ja vieille Rome. . 

Auguste, on peut le dire, ne réussit pas mal dans celte ticked 
réussit, en particulier, 4 rclever les dieux romains, et mémea 
ver ou a voir se rclever le sentiment religieux chez son pe 
M. Boissier le montre trés-bien, et comment le siécle qui suid 
croyant, dévot, superstilieux méme, tout autrement que le sq 
qui avait précédé. Les dieux et les superstitions de la vieille kag 
ne disparurent pas : ils vécurent seulement entourés de bie #2 
dicux et de bien des superstitions nouvelles. Dans le paganism® 
culte et une adoration ne nuisent pas 4 un autre. L’Olympeestiagk; 
quand on a ouvert la porte 4 une centaine de dicux, on pala 
Youvrir 4 un millier. Rome s’était mise en contact avec lesmih 
envoyait ses dieux au monde, et le monde, a son tour, lnaqmegr 
tait ses propres dieux. Pourquoi Rome ne les eut-elle pas mpage’ 
mis 4 cOlé des siens? Il n’y avait pas de dogme dans le psgat™ 
Or, si un dogme en contredit forcément un autre, au contrite: 
idole, une cérémonie, un rile, n’est pas exposé a en contest 
~ autre. Il n’y avait pas d’intolérance, parce que, dans le sens 

du mot, il n’y avait point de foi. : 

De 1a un singulier mélange de sentiments et de pratiqua 
M. Boissier juge peut-élre avec beaucoup d’indulgence, mais 
avec beaucoup de vérité. On croyait & tout et on ne croyail 4a 
ou, pour mieux dire, on pratiquait tout sans rien croire dos 
niére formelle. Il ne faut pas chercher une doctrine philosophil 
ment ou théologiquement comprise dans le chaos des idées @ 
siécle. On est idolatre, on est épicurien, on est panthéiste, oum™ 
tout cela a la fois. « Plusieurs m’ont précédé, j’attends tous a 
tres; mange, bois, joue et viens 4 moi; quand tu bois, tu fais 
tu ne porteras que cela avec toi. » C’est l’épitaphe d’un proie § 





















D'AUGUSTE AUX ANTONINS. 11 


vaziens a laquelle on ajoute ces mots : « Ici repose celui 
:avec une Ame pieuse le culte des dieux. » 

Je lui-méme, dont M. Boissier, avec raison, oppose l'es- 
bitudes religieuses 4 absence de religion pratique chez 
me des symptdmes caractéristiques des deux époques ; 
n’échappe pas plus qu'un autre 4 Vinfirmité de son 
la priére est si fréquente, dont la croyance est si vague. 
n’a pas auprés de lui un malade qui lui est cher sans 
ir lui une priére aux dieux; il va au pied de tous les 
ite tous les bois sacrés, il offre ses dévotions & tous les 
des dieux. Mais qui peut nous dire quelle est, sur la 
‘ Yorigine du monde et de l'homme, sur le but de la vie 
it la vie, la pensée arrétée, sérieuse, philosophique de 
7 Il flotle sans cesse entre deux systémes : celui des 
n Démocrite, celui de l’Ame universelle, selon un autre; 
Se, celui-ci panthéiste ; il se sent si peu en état de faire 
e tout son travail est d’adapter, tant bien que mal, sa 
n comme a l'autre. Mais qu’est-ce qu’une philosophie et 
qui vacillent ainsi sur leur base, ayant un pied sur la 
t un pied sur la rive gauche, et ne sachant sur lequel 
. Marc-Auréle prie les dieux; mais y a-t-il des dieux? 
tfont-ils quelque chose? y a-t-il une Providence? y a-t-il 
e? Il pose toutes ces questions et ne les résout jamais 
igre certitude. Qu’est-ce qu’une religion ainsi batie dans 
tune morale qui ne sait le pourquoi d’aucun de ses pré- 


»phie ne lui donne pas plus d’aide que la religion. La 
au temps de Pythagore, de Socrate, de Platon, de Zénon, 
assayée & résoudre la question supréme et & savoir quel- 
ar Dieu, homme et le monde. Puis le découragement, 
2, puis l’indifférence étaient venus. Des trois académies 
successivement continué l’école de Platon, la premiére 
nent marché sur la trace du maitre, la seconde était 
3 le scepticisme d’Arcésilas, la troisiéme dans le proba- 
‘arnéade. Celle-ci n’était plus, vrai dire, qu'une école, 
ysophie, mais de rhétorique, ou ’on metlait son talent et 
rendre le pour et le contre aussi spécieux I’un que 
‘hilosophie, en s’impatronisant & Rome, n’avait rien ga- 
de certitude. Cicéron, le plus illustre et le plus sincére 
iens de Rome, Ame vraiment religieuse, esprit noblement 
t, Cicéron, quand il pose les grands problémes, arrive 
la certitude absolue, mais il ne la posséde pas. On voit 
re et l'embrasserait de tout son coeur; un scrupule d’a- 


118 LA RELIGION ROMAINE 


cadémicien l’arréte, et son travail philosophique, s'il n’éte- 
puissance du sentiment religieux, n'y ajoute pas non plus == ,, 
chose. Aprés Cicéron viennent les stoiciens de Rome, les 
Sénéque, Attale, Fabianus, Séncque lui-méme, Epietéte. Ils) 3, 
a un instinct profondément honnéte ; ils réprouvent le iam ,,, 
sentent entrainés vers la vertu. Mais pourquoi? A cette 
point de réponse ; nulle pensée dominante tant soit peu defray ., 
raison de la piété qu’ils commandent, nulle raison du de-~wy 
imposent. Sénéque et Epictéte sont incroyablement paw vag & 
tants, contradictoires quand ils touchent aux dogmes qui devaist 
motiver leur morale. Voila ce qui devait toujours manquer a i 
ple paien et aux écoles paicnnes ; ils ne savaient dire nila ris 
leur piété, nila raison de leur vertu, et c'est ce qui devait fairellt 
nelle faiblesse et de leur piété et de la vertu. Ils pouvaient 
ot ils ressentirent souvent les instincts religieux et les instiscs MF 
néles de Pame humaine, ils n’en surent pas dire asses pour 
former ces instincts en convictions. Les prétres du paganisae 
furent jamais des théologiens ; et les plus illustres morah 
Y’Empire romain furent d'honnétes rhéteurs plus que dé 
sophes. 
C'est sous celte réserve, c'est en soulignant cette incurable a 
damentale lacune de la sagesse paienne que j’admets la (i 
M. Boissier, que cette rénovation de la religion romaine, ov pla 
religions de )’Empire romain au temps d’Auguste, fut une 
tion au christianisme. Oui, sans doute, dans la formation @ 
pire romain; dans cette ére de paix donnée au monde apris ta 
révolutions et tant de guerres, plus complete qu'elle ne lat 
ne le fut jamais; dans ce contact de tant de peuples, hg 
croyances, ou, plutdt, de tant de pratiques diverses en BB ™ 
ligion ; dans ceréveil bien incomplet encore du sentiment! 
par les malheurs des temps, du sentiment moral par le 
philosophes ; dans tout cela nous ne pouvons méconnaitre I 
plissement du grand dessein de la Providence qui ouvrait la # 
christianisme et faisait aboutir tous les siécles de V’histoire 
les révolutions des peuples au pied du berceau de Béthleem. 
obstacle n’en demeurait pas moins, le génie paien n’en 
moins frappé de cette radicale incapacité de se rendre compl 
Joi et d’appuyer ou sa priére ou sa vertu sur une docinne. 
quand il pratiquait le devoir, il n’avait pas la raison du devoll- 
ll n’en est pas moins vrai, et M. Boissier nous le fait parfat 
sentir, que ce moment de V’histoire fut, aux yeux mémes des 
temporains, un moment singuliérement solennel. Je n’en vow 
preuve que cette quatriéme églogue de Virgile que M. Boisstef 




































D’AUGUSTE AUX ANTONINS. 749 


m, et que je ne relis jamais sans étonnement. Oui, certes, 
ons, M. Boissier et moi, M. de Maistre lui-méme |’avoue, 
‘pas un prophete; il écrit quarante ans avant le berceau 
n, et ses yeux ne le voient pas dans l'avenir. Il songe tout 
La célébrer la naissance de quelque rejeton d’une famille 
Je la famille d’Octave probablement (bien qu’Qctave ne 
qu’a demi Auguste, qu’il n’ait pas gagné la bataille d’Ac- 
ait encore Antoine en face de lui et ne gouverne qu’une 
10nde romain). Et méme, si nous adoptons I’hypothése 
4 M. Boissier la plus probable, Virgile s’expose 4 une 
Jéconvenue : dans cette hypothése, le héros qu’il célébre 
Jans le sein de sa mére, et il se trouva n’étre qu’une fille‘. 
mez-vous de quel prestige surhumain Virgile entoure ce 
in enfant.né ou 4 naitre? A ce fils (si c’est un fils) du 
ctave ou de tout autre, il ne présage pas seulement un 
, de grandes victoires, des conquétes,. l’Empire romain 
’aux limites du monde; non, i] annonce quelque chose de 
rand et de plus surhumain, il annonce une rénovation du 
e régénération de la race humaine; c’est un rejeton now- 
sscend du ciel; » c’est « une nouvelle série de siécles qui 
er’ p, c'est « une tache séculaire qui va enfin élre effacée, 
ui pesait sur la race humaine et dont le souvenir Ja tenait 
erpétuelle terreur, mais dont, cette fois, les derniers ves- 
raitront®. La terre sera régénérée; il n’y aura plus ni 
8, niserpents, ni plantes vénéneuses’. Le raisin naftra au 
ronces, le miel coulera de l’écorce des chénes; la serpe 
| deviendront inutiles ; toute terre portera tous les fruits, 
sant dans les prés, Pagneau et le bélier se revétiront des 
:la pourpre®. » Aussi voit-on « le monde, dans sa religieuse 


e hypothése, Virgile aurait eu en vue Venfant non encore né d'Au- © 
‘cribonia, qui venait de devenir sa femme. Or cet enfant fut la trop 
mére de la seconde et non moins célébre Julie. 


Ultima Cumcei venit jam carminis eztas ; 
Magnus ab integro seclorum nascitur ordo.... 
Jam nova progenies coelo demittitur alto.... 


Te duce, si qua manent sceleris vestigia nostri 
Ultima, perpetua solvent formidine terras.... 
Occidet et serpens, et fallax herba veneni 
Occidet.... 

eee Nec magnos metuent armenta leones.... 
Jam dure quercus sudabunt rescida melia 
Incultisque rubens pendebit sentibus uva.... 

Nec rastros patietur humus, nec vinea falcem.... 
woe esas Omnis feret omnia tellus.... 
Sponte sua sandyx pascentes vestiet agnos.... 


720 LA RELIGION ROMAINE 


attente, chanceler sur son axe ébranlé. Regardez : et la tere,¢ 
l’Océan, et le ciel se réjouissent en pensant au siécle qui vanaie’» # 
Voila ce que Virgile présage, selon les uns, au fils du consal le & 
nius Pollion, personnage plus ou moins important de |’ Empire, ass 
non empcreur ; selon d’autres, au fils non encore né d'Augeé d 
de Scribonia! (lequel se trouva ¢tre une fille, et quelle file 

N’est-il pas clair que Virgile ne peut étre ici que l’écho fam 
timent universel qu’il rattache, par amitié ou par flatterie,iuke & 
ceau placé prés de lui? Etait-ce révélation? était-ce tradition! til» 
ce, comme Virgile semble le dire, un oracle de la sibylle? & 
instinct 2? était-ce pressentiment? Le fait est que le plo: Seay 
tique adulateur des rois n‘a jamais enguirlandé un bercen mage 
de fleurs comme celles que Virgile tresse pour le berceau de at 
fant anonyme, né ou a naitre? Il fallait que le monde attenditq 
chose de bien extraordinaire et de bien grand pour qu'on olf 
duire ainsi cetle attente. Non, Virgile n’a pas été prophéte, m 
c’est le genre humain qui était prophéte. 

Il y avait donc altente, mais en m4metemps obstacle, opp 
contradiction. Cette simultanéité de sentiments opposés et 
quente (ne pouvons-nous pas dire perpétuelle ?) dans lhistoweg 
nations et dans l’histoire de l'homme. Ce qui manquait au 
romain, cette raison de sa priére, cette raison de sa vertu, cole tyr 
rité dogmatique dont la piété a besoin comme Ia morale, peevtal 
n’allait-il pas le demander aux Juifs? Les Juifs la possédaient:™ 
que lui-méme le remarque. « Ils connaissent, dil-il, la raison @agy 
rites, et, chez nous, la plus grande partie du peuple (il aurait ha 
dire tout le peuple) ignore pourquoi elle fait ce qu'elle fait’. 
Juifs étaient-ils donc une nation ignorée des autres nations® 
pire? Non, nous voyons,dés celte époque, les Juifs partout ram 
citoyens de toutes les villes depuis Alexandrie jusqu’A Rom, 
patriotes bon gré mal gré de tous les peuples; nous les vey"* 
ches, actifs, intelligents, jouant un rdle et un rdle bruyant d0% 
assemblées populaires (comme aujourd’hui ils en jouent un om 
politique, dans les finances, dans la presse); nous les voyonsif* 
sés méme du pouvoir romain qui voyail dans leur patriotism 3. 
mopolite un utile contrepoids aux révoltes du patriotisme local. ® 
maintenait leur culte libre dans toutes leurs synagogues, how 
respecté dans le temple de Jérusalem. Auguste y envoyait de 






























i Aspice convexo nutantem pondere mundum, ° 
Terrasque tractusque maris coelumque profundam, 
Aspice venturo letentur ut omnia seclo. 


_ * Illi tamen causam ritus sui noverunt; et major populi facit quod oF >" 
ignorat. (Dans saint Augustin, Cité de Dieu, VI, 11.) 


D'AUGUSTE AUX ANTONINS. 72 


et on vient de découvrir des fragments de l’inscription pla- 
lrée de )’enceinte réservée du temple, menacant de mort, 
‘u pouvoir romain, l’étranger quil’edt franchie'. Sénéque, 
étestant ce peuple, nous montre bien quelle était, non- 
it sa liberté, mais sa puissance : « Tel a élé le progrés de 
on scélérate. Elle est admise partout ; vaincus, ils font la 
nqueur*. » 

ifs, de leur cdté, n'étaient pas tellement jaloux de la vérité 
ssédaient, qu’ils ne cherchassent pas 4 la transmettre aux 
iur la demande d’un prince paien, et dans l’intérét de leur 
¢ leur foi, ils avaient traduit en grec, c’est-a-dire dans la 
vilisée par excellence, leurs livres sacrés, que, bien injuste- 
vénal les accuse plus tard de lenir secrets*. Leurs féles, 
nts, leurs sabbats, se célébraient 4 la face de Rome et at- 
en des Ames. Bien des coeurs inquiets, bien des imagina- 
ppées, des hommes, des femmes surtout, acceptaient du 
quelque chose : c’étail une pratique, c’était un rite, c’était 
olation ou, si l’on veut, une superstilion de plus; quelques- 
@ arrivaient 4 la pleine croyance, 4 l’adhésion complete, & 
asion. Ces prosélytes de la justice, comme les appelaient les 
es par opposition aux prosélytes dela porte, étaient moins 
bn ne le pense’. 

Ne qu’en parlant de l'état des Juifs sous ‘Empire romain, 
fance qu’ils rencontraient, de la maniére dont ils étaient 
Boissier ne distingue pas assez deux époques. Jusqu’a leur 
us Néron et la destruction de Jérusalem, les Juifs sont une 


»AV, 41,5. — De bello, V, 5, 2; VI, 2, 4. — Je crois utile, 4 cause de 
ance et de sa nouveaule, de citer ici le texte de celte inscription (Revue 
we, avril 1872) : 


Mnésva a2.07svn eromopevecOat evtog 
TCU TEot TOV LEPSY THUDAXTOY KAt 
mectCohov o¢ dav Angén eaute 

GtTIOs eoTAt Ota TO ehaxoduvbety 
Oavartcy, 


arrive 4 aucun étranger de pénétrer au dedans de cette balustrade et 
ieeinte qui entoure le sanctuaire. Celui qui y sera pris, sera cause du 
ortel qui lui sera infligé. » 

parle aussi de cette inscription qui, écrite dans les deux langues, 
latine, interdisait 4 tout étranger, soit Grec, soit méme Romain, d'en- 
Menacant de la peine de mort. 

te dans saint Augustin, De civitate Det, VI, 11. 

lit arcano quecumque volumine Moses. ° 
les inscriptions sépulcrales juives 4 Rome et ailleurs. Proselita an XV: 
ra mater synagorum... Religtoni judatcae metuenti. 


772 LA RELIGION ROMAINE 


nation soumise a |’Empire et en général docile 4 ses lois; ome, gi 
respecte les nationalités dés qu’elles veulent bien se soumein dd 
leur accorde une assez large autonomie, Rome respecte la mim m 
lité juive et le culte juif. Gest le temps ot les offrandes des emp: 
pereur affluent au temple de Jérusalem, ov les gouverneus 
protégent les synagogues contre les insultes de la populacepl 
ou Vautorité romaine punit de mort les étrangers qui osea fall & 
l’enceinte sacrée. Les lettrés de cette époque, plus ou moi ill Be 
4 la science de la doctrine juive, en parlent plutét avec Hommel 
qu’avec hostilité. Cicéron, plaidant pour un de leurs cas 
loue cependant Pompée de n’avoir pas profané le temp: 
Jérusalem, et, semblable sous ce rapport & Sénéque, il ps 
Juifs comme si puissants 4 Rome qu'il a presque peur de aa 
quer. Il ne proscrit pas le judaisme ; ilse contente de dire: «ta 
cité a sa religion, nous avons la nétre. » Or, cette religion dal 
bien que le culte mosaique ne s’alliat pas aux cultes paiens, ¢ 
les cultes paiens s’alliaient entre eux, bien que le Dieu de Jé 
ne tendift pas la main au Jupiter du Capitole, comme le faisat 
tien Sérapis ou le Syrien Adonis, bien que la synagogue a 
je ne dirai pas intolérante, mais exclusive, parce qu’elle possem 
vérité, la religion des Juifs demeura libre. C’était la religun€ 
nation, et Rome, tant qu’elle pouvait le faire sans danger putt 
pouvoir, Rome respectait les nations. 

Méme a |’époque suivante, aprés Néron, lorsque cette » 
voltée contre la loi romaine, s’était vue dépouillée de son ul 
avait vu sa ville détruife, son temple livré aux flammes, elle = 
pasque de retrouver encore dans l’Empire, et méme a Rome, ®@ 
modeste, plus humble, mais encore réelle, liberté. Ce nef 
des citoyens, ce furent des vaincus; mais des vaincus quel 
avait cessé de poursuivre. Seulement, dans lesprit du wa 
a partir de ce jour, la grandeur du judaisme fut méconnne} © 
Plutarque, Tacite, Martial, Juvénal, n’en parlent plus qu’avee 
_Israél, non pas proscrit, mais vaincu, humilié, abaissé, a 
Sa défaite, et il faut le dire aussi, par son déclin intérieur, 
ne leur sembla pas mériter qu'on l’étudiat sérieusement. 

Quoi qu’il en soit, la science ou la piété antique ne pts 
mais assez avant dans les enscignements de la loi mosaiqu’ 
trouver ce qui lui manquait. Elle ne pouvait le trouver que 
christianisme, mais elle ne pouvait l’y trouver sans se dés# 
sans abdiquer tout son passé, Aussi la lutte devait-elle étre 
et couter des flots de sang, non pas au vaincu, mais au vaing# 

Je le dirai donc volontiers avec M. Boissier : dans ce moutt 
religieux qui signale le régne d’ Auguste, dans ce mélange des ¢ 































D°AUGUSTE AUX ANTONINS. 723 


sens dot: ressortait, non pas une grande intelligence des vérités 
sprémes, mais une plus grande effervescence de priéres et de rites 
ligienx ; dans ce labeur des philosophes qui, las de chercher la 
mité, s'étaient rabattus 4 ne chercher que Ja vertu, sans songer que 
Yetta a besoin de la vérilé : oui, dans tout cela il y avait une pré- 
wation au christianisme ; tous les instincts honnétes, tous les gouts 
swerilé, toutes les inclinations pieuses de )’Ame sont faites pour 
weer & lui. Mais (et l’événement l’a bien prouvé) la barriére res- 
at mfranchissable pour le grand nombre; elle restait telle qu’elle 
e@ pouvait étre levée que par la force, je ne dis pas la force qui 
ombat et qui tue, mais Ja force qui souffreet qui meurt. 

i yavait en effet, dans le christianisme, quelque chose d'indé- 
eadant et de supérieur qui le mettait forcément a part. La philo- 
wphie delle seule nc pouvait arriver 4 la vérité entiére, au plein 
walentement de l’esprit et de l'dme. M. Boissier cite trés 4 propos 
met de Platon: « Si on ne peut découvrir la vérilé de soi-méme, 
I fut choisir parmi les opinions humaines celle qui paraitra la 
meilleure et la plus sire, et sy élablir comme sur un radeau pour 
kaverser la vie: & moins, ajoute-t-il par une sorte de pressentiment, 
yee ne puisse trouver 4 s’embarquer sur un vaisseau plus solide, 
mre parole divine, qui nous conduise en sireté au terme du 
reyige. » (Phédon.) Le christianisme était cette parole divine qui 
douaait enfin la vérité atlendue, c’était le divin navire qui seul pou- 
vail recueillir et ramener les pauvres naufragés errants sur les fra- 
files radeaux de la philosophie. Ces radeaux ne les eussent jamais 
Maduitsau port, mais ils permettaient d’aborder le navire. Ce qu’il 
ymit de vérités entrevues, ce qu’il y avait surtout de sentiments 

dans le monde paien de cette époque, le christianisme, 
Naa d'un autre monde que le monde romain, ou plutét d'un autre 
monde que notre monde, le christianisme Ie reprenait comme son 
;mais, avec des éléments épars et imparfaits, on n’edt jamais 
Cmsiruit quelque chose comme le christianisme. 
~ Paarais maintenant une autre question 4 débattre avecM. Boissier. 
(ete amélioration des idécs, des habitudes religieuses, et, & certains 
, des mceurs paiennes qui se fait remarquer a partir du régne 
Cduguste, mais bien plus & partir du temps de Néron, sous la dy- 
Mttie de Vespasien et sous la dynastie adoptive de Nerva, a été sans 
un aide pour le christianisme. Mais n’a-t-elle pas été, en partie 
timoins, l'amie du christianisme? N’était-ce pas le résultat de son 
Maence, et comme un reflet lointain de ce flambeau que l’on ne 
Wesédait pas? Un crépuscule matinal qui s’élevait dans les ames 
rant que le grand jour ne leur appardt? M. Boissier pose la ques- 








124 A RELIGION ROMAINE 


tion, la tient comme douteuse, mais penche plutét pour la négatin, 
Je pencherais dans le sens oppose. 

D’abord celte vertu et cette piété paiennes sont accompagnéesdelalg 
contrastes, je ne dirai pas seulement dans la méme socatlé : 
mémes époques, mais chez les mémes hommes, que j'ai pemea 
voir un fruit du sol, et ane pas les croire exotiques. Sénéquedag 
passages pleins d’un sentiment admirable d’humanité; maisiabeb 
le meurtre d’Agrippince. Stace est plein d'un esprit de family 
chez les anciens ; mais il est lache flatteur de Domitien, et lat 
gements de l’amphilhéatre le font sourire. Trajan emploie daa 
lions 4 une ceuvre de politique et en méme temps de bienfaisexe 
Yentretien de quelques milliers d’enfants indigents (inspeall 
tout 4 fait nouvelle dans le paganisme); oui, sans doute, mas 
tard, Trajan a haté la fin d’un régne glorieux par une folle 
de conquéte, a peine pardonnable chez un Alexandre de ving 
par une ivrognerie el une infamie de meoeurs que [eng 
d’Alexandre ne justifie pas. Marc-Auréle lui-méme, malgré lal 
teur de sentiinent moral que ses pensées nous révélent, netig 
été faible en bien des circonstances? n’a-t-il pas laissé la pe 
antichrélienne sévir avec plus de violence que sous ses dev 
lui qui, par toutes ses sympathies d’homme de bien, devait # 88 
rapproché des chrétiens ? et n’avait-il pas, lui aussi, recu dans ay 
nesse |’empreinte de ce méme stigmate qui a flétri Trajag, 
flétri les plus grands hommes de l’antiquité, Socrate, Platos, G4 
ron! ? Je lesais, le vice de ces hommes venait de la tradition 
de l’antiquité romaine et surtout de l’antiquité hellénique. kast® 
leur venait donc leur vertu? 

Ml y a ici un fail historique que trop souvent I’on ignore oul 
blie : la publicité du christianisme dés son premier jour. 
Actes des Apétres, ce livre si remarquablement historiqt, 
s’accorde si bien avec ce que nous savons des meeurs anil 
des traditions de l’empire romain et qui nous raconte me. 
simplicité si véridique histoire de la premiére prédication ct 
tianisme. Rien ne s’y passe dans 1l’ombre. La premiére prédic# 
lieu sur la place publique de Jérusalem, au milieu d’un conc 
Juifs de tous les pays appelés par les fétes de Paques; Piemedl 
vertit trois mille hommes, et ces hommes, Perses, Médes, 5 
tes, etc., vont porter, dans les climats les plus divers, la bone i 
velle qu ‘ils ont recue. Les apdtres comparaissent devant le sanb® 
Saint Etienne est lapidé par le peuple et devant tout le peuple. ° 



























1 Pensées, I, 16, 17. 


D’AUGUSTE AUX ANTONINS. 7128 


arcourt tout l’orient de l’Empire romain, préchant ou dans le 
e la synagogue juive ou en plein air dans |’Agora du peuple 

a agissant avec confiance au nom du Seigneur, parlant aux 
s et disputant avec les Grecs; » 4 Icone, dans la synagogue, ou 
rertit grand nombre et de Juifs et de Gentils; 4 Philippes, sur 
om ; 4 Athénes, devant l’Aréopage ; 4 Corinthe, devant le pro- 
‘3 & Ephése (par lui ou par ses disciples), devant le peuple 
au thédtre ; 4 Jérusalem, devant tout le peuple et en présence 
bun romain; a Césarée, devant le gouverneur Festus et le roi 
rippa. « Je parle, dit-il, sans crainte devant le roi: il sait ce 
Lest; car rien de tout ceci n’est caché; rien de ce qui s'est 
‘s'est fait dans l’ombre. » (Act., xxv1, 26.) Et plus tard, lors- 
st caplif dans Rome, il invite les principaux d’entre les Juifs 
me & venir le trouver dans sa prison ; ils ont entendu parler du 
janisme, ils voudraient en savoir davantage. « Dis-nous ce que 
nses, lui disent-ils ; car nous savons de cette secte qu’elle est 
at Vobjet de contradictions. » (xxvm, 22.) Nous nous figurons 
liers les chrétiens de cette premiére heure comme formant une 
‘de franc-maconnerie pieuse, cachés dans les catacombes, se 
agniquant par des signes secrets, faisant mystére de leur doc- 
ede leur culte. Il en put étre ainsi, 4 certains égards, lorsque 
teécution eut commencée, et eut imposé bon gré mal gré, l'obs- 
i, le secret et le silence. Mais dans ces premiéres années de la 
bnilienne, il n’en était pas ainsi. Le pouvoir romain restait en- 
fidéle & sa tradition de ne pas troubler inutilement la religion 
euples sujets. Il tolérait bien les Juifs, tout aussi coupables en- 
les idoles ; pourquoi n’eit-il pas toléré les chrétiens ? Les chré- 
Maient pour lui une secte juive dissidente de la synagogue; que 
Iportajent ces dissidences ? Les Juifs pouvaient bien, avec leurs 
des hautaines et tapageuses, faire émeute contre ces prédica- 
Rouveaux, soulever parfois contre eux une partie de la populace 
ta, leur altirer quelques heures de prison ou quelques coups 
hye dont on était alors fort libéral et qui ne tiraient pas autre- 
& conséquence ; mais lorsqu’on en arrivait 4 un examen sé- 
, lorsque le magistrat romain intervenait, le magistrat, ne 
t la qu'une question de théologie judaique qu’il ne se char- 
pas de résoudre, s’en prenait A ceux qui avaient fait tapage, 
it les Juifs 4 la porte, parfois un peu rudement, et leur faisait 
B quelques-uns des coups qu’ils avaient portés aux chrétiens ; 
@ que fit 4 Corinthe le proconsul Gallion, frére de Sénéque. 
u’enfin 4 Rome, ow le pouvoir craignait plus encore qu’ail- 
le bruit de ]’émeute, l’agitation des Juifs alla trop loin, ’em- 
r Claude, sans trancher plus que les autres la querelle du 





villes ; la prédication, la priére, l’assemblée des saints, | 
tout cela avait lieu librement, ouvertement, simplement, 

gans doute de quelques injures de la part des dévotes de 

de quelques horions de la part de gens du peuple ameu 
Juifs. C’est élrangement méconnaitre les vraisemblances| 
que de supposer, comme on le fait parfois, que, méme le 
irés et les mieux renseignés ne savaient rien ou a peu pr 
christianisme; que cetie révolution religieuse s’opérait 
dans l’ombre et si bas au-dessous d’eux, qu’ils n’en voy. 
qu'un Sénéque, par exemple, qui avait presque gouverné 
et qui avait vu des chréliens dans le palais méme de Nér 
plus était curieux en fait de doctrine et écoutait volontie 
maitres, put ne pas se douter des enscignements ou mém 
tence des chrétiens. Qu’il se soit fait chrétien lui-méme, 
mais été de ceux qui l'ont soutenu; qu'il ait connu saint 

Vaffirme nullement. Mais, s'il ne l’a pas connu, il a conr 
chrétiens. Il n'a pu ignorer le nom de ce Christ qui, dé 
de Claude, selon Suétone, provoquait dans Rome de tels 
n’a pu méconnaitre l’importance de cette école qui con 
dans son sein quelques-uns des grands noms de Ron 
scriptions funéraires en donnent la preuve), et le nom 1 
membre ou d'un affranchi de sa famille (un Annzus, su 
son baptéme Pierre-Paul. De Rossi, Bulletin d'archéologie 
1867); il n’a pu ignorer l’existence d’une secte qui avait | 
Corinthe devant son frére Gallion, et qui enfin était ass 
dans la ville des Césars pour que la haine populaire la 

l'attention de Néron, et que plus tard, a l’époque ou celui- 
décharger dela responsabilité de incendie de Rome. il ne th 


D’AUGUSTE AUX ANTONINS. 127 


ne tombons ni dans un excés, ni dans l’autre. Un écrivain 
é et un investigateur curieux, M. Amédée Fleury, a soutenu 
du christianisme de Sénéque ; il a méme retrouyé, par une 
suppositions ingénieuses, mais de suppositions, toute I'his- 
‘étienne de Sénéque, et de son intervention en faveur de saint 
‘est aller trop loin. Mais, si on nous préche dédaigneuse- 
1e Sénéque, ce rhéteur philosophe de la cour néronienne, ce 
it du César Auguste, possesseur de quelques milliers d’es- 
t de quelques millions de deniers, était placé bien trop haut 
douter de l'existence d’une petite secte de valets ou de cor- 
8 juifs, grecs, asiatiques, qui grouillaient 4 ses pieds dans 
_quartier malsain de la vieille Rome (car c’est surtout a 
t du christianisme naissant que |’on savoure cette exquise 
ee du dédain, qui remplace si avantageusement les fades sa- 
as de l'admiration et du respect), de ce cété-la aussi on va trop 
rand on me soutient que Sénéque et tous les lettrés de son 
nt ignoré une doctrine qui pénétrait partout aulour d’eux 
.Néron allait conférer ou venait de conférer la gloire du mar- 
réponds que c'est impossible. 

xissier, hatons-nous de le dire, n'est pas de ceux-la. Quelle que 
| Opinion sur les rapports de Sénéque avec les chrétiens et 
part & faire 4 \’influence chrétienne dans le progrés moral de 
@ romain, il sait bien reconnatftre que « le christianisme 
iatisfaction 4 tous ces besoins confus qu’éprouvait le monde 
les religions anciennes ne contentaient qu’a moitié. Chex lui, 
Ml. Boissier, l’unité de Dieu est entiére ; 11 l’accepte sans ré- 
\la proclame sans compromis et sans réticence. Il regarde la 
comme inséparable de la religion ou plut6t comme la religion 
Ii rend toute sa liberté 4 la priére et commande qu’on s’a- 
} Dieu du fond du cceur etnon pas du bout des lévres. Il n’a 
‘initiations secrétes réservées 4 un petit nombre d’élus, point 
Kine cachée qui ne soit révélée qu’A quelques personnes; il 
® les mystéres 4 tous les fidéles sans distinction... « Qui 
prendre, peut entrer.» (Tatien, Adversus Grecos.) Cet ensei- 
it, si libéralement donné, ne consiste pas en discussions sub- 
en hypothéses ingénieuses, mais en dogmes précis. Pour la 
re fois, tous les problémes qui tourmentent les Ames recoi- 
ie solution formelle et définitive... Ges grandes vérités que les 
vaient entrevues et discutées dans l’ombre des écoles, se ré- 
t partout. Elles deviennent familiéres aux ignorants et aux 


défavorable, peu importe) du christianisme. Odium generis himani... 
ristianos vocat... propter flagitia tnvisos. 


7128 LA RELIGION ROMAINE 


pauvres et péndtrent jusque chez les nations les plus sauvage. 
En un mot, le christianisme donne toute la vérité, tandis que, phy 
sophes et prétres paiens, donnent tout au plus des fragment dh 
yérité. Le christianisme est le fleuve, disons mieux, c’est lem, 
tandis que les écoles paiennes sont les ruisseaux ; mais si risa 
et fleuves vont a la mer, vous savez aussi qu’é bien prendre ihrer 
nent de la mer. ‘ 

Peut-é(re reprochera-t-on & M. Boissier d’avoir trop peittlept 
mier siécle de Empire romain comme un siécle de progrés.ta, 7 
4 vrai dire, n'est plus difficile que d’apprécier la valeur rebing @ 
deux époques historiques. Presque toujours, hélas! |’époqe gig 
nous étudions particuliérement nous semble un temps & ea. 
dence; le genre humain est un éternel malade, et nous ial 
toujours 4 croire que l'heure a laquelle nous le considérons,dgigl 
nous le montre si languissant ou si fiévreux, a été précédie 
heure de calme et de bien-étre. Nous avons besoin de crow 
santé; ne la trouvant pas dans le présent, ne l’espérant pas 
l’avenir, nous la cherchons dans le passé. " 

Mais, quant aux premiers temps de |'Empire romain compare 
derniers temps de la république, M. Boissier nous montre tres 
ce qui s’est développé de sentiments et de pensées morales, a 
la fin des guerres civiles et sous la paix établie par Augetel 
compare 4 plusieurs reprises Cicéron et Sénéque; le premier @& 
bien supérieur par les dons de l'intelligence, par 1’éducation, pr 
dignité de la vie, et le second qui, sur plusieurs points 
a, dans lordre religieux et dans l’ordre moral, des lume gt 
Cicéron, sceptique malgré lui, n’a jamais possédées (raison & Bw 
pour moi de croire a l’influence chrétienne chez Sénéqu. & 
foul cela est vrai; il est vrai encore que la république resume 
derniers temps était une république bien déchue; que kye™ 
nement populaire, si jamais il avait eu une existence sénes4 
Rome, élait devenu matéricllement impossible, puisqu’il edt fala® 
sembler, sur les deux ou trois arpents du Forum, un millwae@® 
peu prés de citoyens romains; que, par suite, tout se passat 
quelques chefs de bande achetant des voix, enrégimental © 
esclaves, et, par leurs mains, inspirant, 4 coups de baton et io 
de pierre, les décisions du peuple souverain, faisant ainsi ls 
lions par la puissance de I'argent et les lois par la puissssd* 
gourdin; qu’entin cette indépendance et cette dignité du cara 
que l’on croit propre aux gouvernements libres étaient déja dew 
bien rares. Mais, d’un autre cdté, et sans prétendre ici creust 
question jusqu’au fond, je vois dans la Rome impériale deux iq 
symptomes, deux symptémes d’une évidence pour ainsi dire! 


Lo 


- Pr ws 
















—m 


D’AUGUSTE AUX ANTONINS. 729 


}, et que je ne crains pas de mettre sur la méme ligne: la po- 
fité des thermes et la popularité de l’amphithéatre, l'une et 
re croissantes 4 dater du temps des premiers empereurs, et lais- 
’ Rome de si nombreux et de si remarquables vestiges. Ce rap- 
bement peut paraitre étrange. C’est que nous ne nous doutons 
de ce qu’était le bain du Romain, si fréquent, si raffiné; jus- 
quel point il énervait les corps, corrompait les Ames, dépra- 
les meeurs. Les philosophes contemporains, qui savaient 4 quoi 
tenir, mettaient le baigneur sur la méme ligne que l’intendant 
maisons de jeux ou l'intendant des maisons de débauche. A se 
ner & la fagon des Romains, neut-ce été'qu’une fois par jour (et 
deurs se baignaient trois, quatre, sept fois par jour), on devenait 
mptement incapable d’étre ou soldat, ou citoyen, ou méme hon- 
p homme. 
gant a l'autre symptdme, il est connu de tous. C’est un affreux 
ar, mais, il n’est que trop vrai, c’est un plaisir pour l'homme 
ravé que la mort violente de son semblable. Un malade expirant 
sson lit, c'est un épouvantail et un avertissement, et l’égoiste 
étournera ; mais un homme plein de santé, luttant pour sa vie 
uecombant dans la lutte, c'est un drame, et l’égoiste s’y plait. 
eapie court aux combats de taureaux ; 1! court aux exhibitions’ 
wes fauves, d’autant plus qu’il y a plus de chance pour que le 
ipleur périsse; i] court la of se dresse la guillotine; bien plus 
wre courrait-il aux combats de gladiateurs. C'est un spectacle; mais, 
e spectacle ot l’on fait un jeu de la mort d’autrui, quine revient 
‘égoiste, ou, comme Sénéque le dit trés-bien, moins homme? 
méme aux époques les moins malsaines de I’Empire, nous 
ms ce drame de |’agonie humaine jouir d’un degré de faveur 
ne nous est pas signalé sous la république. Stace, poéte ver- 
ax, s’'amuse des femmes que I’on fait combattre avec l’épée et 
mins qui égayent le public de leur petite agonie; il rend graces 
mitien, son maitre, pour ces charmantes inventions ajoutées 4 
lesles magnificences dont il veut bien doter son peuple. Les exé- 
ions de criminels deviennent parfois des représentations drama- 
es, avec décors, costumes, musique, ot le condamné joue, bon 
,»mal gré, Ic réle de Marsyas, d’Actéon, de Cacus. Sous les em- 
turs, la Gréce elle-méme, qui, plus humaine jusque-la, avait 
slemps repoussé les jeux sanglants de l’aréne, finit par se laisser 
Odre & leur attrait. Dans le thédtre de Bacchus, ce théatre ou 
ntissaient jadis, dans des fétes toutes poétiques, les nobles chants 
ophocle et d'Euripide, nos antiquaires remarquent les change- 
is qu’ont fait subir 4 l'édifice les architectes impériaux, afin 
‘accommoder au progrés de la civilisation, c’est-a-dire aux fétes 
3 Accor 1874. 





successeur, c'est un assassin, et il lut succede parce qi 
Tel est le droit et la tradition du temple: on altaque ler 
on se bat contre lui en combat singulier, on le tue et on 
4 sa place. Cette royaulé sacerdotale passe ainsi de victim 
trier (ce qui-ne laisse pas que de ressembler 4 histoire 
romain); et quand un régne dure trop, que le titulaire 
trop longtemps, le beau monde se plaint et attend avec 
le jour of un coup bien dirigé lui procurera une nouvel 
triomphe d’un nouvel assassin ‘. 

Ne poussons donc rien a lexcés. La république (j’ent 
publique des derniers temps) avait ses vices comme IE 
du reste, le dernier fait que je viens de citer peut ¢lre 1 
république comme a lEmpire. Mais quand je vots sou: 
d’un cote de telles horreurs subsistantes ct croissar 
qu'elles ne diminuent, d’un aulre coté des signes de pro 
aussi remarquables chez certains hommes et pour certai 
je ne puis m’empécher de penser que ce progres venait | 
source ctrangére, et que les hommes chez qui je trouve, s 
la dans leurs écrits, de tels sentiments et de telles doctri 
avaient pas puisés aux sources oi buvaient leurs aicux. 

il faut en finir; nous causerions longtemps des choses 
M. Boissier et moi. Mais si les lecteurs du Correspondant 
pas se lasser de sa prose, par contre ils sc lasseraient b 
la mienne. Je ne voudrais cependant pas leur laisser i 
mérites d'une oeuvre ot l’érudition est si abondante, e 
quelle (chose rare!) toutes les sources ont été étudiées. 
épuisées si c’élait possible. — Sur, ces sujets classique 
tient volontiers 4 ce que nos souvenirs classiques nous ¢ 


D'AUGUSTE AUX ANTONINS., 7A 


\ége, pas beaucoup depuis, et on s’en tient 1a. Et l’on croit connat- 
tresa vieille Rome autant et méme plus que son Paris moderne. 
Hélss! Paris moderne lui-méme est difficile 4 bien connaitre. Et 
pour Rome, on ne sait pas qu'il y a en dehors des livres toute une 
histoire romaine dont notre bon Rollin lui-méme se doutait peu ; on 
we suit pas que, chaque année ou méme chaque mois, la pioche de 
ts ouvriers met au jour quelque article ou quelque fragment d’ar- 
ficle de journal rédigé par des citoyens ou des sujets de |’ancienne 
lene. Dans ce temps-la, en effet, ot l’on avait comme nous la pré- 
lotion de publier et d’éterniser sa pensée, n’ayant pas la presse, 
mm recourait 4 la pierre et au marbre. On gravait sa pensée au lieu 
iel'imprimer. Et ces siécles-la, sitcles civilisés, penseurs, ou Ies re- 
ations de la vie se compliquaient déja beaucoup, nous donnent a 
lire infniment plus d’inscriptions que probablement, au bout de 
juinze siécles ct aprés quatre ou cing invasions de barbares, nous 
Yeadonnerons 4 lire 4 nos successeurs. Aussi l'épigraphie joue- 
~elle, dans les investigations historiques, un réle chaque jour plus 
mportant. Sans doute, elle ne dit pas tout. Elle est muette ou & peu 
arts sur les événements politiques ; ceux-la, c’est la numismatique 
ya nous en parle; la numismatique,c’est la gazette d’alors, mais 
ane gazette officielle, par conséquent toujours optimiste et souvent 
Meneuse. Mais, en revanche, sur la vie municipale et sur la vie de 
famille, sur les temples et les sacerdoces, sur les rapports du citoyen 
avec sa ville, et les largesses par lesquelles il cherche a se rendre po- 
pelare et & immortaliser son nom; sur les rapports du pére de fa- 
mille avec sa famille, enfants, esclaves, affranchis; sur tout cela, 
lépigraphie nous donne des lumiéres que chaque jour le rappro- 
chement fait ressortir davantage et que les découvertes augmentent. 
M.Boissier n’a pas négligé cette source si abondante et si curieuse 
dinformations. Avec l’épigraphie, il fait l'histoire des temples ct des 
®acerdoces antiques, qui, dans les écrivains, ne se trouve que d’une 
Waniére incomplcte. 

Mais i} ne néglige pas non plus lcs écrivains; el les plus ¢classi- 
Wes, les plus souvent étudiés, lui fournissent parfois des lumiéres 
Rouvelles. Je n’en voudrais pour preuve que son étude sur la religion 
de Virgile ; peut-ctre veut-il trop lire entre les lignes, comme on 

aujourd’hui; mais il est imppssible de ne pas suivre avec grand 
Plaisir les curieuses inductions de sa science et ]'intérét philoso- 

, historique, moral qu’il donne 4 ces pages si oubliées depuis 
le collage, et qui, au collége, nous ont parfois bien ennuyés. Le 
Sime livre de l'Endide surtout, la description du Tartare et de 
'Elyxée qui ne nous paraissait guére qu’un ramas de banalités my- 
bologiques dont les Romains eux-mémes se moquaient, encadrant 


132 LA RELIGION ROMAINE D’AUGUSTE AUX ANTONISS. 


des prophéties faites aprés coup en l’honneur de Rome et d’Auguse 
le sixiéme livre de l’Enéide nous apparail ici comme une rivéltio 
de ce qu’élaient, en face de la tradition hellénique, des contrade 
tions de la philosophie et du sentiment religieux récemment ret 
et épuré, Pdme d’un Virgile ct les dmes bien douées de son temp. 
La seule chose que je regretle en ce livre, c'est que la sitsstionde§, 
christianisme et la place qu'il occupe dans Vhistoire du made ay 
soient pas loujours nettement dessinées. L’auteur admel bara 
tainement qu'il est supérieur 4 tout ce qui l’environne ; il nepal 
de ceux qui, « s’obstinant & ne voir que les grands principes pre 
més par les philosophes, sans chercher s’ils ont été appliqués, 
de ce siécle des tableaux si séduisants et mettent la sagesse auceaml 
si haut que la révolution chrétienne devient inutile, ou pluk@s 
n’y a plus de révolution chrétienne, et que la religion nowt” 
trouve élre une sorte de continuation naturelle des religions 
philosophies autiques. » (Préface.) Il n’est pas non plus, afl 
loue, de ceux qui « énumérent avec complaisance tous les ¢ 
dont Jes écrivains de Pantiquité nous ont conserveé le souveurd 
viennent 4 nier enti¢rement les vertus de la société paienm,¢ 
bliant que les Péres de I’Eglise en ont plus d’une fois rendu 
gnage. » (Ibid.) Mais, entre ces deux excés, a-t-il assez ma 
est la vérité? Le christianisme a-t-il plus ou moins infloé =: 
progrés de la moralité de l’époque contemporaine ? ou, au costal 
le christianisme a-t-il trouvé dans ce progrés un appui pluseast 
important, une préparation plus ou moins décisive en sa # 
Mais, surtout, n’y avait-il pas dans le christianisme une sre ™ 
autre que celle qu’il pouvait emprunter a la société paiesse.® 
origine toul autre, un tout autre principe, tout autremest cm 
dogmatique, philosophique, dirai-je volontiers dans le wai 
mot; que tout ce qui élait au monde avant lui? Le christianset 
tait-il que le miroir qui concentre les rayons lumineux oa, 3 
traire, étail-il le foyer dont la lumiére est partic? Ceci est une 
tion de fait, tout & fait dans le domaine de Vhistorien, et i pam 
résoudre sans sortir de son impartialité et sans tomber dansk¥ 
lémique. L’impartialité nest pas la neutralité, je ne cesserii 
dire ; et la science de M. Boissier n’edt rien perdu de son & 
si elle se ft écriée comme Pauline; « Je suis chrétienne. » 


F. pe Crawpaenr. 


















ROYALISTES ET REPUBLICAINS 


Essais historiques sur des questions de politique contemporaine, 
par Paul Thureau-Dangin. — Plon et comp., édit. 


' Nous arrivons tard pour parler de ce livre ; mais nous avons trois 
"wcos. D'abord, ce n’est pas aux lecteurs du Correspondant que 
Mu avions 4 apprendre tout ce que l’ouvrage de M. Paul Thureau- 
Sagin renferme de souvenirs intéressants et de vérités utiles, expri- 
Mées dans un noble et ferme langage. Le succés était acquis 
Pavanee et il n’a pas fait défaut a cette belle étude, ou les mé- 
Mmpfes et les illusions du passé peuvent servir de legon et de mi- 
Nirau présent. En outre, cet ouvrage est de ceux auxquels chaque 
Surajoute une actualité nouvelle, 4 mesure que s’aggravent les 
talentendus et les périls. Enfin, le dirons-nous? il nous a semblé 
Menous devions attendre les vacances parlementaircs pour revenir 
ir toutes ces dates inslructives qui vont de thermidor a brumaire, 
‘de 4845 4 1830, afin de mieux échapper aces tristes spectacles 
'violence ou de défaillance, qui troublent a la fois la sérénité de 
critique et l’impartialité de histoire. 
M. Paul Thureau appartient a cette jeune génération que rien ne 
pourage, dont le libéralisme sincére et l’ardent patriotisme ont été 
# & tour froissés par les insolentes prospérités de |’Empire et par 
douloureuses humiliations de la France; elle persiste 4 cher- 
v le salut du pays, si souvent entrevu et si souvent compromis, 
ne distance (gale du césarisme et de )’anarchie, dans une récon- 
ation définitive de la royauté séculaire et de la liberté véritable. 
"est demandé, premiérement, quels obstacles avaient empéché le 
bur de Ja monarchie ou la fondation de la république aprés le 
ermidor ; secondement, quelles causes fatales avaient conduit 


fourni tant de sages réflexions, de portrails ressemblants et 
éloquentes, nous avons pu, sur les bancs de l’Ecole de d 
cours de Ja Sorbonne ou dans les rues de Paris, en devin 
et le faible, en ressentir les vicissitudes, en prévoir le dé 
La ou M. Paul Thureau ne compte que huit ou dix ans de d 
nous en comptons prés d'un demi-siécle. C'est assez, sv 
changer les vérilés en mensonges, les illusions en réali 
principes en paradoxes, au moins pour justifier certaines | 
a légard de tout régime ot le conflit des opinions serait 
Pexercice du pouvoir. Dans ces deux tableaux qui réveille 
souvenirs, soulévent tant d’idées, suggérent tant de rappre 
et font, pour ainsi dire, pendant l’un 4 l'autre, le jeune & 
historien a surtout cherché les similitudes; je tacherat | 
vrir quelques différences de plus, ct il n’en faudra pas ¢ 
pour expliquer ces dissidences de détail qui n’dtent rien 
pathie et a l’estime. 


Il existe, dans la révolution francaise, un petit nombre 
culminants, de dates néfastes ou mémorables, qui garder 
lége d’attirer le regard et dont quelques-unes, jugées delo 
une légende généralement acceptéc, ne sont pas méme bie 
et bien définies. Quiconque n’est pas absolument inculte 
sait 4 peu prés ce que signifient 1789, 1792, le 10 aout, }. 
le 9 thermidor, le 18 brumaire, et, si lon se querelle e 


ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 735 


3 de bétes venimeuses, d’immondcs reptiles et de miasmes in- 

L’humanité sauvée et vengée par le 9 thermidor, la répu- 
@ tude et enterrée par le 18 brumaire; entre ces deux étapes 
_méme réaction, six ans de malaise, de désordre, de dilapida- 
de fiévre, de lassitude, de dévergondage, marqués par deux ou 
tentatives de reprise de possession révolutionnaire au profit 
arvivants du terrorisme; Robespierre et l’échafaud a un bout. 
parte et le sabre & un autre : on ne veut pas en savoir da- 


ge. 

bien, c’est de ces années d’apparence malsaine et stérile, re- 
ife et maussade, que M. Paul Thureau a fait jaillir un premier 
gnement. Dans cette courte période que les esprits superficiels 
lentés de regarder comme une lacune, il a trouvé de quoi dé- 
rer que la république avait été déshonorée et perdue par la 
des républicains, et que le rétablissement de la monarchie 
été retardé de vingt ans par la faute d’une partie des royalistes. 
» premier point, on ne peut que surabonder dans le sens de 
nent publiciste; sur le second, nous demanderons peut-étre a 
quelques réserves. 
¥s sommes trop enclins 4 voir dans le 9 thermidor, non pas ce 
a ét6, mais ce qu’il aurait da étre. Nous pourrions le comparer 
ceavres de l’esprit ot les commentateurs finissent par décou- 
eque l’auteur n’y a pas mis. Il est resté dans imagination et 
moire des hommes comme une premiére revanche des lois im- 
dles de la justice contre une bande d’effroyables scélérats. En 
6, il ne fut qu’une joute de bourreaux, forcés de prendre 
ice les uns sur les autres, parce qu’ils étaient sdrs que ceux 
‘immoleraient pas seraient immolés. Un tel prestige de terreur, 
lipotence et d’atrocité s’attachait au nom et au groupe de Ro- 
srre, que leur chute suffit 4 faire croire que la France était dé- 
|. Au fond, leurs vainqueurs ne valaient pas mieux ; ils étaient 
ue aussi cruels ct peut-étre plus vicieux. Lorsqu’ils entendirent 
lense cri d’allégement et de joie qui s’échappa de toutes les 
nes, ils furent étonnés et embarrassés de leur ouvrage ; mais 
virent contraints de l’accepter tel que l’interprétaient les vic- 
arrachées 4 la mort, les juges et les exécuteurs fatigués de 
vesogne, les suspects arrivés 4 ce point de détresse ot l’on aime 
«se livrer que se cacher, Ia masse d’indifférents en qui n’était 
teint tout sentiment de pitié, la nation tout enti¢re éveillée 
épouvantable cauchemar et parlant trop haut pour ne pas étre 
ée. 
fut Peffet immédiat, irrésistible, du 9 thermidor; mais quelles 
ent en étre les conséquences politiques? On avait devant soi 


736 ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 


deux issues : ou une république modérée, constituée, réparsine, 
qui fit enfin un gouvernement au lieu d’étre la plus exécrable des 
crises; ou un retour a la monarchie tempérée, telle que l'sasat 
révée les précurseurs de la Révolution pendant les belles anntedi- 
lusion et d’espérance, telle que Louis XVI l’aurait donnéea lana 
si ses ennemis et quelques-uns de ses amis l’avaient laisse fare. 

C’est ici que l'on peut déja reconnaitre tout ce que kb & 
tendu dévouement des républicains 4 un idéal de liberi, ép- 
triotisme et de grandeur contient d’égoisme, de passions ma, 
d’ignominieuses alternatives d’audace et de peur. Entre le he 
midoriens, conventionnels, terroristes, ralliés par un intetcmg® 
mun, assez intelligents pour comprendre que le pouvoir datke 
seule sauvegarde contre ‘indignation et le mépris, et les replat: 
passionnés, dont la réaction thermidorienne ranimait les a: 
rances, il y avait un parti d’honnétes gens, de bons citoyens, {@; 
prits supérieurs et de sages, dont les préférences étaient 
ment pour la monarchie, mais qui, par abnégation patriolignl 
seraient résignés & accepter la république et a Ja rendre possile@ 
l'acceptant. A droite, ils seraient allés jusqu’au maréchal de Game 
et au comle de Saint-Priest ; 4 gauche, jusqu’d Daunou, Langa 
et méme Cambacérés. Ces hommes d’élite, dignes de prendre pt 
devise le si Pergama..., avons-nous besoin de les nommer? Cea 
Malouef, dont les Mémoires, publiés par son petit-fils, attested Ter 
cellent esprit politique ; Lally-Tollendal, Lacretelle, Fontanes, 
de Vaux, et ce journaliste admirable, que M. Paul Thureaua 
d’invoquer comme un ancétre, Mallet du Pan. Celui-la, puisse™ 
en sommes aux souvenirs virgiliens, aurait pu se comparetw 
sandre ; il eut, comme elle, le don de prophétie, et, comm 
ne fut pas écouté. 

Malouet, Mallet du Pan et leurs amis rencontrérent, a paced 
a droite, des obstacles que l’auteur de ce livre étudie avec m™ 
dilé bien remarquable ; mais nous n’étonnerons personne etm 
Jant que M. Paul Thureau, s’il blame les exagérations et les Uae 
royalistes, méle a son blame des nuances de regret et de ram 
tandis qu’il flétrit avec l'indignation la plus énergique et Ie 
le plus éloquent |’obstination des républicains du 410 aol és 
9 thermidor 4 repousser tout ce qui aurait purifié, adouci ¢ ™§ 
bilité la république, coupé court & un régime d’opprobre & 6 
ou ajourné la nécessité d’un coup d’Etat. 

Leur république, nous l’avons dit, offrait 4 ces hommes tare, #® 
tachés de sang, obsédés par le souvenir de leurs crimes, le ae 
avantage de les maintenir en jouissance de leur dictature, @™ 
fortune, de leurs plaisirs, et de les protéger contre dimm 
























ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 737 


s. Leur pouvoir était synonyme de leur sécurité ; leur expé- 
t leurs remords leur disaient 4 l’envi que, le jour ou ils ces- 
de gouverner, ils risqueraient de périr. La plupart avaient 
oort du roi Louis XVI, ct, malgré leur affectation cynique a 
comme une féte l'anniversaire du 24 janvier, la date si- 
'§ poursuivait comme un spectre. Le régicide est une arme a 
inchants ; le coup dont il frappe la plus auguste des victimes 
jusqu’au fond de la conscience de ses juges et leur laisse une 
blessure. De 14 une agitation invincible, un malaise inexo- 
ut les rend semblables aux personnages antiques persécutés 
Furies, et qu'ils ne réussissent 4 cacher ni sous la carma- 
a tribun, ni sous l’uniforme du courtisan. Ils ont beau ré- 
es souvenirs de la Gréce et de Rome, répéter complaisamment 
is de Brutus, de Caton et de Thrasybule, alléguer les grands 
saison d’Etat et de patrie en danger; peine perdue! Il leur 
tonjours que, par ce vote impie, ils sont devenus les débiteurs 
uissance inconnue qui, tot ou tard, couvrira de leur propre 
ar sanglante signature. Or, si nous avons vu, dans ces der- 
années, un homme illustre, dont le dossier est, Dieu merci! 
ap moins lourd, déployer toutes ses ruses pour esquiver une 
0 monarchique, de peur d’avoir & expier son passé révolution- 
jue devaient étre les méfiances et les terreurs de ces survi- 
el'échafaud, tellement chargés de meurtres et de crimes que 
tde Robespierre était leur seul titre 4 l’amnistie? 
vils firent, M. Thureau le raconte avec Il’inflexible sévérité de 
re. Ces parleurs de légalité eurent des orgies d'arbitraire ; ces 
sde vertu se gorgérent d’argent mal acquis et de voluptés 
‘es. Ces charlatans de liberté opprimérent et proscrivirent 
[ue essayait d’arracher le pays 4 leur pillage et & leur joug. 
rions de patriotisme trouvérent bon que la France descendit, 
ur régne, 4 un tel degré d’abaissement moral et de lassitude 
e, qu’il edt suffi d’un échec de nos armées pour la livrer, 
t passive, au brigandage du dedans et al'invasion du dehors. 
ces dignes précepteurs d’une école révolutionnsire dont la 
n la plus chére est de sacrifier le militaire au civil ou, en 
sfermes, la discipline 4 l’anarchie, appelérent lachement a 
e, le 13 vendémiaire et le 18 fructidor, le mililarisme de la 
éce, celui qui préte des fusils, des épaulettes et des tambours 
‘olte factieuse contre l’autorité légale. L’attentat de fructidor, 
srnicre convulsion d’une agonie malfaisante, ne prépara pas 
ant l’éternelle réhabilitation du 48 brumaire; il en détermina 
slére ; il en prouva l'urgence; il le forca, par comparaison, de 
‘une date glorieuse; ct aujourd'hui, lorsque les odieux ou 


738 ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 


grotesques héritiers des néo-terroristes de fructidor déclamay cain 
les coups d’Etat de brumaire et de décembre, ils oublient qelia- 
tiative et exemple en appartiennent a leurs devanciers ; quesel 
eux qui, les premiers, en recourant & la force contre la le, dam 
mérent la loi contre la force. 

Soyons justes pourtant. Ces misérables furent mieox ina, J 
mieux servis par le souvenir de leurs crimes que d'autres priar §, 
excés de vertu. En se laissant déposséder par le jeune vagy & 
d'Arcole, ils trouvérent d’instinct le seul dénodment qui pita &. 
der avec leur ambition et leur frayeur. La dictature militain, aia 
les mains d’un homme de génie passant d’un role de fax dard. 
crate a la toute-puissance, devait nécessairement s’assimilealk &, 
ments viciés qu’une monarchie constitutionnelle ou une resi & 
conservatrice n’aurait pas manqué de rejeter a P’écart. Boompih 
avait le coup-d’ceil trop net ef trop pénétrant pour ne pas 
dre le parti qu’il pouvait tirer de ces aspirants a ]’apostese; WB 
antécédents les lui livraient comme la sixiéme chambre lines@ 
bitués 4 la police. Le 18 brumaire fit l'impossible en ajoulstwmm 
shonncur des hommes du 10 aout et de fructidor, et le vrai 
en leur enseignant tout ce que la palinodie a de plus hontex@™ge 
servilisme de plus bas. Il faut lire et relire, dans le beau 
M. Paul Thureau, les pages vengeresses qu’il intitule : Régie 
aprés le 18 brumaire. Si éloquentes qu’elles soient, elles bit 
moins que les notes ou se déroule la nomenclature des régicie, 
conventionnels, des montagnards, des fructidoriens, des « | 
de la Commune, du Comité de Salut public et du tribusl 
tionnaire, qui affirmaient n’avoir combattu les modéra @™ 
sauver la république, et qui la jetaient, morte et flétrie, # 
du revenant des Pyramides, en échange d'une impunité doree=” & 
dée sur toutes les coutures. Et dire que, parmi ces personsagi 
digeonnés de dolations, de dignités et de titres, qui préfére™ 
fait d’honneur et de conscience, le pluriel au singulier, lac 
les petits-lils ont prétendu et prétendent encore nous dom ® 
cons de libéralisme!... : 

A présent, quelle fut la part des royalistes dans I’av , 
ces idées de sagesse qui auraient pu réconcilier la France 37° 
avec la monarchie de 1789? Ici la tache de l’historienet 40% | 
devient plus délicate. Essayons cependant d’exposer |'op™ 
M. Paul Thureau et d’en dégager la notre. 

Si le pouvoir a ses ivresses, l'exil a ses mirages. Les ares 
lointain sont d’un autre genre, mais tout aussi décevant que 
reurs du trop-prés. Les courtisans de l’exil sont mille fos BY" 
mables que les courtisans de Ja puissance; ils sont peat-dte 









































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ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 7139 


funestes. La flatterie n’est jamais plus dangereuse que lorsqu’elle 
devient une vertu. Le prince régnant, pourvu qu’il ne soit pas dénué 
dintelligence et de bonté, donne accés 4 la vérité, méme désa- 
grtable et alarmante. Elle lui arrive par bouffées ; il l’aspire par tous 
pores; il subit & son insu ses influences, par cela méme qu'il 
vil, pense, parle, regarde, écoute, sur les lieux oti elle s’extrait 
des événements de chaque jour. Il se méfie d’adulations et de men- 
soages qu'il est en mesure de payer comptant, et il a mille moyens 
decomparer, heure par heure, ce qu’on lui dit 4 ce qu’il doit croire. 
Le prince exilé, quelles que soient la justesse de son esprit et ladroi- 
ture de son coeur, finit par perdre le sentiment'de la proportion entre 
la partie perdue et Ja revanche possible. Ceux qui |’entourent ou qui 
le visitent sont si justement fiers de cet honneur que leur dévoue- 
meat ou Jeur ¢motion remplace pour eux la réflexion, le raisonne- 
meat, lecalcul et parfois l’évidence. I\ s’établit parmi eux une cheya- 
deresque émulation 4 qui trouvera le meilleur baume pour guérir la 
royale blessure, les plus douces paroles pour consoler et charmer la 
plus imméritée des infortunes. La recette ne varie pas; elle consiste 
4 présenter comme sur ce qui est douteux, comme prochain ce qui 
est loigné, et 4 joindre le conseil de ne rien céder & la certitude de 
Wut obtenir. Voila ce qui explique comment Louis XVIII, qui devait plus 
lerd faire preuve de tant de sagacité, de modération ct de sagesse, ne 
Vit pas clair dans la situation des partis en 1795, ct comment I’on 
pat sepposer qu’il n’admettait rien en dehors du droit divin et de 
Yancien régime. 
Si Louis XVIII se laissa un moment tromper par l’optique de!'exil, 
que dire de ’extréme droite, des royalistes de l’émigration et de Co- 
eaiz? Ici encore, nous ne saurions ¢tre assez respectueux, sous 
Peine d’irrévérence filiale. M. Paul Thureau d’ailleurs nous donne 
&emple de ces loyales concessions, qui ne suppriment pas le 
Me, mais qui l’ennoblissent. Les gentilshommes frangais, sauf 
des exceptions peu enviables, contribuérent, avant 1792, 4 précipi- 
événements ; aprés le 9 thermidor, ils ne furent pas étran- 
&ers 4 cet ensemble d’obstacles qui rendirent impossible le rétablis- 
ment de la monarchie. Les catastrophes avaient élé si rapides, les 
“Ouffrances si cruelles, les miséres si profondes, que leur éducation 
tique resta en arri¢re de leurs douloureuses épreuves. Ils n’eu- 
lent pas le temps de se rendre compte du coup qui les foudroyait. Il 
fut plus facile de supporter les rigueurs de l’adversilé que de 
fiter de ses lecons; ils s’acclimatérent moins vite a la vérilé qu’au 
Uheur. Passer bravement du palais de Versailles dans quelque ga- 
eas de Cologne ou de Londres, se battre, vivre de peu, inventer 
©ur vivre les industries les plus singuliéres, conserver sous leurs 























740 ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 


habits rapés leurs grands airs, leur gaieté insouciante, asin # 
ditions de famille, rester en un mot, dans leur nouvelle frtese 
ces types d’élégance, de frivolité spirituelle et de grace qu ie 
naient le ton a toute l'Europe, voila ce qu’ils apprirent deme: 
ce qu’ils ignorérent, c’est le sens formidable de ce mouvemel = 
~ mense qui déplacait pour eux |’idée de patrie; c’est Part detam ff 
ger avec l’irrévocable pour réparer le réparable; leur tat®é 
croire que la Révolution était un accident, que la tempéte tatu 
bourrasque, que |’excés du mal raménerait au bien, et quilm 
suffisait, en attendant, dese venger de leurs persécuteurs para 
lerie et le dédain. 

Ajoutez 4 ces dispositions facheuses ’habitude de n'stadm 
image de la patrie que sous les traits du souverain, et le pestall 
des partis extrémes a renchérir sur le voisin de peur de paser# @, 
liéde, 4 se dédommager des tristesses de la défaite par les pli 
du triage, 4 faire de leur exagération une condition essent 
leur fidélité; vous comprendrez aisément que les royalistes de 
nuance aient fait tort a la plus noble des causes par la plus nol 
erreurs, qu’ils aient déjoué par leurs bravades les plans de Mas 
et de.ses amis, justifié les sombres prophéties de Mallet du Pad 
préféré 4 toutes les combinaisons politiques ou diplomatique @# 
solution par les armes qui s’accordait bien micux avec leursih 
leurs souvenirs, leur éducation, leur nature. Ce fut un faute (ea% 
dont nous ressentons encore les effets. Mais ce que nous appeil 
faute ne devrait-il pas plutot s’appeler fatalité? C’est ici quest 
cent quelques objections. 

Dans la pensée des royalistes modérés, — et j'avoue queen: 
semblé paradoxale, — la restauration monarchique n’était haa@ 
possible que si elle s’opérait 4 l’intérieur, sans aucun de &®. 
ments étrangers qui touchaient de si prés & )’ennemi et 1 
vaient que froisser les susceptibilités nationales. Pour réalisé ® 
réve, que fallait-il? Aller chercher le royal orphelin dans la ™. 
du Temple, et poser la couronne de France sur cette pale t&e ie, 
fant, courbée sous le fouet de l’infame Simon. De sages <i 
auraient suppléé 4 P’insuffisance de ce monarque de dix ans, 4F"; 
mais le gouvernement constitutionnel ou parlementaire n’aur@®: 
ses coudées plus franches ; car cette ombre mélancolique ¢ &®* 
dive eut tenu tout juste assez de place pour permettre a I’ f 
et aux ministres de régner et de gouverner en son nom. Malhexw- 
sement, — quoi qu’en aient dit depuis lors MM. de Naundodl €: 
Jules Favre, — Louis XVII mourut le 8 juin 1795, et la déclam: 
de Louis XVIII, oi !’on crut voir des velléités de retour 4 l'sso#: 
régime, aggrava les difficultés. 












ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 744 


iflicultés, leurs causes et leurs conséquences, je les déplore 
M. Thureau ; je reconnais avec lui qu’une large part en re- 
x illusions, aux erreurs, 4 l’aveuglement d'une fraction des 
3s. Mais n’étaient-elles pas insurmontables? Nos regrets peu- 
se fixer sur un point déterminé? Etait-il possible de prendre 
uxce coup de thédtre monarchique qui eut fait d’un cachot 
is et du Temple les Tuileries? Dans ce pays encore humide de 
wore chaud du fer rouge de la Révolution, ow les places pu- 
gardaient l’empreinte de |'échafaud, ou les partis violents 
mt d’abdiquer, ou le passant pouvait suivre la trace des mas- 
set des assassins, qu’aurait pu étre cette royaulé nominale, 
yauté de fantéme exercée par un enfant dont personne, a 
te, n’ignorait la prostration physique et morale, ceuvre d'un 
nfernal et d’un épouvantable martyre ? Cette monarchie qui, 
pvivre, avail besoin de toutes ses forces, commencait par 
we et par l'atrophie. Quelle garantie de durée aurait-elle pu 
apures ou si habiles que fussent les mains chargées d’en tra- 
rogramme et d’en conserver le dépét? Pouvait-on d’ailleurs 
sur le tréne le fils de Louis XVI, sans rappeler ses oncles, ses 
»les serviteurs de sa race, tout le personnel de l’émigration 
irmée de Condé? Une fois en France, Monsieur n’cdt-il pas Jé- 
nent réclamé le titre et les fonctions derégent, et en fallait-il 
ge pour qu’il devint le vrai roi? On se trouvait donc en pré- 
es mémes inconvénients, des mémes embarras que si la mo- 
fat arrivée du dehors. Cette monarchie 4 peine convales- 
ressée, suffoquée entre le groupe des modérés, des politiques 
ages ct la foule des compagnons de l'exil grossie de cette 
Pintrigants qui n’y vont pas, mais qui en reviennent, aurait 
bir d’autres assauts, d’autres conflits que ceux dont nous al- 
'e témoins en étudiant, avec M. Paul Thureau, les lultes par- 
ires de la Restauration. Ce n’edt pas été, comme vingt ans 
'd, dans une société réguliére, sur un sol aplani et déblayé par 
rernement réparateur, en plein accroissement de la prospé- 
de la richesse publiques, que la révolution et la monarchie, 
ne droite et l’extrdéme gauche, se seraient trouvées en pré- 
mais sur un tas de ruines, quand fumaient encore les cha- 
ncendiés, quand I’encre des actes de vente nationale n’était 
‘ore séchée, quand rien n’était apaisé, ni l'effroi des spolia- 
ti la colére des spoliés, quand le noble en haillons rencontrait 
1e pas l’acquéreur en voiture; quand tous les mmtéréts, toutes 
sions, tous les gricfs, tous les remords, toutes les peurs, s'ap- 
at a se liguer contre un gouvernement modéré. On oublie 


om em eet wee me wwe eee = cwcer eter een ye ecto --=--7y - 


suites contre toutes les varidtés de scélérats ou de coupables 
titution des biens confisqués 4 leurs anciens propriétaires, I’ 
tion des nouvelles lois, la résurrection de l'ancienne cour, 

blissement des priviléges et des abus de l’ancien régime, 
surcroit d'ipreté et de rigueur qui distingue la réaction ¢ 
normal et la revanche de la tradition. Songez que ces me 
fantOmes des abus et des priviléges apparaissaient a | 
méme qui en avaient ressenti le poids, qui en gardai 
meurtrissures, et non pas 4 leurs arriére-neveux. Songe 
qu’aujourd’hui ou demain, quatre-vingts ans aprés le 9 thei 
un tribun de village, voulant faire réussir une candidature n 
trouve encore des auditoires préts 4 accepter comme parole. 
gile le retour possible ou probable de la dime, de la torture 
corvée. Ce qui ne fait pas hausser les épaules en 4874, nec 
pas faire trembler ou rugir en 1795? On le voit; avouons les 
mais accusons la fatalité. 

Ces differences ne sont pas les seules. Mallet du Pan éer 
juillet 1795 : « Ecrasées sous Robespierre, les campagnes re 
aujourd'hui; elles s‘enrichissent de 1a misére des villes; el 
des gains fubuleux; un sac de blé paye au fermier le prix. 
d’une terre. Les paysans aisés sont devenus calculateurs, agi 
achétent des meubles recherchés, se disputent les ventes de 
d’émigrés, n’acquiltent aucune imposition, se félicitent jor 
ment de l'abolition de la dime et des droits féodaux, et sero 
qu’au changement de cette prospérité, jusqu’au retour d’u 
velle oppression , assez contents de leur sort pour rece 
république sans murmurer, » 

Prenez exactement le contre-nied de cette nate - vane anre 


ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 143 


ura républicaine. Tous les fléaux se joignent & toutes les 
3 : maladies de la vigne, sécheresses implacables, mévente 
es produits, débordements des fleuves, orages chargés de 
apossibilité, pour le propriétaire, de toucher ses revenus; 
ermier, d’acquitter sa dette ; pour le travailleur, de gagner 
2rtes, parmi ces fléaux, il en est que l’on ne pourrait sans 
attribuer a telle ou telle forme de gouvernement. Mais ces 
yms sont trop subtiles pour le paysan qui souffre. Il se dit : 
2s Bourbons, sous la monarchie de 1830, les récoltes étaient 
es, et tout se vendait mieux. » Son raisonnement ne va pas 
Le 
hte de m’arracher 4 ce spectacle de détresse pour signaler 
*rence qui nous apparait a travers des images de deuil, mais 
k est pas moins chére a notre patriotisme. La France de 
t victorieuse; la France de 1870 a été vaincue. Ici, Arcole et 
me; 1a, Reichshoffen et Patay. Seulement, les victoires des 
ix républicains devaient nous éloigner de la royauté, puis- 
dce au malheur des temps et au déplacement de l’idée de 
les royalistes se battaient sous un autre drapeau que les ar- 
‘la Révolution. Nos défaites d’il y a quatre ans auraient dd 
pprocher de la monarchie, puisque toutes les nuances d’opi- 
bus les préjugés de caste, toutes les traditions de race se fon- 
dans un méme battement de cceur, puisque les plus beaux 
enoire vicille France brillérent aux premiers rangs de cette 
bgale. Tandis que les proconsuls et les tribuns du 4 septem- 
aient bombance dans les hétels de préfecture, créaient les 
le Conlie ou des Alpines, paralysaient, sous prétexte de roya- 
aspect, cinquante mille Bretons, flattaicnt la populace, su- 
t le drapeau rouge, refusaient d’interroger le pays, prépa- 
; la Commune, prodiguaient de loin le luxe de leurs 
inades et de leurs mensonges et fermaient complaisamment 
‘devant les abominables excés des garibaldiens du dedans 
thors, l’‘honneur de la France, le Gloria victis! était sauvé 
la mémes que la République insultait ou menacait, et qui 
t qu’a feuilleter leurs papiers de famille pour y retrouver les 
du tribunal révolutionnaire. Ainsi, singulier contraste! le 
non vobis du poéte aurait pu s’appliquer aux armées répu- 
3, si la monarchie avait été restaurée en 1795 ; et il s’appli- 
aujourd’hui aux partisans de la monarchie, si la république 
it 4 se fonder. 
‘e une dernitre réflexion avant de passer 4 une époque plus 
et mieux connue. Certes, nous avouons, avec M. Paul Thu- 
1e la Déclaration de Louis XVIII, datée de Vérone en juil- 


744 ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 


let 4795, était peu propre a dissiper les méfiances, 4 satistirely 

modérés, 4 ramener les dissidents et 4 triompher des obstacles, las 

données la disposition des esprils, les plaies saignantes, les wut. § 
hensions de ceux-ci, les exigences de ceux-la, le nouveau reiymn FF 
lait trop en monarque de droit divin, n’admettant les conesim ff 
que sous forme de pardon, revendiquant a priori toutes ls prin ! 
gatives de la royauté d’ancien régime; pas assez comme unc & 
teur appelé 4 servir de trait d’union entre le présent et le pub 
Pourtant, si on nous accorde que, méme avec des airs derage 
tion constitutionnelle et d’accommodement révolutionnaire, he 
tauration, 4 cette:date, avait en somme peu de chances, ama 
permettra d’ajouter que cel excés d’affirmation royale, call 
avec les lecons de l'expérience ct les méditations d’un esprit me 
rieur, fut peut-étre, en 1844 et surtout en 1845, le vrai pang 

de Louis XVIII pour revenir de Hartwell au tréne et de Gaul wd } 
Tuileries. Que dis-je? Ce ne fut pas sculement 4 le refare mim 
au milicu des innombrables hésitations de la premicre Mam 
ou des sombres lendemains de Waterloo, que servit cette certily 
d’un droit antéricur 4 tous les événements, supéricur & todall 
diplomaties, indépendant de toutes les catastrophes. I] lui dutuag® 
vilége mille fois plus précicux, celui de suppléer par ce sed fi 
tige 4 la force matérielle qui lui manquail, de forcer nos vag 
4 modérer leur victoire, et de relever en sa personne 1s fas 
anéantie et brisée, par ce seul fait que le roi de France pam 
ence moment supréme, plus roi que tous les rois de l’Eurye 
nous conduit tout naturellement a la seconde partie du belemp 
de M. Paul Thureau : L’extréme droite et les royalistes sous eB 

ration. | 






























II 

r 

S'il ne s’agissait que de juger, au point de wue de la plos i 
tiale critique, les chapitres que l’écrivain, si jeune encore et G4 
mir, consacre « 4 lage héroique du régime parlementait 
France, » 4 M. de Serre, 4 M. de Villéle, & M. de Marlign® § 
personnages éminents qui honorérent la monarchie, aux a 
tions qui la compromirent, 4 tout cet ensemble, ot de hautes ™ 
d’admirables talents, des intentions excellentes, ne purent re® 
conjurer les révolutions nouvelles, notre tache serait bien 
ou plutdt elle serait finie. Encore une fois, nous n’aurioas 
rappeler aux lecteurs du Correspondant quelques-uns de leurs 


ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 745 


wis souvenirs, puis 4 copier, au bas de ces éloquentes pages, ce 
w Voltaire voulait écrire en marge de chaque scéne des tragédies 
eRacine. Mais la critique, telle que nous la comprenons, emprunte 
lus au moraliste qu’au politique. C’est en moraliste que nous vou- 
rons présenter 4 M. Paul Thureau quelques objections ou quel- 
ues réserves. 
Un vieillard presque nonagénaire, en pleine possession de ses 
les et de ses souvenirs, nous entendait un jour attribuer tous 
~malheurs de la France a la révolution de Juillet: « Non, mon 
mi, nous répondit-il; remontez de quinze ans plus haut : Je retour 
elie d’Elbe, voila l’origine de tous nos malheurs! » 
Gerdons-nous, en effet, de confondre 1815 avec 1814. 41844 fut 
medélivrance, 1815 une réaction. La premiére de ces deux dates 
mmivait, hélas! avec son cortége d’humiliations et de tristesses; 
nais elle était si nécessaire, il était si clair que, sans elle, la France 
lait périr, qu’avec elle une renaissance devenail possible et pro- 
uble, qu’elle s’empara de tous les esprits avant méme d’étre offi- 
aellement proclamée. La joie d'une nation sauvée prévalut contre 
es douleurs d’une nation vaincue. Il n’y eut, dans l'accueil univer- 
el, que des degrés du délire a l'enthousiasme, de l'enthousiasme a 
‘acquiescement, de l’acquiescement a la résignation; point de ré- 
Mlsion déclarée ou dissimulée. Les uns saluérent la Restauration 
omme bienfaisante, les autres l’acceptérent comme inévitable. 
els furent les courants électriques de l’opinion, excepte dans I’ar- 
tée dont la revanche devait étre si funeste, qu'il n’y eut plus que 
es royalistes dans ce pays si longtemps déchiré par la guerre civile 
1 divisé par la violence des partis. Les petits-fils des victimes se 
laient dans les bras des hériliers de leurs persécuteurs. Le cri 
anime de Vive le Roi! semblait avoir des propriétés magiques; il 
baisait les haines, cicatrisait les blessures, réconciliait les intéréts 
‘Splus hostiles, rendait 4 la vie une génération décimée par le des- 
dtisme el la défaite. Figurez-vous muintenant un roi sage, des mi- 
tres Cloquents, des servileurs dévoués, répondant au sentiment 
ablic et associés 4 la pensée du maitre; tous profitent de ces con- 
iions si favorables; l’extréme droite n’a plus de raison d’étre; la 
Miche s’agile dans le vide. Le bonapartisme meurt d’inanition; la 
WNarchie tempérée sinstalle sans secousse. La Restauration, aussi 
in élablie que bien nommeée, n'est plus un épisode; elle est vrai- 
cat l'ére nouvelle, l’ére du jeune siécle, de l’autorité assainie, de 
lé purifiée. 

retour de l’ile d’Elbe et les Cent-Jours sont venus tout envent- 
@, tout aigrir, déchirer toutes les transactions, rompre tous les 
uilibres, subslituer toutes les amertumes a tous les apaisements. 

35 Aour 1874. 48 





par d‘intarissables effusions monarchiques — pour reconna 
le ton change. Cette royauté 4 laquelle on promettait, au mi 
acclamations populaires, de longues années de prospérité, c 
gitimité séculiire, gage de stabilité et de durée, avait pré 
nent plic sa tente et pris la fuite & l’approche de cet hom 
qui s‘élail appelé ogre au golfe Jouan, monstre 4 Sisteron, fa 
Grenoble, usurpateur 4 Lyon et empereur aux Tuileries. Tor 
phrases sentimentales, fous les pastiches de Bossuet, n’y po 
rien. La blessure était incurable. De la des coléres, des repré 
des proces, des exécutions, des cours prévotales, tout ce qui 
créer deux nations dans une seule et 4 transformer des adve 
résisnés en ennemis implacables. Les récidives ont pour effel 
concerter la clémence, de justifier la rigueur, et d’assurer Ia | 
dérance des violents sur les habiles. Sur ce terrain nouveat 
tréine droite ne pouvait pas ne pas avoir sa part et réclamer s 
Aprés 1814, clle était le gui; aprés 1815, elle fut le chéne. 
cun des pas qui rapprochaient Buonaparte de Paris, 4 cha 
coups de canon qui grondaient 4 Waterloo, répondait ce tout ¢ 
qui est le mot d’ordre des partis extrémes. Si Buonaparte e 
queur, une nouvelle élape sur la route de l'exil, ou le roi 
vera ses vrais amis. S'il est vaincu, cette fameuse Chamb 
excessive que servile, que Louis XVIII lui-méme se chargea d 
ser. La Chambre introuvable fut bien moins Vhéritiére des i 
de l’ancien régime, devs fulies de Pémigration, des fautes d 
que le produit immédiat et logique du retour de l'ile d’Elbe 
Cent-Juurs. 

Dans le camp opposé, méme métamorphose. On n’attend 
pardon que l’on a cessé de mériter; on préfére les jouissane 


ROYALISTES ET REPUBLICAINS, 741 


re qu’une figure révolutionnaire, confiant 4 la démocratie le 
sme acte de son drame, et remontant, a travers l’Empire et le 
at, Jusqu’aux soavenirs de vendémiaire et de fructidor. Ainsi 
gue l’alliance, justement qualifiée de monstrueuse, entre le 
rtisme aux abois et le libéralisme 4 outrance. Réduit A lui- 
le bonapartisme ne pouvait plus rien, puisque « l’Angleterre 
ris l’'aigle et l’'Autriche laiglon. » Renoncant & se parer des 
d'une gloire qui avait codté si cher et qu’il ne pouvait re- 
uer sans une nouvelle apostasie, le libéralisme révolution- 
wrait échoué peut-étre dans ses perfides efforts pour attein- 
monarchie en visant ses ministres. Ils s’unirent, et cette 
rendit la tache du gouvernement trop difficile pour qu’il put 
Re commettre des fautes. Dans ce mariage de la main gauche, 
re apporta son poéme, la Révolution son pamphlet. Paul-Louis 
r, Béranger et le Constitutionnel signérent au contrat. Le chau- 
e ef la mauvaise foi servirent de témoins, et la France paya 
$. 
pouvait produire une situation aussi fendue, comme on di- 
jourd’ hui, compliquée de l’essai d’un gouvernement nou- 
Hélas! tout, excepté le sang-froid, la modération et le bon 
Jepuis 1815 jusqu’a l’avénement du ministére Villéle, l’ex- 
droite fut plutét linterpréte d'une légilime rancune, d’une 
zardente, d’une profonde émotion, qu’un parti organisé. Or- 
21 elle ’était si peu, que l'on rencontre dans ses rangs des 
8 bien étonnés, dix ans plus tard, d’avoir combattu ensemble. 
des ultras, des purs, qui restérent jusqu’au bout fanatiques, 
cus et bornés, militaient le vicomte de Bonald, métaphysi- 
xp ingénieux pour étre un énerguméne; Chateaubriand, qui 
d’écrire la Monarchie selon la Charte; Vabbé de Lamennais, 
ait passer si brusquement d’un extréme 4 l’autre. L’élégiaque 
ollendal, que nous avons vu, en 1795, entre Malouet et Mal- 
Pam, partage en 1815, avec le vénérable de Séze, le premier 
iroyalisme lacrymatoire. Les diverses fractions du parli em- 
at trop aisément |’une sur l’autre pour qu’il fat possible de 
limite ou commengait la folie, ow finissait la sagesse. Quelle 
uelle devait étre la principale exigence de ces hommes aux- 
i manquaient, aprés tout, ni |’éloquence, ni le talent, ni la 
ni surtout les arguments sans cesse fournis par l’opposition 
ionnaire? Avoir un ministére & eux, bien 4 eux. Ce minis- 
s l’attendirent six ans, et cetle atlente, entremélée d’épisodes 
ls, odieux ou tragiques, explique trop bien les tiraillements, 
ges et les crises ot se consumérent tant de généreux efforts, 
ux caractéres et de merveilles oratoires. 


148 ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 


Certes, nous parfageons l’éloquente admiration de M. Paul Tho 
reau pour le duc de Richelieu, pour M. Lainé, pour M. de Serre 
ce dernier fnt si grand, si pathétique a la tribune, que nul ne Ji 
surpassé depuis lors, et que Royer-Collard, brouillé avec lui, adil 
qu’aprés l’'avoir entendu on ne pouvait plus écouter personne. Sile 
duc de Richelieu, vrai libérateur du territoire, celui-la, et avec des 
raffinements d’abnégation palriotique qui n’ont pas eu d’imilalear;. 
si M. Lainé, dont la mélancolique vieillesse m‘a laissé des souvenirs 
inelfacables ; si enfin M. de Serre, le modéle du royaliste, de Yor- 
teur et de l’honnéte homme, n’accomplirent pas toute leur tached 
purent un moment se croire méconnus par d'ingrals amis, c'etde 
bord parce que fous trois — je le tiens de M. Laine lui-méme — 
eurent le délaut des grandes dames, et opposérent une suscepiibilité 
trop vive 4 des injustices qu’auraient bravées des consciences muss 
ombrageuses ; c'est ensuite, parce que la confiance de Louis X¥il, 
resté libéral et modéré au milieu de toutes ces coléres et malgré ss 
propres sujels de rancune, les placait dans Valternative ou de & 
plaire 4 ce rai dont ils étaient les conseillers et les ministres, oud 
froisser un parti qui les accusait de froideur, dés qu’ils refusasnt 
de braler avec lui. 

Sans doute ce parti mérite d'étre blamé ; mais, pour que ce blame 
fut absolu, il faudrait que l'on put nous désigner sous la Restaurt- 
tion une phase — une seule, — ot Ie libéralisme révolutionnaire & 
bonapartiste n’ait pas visé, dans ses atlaques, plus haut que les a+ 
nistres, l’extréme droite et les détracteurs de la Charte. Represoss 
une 4 une ces années & la fois si fécondes el si agitées, si ray 
nantes et si orageuses, également pleines de vagues inquiéludes ¢ 
de légitimes espérances. Admettons que l’assassinat du duc de Bett} 
fut im crime isolé. Rien de moins sensé que les récriminatious de! 
droite contre un ministre élevé au faite des honneurs par la faveut 
de Louis XVIII. A des époques plus voisines de la féodalité, un Mar 
morency ou un Rohan pouvait trahir le roi, dont il se consi 
presque comme |’égal; un favori, j’allais dire un parvenu tel g@ 
M. Decazes, est plus 4 craindre comme courtisan que comme 
tre. Qui, mais les complots en permanence ? Avaient-ils uniqu 
pour but de sauvegarder la charte constitutionnelle, de chica 
larticle 14? Et les héros de l’extréme gauche, — quelques-uns fat 
grands seigneurs! — dirigeant du fond de leur chateau les consr 
rations mililaires, sauf a les renier au dénodment? Et Pélectionéa 
régicide Grégoire, insulte directe 4 la duchesse d’Angouléme? 
expulsion de ce misérable Manuel, qui n’avait pas méme du tales 
et qui devint immédiatement Vidole des libéraux? Et les chanson 
de Béranger, vantées au dela de leurs mérites, non pas pour la sp 


ROYALISTES ET REPUBLICAINS, 749 


e malice du Roi d’Yvetot ou du Sénateur, mais pour les fléches 
sonnées qui s adressaient 4 Louis XVIII sous le pseudonyme de 
KI ou de Tibére ? Et les procés de presse, changés en ovations 
aires? Et les émeutes trouvant jusque dans les concessions du 
“aement aux bons bourgeois de Paris le prétexte de scénes tu- 
Buses ol les gendarmes qui se défendaient était signalés le 
‘ain comme des sbires du despotisme et de l’arbitraire ? Et la 
mationale, dont on a pu admirer depuis lors le profond esprit 
we et la résistance efficace aux tentatives de désordre ? N’allons 
xs loin; le dénombrement serait trop long et le dossier trop 
Lextréme droile a eu tort, grand tort; mais 4 ceux qui nous 
que ses violences justifiaient les attaques de la gauche, on 
a toujours répondre que les perfidies de la gauche justifiaient 
sme droite. 
‘a, selon moi, la seule lacune du beau travail de M. Paul Thu- 
Je sais bien, ou je devine quelle est au fond sa pensée, et je 
mercie : « Il va sans dire que l’extréme gauche a élé, comme 
tude, coupable, perverse, agressive, menteuse, meurtriére, 
e; on ne pouvait le rappeler sans pléonasme, tandis qu'il est 
pour notre enseignement particulier et notre gouverne, de se 
x0rer le mal qu’a fait l’extréme droite. N’importe | Il est diffi- 
‘bien déterminer la dose de blame qu’elle mérile si, en regard 
thourdonnaye, des Salaberry, des Clausel de Coussergues, des 
bajac, des Piet, des Donnadieu, des Marcellus, on ne place les 
de Puyraveau, les Chauvelin, les Voyer d’Argenson, les la 
», les Manuel, les Laffitte, les Labbey de Pompiéres. Ce serait 
is un contraste, un paralléle et une revanche. Aux uns on di- 
Osez prétendre que vous ne songiez pas, sous prétexte d’op- 
tion libérale, 4 renverser la monarchie. » — Aprés quoi, l’on 
mnerait les autres. 
s:sommes bien plus 4 l’aise en abordant le ministére de M. de 
¢ €ar nous nous rapprochons encore plus de |’époque ot nous 
BS, sinon juger, au moins regarder et entendre. M. Paul Thu- 
tit bonne mesure au grand ministre, et, sous la plume du 
t pur libéral de 1874, ces éloges nous consolent comme uné 
lion. L’histoire politique n’a pas d’exemple d’une impopu- 
Hus immérilée, plus honorable et plus compléte que celle de 
nme illustre, qui posséda au plus haut degré le génie des af- 
%t fut comme la traduction vivante de ce mot de restauration, 
ment appliqué au gouvernement qu’il servit avec tant de lu- 
st de sagesse. Tous, étudiants, écoliers, beaux esprits, jour- 
8, professeurs, auteurs, poétes, nous paydmes notre tribut 
: maligne influence, 4 l'épidémie de satires et de quolibets 


750 ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 


contre ce bienfaiteur qui sut enrichir la France sans la corrompr 
rassurer les intéréts nouveaux sans négliger les droits anciens, | 
ajouter l’incroyable prospérité de nos finances, en guise de lett, 
notre renaissance intellectuelle, politique ct littéraire. Que voule 
vous’ Nous ressemblions a ces enfants gités qui demandent a ha fo 
deux choses incompatibles, ou & ces femmes romanesques qui n 
prochent 4 leur mari de ne leur donner que le bonheur. M. deVi 
léle ne répondait pas aux chiméres de nos imaginations juvénile 
infatuces de je ne sais quel idéal hellénique ct byronien. f] nousre 
tituait au centuple ce que nous avaient pris une fausse gloire elu 
fausse liberté; nous aurions voulu qu'il nous rendit par surerolt. 
liberté des vainqueurs de Marathon et la gloire des vainqueurs d'As 
terlitz. Il résista, et malheureusement cette résistance se ram 
dans sa rupture avec M. de Chateaubriand. Dés lors notre orguel: 
fit ’arbitre de nos antipathies et de nos préférences ; nous aimim 
mieux avoir tort avec le pocte que raison avec l'homme d'Eitat. 
M. Paul Thureau a merveilleusement rétabli les proportionset] 
nuances. Dans ces chapitres écrits de main de maitre, un seul déé 
me semble discutable : « M. de Villéle compromis par Textrén 
droite. » — Sije consulte mes impressions et mes souvenirs, je 
crois pas me tromper en affirmant que l’extréme droite, sous M. « 
Villéle, subit une transformation et accepta des alliances. Quelsg 
soient les services et les mérites d'un ministre, il y a toujours € 
ambitions trompées, des vanités froissées, que l'on ne saurait sa 
paradoxe classer dans tel ou tel parti. Des gentilshommes de ps 
vince qui attendaient depuis trop longtemps la pairie, des royalis! 
qui s’intitulaient constitutionnels ct qui avaient pied dans les I 
reaux de la Quotidienne, s’unirent au groupe de M. de la Bourde 
naye; la gauche profita de ce renfort, dont les opinions politiqt 
dépendaient des circonstances et variaient entre le néo-libéralis 
des Débats et les spirituelles épigrammes de M. Michaud. Si fe 
craignais de manquer de respect 4 une puissance redoutable et ch 
mante que les révolutions avertissent sans l’entamer, je dirais ¢ 
M. de Villéle fut souvent contrarié, quelquefois compromis, non | 
par l’extréme droite, mais par le faubourg Saint-Germain. Les ‘ 
chesses et les marquises sont femmes, et les femmes admettent 
rement que ce qu’elles désirent ou demandent soit difticile ou : 
possible. Lorsque ces grandes et belles dames trouvaient leur } 
nistre récalcitrant, elles s’amusaient 4 contrefaire son ace 
toulousain ; elles s’égayaient aux dépens du petit Corbiére, et prét 
daient que sa mére, étant venuc le visiter au minislére de Pintérie 
avait commencé par s’écrier : « Toi dans ce palais! La Révoluf 
n'est donc pas finie ! » — Rien de plus curieux que ces légéres' 


ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 754 


ités d’opposition aristocratique et de fronde mondaine, au moment 
oi des prodiges d’habileté et d’honnéteté enrichissaient tout en- 
semble la noblesse et le peuple, Ja bourgeoisie et la France. 

Nous n’avons pas 4 insister sur la chute du ministére Villéle. Au 
pont d'irritation cu arrivérent, en 1827, Paris, les salons, les jour- 
naut, les cours publics, les ateliers, la rue, les mencurs de l’opinion 
etla fuule immense des politiques de Panurge, cette chute ¢tail iné- 
viable. On lui dut, faute de mieux, cette oasis pour laquelle il fau- 
drait épuiser les mols les plus doux de la langue frangaise, et qui 
sest appelée le ministére Martignac. Cette trop tardive et trop courte 
loge de miel royaliste et parlementaire a inspiré 4 M. Paul Thureau 
des pages qui ne nous laissent rien 4 dire. Il était impossible de 
mieux exprimer le mélange de sympathie et de regret qu’éveille cette 
suave figure, douce d'un charime presque f{¢minin, persuasive comme 
une priére, touchante comme un adieu, mélancoliquement inclinée 
sur le fombeau de la monarchie. En taquinant des hommes tels que 
WM. de Martignac, Hyde de Neuville, de la Ferronnays, de Vatimesnil 
eleurs dignes collégues, en créant des difficultés a cette politique de 
conciliation exquise, l’extréme droite montrait une fois de plus tout 
le mal que peuvent faire la passion et l’esprit de parti. Fut-elle seule 
coupable ? Oui, si, en relisant les discussions de la tribune ct de la 
presse, j'y vois l’extréme gauche anéantie, la gauche désarmée, le 
centre gauche s’absorbant dans le centre droit, les fatales appréhen- 
sions de Charles X apaisées par l’harmonieux accord de quiconque, 
Acelle époque, ne révait pas le renversement de la royauté. Ce fut 
malheureusement tout le contraire. Ce ministére délicieux, nais de 
complexion un peu fréle comme le ministre qui lui donna son 
tom, aurail eu besoin des ménagements les plus attentifs; il edt 
illu le traiter, dés le premier jour, en convalescent, — car la crise 

Wolence et de haine qui avait emporté M. de Villéle ressemblait 
4 onaccés de fiévre chaude, — I'entourer d’une atmospheére balsa- 
Mique, inventer 4 son profit un langage débonnaire, ow tout, jusqu’a 
tJe vous hais, » se serait dit tendrement... Cette tréve fut rudement 
elute ou promptement rompue. On rendait justice a l’éloquence 
wellifue de M. de Martignac; ses adversaires lui disaient tout bas : 
€ Tais-tui, siréne ! » — Mais on agissait comme si la siréne avail été 
tne harpie, comme si le chant du cygne avait, été le cri de l’orfraie. 

centre gauche lui-méme fut impiloyable, et ce fut dans ses rangs 
que NW. de Cormenin préluda 4 ces fameux pamphlets dont la vogue 
aura été une des hontes de la société polie, et ot il prouvait — en 
1842! — que Louis-Philippe et M. Guizot étaient en train de ruiner 

France. Est-ce tout ? Pas encore. Peu de personnes se souviennent 
‘ujourd’hui des ordonnances de 1828, qui nous firent assister 4 cette 


752 ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 


étrange anomalie : un roi, dénoncé comme type de la plus escessire 
dévotion par tous les organes du libéralisme, apposant sa signature 
au bas de larrét qui interdit lenseignement aux congrégatios r- 
ligieuses ! Ce ne fut probablement pas 1|’extréme droite qui kicu- 
- geilla de se déjuger ainsi, de faire violence & sa piété fervente, d- 
trister presque tous les catholiques de son royaume. Non,—exsed 
toujours, — ce fut la fatalité de ce régne en qui se résumalgmis 
de l’antique monarchie. 

Quel fut l’effet de ce bizarre épisode ? Le ministére Martigue el 
désormais contre lui trois sortes d’ennemis : l’extréme droite, alt 
les variétés de la gauche, et le parti de l’abbé de Lamennas, dae 
4 l’apogée de son talent et de son influence. Si vous voules mit & 
combien ce ministére A jamais regrettable pesait peu dans leit 
des hommes célébres qui n’avaient rien de commun avec I'e 
droite et qui auraient pu dompter ou diriger lopinion publiquamy 
d’abord, dans les Mémoires de Chateaubriand‘, — du Chatexnsam 
eonverti au libéralisme, — une page vraiment inqualifiable, ah 
Martignac est traité avec un supréme dédain, ow la siréae Om 
une sorte de femmelette exténuée, n’ayant plus que le sovile,@ 
time de passions fort différentes de celles de l’extréme droite; & 
avec ces sous-entendus voluptueux dont René avait le secret; 
ouvrez la fougueuse brochure intitulée : Des progrés de la 
et de la guerre contre 'Eglise, ov le futur auteur des Parclsd@ 
croyant confond dans le méme anathéme et jette sur le mémekast 
rois, ministres, ambassadeurs, députés, professeurs, pairs defam: 
universitaires et prélats. | 

La tentation était trop forte pour le débile cerveau de Chall 
obsédé de ses souvenirs, menacé dans sa royauté, tourmesth & 
sa conscience, trop enclin 4 faire de ses amitiés personse® 
gage de sa confiance politique, 4 croire que la gauche, en sy 
nant contre un ministére de raison, lui donnait le droit dea 
un ministére de cceur*. M. de Polignac représenta bien moa 
le roi, une idée de réaction absolutiste qu’une satisfation 
justifiée par les cahots et les secousses du régime parle 
























an | 
‘ Voici le texte: « M. de Martignac, d’un talent de parole acagasls, nd © 
voix douce et épuisée comme celle d'un homme a qui les femmes o@ 
quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse. Pythagore se souren®@€ 
été une courtisane charmante nummée Alcée!! » 
‘ Voici u détail que je tiens du noble et excellent Melchior de Pag™ 
plus jeune des fréres du prince Jules. Celui-ci, beaucoup moins aveage @°y 
l'a dit, suppliait, le 2 juin 1830, Charles X d'accepter sa démission. ¢ iy 
sait-il, mon impopularité fait grand tort a la monarchie.» Alors le re, | 
main sur le front de son ministre, lui répondit : « Jules, si je te demandais 4 
me la refuserais-tu? » — Concluez! 


ROYALISTES ET REPUBLICAINS. 138 


histoire de ce ministére du 8 aout 1829 sert d’épilogue au 
4. Thureau : Nous n’oserions le contredire, car la catastro- 
e est comparable, hélas! aux preuves qui complétent une 
t mathématique. Il a écrit, d’ailleurs, ces pages quasi-funé- 
: la fermeté respectueuse dont il ne s’est jamais départi. Et 
,méme dans cette cause difficile 4 plaider, que de réserves 
! que de circonstances atténnantes! Qu’on me pardonne 
ochement bien trivial : quand je me rappelle les premiéres 
u ministére Polignac, je ne puis m’empécher de songer-& 
‘es débutants des thédtres de province contre lesquels sor- 
ne cabale, et que l'on siffle avant qu’ils aient ouvert la bou- 
rillant prince Jules, devenu tout 4 coup un idiot, un crétin, 
nie d’ancien régime emmaillottée dans les bandelettes de 
isme, incapable de faire autre chose que se préler aux pro- 
minaires et au féroce despotisme de Charles X, n’aurait-il 
épéter aprés Royer-Collard : « On me persécute pour des 
2 je n’ai pas, et que Ja persécution finira par me donner? » 
scuse pas ; son tort fut de se refuser 4 comprendre la signi- 
le son nom et de vouloir associer, dans une politique va- 
ébauchée, deux éléments réfractaires; l’'anglomanie et 
isme. Comment aurait-il pu tenir téte aux partis exaspérés 
rés, ce mystique bourré d’idées anglaises, condamné par 
le de sa vie aux contradictions les plus paradoxales? ll se 
rés-sincérement libéral, et il personnifiait l’émigration. Il 
bas voulu faire verser une goutte de sang, et 11 se lancait en 
avec son royal ami, dans une aventure qui devait aboutir a 
ession sanglante, 4 une insurrection meurtricre ou 4 la 
ivile. Il revenait de Wesminster-palace en passant par 
Il prétendait continuer les traditions de Pitt et de Canning, 
ait plus facile de causer avec tous les souverains de |’Eu- 
de prononcer une phrase devant MM. Barthe, Dupin, Passy 
Gridaine. 
1ais si nous regardons & gauche, quel spectacle! fl n’y a 
y tromper; ce ministére déja malade d'une impopularité 
fe, on edt dit que la Révolution I’avait altendu et désiré, 
se hate de lever le masque. L’opposition constitutionnelle 
fit plus; elle imagine de nouvelles armes de guerre. Si 
croire que le nom des ministres et l’aveuglement de Char- 
Jent plausibles les alarmes du libéralisme, on peut dire quela 
» des attaques explique l’idée fixe du frére de Louis XVI. Le 
nt, le plus audacieux, le plus prédestiné de ces agresseurs 
4 « emprisonner le roi dans la Charte pour le faire sauter par 
», » en vient, par exces d’amour pour la liberté, a se ran- 


nous lelui demandons, si Charles X avait habilement préparé 
giquement soutenu la défense, s’il avait fait revenir d’Afric 
Bourmont et V’armée victorieuse, s'il edt profité, a Rambou 
imprudences de !’insurrection parisienne, s'il y edt gagnéu 
une prolongation de régne, semblerait-il moins coupable au: 
de la liberté? Pour !’absoudre, il edt fallu prévoir 4 que 
mités lointaines sa déchéance allait nous livrer. 


Nous ne saurions assez le redire. L’excellent ouvrage de 
Thureau n'a pas a souffrir des réflexions qu’il nous sug 
quiilest, nous hésiterions 4 changer une ligne aux pages ¢ 
avons I’air de réfuter. Nos sympathies ne nous abusent pas 
est plus qu'un livre ordinaire; il est la préface d’un rdle 
qui doit écheoir tot ou tard au vaillant publiciste dont la 
jeunesse a toute la fermeté, toute la clairvoyance de l’age1 
n'est plus digne ni plus capable que lui d'aborder la politiqy 
d’appliquer a la vie publique les austéres legons de I’hist 
temporaine, de combattre pour les principes sans se laisser 
pre par les fais. S’il lui arrive alors de se heurter 4 de dures 
d’apprendre, au contact des hommes et des affaires, que | 
modérés ne savent pas toujours prévenir ou réparer les fa 
partis extrémes, nous lui recommandons d’avance deux £ 
empruntés a l’époque qu’il a si éloquemment retracée. La: 
418 fructidor , Barbé-Marbois disait : « Qu’avons-nous 4 ¢ 
Nous avons pour nous les canons moraux de la loi. » Le ler 
ces canons moraux étaient mucts, et les vrais canons, po: 
Augereau, balayaient jusqu’a Sinnamary les martyrs de la 


UNE IDYLLE NORMANDE 





ecomte Henri de Morsalines avait sa trentaine sonnée depuis deux 
8 ef cing jours, le 15 avril 4860. Son pére, ancien armateur du 
fe, R’avait pas cru trop déroger en gagnant, a grande vitesse, 
oue probité du reste, l’argent fiévreux des affaires. De larges 
tprises maritimes, confiées 4 d’intelligents capitaines et favori- 
dane heureuse étoile et d’un bon vent, l’avaient promptement 
ehi. Il avait eu l’esprit de se retirer en veine de gain, et d’ache- 
beus comptants plusieurs grosses fermes dans la haute et la 
eNormandie ; son fils unique n’avait eu que la peine de naitre, 
tal fils de roi, dans la plume de grébe. Comme ceux 4 qui tout 
t¥souhait, il n’avait presque jamais rien désiré. Ayant regu 
trie-belle éducation, du reste, au collége Henri 1V, et fait son 
comme tout le monde, il se trouvait 4 sa majorilé possesseur 
sis cents bonnes mille livres de rentes, en revenus de biens- 
}qoi ne roulent pas comme des piéces d’or et ne s’envolent pas 
nedes billets. Dans ces conditions on est 4 peu prés libre de nos 
Sans étre un homme de génie, il était fort intelligent, d’ap- 
es variées, et trés-heureusement pour un petit monde d’élite, 
bait une préférence marquée pour les belles ceuvres d’art, sur- 
les toiles de paysagiste. Il ne ressemblait en rien 4 quelques- 
de nos riches prud’hommes contemporains qui furétent sans 
‘ar les ateliers, achétent peu et parfois gratifient l’artiste d’un 
ire'de commisération gouailleuse 4 faire lever les épaules des 
hambles. Lui, admirait sérieusement, et payait fort bien. On 
me que plus d'un peintre en détresse avait pu recevoir sans 
ir quelque s¢érieux service de ses belles mains généreuses. Dans 
mde des arts on ne parlait de lui qu’avec la plus courtoise dé- 
ce. Savoir donner de bonne grace est vraiment si rare, qu'on 
ine parfois du petit nombre des ingrats. 

lomme physique était grand, vif, alerte, robuste, prompt a la 


756 UNE IDYLLE NORMANDE. 


réplique. Un jour de marché, un gars un peu aviné s'éleat permis 
quelques paroles outrecuidantes sur la fille d'un de ses frum, 
avait été vivement appréhendé au corps, et fait 4 genoux amedel. § 
norable devant la pauvre fille rougissante et confuse. Dans sca mak 
- a lui, pour deux ou trois petites affaires d'honneur dont jeble 
Vincident, il s’était fort correctement comporté. De sorte qu sila 
paysannes le regardaient comme un bon et solide garescm- 
geux et bienveillant, les dames du meilleur monde le consiieaal 
comme un parfait gentilhomme. A son 4ge il avait un pea mph, & 
un peu chevauché, un peu joué, un peu aimé, dans le hai 
jours, sans s’étre jamais ni trop amusé, ni trop ennuyé. haw # 
sans s’en apercevoir il avait tout doucement coulé dans la trek 
en restant garcon. A ceux qui lui demandaient pourquoi il 2a 
pas encore marié, il répondait qu’il n’avait pas eu le tempsdy™ 
ge. A ce parfait gentleman, il manquait pourtant quelque cusp 
ne sais quoi, un rien, une lueur dans la physionomie:a mam 
était morte en lui donnant la vie. Le sourire et le regard mam 
n'avaient pas éclairé son berceau. 

Ce jour-la, le comte avait passé la matinée 4 tuer des lapse 
Ravenoville et Saint-Marcouf, dans un pare accidenté dont leswal 
futaies dominent les hauteurs du pays, et regardent de felt # 
moutonner la grande nappe bleue de la mer, étalée magnifiquaml 
depuis la pointe de la Hougue jusqu'aux gréves amoncelia@ 
Vire. a Une guerre aux lapins, se disait-il, saint Hubert me paaams 
je suis honteux d’un massacre pareil. Et tout n’est pas detail len 
ou trois qu’on oublie en donnent presque un millier In 
Quelle fécondité chez ces aimables rongeurs! dans |’insondsteaf 
tére de leurs profonds labyrinthes ! on parle de la Vénus mattaf 
la Vénus souterraine, qu’en dira-t-on?... mais je me sens @a 
raideur au jarret; » et le chasseur s’allongea, paralléle & soa a0 
dans l’ombre d’un vieux chéne, en aspirant a petites boulia®. 
long havane craquant sec, dont il appréciait la valeur, tanés #4 
rossignol tout frais arrivé de la veille inaugurait a plein seat : 
premiéres aubades du printemps. 

Accoudé nonchalamment sur un talus de mousse, le come®* 
d’abord 4 réver, le regard perdu tout au fond de ces longus®®: 
nues ou le ciel n’est pas grand de trois aunes, comme aux PO® 
Virgile, mais apparait en demi-lune bleue, si petite, si étrolee™ 
loin qu’on dirait 4 peine une sortie d’écureuil. 

Puis il ramena graduellement ses regards dans le voisinegh © 
bord d'un chemin creux of le jour tamisé par une haute range 
hétres répandait magiquement sa lumiére bleuatre. La il spe 
quelque chose d’insolite, blanc comme neige, hémisphérique & 



























UNE IDYLLE NORMANDE. 137 


un champignon gigantesque. « Tiens, s’exclama-t-il, un parasol de 
iste... le parasol et la boite 4 couleurs, et la pique et le sac 

de voyage... l’équipement complet de lheureux bohéme qui che- 
mine son gré pour faire ses études en plein air, et replier bagage 
auben plaisir de Sa Grace nomade. J’admire ce fervent adoraleur 
de la nature, si carrément établi dans mon parc réservé ; j’aimerais 
asavoir quelle route ila dd prendre en dehors de ma grille et des 
wors de cléture, qui n’unt pas une seule bréche. Je ne connais que 
la tsupe et Vhirondelle pour se frayer sans facon un chemin si 
emmode. Aprés lout, ce réveur peu soucieux des gardes champé- 
tres m’a tout |’air d'un juif errant qui serait & la mode. Soyons hos- 
pitalier, abordons poliment notre homme. » Et sans plus attendre 
le comle descendit a Ja rencontre de Vinconnu. 

—Monsieur, mille pardons, mais je n’ai pas l’honneur... 

—De me connaitre? De profil, c’est possible, mais de face... 

— Oui, Poeil ct la voix... mais la barbe me désoriente, et j’ai 
been fouiller mes souvenirs... , 
—Allons, un effort de mémoire... un portrait de jeune peintre, 
ea habit somptueux comme Breughel de Velours... Gheveux blonds a 

torrents. Dans ta galerie, a droite. 

— Georges ! 

— Parbleu... 

Rt les deux amis s’embrassérent trés-cordialement, puis comme 

‘aaciens camarades revinrent s’asseoir céte-a-céte sur le talus de 
Mousse, tandis que, surpris de leur indifférence a son égard, le 
Msignol redoublait de vitesse et d’intensité dans l’émission de ses 
Vetalises. 

—Vraiment, dit Henri, je ne t’aurais pas reconnu avec ce mas- 
fe bronzé, et ta barbe en éventail, comme celle du feu roi mon 


—~ Dame! les soleils étrangers, les fatigues, les années... sais-tu 
Wen voila sept ou huit. 

~~ Huit... en réfléchissant... et je l’espére, tu nous reviens pour 
loagiemps.... 

— (Qui sait? 4 une époque d’ordre composite aussi bizarre que 
“ Métre, les histoires les plus authentiques ressemblent a des aven- 
Utes de roman, et je ne sais vraiment pas ce que l'avenir me ré- 

~~ Et tu reviens de fort loin?... 

~—D Egypte, d’Arabie, de la céte orientale d'Afrique, ou, entre 
@renthéses, j'ai failli laisser mes os de paysagiste, avant d’avoir fini 
%0n cuvre, ce qui ne m'eut pas absolument égayé, et ce qui t’ex- 
“que un peu mon absence prolongée... 


758 UNE IDYLLE NORMANDE. 


— Et depuis quand débarqué? 
— D'avant-hier seulement, 4 Granville , aprés avoir jours Ih 
pagne par Gibraltar. Ah! mon ami, le croirais-tu? & la fin decete 
longue traversée, quand je n’ai plus senti sous mon pied khew ft 
_ment du navire, quand j'ai pris terre en flairant des herbs, ji 
youlu d’abord m’enfouir comme un ruminant dans ces ham 
grasses vallées normandes, ne pouvant détacher mes repels des 
longs prés qui verdoient et verdoieraient jusqu’au bout dna 
si la mer ne les arrétait pas... j'ai laissé filer toutes seules mawh 
les sur Paris, et je bats la campagne a travers les herbages, imi 
verdure et de joie dans ce magnifique pays occidental qui, jar& 
premicre fois se révéle dans toute sa gloire & mes yeux faigh 
Comme je porte toujours avec moi quelque bout de toile et maki 
4 couleurs, je n’ai pu me défendre de planter ici ma piqudm @ 
parasol, et je commengais mon esquisse, dans la fiévre du pres 
mouvement, quand tu m’as dérangé... pardon, cher ami, surpiall 
embrassé comme un vieux camarade, aussi étonné sans doute@ 
voir dans cette antique futaie que moi de t’y rencontrer... Aprest® 
j'y pense, peut-étre suis-je ici chez toi, car tu possédes tant dgy 
teaux qui ne sont pas en Espagne... ng 
— Qui, quelques-uns; tu es ici parfaitement chez toi tant @¥* 
plaira d’y séjourner et méme si Lot ou tard tu veux y faire wa 
mon cher oiseau de passage... 
— A la bonne heure; les années ne t’ont pas amoindri : qe: 
méme jeunesse de coeur. 
— Parbleu, avec des artistes tels que toi... parti obsea, 4m; 
viens célébre. Sais-tu que depuis trois ou quatre ans oa myem 
que de toi dans Paris... on couvre d’or les plus petites w# 
Georges Fontan... tes derniers envois au Salon rayonneat @% 
micre... C'est de l’Orient comme on n’en voyait plus... et tu ggy 
de quatre-vingls 4 cent mille francs chaque année... la ghim& 
fortune t’arrivent de compagnie. - 
— Qui, l’Orient est d’un assez bon rapport pour les paysagwty 
quelques touffes de palmiers-doums, un passage d’autruchoH™ 
ligne d’horizon, un vol de flamants roses, quatre ou cing 
miroitant sur un bout de gréve mouillée ; il n’en faut pas dawn 
Mais je n’ai pas oublié le bon génie auquel je dois une ig# 
part de mon succés. N’est-ce pas toi qui m’as tendu la main ef 
reusement ouvert ta bourse toute grande, dans un jour de dé” 
Tu m’as donné spontanément et sans arriére-pensée tresle:® 
francs que tu pouvais parfaitement croire 4 fonds perdus, qu@ 
n'étais encore qu'un mince bohéme perdant courage et biea 
sombrer dans le grand inconnu... 





























v 


UNE IDYLLE NORMANDE. 789 
e-millle francs que depuis tu m’as intégralement rem- 


n reste pas moins ton éternel obligé , comme a un frére 
d'art. Aussi je bénis le hasard providentiel qui me jette 
| sur ta route pour t’exprimer ma vive gratitude, et si 
ie heure quelconque de ma vie... 

uis convaincu, cher et illustre maitre... 

en veux pourtant de t’avoir caché quelque chose au jour 
uw m’as secouru... tu n’as jamais connu le fond de cette 
ire, le plus douloureux et le plus cher secret de ma jeu- 
as le connaitre. . 

y, en effet, toujours pressenti quelque mystérieuse aven- 
mm passé, et puisque tu me crois digne de la confidence, 


is qu’en faisant mes premiéres études de paysagiste, je 
peu les gréves bretonnes et normandes, Houlgate, Can- 
ianches, la Chapelle-en-Saint-Briac, etc... A vingt et un 
e et bon nageur, je m’aventurais assez loin en mer, a 
’eau, comme la mouette dans l’air, et prenant de préfé- 
bain de sel et de lumiére aux derniéres lueurs du soleil 


était & la Chapelle-en-Saint-Briac) , je raconte sans phra- 
rant des souvenirs , je prenais mon bain comme d@habi- 
ate nonchalanee. Il y avait ce jour-la beaucoup de pro- 
r la gréve, la dune et les roches. Au coucher du soleil, 
percevoir d’un mouvement inusité dans la foule des pro- 
ourant par bandes affolées sur le bord des plus hautes 
> de grands gestes, que je distinguais fort bien, et sans 
ands cris que la distance et le bruit des lames m’empé- 
itendre. Je compris qu'il y avait un baigneur en danger. 
coup d’ceil, j’embrassai [horizon et me dirigeai en toute 
point de la mer ot semblaient converger les gestes de la 
uelques brasses de moi, une téte blonde roulait écheve- 
‘cume des lames, je fus bientét sur elle et pus saisir a 
une jeune fille presque évanouie... Elle ouvrit démesuré- 
1x, me regarda fixement et riva ses deux mains 4 mon 
1e étreinte désespérée, mais presque aussitdét les mains 
ant, et je n’eus qu'une masse inerte a maintenir a flot 
e nageais d’un bras. La gréve n’était pas loin, mais la 
rait et tu sais que, dans cette conche étroite creusée en 
e flot de jusant, trés-rapide, est presque insurmontable : 
4 vaincre la barre d’écume et j’étais 4 bout de forces 
artai la gréve... pris de verlige j’eus comme un éblouis- 


760 UNE IDYLLE NORMANDE. 


sement funébre avec un grand frisson d’anéantissement ; mes yeurse 
fermérent... voila tout dans mes souvenirs. 

— Et tous deux furent sauvés, interrompit vivement le comte. 

— Qui, mais altends la fin. Je n’vuvris les yeux que douze heures 
aprés dans mon lit d’auberge. Au chevet un grave personnage in. 
connu semblait épier mon réveil. 

— Sauvée? dis-je d’instinct... 

— Qui, me répondit-il, en me prenant les mains avec effusia... 
Ma fille... grace 4 vous... puis, aprés quelques instants de silence: 
« Quand on a fait preuve d’un tel courage, on doit étre homme 
d'honneur. Je vous en prie, ne cherchez pas a me connaitre... Vous 
me voyez heureux et navré, victime d'un grand désastre, obligé de 
cacher mon nom, méme de quilter la France; mais certainement 


nous nous reverrons, dans un ayenir trés-prochain. Aujourd’hw, | 


pardonnez-moi. Et me serrant de nouveau les mains, le mystérieax 
personnage disparut en hate, comme si quelque inexorable fatalilé 
lui poussait les talons. » 

Pour ma part, j'eus un mois de fiévre et quand je pus me rendre 

Saint-Malo, le pére et la fille avaient quilté VPhdtel depuis vingt 
jours pour une destination inconnue. Ou étaient-ils? le sillon de 
tant de navires s’eflace 4 chaque heure sur la mer! on Jes suppo- 
sait d’une grande famille étrangére, de l’'Amérique espagnole , je 
crois. A une époque aussi troublée que la ndtre, étail-ce une affair 
politique ou quelque sinistre financier qui les expatriait? Je nel 
jamais su. 

— Et cette jeune fille, continua le comte ému et surpris, aaa! 
Vheure du péril, tu ne lavais pas encore vue? 

— Je Pavais rencontrée deux fois sur la gréve, et j’avais admire 
sa bonne. grace de petite fee grandissante (elle avait quinze ss 
peut-ctre); sa luxurianle chevelure m’avail ébloui, et j'étais 


sous le charme de ses yeux songeurs, révélant tout un monde & | 


pensées dans l'aurore de la femme. 


— Comme tu parles, quel afflux d’¢loquence! dit Henri ave | 


plus bienveillant des sourires. 

— Je raconte simplement, reprit Georges. Je fus comme ua foe 
durant toute la saison chaude. Anx premicres fraicheurs de seple 
bre, le cerveau se calma. Ce ful alors que je me réfugiai dans I's 
comme un désespéré, et qu'un matin d'octobre (je, m’en souvieth 
si tu l’as oublié), je vins & toi en te disant : «Henri, comme cil 
riste, j'ai quelque chose en moi. Je voudrais voir l'Orient. Qo@ 
penses-tu? Peut-étre dix mille francs sufliraient... » Et, pour tow! 
réponse, tu m’en donnas trente, avec le geste affable “et le sour! 
princier de Laurent le Magnilique. 


UNE IDYLLE NORMANDE.) 761 


2u des beaux-arts m’en a su gré. Tes succés me récompen - 
pour en revenir une fois encore a cette jeune fille, tu ne 
revue? 

8. 

.t ou tard tu Ja rencontrais? 

2 donnerais tous mes réves de gloire et mes plus saintes 
ste pour une heure d'amour en toute franchise de cceur.. . 
idons de ces nuages platoniques et parlons un peu de toi, 
)a prend des années sous les haules futaies de son parc 
que sur les planches d'un navire. A ton tour, raconte-moi 
es. Es-lu resté garcon, ou n’aurais-tu pas de beaux en- 
faire embrasser? 

acore... Mon genre de vie placide et d’apparence heureuse 
bre modifié depuis ton départ : bains de mer, villes ther- 
mps de courses, bals et thédtres, toujours la méme chose 
4 peu prés les mémes figures. Cette élernelle existence 
e, implacable comme le bleu indigo du ciel napolilain 
les guitaristes, commengait 4 me donner sur les nerfs, 
ncident fort inattendu s’est présenté dans ma vie... Quel- 
suffiront, puisque tu veux bien m’écouter, 

orés-midi d’une chaude journée fleurie (il y avait quel- 
sd orage dans lair et les plantes du jardin embaumaient), 
au piano une fantaisie de Chopin, ému, comme toujours, 
asique ¢trange, nerveuse et saccadée, qui vous emporte 
ourbillon de fiévre avec des notes poignantes comme un 
ns un réve, quand j’apercus derriére moi dans la glace, 
encadrée dans le chambranle de la porte, une jeune 
nde, véltue de noir, immobile comme une statue, et sem- 
ler de tout son étre dans le religieux silence du recueil- 
: voulus m’inlerrompre; mais, d’un geste souverain et 
d ot: il y avait autant de priére que d’autorité, elle m’o- 
ontinuer mon théme; et seulement lorsque les derniéres 
s'éleignirent, elle vint 4 moi, comme les apparitions en 
bes trainantes que Jean de Fiesole fait glisserj dans les 
le ses paradis. Sa grande chevelure lui ruisselait aux 
lle n’était pas d’un blond cendré, ni blond d’ambre, ni 
in, mais d’un blond tonique, presque chatain, 4 reflets 


mntion de Georges redoubla. 

-bien, monsieur le comte, me dil-elle, vous comprenez la 
es maitres. 

ipressai de faire assevir ma b-lle visiteuse et lui demandai 
valait l’honneur de sa venue. 

me 1874, 49 


762 UNE IDYLLE NORMANDE. 


— Un vulgaire motif d’intérét, me répondit-elle d'unew 
musicale. Nous tombons des hauteurs de l'art sur la ral 
Mais avant de vous exposer l’objet de ma visite, permette 
vous présenter l’indiscréte personne qui a pris la liberté de 
ranger. 

Je m‘inclinai respectueusement. 

— Vous ne vous en doutiez peut-éire pas, continua-te 
suis de vos parentes. Je me nomme Marie Alvarés. Vous # 
de ce nom-la dans votre famille? 

— En effet, répondis-je aprés réflexion, du Coté materne 
latérale, un peu lointaine, mais réelle. 

— Ma mére étant cousine de la votre, reprit-elle d’em 
servée, je me trouve donc un peu votre niéce. Nousg 
longtemps vécu a l’étranger. Moi-méme je suis née ea 
bercements du navire, dans un voyage au long cours de 
4 Valparaiso. Ma mére était trop souffrante pour me & 
lait, et comme il y avait une chévre 4 bord, elle fut ma 
nourrice : ce qui explique, m’a-t-on dit, mon caractére fas 

— Trés-bizarre, en effet, interrompit Georges d'un 
prise enjouce. Absolument comme I’ancien maitre des & 
je comprends aujourd’hui ’humeur capricante : tu m’yf 
pour la premiére fois. Mais pardon, continue. 

— Jabrége mon récit, pour ne pas t’ennuyer. Elle m 
que son pére, un Espagnol de race, s était réfugié a la in 
France en temps de troubles (on se battra toujours au dela 
nées); qu'il avail connu et épousé sa mére a Argelés; ¢ 
refaire sa fortune, il avait navigué dans l’Inde et les da 
ques; qu’en fin de compte, comme un liévre qui fait saa 
il était revenu au gite pour étre successivement mattre 
dans |’Ariége, raffineur de sucre dans le Pas-de-Calais (a ¢ 
je crois), et que tout récemment il était venu s’échouer 
filature 4 Fleury-sur-Andelle, ou il se trouvait traqué par’ 
de créanciers, avec un passif de deux cent mille francs; | 
celle crise désastreuse, elle craignait un coup de téte, qa 
avait quelque chose d’égaré dans les yeux, et qu’elle avd 
elle de venir 4 moi de son propre mouvement. Elle me} 
digne et trés-émue, et me dit en achevant : « Monsieur le 
ma démarche vous parait étrange, oubliez-la et pardonr 
elle vous semble toute naturelle, faites simplement ce que 
votre cour. » 

Je la rassurai en prenant congé d’elle, et il résulta de: 
mations que le noble Castillan, habile joueur de guitan 
rouleur de cigarettes, n’était pas plus fait pour Vindasl 


UNE IDYLLE NORMANDE. 165 


péte lyrique pour la traite des noirs; qu’il avait constamment péri- 
lit dans les deux mondes; et, en résumé, cornme la mauvaise 
unce entrait au moins pour les trois quarts dans son jeu, je payai 
s créanciers. 

—Etde deux, pour ce dévouement de famille! s’écria Georges 
sonlanément, dans un sincére élan d’enthousiasme. 

— Qui, reprit Henri d’un ton modeste; mais, grice 4 moi, I’hon- 
dehomme, depuis, a pu tranquillement s‘éteindre dans son lit, et 
.m’a légué son trésor de fille. 

— Destinée san» doute 4 devenir ton joyau de femme? 

— Comme tu le dis... Elle me semblait un peu brusque et bizarre 
‘shord, mais j’ai pris l‘habitude de sa compagnie. Elle est vive, in- 
itigente, enjouée, spirituelle, trés-bonne musicienne, et je dois te 
ire qu'elle comprend trés-bien tes paysages, qu’elle admire 4 tous 
es Salons. C’est une de tes enthousiastes, et récemment elle a su 
rouver bec et ongles pour te défendre contre un groupe de prétendus 
talistes qui voient mal, et qui peignent lourd, gris, terne, sec et 
lurencroyant copier la nature, qui se moque éternellement d’eux, 
achant qu'elle n'est pas comprise. Marie Alvarés, cher ami, connait 
cules tes couvres, et t’apprécie, crois-le bien, 4 ta rare valeur. Mais 
emetrouve naif: voila une grande heure que je dépense a le par- 
erdelle, quand j’ai sur moi son portrait : une miniature ovale tout 
temment peinte, et assez bien venue, sur une feuille d'ivoire. En 
vacant que je te présente & original, tiens, regarde... Qu’en 

? 


ki Georges fit un haut-le-corps 4 en perdre l'équilibre s'il n’avait 
wahonne assielle sur son trdéne de mousse. La jeune fille qu'il 
Nat sauvée, devenue femme, lui souriait comme la Joconde dans 
petit cadre ovale 4 fil d’or. 
wix lui resta dans la gorge. 

Mais comme, pour sa part, le comte attachait des yeux fort com- 
Gants sur la gracieuse et vivante image, le trouble de Georges 
Wéchappa sans doute; et quand il interrogea du regard le paysa- 
Male - 


~ Trés-belle, répondit Georges. Et... tu l’aimes? 

~Jelaime, oui et non, pas précisément. Je n’en suis pas fou, 

‘West pas du délire; mais, entrée dans ma vie par surprise, elle y 

t resiée comme un enchantement, et je crois que si je venais a la 

Nre, je ne m’en consolerais pas. 

~ Alors, tu \’aimes profondément, dit Georges d’une voix lente 

loute songeuse. 

St un combat terrible se passa dans le coeur du pauvre artiste, 
se trouyait entre [homme dévoué, |’ami des grands jours qui 


764 UNE IDYLLE NORMANDE. 


l’avait arraché lui-méme de l’abime, et la femme de ses thes ai 
lui souriait dans tout le rayonnement de sa beauté. Il adh re 
voir sans doute, dans une heure peut-éire. Il comprit que tire 
tait, il n’aurait plus la force de partir, ef il fallait se déciderwels 
- lutte fut héroique. Il triompha : des perles de sueur froide kiaw Bx 
ronnaient les tempes. « Allons, se dit-il, soyons homme!» Bi §. 
chercha quel honnéte prétexte il pourrait bien inventer parq@e &: 
son brusque départ edt une apparence de raison. 7 

Il se creusa la téte et crut avoir enfin trouvé. Pour mint 
sa grave comédie, il se frappa le front comme au choc dumilikgs 
subite, descendit vivement de son tertre sans mot dire, et, dam @j 
fort préoccupé, s’élira, s’ébroua, étouffa méme un pelit bales 
clignades yeux du cété de sa pique et de son parasol ; puis, spl 
tant droit devant le comte: i 

— Tous mes regrets, cher ami; mais avec toi j’oublie les tam 
Non pas queje veuille, en égoiste, achever mon esquisse avjoure 
mais le soleil baisse, et, pour étre en gare avant la nuit, jew’ 
trop de mes deux jambes. 

— Comment, en gare? tes deux jambes? répliqua le come 
pris, et faisant la moue, tu plaisantes. Tu ne veux donc pas me 
’étrenne de ton retour? Puisque tu as tant fait que de venir} 
mes vieux arbres, reste au moins une semaine ou deux, quej# 
temps de te reconnaitre. Qui t’en empéche et qui te presse? Tass} 
pas, je suppose, quelque diablotin a tes trousses, comme aux babies: 
du moyen age? Allons, c’est décidé, tu restes. | 

— Impossible, répondit Georges avec le plus grand ssw 
m’apercois un peu tard, comme toujours, que je suis a— 
étourdi, m’amusant aux fleurs de la route et oubliant le preg 
comme le Chaperon rouge. Tiens, regarde: Départ de Hambem 
18, 4 six heures du matin. Nous sommes au 15; & peine ai-jek 
en toute hate. : 

Et, 4 l’appui de son dire, le paysagiste exhibait une carte mg 
mée des Vapeurs réguliers faisant par mer le service de Hama 
Berghem, carle qu'il avait prise 4 tout hasard en passant & Gramm 
fl ajouta : aS 

— Je serais seul, peu m’importerait I’époque du voyage; 99% 
bas doit in’altendre un camarade d’atelier de la rue Carnot, #% 
fervent qui, durant ma longue absence de Paris, s’est rebigies™ 
consacré 4 mes succés d’artiste, en exposant mes toiles & Wm 
Salons. C’est grace 4 lui que mes envois de chaque année neh 
été interrompus. Puis-je décemment lui fausser compagnie ™ 
se morfondre au quai d’embarquement un si brave camarads, # 
avoir engagé ma parole? Nous devons faire ensemble notre (#* 


. ee Me 




























UNE IDYLLE NORMANDE. 765 


Des pays du soleil je remonte au pays des neiges. Aprés 
des palmiers et des cédres, on fera des bouleaux et des 
-ce pas original, comme loi de contrastes? 

ans étre irop indiscret, poursuivit le comte opiniatre, 
+nom du malencontreux ami qui t’enléve? 

Boér, le peintre de marines, dont tu possédes une Ecluse 
n de carénage. 

iiné lui-méme par la conviction de son courageux men- 
rges fat allé en Norwége, comme il le disait, pour étre 
out dans la logique de son réle. 

récria pourtant. Georges répliqua et plaida si chaudement 
ju’elle était bien prés d’étre gagnée... Mais quelque chose 
dérangea foules les combinaisons. La fatalité sen méla, 
yours. Celte fois, elle tenait en main une petite ombrelle 
md de la grande avenue, Le comte l’apergut le premier, 
allégé, s’écria tout joyeux : : 

ma foi! tant pis pour toi! Voici la chalelaine qui s'avance 
)té, tu lui expliqueras tes raisons comme tu pourras. Es- 
vonvaincre. Pour moi, je m’efface absolument. 


II 


promeneuse n‘avait pas encore apercu nos deux person- 
d elle arriva au point culminant de la grande avenue, sur 
Je haute lisse ot se croisaient les quatre chemins verts. 
rréta court en repliant son ombrelle. Soit que la pente, 
4 monter, l’edt un peu fatiguée; soit qu'elle fut trop ani- 
e marche rapide; soit enfin que les rayons vivifiants des 
eils lui eussent empourpré les joues, elle jugea 4 propos 
:halte, s’orienta du regard et respira longuement. Etaient- 
ums des pommiers en fleurs, répandus par larges trai- 
air atti¢di; étaient-ce les violettes cachées ou les épines 
ti parlaient du printemps 4 ses petites narines roses, dila- 
es frémissantes? non sans doute ; sa pensée était ailleurs 
les ce jour-la. D'instinct elle flairait quelque chose din- 
la brise. D’ailleurs les altributs de l’artiste en voyage, la 
parasol au bord du chemin creux, n’avaient pas échappé 
ier coup d’ceil et venaient d’évoquer brusquement dans sa 
yute une scéne lumineuse du passé, mais d’une époque 
ine ov la réalité se mariait au réve. Elle tressaillit, 
airée d’un infaillible pressenliment; et quand d'assez 


166 UNE IDYLLE NORMANDE. 


loin, prés du comte, elle apercut l’étranger, elle n’eut pas mde, 
C’est lui, pensa-t-elle. Presque sans le voir, elle l’avait recom, Tet 
le sang de ses veines Jui reflua au cour. Elle n'était guére pigerte 
4 une commotion si forte, et fut obligée de s’appuyer un insad arf 
la haute canne de son ombrelle marine. Elle se maitrisa pesiat 
peu a peu, et quand elle put reprendre sa marche, celte fois, gred 
recucillie, elle avait recouvré tout le sang-froid apparent qreugat 
Ja situation nouvelle. 
Le comte viut & sa rencontre et lui prenant la main: 
— Heureuse fortune pour nous, Marie. Permettez-ma #@ 
présenter un de mes plus anciens amis , que jusqu’é pram 
connaissicz simplement par ses ceuvres, Georges Fontan am 
revient d’Egypte... i 
Georges s’inclina profondément en essayant de voiler soa 
— Soyez le bienvenu, monsieur, dit Marie, de sa voix mami 
pénctrante, impassible de visage, mais avec l'accent du pls ff 
accueil. : 
— Jose espérer, Marie, reprit le comte, que vous serez pam 
reuse que moi. Georges voulait absolument repartir ce sa 
A peine ai-je eu le temps de !’entrevoir. Faites-moi la graceam 
ter pour qu'il nous reste, au moins quelques jours. ; 
— Ah! monsieur, dit Marie, en le regardant bien cette i>: 
vous en prie. 
Pour toute réponse l’artiste s'inclina de nouveau dansk 
ment de son regard. Il était subjugué. . 
Le comte de Morsalines ramassa son fusil, qu’il avait se 
(faute assez grave pour un chasseur), Georges boucla, tal 
mal, sur un coin d’épaule les courroies de son équipement, ¢* 
Alvarés rouvrit son ombrelle, en reprenant le milieu de le 
Ils revinrent ensemble 4 menus pas au chafeau, en échasge 
peu au hasard quelques phrases toutes faites sur la belle ® 
d’avril. | 
De quel siécle datait le chateau? était-ce brique ou gramt # 
fleur? Et le mobilier? de style Renaissance ou Louis XV?Tag 
importe, n’est-ce pas? Ce que je puis vous affirmer, c'est eu 
nouvel hdte trouva dans sa chambre d’ami, linge de luxe, ™* 
barbe, lime 4 ongles, rasoirs de bonne trempe; ciseaus @™ 
curvilignes, petits et grands miroirs, savons trés-onclued, 
de senteur oti les Flores d’Amérique et d’Asie se donnatemt! 
vous, cn un mot tout ce qu'il lui fallait pour refaire 3 ™ 
de pélerin, de sorte qu'il descendit fort présentable & ba" 
diner. 
Ils devaient diner sculs. Il y avait bien un quatriéme courte 
























4 





UNE IDYLLE NORMANDE. 167 


merespectable demoiselle de la maison, une sceur puinée de feu 
harés, que je cite seulement pour mémoire, mais elle fut peu gé- 
me ce soir-la, ayant du s’absenter pour une ceuvre de charilé et 
msser & quelques lieues jusqu’d Sainte-Mére-Eglise, d’ou elle devait 
neni le lendemain. 

Isdinérent donc tous trois seuls, et purent deviser librement en 
ate fantaisie. 

Jecrois que, parmi les nombreux indigénes de la Manche et du 
lvados, et méme des cing départements de l’ancienne Normandie 
war ne pas trop élargir notre cercle), on eut trouvé difficilement, 
i la sélection humaine, des types aussi accentués que ceux de 
w trois personnages, comme richesse intrinséque d’organisme, et 
res produits modernes de notre monde civilisé. 

avait trés-belle mine, le paysagiste , avec sa fine barbe rousse 
a éventail, comme les aimait notre cher et regretté Ricard, petit- 
Kida Titien, né par erreur sous notre latitude; mais ce qu’il avait 
pparticuliérement remarquable, c’était l’xil : Piris brun, comme 
ne goutte de café noir, était sablé de points d’or, et le regard, sé- 
tax et recueilli, avait une longue portée comme ceux des marins, 
sréveurs et des fauves, habitués 4 embrasser d’un coup d’ceil de 
ands espaces de mer ou de ciel. Pour avoir longtemps vécu dans 
smbles d’Egypte, il avait gardé dans l'oeil un vague reflet du dé- 
tt,et quand le regard sanimait sous une paupiére frangée de 
ngs cils, i] y avait 14 du velours et du feu. A l’appui du regard la 
Tele était vive, ardente, colorée lout en images comme les versets 
la Bible et les récits des conteurs orientaux. A son insu, Marie 
ns subissait le charme étrange de ses regards et vibrait aux 
spurs de ses paroles magiques. 

ile était vétue simplement d’une robe vert pale, garnie de den- 
ksnoires, dont le corsage échancré carrément faisait singuliére- 
m.valoir la jeune femme épanouie dans son luxe de beauté. Le 
1, dane blancheur mate, était merveilleux d’inflexions aux moin- 
Scaprices de la pensée; et, aux torsades opulentes de sa cheve- 
@, en comprenait qu'a la rigueur elle aurait pu s’en habiller 
ume Eve. Sa voix musicale était grave comme un son d’orgue ou 
essante comme une priére de petite fille. 

£comte, dont vous connaissez déja le portrait, fut, comme tou- 
fs, affable et spirituel, doué de Ja rare faculté de savoir bien 
ufer, trés-sobre d’inlerruptions, fort heureux d’assister 4 cetle 
ible féte de l’intelligence ot le coeur entrait pour une grande 
» Dullement faché d’ailleurs de réchauffer son flegme un peu 
nique a cette ardente causerie dont Georges et Marie faisaient 4 
deux presque tous les frais. C’est réellement tout un monde que 


768 UNE IDYLLE NORWANDE. 


Ja conversation intime d’un artiste bien doué, qui voit juste, apr 
cie bien et trouve la plus belle des langues, la notre, pour trad 
en notes rapides et colorées tout son flux piltoresque de riches p 
sées inattenducs. 

Bien que d’un ton fort réservé, Marie Alvarés fut trés-curieuse 
fond, comme sans doule elle se croyait en droit de l’étre ; nerve: 
inquicle, incisive, interrogeante, elle mulliplia les questions sur! 
les points, serrée d’arguments comme un réquisitoire ; elle vor 
tout savoir de sa vie, surtout aprés son départ d'Alexandrie, de 
trois années , époque de ses derniéres nouvelles au comte de } 
salines, son meilleur ami. Comme Georges n’avait rien 4 cad 
rien 3 inventer, ses explications furent toutes naturelles. Il rac 
qu’a son arrivée 4 Alexandrie, et durant son séjour au Caire, jah 
d’abord de se faire un nom a tout prix, il avait travaillé aveen 
4 en perdre les yeux : étudiant les sables, les ciels, les gréves; 
sayant de rendre la grace de forme ou la grandeur d’aspect des} 
tanes, des lentisques, des cédres ou des tamariniers; & ses yea) 
couleur n’était plus dans l’empdtement en éclaboussures papil 
tantes des romantiques, ni dans les froides grisailles aux magi 
contours des ingristes. Pour lui la vraie couleur était simplemeat 
logique de la lumiére tombant sur les objets et en précisant les | 
leurs relatives : ce qu’il avail essayé de rendre et ce qui constite 
la réelle originalité de ses ceuvres, grassement éclairées sans ch 
latanisme de tons criards. 

Il raconta qu’en partant d’Alexandrie il était allé 4 Zanzibar, 
la sur la cdte orientale d’Afrique, et qu’en s’engageant dans I's 
rieur des terres, lui et son escorle avaient été caplurés par une 
de tribu indigéne qui Vavait gardé trois ans prisonnier. Qu'll # 
eu la vie sauve grace 4 son talent de peintre; il avait grossiére® 
esquissé, disait-il, Sa Majesté africaine, assez haute en cowe 
nuancée d'acajou, une espéce de Soulouque moins l'uniforme, ® 
que la reine teintée de palissandre, les principaux dignitaires ¢ 
ronnés de plumes d’oiseaux rares, et toute leur progénilure, ¥ 
Singes d’enfants grolesques, a jambes gréles et a tétes d’hydr 
phales, tels que déja nous les avait montrés Decamps, etc., 
bout de trois années d’anxiétés, de fiévres, de nuils 2 mousliqué: 
peintures forcées, il avait du sa délivrance au passage d’une gr@ 
caravane anglaise qui l'avait trés-hospitaliérement recueilli. It 
portait dans ses poches de voyageur une foule de menus objets tet 
peu de place, mais du plus grand prix. I] étala sur les fleurs dem 
de la nappe damass¢e de petits scarabées historiques de co 
orientale , d’émeraude et de jaspe vert, qui avaient eu Phont 
msigne de doimir, plusieurs siécles, sur la poitrine des Phar 


UNE IDYLLE NORMANDE. 769 


sats dans un hypngée de la Haute-Egypte; des fragments d’am- 
rejeune d’une admirable transparence ot s’enchassaient, parfaite- 
wat conservés, des insectes au corselet noir et aux élytres de ver- 
iillon, curieux spécimens d’espéces disparues, qui, bien avant 
ote déluge, depuis des milliers d’années, furent embaumeés tout 
is dans ces merveilleuses larmes d'or; enfin il exhiba deux perles 
wes, que lui avait données |’iman de Mascate, perles en forme de 
gire, grosses comme les perles blanches de notre gui d’Europe et 
we Marie Alvarés trouva fort belles ; il glissa ces deux gouttes de lait 
mites dans le creux de sa pelile main longue, fluetle, moile et rose, 
tpour elles Marie Alvarés eut un éclair involontaire dans les yeux. 

‘Aprés le diner, toute la soirée fut charmante : elle se passa en 
msique. Marie Alvarés, d’une voix émue, pénétrante, fraiche de 
mbre comme celle d'un enfant, chanta les plus belles pages de 
ln Juan et de la Flite enchantée. La voix du paysagiste un peu rude 
‘wecent, mais d'une riche sonorité, fort juste et bien rhythmée, ne 
tyes trop indigne de Pamina dans le fameux duo d'amour en an- 
mie qu'on bisse toujours au théatre. Il fut également bissé par le 
me, formant 4 lui seul tout l’auditoire, et lui-méme fit preuve 
tle meilleure grice en exécutant avec la sdreté de main d’un mai- 
t le Marche turque, vraic musique de féte, de joie et de lumiére, 
uipour le nouvel héte s’épanouissait en fleurs de bienvenue. 

Qa se quitta un peu tard. Marie Alvarés fit une profonde révérence 
8 paysagiste, mais sans lui offrir la main, et le comle reconduisit 
corges A son oreiller en lui disant : 
~ Comme tu es ici chez toi, tu commanderas. Demain, a ton gré, 
idormiras ta grasse matinée ou tu conlinueras ton esquisse dans 
Meme des Hétres ; moi je reprendai mon fusil et les furets pour 

, si faire se peut, l’extinction de mes ronzeurs. A onze heures 
Neises, le déjeuner, si l'heure te convient. Alors nous aviserons 
oer !'aprés-midi. 

Le programme fut adopté. 

réves, a-t-on dil, ne sunt pas autre chose que l’intensité de 

Wie réelle, en rose ou en noir. Cette nuit-la, tous trois dormirent 
thse, mais les réves furent bien différents. 

Marie Alvarés se demanda d’abord si les raisons que I’artiste avait 
Maes de sa longue absence étaient fort concluantes. Il restait a 
*ésard, dans sa pensée, quelques nuages persistanls ; mais ils se 
ipérent dans l’envahissement du premier sommeil. Quand elle 
t entrée dans le pays des songes, perdant les notions de l’espace 
du temps, elle réva que Georges lui faisait une cour assidue de 
# années (un an de plus que Jacob pour Rachel; mais les événe- 
‘als s’accomplissaient dans les plus singuliéres conditions : elle 


Le sommeil de Georges le conduisit, par des cnemins ' 
au palais de la Belle-au-Bois-Dormant. La difficulté n’él 
rentrer, mais, celte fois, d’en sortir. D’antiques foréts : 
hautes comme des fléches de cathédrale, en défendaient 
et de la derniére fenétre on n’apercevait ni la campagnt 
Georges essayait de fuir, mais ses jambes se dérobaient, 
palais diaphane, en costume de cérémonie, sur un g 
parade, une jeune et belle dormeuse, la fiancée de son mi 
lui souriait, les yeux fermés, l’apercevant fort bien & 
paupiéres closes, et il entendait sa pensée lui dire clairer 
Wefforts inutiles, tu ne partiras plus. » 

Pour le comte, il réva tout naturellement de son proch 
(Georges étant son témoin), et de longues années d’un b 
sible ou: toute une lignée de petits Morsalines, élevés dan 
tions du pére, vivaient en protecteurs intelligents des | 
comme une vraie filisre moderne de Médicis, par un he 
chronisme, dans notre siécle de fer anglo-américain. 

Georges fut sur pied de grand matin et chercha & sav 
trouvait. Etait-ce bien sur notre planéte ou dans le rc 
fées? Il ouvrit ses fenétres, lair vif le dégrisa : la mer : 
bas 4 trois quarts de lieue, et sur les pentes boisées la 4 
mandie étalait franchement ses verdures aux caresses ¢ 
LV’instinct du paysagiste se réveilla, Georges parlit pour I 
Heétres, se mit résoldment 4 I'ceuvre dans la rosée et a ¢ 
son esquisse était finie, avec une large trainée de soleil sor 
ches et une fine buée d’opale a la ligne d’ horizon. 

— Tiens, dit-il 4 Henri, qui vint 4 sa rencontre, voila 
pour décorer “ta salle 4 manger, je n’en suis pas méco 


UNE IDYLLE NORMANDE. 7114 


célébre par l’éclatant désastre de Tourville; le phare de 
qui ne ressemble en rien 4 son illustre frére de Cordouan, 
ueux édifice de Louis XIV, mais qui, tout moderne, dresse 
dans le ciel sa tige de granit monochrome, comme un jonc 
3 d’un seul brin qui, planté dans l’écume des marées, peut 
nte osciller aux tempétes avec son étoile blanche au front 
‘de & dix-lieues. Enfin on parla de la Sinope, petite riviére 
dans une vallée profonde, trés-pittoresque vers la fin de 
urs, entre le hameau de Lestre et le havre de Quinéville. 
sur les trois points, Georges donna la préférence 4 la petite 


ypté, dit Henri, et, puisqu’il en est ainsi, la vallée se trou- 
1¢ lieue tout au plus, Je vous y conduirai d’abord, et Marie 
_les honneurs, tandis que je retournerai. jusqu’a Sainte- 
ise, chercher mademoiselle Marthe Alvarés, pure Espagnole 
des oranges, qui n’aime guére 4 voyager seule en voiture 
ion plus habile cocher ne rassure pas. Vous aurez tout le 
faire une belle promenade, et les premiers rentrés a la 
iftendront les retardataires. Le plan fut agréé. On attela 4 
lemi. A une heure, prés de Quinéville, 4 l’embranchement 
23, Georges et Marie mirent pied 4 terre et le comte tourna 
leur disant : A ce soir. 
ée s’ouvrait 4 quelques pas de la route. Georges et Marie 
qu’a descendre, par un étroit sentier entre deux haies ou 
sonnes ne pouvaient passer de front. Marie prit les devants 
e cicerone en marchant assez vite, et hientét les deux pro- 
virent miroiter la petite riviére déroulée comme un ruban 
i fond de sa vallée. 
ips était superbe. Dans le ciel calme, d’un bleu pale, quel- 
tes diaphanes trainaient nonchalamment comme des échar- 
shes. Le printemps n’était pas trés-avancé, les ormes et les 
‘avaient pas encore de feuilles, mais par milliers les bour- 
tillaient au bout des branches, et les petits saules de la 
out frais habillés de vert tendre, se contemplaient en com- 
es larges fleurs d’or des populages, des aigrettes neigeuses 
d’eau et des élégantes cardamines rosées. Les églantiers 
t pas encore fleuri, mais déja les pommiers, les aubépines, 
tes avaient donné leurs notes suaves dans le concert des 
printaniers. Et les oiseaux chantaient. Le merle redisait 
die sa ritournelle aux sons flutés, la grive répétait sa phrase 
e au timbre guttural; de fort loin, & la cime des hauts 
es ramiers roucoulant a voix sourde et profonde, versaient 
de graves pensées d’amour; et par intervalles, au vent frais 


7172 UNE IDYLLE NORMANDE, 


de la céte, la mer, qui brisait 4 une demi-lieue, et qu’on enlendai 
sans la voir, dominait tous ces bruits sans les éteindre, d jelat 
comme un orgue de féte sa rumeur grandiose aux premides we 
nilés du printemps. 

Ils étaient seuls tous deux, libres, pour la premicre fois, (échy- 
ger sans contrainte jleurs pensées, et ils avaient tant de chow ia 
dire, eux surtout qui ne s’étaient jamais parlé. Bien quia M 
passé huit années depuis la scéne tragique ot Georges eat iit | 
preuve d'un si grand courage, le souvenir en était préseatiask 
mémoire de Marie Alvarés comme si l’épisode edt daté de h wi: 
Ce grave paysagiste, revenu, sans mot dire, des pays Cegay 
bronzé par les soleils du Nil, et déja célébre 4 un ge ot tatde 
tres commencent 4 peine a faire parler d’eux, il élait 14, malt; 
tout prés d’elle, réglant son pas sur le sien, et Y’enveloppaniw 
regards discrets, dont il essayait d’assoupir les lueurs, qa 
laient une rare énergie dans l'homme, et dans l’artiste une dq 
infinie. Quand ils furent arrivés presque 4 la berge de lan 
sur une haule pelouse arrondie en divan naturel, elle s ‘arnt dl 
indiqua du geste, comme elle lui eit offert un fauteuil ¢ 
salon, une place dans l’herbe ou elle s’était assise la premit 
jugea que l'heure était venue d’étre enfin éclairée, elle ual 
émue, mais décidée a tout savoir. Elle se recueillit un instal 
assurer son courage et entama |l’entretien résoldment, em 
assez forte pour tenir téte aux éventualités les plus désespéram - 

Elle commenga presque sur le ton de V'indifférence. 

— Vous m’avez bien reconnue, n’'est-ce pas? dit-ela,@ 
d'un vert sombre interrogeant les siens. 

D’un signe de téte aflirmatif, Georges répondit aussitdt, ¢ 
si Yombre d’un doute l’edt gravement injurié. 

— kt, continua-t-elle, vous n’avez pas songé un seul ins 
cette pelile fille, devenue grande depuis, dont vous avez suwh 6m. 
au péril de la vétre, pourrait en conserver quelque gralitteetiy 
serait peut-étre un jour... heureuse de vous l’exprimer? | 

— Ce que jai fuit était fort simple, trés-naturel, et tout ay 
ma place... e 

— En eut fait autant, vous croyez? répliqua-t-elle, un pes ir . 
pointée. Alors, en sauvant cette jeune fille, vous n’avex obéi 
mouvement de commis¢ration banale. Vous l’avez secourue@ 
toute autre baigneuse anonyme en détresse, ne vous préoccups 
d’un facile devoir accompli. 

— Non, certes, se récria vivement artiste, et j’aurais dons’ 
le sang de mes veines pour préserver des injures de la mat 
seule boucle de sa chevelure. 






























we 





UNE IDYLLE NORMANDE. 113 


- Ah! fit-elle, tout heureuse, en voilant !'éclair de ses yeux, 
is la connaissiez donc un peu déja, vous l’aviez sans doute 
—Psrmi les promeneuses de la gréve, et j'avais admiré sa bonne 
ke toute francaise, et quelque chose de plus en elle, un type 

anger, d’une aristocratie rare, qui me parlait de I'Espagne ou 
rabie a passé... 
— Impression frés-juste, pensa-t elle, avec une imperceptible rou- 
mde joie; et reprenant la parole : Pourtant, depuis, vous n’avez 
scherché a savoir ce qu’elle était devenue? 
— Céait mon vweu le plus cher, mais aprés un mois de fiévre, 
aad je pus enfin marcher et revivre, elle et sa famille avaient 
B hit voile pour un pays inconnu... 
—le monde est-il donc si grand? répliqua-t-elle, aujourd’hui 
(on en peut faire le tour en trois ou quatre mois. Dans un siécle de 
ptaret de voies rapides, on cherche, on demande, on s’enquiert, 
\sinforme... il suffit de quelques signes indicateurs, en voulant 
@, avec uN peu de persistance... 
—Etle vrai nom que je ne savais pas!... reprit-il avec une cer- 
ise animation, bien plus ému par ces lointains souvenirs que 
toceupé de sa défense personnelle. 
Cefat alors qu'il lui raconta la visite précipitée qu'il avait recue 
?smpére, voyageant sous un nom d’emprunt et le suppliant d’ou- 
let ses traces. 
—_ fignorais ces détails, répondit-elle, surprise et troublée; il ne 
‘mavait jamais rien dit; et son coeur, immuable jusque-la, com- 
Meait & plaider de lui-méme les circonstances atténuantes en fa- 
ar de l’artiste qui la contemplait. 

es ajouta : 

“~Quelque chose de plus grave m’arrétait... J'avais pressenti 
‘die-méme m’interdirait de la connaitre, qu'un abime se creu- 
L entre nous deux, qu’elle avait passé I'Océan pour me dé- 
are Vespérance... et, en effet, & quoi pouvais-je prétendre 


~ -s vrais artistes peuvent prétendre 4 tout, répliqua-t-elle vi- 
Rent, et sans transition, n’admettant pas les moyens termes, elle 
Gita Titien, Vélasquez et Rubens, traités comme des princes par 
Souverains de leur temps. 

~- Oui, reprit-il, en essayant un triste sourire, mais alors j’avais 
tere tout A faire... Aussi je voulus d'abord et a tout prix con- 
Grr un nom pour étre digne un jour de la femme qui m’était 


714 UNE IDYLLE NORMANDE, 


apparue comme dans un réve, si jamais le hasard ou la Provides 
me permettaient de la rencontrer. 

Un soupir involontaire échappa a Marie Alvarés. 

— Il ne faut plus y songer, se dit-elle tout bas, le coeur pak 
larmes. | 

Et il y eut un long silence tandis qu’elle regardait en dk . 

Elle venait d’entrer dans un nouvel ordre de pensées, obulags 
volonté fiéchissait. Elle en fut effrayée. Comme si elle serpuigt 
d’en avoir trop dit, ou craignant peut-étre d’en révéler dug, 
elle se leva brusquement, et montrant du doigt, sur la haute cling . 
d’en face, les ruines de Saint-Michel, qu’ils n’avaient pas amt 
visitées : 

— Passons la riviére, dit-elle, nous verrons l'abside romm@,@. 
débris, ot se plaisent de grosses touffes de giroflées sauvage. _; 

Ils franchirent le petit pont d’une arche, prés d'un mat 
ruines, tout silencieux en travers de sa riviére, avec une — 4 
roue immobile dans son biez, et quand ils parvinrent aux daca. 
la chapelle, Georges escalada la haute niche d’un vieux alg 
pierre pour lui arracher ses fleurs, sans crainte de sacrilég, aE: 
qu'elle les voulait. Puis ils donnérent ensemble un coup del: 
ramique 4 la fraiche vallée, sinueuse, intime et profonde, ma @ 
accordant un religieux souvenir aux saintes croyances des sgh 
et en admirant leur merveilleux instinct dans le choix des halt 
pour le facile essor des priéres. mt 

Descendus de la colline, ils longérent la Sinope en sumatl® 
tre bord. Apercevant les tréfles d'eau, elle désira quelqueraa®; 
ces fleurs de neige en miniature si délicatement ouvre ft ¥ 
grand ciseleur inconnu, et pour les atteindre Georges # #*} 
poitrine dans la riviére; il effraya méme un grave martin-peam| 
au guet sur une branche morte, qui disparut aussitdt const @ 
étoile filante horizontale, en leur jetant son retlet d'aign-m™g. 
dans les yeux. Puis il cueillit dans l’herbe, au hasard det 
tres, violeltes, margueriles, primevéres, anémones, qui, 5% 
des branches d'aubépines et de pommiers, composérent un Gm: 
bouquet, assez peu harmonique, presque invraisemblable 
varié de formes, de nuances et de parfums, les petites fleur 
fées par les grandes, des tiges de roseaux servant d’armsl 
de hautes panicules de graminées ondulant a la brise comme WF 
décoratives. Ils reprirent & pied lentement le chemin da pets 
de longs silences ou de bréves paroles dans la sainte logique #4 
trouble mutuel. Et lui ne songea pas un seul instant & Ini dex 
l'appui de son bras sur le sien : il avait trop compris quelle 






























UNB IDYLLE NORMANDE. 113 


t. Quand ils repassérent dans |’avenue des Hétres, ou ils s’étaient 
wontrés la veille et ot il avait travaillé le matin méme, elle fit 
sseconde halte : ils vinrent s’y rasseoir. 
#fat alors que Marie Alvarés renoua le premier dialogue inter- 
apa. Elie était arrivée 4 une de ces heures décisives qui, dans la 
1 du dans les pleurs, marquent les grandes étapes de la vie. Aux 
walions sérieuses, presque solennelles de sa voix, aux regards 
sde ses yeux graves, Georges comprit que ses paroles seraient 
woeables. 
+ Monsieur Fontan, dit-elle, j’ai quelque chose & vous demander, 
‘ufartiste, 4 ’ homme simplement. 
Georges affirma qu’il obéirait en aveugle a toutes ses volontés. 
Merci, reprit-elle. Ecoutez-moi donc quelques instants, je vous 
ig, et venillez me répondre sans arriére-pensée comme je vous 
rle moi-méme. 
1% un signe d’assentiment. Elle continua : 
-+Bayiez:vous que le comte de Morsalines (il y a trois ans bien- 
) evait sauvé quelque chose de plus précieux que ma vie: celle de 
m pare et méme son honneur compromis? 
Cesrges répondit affirmativement. 
~—Il yous en a donc parlé? reprit-elle. Vous a-t-il aussi informé 
‘la parenté qui nous lie..? vous a-t-il dit qu’il m’avait demandé 
liresa ferme, et que... j’avais promis de ]'étie? 
Gemges avoua que le comte lui avait tout appris. 
~~ Alors, reprit-elle, je n’ai plus de secrets 4 vous révéler : vous 
mz-lout et vous voyez clair dans ma vie..., qui désormais ne m’ap- 
ttieat plus. 
Et elle murmura comme & demi-voix : 
~ Les réves doivent rester dans la région des réves. 
Gorges n’avait que trop compris. 
~fier, continua-t-elle, vous deviez partir pour un voyage au 
md; cest mon intervention qui vous a retenu, pardonnez-moi. Je 
thaite aujourd’hui que ce voyage ne soit pas différé... Vous par- 
ez bientét, n’est-ce pas? demain... 
Cedernier mot fut prononcé d’une voix si faible que Georges le 
fina au mouvement de ses lévres plutét qu’il ne l’entendit. 
“Ah! de grace, fit-il, pliant 4 son insu sous l’autorité de cette 
SMe pricre, ne m’accorderez-vous pas au moins encore un 
®... peut-étre a la veille d’un adieu éternel. 

ne répondit pas d’abord, elle parut réfléchir, comme interro- 
Wtson courage, puis : 
~ Eh bien, dit-elle, le jour d’aprés ? 

voulut reprendre |’énorme bouquet qu’elle avait oublié, 


716 UNE IDYLLE NORMANDE. 


mais celte grosse gerbe de plantes mal nouées s‘éparpilla dass 
Vherbe, et quand ils s’empressérent de les rattacher ensemble @ 
resserrant les brins de viorne et d’osier, leurs mains se reace- 
trérent dans les fleurs; il pressa les deux siennes, qui ne pareat 
ge défendre de lui répondre par une élreinte, et alors, comme 
fou, il porta ses deux mains & ses lévres. Elle se lea bu ff 
quement, irritée, hors d’elle-méme, et tous deux repriet le 
tement leur chemin, marchant lun prés de l'autre, ms am 
échanger ni regards ni paroles, comme deux boudeurs divis, ge 
dant la conscience de leur bonheur perdu, qui tiennent en sak: 
clef des Paradis terrestres et s'interdiraient eux-mémes de jassks, 
ouvrir. 

Ils rentrérent les premiers. La petite église de Saint-tant 
avait tinté six heures dans l’éloignement. Henri de Morsalinat 
tait pas revenu. Elle se mit an piano comme pour rompre wat 
vais charme et chasser toute une obsédante légion de pam 
noires. Les partitions d’Euryanthe et d'Obéron se trouvant o 
par hasard, elle joua, comme elle edt joué tout autre chm, 
musique pénctrante de Weber, le génie d'outre-Rhin quia ke 
compris la poésie des bois : le son lointain des cors, le frismea 
feuilles, le murmure des sources cachées. Georges écoutait. hut 
peu, sous l’influence de ces ccuvres magiques, il fut envwhi—t 
une sensation de fraicheur religieuse comme s'il entrait des my 
forét haute : les tempes se calmérent, les nerfs se détendie @ 
souverain philtre d’apaisement s'infusa dans ses veines, ¢, 4 
de son cceur assoupi, commencait a déborder le torrent 
mes, lorsqu’un bruit de roues sur le pavé de la cour sami 
l’arrivée du comte. Marie se leva pour le recevoir, et George, © 
réveillé de son réve musical, s’attarda au salon. Lorsqu’ll pt® 
s’arracher de son fauteuil, il apercut, oubliée sur un coin da pam 
une petite cravale de dentelle noire encore tout embaumée @ 
chevelure. | 

Il se jeta comme un chat sauvage sur ce chiffon bési a4 
parfum l’enivrail, le couvrit de baisers et de larmes convulswy 
voleur inquiet, le serra vivement dans sa poitrine; mais 
rapide fut apercu par le comte, qui passait devant la porte 
du jardin. Pour lui ce ne fut qu’un éclair, mais lui donnsst 
sure d’un abime et lui révélant pour la premiére fois a la 
toute la profondeur de son amour. Le comte avait pu voir sst™ 
vu. Il passa vite comme si de rien n’élait, se jeta brusquemest 
une contre-allée ombreuse du jardin et se laissa tomber #! 
banc, presque anéanti, la téte enfouie dans ses deux mains, 
cherchant a retenir ses derniéres lueurs de raison. 


—— 























UNE IDYLLE NORMANDE. 177 


souvient-il de ces clairs et profonds étangs des bois ou, dans 
ed’un cerf, toute une meute en délire a passé? II ne suffit 
1 instant pour que la vase retombe, que les grandes herbes | 
itées se dénouent et que les eaux remuées aplanissent le 
14 les hauls peupliers redressent lentement leur image. 
rveau troublé du comte de Morsalines resta d'abord dans un 
2 pareil : il lui fallut quelque temps pour retrouver le fil de 
iées perdues et se reconnaitre dans la nuit morale qui s’était 
lui. 

est elle que Georges a sauvée, murmurait-il d’une voix 
.. toutes les preuves sont la : sa chevelure blonde, cette plage 
e, les désastre du pére, Porigine franco-espagnole de Marie, 
(ilya huit ans... elle en avait quinze), les dates et jusqu’aux 
des années, tout concorde : les moindres détails ne laissent 
doute dans leur inexorable enchainement. 

levant pour arpenter a grands pas les allées : 

tel aveuglement, disait-il, j’aurais dd tout prévoir. Il Paime 
'e, et c’est dans un élan de passion comprimeée qu'il a mouillé 
armes et couvert de baisers la petite dentelle noire de son 


réfléchissant : 

prés tout, pensail-il, suis-je en droit delui jeter mon blame? 
re ne lui a-t-il rien dit et ne s’est-il pas départi de la réserve 
‘que lui commandaient notre ancienne amilié, les plus simn- 
roirs d'un hote et ses protestations de gratitude. Il n’est cou- 
"aucun avcu sans doute, mais la voix, le geste, le regard ont 
. Elle a du le comprendre a ne pas s’y tromper. Hier, dans la 
au seul récit de ses voyages, comme elle écoulait, el comme 
regardait! Jamais elle ne m’avail paru si belle, tous deux se 
furaient dans le rayonnement l'un de l'autre, et quand elle a 
son duo d’amour, jamais tant d’ame n‘a vibré dans sa voix! 
irs, n’est-ce pas lui qui l’a sauvée? Est-il étrange qu’elle en 
¥% souvenir? Et moi, qu’ai-je donc fait pour elle? un sacrifice 
tefeuille, quelques chifions de bank-notes pour tranquilliser 
re dans une heure de crise? Voila tout. 

ges est un grand artiste, qui porle un nom justement cé- 
et moi? qui suis-je? Sans faire partie du vulgaire troupeau 
mmes, puis-je me compiler parmi ces étres supérieurs qui 
ot avec une lumicére en eux pour éclairer les foules? Puis-je 
en lutie? | 
pourtant, qui sail? Pourquoi me créer des fantémes? Sans 
rélre trop fier, dois-je naivement descendre au plus humble 
les? Jl me semble, sans orzuei', que je vaux aussi quelque 
5 Aout 1874. 59 


78 UNE IDYLLE NORMANDE. 


chose. Georges aime, soit! mais elle? qui le prouve? Ce abfste 
épisode de mer date de huit ou dix années. N’a-t-elle pas eu letemps 
de l’oublier, si jamais, du reste, elle a réellement songé 4 lu'fa 
yécu dans les pays lointains, comme s'il n’était plus de ce monte, 
sans donner de ses nouvelles ect s’étre jamais enquis de pencam. 
Marie peut étre fantasque, bizarre, d'un caractére impossileide 
ser, elle m’a dit souvent qu’elle se regardait comme um lpm 
pour elle-méme, mais chez elle le coeur est un diamant m,é 
quand elle a mis, tout récemment, sa petite main dans la mem, 
j’ai pu lire sa réponse dans son limpide regard. J’ai cru aded 
Jy crois encore bien plus qu’en moi-méme ct que dans ®- 
froids raisonnements qui s’enchevétrent dans mon cerveau 
Demain, dans la matinée, a téte et coeur reposés, 4 hear a & 
descend au jardin faire visite 4 ses fleurs, je lui parlerai, dp 
rai clair dans ce qu’elle me dira, a la franche lumiére du pet 
soleil. | 
Et dans la rapide contradiction de ses pensés, le comte sa 
chait des deux mains 4 ces petites branches menues et plait! 
mais solides toujours, que sur le bord des abimes se compl 
nous tendre la maternelle espérance. 
Dans les revirements de son esprit, il en vint presque’ am 
l’artiste d’abord si gravement incriminé. Il se représenta ds. 
moindres détails la scéne de la veille, la présence inatiender @ | 
Georges dans son parc, leur joie mutuelle de cette rencosit, 
fortuite, qui assurément n’avait rien de prémédité (le haw et® 
grand, et parfois si rude!). Le comte se rappela la surprise, 
ment jouée, du paysagiste 4 la vue du portrait sur isoir,@™ 
trouble subit, qu’il n’avait pas remarqué d’abord, quand i # 
manda si image était belle... Il se souvint parfaitement ge 
tiste, devenu pale, avait gardé quelque temps le silence, ty 
sans doute pour trouver 4 l'instant sa réponse. BI 
— Dés qu’il I’a reconnue, se disait le comte, il a comprs2°% 
ger... et quand ila pu se remettre de son trouble, le braved 4 
garcon a voulu partir, réalisant en un clin d’ceil un héroiqa®™ et 
fice dont je ne me doutais pas... Tandis que j’insistais, m™ 
presque pour le retenir, lui cherchait en hate quelque hom®@g 
texte pour expliquer son brusque départ (ce voyage en Norway 
étre de pure invention); il était déja descendu pour boucler#*®) 
gage, et serait déja loin 4 cette heure, si Marie n’était 2 
nouveau, j’ai dit : « Restle, » et sur mon insistance réitérée, cae , 
‘qui l’en a prié. Sous le charme desa voix et de son regard, 124 
se défendre, je le comprends, et n'ai rien a dire; je dois ale 
jattendrai que la pleine lumiére se fasse; d’ici 1a pas de brat 


am: Pt 





























mm we 


re ee 


UNE IDYLLE NORMANDE. 719 


tre ou banal chez un vrai gentilhomme, comme je prétends Vétre.., 
il ne se passera rien qui ne soit digne d’elle, de mon héte ou de 
moi-méme. 

rentra, déja presque maitre de lui, et, de toute la soirée, 
rien, dans son attitude ou son,regard, ne révéla les grandes crises 
de 'orage intérieur. Quand mademoiselle Marthe Alvarés descendit, 
aYheure un peu tardive du diner, le comte la présenta fort gracieu- 
sement au paysagiste. 

Mademoiselle Marthe n’a guére été citée que pour mémoire au 
début de ce récit. Je lui demande humbiement pardon de mon irré- 
wrence. C’était encore une trés-belle personne. Tous les Ages ont 
leur genre de beauté, et quelques femmes ont vraiment tort de re- 
gretter si amérement leur premicre jeunesse. II est des arriére- 
saisons, chez les brunes surtout, qui n’ont absolument rien a envier 
aux yertes richesses des printemps. Mademoiselle Marthe avait d’ad- 
mirables épaules, et des bras d'un modelé superbe, en pleine chair 
sans empdtement, avec les deux fossettes légendaires souriant a la 
rondeur des coudes. Aux lumicéres, elle avait une splendeur de reine, 
et elle faisait encore sensation dans un bal de charité. Aux temps 
mythologiques, le maitre de l’Olympe l’eut certainement préférée a 
toute la suite juvénile, mais un peu ascétique, de la Diane chasse- 
ree, et de nos jours, un lieutenant-colonel du génie, un trés-beau 
capitaine de frégate, et méme un propriétaire de hauts fourncaux, 
personnage considérable de |’Eure, avaient sérieusement aspiré 4 sa 
Main potelée ; mais l’armée de terre et l’armée de mer, ainsi que la 
grande usine, avaient échoué devant son ferme vouloir de rester 
demoiselle. Quelque mystérieux hidalgo défunt lui souriait-il encore 
au fond de son passé dormant? Ceci la regardait seule. Elle adorait 
€ nidce, se plaisait 4 revivre en elle, et le surplus de son coeur se 
Neandait en bonnes ccuvres, largement et sagement réparties. Fort 
pleuse, trds-aimée des pauvres, clle savait encore occuper sa vie et 
ht poétiser dans ses reflets de soleil couchant. 
_ Elle était peut-étre imbue de quelques préjugés, mais ces légéres 
Mperfections donnaient du relief a ses qualités grandes. Sa présence 

ttrés-heureuse ce soir-la, au milieu des passions contenues qui 
couvaient autour d’elle, sans qu’elle put s’en douter. Georges lui 

t de prime abord. Toute vive elle eul son franc-parler. Elle avait 
gardé la nostalgie de l’Estramadure et fut trés-injuste pour la France 
mfidionale, qu'elle déclarait une mauvaise parodie de l'Espagne. Les 
arénes d’Arles et de Nimes ne furent pas épargnées et furent baplisées 
patelle de faux cirques ob grimacaient de faux toréadors, évoluant 

sous de faux soleils. Carcassonne, Collioure et Perpignan sonnaient 
mala son oreille, a cété de Séville, de Grenade et de Cordoue, et elle 


380 UNE ID\LLE NORMANDE. 


avoua que les dialectes de la Provence et du Languedo 
naijent particuliérement sur les nerfs, quand elle songeai! 
Jangue espagnole, faite de musique et de lumiére, oui « 
porteurs d’eau se nomment des aguadores. 

Son petit Havanais, gros comme le poing, dont Georg: 
Jes belles soies blanches, tout en lui donnant du sucre e 
rant ses oreilles roses, fit également trés-bon accueil au | 
La conversation ne languit pas un instant. Mademoise 
s’élonna 4 bon droit de plusieurs choses qu’elle avait pe: 
prendre... elle trouvait que les Francais, pour la plupart : 
d’eux-mémes, sont généralement d’une ignorance de car 
détails les plus habituels de la vie. Je n’en connais pas un 
disail-elle, sachant que le café dont il boit tous les jours 
d’un arbuste a fruits rouges comme nos cerises. 

Elle avait demandé un jour dans un cercle d’érudits, oi 
vaient quelques botanistes, !e vrai nom de larbre qui foun 
lissandre, et personne n’avait pu lui répondre. 

Mademoiselle Marthe ayant beaucoup voyagé, se plut a 
4 Georges de curicux détails sur les pépites, les paillettes ef 
dre d’or, vannés, sur la céte de Guinée, dans le sable des r 
par de beaux noirs du plus magnifique ébéne, et elle raconls 
avail ramassé de sa main des diamants a fleur de terre dans 
tiques foréts incendiées du Brésil. Il n'y eut pas de lacunes. 
tables dans les dialogues variés de la soirée, mais il n’y ej 
musique non plus, et on se quitta d’assez bonne heure. lat 
masques (ils furent assez dissimulés pour mériter ce nom-}}, 
Georges et Marie, furent affligés d'insomnies bien différed 
beaux réves de la veille. Scule, mademoiselle Marthe passa! 
calme. Avant de fermer les yeux, en songeant 4 Georges, d 
bien avoir déja vu cette figure-la quelque part, mais dans # 
venir trés-lointain et trés-vague, et comme cet effort de 
commencait a lui fatiguer le cerveau, elle prit le parti de®] 
penser et s’endormit en paix du sommeil des heureux et det 


4 
MI ” 


Le Jendemain, le premier rayon du soleil levant tomba ox! 
lette de Georges, installé déja sur le pont d'une arche ste 
vieux moulin de la Sinope. ll était revenu seul au bord de ie 
riviére ot ils étaient deux la veille. Condamné a partir #: 
d’aprés, il n’avait pas voulu quitter sa chére vallée sans la « 


UNE IDYLLE NORMANDE. 781 


‘adieu, et il fenait 4 emporter dans son bagage d’artiste un 
souvenir de cette promenade od pour la premiére fois son 
avait discrétement parlé. . 
ymte, qui n’avail pas fermé l’ceil de la nuit, était parti de 
matin pour les dunes de Ravenoville, cspérant qu'une longue 
a cheval dans les brumes de la Manche lui rafratchirait un 
sang, et que l’agilation du corps endormirait la tempéte mo- 
1ais il eut beau longer les gréves et lancer son coureur au ras 
, Jusque dans la haute et folle écume des lames, rien ne put 
sa fiévre, et il eu grand’peine 4 patienter jusqu’a I’hcure 
lle o1 Marie descendait au jardin. 
navait pas dormi non plus, et pour elle surtout cette nuit 
tible. Pour échapper aux tourments de son insomnie, elle 
de lire; mais nos plus grand écrivains, prosateurs et poétes, 
fades prés du roman de son cceur. Elle jeta un rapide coup 
ur sa vie... que devait clore bientét l’union projetée avec 
le Morsalines. Ce mariage qui lui avait presque souri le mois 
ent, lui semblait aujourd’hui sérieux comme une prise de 
nais clle était résolue au grand sacrifice, se regardant comme 
e par sa promesse antérieure et comme indissolublement liée 
re gentilliomme qui avait si courtoisement aspiré 4 l’honneur 
e union. Le jour de sa demande, elle avait, sans arriére- 
, mis franchement sa main dans la sienne, et ce jour-la, trés- 
ement, sa petite main n’avait pas menti. 
descendit 4 dix heures comme d’habitude. A sa vue le comte, 
. premicére fois, fut troublé comme un enfant; i! lui sembla 
ite son énergie s’en allait. H était planté tout songeur der- 
ne grosse touffe de lilas, confus d’abord et presque hésitant. 
Pavait pas encore apercu. 
fois, elle ne fil pas allention aux grandes corolles de ses ma- 
» 4 peine accorda-t-elle un regard distrait aux myosolis des 
acclimatés dans Peau de son jardin, mais en passant prés 
ilate-bande de sable, elle se baissa vivement pour cueillir 
inthe orientale, puis quelques brins d’hysope aux fleurettes 
|ui, ce jour-la peut-étre, lui disaient quelque chose de la Bible 
rusalem. Elle était vétue de blanc, un simple ruban mauve 
‘a chevelure. Tout en froissant les fleurettes parfumées dans 
ts, elle marchait avec lenteur et recueillement. Henri la con- 
t. De vagues ressouvenirs de poésie sacrée, d’Esther et de 
'r lui revenaient en mémoire avec des fraicheurs d’aurore, et 
I n’avait eu pour elle une si religieuse admiration. Dés qu’elle 
rcevoir le comte, elle vint 4 lui, qui semblail se trouver 1a 
par hasard, tandis qu’en réalité il attendait depuis deux 
2s heures. Quand les yeux de Marie répondirent aux siens, 


qu'elle écoutait. Il continua: ” 

— Je dois vous avouer en toute franchise qu’il m’est 
scrupules, puérils peut-étre, qui assurément ne pésent pi 
conscience comme des remords, mais qui me préoccupt 
moins, et méme assez sérieusement pour que je prenne 
de vous en faire part : je me suis demandé parfois si, n 
belles apparences qui ‘plaident en ma faveur, je ne serai 
fond, un trés-grand égoiste? 

Marie répondit par un geste de dénégation, en essayant 
tromper : elle commengait & comprendre ou il voulait en v 

— Je songeais ce matin méme, dit le comte, 4 un gentl 
mer pas irts-vieux encore, c’est possible, mais un peut 
ayant passé la trentaine, d’habitudes rustiques, presque : 
aimant la chasse 4 courre, le son des trompes, sa meute t 
abois et méme le hennissement de ses chevaux, et je me d 
si ce gentilhomme campagnard, confiné dans son manc 
comme un seigneur du temps jadis, a bien le droit d’enchal 
existence monotone la vie d'une femme jeune, belle, int 
faite pour s’épanouir en pleine Jumiére dans les bals ou] 
de Paris, qui seuls peuvent apprécier dignement ses éclai: 
nesse, l’aristocratie de sa beauté, toutes les fleurs des 
charmant, et méme — pourquoi ne pas Ie dire? — le gran 
ses toilettes vraiment incomparables! 

— Vous yous calomniez, monsieur le comte, répondit 
un demi-sourire. 

— Certes, non. Mais, en réalité, est-ce une perspectiv 
trayante, que cet éternel horizon de prés, de bois et de gr 
fenétres d'un vicux chateau perdu dans un fond de provinc 


UNE IDYLLE NORMANDE. 785 


— Vos comparaisons ne sont-elles pas un peu outrées, et ne re- 
présentez-vous pas sous des couleurs bien sombres quelques scénes 
tranquilles de villégiature? Arrivez au but simplement. 

— Pardonnez-moi, reprit-il avec animation, si je n‘ai pas dit pré- 
cisément ce que je voulais dire, et permettez-moi d‘expliquer plus 
clairement ma pensée. 

Et, mettant dans ses paroles un respect absolu et les nuances de 
la plus discréle réserve, mais avec un tremblement nerveux dans la 
ToIx ; 

— Marie, dit-il, le jour ou, n’écoulant que mes voeux personnels, 
je vous ai demandé votre main, ce jour-la peut-étre vous éles-vous 
-que ligée & mon égard par des sentiments de gratilude exagérée, que 
Japprécie sans doutc, ct quivous font a mes yeux le plus grand hon- 
neur, Mais si je n'avais rien dit encore, si je vous adressais aujour- 

dhui cetie demande pour la premicre fois, votre réponse serait-elle 

absolument la méme, en toute liberté d’esprit, en pleine indépen- 
dance de coeur? 

— Qui, monsiecur le comte, dit-elle 4 voix basse et les yeux grave- 
Meat baissés. 

le comte respira. ll y eut un long silence, et quand ils se levé- 
rent tous deux, avec son intuilion de femme, Marie ajouta : 

— Saviez-vous que M. Fontan veut absolument nous quitter de- 
Main? Sa résolution est in¢branlable. Hl parait que ce voyage au Nord 
lni tient décidément & coeur. 

— Et moi, dit le comte, qui jusqu’alors avais regardé ce nouveau 
F inage comme un simple prétexte! C’est donc réellement sé- 
eux? 

| — Trés-séricux, répondit-elle. 

il restait encore des nuages dans la pensée du comte, ils furent 
Promptement dissipés. 

paysagiste, bon marcheur, rentra 4 l'heure militaire, rappor- 

lant, lesquisse de la Sinope, que le comte trouva fort belle, et que 
{ie Alyarés ne put voir sans élre Gmue profondément. 
~~ Hier, dit Georges 4 Henri, je t’ai fait cadeau de mon Avenue 
deg Hétres ; aujourd'hui, si tu le permets, je garde pour moi ce coin 
de vailée comme un souvenir du pays. 

En déjeunaut, on avait parlé pour l’aprés-midi d’une excursion 4 
Saint-Waast de la HNougue. On allela Sélim, alezan bralé 4 criniére et 
Geue flottantes, un Arabe trés-doux, de onze ans déja, age fort res- 

“ctable pour un cheval. Ncanmoins mademoiselle Marthe, qui cette 
ls n’était pas sollicitée par une ceuvre de charilé, préféra rester a 

Maison. Ils étaient donc trois pour ce voyage : Georges et Ilenri 
sur le devant de la voiture (Henri conduisait), Marie seule dans le 
‘Ad, of sa longue robe pouvait 4 l’aise épanouir son ampleur. Par 


184 UNE IDYLLE NORMANDE, 


la vitre baissée, il lui était facile, du reste, de renouer l'entretics 
interrompu, quand, de temps 4 autre, il lui en prenait fantasie 
Tout alla bien jusqu’a la croix des routes de Montebourg 4 (tis 
ville; mais un peu plus loin, en vue des hautes ruines de Sati @ 
chel, of commence une céte rapide qui descend en droite ligne, & 
- lim fut quelque peu effarouché par de longs nuages emportsa 
vent de mer, et qui, passant entre soleil et terre, barraient l reste. 
par intervalles de leurs grandes ombres fuyantes. Ce n’eitnendé; 
mais un troupeau de moutons poudreux se jeta dans les res: 
coupa le troupeau. Pour surcroit d’embarras (c’était ce joura fan 
de Quettehou, prés Saint-Waast, on n’y avait pas songé), amb 
indisciplinée de gros béetail, boeufs, taureaux, vaches et hoot 
descendait la pente opposée et venait rapidement & leur resasles 
(Les bétes se rangent moins volontiers que les hommes.) 

Il y avait surtout dans le nombre un petit taureau noir sawpy 
aux regards de travers, qui faisait blanc de son ceil, et a qu, am; 
doute, la robe alezan de Sélim ne revenait pas. Hl se rua sor lity 
droite ligne et se campa sur ses quatre pieds en baissant la & 
comme s'il voulait éventrer le cheval et mettre 4 néant l’équi 
Sélim fitun bond de cété, se cabra, partit 4 fond de train sans@w 
put l’arréter, et vint s’abattre au bas de la céte, sur la borne tie 
métrique. Georges et Henri furent jetés 4 terre violemment, Geagsy 
sur le gros tas de pierres des cantonniers, Henri au revers du 
Marie Alvarés, 4 part quelques éclats devitre, n’eut aucun mal; 
s’échappa comme un éclair de la voiture renversée, et gumdel; 
apercut Georges étendu sans mouvement, pale et la thea am 
elle ne fut plus maitresse d’elle-méme, et courut a lui dsbedla; 
riviére étant 14 tout prés, elle y descendit en hate pour mouilet 
grande plaie ouverte a la tempe; son foulard, son mouchoir de 
ses manches de hatiste y pass¢rent; et, pour assujettir le heal 
improvisé, elle noua convulsivement sur le tout la coiffure en gum 
cotonnade bleue de la petile bergére aux moutons, qui se {ream 
la. Georges revint a lui. 

— Merci, Marie, ce n'est rien! dit-il 4 voix basse. 

Pour le comte, brusquement ¢tourdi de sa chule, quandils 
vrit les yeux, il edt préféré ne jamais Jes rouvrir. Il avait @®.@ 
dans l’empressement affolé de Marie prés de Georges, et désoml® a> 
n’élait que trop éclairé. Sous le coup rapide de cette commotsea 
rale qui le frappait si rudement en plein cceur, il retomba a@@ay* 
long évanouissement réel, et quand il reprit conscience de "at 
Georges, Marie et la petite bergére lui jetaient encore de l'eau! 
au visage. 

La voiture élant brisée et le pauvre Sélim couronné, ils revere 
dans une longue charrette de paysan que son conducteur remot 














UNE IDYILLE NORMANDE. 78 


ride. Au retour, on coucha I’artiste pris de fiévre; mais le méde: 
ndéelara son état sans danger (deux ou trois jours de repos devaient 
fre), et mademoiselle Marthe s’installa au chevet du malade en 
sie seur hospitaliére. 

Lecomte n’avait aucune blessure sérieuse apparente. Sa détermi- 
tion était prise. Il s’était dit: 

—Jecomprends tout maintenant de Marie Alvarés. Rien ne pré- 
udra contre son opiniatre et inflexible volonté. Georges serait parti 
main; c’est elle quia du hater son départ. Elle en a eu le courage. 
laconnais bien : esclave d'une premiére parole donnée, elle au- 
itmis sa main dans la mienne sans hypocrisie, et elle aurait suivi 
iqu’au bout la ligne rigoureuse du devoir, j’en suis sur. Il est des 
mmes que leur dignilé sauvegarde, quid instinct ont horreur d'une 
ehe,comme l’hermine de la boue; mais elle en serait morte. Et 
oi, dailleurs, aurais-je pu étouffer ses pensées, renverser d’un 
uffie les images de ses réves, écraser ses lévres, qui peut-étre la 
uit, dans la franche illusion du sommeil, auraient prononcé 4 voix 
inte le seul nom qui lui reste au coeur! Aurais-je eu la force d’as- 
iter froidement 4 cctte lente agonie? Non, ce viol moral me révolte. 
fat une viclime, je disparaitrai. 

Detoute la soirée, le comte ne laissa rien voir de son agitation; il 
ita impassible. Marie put croire méme que son empressement 
onting prés de Georges blessé n’avait pas été apercu. Avant de 
dtrer chez lui, le comte de Morsalines vint s’informer de Ja santé 
Vartiste, qui sommeillait; et quand il prit congé de Marie, il lui 
ihaita le bonsoir affectueusement, mais simplement, comme s’il 
ut la revoir le lendemain. Pourtant elle remarqua quelque chose 
ngulier dans son regard, un peu fixe ce soir-la, mais affable 
ours. 

© comte de Morsalines ne se coucha pas dela nuit, et voulut par- 
tans phrases, sans récriminations banales, sans faux altendris- 
ents sur lui-méme. Il écrivit trois lettres, dont deux trés-cour- 
4 Georges et 4 Marie, la troisiéme 4 son nolaire, sous le couvert 
nademviselle Marthe. Voici les deux premiéres : 


« Marie, 
Pai compris le secret de votre héroique mensonge, mais je n’ac- 
e pas le sacrifice. Vous étes libre. Je me suis toujours fait une 
‘dobéir 4 vos moindres volontés, je désire que pour une fois les 
Dhes soient exécutées. J’ai prié mademoiselle Marthe de vous les 
- » 


seconde lettre était ainsi concue: 


« Georges, 
& vie est semée de singuliers inattendus. Nos deux roéles sont 


186 UNE IDYLLE NORMANDE. 


changés. Aujourd’ hui c’est moi qui voyage, et pour revenir 
sait quand? J'ai toujours eu lenvie de connaitre la flore de I 
Jaya. 

En post-scriptum, il avait ajouté : 


« Reste. Ton départ l’aurait tuée. » 


Dans la troisiéme lettre, destinée 4 son notaire, le comle, wm 
que Marie, qui, aprés tout, était de sa famille, parentedsi x 
figurat au contrat avec un ‘apport convenable, lui donnat ap 
propriété le chateau du Haut-Mesnil, ot elle se trouvait, at 
ses dépendances. 

Il descendit les grands escaliers bien avant l’aube, sar hy 
du pied, 4 pas furtifs, pour n’éveiller personne. Dans acm 
chien de chasse lui mit en silence ses deux pattes surh 
comme s’il comprenait. Le comte embrassa sa fine téte de bes 
et s’esquiva en toute hdte. Son coupé l’attendait 4 quelquess 
de 1a, au village de Fontenay. 

Par une ameére ironie de sa destinée, une heure aprés, it 
tra sur la route, dans la pleine lumiére du soleil levant, de 
sonnages de sa connaissance, des enfants de ses fermiers, @ 
mariés la semaine passée : Frangois Corbin et Guillette Mauge 
lette avait sur l’épaule la grosse canne de cuivre ou chaque! 
pays porte son lait; Frangois, en guise de collicr sur sa blouse 
le talbot de sa vache et les enferges de sa Grise. A leur salut, 
fit arréler : 

— Eh bien, mes enfants, leur dit-il, vous voila bie be 
n’est-ce pas? Il ne vous manque rien? 

Francois affirma naivement que tous ses voeux étaient cell 

— Et toi, Guillette? dit Henri. 

— Dame, répondit la petite Normande 4 la mine éveillée, 
rait bien le pré de la Gervaise, attenant 4 la maison... mas, 
cing cents francs... 

— Voici le pré de la Gervaise, dit le comte en lui glissaal 
let dans la main. Adieu, mes enfants. 

Il arriva 4 Valognes quelques minutes avant Parrét dg ts 
chef de gare, qui le connaissait, le salua avec les ma 
profond respect, lui ouvrit le wagon, sa casquelte a la maisié 
il eut refermé la portiére au sifflet de vapeur, il remarqust 
prise deux grosses larmes dans les yeux du gentilhomme @ 
jamais pleuré. 


AnprE Lemorst- 


MARIE STUART 


1T LES CAUSES DE SA CHUTE 


DAPRES LES DERNIERS TRAVAUX PUBLIES EN ANGLETERRE 
EN ECOSSE ET EN FRANCE‘ 





it, 
a Ill 


id Riccio, né A Pancalieri en Piémont, avait été d’abord secré- 
eT archevéque de Turin, et, en 4564, il avait suivien Ecosse, 
ere fonction, le comte de Moretta, ambassadeur du duc 

C’était un homme contrefait et d’une grande laideur?’, 
qui rachctait ces défauts par les dons les plus variés de Pes- 
Musieurs historiens ont dit qu’il était vieux*. Un Italien de 
taps assure au contraire qu'il n’avait que vingt-huit ans 4 son 
3en Ecosse, —ce qui nous semble plus prés de la vérité, — 
oute qu’il « était poli, sage et vertueux. » 


tide Correspondant des 10 juin et 25 juillet 1874. 

Hon faciem cultus honestabat, sed facies cultum destruebat. Igitur regina... 
prim ordinem eum nititur protrahere, ut... corporis vitia fortuite claritatis 
fegat. (Buchanan, édition in-folio, p. 344. ) « ... Lequel était bien respecté 
aaltresse, non par aucune beauté ou bonne grace qui fat en lui, étant 
‘Ygasez 4gé, laid, morne, mal plaisant, mais pour sa grande fidélilé, sa- 
| prudence, et 4 cause de plusieurs autres bonnes parties dont son esprit 
ihement orné... » (Blackvood, Martyre de Marie Stuart, Royne d’Escosse, 
bd, t. If.) Blackvood, serviteur de Marie Stuart, avait pu faire le portrait 
lo de ses propres yeux. Antonio Herrera, dans son Historia del Reyno de 
§ Nicolas Caussin, dans son Histoire de 'éncomparable reyne Marie Stuart; 
msais G. Conucus, dans sa Vita Marie Stuarte, peignent le secrétaire sous 
mes traits. 

Hill Burton lui-méme, bien que fort hostile 4 Marie Stuart, avoue qu'il a 
Kralement accepté par les historiens que Riccio était vieux, contrefait et 
ement laid. (History of Scotland.) 


788 MARIE STUART. 


Il n’y avait pas un clerc dans toute |’Ecosse dont les connais- 
sances pussent ¢tre égalées aux siennes, et pas un seigneur qui 
ne lui fut trés-inférieur par la noblesse et Vélévation des seay 
timents'. 

Ku vrai compatriote de Machiavel, il avait appris @ connaitre é 
fund les affaires et les hommes de son temps. « Il était notamment 
trés-versé dans la politique troublée de I'Ecosse *. » Lorsque le comig 
de Morctta fut rappelé en Savoic, la reincie pria de lui laisser Riccio; 
dont le mérite avail attiré son attention. Elle en fit d’abord son vale 
de chambre. Peu a peu, par ses bons services et sa fidélité a toulg 
épreuve, il sut gagner la confiance de sa maitresse, qui, s’élant dé 
plus en plus rendu compte de sa haute intelligence, le nomma, a! 
1564, son secrétaire pour la correspondance francaise, en remple 
cement de Raullet, qu'elle avait renvoyé pour inconduite®. Ce der. 
nier, « bien qu’étranger ct papiste, » n’avait excité aucune jalouss 
parmi les seigneurs écossais. « Mais Riccio était un homme capable, 
rempli de talent ; et la reine, pleine de confiance dans son intégrilé, 
avail ’habitude de le consulter dans les affaires les plus import 
tes’. » Une faveur si bien justifige ne pouvait que porter ombrage & 
la partie la plus remuante et la plus ambitieuse de la noblesse. Tot 
tefuis, « il s’acquiltait si bien de ses nouvelles fonctions ; il se cow 
duisait avec lant de-prudence et menait toule chose a si bonne fir, 
qu'il clait trés-appréeié de la reine, ct que la plupart des seigneus 
et du peuple fuisaient mine de l'aimer et de Phonorer®, » Par sm; 
influence il avait fort contribué au mariage de Darnley, dont il état 
devenu bientot le conseiller et le confident intime. 

Ce ful la le point de départ de l'implacable haine des seigneus. 
qui s’claient montrés le plus hostiles a celte union et qui ne poe 
vaient pardonner d’ailleurs 4 ce roturicr sun savoir, sa loyaulé & 
son crédit. Des bruits aussi absurdes que mensongers, tels que cetk 
que semait d’habitude Randolph, ne tardérent pas circuler. On@ 
sait que Riccio, en correspondance secréte « avec le pape dont ® 
était Je mignon et le pensionnaire, » était d’accord avec la reit® 













‘ Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, etc.,t. I*'. Walter Seott dt: 
quil « n’aurait pas été possible de trouver un tel agent en Ecosse, 2 moins @: 
choisir un prétre catholique, ce qui aurait encore plus mécontenté les sujets pre- 
testants. (Hist. d’Ecosse.) Knox dit que la reine l'employait pour toutes ses affires 
secrétes avec la France et d'autres pays. (James F. Meline, Mary queen of Scots axl 
her latest english historian. 1 vol. in-8°. 1872.) 

* Hosack, Mary yueen of Scots and her accusers, t. I. 

3 Jules Gauthier, t. It*. 

* Hosack, ¢. Il". 

‘ Mémoire adressé & Cosme I", grand-duc de Toscane, dans Labanoff, t. Vi, 
p. 65. 


MARIE STUART. 789 


‘extirper « la foi nouvelle ct rétablir le catholicisme!; » on 
tsait de vouloir donner a la reine une garde de condottieri ita- 
*;:on faisait courir le bruit qu'il allait remplacer le comte de 
mien qualité de chancelier du royaume’® ; on prétendait faus- 
mif.qu il prenait des airs dédaigneux et offensants vis-a-vis des 
fpaux chefs de la noblesse‘. La vérité est que, loin d’agir a leur 
pavec arrogance, il était traité par eux avec insolence et ru- 
jIls ne cessaient de lui lancer des regards farouches, et, s’ils 
ne dans le palais, sur leur passage, ils le poussaient 
nent du coude pour qu’il se rangeat de coté®. 
Belo n’était donc hai que parce qu’il avait gagné la confiance 
eine, et parce que celte princesse, incapable de dissimuler 
mis sentiments, ne faisait un secret 4 personne de sa haute es- 
spour ja capacilé et le caraciére de son secrélaire °. Il est fort 
dire qu’il n’élail pas prudent de placer une telle confiance 
étranger sans point d’appui dans le pays. Il serait moins 
ge désigner parmices nobles turbulents et trailres quel est 
Mme auquel aurait pu se confier Marie Stuart’. 
z mois et demi seulement aprés le mariage de la reine, ses 
is faisaient circuler les bruits les plus odieux et les plus in- 
Mnblables. Ils insinuaient déja, quoiqu’elle fat encore trés- 
de Darnley, qu’elle accordait ses faveurs & Riccio, que Bucha- 
lgi-méme nous dépeint comme d’une extréme laideur. Dés le 
main de la fuile de Moray en Angleterre, Randolph écrivait a 
*@ La haine que la reine a congue contre Moray ne vient ni de 
wion, ni de ce qu’il a voulu, comme elle le prétend, lui arra- 
couronne, mais de ce qu’elle sait qu’il a découvert un secret 
$doit point, par respect pour elle, etre révélé. C’est unc chose 
tdéshonore, et que Moray, étant son frére, déteste tant qu'il 
by plus se montrer pour elle ce qu'il a été, et quelle, de son 
pe peut plus que le hair mortellement *. » 


es Gauthier, Histoire de Marie Stuart, t. I*". 

schanan, Calderwood ; Jules Gauthier, t. Is. 

tadolph a Cecil, 6 mars; Jules Gauthier. Knox va méme jusqu’a prétendre 

@ sceaux furent donnés 4 Riccio, ce qui est absolument inexact. Morton ne 

“bes fonctions de chancelier qu'aprés le meurtre du secrétaire. 

be et Buchanan. 

dimoires de Melvil. Riccio se plaignit 4 Melvil de ces grossiers procédés des 

ars. Il recut de lui de bons conseils, et Melvil parle de lui dans les termes les 
ueux. 

peack, t. I*'. M. Froude, a qui la vérité échappe quelquefois, dit, 4 propos de 

er que Maric témoisnait 4 Riccio, « qu'elle était ardente ct vraie dans ses 

&» (History of England, t. VIII, p. 191, note.) 

Deack, t. I-*. James Meline. 

Ndolph a Cecil, 15 octobre 1595; State papers offices 









790 MARIE STUART. 


Paul de Foix ayant pressé Elisabeth de lui faire connaitre le vraie-# 
cause de la haine de Marie Stuart pour Moray, elle lui répundit que 
c’était parce que la reine d’Ecosse avait appris que Moray avaitvouln 
faire pendre un Italien nommé David, qu'elle aimait et favoristi, 
et qu'elle lui donnait plus de crédit et d’autorité que ses aflairesd. 
son honneur ne le demandaient!. Elisabeth ect ses ministres:se fi. 
saicnt deja les échos complaisants de Moray et de ses complies pour. 
perdre Maric Stuart par la calomnie. Ce systéme de dénigrement: 
adopté, ils ne s’en départirent jamais. 

On voit quelle est la source de tous ces bruits odieux, et dans qud 
but ils sont propagés *. 

Marie avail trop 4 se louer des sages conseils et du dévouemest 
de Riccio pour vouloir le sacrifier 4 ses ennemis dont les plains 
faisaient jour jusqu’a elle*. 

Le complot contre la vie du malheureux Italien devait dtre extealé 
au commencement du mois de février’. Il clait préparé depuis k 
mois de janvier, et les conjurés s’étaient adjoint de nowreat 
adhérents. | 

Darnley continuait 4 délaisser sa belle et charmante épouse, pout 
se livrer, avec de jeunes débauchés, & son godt pour Ja chasse at 
faucon ct pour de honteux passe-temps. I] s’abandonnait sans cot 
trainte 4 son penchant pour l'ivrogneric, ct si la reine lengageaith | 
moins boire, il se laissait aller 4 des paroles si inconvenantes quelle 







1 Paul de Foix au roi, 16 octobre 1565, dans Teulet, t. II, p. 242 et 243. Jules 
Gauthier, t. le’. 

2 « Ces discours, dit lord Ilerries, étaient regardés par les indifférents comm 
des calomnies répandues pour déshonorer la reine et donner plus beau jeu 238 
ennemis. » (Mémoires de lord Herries, p. 73, cités par J. Gauthier.) Sil flbite 
croire James Melvil, il donna le conseil 4 Riccio de se montrer plus modeste; &! 
avertit méme la reine « que les seigneurs étaient offusqués lorsque, en entra 
dans son appartement, ils la trouvaient en téte 4 {éte avec son secreétaire. 1 k 
rappela le déplaisir que lui avaient causé autrefois la conduite de Chatelard et cal 
du comte d’Arran, et lui dit que moins de fumiliarité avec des étrangers inspin 
rait plus de respect pour son honneur et plus de contentement 4 ses- sujets. B 
accueillit trés-bien ce conseil et promit d’en tenir compte. » (Mémozres de Melv 
p. 132, 155 et 154. Jules Gauthier, t. I**.) 

$ C'est 4 Riccio que semble s‘appliquer ce curieux passage d'un Mémoire que 
reine écrivil 4 cette époque : « Si le roi trouve un homme de bas état, pauvre 
biens, mais généreux d’esprit, fidéle en cocur et propre a la charge requise pt 
son service, il ne lui osera commettre autorité, parce que les grands qui ont d 
veulent encore! » (Fragment d'un Mémoire de Marie Stuart sur la noblesse; Laban 
t. Vil, p. 297-299.) 

4 Le 5 février, Randolph écrivait 4 Cecil : « Les plus sages détestent 2 tel po 
cet état de choses et ce gouvernement, qu'ils veulent a tout prix faire rentrer 
exilés pour les rétablir dans leurs charges, ou tout hasarder une seconde fois 
(Goodall, t. I", p. 294.) 


MARIE STUART. 7101 




















} w relirait touteen larmes‘. Par cette conduite dégradante, Darnley 
. Gait tombé dans le dernier mépris parmi la noblesse et le peuple*. 
Bien n’égalait son insolence et sa brutalité. Son pére lui-méme, pour 
. mettre 4 labri de ses insultes, fut obligé de quilter la cour’. 
| Cependant, au milieu de ses dissipations et de ses débauches, 
Darnley ne perdait pas de vue la couronne matrimoniale qui lui au- 
Tait assuré les priviléges de la royauté pendant sa vie*. Avec une 
Opinidtreté infaligable, il pressait la reine de la lui accorder, et elle 
Metiait d’autant plus de résistance a la lui refuser qu’il s’en mon- 
‘trait de moins en moins digne’. C’est pour l’avoir fortifiée dans cette 
' Sgerésolution, que Riccio se fit de Darnley un ennemi mortel. Dans 
-#0n impatience d'usurper le pouvoir de la reine, Darnley s’avisa un 
Jour de donner des ordres & son insu. Elle le prit fort mal, et s’aper- 
- Cevant qu'il faisait déjaé cause commune avec ses ennemis, elle dé- 
. fendit 4 Riccio de sceller désormais aucune pidce avant qu’elle l’eut 
. Signte la premiére‘. Darnley fut trés-mécontent de cet acte d’auto- 
; Filé; mais ce qui l’exaspéra par-dessus tout ce fut l’ordre donnépar 
. la reine de proroger le Parlement, duquel il espérait obtenir ta cou- 
-Fonne matrimoniale et la confiscation, pour forfaiture, des biens de 
. Moray’, riche proie que son pére et lui convoitaient avidement et 
* quils craignaient de voir leur échapper comme celle du duc de 
Chatellerault. 

Les ennemis de Riccio, instruits de la désunion qui existait entre 
: leroi et la reine, et de l'accord entre le pére et le fils, résolurent de 
ks gagner I’un et l’autre au complot. En cas d’insuccés, ils espé- 
faent ainsi se mettre 4 couvert, car la reine, dans la crainte de 
( frapper trop haut, ne pourrait manquer de faire grace aux princi- 
peux conjurés. En cas de réussite, ils comptaient que Ia rupture 
entre le roi et Ja reine serait irrémissible. Le comte de Morton et 
Maitland de Lethington, qui avaient été les secrets complices des re- 
> belles et qui étaient encore leurs amis secrets, eurent l'extréme ha- 
Iuleté de gagner & leur cause l’esprit violent et versatile du roi *. 
-dSasqu’alors Darnley s'était fortement opposé au pardon des rebelles. 
Mais sa haine pour Riccio |’entraina 4 s'unir au parti puissant qui 


# Drury 4 Cecil, 16 février; dans Keith, t. Il, pp. 403 et 404. Jules Gauthier, 
t I. 
® Mémoire 2 Cosme I**, dans Labanoff, t. VII, p. 70. 
3 Strype's annals, t. I; et Kilis, 2° série, t. II, cités par Jules Gauthier. 
# Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, t. I*. 
$ Randolph 4 Cecil, 16 janvier 1566, dans Stevenson et Jules Gauthier. 
Le méme au méme, 2% janvier; Keith, t. II; et Jules Gauthier, t. I°*. 
© Mémoires de lord Herries ; Jules Gauthier, t. I*". 
1 Mémoire 4 Cosme I*', Labanoff, t. Vl, p. 70. 
8 Hosack, t. I. 


ed 


792 MARIE STUART. 


avait secrétement soutenu leur rébellion, et qui depuis sat ta. 
jours essayé, par tous les moyens possibles, de les garanit centr 
les conséquences de leurs crimes '. Il fallait & tout prix quele Be 
lement, qui avait élé convoqué au printemps de 1566, afinde pair 
les coupables, ne pat se réunir 4 celte époque. Pour lempderé 
prononcer l’arrét, une révolution était nécessaire. 

Le chancelier du royaume, le comte de Morton, avec mata 
bolique, auquel venail encore en aide le génic invenlif et praség 
Lethington, prépara les voies. « Aucun des nobles écossas vsed 
eu une plus large part que lui dans le pillage des biens des Egiseg 
nul ne faisait plus hautement profession que lui de reiga,d 
personne n’était plus dissolu dans la vie privée. Le broil au 
qu’a l’ouverture du Parlement la couronne voudrait reece BR: 
possession de certaines terres du domaine royal dont il stam 
pare injustement. Il était donc aussi intéressé que les lords bala 
a ce que le Parlement ne pul s’assembler 4 lépoque fiste, th 
N'ignorait pas que Riccio pressait vivement la reine de faire em 
culer ces restitutions *. » 

Morton avail pour parent Georges Douglas, frére star a 
comtesse de Lennox et compagnon habituel des débaucs. 
Darnley, qui n’avait rien de caché pour lui. Ce fut ce GeorgesDag 
sur qui Morton jeta les yeux pour travailler secrétement Darigim 
Morton exigea préalablement de lui et de son pcre qu ils ree 
raicnt 4 tous leurs droits sur les immenses possessions hee 
son d’Angus, el que ces droits seraient fixés sur la teed 
comte de Morton, alors dgé de onze ans, el dont le chances & 
4 la fois Poncle et le tuteur*. Georges Douglas mit Darnleyar® 

4 Hosack, t. I*. . 

2 Ibidem. n 

5 « Le comte de Morton et ses défenseurs, dit Melvil dans ses ¥énart,@ 
gnaient une résolution qui devait étre prise au Parlement. De grandes ¢ 
qui avaient été faites pendant la minorité de la reine devaient retourner #4 | 
ronne, el plusieurs bénefices, dont les nobles s‘étaient empurés pendant les 
civiles, sous prétexte de religion, devaient subir le méme sort. Ceci @ 
choses les portaient a s ‘entendre ensemble pour empécher le Parlement q 
ces changements en cour de justice. Le comte de Morton avait une tie ag, 
ruses el un cousin appelé Georges Douglas, fils naturel du comte d'ingeg 
aussi pére de dame Marguerite Douglas, comtesse de Lennox, mére dats. 4 
Georges Douglas était constamment “auprés du roi comme frére de sa mit 
lui mit dans la téte de tels soupcons contre il signor David, qu'il obtal 
ment Je consentement du roi pour le meurtre dudit David, lequel les lords 
Ruthven, Lindsay et autres avaient projeté pour se rendre miaitres de l¢ 
enrayer le Parlement. » 


4 Keith, t. H, pp. 595 et 596; Chalmers, t. I*", p. 255; Melvil, p. £48; 
p. 74, cités par Jules Gauthier. 


D'aprés la version de deux des conspirateurs, Morton et Ruthvea, ¢ gs, 


OP Oe Oe peewee 

























ae 


MARIE STUART. 795 


tion avec les conjurés. « Etait-il convenable, lui dirent-ils, qu'il 
fat sous la tutelle de son épouse? Lt d'aprés les lois divines et hu- 
maines, n'étail-ce pas 4 l'homme de commander et non a la femme? 
Tout le royaume avait les yeux fixés sur lui. Un étranger, un simple 
secréaire gouvernait l’ktat, tandis que lui, le roi, restait sans cré- 
dit et sans autorité. La couronne matrimoniale lui avait é(é en vain 
promise, il ne l’obtiendrait point tant que la reine aurait des conseil- 
lers comme Bothwel, Athol, Huntly, tant que Riccio conserverait son 
infuence. Ils ajoutaient, « par aventure, beaucoup d’autres choses 
«qui n’élaient pas vraies; » c’est-a-dire que la faveur dont Marie 
honorait Riccio était pour lui un déshonneur'. » 


emséquent, ne peut étre acceptée qu'avec une extréme reéserve, ce serait Darnley 
gsi, le premier, aurait communiqué 4 son oncle naturel, Georges Douylas, Je des- 
sein de tuer Riccio. Douglas alors aurait pris cunseil de lord Ruthven, qui avait 
épousé une parente de la maison d’Angus, et qui, par conséquent, était allié au 
rei. Ruthven, connaissant 4 fond le caractére faible et versatile de Darnley, refusa 
de sunir 4 toute entreprise jusqu’a ce quil edt solennellement juré de tout cacher 
hla reine. Darnley y consentit sur-le-champ. Ruthven demanda de plus, comme 
une conktion de son concours, que les lords bannis pour la parole de Dieu pour- 
raieat retourner dans leur pays et dans leurs domaines. (Ruthven und Morton’s 
Nerrative, Keith, t. III, p. 261. Hosack, t. I*.) Darnley y consentit encore a la 
condition que, de leur cdté, les lords bannis ct tous leurs amis d’Evosse feraient 
em sorte qu'il obtint la couronne matrimoniale, Ie plus grand objet de son ambi- 
tion. (Hosack, t. I*.) La version de Melvil est, selon toutes probabilités, la seule 
Wale. Saivant lui, -ce fut le comte de Morton qui prépara et organisa tout le 


‘ Yules Gauthier, t. I°r; et Mémoire & Cosme I*'. « Aggiundo per avventura pid 
Cose assai che non erano vere... » (Labanoff, t. VII, p. 71.) 
Pea de jours apres le meurtre de Riccio, les meurtriers s’efforcérent d’en faire 
retember toute la responsabilité sur Darnley, prétendaut que c’était lui qui les 
Wait entrainés, pour se venger des outrages du secretaire et pour mettre fin 4 la 
Rule faveur dont il jouissait. Ils ayouérent pourtant que la crainte de voir leurs 
confisques fut pour beaucoup dans leur résolution de se défaire de Ricciv. 
« Reus nous hatdmes, écrivaient a Cecil, le 27 mars, Morton et Ruthven, 4 cause 
la prochaine ouverture du Parlement, dans lequel on devait prendre une dé- 
‘mation pour ruiner toute la noblesse, alors bunnie, mesure qui devait étre 
tie d'un bouleversement de la religion dans tout le royaume.... Nous fames 
“iment conduits 4 lexécution de cette entreprise, nous, les plus honnétes et les 
dignes de la noblesse, et 4 approuver le dessein du roi... Ceci est la vérite, 
Qi que le roi en puisse dire maintenant, etc.» (Mss., State papers office.) Is so.i- 
nt méme que le rvi edt tue Riccio de sa propre main s‘ils ne l'eussent aide. 
(létre & Trockmorton, du 2 avril. Goodall, t. I*".) 
Afa de prouver que la jalousie de Darnley était la principale cause du meurtre, 
ils Mdigérent un récit de cet événement pour |’envoyer a Cecil, en le priant de lv 
@triger et d'y faire les changements qu'il jugerait & propos, afin qu’on pat en 
des copies en Ecosse, en France et partout ou il serait nécessaire. C'est 
le réeit connu sous le nom de Ruthven's Narrative. (Morton et Ruthven a Cecii, 
! avril 4566, dans Tytler, t. V, Appendice.) Elisabeth alla méme plus loin que ses 
gents et les meurtriers. Elle fit répandre le bruit par Cecil que Riccio avait été 
2 Aour 1874. of 





du complot serait incertain *. » 

Buchananattribue le meurtre de Riccio 4 la jalousie de D; 
ala haine des nobles; mais on sait aujourd’hui que la ve 
personnelle ne fut qu'une question secondaire pour ceux q 
dérent sa mort. « Ils ne considérérent ce meurtre que con 
premicr pas pour atteindre ce qu’ils avaient principalen 
vue : la restauration des lords rebelles, la déposition de la 
lélévation de Darnley au trone vacant*. » L’ambition, et no 
lousie, tel fut le principal mobile de Darnley *. Riccio avaite 
4 la reine de refuser 4 Darnley 1a couronne malrimoniale et 
fisquer les terres de Moray et de ses complices, comme un 
punition de leur rébellion. Telles furent les véritables cause 
mort, et non ses prétenducs relations avec la jreine, qui: 
qu'une invention de ses assassins °. 

Dés les premiers Jours de {évricr, le complot était sur | 
d‘éclater. « Je liens pour certain, écrivait, le 15, Randolpl 


surpris dans le lit de la reine. « La regina d’Ingliterra... fece scrivere | 
secretario Cecile, per tutto il regno, que la causa di tutto... era perché il 
trovato il detto Ricciolo a dormire con la regina. Il che non fu mai vero 
parla con passione... » (Arvisi di Scotia, mars 1566, Labanoff, VII, p. 6 

Paul de Foix, ennemi de Marie Stuart, et fort avant dans les bonnes | 
Catherine de Medicis, tenait cette princesse au conrant de tous les bruit 
qui couraient 4 la cour d’Angleterre sur le compte de sa belle-fille. Il lu 
dans une Icttre en date du 20 mars, qu Elisabeth a été informée que 
sétant rendu & une heure du matin dans la chambre de sa femme, avai 
blotti dans un cabinet, Riccio « en chentise et couvert seulement d’uner 
rée. » (Teulet, t. Il, pp. 266 et 267.) 

{ Mémoires a Cosme I**, dans Labanoff, t. Vil; Melvil, Herries, Keith 
Chalmers, Tvtler et Jules Gauthier. 


[MARIE STUART, 795 


w, que la reine se repent de son mariage, et qu'elle déteste 

ley et toute sa parenté. Je sais que lui-méme est informé que 

qu'un partage avec lui les faveurs de sa femme; je sais qu'il y 

main des pratiques entre le pére et le fils pour arriver a la 

‘ne malgré la reine. Je sais que si ce qu'on projette s’exécute, 

d, avec le consentement du roi, aura la gorge coupée avant dix 

}, Beaucoup d'autres projets plus graves et pires que ceux-la 

nt été révélés ; mais des choses qu’on médite contre la personne 

iréine, comme je pense qu’il vaut mieux les tenir secretes, je 
erle aujourd hui qu’a Votre Seigneurie‘. » 

¢ nombreux documents conlemporains viennent confirmer les 
tibles révélations de Randolph. Riccio devait tomber sous le fer 
essassins, ainsi que plusieurs des conseillers de la reine; elle- 
me devait étre jetée en prison pour le reste de ses jours, « si tou- 
is elle échappait 4 la mort. » Car, aprés qu’on eut promis & 
nley la couronne héréditaire, il consentit 4 la mort de sa femme, 
ame il avait déji consenti au meurtre du secrétaire *. 

lerton, l'dme du complot, mit dans le secret les deux ministres 
sbytériens d’Edimbourg, Knox et Craig, et les chargea de surex- 
w et de préparer les esprits par de fanatiques prédications. Leur 
be était d’autant plus facile qu’aux premiers jours de mars s’ou- 
t,t Edimbourg, un jetine général qui devait attirer une grande 
lnenee de réformés, tous dévoués a la cause des assassins*. En 
imefemps, Morton, afin de faire participer au complot les lords 
Milles, qui avaient fixé leur résidence & Newcastle, leur expédia 
tomte de Lennox, porteur de deux bonds, l'un déja signé par son 
l'autre destiné 4 recevoir la signature de Moray et de ses amis. 
sour toléré de Lennox en Angleterre, au moment méme oi sa 
hme élait détenue 4 la Tour, ne peut laisser aucun doute sur la 
Mmivence d’Elisabeth dans la conspiration*. Lennox, faisant taire 
&tesentiments contre Moray, linitia au complot, ainsi que les 
tales d’Argyle et de Rothes, les lords Boyd et Ochiltree et le laird 
Paldy de Grange. 

Ancan d’eux n’hésita 4 en faire partie, mais il fut décidé entre eux 


"Randotph & Leicester, 15 février; Slate papers office; Tytler, miss Strickland 


* « Lirebelli di Scozia... trattavano co il re suddetto di darli la corona heredi- 
'e aceid che lui restasse Re assoluto, ancora che la Regina morisse senza figlioli. 
te Re persuadendosi simil fatto, consentiva alla morte della regina sua moglie, 
git haveva consentito alla morte di David Riccio lo secretario della regina. » 
wisi di Scotia, delli 11, 13 et 28 marzo, adressés 4 Cosme I. Labanoff, t. VII, 


69.) . 
Knox, History of the Reform ; Goodall, Chalmers et Tytler. 
Hosack, t. 1°’. 


186 MARIE STUART. 


qu'ils ne rentreraient dans Edimbourg qu’aprés T’extcaton de 
meurtre'. Ils s’engagérent sous serment, et par des bonds gals de 
Jeur main, ala garantie réciproque de l’impuniteé et de cerlamsum- 

tages. Le premier de ces bonds, daté d’Edimbourg le * mm, 
« élait faitau nom du roi seul. » Il y était dit « que, vwkhem 
turel et les autres qualités de la reine, c’était pitié qu’elle i ae 
sée par certains conseillers, et entre autres par un Italia sam 
David, et qu'il était de son devoir 4 lui, son époux, dypetera 
prompt reméde. Il avait résolu, en conséquence, de punit aa 
pables comme ils le méritaient, de les saisir et de les tor st 
champ en quclque endroit que ce fat. Et comme il état 
que quelques grands personnages voulussent sy opposed 
s’ensuivit la mort de quelques-uns, et comme, en outre, Yeo 
pourrait bien avoir lieu en présence de Ja reine ou dans tex 
du palais, il s’engageait solennellement, et sur sa parole & 
4 défendre ses associés de tout son pouvoir et & ne pas soufinrgt 
fussent, pour l'aide qu’ils lui auraient prétée, ni inquiétés, am 
lestés dans rien de ce qui leur appartenait?. » 

Toutefvis, Darnley ne s’engageait 4 obtenir leur pardon quel 
qu’il aurait ét¢ mis en possession par leur entremise de la comm 
matrimoniale. I] s’obligeait encore 4 leur faire rendre Ja joni 
enti¢re de leurs terres et de leurs titres, et le libre exercice dell 
religion *. 7 

Il est & remarquer que l'unique motif que fait valoir Darky 
que Riccio soit mis 4 mort, c’est l’influence politique dectil 
auprés de la reine. Il n’y fait pas la moindre allusion a son pee 
déshonneur. d 

Par le second bond, les comtes de Moray, d’Argyle, de Boamy 
de Glencairn, les lords Boyd, Ochiltree et leurs amis, sengy@™ 
« envers le noble et puissant prince Henri, roi d’Ecosse, 144 
ses loyaux sujets, ses hommes et ses fidéles serviteurs, 4 enk™ 
toutes ses qucrelles, 4 hasarder pour lui leurs vies, lears #§ 
toul ce qu’ils possédaient, 4 lui faire octroyer par le Fart 
aussitot aprés leur retour, la couronne matrimoniale, a lui"? 
lui par tous les moyens envers et contre tous, el & maintesit® 






















* Bedford et Randolph a Cecil, 8 mars, et Moray a Cecil, mém @h "9m 
Thorpe, t. I**, p. 230; Chalmers et Tytler, cités par J. Gauthier. ¥ 1 

* Bond of assurance for the murder to be committed... Goodall, t. ¥, 4% 
267. L’original n’existe plus, mais il en reste plusieurs copies da e9e% 
lune, au British museum, est endossée par Randolph. « Cette absence de lta 
laisse ignorer quels furent les signataires autres que le roi, Morton ¢ BO", 
(J. Gauthier, t. I.) 

> Hosack, t. I. 


| 





MARIE STUART. 7197 


tes droits au tréne d’Ecosse, 4 défaut d’héritier issu de Ja reine; et 
ai quelqu’un, n’importe qui, les lui disputait, ils éfaient préts, sui- 
want son bon plaisir, & les extirper d’Ecosse ou & les saisir et les 
tuer'. Ils étaient aussi résolus, avec |’assistance que leur fourni- 
rait le roi, & établir -plus solidement la religion du Christ, et a 
pogsnivre tous ceux qui tenteraient de s’opposer a cetle mesure. 
, aprés de nouvelles protestations de dévouement, ils promet- 
taient d'employer leur crédit auprés d’Elisabeth en faveur de Darnley 
ede sa mére, et de soutenir ses justes querelles contre tout prince 
Granger qui songerait 4 Vinquiéter*, » 
: Darnley s’engageait de son cdté envers les lords bannis, dés qu’il 
garait obtenu par leur entremise la couronne matrimoniale, 4 leur 
garentir ’entier oubli du passé et 4 ne pas permeltre que le Parle- 
ment prononcat contre eux la sentence de forfaiture. 

Depnis son expulsion de |’Ecosse, Randolph s’était réfugié 4 Ber- 
Wick auprés du comte de Bedford qui en était gouverneur. La ils 
recurent communication des bonds par les conjurés; il leur fut 
méme permis d’en prendre des copies qu’ils s‘empress¢rent de trans- 
Wetire 4 Cecil avec tous les détails de la conspiration. Trois jours 
avant qu'elle éclatat, le 6 mars, ils écrivirent 4 Elisabeth qu’un évé- 
Bement d'une grande importance, dont le principal résultat devait 
trele retour de Moray dans son pays, se préparait en Ecosse et 
Chit sur le point d’avoir lieu*. Pour luien donner la clef, ils l’enga- 
fesient & lire une dépéche qu’ils adressaient le méme jour 4 Cecil, 
dans laquelle on lisait ce passage : « Vous avez sans doute en- 
ada parler des désaccords et querelles survenus entre la reine 

se et son mari, en partie parce quelle lui a refusé la cou- 
lane mairimoniale, en partie parce qu’il a la certitude quelle fait 
Weta personne un usage tel qu’un mari ne saurait le supporter’, tel 

4 sice n’élait un fait trop connu, nous aurions peine 4 le croire. 

écarter cette occasion de scandale, il est déterminé 4 assister 


‘ Ko d'autres termes, il devait étre préféré au duc de Chatellerault, avec le- 
Moray avait conspiré, il y avait quelques mois 4 peine, pour détréner Darnley. 


"Keith, Appendix, p. 265, et Goodall, t. II; Jules Gauthier, t. It". « L’original 
Use encore et porte les signatures autographes de Moray, Argyle, Rothes, Glen- 
tm, Boyd et Ochiltree, avec cette date : Newcastle 2¢ of march 1565 (1566). » 
|. Gauthier.) 

Il est déposé dans les archives du comte de Leven. (Hosack, t. It". Maitland club 
wellany, III.) 

5 Bedford et Randolph a ‘Elisabeth, 6 mars 1566, dans Thorpe, t. I*', cité par 
Gauthier, t. I**. 

' Bedford et Randolph a Cecil, 6 mars; State papers office; Thorpe, Tytler, etc., 
» Gauthier, t. I*', et James F. Meline. 


798 MARIE STUANT. 


lui-méme 4 l’arrestation et 4 l’exécution defcelui qu’i! peut cari: 
cre de lui avoir infligé le plus grand déshonneur qui puisse ie iz- 
fligé 4 un homme, et surtout a un prince. Nous n‘avons pebesn 
de vous décrire le personnage : vous savez de qui nous voubas pe 
ler. — Quant ace qui fait l'objet de Pambition du roi, qisth 
couronne matrimoniale, ce point a été réglé entre lui et lessbie, 
comme vous le verrez par les engagements qu’ils ont pa, det 
Randolph a vu les originaux et quil a copiés de sa propre mai 

« L’exécution du complot doit avoir lieu avant la réunio abe 
lement quiest trés-rapprochée... Si leur reine ne veut poial diet 
la persuasion, ils ont l’intention de procéder nous ne savwe iy 
de quelle maniére... » Ils ajoutaient : « Nous espérons quate 
moyen milord Moray sera ramené & la maison sans que Votre lap 
ait besoin de prier la reine d’Ecosse, sa souveraine. Et sura,m@ 
avons pensé qu’il était bon d’arréter au passage les lettres dele 
Majesté en sa faveur'. » 

Elisabeth et ses ministres n’ignoraient donc rien des cisill 
projets des conjurés. Ils savaient que l’on préparait une 
qui devait bouleverser I’Ecosse; ils savaient que Riccio 
égorgé sous les yeux mémes de sa mailresse, enceintede sam 
mois, afin de provoquer un avortement; ils savaient quel a 
l’emprisonner elle-méme ou la mettre a mort si elle faisut ha a 
dre résistance; et non-seulement ils n’averlirent pas cette —=™* 
des dangers qui menacaient sa vie, mais ils approuvérest él 
points, par leur silence cet abominable guet-apens. L'a 
de France en Ecosse, Castelnau, était convaincu « que, ssa 
n’avaient pas ordonné le meurtre de Riccio, ils y avaienté Om 
consenti?; et l’ambassadeur d’Espagne recut avis quite 
a l’avait payé huit mille écus*. » Ce qu'il y a de certain, ¢@F 
Moray recut trois cents livres, aprés le meurtre, pour pay 6™ 
de son retour en Ecosse’. | 












































1 « Le fait de retenir les lettres de leur maitresse, dit M. Hosack, et @ 
certaine de la confiance qu'avaient Bedford et Randolph dans le see 
conspiration. » - 

2 Don Gusman de Silva & Philippe I], 18 mai 1566; Archives & 5 
leg. 819, fol. 1; Jules Gauthier, t. I*". 

3 Le méme au méme, 412 avril 1566 ; Arch. de Simancas, leg. 819, ig. 
Gauthier, t. Is". 

4 Bedford a Elisabeth, 16 mars, Chalmers, t. III. ; 

« Entre la date de cette lettre (de Randolph du 13 février), dit ah 
lexécution du complot, il y avait plus que le temps nécessaire pour 
ses collégues de prévenir Ia reine d'Ecosse du danger qui la menayat 
d’aprés leur silence et surtout d'aprés la conduite ultérieure de Randolph 6 
Bedford, nous sommes forcé de conclure que les desseins des conspiratests 
approuvés par Elisabeth. » (Mary queen of Scots and her accusers, vol. 1 


rk 
® 


MARIE STUART. . 799 


Cependant le secret des conjurés n’avait pas été si bien gardé qu’il 

g’en transpirat une vague rumeur. Un astrologue francais conseilla, 
dit-on, 4 Riccio de se défier de Moray. Mais d’un caractére insouciant 
et gai, il ne tint aucun compte de cet avertissement, et la reine, 4 
qui ilen parla, ne parut pas s’en inquiéter plus que lui. Elle le pria 
méme de rester auprés d’elle en lui disant que l’on ne tenait ces 
propos que pour |’eflrayer'. Il est probable que Darnley fut informé 
que Riccio avait regu quelque avertissement, car on dit que, pour 
dissiper ses soupcons, 1] joua a la paume avec sa victime la veille 
méme du meurtre?. 

Le 3 mars avait commencé le grand jeine de huit jours annoncé 
per Knox, et un grand nombre de réformés s’étaient rendus a Edim- 
hourg pour y assister. 

les chaires retentirent plus violemment que jamais d’accusations 
d'idolatrie contre la reine. D’aprés le langage enflammé de plusieurs 
membres du clergé, il parait manifeste qu’ils avaient été initiés 4 la 
conspiration el qu’ils se servaient de ce moyen pour préparer |’es- 
prit public a la révolution qui était sur le point d’éclater*. Ls avaient 
‘choisi de préférence, dans la Bible, les textes qui décrivent les ven- 
geances encourues par les persécuteurs du peuple de Dieu ; tels, par 

‘exemple, que : le jedine d’Esther qui précéda le supplice d’Aman, la 
défaite des Madianites ct des Amalécites par Gédéon, le massacre 
€s Assyriens et de Sennachérib, la fin tragique de Jézabel. Des let- 
"es circulaires furent adressées 4 tous les ministres réformés de 
Ecosse pour les préparer 4 un grand combat qui allait se livrer, et 
Pour qu’ils se tinssent « préts & exécuter les ordres de Dieu, s’il leur 
mmandait ce qu’il avait autrefois exigé du peuple d'Israél*. » 
 ~@ meurtre de Riccio résolu, les conjurés délibérérent sur le lieu 
1.8 moyens de le commettre. Leur premiére pensée avait été de 

‘tzer dans le chateau de Seaton, ow la reine était allé se promener ; 

S ayant appris que le seigneur du lieu, dans la crainte de quel- 
© coup de main, avait fait venir des gens armés, ils abandonné- 

FAL ce projet. Une autre fois ils proposérent de l’égorger dans un 

_ de paume ot il avait ’habitude de jouer souvent avec le roi; 

MA is Darnley insista pour que le meurtre ft commis en présence 


« Et David che gid era stato avvertito che costoro trattavano di ammazarlo, 

Yece conscia la Reina, la quale in risposta gli disse non sarebbe vero altra— 
Mente, et que di questo parlayano per impaurirlo, ma pero che egli continua- 
Mente dovessi slarsene appresso di lei. » (Mémoire & Cosme I, dans Labanoff, 
t. VII, p. 72.) 

* Lives of the queens of Scotland, by Agnes Strickland. — Hosack. 

> Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, etc., t. I°". 

* Goodall, t. 17, pp. 247-250; et Jules Gauthier, t. I*'. 


800 MARIE STUART. 


méme de la reine‘. Son avis fut d’autant mieux accuellli par ses com 
plices qu’ils pensérent que celte maniére d’exéculer le meurtre las 
serait soupconner au peuple que la jalousie du roi n était pas sans 
‘ondement. lls espéraient, de plus, qu’un tel acte de violence com- 
niis sous Ives yeux d’une femme enccinte de six mois, serait de nature 
i provoquer un avortement. On sait, en effet, que la mort deh 
reine avait été prévue, et que, dans ce cas, Darnley cut été proclemé 
som successeur, 4 lexclusion de la famille des Hamilton’. 

Le 7 mars, Ja reine tit en personne l'ouverture du parlement. Ce 
fut en vain qu'elle supplia Darnley de faccompagner. Il répondit 
que, puisqu il n’ctait pas rui, il ne croyait pas qu’il fat de son hor- 
heur d’assister comme simple témoin 4 une telle cérémonie’. I 
monta a cheval el, entouré de ses compagnons de plaisir, il se rendit 
4 Leith, laissant la reine paraitre seule au Tolbooth, ot le parlement 


élait assemblé*. 
Dans cette premicre séance, on lut l’acte d’accusation conte 


Moray et les autres chefs rebelles, ainsi qu'une sommation qui lear 
tut adressée pour qu’ils eussent 4 comparailre le 42 devant le pare 
ment, sous peine de confiscation de leurs tilres et domaines, sft 


d@’y répondre sur les chefs de leur trahison. 
Hi fallait se hater pour prévenir la sentence qui cat porté un coup 
si funeste 4 Moray et ses adhérents. On fixa donc au 9 marsl'exé- 


t « La prima resolution que fu fatta era che fosse ammazzato dentro un castelle 
chiamato Selton, 8 miglia discosto da Edimborgo, ove la Reina era andata & 
spasso; nondinieno temendo il signor di quel luogho di qualche cose, per Impe 
dire ordind che venissero centi, et cosi nen si poté far nulla. Un’ altra volta pre 
posero di annnazarlo in un giuoco di palla ove era solito spesso giuocarre insieme 
con il Re. Uno dei complici disse non esser buono di farlo in quel luogh, 
assenza della Reina, per rispe!lo dei popoli, ma che facendo alla presenza dilae 
Im camera sua, li popoli si serian creduti che egli fosse stato trovato in alto 
che il Re non havrebbe potuto di meno che farlo morire allora. » (Mémoire é 
Cosme I". dans Labonoff, t. Vil, pp. 72 et 73.) La fin de ce passage du Memout 
prouve assez clairement quelle fut odieuse combinaison des conjurés en mass 
crant Riccio en présence de la reine. — Morton et Ruthven assurent que ce fit 
Darnley qui insista pour que Je meurtre {Gt commis sous les yeux mémes de 
princesse ( Ruthven’ Narrative); ce qui prouve la verité de leur assertion,cet & 
Darniev, dans le bond par lequel il s‘engage au meurtre de Riccio, dit «que 
peut avoir la chance de le cominettre en présence de Ja reine ou dans son poe 
Holyrood. » — « Because it may chance to be done in presence of the queen's # 
jesty or within in her palace of Holyrood house... » (Bond for the murder, ass 
Goodall, t. Is", p. 266.) En déshonorant la reine, le hut des couspirateurs était 
rendre plus facile le succés de leur entreprise, dont le but principal était &@ 
détréner. 

2 Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, t. I*'. 

> Hemorias, . Vil, p. 514. 

“Hosack, t.1*. 


MARIE STUART. 801 


on du complot. Dés la veille, Randolph et le gouverneur de Ber- 
, renseignés jour par jour sur ce qui se passait, écrivirent 4 
ester et 4 Cecil que l’affaire était sur le point d’aboutir, que les 
yurés étaient préls, et que, le lendemain du jour « ou certain 
‘oonage aurait été dépéché, » Moray serait 4 Edimbourg‘. Et, le 
mejour, Moray expédiait 4 Cecil un courrier pour lui annoncer que 
et ses amis étaient rappelés en Ecosse « pour le bien de la religion 
‘aplanissement de graves différends. » Le courrier devait dire ver- 
ement Cecil certaines choses que Moray ne jugeait pas & propos 
révéler dans sa lettre. 

&9 mars, 4 la tombée de la nuit, les conjurés, au nombre d’en- 
m deux cents*, et conduits par le comle de Morton, cernérent le 
us d’Holyrood. Ils étaient, pour la plupart, couverts de leurs ar- 
res et armés de dagues ct de pistolets. Quelques-uns d’entre eux, 
costume civil, tenaient leurs poignards cachés sous leurs véte- 
its. Ils s’étaient ménacé, sans doute, des intelligences dans la 
te, ear, sur les sept heures, le comte de Morton, suivi de la plu- 
tde ses sicaires, avait pu pénétrer dans la cour sans rencontrer 
ogindre résistance. Son premier soin fut de faire fermer et gar- 
loutes les issues. Le vieux comte de Ruthven, dévoré depuis 
lgue temps par la fiévre et qui pouvait 4 peine faire deux pas, 
t quitté son lit pour prendre part au drame sanglant. A la téte 
lite des assassins, il se traina jusqu’d l’'appartement de Darnley, 
6 au-dessous de celui de la reine : « Sire, nous sommes préls, » 
otles meurtriers en l’abordant*. Et le roi, sans mot dire, se ren- 
run passage secret 4 la chambre de la reine, et la trouva a 
er dans un Ctroit cabinet®, ou l’on ne pouvait pénétrer que par 
schambre. Elle avait 4 sa table la comtesse d’Argyle, sa sceur 
elle; Robert Stuart, abbé commendataire d’Holyrood, autre 
rd de Jacques V ; son intendant, Beaton, laird de Creich, et son 
fer, Arthur Erskine. A l’autre bout de la table se trouvait Riccio®, 
aréde quelques autres serviteurs de la reine. Il était vétu d’un 
tpoint de satin, d’un haut-de-chausses de vclours foncé et d’une 
+ de chambre de damas garnie de fourrures’. 

la vue de Darnley, qui entrait seul : « Avez-vous done déja 


ledford et Randolph a Cecil et 4 Leicester, 8 mars 1566, dans Thorpe, t. I**, 
5 eité par J. Gauthier. , 
Gay a Cecil, 8 mars 1566, dans Thorpe, loc. cit. 
-Hosack dit cent soixante. 
re a Cusme I*", dans Labanoff, t. I, p. 73. 
Cabinet était d’environ douze pieds de longueur sur dix de largeur. 
ith, Appendix; Camden, p. 109. Edition de 1625. 
ford et Randolph a Cecil, 27 mars, dans Robertson, Wright et Ellis; Jules 
er, : 


803 MARIE STUART. 


soupé, milord, lui dit la reine ; je croyais assurément que vous éties 
4 table en ce moment. » Il alla se placer sans répondre derriére k 
siége de la reine, qui tourna soudain la téle, et ils se donnérent uz 
baiser'. 

En ce moment, Ruthven pénétra dans le cabinet. 11 portsit, seg 
sa robe de damas, garnie de fourrures, un jacques, ou cofte d 
mailles, & la mode écossaise; sur la téte, un bonnet d’acer en 
forme de béret, et il soulevait avec peine une lourde épée*. Ala we 
de cet homme sous les armes, qui avait la réputation d’un soreseret 
d’un assassin, de ce spectre au visage pale, aux yeux enfoncés dass 
leur orbite, et étincelants de fiévre et de colére, la reine s’écria: 

— Qui vous améne 4 cette heure, milord, et qui vous a perms... 

— C’est pour ce pollron, qui est au bout de la table, que jesus 
venu ici, répondit Ruthven en langanl un regard féroce sur Ried; 
c'est pour ce vilain qui ne mérite ni cette place, ni ces honnesrs*. 

Cependant ceux des meurtriers qui avaient suivi Ruthven s daient 
glissés dans la chambre de la reine, tandis que l’autre bande, sous _- 
les ordres de Morton et de Lindsay, avait pénétré par le grand 
escalier dans la salle d’apparat ou de présence. Georges Douglas, le 
parent deMorton, Ker de Fawdonside, Patrick Bellenden, Henri Yar, 
prétre apostat, le master‘ de Ruthven et d'autres conjurés en armes _ 
envahirent le cabinet de la reine*. Riccio, saisi de terreur, couruts# 
placer 4 coté de sa maitresse en s écriant : 


‘ El Re si pose dietro Ja sedia della Reina, la quale subito rivoltata si baccam 
insieme. (Mémoire & Cosme It", dans Labanoff, t. VI, p. 75.) 

2 « Con una vesta di damasco foderata di pelle, ct sotto era armato di wpe 
a modo loro, con un gaschetto in capo in foggia di berretta. » (Mésete é 
Cosme I*", Labanoff, t. VII, p. 73.) 

3 La Reina li disse chi lo facesse andare in quel luogo, in quell’ hora ¢cll 
gliene haveva data licentia? I! quale fece risposta dicendo : « Quel poltrens ai 
qui in fondo di tavola mi ci ha fatto venire, il qual non merita haver que! loogh 
né tanti favori. » (Mém. & Cosme F', Labanoff, VII, p. 73.) 

On lit, dans un autre Mémoire, adressé au méme prince, d’autres curedt & 
tails: « La Regina li domando che novila era questa che venivano & gael 
cosi armati; et voltatasi poi a milor di Ruvenna, ii quale era stato malissime 
giorno proprio era corso la faina per la corte que stava in estremila di morte, 1 
disse : « Milor, io pensava venirvi a vedere in camera vostra, perché haveto joiew 
« che voi stavi molto male, et voi siete cosi armato! che vuol dir questo! ® ~. 
Rispose : « E ben vero, Madama, ch'io son stato molto male, hora mi treve 
« ef son venuto qui a questo modo per farvi servitio. » Alhora la Regina li rise 
mezo ridendo, pensando che farneticasse : « Et che servitio mi volete fr © 
« questa hora? » Et lui rispose : « Noi volemo quel galante la (nostrandole ® > 
« cretario Davit) et non volemo esser governati per un servitore. » (M 
Cosme I", Labanoff, Vil, p. 92.) 

4 On donnait le nom de master ou maitre aux fils ainés des lords. 

5 Herries et Tytler; Jules Gauthier. 


MARIE STUART. 803 


- Madame, je suis mort*! 

lors Ruthven, s‘avancant vers lui, s’écria : 

- Viens dehors, galant*. 

il tendit la main pour le saisir*. 

a reine se souleva de son siége, et, transportée de colére, elle 
aacait les meurtriers et les appelait traitres’ : 

~ Si mon secrétaire a commis quelque faute, dit-elle, je le met- 
dsous la main de la justice. 

Et elle les somma de se retirer sous peine de trahison. 

Alors Ker de Fawdonside, tirant une corde de sa poche, s’écria : 
— La voila, la justice *. 

Peadant ce temps-la, Darnley, saisissant la reine par derriére et 
{reignant avec force dans ses bras, la contenait appuyée sur le dos- 
de son siége, sans qu’elle put faire le moindre mouvement. Ro- 
ef Stuart, Erskine, le laird de Creich, le médecin francais et quel- 
a autres serviteurs s’efforcérent en vain de retenir Ruthven et sa 
adequi se ruaient vers Riccio. Au milieu de la lutte, la table fut 
Rversée avec tout son service et les flambeaux. Une seule lampe, 
f fat retenue par la comtesse d’Argyic, éclaira cette scéne d’hor- 
i. Ker de Fawdonside, dirigeant sur la poitrine de la reine le ca- 
ade la petite arquebuse dont il était armé*, et vomissant d’hor- 
es injures mélées d’imprécations, menaga de faire feu si elle 
etait : 

~ Tirez! s’écria la reine avec énergie, si vous ne respectez pas 
ofant que je porte 1a. 

Soit que le bandit fat désarmé par l’intrépidité de cette femme 
3 défense, soit que son arme fit mal amorcée, le coup ne 
‘it pas 7. 

Pendant ce temps-li, l’infortuné Riccio, s’attachant ‘avec toute 
tergie du désespoir 4 la robe de sa maitresse, s’écriait d’une voix 
ale par la peur : 

~-Justice! justice ! Sauvez ma vie, madame, sauvez ma vie! 

Pais, se tournant vers Darnley, il lui disait : 


€ Allora si accosto David alla Reina, dicendo : « Madama, io son morto! » 
mere & Cosme I*', Labanoff, VIS, p. 74.) 

¢ Ei cosi comincio 4 dire: « Vien fuora, galante, » movendosi per pigliarlo. » 
®.& Cosme I, Labanoff, VII, p. 93.) 

Némoire & Cosme I**, dans Labanoff, t. VII, p. 93. 

idem 


* Questa medema sari la guistitia, » tirando fuore dalla tasca una corda. » 
Pm, p. 74.) 

" Li pose l’archibusino allo stomaco, et ella disse pur che tirasse se non ris- 
Va cio che haveva nel ventre. » (Mém. a Cosme I, Labanoff, VII, p. 74.) 
«ord Herries, dans ses Mémoires, p. 76, dit que l’arme refusa de faire feu. 


804 MARIE STUART. 


— Souffrirez-vous, milord, que l’on m’égorge sous vos yeux, ¢ 
ne vous souvient-il plus de mes bons et fidéles services *? 

La reine, moins préoccupée de son propre danger que de celui 
qui menacait son serviteur, suppliait les assassins de l’épargner : 

— Si ce nest pour l'amour de moi, s écriait-elle, faites-le pour 
Pamour de l'enfant que je porte dans mon sein. Si mon secrétaire a 
commis quelque faute qui mérite punition, je le ferai mettre en pn- 
son et il sera chali¢ suivant importance du délit. 

Toutes ses supplications furent inutiles. Les assassins firent um 
dernier effort pour arracher Riccio hors de la vue de sa maitresse: 

— Souffrirez-vous cela? s‘écria la reine avec désespoir et cast 
dressant 4 Darnley. 

— Laissez-le aller, madame, répondit-il d'un ton liypocrite, il 
lui sera fait aucun mal, 

Et il engageait le secrétaire 4 sortir, lui assurant qu'il n’avaitnea 
a craindre?. | 

L’un des assassins, dans son impatience, frappa Riccio par-dessa 
la téte de la reine. D'autres, le saisissant par le cou, 1'entrainéresl 
dans la chambre 4 coucher. Li, Riccio, tout sanglant, se crampomua 
avec une force désespérée au lit de sa mailresse, puis a une chet 
née, mais Ker de Fawdonside lui fit lacher prise en lui frappant les 
mains de la crosse de son arquebuse. Riccio fut entrainé, déjd cov 
vert de blessures, jusqu’a la salle de présence. Alors l'un des assar 
sins lui plongea dans le coeur la dague de Darnley, dont il s’étall ea 
pare lout expres, et il s’écria : 

— Voila le coup royal ! 

Afin de prouver que le crime était commis par l’ordre méme & 
roi, on Jaissa l’arme dans la plaie. A peine le malheureux, tout a 
tilé et expirant, fut-il transporté dans la salle de présence, que ke 
bandits de Morton, se ruant sur lui avec des cris sauvages dds 
freux blasphéines, criblérent de coups son cadavre. 

— Pauvre David! s’écriait la reine avec désespoir, en eniendatt 


1 « Tl quale si raccomandava alla Regina ritirandosi presso di lei, dicendo #® 
al Re se voleva comportare che |’amazzassino davanti li suoi occhi, so 
li buoni et fedeli servitii che gl haveva fatto. La Regina, dall’altra banda esse 
tenuta, eridava che non dovessino farli male per amor di lei, 0, se non, lo fee 
sero per amor del frutto che havea nel suo ventre, promettendoli che se den 
secretario gI’havea fatto qualche torto o cosa che meritasse punitione, che la 
farebbe mettere [in] prigione ct castigare secondo il delitto. » (Mém.& Cosme x" ' 
Labanoff, VII, p. 93. . 
* « Et dicendo Ja Regina al Re, prima che lo menassin fuora, perch’ compe” 
tava questo : « Lasciatelo andare, Madama, disse, che non li sara fatto 
« male; » et cosi disse anco al secretario che uscisse fuora, che non li saria fal. 
alcun dispiacere... » (Mém. a Cosme I*', Labanoff, t. VII, p. 95.) 


MARIE STUART. 805 


seris de détresse de la viclime, mon bon et fidéle serviteur, que 
euait pilié de votre ime! 

Elle fit un effort pour se soulever, mais les conjurés restés autour 
ile la continrent de la pointe de leurs épées. 

La confusion éfait si horrible, la lucur des lorches si flottante et 
incertaine que plusieurs des meurtriers se frappérent entre eux. 
eadavre, percé de cinquante-quatre coups et tout ruissclant de 
og, fut trainé au sommet du grand escalier, et peu aprés, dé- 
uillé de tous ses vétements, il fut précipité dans la cour du cha- 
im’. 

Pendant ce temps-li, quelques-uns des conjurés avaient enfermé 
reine dans sa chambre avec le roi, qui, pour unique consolation, 
scessait de Jui dire: a Ce n'est rien! ce n’est rien*! » Ruthven, 
mtcouvert de sang et exténué de fatigue, rentra auprés d’eux, et, 
:lsissant tomber sur un siége, il demanda qu’on lui servit une 
ype de vin. A la vue de cet homme qui avait pénétré, 4 main ar- 
¥e, dans son palais pour s’emparer de force d'un de ses serviteurs, 
treme lui reprocha sa conduite dans les termes les plus amers. Le 
migue bandit ne lui répondit qu’en faisant son apologie et celle de 
% complices : il accusa la reine d’avoir gouverné avec tyrannie ; 
‘avoir écarté de sa personne les premiers barons de !’Ecosse, pour 
‘eonter que les conseils d’un Italien de basse condition, et d’avoir 
moploté la ruine de la religion avec lui et de concert avec les puis- 
ees étrangéres. « Ainsi, lui répliqua la reine, J’aurais commis, 
lon yous, de grandes fautes. Eh bien, je consens 4 remettre mon 
‘avoir entre les mains des lords des articles, et, s ils Jugent que 
imal gouverné, ale confier & celui qu’ils choisiront*. » Il lui apprit 
méme temps le prochain retour de Moray et des autres lords aux- 
els le roi avail accordé son pardon. Darnley, d’abord surpris de 
tte indiscréte révélation de son complice, finit par avouer qu'il 
aiten effet rappelé les bannis sans la prévenir. « S’ils sont restés 
longtemps cn exil, dit la reine avec une surprise mélée d’amer- 


| Mémoires 4 Cosme I**, dans Labanoff, t. VII, pp. 74, 75, 93, 94. Randolph et 
Mord & Cecil, 21 mars; dépéche citée par J. Gauthier; Marie 4 l’archevéque de 
lagow s Labanof!, t. I**, p. 345. Suceso de la muerte del secretario; Archives de 
Rancas; J. Gauthier, t. It"; Melvil, Herries et Birrel. Les lieux qui furent té- 
wis de ce drame, dans Holyrood, sont encore tels qu’ils étaient au moment ou 
ime fut commis. On peut en lire une description dans le tome I** de |’ Histoire 
Marie Stuart de M. Jules Gauthier, qui les a visités et décrits avec soin. « Dans 
Coin de la salle de présence, on montre, a l’endroit ot le cadavre fut laissé ago- 
Mt, une tache noire, ineffagable, produite, dit-on, par le sang de ce malheu- 
x. » (Ibidem.) 

Nouvelles venues d’Ecosse, dans Teulet, t. If, p. 262. 

Ruthven’s Narrative, dans Keith, App. 


806 MARIE STUART. 


tume, ce n’est pas sur moi que doit en retomber le biim: pak 
n’avais craint de blesser le roi, j’'aurais été heureuse de ls nea 
peler’. » 

En ce moment un écuyer du palais entra dans la chambre ae 
reine. Elle ne pouvait croire encore que Riccio eut été masset;i 
lui restait un doute; elle demanda avec vivacité a P Genes ai Fe : 
conduisait David en prison et en quel lieu ? a Madame, Iii tigen 
il, plusn’est besoin de parler de David : il est mort. >—« Ab\tattal 
fils de traitre ! » s’écria la reine, les yeux enflammés deedtett : 
mépris, et en se tournant vers Darnley : « Voila donclar 
que tu réservais & celui qui t’a comblé de tant de biens¢ . o 
neurs ! Voila ta reconnaissance pour celle qui t’a élevé Lunia 3 
si haute! » A ces mots, elle s’évanouit*. te 

S’il fallait ajouter foi au récit de Ruthven, Darnley aura tgel 
4 la reine, lorsqu’elle fut revenue a elle : « J’ai d’excellents af 
pour avoir agi de la sorte, car depuis que ce David est vena 
et en familiarité avec Votre Majesté, vous ne m’avez plus temage 
ni empressement ni confiance. Auparavant vous aviez I’ 
avant votre diner, de passer quelques heures avec moi Gea 
chambre; mais depuis longtemps il n’en est plus ainsi, et qual 
lais dans votre appartement, 4 moins que David ne fut en tie 
ne me teniez que peu compagnie; aprés souper, vous aimia if 
aux cartes avec lui jusqu’a une heure ou deux aprés mins -@ 
n’est point 4 la femme, répondit la reine, d’aller dans la chanel 
son mari, mais au mari d’aller dans celle de sa femme-'™ 
veniez cependant dans la mienne, reprit Darnley, il y a# 
avant que Riccio fut en si grande faveur auprés de vous. Quen’ 
pour que vous me repoussiez..., et que je sois devenu Toya 
dédains?... » Marie ne pouvant contenir son indignation &: 
pondit « que désormais elle ne vivrait plus avec lui cum 
femme’. » 

Dans un premier mouvement de coleére, elle dit & Ruthwa&4 


ses complices : « Quelqucs-uns d’entre vous payeront cherks 
F: 



























‘ Ruthven’s Narrative, dans Keith, Appendix, p. 270; Bedford et I 
conseil privé, 27 mars; Ellis, 2° série, t. I[; Jules ‘Gauthier, {. Ie. 

* « Et fermatisi il Re et la Reina nella camera sua, venne a entrarea® 
di lei al quale subito lei dimandd se coloro menassero David in prigaiodi , 
El scudiero rispose : « Madama, pid non bisogna parlar di David, perch 
« é morto. » Allora voltatasi la Reina verso il Re gli disse : « Ha tradilore, % 
« di traditore, questa é la ricompensa che hai dato a colui che t'ha fa! 
« bene et honor cosi grande; questo é il riconoscimento che dai a me pe ™ 
« inalzato a dignita cosi alta! » Laquale dette queste parole, incontanene 
(Hém. a Cosme I**, Labanoff, t. VII, p. 75.) 

1 Ruthven's Narrative, dans Keith, App., et Jules Gauthier, t. I*. 


MARIE STUART. 807 


Riccio. L’enfant que je porte dans mon sein vengera un jour tant 
de cruaut‘s et d’affronts, et si lui et moi venons a périr, je laisserai 
ee soin & mes parenis, les rois de France et d’Espagne'. » Lors- 
qvelle parlait ainsi, la malheureuse princesse était abandonnée et 
sans défense. Tous ses serviteurs avaient été chassés et menacés de 
mort, et les meurtriers avaient gardé soigneusement les portes pour 
ks empécher de rentrer et de porter secours a leur maitresse. 
Bothwell, Huntly ct Athol, qui lui étaient entiérement dévoués, et 
@& suraient voulu tenter un coup de main pour la délivrer, compri- 
rast bientét que tous leurs efforts seraient inutiles, et ils s’enfuirent 
per les fenétres pour échapper au fer des assassins. Ceux-ci avaient 
Weolu de « pendre 4 la porte du logis de la reine maitre James Bal- 
fur, de tuer les seigneurs de Flemming et de Levingtston, et de 
Boyer quelques-unes des femmes les plus dévouées*. » Mais ils ne 
perent exécuter leur dessein ; tous les serviteurs et amis de la reine 
pervinrent & s’échapper sains et saufs. 
_ Ea quelques minutes la nouvelle s était répandue dans la ville que 
®@-ehdteau avait été surpris et envahi par une troupe armée. On 
mans le tocsin, et quatre mille hommes environ, ayant a leur téte 
® prévdt, courent aussitét en armes 4 Holyrood, en demandant a 
grands cris de voir la reine. I] leur fut répondu, au nom du roi, 
y@elle allait bien, mais qu’on ne pouvait ni la voir ni lui parler ; 
yoeletumulte qui avait cu licu dans le palais n’était qu’entre Fran- 
pais, qu'il était apaisé, et qu’ils devaient se retirer. Alors le peuple 
rédoubla ses cris et ses menaces, disant qn’il voulait voir la reine et 
tai parler, ou sinon qu'il allait mettre le palais 4 feu et 4 sac et mas- 
aatrer tous ceux qui )’avaient envahi. La reine, entendant ce tu- 
multe et comprenant que le peuple voulait la délivrer, s’élanca vers 
Wie fenétre; mais les conjurés la retinrent et la menacérent, si elle 
dimit un seul mot et s’aventurait a aller vers la fen¢tre, de la mettre 
€a pitees et de la jeter par-dessus les murs®. 
ls députérent alors Darnley en personne pour commander au 
Petple de se disperser sous peine de rébellion; mais on ne tint aucun 
Compte de ses ordres, et le tumulte allait toujours en augmentant. 
l'un des conjurés s’étant glissé dans la foule déclara que la 
Mine était saine et sauve, et que la seule cause du trouble étail la 
Juste punition que venait de subir un ennemi de la religion réfor- 
née et un pensionnaire du pape’. « Au nom de ce personnage, qui 


$ Lettre de Bedfurd ; Jules Gauthier, t. I*'. Ruthven's Narrative. 

® -Nouvelles venues d’Ecosse, dans Teulet, t. ll, p. 262; J. Gauthier. 
5 Msrie 4 son ambassadeur a Paris, dans Keith; Hosack, t. I. - - 

8 Mémoire @ Cosme I**, dans Labanoff, Vil, p. 94. 





SULUUG pat A AIVEAGCUA UG OG OALUGLIUIS, LAL NG YUL LAUUNCL IG UL 
repos et passa la nuit dans les larmes, la priére et l’inquitt 
sort qui lui élait réservé. « Ses femmes craignirent un acc 
ment prématuré; mais leurs craintes ne se réalisérent pas, 
l’excellente constitution de la reine, qui lui permit de sur 
le premier des dangers auquel avaient voulu l’exposer les 
sins*. 

Le jour suivant, qui clait un dimanche, Marie apprit que 
usurpant toule l’autorité, avait dissous en son nom seul le 
ment et enjoint 4 tous ses membres de quitter Edimbourg d 
trois heures, sous peine de trahison. Tous les prélats, pairs, 
et bourgeois qui en faisaient parlie, obéirent sans la moindr 
stance °. 

Le méme jour, Moray et ses amis exilés rentrérent dans 
bourg 4 la téte d'une troupe de mille cavaliers. IIs firent | 
simulacre de se rendre au Tolbooth, siége du Parlement, | 
n’ignoraient pas la dissolution, puis ils allérent au palais 
rood’, Darnley, surmontant la répulsion profonde qu’il épr 
parut laccueillir avec joie, et la trop crédule Marie, cédar 
mouvement de sensibilité bien naturel dans sa situation, se je 
ses bras: « Ali! mon frére, s’écria-t-elle en ’embrassant av 


' Hosack, t. I. 

* Ruthven's Narrative; Mémoire a Cosme I, dans Labanoff, t. VII, p. 
pres le récit de ces événements envoyé par Marie Stuart 4 l’archevéque de 
Jes meurtriers de Riccio menacérent le peuple de la mettre 4 mort sil 
pour la voir. (Labanoff, t. I", pp. 542 et suiv.) 

3 Ruthven’'s Narrative. 

* Marie Stuart 4 l'archevéque de Glasgow, 2 avril 1566, Labanoff, t. I* 
et suiv. 


MARIE STUART. 808 


Lom, si vous aviez été ici, vous n’auriez point permis que je fusse si 
ruellement traitée‘. » Moray, acleur consommé, fit semblant d’étre 
imu et trouva méme des larmes de commande’. Marie lui protesta 
«que ce n‘était point sa faute s'il était resté si longtemps en exil ; 
mais qu il était le bienvenu, et qu’elle était préte 4 lui rendre toute sa 
faveur s'il voulait sincérement rentrer dans le devoir®. » , 
Moray et plusieurs des exilés, qui étaient présents 4 celte scéne, 
_ mirent le genou en terre devant la reine en lui demandant pardon 
é loi promettant d’étre 4 l’avenir et en toute occasion de bons et 
fidéles serviteurs. La reine, qui craignait que sa vie ne fat en dan- 
ger, leur pardonna ; elle engagea son frére et les autres conjurés a 
; Werdre plus fidéles désormais, et & lui venir en aide pour venger 
_Weanglant outrage commis en sa présence. Tous le lui promirent?. 
Mais, peine l’eurent-ils quittée, que Moray les conduisit chez le 
comte de Morton, afin de délibérer sur les moyens & prendre pour 
‘Metire a profit les événements. La, il fut arrété que la reine serait 
_ Conduite au chateau de Stirling, of elle serait gardée prisonniére 
;, JUequ'a ce qu'elle edt sanctionné toute leur entreprise, c’est-a-dire 
* Gabli la religion protestante, — ce qui impliquait le maintien en 
: ‘"pomession des bicns de I’Eglise entre les mains des usurpateurs, — 
_‘@donné au roi son mari la couronne matrimoniale et la régence du 
 Nysume. Ils résolurent, en cas de résistance, de la mettre a mort, 
ou lout au moins de la garder en prison jusqu’a la fin de sa vie‘. 
Cependant, la reine, qui avait pu se mettre en communication, par 
“Wefenétre et par signes, avec son fidéle serviteur James Melvil, Je 
‘pria de lui venir en aide. Melvil sonda le prévét d’Edimbourg et ap- 
‘pritde sa bouche que le peuple, ne s’intéressant en rien au sort de 
Mezio, n’était nullement disposé a prendre les armes. Cette nouvelle 
‘Cmsterna Marie Stuart*. Effrayée de l’horrible isolement dans le- 












7* 


‘IL Froude assure ses lecteurs que tout ceci n’était qu’un faux semblant et 
. {Qu'elle détestait son frére avec la haine de l’enfer. » (History of England, vol. VIII, 
P. 960; Hosack, t. I*'.) 

* Melvil,, p. 150; J. Gauthier, t. I*". 

* Melvil et J. Gauthier. 

* Mémoire & Cosme I, dans Labanoff, t. VII, p. 95. 

* Marie a l'archevéque de Glasgow, 2 avril 1566, Labanoff, t. I, p. 347. — 

venues d' Ecosse, Teulet, t. I, p. 262. 

‘Moray vota la mort de sa sceur; autrement, dit-il, il ne pourrait y avoir 
@eune sécurité pour la religion, si on lui rendait l’autorité royale. » (Blackwood's, 
Life of Mary, Maitland Club édition.) « Par religion, Moray voulait dire les terres 
dol'Eglise qu’il s’était appropriées. » (Meline, Mary queen of Scots and her latest 
énglish historian, etc.) « Une telle mesure, mort ou prison pour la reine, dit phi- 
lesophiquement M. Froude, était la conséquence toute naturelle de leur entre- 
prise. » (History of England, t. Vill, p. 268. Meline, ibidem.) 

* Ménoires de Melvil. 


25 Aour 1874. D2 


810 MARIE STUART. 


quel elle se trouvait, elle passa la nuit suivante dans le délire de la 
terreur. Elle se voyait détronée, prisonniére d'une bande de meur- 
triers dont le roi son mari paraissail ¢tre le chef. Etait-ce une pri- 
son ou la mort qui lui était réservée? L’imagination frappée des 
affreux souvenirs de la nnit précédente, de la vue du spectre quilt 
était apparu pale et sanglant dans son armure; elle crut le voir e- 
core enlrer chez elle brandissant son épée pour lui donner la mort. 
Elle poussa des cris déchirants. Darnley en fut ému. Il envoya au- 
pres d’elle un de ses olficiers, mais on l’arréta au passage. Darnley 
se rendit alors en personne auprés de Marie, et ce ne fut qu’a grand’ 
peine qu'il obtint que la pauvre captive serait service par quelques 
unes de ses femmes, celles dont on se détiait le moins, et encore 
avec cette précaution qu'il n’en sortirait aucune sans qu'elle eit le 
visace découvert '. 

Le jour suivant, le comte de Morton, afin d’entretenir les senti- 
ments d’inimitié de la reine contre son époux, se rendit auprés 
delle. Ii dui dit qu il n’ctait pas venu pour lui demander pardon du 
meurtre de David, dont il était complétement innocent, mais afin de 
s'informer pour quel motif, les Etats étant convoqués, elle refusait 
de donner la couronne matrimoniale au roi son mari. « Mon cousin, 
lui répondit-clle, je n’ai jamais refusé d’honorer mon mari en 
aucune manicére; loin de 1a, depuis mon mariage je n’ai_cessé de le 
combler de biens, de dignités et dhonneurs. Mais ce sont ceux-la 
meme auxquels le roi donne aujourd’hut toute sa confiance gat 
men ont tou-onrs voulu dissnader. » Et comme le comte insistal, 
disant que la convocation des Etats lui fournissait l'occasion de proa- 
ver son bon vouloir, la reine lui répondit prudemment « qu’éant 
prisonniére, tout ce qu'elle ferait serait nul, que les princes élrat 
gers pourraient croire que son peuple lui dictait la loi et qu’encetle 
circonstance elle aurait la main forcée?. » 

De 14, Mortou se rendit auprés de Darnley, chez qui se trouvaitk 
cointe de Lennox, son perce ; il leur parla de sa conversation svec la 
reine ct des moyens de conduire leur entreprise & bonne fin. Il fat 
résolu que le roi, feignant un retour de tendresse pour la Teil, 
irait passer la nuit aupres d’elle, qu'il s’efforcerait de Vapaiser ¢ 
de lui faire croire que lui ct ses amis se repentaient de I'accidest 
arrivé a David ; qu’ils désiraient lui donner toute satisfaction; q& 
la garde de cing cents hommes qui entouraient le palais serait levée; 
et qu’il serait permisa ses servileurs d’entrer et de sortir a volonté, 
pour tui prouver qu’elle élait absolument libre’. 

‘ Ruthren’s Narrative; Jules Gauthier. 


* Hémoire a Cosme 1', dans Labanoff, t. VII, pp. 75 et 76. 
3 Mémoire a Cosme I*', Labanoff, t. VII, p. 76. » Et fu risoluto che sotto spetie 


MARIE STUART. se Sat 


Italie dit, & propos de cette conspiration d’un caractére si 
veux, l’un des derniers historiens de Marie Stuart, l’Italie a 
iéralement considérée comme la contrée ot, dans le moyen 
tide la politique perfide atteignit son plus haut degré de per- 
$ mais nous chercherions en vain dans les annales de Rome 
enise un complot dans lequel la profondeur de la scéléra- 
tt égaler celui dont le meurtre de Riccio ne fut que le premier 
te pouvail-il résulter de ce crime commis sous les yeux de 
? Un avortement probable, peut-étre sa mort, et 4 défaut de 
déposition et son emprisonnement'. » 
> pouvait-il encore arriver? L’élévation au tréne d'un prince, 
> haine et de mépris pour tous ses complices, et dont l’incor- 
lie leur et promptement fourni l'occasion et le prétexte de 
sr de son aulorilé. Alors, et pas avant, auraient été dévoilés 
jets réels des assassins de Riccio, c’est-a-dire l’usurpation du 
nement avec l’appui certain de la partie la plus fanatique des 
& protestants, et l’appui non moins certain de la reine d’An- 
. Machiavel n’a jamais concu — et certainement n’a jamais 
+> un complot plus diabolique dans ses desseins que celui 
ourdi par les chefs des conspirateurs, en apparence pour le 
@ de Riccio, mais en réalité pour la destruction de Marie 
pt du roi son époux. Jusqu'ici la conspiration avait réussi ; 
@tait tué, le Parlement dissous, les lords bannis rappelés, la 
wisonnicre, car il avait été résolu qu’elle serait enfermée dans 
Bau de Stirling?. Mais avant que ce projet put étre effectué, 
as et les espérances des conspiraleurs furent dispersés au 
i l’esprit ferme et résolu de leur souveraine*. » 
ley, qui n’avait point été appelé a la réunion des bannis chez 
»ou lon avait agité sans lui le sort du royaume, trembla que 
de bilard ne s’emparat de nouveau du pouvoir. En proie a 
tourments de la jalousie et de |’ambition, il se rendit chez la 
bie vit d'un coup d’ceil tous les combats qui se livraient dans , 
te, et tout le parti qu’elle pouvait en tirer pour sa délivrance. 
saya de l’attendrir et de V’éclairer. Elle lui dit avec douceur 
ecio n’avait été mis a mort qu’afin qu'elle fat exposée a d’o- 


Bwolezza il Re anderebbe a dormire con la Reina et per placarla et con farli 
“edere d’esser pentiti del caso seguito di David, etc. » 

mactres de Melvil. Melvil, qui était alors 4 Holyrood, dit que, la reine étant 
Re meurtre parut avoir été commis pour détruire a la fois la mére et len- 
© les meurtriers auraient pu tuer Riccio tout autre part et dans un tout 
ment. 

Ler, t. VII, p. 33. 

wack, Mary queen of Scots and her accusers, etc., t. I*’. 


de leurs mains, ils avaient délibéré de la tuer. » 

« Sur quoi la pauvre dame, ainsi grosse comme elle est, 
entreprendre de descendre avec des cordes la hauteur d’un 
pour se sauver a la forteresse de Dumbarton *. » Elie donna 
secrétement 4 Bothwell et Huntly de lui en faire fabriquer 
champ*, et de lui préparer des secours®. En méme temps 
jurer 4 Darnley de ne découvrir leur projet a personne’. 

Depuis trois jours et trois nuits les portes du palais étaiea 
reusement gardées par quatre-vingts arquebusiers. Comment 
per 4 leur surveillance? Darnley usa d'un expédient que | 
seule justifier la scelératessc des hommes auxquels i avait: 
I! promil 4 ses complices que la reine signerait leur pardon, ! 
rendaient la liberté. [1 dit 4 Morton et & Ruthven que a cét 
loyale princesse, et qu'il engagerait volontiers sa vie pour § 
ce quelle avait promis*®. » Suivant la version de Ruthven, | 
renouvela aux meurtriers, qui furent admis en sa présence, 
messe de leur pardon, mais cette princesse assure, dans ut 
quelle écrivit peu de temps apres a Parchevéque de Glasgow 
1566) que ce fut le roi seul « qui prit sur Jui cet engagement 
le soir méme, les conjurés conficrent 4 Darnley les articles 

par cux qui devaient leur servir de sauvegarde dés que la 
aurait apposé son sceau et sa signature. Daruley se fit fort d 





‘'«... Et in particolare nella Francia, ove lei virtuosissimamente 
tempo haveva vissuto. » (Mémoire @ Cosme I", Labanoff, t. VII, p. 77.) 

* Mém. & Cosme I*', Labanoff, t. Vil, pp. 76, 77. 

3 Extrait des nouvelles venues d Ecosse, dans Teulet, |. Il, p. 262. 

4 Extrait des nouvelles venucs d’Ecosse, etc., Teulet, t. Ul, p. 262. 


MARIE STUART. 813 


ils consentaient, pour cette nuit-la, que toute liberté fat lais- 
a femme. C’était le seul moyen, leur insinua-t-il adroilement, 
mettre hors d’état de révoquer plus tard leur pardon, sous 
te qu’en le signant elle était encore leur prisonniére. Il leur 
t en méme temps de se constituer lui-méme son gardien 
mpécher toute tentative d’évasion’. Ce ne fut pas sans de 
s hésitations que les conjurés se rendirent au conscil de 
y, et, en se retirant, ils lui firent entendre d’un ton menacant 
tous les malheurs qui pourraient s’ensuivre retomberaient 
téte*. » 

spéraient sans doute que la reine, dans son état de grossesse 
p, et accablée par tant d’émotions, serait hors d'état « de rien 
rendre*. » Ils avaient compté sans |’intrépidité de I’héroine 
bery-Hill, et l’on ne saurait trop s’étonner de leur impru- 


wit venue, la reine et le roi quittérent les seigneurs de leur 
» comme pour aller se coucher. Marie fit aussitét appeler dans 
mbre Erskine, son écuyer, et lui donna l’ordre de tout prépa- 
ir la fuite. Vers minuit, elle se leva, et, aprés s’étre assurée 
plus profond silence régnait dans le chateau, elle alla réveil- 
bi et une seule de ses femmes. Tous trois descendirent 4 pas 
par un petit escalier 4 colimagon qui conduisait au cime- 
+ V’abbaye, et ayant ouvert une porte secréte pratiquée dans la 
le, ils trouvérent l’écuyer qui les attendait avec un homme 
trois chevaux de selle. Le roi sauta sur |’un d’eux, la reine se 
croupe sur celui d’Erskine, la suivante derriére l'autre ser- 
et la petite troupe partit & bride abattue & travers la campa- 
erte et silencieusc. Dans leur aveuglement les conjurés n’a- 
yosé de gardes nulle part. Au point du jour, aprés avoir par- 
ingt milles tout d’une traite, la reine arrivait 4 Dunbar brisée 
me. Elle fit allumer un grand feu pour se réchauffer, et, aprés 
al déjeuner qui ne se composait que de quelques ceufs frais 
avait fait cuire de sa main, elle écrivit au roi de France et a 
les les princes lorrains pour leur apprendre son extréme 
e. Sa lettre au cardinal de Lorraine portait cette signature : 
: miéce Marie, reine sans royaume’. » Elle fit aussitét con- 
e lieu de sa retraite 4 ses amis les plus dévoués des comtés 
wes terres, et quelques heures aprés son arrivée, elle se vit a 


ait des nouvelles venues d' Ecosse, etc., Teulet, t. II, p. 263. 
hwen’s Narrative. ; 

rait des nouvelles venues d’ Ecosse, Teulet, t. Il, p. 263. 

wire & Cosme I**, dans Labanoff, t. VII, pp. 77, 78 et 79. 


814 MARIE STUART. 


la 1éle de plus de douze cents hommes, prétsa mourir poms: 
Parmi eux se trouvaient Huntly, Athol, Bothwell, Caithness, h 
l’archevéque de Saint-André, les lords Seaton, Hume, Yes, 
pil et une foule de barons et de gentilshommes*. 

On peut juger de la surprise et de la consternation des q 
lorsque, le lendemain, ils apprirent que la reine sta al 
qu'elle était entourée de ses amis les plus dévoués. On saay 
croire que ces hommes de ruse et de sang eurent la naiveléfa 
ce méme jour, pour la seconde fois, & la reine, les arude 
avaient rédigés pour leur sauvegarde, et l’on trouveratedli 
que Marie, qui n’avait promis de les signer que le fer wk 
ne secrit pas engagée par un tel serment?. 

Cing jours aprés, la reine, 4 la téte d’une armée deb 
mille lances, marcha sur Edimbourg, qui lui ouvrit ses 
la moindre résistance*. Elle y fut regue avec des transport 
éclatant démenti donné aux impudentes calomnies des km 
Randolph, qui ne cessent de la peindre alors comme @ 
haine et de mépris pour les Ecossais*. 

Saisis de terreur, les assassins de Riccio avaient displ 
clin d’ceil. Les chefs du complot, Morton, qui en avait 4 
Lethington* le conseiller, Ruthwen, Ker de Fawdonside, 
les terribles instruments; Knox‘, qui i’avait sanctifié par? 


1 Herries, p. 78; Lettre de Marie a l’archevéque de Glasgow, 2 aif 
noff, t. I*, p. 348. | 

2 Plusieurs historiens ont adressé 4 Marie Stuart le singulier reg 
manqué de parole aux assassins de Riccio; mais M. Jules Gauthier ii! 
4 bon droit qu’ils ne se montrent pas si rigides « lorsqu‘il s‘agit del 
de Moray ou du machiavélisme de Cecil. » 

3 48 mars 1566. 

* Jules Gauthier, t. I**. : 

5 Lethington, qui avait pris une part active dans la conspiratioa, am 
tenu artificieusement a l’écart, se retira chez un lord de ses amis as 
terres. (Hosack.) 

6 On n’a pas de preuves de la participation de Knox a la conspiré 
la sut et l'approuva. (Hosack, t. I*", et James Meline, Mary queen qi: 
M. Froude, dans son récit de la conspiration contre Riccio (vol. © 
entre autres erreurs, qu'un bond fut signé par Ruthven et par 5a 
thington) et que Morton le signa aussi « dans un paroxysme de ragé,? 
fut, 4 ce moment-la, privé de la chancellerie, haute dignité que ls re 
tention de conférer 4 Riccio. L’original du bond, qui existe encore, #1 
vu sans dovte par M. Froude. Il ne porte ni la signature de Ruthv, 
Morton, ni celle de Maitland. I] n'est signé que par Darnley et les ls 
Ruthven, Maitland et Morton, quoique parties actives dans ke 
pas le méme intérét immédiat que Darnley et ses associés, et c'est prt 
ne signérent pas le bond. Quant au projet de destitution de Morte 4 
le chancelier avant le meurtre de Riccio, on n’en trouve pes la 


MARIE STUART. 815 


se, se sauvérent, les uns 4 Newcastle, les autres dans les lieux 
us retirés de |'Ecosse'. 

peine rentrée dans Edimbourg, la reine youlut accomplir un 
r. Le corps de l’infortuné Riccio avait été inhumé dans le ci- 
re protestant de Canongate. Elle le fit transporter dans le cime- 
de l’abbaye d'Ilolyrood et enterrer avec les priéres et les céré- 
es du culte catholique’. Cette action si simple ne put trouver 
: devant les diffamateurs a gage de Marie Stuart. Ils répandirent 
uit que Riccio avait été déposé avec une pompe extraordinaire 
le tombeau des rois, « entre les bras de Madeleine de Valois*. » 
de Foix, dans une dépéche a Catherine de Médicis, se tit l’écho 
bruit absurde, et quelques graves historiens s’appuient sur lui 
ne sur une autorité’. 

résumé, la plupart des historiens, méme plusieurs de ceux 
ont le plus hostiles 4 Marie Stuart, ont rejeté la fable de ses 
ws avec Riccio. Buchanan, tout en avouant que le secrétaire de 
ne était fort disgracié de la nature, et n’était rien moins que 
sant, est le premier qui l’ait mise en avant. Payé par Moray 
diffamer la princesse qui l’avait sauvé de la potence lors de la 
uration d’Amboise, dans laquelle il était impliqué, on sait avec 
2 conscience il s’est acquitté de sa tache. De Thou est le seul 
istoriens conlemporains qui se fasse l’écho de ce bruit menson- 
lames Melvil est muet sur ce point, et John Knox lui-méme ne 
is un mot qui puisse faire soupconner des relations coupables 
la reine et son secrétaire. « Les viles éclaboussures qu'on a 
hé a faire rejaillir sur l’honneur de la reine, dit Keith, comme 
lenant une familiarilé criminelle avec le laid et disgracié Ric- 
e méritent aucun crédit *. » Hume traite cette accusation de dé- 
inable, sinon d’absurde*. « Il parait presque impossible, dit de 
sté Robertson, que la reine, 4 moins qu’on ne la suppose une 
e tout & fait éhontée, ait pu entretenir une intrigue criminelle 
ticcio ”. » Malcolm Laing, le plus passionné des ennemis de 


t, au contraire, dans Narrative of Morton and Ruthven (Keiss, vol. If, 
» que Morton, le lendemain du meurtre, parle 4 la reine en qualité de chan- 
M. Froude ne pourrait citer aucun document ou aucun historien du temps a 
de ce quiil avance. (Hosack.) 

tler, t. V, Appendix; Chalmers, miss Strickland, J. Gauthier, Hosack. 
lfour’s Annals, 1. I*; Keith, t. II; D. Gusman de Silva & Philippe I, Archives 
ancas; citations de M. J. Gauthier. 

es Gauthier, t. I*. 

péche du 20 mars 1566, dans Teulet. 

ith, t. Ie". 

ition de 1848, t. II. 

bertson, t. I". 


816 MARIE STUART. 


Marie Stuart, a écrit ces mols caractéristiques : « Je ne me préo 
cupe pas de Ja familiarité de Riccio avec Marie, de laquelle nous 
n’avons maintenant d’autre preuve que les soupcons de son mari'.» 
Enfin M. Hill Burton pense que la reine, ayant fasciné Riccio comme 
elle fascinait tant d’aulres hommes, il n'est pas probable qu'elle 
soit allée plus loin avec lui qu’avec d'autres’. 

« On peut méme se demander, dit M. Hosack, si Darnley fut wai- 
ment jaloux de Riccio? Cela est affirmé dans Narrative of Ruthwe 
and Morton. Cependant ce document lui-méme contient de fertes 
preuves du contraire. Darnley, parlant de la reine, dit, méme aprés 
le meurtre de Riccio, comme on vient de le voir, « qu’elle était une 
princesse vraie, et qu'il répondrait sur sa vie d'une promesse faile 
par elle*. » Ces paroles, qui sont rapportées par deux de ses pires 
ennemis, semblent étre complétement incompatibles avec la jalo- 
sie. ll est plus que probable que, dans toute cette affaire, Darnley 
fut la dupe de Morton et de ses complices, et que, quels que fussent 
ses soupcons contre Riccio, ils n’étaient que le résultat de leurs i- 
trigues*.» 

M. Froude, sans tenir compte de tant de preuves, n’en persiste 
pas moins a soutenir que Riccio fut aimé de la reine, et que, « m0- 
sicien accompli, il charmait les longues heures de sa solitude per 
des chants d amour. » Il va sans dire qu'il passe sous silence les wales 
causes de l’assassinat de Riccio, pour ne |’attribuer qu’a la jalouse 
du jeune roi°. 


TV 


La reine ne pouvait douter de la complicité de Darnley dans le 
meurtre de Riccio; mais elle ignorait encore s'il y avait eu prem 
ditation de sa part, et si dans cette conspiration il existait des dat 
ses secréles auxquelles il eit souscrit. Dans l’espoir insensé de # 
mettre 4 couvert de la rumeur publique et des dangereuses révélt- 
tions de ses complices, dont il n'avait trahi 4 cetle époque que is 
chefs apparents, voici ’¢trange moyen que Darnley crut avoir (rous 


‘ Malcolm Laing, t. It". Voir la remarquable dissertation de M. Gauthier sur }@ 
prétendues relations de Marie avec Riccio, dans !‘Appendice de son tome I*. 

* Hill Burton, History of Scotland, vol. 1V, p. 300. James F. Meline, Mary que” 
of Scots and her latest english historian (1872). 

3 Keith, t. Ill. 

* Hosack, t. I**. 

5 Mary queen of Scots and her latest english historian, etc., by James F. Meline 
Chapter X, Murder of Riccio, pp. 98, 99, 100, 101. 


MARIE STUART. 8i7 


Eur imposer silence. Aprés avoir déclaré audacieusement de- 
: conseil privé qu’il n’avait participé en rien au complot, il 
ce la reine que sa déclaration serait lue 4 Edimbourg, sur la 
Bu Marché, et que défense serait faite & tout Ecossais, sous 
de trahison, de dire qu'il avait trempé en quoi que ce fat 
1 derniére conjuration '. 
msque ces élranges procédés furent connus des conspirateurs 
leur indignation ne connut plus de bornes. Méme dans cet 
rbare, il y avait certaines régles considérées comme sacrées, 
Riaient entre eux tous les hommes. Refuser de poursuivre une 
wise pour laquelle on avait engagé son sceau et sa signature, 
plus est, trahir un de ses associés, exposait ]’offenseur 4 une 
ume presque certaine. Dés lors, Darnley devint doublement 
i a ses complices. Lui seul avait été cause de l’avortement de 
Spiration; et, non content de les abandonner lorsque le succés 
mit certain, il avait cherché son salut dans leur propre ruine. 
RbVun des principaux motifs qui, plus tard, entratnérent Mor- 
[Lethington 4 entrer dans la conspiration contre la vie de Darn- 
B: 
pley n’avait nommé ni Moray ni les autres lords exilés avec 
Us il avait signé les bonds. Ceux-ci mirent 4 profit son silence; 
gt leur soumission 4 la reine et obtinrent des lettres d’aboli- 
Pinsieurs méme rentrérent en faveur, et Moray, admis de nou- 
lans le conseil, reprit auprés de la reine une partie de son an- 
influence. Quant aux envahisseurs d’Holyrood, faute d’avoir 
wu en justice, ils furent mis hors la loi et leurs biens confis- 
Ce fut alors seulement que les sceaux furent enlevés 4 Morton, 
rasser dans les mains de Huntly*. Deux des assassins subal- 
de Riccio furent exécutés : Henri Yair, prétre apostat, et Tho- 
scott, shériff de Perth. Deux autres bourgeois, condamnés & 
low et Mowbray, furent graciés par la reine. feu a peu, et 
te sous l'influence secréte de Moray et de ses amis, !a reine 
ana 4 plusieurs autres coupables, et, au bout d’un an, la plu- 
taient rentrés en Ecosse. 
apprenant la réconciliation de Darnley et de Marie, Elisabeth 
icut autant de dépit que leur rupture lui avait causé de joie. 
técrire dans tout son royaume par Cecil que Riccio n’avait 


Gauthier, et Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, t. I*. 

ack, t. Ic. 

thington, 4 cause de sa trahison, fut dépouillé des terres de l'abbaye de 
Bton, et elles furent accordées 4 Bothwell, & cause de ses récents services. 
t. 





sent livrés, ou qu'elle les expulsdt de son royaume. El 
semblant de condescendre & une si juste réclamation, q 
le roi de France; mais elle se contenta de faire avertir : 
Morton et ses amis qu'elle n’exigeait d’eux qu’un changem 
sidence. Sur cet avis, ils cherchérent un refuge 4 Alnwiel 
élaient 4 portée de s’entendre avec leurs amis d’Ecosse 
Lethington, et leurs complices, ne laissaient pas pourtant 
cette époque les plus grands efforts pour obtenir leur pard 
et méme Bothwell intercédaient auprés de la reme en leu 
et peul-étre, avec son ex(réme facilité & oublier les injures 
cédé a leurs pri¢res, sans la violente opposition de Darnle 
été la principale cause de l'exil de Morton, et il savait que! 
pardonnait pas. « Un vague sentiment du danger suspem 
téle hantait & ce point son esprit, qu’il avait parlé de quitte 
si Morton était rappelé*. » Pour empéchor 4 tout prix le 
cet homme si redoulable et de ses complices, il fit de not 
vélations la reine sur leur compte, et, entrainé par la p 
divulgua les noms des lords revenus d’exil qui avaient pri 
conjuration. fl accusa méme Lethington d’en avoir été « le 
moteur. » Cetle imprudence devait lui couter la vie. Pour: 
Moray et ses complices mirent aussitdt sous les yeux de 
bonds signés de la main de Darnley, qui prouvaient que 
pas seulement la mort de Riccio qu'il avait préméditée, m 
le déshonneur, la ruine et le meurtre de sa femme et de 
raine*. La reine fut accablée par cette révélation, qui lo 


! Avvisi di Scotia, Labanolf, t. VII, p. 62. Teulect, t. II, p. 207. 
2 D. Guzman de Silva a Philippe II, 30 mars, 411 et 29 avril 1566, 


MARIE STUART. 819 


a jour si odieux celui qu elle avait tant aimé, et qu’elle aimait. 
- «La folie ct la perversité de cet homme, qui s'était montré 
aux envers elle qu’envers ses compagnons de meurtre, la 
rent dans le désespoir'.» Elle tomba dans un abattement 
A. Elle n’eut cependant pas la force de se séparer de cet indi- 
yux, et ils continuérent 4 vivre sous le méme toit. Darnley 
it prendre a tache d’aggraver ses torts et ses fautes, et chaque 
Lataient de nouveaux orages*. 

zine fit de vains efforts pour lui faire changer de conduite et 
+ ramener a elle. Sa situation devint bientét si intolérable 
pensa sérieusement a se retirer en France*. Son dessein était 
mer un conseil de régence pour gouverner en son absence son 
ernable royaume. Elle avait méme désigné les noms de mem- 
ui devaient en faire partie, Moray, Mar, Huntly, Athol et 
ell’. Mais ses principaux conseillers s’opposérent fortement 4 
jet extraordinaire, et comme le terme de sa grossesse appro- 
i] fut mis pour un temps de cété*. Randolph prétendit méme 
‘ne fut pas éloignée de divorcer®; mais, & la veille de ses 
8, rien n’est moins probable qu’elle ait congu un tel dessein. 
La ce moment de crise que Buchanan, avec un art perfide, 
’origine de la prétendue passion de Marie pour Bothwell. Mais 
mt croire que celte princesse qui sut résister aux gentilshom- 
s plus beaux, les plus spirituels, les plus séduisants de la cour 
nee, dont Ja vertu ne fut jamais effleurée par nos chroniques 
leuses, qui fit virilement trancher la téte & l’imprudent Cha- 
pour se mettre 4 l’abri de tout soupcon, et qui, dans les prt- 
Elisabeth, ne fut en butte qu’aux ridicules calomnies de la 
ise de Shrewsbury, comment croire que cette princesse ait 
pour premier amant le digracié Riccio et qu'elle ait éprouvé 
olente passion pour ce Bothwell, que Brantéme nous dépeint 
3« le plus laid homme et d’aussi mauvaise grace qui se put 
» Un tel soupcon est aussi loin de la vraisemblance que de 


es seigneurs, ef trouva que la déclaralion que Darnley avait faite, devant 
e Conseil, de son innocence du meurtre de David, était fausse. » (Randolph 
4 avril 1566; dans Ilosack.) 

ack, t. Ie". 

‘ie 4 la duchesse de Guise, mai 1566, dans Labanoff, t. It", p. 354. 

hington a Randolph, 27 avril, State papers office, et D Guzman de Silva a 
» II, 148 mai; Jules Gauthier; Hosack, t. I*. 

tre de Morton a Randolph, 27 avril 1566, Coton. libr. Caligula B. 244; citée 
Tosack. 

ack, t. I". 

idolph 4 Cecil, 25 avril, State papers office; J. Gauthier. 

b, t. Il, p. 486. 


820 MARIE STUART. 


la vérité. Il faut remarquer de plus que la réputation de MarieStaa, 
restée hors d’atteinte pendant son séjour en France et en Angeierre, 
n’a jamais été attaquée que par les assassins de Riccio el de Darnley, 
et par les hommes 4 leurs gages. Il suffisait que Bothwell jochdels 
faveur, alors trés-méritée, de la reine pour qu'il fit aussitdt accel, 
de méme que Riccio, d’étre son amant*. 

Aprés le duc de Chatellerault, le comte de Bothwell par sswie 
possessions et les charges héréditaires dont il était revéin, teh 
plus puissant des barons du sud. Il était shériff de Berwikadt 
dimbourg, bailly de Lauderdale et grand amiral d’Ecosse. Eman - 
juré del’Angleterre et des lords de la congrégation, bien qupa 
tant, il avait rendu de grands services 4 Marie de Lorraine put 
sa régence, et elle lui avait confié la lieutenance des Marcha tm 
sa jeunesse, Bothwell avait été capitaine de la garde écomm& 
roi de France. Il accompagna Marie Stuart 4 son retour e 
Accusé peu apres par Moray d’avoir formé un complot pour eet 
cette princesse, il fut exilé, et, quoique ses biens fussent coniapll 
il refusa de se vendre a Angleterre comme la plupart des saguati 
écossais de son temps. Lors de la révolle de Moray et de ssa, : 
la reine le rappela, et ce fut lui qui, par son énergie et son cm 
contribua le plus puissamment a leur défaite. La reine ki mip 
alors ses biens, ses dignités et la lieutenance des Marches as 
En retour il lui montra un dévouement & toute épreuve; il@ 
plus ferme soutien du tréne et le plus redoutable adversuts 
faction anglaise. D’un caractére aventureux, d’une ambam =: 
bornes, d'une audace extréme, indifférent au bien comment 
Bothwell n’était retenu par aucun frein. Trop riche pour Gee 
comme les autres lords écossais, trop aveuglément confiant aay: 
force pour étre hypocrite et perfide comme eux, d’un orgull j 
haut pour marcher 4 leur suite, par ces qualités plus ap 
que réelles il s’était fait une place 4 part au milieu des homs®R 
vers de son temps et de son pays. Le bandit, pour qui le many 
d’un roi ne devait étre qu’un jeu, portait alors le masque if ) 
valier. 

Il pouvait avoir alors trente-cing ans, et il y avait tros # 
peine qu’il venail d’épouser la soeur du comte de Huntly, Janet 
La reine s'était montrée entiérement favorable & ce marigh®am 
avait assisté au contrat et donné a eette occasion une série deBPg,, 
Or, c’est & partir des trois mois qui suivirent ce mariage qe 




























¥ 


‘ Robertson et Laing ont surlout contribué 4 propager Ia calomniense # 
de Buchanan. 
* Registres du sceau privé, 9 février. (Hosack.) 





MARIE STUART. 821 


1s la moindre preuve, fait remonter la prétendue passion de 
ur Bothwell’. 

eille des couches dela reine, le conseil privé, dans la crainte 
ip de main de la part de Morton et des autres meurtriers de 
fut d’avis qu’elle devait s’enfermer dans le chateau d’Edim- 
u ne sortir qu'avec une nombreuse escorte*. Elle se rendit 
seil. Dans la prévision d'un événement tragique, trop bien 
par le souvenir de la nuit sanglante d’Holyrood, elle fit son 
at et se réconcilia de nouveau avec Darnley*. Puis ayant réuni 
banquet Moray, Argyle, Huntly, Athol et Bothwell, elle leur 
de vivre entre eux en bonne intelligence, et elle pardonna 
i plusieurs des complices de Riccio. Mais Darnley s’opposa 
s ses forces au rappel de Lethinglon‘. 

;avait repris {out son empire sur l’esprit de sa sceur. Comme 
eu en vue de se rendre maitre de la situation en cas d’acci- 
obtint pour lui et pour son beau-frére Argyle la permission 
dans le chateau sous prétexte de veiller avec le roi 4 la sdreté 
ine. Bothwell et Huntly ayant sollicité la méme faveur, Moray 
tinfluent pour quelle leur fut refusée et pour que Bothwell 
ryé sur les frontiéres afin d’y exercer son commandement’. 
de ces étranges mesures, et pleins de défiance contre Moray, 
Bothwell et l’évéque de Ross proposérent 4 la reine de garder 
L vue jusqu’a ce qu’elle fat accouchée; mais elle refusa de 
oreille 4 leurs soupcons et a leurs instances. 

ravelle de la naissance d’un prince royal fut accueillie avec 
iasme dans toute |’Kcosse. Lorsque Elisabeth l’apprit, elle se 
ymber sur un siége : « La reine d’Ecosse, dit-elle avec un 
est mére d'un bel enfant, et je ne suis qu’une souche sté- 
Elle accepta pourtant d’étre la marraine du jeune prince, et, 
jours aprés, elle envoya Killigrew auprés de Marie pour la 
nenter. L’ambassadeur trouva les comtes d’Argyle, de Moray, 
et Athol installés dans le chateau; Bothwell, obéissant a 
qui lui avait été donné, s était rendu sur les frontiéres. 


ules Gauthier fait remarquer avec raison que les historiens qui ont suivi 
le Buchanan ne sont point d’accord entre eux. « Suivant les uns, dit-il, 
rint folle d'amour avant ses couches; suivant d'autres, aprés. Malcolm 
ure qu'elle aimait Bothwell avant que celui-ci eut épousé Jane Gordon, 
re quand d’autres prétendent qu'elle aimait Riccio. » 

3, t. If; Jules Gauthier, t. I**. 

lolph 4 Cecil, 7 juin; Chalmers, t. III, et Jules Gauthier. La reine pariait 
ey dans son testament en termes affectueux. (Hosack, t. I*’.) 

&, Tytler et miss Strickland. 

Jolph a Cecil; Chalmers, t. Ill, et J. Gauthier. 

oires de Melvil. 


822 MARIE STUART. 


La reine resta enfermée dans le chateau d’Edimbourg depuis le 
mois d’avriljusqu’a la fin de juillet. A celte époque ow elle alla passer 
huit jours 4 Alloa chez le comte de Mar, elle était accompagnée de 
Moray et de que'ques membres de son conseil. Darnley vint l'yre- 
joindre. Vainerent elle essaya de le réconcilier avec les nobles. 
n'y eul de rapprochement qu’entre elle et lui. « Depuis la venue de 
Mauvissi¢re, écrivait Bedford, ils n’ont fait qu’un lit; on pense quill 
pourra en résulter une meilleure entente*, » Elle dura peu. Deux jours 
apres sa rentrée &-Holyrood, la reine ayant accordé son pardona 
Lethington et 4 quelques autres meurtriers de Riccio, par les instan- 
ces de Moray, Darnley fut tellement irrité de voir que Pinfluence da 
bitard l’emportait sur la sienne, qu'il menaca de le tuer. La reine 
crut devoir en prévenir Moray, afin qu'il se lint sur ses gardes, De 
nouveaux efforts qu'elle tenta pour les réconcilier n’eurent aucun sac- 
cés*. Darnley, outré de colére, quitta le chateau. Peu de jours aprés, 
comme s'il cult mis cn oubli son ressentiment, il revint auprés dela 
reine, il l’accompagna dans plusieurs partics de chasse et vécut avec 
elle dans les meilleurs {ermes*. 

Le 20 septembre, la reine, en quiftant Stirling pour retourner a 
Edimbourg, pria Darnley de l’accompagner ; il s'y refusa. A peine 
fut-elle partie qu'il dit confidemment 4 Du Croc, le nouvel ambassa- 
deur del’rance, que la reine avait laissé auprés de lui pour lui donner 
de bons conseils, qu’il avait l’intention de passer la mer et de se 
rendre sur le continent. fl s‘ouvrit aussi 4 son pére de ce projet, 
celui-ci s’empressa den instruire la reine, en la prévenant qua 
vaisseau était deja pret. Surprise au dernier point de cette étrange 
nouvelle, Marie en fit part 4 son conseil (29 juillet). Darnley arriva 
le méme jour 2 Kdimbourg et passa la nuit auprés de Ja reine. Elle 
le pressa vivement de lui faire connaitre les causes de son méconten- 
tement el de ce départ précipité ; elle ne put lui arracher accune 
parole. Le lendemain, les lords du conseil et Du Croc lui représet- 
térent que son départ « intéressait son honneur, celui de la reine 
du conseil, » puisqu’il ne pouvait avoir pour motif qu'une offense 
vraie ou supposée. Ils lut offraient une satisfaction, s’ils étaient re 
connus coupables de quelque offense envers lui, et ils insistéreat 
pour qu’il s’expliquat. Il resta muet. Enfin, la reine l'ayant pris * 
part, et lui ayant parlé avec une extréme douceur, il tinit par 4d 


! Bedford 4 Cecil, 12 aott, J. Gauthier, ¢. I. 

* Lettre de Bedford a Cecil du 5 aout 1566, citée par Von Raumer, p. 88, a 
Hosack, t. It, p. 1o4; Chalmers, t. [*", et Jules Gauthier, t. Ie". 

> Lettre de lévéque Parkurst, dans miss Strickland, t. IV, — Charles 3 
M. de la Forest, Bibl. du Louvre, et Chéruel, Marie Stuart et Catherine & 
Medicis. 


MARIE STUART. 993 


wrelle ne lui avait donné aucun sujet de mécontentement, et 
mvait aucun motif de se plaindre d’elle, mais il refusa obstiné- 
yvouer qu’il edt formé le projet de partir. La reine lui dit 
eur metire fin 4 cette scéne étrange, quelle se contentait de 
Pication, et Darnley lui répondit d’un ton boudeur : « Adieu, 
@, vous ne me reverrez de longtemps‘. » On eut quelque 
a que Lennox avait imaginé cette « fausse alarme » pour 
mreine de donner &a son fils plus d'autorité, et de révoquer de 
actions le secrélaire Lethington, Macgill, le.clere de la jus- 
Ke clerc du registre, ses anciens complices. Darnley, retiré a 
vw, auprés de son pére, finit par articuler ses griefs. Il écrivit 
‘ine pour se plaindre « de ce qu’elle ne lui accordait pas 
"autorilé, » et de ce que toute la noblesse fuyait sa compa- 
a reine lui répondit que ce n’était point a elle, mais a lui- 
qu il devait s’en prendre; qu’elle s’élait mal trouvée du crédit 
Jui avait donné, puisqu’il ne sen était servi que pour pro- 
eux qui l’avaicnt si gravement offensée; que, bien que les 
fers de son serviteur cussent pénétré aprés lui dans sa cham- 
leussent nommé Icur chef, elle n’avait jamais voulu l’accu- 
w.respect pour sa personne; elle l'avait méme toujours 
, et elle avait feint de ne rien croire. Quant aux nobles, il a 
peu de peine de les gagner et de se faire aimer d’eux, qu’il 
gien d’élonnant s’ils l'abandonnent, et ses déportements 
eux en sont cause. S’il veut les ramener, 11 faut premiére- 
ju'il se fasse aimer, et pour cela qu’il se rende aimable ; 
rement il lui serait malaisé & elle-méme d’y donner ordre, 
out de les fire consentir 4 ce qu’il ait le maniement des 
3 entre les mains, ce qui serait impossible *. 
sages conseils furent inutiles. Darnley faisait mine tous les 
Je vouloir s’embarquer. En attendant, il se répandait en 
‘ealomnicux contre la reine, et il essayait d’exciter les esprits 
fovoquer une sédition. En méme temps, il écrivait au pope et 
ts-de France et d’Espagne que I’Kcosse était en proie 4 un 
ve désordre, parce que la reine n’y soutenait pas avec assez de 
léla cause du catholicisme. Une de ces lettres tomba sous les 
le Marie’. 


seigneurs du conseil d’Ecosse 4 Catherine de Médicis, 8 octobre, dans Keith, 
8-et Jules Gauthier. 

Wire des seigneurs du conseil privé d'Ecosse & Catherine de Médicis, 8 oc~ 
66. Ce Mémoire, envoyé ala cour de France par Du Croc, avait pour but 
irer sur la conduite de Darnley, afin de prévenir le mauvais effet de ses 
ons dans le cas ot il serait parti furtivement. (Teulet, t. I.) 

‘x, History of Reform; Chalmers, Tytler, J. Gauthier. 


82 MARIE STUART. 


Darnley s’agitait dans le vide; il était jugé 4 sa valeor, La riniy 
au contraire, était « aimée, estimée et honorée, » et « grin i 
sage conduite, » une « grande harmonie » existait alors « ested 
ses sujets*. » Ce qui est digne de remarque et ce qui dome bij 
menti le plus formel aux calomnies de Buchanan, c'est @ad 
lieu des récriminations multipliées qu'il confiait alors 4 spa 
échos, Darnley n’éléve pas une seule plainte contre la coniaieds 
reine. Si elle eat été scandaleuse, comme |'a inventé Tm 
pamphleétaire, quel excellent argument pour Darnley! Maset 
trouve pas la moindre trace dans la correspondance dest 
deurs. : 
Les frontiéres de I’Ecosse étaient depuis quelque temps etiite 
de rencontres sanglantes entre deux familles rivales, la 
strong et les Johnston. Bothwell, lieutenant des Marches, fate 
par le conseil de réprimer ces désordres et d’arréter les mal 
qui en profitaient pour piller le pays. En s’acquiltant decettel 
il eut 4 soutenir un combat corps 4 corps avec un célébrep 
nommé John Elliot du Park et il recut trois blessures que la@ 
mortelles (7 octobre 4566) ’. A 

La reine, avant que cette nouvelle lui fut parvenue, quittla 
bourg le lendemain®* pour aller tenir les assises 4 Jedburgh.2 
arriva le soir méme, avec une partie de son conseil, et pe 
huit jours suivants elle s’occupa uniquement « de juger le 
bateurs et de présider son conseil*. » 

Le 16, seulement, apres la cloture des assises*, accompagelll 
Moray et de plusieurs seigneurs, elle se rendit a 1 Hermit 





























1 Du Croc a l’archevéque de Glasgow, 15 octobre, dans Keith, Chalmers a4 
Gauthier. 

* Bothwell put arréter les principaux chefs insurgés. Mais un pirsed 
John Elliot du Park, qui s’était longtemps ri de la loi, n’avait pas élé 
1 octobre, Bothwell l’apercut dans la partie haute du Liddesdale; Hie tel 
mais Bothwell, mieux monté que lui, l’eut bientét rejoint. Le corsaire wy 
n’y avait pas de fuite possible se retourna brusquement contre Bathe @ 
combat singulier s‘en suivit, dans lequel Elliot fut tué sur place aprés 
griévement Bothwell qui tomba évanoui. Le coup n‘était cependant pss SR 
on put le transporter 4 son chateau de I’Hermitage qui élait fort pe . 
(Hosack, t. I**.) 

> Lord Scrope 4 Cecil, 8 octobre 1566; State papers office; Diuraal of 
pp. 100 et 101; Jules Gauthier, t. Is". 

4 « Daprés le Diurnal of occurrents, dit M. J. Gauthier, c'est le 8 que * 
partit d’Edimbourg et que Bothwell fut blessé; il est, en cela, d'sccud@™ 
lettre de Scrope. Le Birrel's Diary place également les deux événemests has: 
jour, mais il dit le 7 au lieu du 8. » 

5 D'aprés le registre du conseil privé, Marie donna une charte aft 
16 octobre; Chalmers, t. II, et Jules Gauthier, t. I**. 


NAKIE STUART. 825 


lavait été transporté. Elle tenail 4donner cette marque desym- 
un serviteur dévoué, qui venait de recevoir plusicurs graves 
+3 4 son service; elle avait de plus 4 se rendre compte de ses 
yeux des affaires du district dont Bothwell était gouverneur '. 
isa deux heures auprés de lui*, en présence de Moray et des 
eigneurs de sa suite *, et le jour méme elle retourna a Jed- 
iprés avoir parcouru trente-six milles 4 cheval. 

»fut donc pas seulement une visite de courtoisie que la reine 
‘twell, mais encore une visite d'affaires, car un contempo- 
incais dit formellement qu’on lui donna le conseil de s’en- 
avec lui sur l’état des frontiéres °. 

‘visite faite par la reine & lun de ses plus fidéles sujets, 
nent blessé 4 son service, a été donnée par ses ennemis 
‘une preuve évidente de sa passion pour Bothwell, et Bucha- 
léfiguré ce simple incident de la facon la plus ignoble. Plu- 
historiens l’ont aveuglément copié. Buchanan n’écrivait son 
let que cing ans aprés ce voyage, et pour les Anglais qui 
peu ai? courant de ce qui s’élait passé. Il l’écrivait sous les 
uw vertueux Moray, qui assistait a cette visite et qui se garda 
‘le démentir °. 

cuse formellement Marie et Bothwell d’avoir notoirement vécu 
adultére longtemps avant le baptéme du petit prince, et par 
vent du vivant méme de Darnley. Or, on n’en trouve pas la 
re trace, non-seulement dans la correspondance de Bedford et 
woc, mais, ce qui est plus significatif, dans les rapports adres- 


t ce qui est dit formellement dans le Fragment d'une histoire contempo- 
Marie Stuart, déposé au British Museum. Diurnal of occurrents; Tytler, 
ickland, J. Gauthier; Hosack. 

re de lord Scrope 4 Cecil, citée par Tytler, t. V, par Jules Gauthier et 
t. Ir". 

d'une hist. contemporaine de Marie Stuart, etc. Hosack, t. I*. 

gula, 1. IV, p. 104. Document mss. cité par M. Hosack. Le lendemain de 
de la reine, quantité de papiers furent envoyés de Jedburgh 4 Bothwell, 
rtant aux affaires de son office. (Chalmers, t. I**, p. 296; Hosack.) 

ack, t. Ir". 

Robertson et Laing, de méme que ceux qui les ont copiés, avaient ea 
_ Ricord office, ils auraient trouvé, dans la correspondance de lord Serepe, 
ace temps-la, et sans aucun motif pour altérer la verité, qu’au lien de se 
: Visiter Bothwell immédiatement aprés la nouvelle de sa blessure, comme 
at faussement Buchanan et ses copistes, la reine attendit 4 Jedburgh, pen- 
tte une semaine, que toutes les affaires des assises fussent terminées. Ils 
twu, de plus, que le voyage ne fut pas accompli au milieu de lhiver 
t milieu d’octobre, lorsque Ie temps, dans I'Ecosse du sud, est souvent 
tqu’au lieu d’étre entourée de la pire compagnie, comme l'avance encore 
rable Buchanan, la reine élait avec son frére Moray et d’autres seigneurs. » 
t, t. I**.) 
$ Aovr 1874. 35 


896 MARIE STUART. 


sés par Drury au gouvernement anglais, de la frontiére d' Ecosse, 
affluaient toutes les calomnies, les récits scandaleux et les esi 
aux gages de l’Angleterre. Il faut remarquer de plus que cette ae 
sation est portée contre une femme qui, par sa position de remaag 
' pouvait vivre d'une maniére privée, et dont les moindres scimg 
pouvaient échapper aux regards. Et si une telle conduite 7g 
étre dérobée a l’attention publique, elle n’aurait pu rester-m 
aux yeux et aux oreilles des ambassadeurs étrangers, és a. 
tisans-mécontents, des espions 4 gage, des serviteurs del tam’ 
Or, parmi les nombreux domestiques qui composaient s ms 
Ecossais, Francais et Anglais, hommes et femmes, protesiaas 
tholiques, il ne s’est jamais trouvé un seul témoin qui s&Ggat. 
contre elle sur ce point, méme lorsqu’elle fut détrénée, mime 
quelle passa dix-huit ans dans les prisons d’Elisabeth'. 
Voici une autre preuve des calomnies de Buchanan: 
Le jour méme de la visite de la reme a Hermitage, Du 
bassadeur du roi de France, qui l’avait accompagnée a Jem 
écrivit 4 Paris, et, aprés avoir décrit l’incompréhensible co 
Darnley, et le mépris dans lequel l'avaient fait tomber ses Sqm 
s’exprime ainsi sur le compte de la reine : « Jamais je 18% 
Majesté aussi estimée, aimée et honorée, ni une si grande hagy 
régner entre ses sujets, comme au temps présent, ce qui att 
sultat de sa conduite, et je ne puis apercevoir le plus petit Gq 
et la plus petile division’. » Le contraste entre le témoignegs © 
témoin désintéressé, qui écrit sur place, et les calomnies i 
cing ans aprés par Buchanan n’est-il pas instructif *? 
Le lendemain de cette course violente 4 l’Hermitage, ha tae 
atteinte d'une fievre putride causée par la faligue autant qug 
chagrins domestiques. La maladie prit un tel caractére &g 
qu’on l’a crut et qu’elle se crut perdue. Elle fit le sacrifice 
avec grandeur d’dme et une pieuse résignation. Elle supple ™™ 
et les lords qui entouraient son lit de renoncer 4 leurs Ga 
pour se vouer uniquement a l’administration du royaume; 
recommanda, principalement & Moray, de veiller sur son 8 
les pria de se montrer tolérants et de n’exercer aucune 1 
les catholiques; elle dit qu’elle mourait fidéle a sa foi, qref 
donnait 4 tous ceux qui l’avaient offensée et en particabe! 
mari,.puis, ayant déclaré de nouveau 4 l’ambassadeur é 


























1 Mary queen of Scots and her latest english historian, etc, by hos. 
line (4872). ° 

* Keith, t. Il, p. 454, et Hosack, t. I*. 

+ Hosack, t. I. 


MARIE STUART. 827 


mourait catholique, « elle le pria de recommander au roi de 

son fils et son royaume’. » Mais, le neuviéme jour, aprés 
“te crise, la rcine fut sauvée, a la vive satisfaction de tous les 
urs qui l’entouraient et qui lui témoignérent le plus tendre 
gment*. Bothwell convalescent ne put rejoindre ses collégues 
25 octobre. La reine apprit avec plaisir sa guérison, « car, dit 
ne, ce ne lui edt pas été peu de perte de le perdre®, » 
Rant toute la maladie de la reine, Darnley, qui se trouvait & 
w,s abstint de venir auprés d’elle, bien qu’on l’eut fait avertir 
. messager de la gravité du mal’. Il ne vint que pendant la con- 
nce, et repartit le jour suivant’. 


CHANTELAUZE. 


tre de I'évéque de Ross 4 Il'arch. de Glasgow, 26 octobre, dans Keith; 
nier; Hosack, t. I*’. 

Tous espérons que Dieu ne permettra pas que ce pauvre royaume soil assez 
weux pour perdre une si bonne et si gracieuse souveraine, » écrivaient 
bs du conseil privé 4 l'archevéque de Glasgow. (Keith, Appendix, Jules 


| 
Coc a Catherine de Médicis, 17 octobre, dans Labanoff, t. F*, p. 578. 
Gree 4 I'archev. de Glasgow, dans Keith, t. Il, p. 467, Append.; Hosack. 
tte lettre, Du Croc dit que la conduite de Darnley fut sans excuse. Bucha- 
‘ec la plus insigne mauvaise foi, prétend au contraire, dins son pamphlet, 
accourut en poste a Jedburgh pour reconforter la reine, pour Jui ren- 
is les services affectueux qu'il pouvait, et lui montrer par 14 son affee- 
6.3 mais qu’il fut traité avec un mépris et une dureté éludiés. (Detection ; 
t. I~.) La reine, profondément affligée de l’étrange conduite de Darnley, 
at toutes ses illusions détruites, ne tenait plus 4 la vie. « Je pourrais 
la mort, » disait-elle souvent 4 Du Croc, qui essayait vainement de ramener 
dans la maison royale. (Keith, t. I, xcv1; Hosack, t. I*’.) 
Croc 4 l’archevéque de Glasgow, Keith, préface; Chalmers, Knox, Jules 
Pf. 


& suite prochainement. 


LA GESTION FINANCIER 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAD 





X ! 














L’emprunt de 250 millions émis le 27 octobre 1870 park! : 
gation de Tours a donc été aussi bien fait qu’il était bie aii 
Mais on peut se demander aujourd’hui quel fut son effet uiegt 
la défense nationale du pays. C’est notre grand ennemi, ced Mt 
Bismark lui-méme, qui nous donnera la réponse a cette que 

M. de Bismark se montra profondément irrité a la nouvel dj 
emprunt : Comment! alors que la capitulation de Metz vee 
vrer 4 |’Allemagne la derniére armée organisée de la Franee, | 
dix mille hommes, quatre maréchaux de France, six mille ds 
leurs de nos ofticiers, cinquante-sept drapeaux, et une énorae gi 
tité d’armes et de munitions de guerre, tout ce qui sembl r 
rester encore de forces morales et matérielles; alors que hay 
lation de Metz rendait disponible la meilleure armée de @ 
seurs, ’armée du prince Frédéric-Charles, qui allait se raj 
torrents sur nos provinces intérieures, enserrant plus qui 
Paris dans un blocus sans espoir de secours; alors que le mW 
laume croit déja pouvoir montrer aux puissances neutres, # 
encore hésitants de ce duel de peuples, la France démordlil 
sarmée et pantelante sous les serres de l'aigle de Brandeboag.4 
alors, c'est le jour méme de la capitulation de Metz, c’est lef 
bre, que la Délégation de Tours émet un emprunt en dm 
rallie ainsi a la France la sympathie intéressée des Anglais 
teurs, et ouvre 4 la France, dans le réservoir universel des 


‘ Voir le Correspondant des 10, 25 mai et 10 juillet 1874. 





ZSTION FINANCIERE DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 829 


a Cité deLondres, une source abondante d'argent, c’est-a-dire 
ren de reconstiluer des armées! 

sien effet que la presse anglaise, jusque-la sympathique a la 
allemande, change de ton, et parait s’aviser qu'une formidable 
on patriotique est possible dans un pays envahi et chez un 
peuple, brave et ardent. Le principal organe de la Cité, le 
» qui, au début de la guerre, avait soulenu les envahisseurs, 
otre emprunt, embrasse notre cause, et recommande aux Alle- 
3 de ne pas pousser 4 bout leur aventure, par crainte que la 
3, dans un accés de désespoir, ne se reléve de toute sa hauteur, 
liant tous ses enfants, ne coupe la retraite 4 l'armée d'inva- 


roila qu’en effet, dés le 9 novembre, trois corps d’armée fran- 
orts de soixante-quinze mille hommes, surgissent sur la Loire, 
zelques semaines aprés, nous comptons la deux cent mille 
ves. Et la victoire un moment nous ranime d’un sourire. Mais, 
nous n’avions pas assez pour acheter ses complétes faveurs 
ps deux cents et quelques millions de francs de l’emprunt du 
fobre. En dehors de l’armée de la Loire, nous ne parvinmes 
réorganiser des armées; nous n'eimes guére que des bandes a 
outillées et déplorablement munies. 
pporte; cet éclair de fortune de nos armes fit trembler I'état- 
‘allemand campé sur le sol francais; et M. de Bismark, allumé 
Bre, et ne pouvant rien contre la Cité de Londres qui comman- 
notre défense nationale, M. de Bismark lanca des mandats 
t contre quelques banquiers de Francfort, accusés d’avoir 
it 4 l’emprunt francais. 
cet emprunt ne nous avait pas seulement valu de réelles sym- 
s en Angleterre; il avait donné lieu en Allemagne 4 une mani- 
pn de sentiments qui devaient inquiéter M. de Bismark dans 
fique intérieure. Les souscriptions de Francfort 4 lemprunt 
is rappelaient au chancelier prussien que plusieurs Etats de 
pagne, asservis par la Prusse aprés la victoire de Sadowa, et 
aés sous le commandement du roi Guillaume, en juillet 1870, 
‘la France, retenaient au fond des 4mes un ferment de haine 
la Prusse, et que le moindre échec de l’armée allemande pou- 
omner 4 la France des alliés secrets en Allemagne méme, 
edes alliés déclarés en Angleterre. M. de Bismark sentait vi- 
it et voyait clair sa situation critique, ef c’est pourquoi il vou- 
apper sans merci les banquiers de Francfort. 
vain ces banquiers firent valoir qu’ils avaient souscrit publi- 
ent, sans mystére, par des dépéches télégraphiques déposées 
un bureau officiel, et qu’ils avaient pensé en cela user du 


850 LA GESTION FINANCIERE 


droit de tout capilaliste de placer ses capitaux en liberté. (ale mf! 
niére ouverte de procéder fut tenue pour bravade d’oppeantp#! 
litique, et ne fit que mieux ressortir le danger entreva pr bh 
Prusse dans la dissidence possible de certaines populations d- 
-mandes. 

Qui, de l’aveu méme de nos ennemis, la France, aprés lenprat 
de Tours, et malgré le désastre de Metz, eut un momestharen 
ou l’on put croire que les armées allemandes scraient coupe, 
ris débloqué, et invasion rejetée, par lambeaux, par delist 
tiéres, au milieu de |’Allemagne désunie. 

Ecoutez l'avocat général du roi de Prusse dans son resid 
contre les banquiers de Francfort: « C’est l’appui que 
francaise trouve ainsi 4 l’étranger, appui en fournitures damad 
d'argent, qui rend la guerre actuelle aussi opinidtre. Sans ele 
sistance, |’armée de Ja Loire n’aurait pas été constitute; at! 
gent cst le nerf principal dans une entreprise de ce genre.» 

Et l’'avocat général prussien disait juste ; car le délégué des 
ces de Tours, M. de Roussy, a déclaré, dans sa déposition du Sj 
let 1872, que c’est l’emprunt Morgan qui nous a permis desspm 
curer des armes par des achats 4 l]’étranger, et que ces 38 
sont élevés en définitive 4 plus de 300 millions. 

A voir ce que 200 millions de francs ont pu faire alors, tf 
bien reconnaitre qu'un milliard bien employé nous eit 
ment sauvés. Pourquoi ce milliard nous a-t-il fait défaul? Cay 
que nous avons arechercher les responsabilités de nos dersiasa 
heurs. 























XI 


L’emprunt de Tours de 250 millions de francs ne fut pe 
ment couvert a la souscription, et cela par diverses 6 
voici: d'ubord on cut le tort de trop précipiter les chosey®™ 
pression du besoin d'argent; on n’ouvrit la souscription | 
dant trois jours, du jeudi matin 27 octobre au samedi 
heures. En France, la Délégation financiére eut a peine k& 
d’organiser Popération ; les instructions et affiches ne pa 
dans 310 arrondissements sur 371, soit par le fait de \'invas@® 
par défaut de temps. D’aprés les rapports des trésoriers ge 
on peul croire qu’un plus long délai donné aux souscriptests 
assuré un parfait résultat. La souscription en France pres 


f r 


< ws 





DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 834 


ne de 93,921,000 francs, en 144,652 obligations, qui naturel - 
at ne furent pas réduites, et qui se composaient de 


159,577 obligations de. ..... 500 fr. 
4,273 — ec eae 2,900 fr. 
528 — weve. 42,500 fr. 

et 274 — ...228e 25,000 fr. 


R’on rapproche ce tableau du tableau de toute la souscription 
30 millions, telle que nous la voyons définilivement répartie 
tgleterre et en France, nous remarquons que, pour les petits ti- 
te 500 francs, 139,577 ont été souscrits en France, et 10,000 
ment en Angleterre; tandis que les titres forts ont été surtout 
rits en Angleterre: 


Obligations de 2,500 fr. : 13,927 en Angleterre 
| et 4,273 en France. 


Obligations de 12,500 fr. : 5,000 en Angleterre 
et 9528 en France. 


Obligations de 25,000 fr. : 2,120 en Angleterre 
et 274 en France. 


qui vérifie l’observation que nous avons faite sur la convenance 
tres forts pour classer et maintenir l’emprunt en Angleterre, 
s grandes fortunes sont plus nombreuses et plus élevées que 
10US. 

Angleterre, les souscriptions furent suffisantes; mais elles ne 
t pas toutes admises, par suite d’un droit conféré par usage 
nquier négociateur, et que M. Morgan appliqua plus largement 
Sire que de coutume. 

droit, c’est Pallotment, faculté pour le banquier qui émet un 
unt de faire un triage des souscripteurs, et de réduire ou de 
r les souscriptions qui sont jugées trop lourdes pour le crédit 
feneurs, et qui pourraient, aussilét aprés l’emprunt, affluer 
marché, écraser les cours et retarder le classement sérieux et 
er des titres. Comme l’a fort bien dit M. de Germiny dans sa 
ition a l’enquéte, « cela a son bon cété, cela empéche la spécu- 
effrénée de celui qui souscrit et ne garde rien. » 

te manicére de procéder, si différente de la notre, mérite qu’on 
nale ici, non point dans la pensée d’y conformer nos meeurs, 
‘loignées de tels usages, mais pour corriger un peu, s'il se pou- 
hos procédés par trop mécaniques. 
























832 LA GESTION FINANCIBRE 


En France, nous trouvons en effet un certain charmed wirtecs : 
choses marcher par réglements aulomatiques : ne rien latseer, dang 
les affaires publiques, au tact,fau discernement, a la loyaukieom 
qui dirigent, nous parait le dernier mot de la sagesse des peu: 
Nous ne sommes pas encore arrivés 4 comprendre la respousiill 
des hommes publics; et, dans notre méfiance aveugle, toot mist 
souci est de les entourer de liens légaux, sans nous dire queparagt 
ils devront briser ces liens par violence, s’il le faut, et pariamdy: 
sil se peut. De 1a ces souscriptions fantastiques par dizainstemb: 
liards, d'ou les petits souscripteurs sont évincés au profil qu 
ques gros traitants, pour assurer en secret le succés de kway 
tion prétenduc publique. Il est vrai que le peuple frangnms7 
fache point de ces fraudes; il en ril méme, si Ie tour a SMe 
Mais qu’en résulte-t-il en définitive? En outre du mauvais erenpeley 
la loi violée, il en résulte une certaine déconsidération pourlsis 
ciers d’Etat coupables de la fraude, et rejetés par 1a au rangé 
faiseurs, que l’on appelle, par une méprisante ironie, les belie 
En Angleterre, on tient qu’habileté et loyauté peuvent srg 
compagnie, et que la véritable habileté financiére ne heurte pale 
la loi morale; et pour que cette loyale habileté ne se trooepay 
génée par la loi écrite, on accorde aux hommes publics um Bf 
confiance, toute la latitude de pouvoir nécessaire 4 l'exercice delit 
tache. On ne présume pas, comme chez nous, la déloyach a 
l'homme investi d’un mandat public; on le suppose au contram® 
sonnable, intelligent de ses véritables intéréts, et par conséquelt 
cieux de justifier la confiance pour perpétuer son crédit et son pam 
C’est ainsi qu'on laisse au banquier d’un emprunt la faculiéee 
lotment, la faculté de n’agréer que les souscriptions jugées gam 
par la solvabilité des souscripteurs. MM. Morgan se montrérel®* 
timorés dans l’allotment; ils ne voulaient accepter que des 
teurs de toul repos, et bien des considérations leur dicta @ 
conduile circonspecte. Des souscripteurs aventureux poursetl 
moindre échec nouveau de nos armes, au moindre trouble 
tionnaire de nos populations, jeter sur le marché des masses 
gations et avilir le titre; il n’était pas impossible que la pa 
soit de Berlin, soit de Versailles, n'agtt secrétement pour méagt™ 
telle manceuvre, hostile au crédit de la France; enfin lest 
n’était pas seulement contracté par un gouvernement 4 pase 
douteux, mais ce qui ajoutait encore a la gravité de la situation! 
contrat signé par la Délégation de Tours était désavoué par 8 
nistre des finances du gouvernement de Paris. oo 
Comme si ce n‘était pas assez de toutes nos miséres, en et! 
fallait encore que la discorde de nos gouvernants vint ajouter 498 








DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. $33 


| mational. I] est conslaté aujourd’hui que la délégation finan- 
Tours avait fait tout le possible pour informer le ministre des 
de Paris des situations de Ia province, des besoins du Trésor 
les financiers du gouvernement délégué. Mais, par une fata- 
agus ne sommes pas en droit d’expliquer ici, les rapports ex- 
2 Tours par pigeons et par messagers 4 M. Picard, ministre 
aces 4 Paris, ne parvenaient pas; l'emploi que !’on fit ensuite 
re des affaires étrangéres, par l’intermédiaire obligeant de 
iaudordy, sembla conjurer ce mauvais sort, et les dépéches, 
8 par pigeons au ministére des affaires étrangéres, arrivérent 
issez heureusement. On répugne a penser que M. Picard, qui 
ministre des finances avait la haute main sur le service des 
s de toute voie, aurait recu et dissimulé des dépéclies écrites 
inislére, pour avoir un prétexte de désavouer Ja délégation 
s. Dans les conseils du gouvernement de Paris, notamment 
we de I'Hotel de Ville du 18 décembre, M. Picard fut accusé 
\ques-uns de ses collégues, par M. Jules Ferry surtout, de 
amais voulu communiquer auconseil du gouvernement les 
8 recues par lui comme ministre des finances. A défaut d’é- 
ment sur celte affaire, bornons-nous a4 dire que M. Picard 
ou les pigeons favorables. Et l’on va voir que cette malechance 
éritable malheur public. 
at une dépéche de M. Jules Favre 4 M. Gambetta, M. Picard se 
biné de n’étre pas tenu au courant; il s’en plaignait, en effet, 
it dans le cercle de ses amis, et le journal /’Electeur libre, di- 
*quelques-uns de ses intimes, se faisait l’écho de ces plaintes. 
it que Jes Allemands avaient trouvé moyen de se procurer les 
x publiés 4 Paris; et, quand ils y découvraient des signes 
ité entre les membres du gouvernement de la Défense natio- 
s avaient bien soin de faire reproduire ces déplorables nou- 
ins la presse anglaise, toujours avide d’informations, et méme 
‘tains journaux francais, exploitésen séquestreet propagés par 
ahisseurs. C’est ainsi que, peu aprés |’émission de l’emprunt, 
2lendemain méme, on publiait en Angleterre que l’opération 
grand risque de n’étre pas validée par le ministre des finances 
}, Supposé en désaccord absolu avec la délégation de Tours. 
reur de M. Picard s’accentua plus encore, et dés lors officiel- 
lorsque, le 4 novembre, la population de Paris regut, par 
rnaux anglais introduils dans la ville, la nouvelle de l’em- 
le Tours. Aux séances du gouvernement du 4 et du 6 no- 
, le général Trochu, M. Jules Favre et M. Ernest Picard éle- 
une sorte d’accusation contre la délégation de Tours, qui 
it dédaigner, disaient-ils, de consulter le gouvernement de 


$3 LA GESTION FINANCIERE 


Paris avant d’agir et qui ne l’informait méme pas aprés nara. § 
M. Garnier-Pagés, plus calme et plus sensé, fit observer quite é 
péches avaient pu étre envoyées et s’étre perdues dans kiya 
avoir été saisies par l’ennemi. On décida que, pour répondreméar 
_ de la population de Paris, impatiente de nouvelles, le Jownd ofa 
constaterait dans une note « |’ignorance du gouvernemet ile 
droit du prétendu emprunt contracté 4 Tours. » 

Pour en finir du récit de ces luttes intestines, ajouloses,& 
47 novembre, alors que tout Paris connaissait, par une necdlel 
troduction de journaux anglais, les conditions de la sousciieat 
27-29 octobre, M. Picard déclarait n’avoir encore recu auca 
officielle et proposait 4 ses collégues de décliner toute resambiil 
de l’emprunt de Londres. Ses collégues eurent le bon esprike@ 
prendre combien il scrait facheux pour le crédit de la Frew, 
l’autorilé morale du gouvernement méme de Paris, de . 
Délégation avant de savoir en termes précis ce qu’elle avail at 
tant qu’il fallait éviter surtout de paraitre, aux yeux du polit 
face de l’ennemi, jouer un double jeu a Paris et a Tours. 

Enfin, le 18 novembre, une dépéche au chiffre des aflurserys 
géres arrive 4M. Jules Favre, qui la fait traduire, et, vorst (amt 
s’agissait de finances, la remet a M. Picard; c’est un regule 
M. de Roussy, daté de Tours, 3 novembre, et qui donne un ape 
la situation financiére de la province, exposé aussi détle @% 
permettait le mode des dépéches par pigeons: M. de Remy 
pelle qu’il a déja adressé antérieurement trois rapports cai 
i] énumére toutes les mesures qu'il a prises depuis son s* 
Tours jusqu’a l’émission de l'emprunt Morgan; il établitl 
de la Banque, celle du Trésor, les recettes des impéts et delemp 
Morgan, et donne un apercu des besoins et des ressources 
mois de novembre et décembre. 

Toutefois encore, dans la séance du gouvernement du % 
bre, M. Picard déclara que les informations recues de Tours 10 
ni assez précises ni assez complétes pour éclairer et rassuret a" 
ponsabilité, et il mit ses collégues en demeure de se pron™ 
un vote sur l’emprunt de Tours, c’est-a-dire contre l’empras 
lemprunt qu’il prétendait ne pas connaitre assez pour ¥F 
M. Garnier-Pagés, dont on doit constater dans toute cetlea™ 
sens trés-juste, demanda que le droit des tiers contractass **} 
moins reconnu; et M. Pelletan, plus sage encore, déclara re 
que, dans lignorance des faits, il convenait de maintenir & 
quo jyusqu’a plus ample informé. M. Ferry et N. Garnet 
appuyérent cet avis, qui fut adopté par le conseil. | 

Aujourd’hui, nous savons que, dés le 34 octobre, deux joa"; 































. 
> ef — “Ss we lS UCU 





_—_ —— Ser be = = ~—. BE am. 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 835 


ure de la souscription, M. de Roussy et M. Roy avaient adressé 
card un rapport détaillé et complet sur l’emprunt de Londres 
la situation financiére de la province, el nous savons aussi que 
vort était parvenu 4 destination, puisque certaines parties de 
ort avaient été prises en considération par M. Picard dans les 
rs jours de novembre. 
ment expliquer l’attitude de M. Picard dans cetle circonstance? 
‘nt expliquer que, le 15 novembre, le ministre des finances 
3 écrivit 4 M. de Roussy et a M. Roy pour se plaindre de n’a- 
mrecu et pour paraitre croire que la délégation financiére de 
stait contrainte au silence par la délégation politique. 
emment, M. Picard, brave et résolu sur le terrain politique, 
» il le prouva le soir de l’émeute du 31 octobre, se sentait 
al’excés sur le terrain financier, ot sa position était double- 
fausse, et par le caractére irrégulier du gouvernement de la 
3 nationale, et par cela que le ministre des finances, en se can- 
dans Paris investi et en retenant le pouvoir, s’était rendu im- 
it pour le bien sans cesser d’étre responsable. M. Picard avait 
e cette responsabilité qui pouvait, en effet, le frapper jusque 
' fortune personnelle, si, aprés la guerre, une autorité natio- 
guliérement constituée mettait en Jugement tous ceux qui, 
iandal légal, avaient manié les finances et le crédit de 1'Etat. 
il faut dire encore, pour faire valoir avec toute l'indulgence 
e les circonstances atténuantes, que M. Picard, naturellement 
ue, avait peu de confiance dans ses associés politiques, qui, 
le, eonslituaient entre eux tous une société de méfiance et de 
ement mutuels. Et c'est pourquoi, en recevant le rapport de 
du 31 octobre sur l’emprunt de Londres, il a, sans doute, eu 
tadmettre que ses collégues, membres de la délégation poli- 
eussent pu faire un emprunt d’Etat irréprochable. 
signataires du rapport étaient pourtant M. de Roussy et M. Roy; 
.Picard, étranger aux affaires publiques, ne connaissait pas ces 
‘térans de l’administration francaise ; il les supposait capables 
t écrire sous la dictée impérieuse du pouvoir politique de 
et c’est dans cette pensée, offensante pour l’administration 
se, dont certains politiques, habitués 4 une morale publique 
Jachée, comprennent peu les meeurs et le caractére, c'est 
ette mauvaise pensée que M. Picard écrivail de sa main ce 
riptum 4 sa dépéche du 45 novembre, adressée en double 
laire 4 M. Roy et 4M. de Roussy : 

confirme les prescriptions de cette lettre, et j’invite M. le di- 
* général, sous sa responsabilité, et quels que soient les ordres 
nls qui puissent lui étre donnés, & répondre aux questions qui 
ent. » 


$56 LA GESTION FINANCIERE 


XII 


















Cette maniére d’agir de M. Picard, connue 4 Londres & bf 
d’octobre, rendit M. Morgan circonspect & l’excés dans |'dhteat, 
qui réduisit les souscriptions publiques d’Angleterre 4 60,514 
francs en capital nominal, soit & 59,344,875 francs en capitd td, 
M. Morgan aurait méme poussé la réduction jusqu’d 7 mills é 
plus, si M. de Germiny n’était intervenu de sa grande aula a 
rale. Les souscriplions de France avaient donné 93,921 ,00 tunes 
en capital nominal, soit 79,832,850 fr. en capital réel; ed Li 
gan ayant pris ferme, par le trailé du 24-octobre, 62,500,00tms 
en capital nominal, soit 50,000,000 en capital réel ; \'empratd 
trouvait souscrit jusqu’a concurrence de 226,238,500 fr. ; veil 
donc un solde de 23,761,500 francs. , 

Ce solde retardait l’admission de l’emprunt & la cote da Sed 
change, qui exige, aux termes du réglement de la Boursede lel, 
qu'un emprunt soit entiérement souscrit pour étre colé. Btilyeat 
urgence, pour le Trésor francais comme pour le banquier, if 
coter l’emprunt pour hater la réalisation des titres, c’est-+-dels 
ressources. 

M. Morgan engagea les négociateurs 4 souscrire provisoireadll 
solde au nom du gouvernement francais, et M. Laurier lui rat” 
lettre suivante : 


« Ne connaissant pas encore le chiffre exact des souscnglif 
francaises, et, conformément aux usages anglais, pour vous a 
la cote au Stock-Exchange, je vais, a titre provisoire, souscriap™ 
le gouvernement frangais, que vous débiterez en co 
1,500,000 livres sterling, 4 l’emprunt de la Défense ad 
Lorsque le compte de souscriptions francaises sera définili 
établi, vous voudrez bien, s'il y a lieu, rectifier les écriturep® 
les rendre conformes. » 





Cela fait, et la cole obtenue, M. Laurier entra en nouvelle 
ciation avec M. Morgan pour lui faire accepter les 23 mille © 
solde de l’emprunt. a 

M. Laurier put faire valoir 4 M. Morgan que, d’ordinaire, ea 
un banquier traite pour un emprunt, il s’engage a prendre lest®™. 
qui n’auraient pas été souscrits ; que si le traité du 24 octobre 
seulement engagé M. Morgan pour 62 millions et demi de frass 
nominal, ou 50 millions au réel, cette clause, peu avantageuse 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 837 


ancais, exposait, d’autre part, le banquier contractant 4 voir 
non souscrit livré a vil prix 4 d'autres banquiers : ce qui au- 
nuire au placement convenable des titres pris ferme par 
zan. 
arut comprendre l’intérét solidaire du Trésor francais et du 
:r anglais, et on discuta les conditions d’un traité complé- 
-e. M. Morgan demandait une amélioration de prix, motivée 
paisse de notre crédil. 
e Bismark, en effet, manceuvrait aussi activement, 4 Lon- 
yntre notre Trésor, que M. de Moltke en France, contre nos 
; il comprenait que si la France s’ouvrait 4 Londres des 
zes faciles et abondantes, la lutte serait ranimée, prolon- 
pourrait (ourner en définitive contre les armées de Vin- 
Cet emprunt frangais, coté et souscrit 4 Londres, était un 
pour la cause prussienne; il fallait en arréter les effets et en 
r les suites. Sous les mauvais bruits répandus par les agents 
ns, l’emprunt perdit 3 et 4 pour 100, ce qui rendit toute idée 
‘el emprunt impossible et !’emprunt actuel difficile 4 classer. 
étaient pas seulement les menaces de désaveu de M. Picard 
nenées de M. de Bismark qui affectaient les cours de )'em- 
pour faire face aux besoins de la guerre, on avait été amené 
‘en payement a quelques fournisseurs des bons du Trésor 
il: il en fut délivré ainsi, pendant la guerre, par )’intermé- 
de notre ambassade de Londres, pour une somme de 
i414 fr.); ces paquets de bons du Trésor n’étaient pas consi- 
3; mais pour déprécier le titre sur le marché anglais, et af- 
yar suite notre crédit d’Etat, il suffisait que certains de ces 
seurs, en général mal crédifés, comme on |’a vu dans les 
es enqué¢les, réalisassent précipitamment 4 la cité de Lon- 
urs bons du Trésor, qui se négociérent ainsi a vil prix, quel- 
445 pour 100 de perte. 
;devons rendre celte justice 4 la Délégation financiére de Tours 
ordeaux que, malgré la situation difficile et de plus en plus 
euse, elle a usé dans une sage limite des bons du Trésor, in- 
nts de trésorerie qui semblent fort commodes, mais qui n’a- 
que dans une mesure assez restreinte; au dela de cette 
on ne trouve plus de preneurs sérieux, mais seulement des 
tteurs interlopes, visant 4 exploiter la géne d’un Trésor pu- 
i n’ose pas franchement et ouvertement faire fonds de son 


lans les premiers temps de Tours, le 46 octobre, alors qu’on 
t espérer de s’ouvrir & Londres, par de larges emprunts exté- 
des ressouces illimitées, la Délégation du ministére des finan- 


838 LA GESTION FINANCIERE 


ces a admis que les marchés passés par le ministére de l'intérieusm 
pour l’équipement des gardes mobiles stipuleraient le payement des 
fournitures partie en numéraire, partie en bons du Trésor, elle n’em 
pas tardé 4 restreindre autant que possible cette disposition ; et, le 
6 janvier 1871, une circulaire de M. de Roussy aux trésoriers-géné— 


raux des finances fait connaitre la suppression de la faculté de payer 
en bons du Trésor les marchés pour fournitures : tous les marchés 
contractés depuis lors furent payables et payés en espéces ayant 
cours, numeéraire ou billets de banque. Et aussit6t aprés la paix, 
une circulaire de M. de Roussy, datée du 5 mars 4871, annonce que 
les fournisscurs méme qui devaient, aux termes de leurs marebés, 
recevoir des bons du Trésor seraient payés en numéraire. 

En définitive, la Délégation financiére a créé des bons du Tréwr 
(outre les bons délivrés aux fournisseurs), pour les sommes s+ 
vantes : | 


Bons ordinaires demandés par des capitalistes et créés & l'intért 
de 5 4/2 pour 100 pour les bons de trois mois 4 un an (arrélé do 
17 septembre 1870), et plus tard (arrété du 29 septembre 1870) 
créés 4 l’intérét de 5 pour 100 pour les bons 4 un mois, 5 1/2 
pour 400 & deux mois, et 6 pour 400 de trois mois 4 un an: 


A Tours....... 30,065,785 fr. 
A Bordeaux. .... 40,544,894 


Total. . . 75,875,676 fr. 


Bons pour remboursements réclamés par les déposants aux Cais 
d’épargne : 


A Tours....... 4,738,550 fr. 
A Bordeaux. .... 1,289,650 


Total. . . 3,028,200 fr. 


On voit que la demande de bons du Trésor, pendant ces 0M 
mois, par les capitalistes en quéte de placement pour leur argest 
caisse, et par les déposants des Caisses d’épargne, fut assez faible: 
et cela devait indiquer 4 la Délégation financiére que les hoss du 
Trésor livrés en payement, méme en petite quantilé, a des fours 
seurs aventureux, couraient risque d’étre négociés a bas prix: 
qui arriva, sur le marché de Londres, dés le mois de novembre. 

Sous ces impressions, M. Morgan et M. Laurier signérent 4 f° 
ferendum, le 3 novembre, le traité suivant, qui fut ratifié le 49° 
vembre : 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 859 


€ TRAITE DU 4 NOVEMBRE 1870. 


intre les parlies soussignées a été dit et convenu ce qui suit: 
In corstrat d’emprunt pour la somme de dix millions de livres 
og est intervenu entre MM. J.-S. Morgan et C° et le gouverne- 
de la Défense nationale. 

es sommes définitivement placées et réparties se montent a 
nillions quarante-neuf mille cing cent quarante livres sterling. 
‘edonc neuf cent cinquante mille quatre cent soixante livres 
’g pour compte du gouvernement frangais. 

IM. J.-S. Morgan et C° prennent ferme ces neuf cent cinguante 
quatre cent soixante livres sterling 4 leurs risques et périls, et 
agent 4 en faire les fonds entre les mains du gouvernement. 
elte prise ferme du reliquat de ’emprunt a lieu sur le cours 
Wre-vingts pour cent (80 p. 100), et, de plus, MM. Morgan et C° 
tbonifiés d'une commission de deux pour cent (2 p. 100) sur le 
al dudit reliquat. Aucune autre commission quelconque ne leur 
we pour cette partie de l'emprunt. 

ls feront le payement y afférent en deux portions égales, moi- 
4“ mars 1871, moilié le 4° avril suivant. 

@coupon d’octobre prochain de |’emprunt de la Défense na- 
e sera relenu par voie d’imputation, et avec bonification d’in- 
le 4p. 100 lan, au profit du gouvernement, moitié sur le pre- 
moilié sur le second des versements ci-dessus. 

e présent traité deviendra nul et de nul effet, sur la demande 
[, J.-S. Morgan et C°, si, au moment de l’une et de l'autre des 
mees ci-dessus désignées, la Rente francaise trois pour cent 
totée au-dessous du cours de quarante-cing francs. 

MM. J.-S. Morgan et C° pourront se libérer par anticipation, 
anant un escompte de 4 p. 400 I’an. 


t Londres, le 3 novembre 1870. 


Ne varietur : Ne varietur: 


Ci; Laurier. J.-S. Morcan. 


m vertu de mes pouvoirs et de la ratification donnée par le 
tnement au traité ci-dessus, dont je lui ai télégraphié toute la 
~, je signe le présent contrat, sous cette modification pourtant 
. commission de MM. Morgan et C° sur le reliquat de l’emprunt 


840 LA GESTION FINANCIRRE 


pris ferme par eux, est réduite de deux pour cent a un et quart poe 
cent. 


« Londres, le 4 novembre 1870. § 


« Signé: 
a Crément Laurier. J.-S. Morcan er Ca 
























Entre la signature et la ratification, M. Laurier avait oem é it 
M. Morgan que la commission stipulée sur le reliquat prs fam 
par M. Morgan, ne serait plus que 11/4 pour 400 au liends? 
100; ce qui fut écrit, comme on vient de le voir, dans le costed 
signé ne varietur le 4 novembre. 

L’affaire semblait terminée ; mais la baisse persistanled aim 
aggravée des cours inquiétait M. Morgan, qui chercha dans Tie 
prétation du traité une compensation nouvelle & ses risques: ip 
tendit que la commission de 4 1/4 pour 100 stipulée le 4 nevenif 
sur le reliquat de 950,000 livres devait se cumuler avec la coum 
sion de 3 1/4 stipulée le 24 octobre sur Ja totalité. En vain oak 
posail le texte méme du traité du 4 novembre : « Aucune aug , 
mission quelconque ne leur sera due pour cette partie del’e 
M. Morgan répliquait par cet argument assez ingénieux que ; 
le solde on avail traité avec un autre banquier, on aurait page bt - 
banquier une commission pour ce solde, et la maison Morga# 
rait gardé sans conteste le bénéfice acquis de 3 4/4 pour 100sak 
totalité de l’emprunt. 

M. de Germiny, qui était rentré en France aprés le premier Silk: 
revint 4 Londres et sc prononga contre la prétention de ¥. equ 
Néanmoins, le gouvernement politique de Tours, consullé, @&& 
l'unanimité des membres (MM. Gambelta, Crémieux, Fooridee & 
Glais-Bizoin), la décision suivante, datée du 17 novembre, dqa® 
véle des gouvernants plus faciles 4 ]’élan fiévreux que capil ; 
réflexion calme et d'action ferme: 

« ... Le besoin qu'on a de MM. Morgan (dit le procés-vertel 
de cette délibération), pour obtenir d’eux non pas 
stricle exécution des contrals, mais des avances rendues nia 
par les besoins de la Défense nationale, ne permettent pas ap 
ser & bout un conflit de ce genre. En conséquence, ils dont 
dat 4 M. Laurier de transiger au mieux des intéréts du Tré 
’autorisant a admettre l’interprétation de MM. Morgan, si 
saction était impossible. » . 

Sur ce, M. Morgan offrit le choix suivant : ou résiliation pa 
simple du contrat du 4 novembre, ou maintien de ce const 


ae 


DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. sé 


‘Emant la commission spéciale de 1 4/4 pour 100, mais avec 
nodification de la clause de résiliement éventuel stipulée en sa 
= pour le cas of la rente francaise tomberait au-dessous du 

de 45 francs; cette clause serait applicable non-seulement si 
ars était atleint au moment des échéances du contrat du 4 no- 
we, mais encore si seulement ce cours était touché pendant la 
: du contrat. ) 

Conseil des finances fut consulté le 23 novembre, et, avec un 
ge digne qui semblait s’inspirer du noble passé de notre crédit 
mal et de la grandeur méme de la France, il répondit « qu’il y 
Rotérét pour le Trésor 4 résilier purement et simplement le se- 

trailé, et a rester placé sous la loi du premier, les obligations 
smises demeurant d’silleurs a la disposition du gouvernement, 
Bréservuit de les placer au mieux des intéréts du Trésor. » 
R avis, agréé par tous les membres du gouvernement politique 
Ours, fut télégraphié 4 M. Laurier. Il produisit son effet natu- 
M. Morgan, considérant en outre que le solde disponible pesait 
@a marché, se montra plus traitable; et, le 3 décembre, fut 
: & Londres, entre MM. de Germiny et Laurier et M. Morgan, le 
b suivant, ralifié le lendemain par les quatre membres de la 
ation politique 4 Tours : 


« TRAITE DU 3 DECEMBRE 1870. 


Entre les soussignés : 


MM. Clément Laurier et Adrien de Germiny, au nom du Gouver- 
anent francais ; 


MM. J.-S. Morgan et C*, 
A été dit et convenu ce qui suil : 


Sar les 950,460 livres de ’emprunt de la Défense nationale qui 
ral disponibles entre les mains du gouvernement frangais, ce- 
Rcdde 4 MM. J.-S. Morgan et C* 500,000 liv. st. au epurs de 83 p, 
“ad, sous condition du payement immédiat des termes échus et 
Bux & échoir aux époques prévues par le traité du 24 octobre 


Ser. 

Ma seule condition que MM. J.-S. Morgan et C* mettent a la prise 
t@ de ces 500,000 liv. st. est que le gouvernement francais laisse 
ar disposition jusqu’au 1“ janvier prochain, au méme prix que 
23 Aovr 1874. 54 


842 LA GESTION FINANCIEBRE 


celui stipulé dans le présent contrat, et aux mémes conditions, ls 
450,460 liv. st. formant le seul solde disponible de l'empratt. 
« Fait double & Londres, le 5 décembre 1870. 


« Ne varietur : 
« Signé : Cutment Laurier, Comre ve Gen, 
« Ne varietur : - 
« Signé: J.-S. Mosca. 
« Le 5 décembre au matin, M. Laurier a regu du gouvenet 
de la Défense nationale le télégramme suivant: 


« Le Délégué des affaires étrangéres au Chargé d affaires de Fro 
a Londres. . 


« Tours, 4 décembre, 7 heures st. 
« POUR M. LAURIER. | ‘ 


« Nous recevons votre dépéche d’hier, signée : Germinya la 
rier, et contenant, avec le ne varietur Morgan, le nouveau trai 
le Gouvernement vous aulorise 4 signer définilivement. 

« Signé: Av. Créstevx. 
« Léon Gampert. 
a L. Focricaos. 
« Grats-Buors. 


« Vu, pour copie conforme et légalisation des signaturesa : 


Sus: 
« Londres, le 5 décembre 1870. 


« Le Chancelier de l'ambassade de Fras. 
« Signé : Hier. Roc. 


a En conséquence, nous signons le présent contrat et ler 
définitif, conformément aux ordres du Gouvernement. 
« Londres, le 5 décembre 1870. 


a Signé: | 
« Crément Laverer, Comte A. pe Geran, 
« J.-S. Morcan et C*. » 











Mais le Conseil des finances n’avait pas été consulté sur ces 
traité ; justement blessé de ce procédé du gouvernement poli 
il protesta, et fit observer, en outre, que l’option qui était lawl 
M. Morgan pour le dernier solde de 450,000 livres constitea 
profit du banquier un avantage marqué en sa faveur, yal 
M. Morgan conservait sa liberté d'action, tandis que le Its 
trouvait 1ié. 





DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORDEAUX. 845 


idres, nos négociateurs,.M. de Germiny et M. Lauricr, s’ap- 
aient, au contraire, d’avoir pu placer la plus grande partie 
juat, soit 42,500,000 francs sur 235,700,000, au prix de 
‘8, supérieur au prix de 80 du premier traité du 24 octobre, 
ir ouvert & notre Trésorerie un surcroft de ressources immé- 
‘won n’aurait pu réaliser que trés-lentement par le placement 
1 public des obligations non émises; et M. deGerminy, resté 
ondres, ¢lait alors félicité par le gouvernement de Tours et 
pleins pouvoirs de terminer la prise ferme du dernier solde. 
vit d'option une fois consenli par le trailé du 5 décembre, on 
wune chose 4 faire, obtenir de M. Morgan la prise ferme le plus 
ble et au meilleur prix possible. Les événements militaires 
nt alors de plus en plus notre situation et faisaient pres- 
ne fin désastreuse. M. de Germiny pensa qu’il était bon de 
er 4 M. Morgan le droit d’option pour les 450,000 livres du 
ju prix stipulé de 83, alors que l’emprunt se colait a 
00 de perte sur le cours de 85 de |’émission. Ce délai d’op- 
ainsi prolongé jusqu’au 15 févricr; et, en détinitive, par 
er traité du 28 janvier 1871, M. Morgan prit ferme le dernier 
de l’emprunt au prix de 85. 

3umé, voici le tableau des opérations de l’emprunt Morgan, 
la série des traités : 





pF c 
aS & CAPITAL - S PRODUIT 
5 5 NOMINAL, ES 5 REEL. 
Zz 8 x 
a 
Souscription ferme, 
prise par Mor- 
é, gan... .. . . | 125.000 | 62.500.000fr.| 80 °/, | 50.000.000fr. 
re ( Public anglais. . . | 159.632 | 69.817.500 | 85 °/, | 59.544.875 
— francais. .| 187.842 | 95.921.000 | 85 °/, | 79.852.:50 
Total du 4°" traité. | 452.477 |226.238.500fr. 489.177.725 fr. 
é, 4 novembre 1870 (ré- 
eee ee ee ee es > > > > 
Q=e — souscription 
té, ferme prise par 
re Morgan. .... 25.000 | 12.500.000 83 °/. | 10.375.000 
Q=> ~— souscription 
Ide \ éventuelle, deve- 
nue ferme le 28 
nt. janvier 1871, par 
Morgan... . .| 22.523 | 11.261.500 | 83 °/. | 9 347.045 


[omaux. . 2 2 ee ee 500.000 {250.000.000 fr. 208.899.770 fr. 












844 LA GESTION FINANCIERE DE LA DELEGATION DE TOURS ET DE BORPEIIL. 


Ainsi fut terminée par M. de Germiny cette série de laboricuss 
négociations, qui durérent autant que la guerre, et qui dans cs 
temps troublés laissent un sillon pur et franc. 

Dans ce récit historique, nos lecteurs trouveront des ensegs 
‘ments précieux pour la finance, pour le maniement habile dle 
tension possible de notre crédit d’Etat sur les places étrangires; ik 
y trouveront aussi un encouragement moral en voyant & kaw 
gens, aux prises avec des difficultés inouies, dans des regemb 
lités imprévues et tout & fait extraordinaires, agir vaillanaat¢ 
honnctement, indépendants toujours sous la dictature des niin 
les plus violents, tidéles aux régles et aux principes admnisell 
sous un pouvoir révolutionnaire, et toujours irréprochebles dm 
les opérations les plus délicates. 

Nous allons les montrer maintenant dans une situation pas gam 
encore, lorsque le gouvernement, menacé par )’invasion vicorm, 
s'est retiré 4 Bordeaux. : 









A. pE Maxance. 


DIX ANNEES 


E LA VIE D'UNE REINE 


MARIE-ANTOINETTE, MARIE-THERESE ET LE COMTE DE MERCY * 


V 


2 40 mai 1774, entre trois et quatre heures du soir, une bougie, 
be sur une fendtre du chateau de Versailles, annongait 4 la cour 
Ra France l’avénement d’un nouveau souverain. Ramené par la 
die aux sentiments de son enfance, le vieux roi avait donné, 
& de mourir, « des marques d’une pénilence et d'une piété 
ment chréliennes; » il avait demandé publiquement pardon a 
et & ses sujets des scandales de sa vie. A six heures, la famille 
le partait pour Choisy; les courtisans se précipitaient & sa suite; 
igne de Louis XVI commencait. 

Qroi de vingt ans, qui n’avait jamais été mélé aux affaires’; 
reine de dix-neuf, qui n’en avait pas le gout ; une cour divisée ; 
inances en ruines; a l’extérieur, nul prestige; a l’intérieur, des 
cullés inextricables, aggravées chaque jour par l’insouciance de 
is XV; et avec cela une opinion publique d’autant plus exigeante 
les réformes élaient plus nécessaires et les espérances plus im- 


loir le Correspondant du 10 aodt 1874. 

t il n’y a que quatre mois encore qu'on m’avait exscommunié, disait Louis XVI 
ifepas, quelque temps aprés son avénement; on avait peur quand je parlais 
Ministre. » Cité par M. de Larcy dans sa remarquable étude sur Louis XVI et 
ot; Correspondant du 25 aot 1866. 


avénement ; la Keine farsatt remise dn droit de ceinture. Un € 
au pied de la statue de Henri IV: Resurrezit. A la Muetle, ou] 
sétait transportée en quitlaut Choisy, Marie-Antoinette acct 
tout le monde avee sa bonne grace accoutumée. « Il y a toujoa 
foule de peuple autour du chatean, écrivait Mercy, et une infi 
monde re ps andu dans le bois de Bonlogne aux heures oi on su 
que la Reine peut sv promencr. Dans ces occasions, Sa Maje 
manque jams de donner an publie des marques de la bonté! 
touchante, etolen est résullé un enchantement eéneéral, » 

«bien des gens qui ne sétaient pas toujours comportés 
facon trop convenable vis-t-vis de madame la ci-devant Daut 
et qui craisnaient son re-sentiment, n’éprouvent de la part 
Reine que générosilé et clémence?. » 

Eu méme temps, lexil de la favorite et de sa famille donna 
salisfaction & la conscience publique. « Tout est en extase, 
fou de vous antres, ¢erivail Vhnpératrice a Marie-Antoineltte ; 
promet le plus grand bonheur. Vous faites revivre une nath 
était aux abors, et que son affection pour ses princes sou 
seule*. » Tontefois, malgré ces heureux débuls, Marte-Thérést 
peur. « La situation du Roi, des ministres, de l'Etal méme a’ 
qui me calme, » ecrivatt-elle @ Mercy; et avec ce pressentimen! 
térieux qui parfois illumine un cceur de mére, elle ajoulai 
Favenie de sa fille, celle phrase mélancolique, que leévene 
hélas! n’a que trop justifiée : « Je compte ses beaux jours fint 

Les intrigues el les mancuvres avaient entouré, jusqu’d I 
niere heure, la couche funébre de Louis XV*°; elles allaient: 
trouver, non moins impatientes et non moins opiniatres, auto 
trone de Louis XVI. Tandis que le cadavre gangrené du viet 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. $47 


rté sans pompe et sans suite & Saint-Denis, au milieu des ma- 
ns et des insultes de Ja foule, on se disputait le pouvoir et 
es avec acharnement. « Les brigues sont abominables 4 cette 
e cour, écrivait l'abbé Baudeau 4 la date du 30 juin, et il 
t étre pis qu'un archange pour sen déméler'. » Le duc d’Ai- 
, homme de la du Barry, ne pouvait rester premicr ministre 
la chute de sa protectrice. Qui le remplacerait? C’était le 
de bataille sur lequel luttaient les diverses influences. Mes- 
, dont Mercy redoutait l’ascendant sur le faible Louis XVI, 
it, il est vrai, d’étre séparées de la cour par la petite vé- 
v'elles avaient gagnée en soignant leur pére avec un dévoue- 
u-dessus de tout éloge; mais, avant d’étre atteinte par la ma- 
madame Adeélaide avait eu le temps de lancer un dernier 
ni devait frapper Je régne tout entier d’une blessure mor- 
\ Choiseul que désirait la Reine, 4 Machault qu‘avait choisi le 
nme successear du duc d‘Aiguillon, elle avait fait préférer le 
de Maurepas, vieillard insouciant et frivole, plus habitué 
lansons qu’aux affaires séricuses, homme d’expédients 
qu’homme de principes, moins habile 4 résoudre les diffi- 
(u’a les esquiver, et désireux avant tout de ne pas troubler 
tude ni celle du Roi. Louis XVI, on le sait, étail rempli des 
res intentions; mais il était en méme temps plein d'inexpé- 
*t de faiblesse; c’était, pour nous servir d'un mot de Joseph I, 
naliére encore en globe’, » et ses idées réformatrices, qui 
t eu besoin d’un appui et d'un guide, ne trouvaient ni l'un 
re chez un ministre pour lequel les abus élaient de vieilles 
sances et presque de vieux amis. C'est ainsi qu’au moment 
Bsor royal était vide, le duc d’Aiguillon, destitué, se faisait 
r une cratification de cing cent mille livres*, et cetle récom- 
lrange, octroyée 4 un ministre disgracié et odicux, jetail dans 
‘¢ des germes de mécontentement qui se traduisaient en mur- 


lait faire la Reine, au milieu de toutes ces divisions, et 4 ce 
lerégne dont toute la suite pouvait dépendre? Marie-Thé- 
ulait qu’elle se tint rigoureusement 4 l’écart des affaires. 
ris & ma fille qu’en général, mandait-elle 4 Mercy, en lui 
ant toujours de vous écouter, de suivre vos conseils et de se 
ase méler des affaires ; qu’clle soit la confidente et amie du 


mique secréte de Paris sous Louis XVI, par l’abbé Baudeau (Revue rétro- 
I série, t. Ill). 

‘e de Joseph Il 4 Léopold, 9 juin 1777, citée dans la Correspondance se- 
74. 

e-Therése 4 Marie-Antoinette, 7 juin 1774, II, 163. 


























848 DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REIKE. 


Roi, mais ne paraisse point vouloir gouverner avec lui; quelle tak 
qu’é force d'applaudissements on n’excite l’envie et la jalousec 
elle. Sa situation est bien délicate, et & dix-neuf ans! Mon espérmgill : 
n’est qu’en vous‘. » Assurément cette pensée élail sage, dy dg 
des circonstances ordinaires, le mieux edt été que la Reine s pal 
‘soigneusement de toule immixtion dans la politique ; avech cami 
tenir, les miséres a soulager et le bien & faire de toutes pars, dia 
restail encore un assez beau réle. Mais étant donnés le candie® 
décis ct faible du Roi, Ja certitude qu'il serait domine parqudgiaa, &' 
cette retraite absolue de sa femme étail-elle souhaitablel Sam 
Thértse, qui préechait si résoldment labstention, était la preaiing 
oublier ses propres avis, et le jour méme ot elle écrivaili Meh 
page que nous venons de citer, elle airessait & sa fille lcm 
les plus précis sur la ligne politique & suivre, en y joignatlage & 
vives instances sur la nécessitée de resserrer l’alliance ava 
caise, et elle le faisait dang les termes le plus propres 3 aaml 
le cocur et a saisir imagination de la jeune souveraine: «Natit 
réts non-seulement de coeur, mais de nos Etafs, sont liés s ay 
ment, que, pour Ics bien faire, il faut les faire avec une t 
comme feu le roi a bien voulu y mettre la premiére base, dba 
tinuer, nonobstant les divers changements arrivés, toupets 
méme. 

« O mes chers enfants, j’attends bien autant; une diminiml 
donnerait la mort. Il ne faut & nos deux monarchies que *q 
pour ranger nos affaires. Si nous agissons bien étroitement eg 
semble, personne ne troublera nos travaux, et |’ Europe jane 
bonheur de la tranquillité. Non-seulement nos peuples seroa 
reux, mais méme tous les autres, qui ne cherchent qu’a (rove 
leurs intéréts parliculiers. Les premiers vingt ans de mon rig 
font preuve, et, depuis notre heureuse alliance qui est ame 
tant de liens les plus tendres, ce repos commence A s'tabit,@ 
est 4 souhailer pour de longues années. Mercy pourra vous! 
de tout ce qui peut avoir connexion aux affaires générales; je 
laisserai rien ignorer?. » ; | 

I] était difficile d’avouer plus clairement que de Vienne 00% 
tait indiquer la direction 4 prendre dans toutes les affaires, 60%; 
l'Impératrice se proposait de faire de sa fille son premier 
Versailles. Les actes ne tardaient pas a se joindre aux pares 
quelques jours aprés cette lettre, on faisait remettre & Mariela 
netle un mémoire de Kaunitz dont elle devait se servir pour i=p™ 












A al 


{ Marie-Thérése 4 Mercy, 50 mai 1774, Il, 153. 
* Marie-Thérése 4 Marie-Antoinette, 30 mai 4774, Il, 156. 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. | 840 


ari dans les diverses questions poliliques du jour‘. Marie- 
© ignorait-elle donc quelles préventions soulevait en France 
ce conclue par Choiseul, ct que les ennemis de la Reine n’a- 
pas de moyens plus dangereux de la dépopulariser que de la 
2¥ sous le nom de « |’Autrichienne, » et de l’accuser d’avoir 
isé son palais de Trianon pour l'appeler le « Petit-Vienne? » 
ata Mercy, sans se placer, comme I’Impératrice, au point de 
clusif de la politique autrichienne, il avail toujours pensé 
Reine devait avoir |'ceil ouvert sur les affaires de France *. Sa 
était simple et spécieuse. Convaincu que Louis XVI n’avait 
ssez d’initialive pour se décider seul, et qu’il subirait néces- 
ent une influence, il aimait mieux que celte influence fut celle 
smme que celle de ses tantes ou de tout autre. « Si, dans ces 
rs temps, le Roi se laisse gouverner, écrivail-il dés le 17 mai, 
le public s’apercoive que Mesdames jouissent de cet avantage, 
tt de la Reine en recevra un choc mortel. Je |’ai suppliée 
irés-circonspecte 4 se méler d'affaires; mais il ne faut pas 
souffre que personne de la famille s'ingére en pareille ma- 


Roi, auquel je suppose réellement des qualités solides, n’en 
bien peu daimables. Son extérieur est rude; les affaires pour- 
méme lui donner des moments d humeur. II faut que la Reine 
ne 4 les supporter : son bonheur en dépend. Elle est aimée 
a époux ; avec de la modération, de la complaisance et des ca- 

elle acquerra un pouvoir absolu sur le Roi; mais il faut 
le gouverne sans parailre vouloir le gouverner*. » 

5 juin, il écrit encore : 

ut dépend que ceite princesse (la Reine) veuille bien sur- 
"un peu son exiréme répugnance pour tout objet sérieux; 
daigne écouler avec altention et méditer un peu sur ce qu'on 
use en ce genre. Son esprit et son discernement naturels la 
loujours agir avec justesse, soit relativement aux choses ou 
constances ; mais il faut qu’elle s’occupe de celte grande vé- 
© que le Roi est d’un caragtére un peu faible; 2° que par 
nent quelqu’un s’emparera de lui; et 3° que, dans tous les 
faut que Ja Reine ne perde jamais un instant de vue tous les 
s quelconques qui lui assureront un ascendant entier et 
if sur Pesprit de son époux'. » 


e-Thérése 4 Mercy, 4* juin 4774, Il, 158. 

> notamment la dépéche du 14 aout 1773, II, 51, alors que la Reine n’était 
que Dauphine. 

‘cy 4 Marie-Thérése, 17 mai 1774, II, 447. 

cy & Marie-Thérése, 15 juin 1774, H, 174. 


$50 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINB. 


La Reine cependant n’avait personnellement aucun godt py 
les affaires. Elle les comprenait avec une merveilleuse facilité, may 
elle les craignait 4 lexcés'. Elle n’avait pas songé quelle & 
avoir un jour puissance et autorité, et son caractére, alors quid 
était Dauphine, avait plutét « incliné 4 prendre une tournure eam 
et dépendante*. » Son penchant l’cut conduile de préférened mg } 
« incurie totale*, » et rien ne semblait la prédisposer & era Be 
role politique. : 

Vermond ne la jugeait pas autrement que Mercy, crwie 
qu'il écrivait 4 Pambessadeur : c 

« J’ai vu la Reine un peu piquée des craintes qu’on sife 
qu’elle ne se méle d'affaires; elle en est et en a toujours Mid 
gnée par principes et par godt qu'elle ne comprend pas cal iaglh B 
tude. Pour moi, je désire, plus que je n’espére, que |a hese & 
tende et s’occupe assez d’aflaires pour entretenir et augmeieR 
confiance de son auguste époux. Depuis qu’il est monté sur lett 
il s’en occupe réellement beaucoup; il est impossible ai 
grande confiance dans la Reine sans lui en parler, et i mam 
Nuera pas, 4 moins qu'elle ne s’accoutume a les comprendredill 
raisonner. La Reine me fuisait elle-méme une observation pram 
elle sent qu'elle serait malheureuse, si jamais i] arrivait bral 
entre les deux cours. « Comment I’empécherais-je, me disk" 
« jene dois jamais me méler d’aflaires? » Je sais bien qvamm 
doit jamais entrer dans les intrigues des particuliers; mais #@ 
qu’il est bon qu’elle en connaisse les principaux ressorts. Jes 
core qu'il serait fort dangereux pour elle de vouloir influer ja 
lement sur le détail; mais, pour ’amener & ce point, il fee 
changer des pieds d la téte, ct qui en viendrait 4 bout?» =| 

Ainsi, tout poussait Murie-Antoinette, malgré la répulsia a 
espril, 2 s'occuper (affaires ; tout, depuis le caractére de ™ 
qui demandait 4 étre gouverné, jusqu’a sa mére qui l’insinaai| 
ayant Pair de précher le contraire, jusqu’a ses conseillers dam 
jour, Mercy et Vermond, qui eux du moins le disaient franck 
Malgré ces avis et ces instances, sa répugnance était exirst & 
redoutait les embarras qui pouvaient « résulter des circos™ 
présentes ou a venir’, » et pour les éviter, elle désirait, au at 
moins, se tenir 4 lécart de tout. 


































4 Mercy 4 Marie-Thérése, 17 aodt 1773, II, 31. ' 
2 JId., ibid. 

3 Id., Tjuin 4774, If, 165. 

4 Vermond 4 Mercy, 7 juin 1774, Il, 174. 

5 Mercy & Marie-Thérese, 15 juillet 1774, Il, 194. 


DIX ANNEBS DE LA VIE D'UNE REINE. 854 


VI 


Jant, son influence grandissait chaque jour, sans qu’elle le 
. Louis XVI subissuit l'ascendant de cette nature charmante, 
aclére plus ferme que le sien. Il se plaisait parfois a lui 
iffaires, et la Reine, triomphant & la fois de sa vivacilé etde 
lence, l’écoutait « sans répugnance et méme avec aiten- 
Quand le chancelier Maupeou et le contréleur général 
mbérent sous le coup de l’animadversion publique, le roi 
. point décider la formation du nouveau ministére sans en 
ia femme; ilalla la trouver dans son cabinet et la consulta 
hoix qu'il avail & faire. C’étail elle déja qui avait provoqué 
duc d‘Aiguillon, auquel elle ne pardonnait pas sa plate 
ance pour la du Barry. Elle fit plus : elle obtint le rappel de 
Le Roi résistait, s¢ souvenant des altercalions violentes de 
avec le duc, dout il redoutait d’ailleurs le caractére altier 
wreux. La Reine exigea; le Roi céda. Mais 1a se borna le 
de Marie-Antoinette : elle ne pul déterminer son mari a 
1égociateur de son mariage un accueil aimable el 4 lui ren- 
ituation influente ala cour*. « Vous avez bien vieilli, mon- 
Choiseul; vous avez bien engraissé; vous perdez vos che- 
is devenez chauve. » Tels furent les seuls mots adressés par 
ancien ministre. La Reine essaya de réparer par des pa- 
cieuses cette réception plus que froide; mais leffet était 
Choiseul retourna 4 Chanteloup*. 
autres circonstances, la jeune souveraine était plus heu- 
le présentait au Roi « des réflexions fort utiles sur la né- 
avoir de la force et de la suite dans le caractére, et de se 
- de tout ce qui peut partir de molif de faiblesse*. » Et elle 
t ainsi a l’empécher d’accorder des demandes déplacées et 
‘ter 4 cerlains prétentions exorbitantes. 
e qu'elle préchait si bien, elle l’exécutait mal : Mercy ne 


4 Marie-Thérése, 28 septembre 1774, II, 257. 

Theérése ici n’était point d’accord avec sa fille : elle ne désirait nulle- 
lour aux affaires de Choiseul, dont elle appréhendait la vigilance et la 
: Choiseul, j'espére, sera rappelé de son exil, sans étre remis en place ; 
: le craindrais. » — Marie-Thérése 4 Mercy, 25 mai 1774, Il, 153. Voir 
460, et I, 172. 

ique secréte de \'abbé Baudeau, 15 juin. 

4 Marie-Thérése, 16 novembre 1774, II, 258. 





Reine n’attache aucune importance a avoir du crédit, et que. 
toul ce que je ne cesse de lui représenter, les idées solide 
s'étendent sur l'avenir ne prennent que médiorrement sur 
tention et n'y preduisent que des effets momentanés, touje 
bordonnés 4 une dissipation oulrée. A ja suile de quelques 
et d’un peu d’expérience, ce facheux inconvénient se dissipe 
doute'. » 

Il y avail un point pourtant, sur Jequel la Reine, a fore 
nidtreté et d'énergie, avait fini par triompher des répugna 
Roi et de la sourde influence de ses tantes. Marie-Antoinette t 
depuis lonztemps — plus d’un an ayant de monter sur let 
établir au palais des soupers ot elle put inviler les princes d 
mille royale et les principaux personnages de la cour. L’é 
Voulait que la Reine et les princesses de la maison de Fr 
mangeassent point avec des hommes. ll en résultait que qu 
roi allait a la chasse, — et l'on sail combien Louis XVI ét 
sionné pour cel exercice, — il y avait, au retour, des sou 
chasseurs qui olftaient, a tous points de vue, de graves i 
nients; on ne s'en était que trop apercu sous Louis XV. La R 
solut dabolir cet usage, qui la séparait de son mari, et de res 
ces soupers d hommes, dangereux pour un prince verlueu 
jeune et faible, par des soupers de société. Mercy l’y encoura 
« toutes les pe:sonnes raisonnables et honnétes étaient d'ac 
importance et l'utililé de l’établissement de ces soupers, e 
gardaient comme le moyen le plus sir de maintenir l’ordre 
cence 3 la cour, et d’éloigner du roi les occasions de mauva 
pagnie?. » 

La Reine en parla donc & son mari; mais, ala premiér 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 835 


as dire : madame Adélaide. Surprise et mécontente de ces 
ryants, la reine insista, eut une explication trés-vive, et fina- 
. Pemporta : les soupers furent établis, et le premier, annoncé 
> samedi 22 oclobre, « quoique ce fat un jour maigre, ajoute 
mais parce que le dimanche il y avait grand couvert et que 
mes étaient atiendues le lundi. » Mesdames, toujours Mesda- 
eur néfaste el jalouse influence se retrouve aux premiers jours 
‘veau régne comme aux derniers jours de l’ancien. 
novation fut accueillie avec faveur. « Aussitot que le public 
trruil, il n’y eut qu’une voix d'applaudissement sur ce nouvel 
sement, et cela occasionna la sensation la plus favorable pour 
te', » — « Quant au nouvel usage des soupers avec des dames 
meurs, tifrés ou non, dit Métra, il faut ¢dbserver que la jeune 
Va moins provoqué pour le plaisir de souper en grande com- 
eque par une prudence politique bien entendue... Aujourd hui 
in’est plus séparé de son épouse que quand il va 4 la chasse 
and il tient conseil, et les vils courtisans qui oseraient essayer 
rrompre leur maitre n’en trouveraient plus le temps*. » 
ecour, le succcs fut grand aussi: chacun briguait l‘honneur 
linvité & ces soupers et en sortait ravi. « Toutes les personnes 
pour y éire admises, écrivait Mercy trois mois plus tard, ont 
uccessivement de celte faveur, au moyen de quoi il n’y a point 
eontents. La Reine sait tellement bien metire ces occasions a 
que toul le monde est plus enchanté que jamais de ses gra- 
les forment le sujet des conversations journaliéres dans Paris, 
y reléve sans cesse quelque nouveau trait de bonté ou de 
ie de la Reine. Au reste elle a été de tout temps la méme 4 cet 
; Mais ce qui cause un vrai étonnement dans le public, c’est 
ure sociable et polie que le Roi a prise envers ceux qu'il admet 
a sociclé. Il est envers les femmes d'une atlention telle que 
a lexercer un particulier aimable, et cela sans y mettre la 
re nuance ou de préférence ou de galanterie. Il traite les 
es avec bonté et une sorte de familiarité qui n’admet que de 
we, sans aller au dela des bornes convenables. On voit qu’il se 
lans la bonne sociélé, et on ne pourrait rien ajouter 4 la per- 
n de la (enue de ces soupers et de l’excellent effet qu’ils occa- 
ent. Cet article est d’une utilité immense pour la Reine, parce 
tmation reconnait et avoue généralement qu’elle a a cette au- 
princesse l’importante obligation d’avoir produit, sur lesprit 


hey 4 Marie-Thérése, 17 novembre 1774, Il, 261. 
"wespondance de Métra, I, 105. 


834 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


et Je maintien du Roi, un changement en bien que rien n’annongit 
et dont on n‘aurait jamais osé se flatfer‘!. » 

I] peut sembler étrange qu’un personnage aussi grave que l'am 
bassadeur d‘Autriche ait altaché tant d'importance a une chose, 
apparence futile, comme |'établissement de soupers hebdoinadsires. 
Mais, outre qu'il y avait 1a une preuve irrécusable de lheurease 
influence de Ia Reine, rien n’était & négliger dans une cour aussi d- 
visée et aussi remplie d'intrigues que la cour de France, et ces 
pour n’avoir pas toujours compris celle vérité, c'est pour n’avoir pas 
suffisamment senti les exigences de la situation et les susceptibilités 
de l’opinion, que Marie-Antoinette a été, dans le publie d'abord, 
dans les némoires ensuite, objet ou plutdt la victime de ces aca 


sations passionnées et calomnicuses que "histoire a dd combalireet - 


qu’elle a victorieusement, mais laboricusement, réfutées. 


Vil 


Il était impossible qu’un succés si éclatant et un crédit si marqut 
ne soulevassent point des mécontentements et des jalousies. Comme 
jadis dans le cortége des triomphateurs romains, la voix aigre d 
lenvie venait méler sa note discordante au concert de louanges 
qui s’élevait de toutes parts. La modération méme avec laquelle la 
Reine usail de son autorité ne la garantissait pas des tracasseriesé 
des haines. Mesdames élaient furieuses de l’échec de leur influence; 
madame Adelaide surtout, « la plus piquée ct la plus jalouse de 
famitle, » ne cessait « de donner des marques d’humeur', » le 
comle de Provence, qui s’élait flatté de jouer un grand rile, 


‘Mercy 4 Marie-Thérése, 48 décembre 1774, Il, 271, 272. —C’était peu aprés, 
Walpole, non moins enthousiasmé que Burke & la vue de Marie-Antoinette, GF 
vait 4 la comtesse d'Ossory : « On ne peut avoir d'yeux que pour Ia Reine! le 
Heébés et les Flores, les Hélénes et les Graces ne sont que des coureuses de roes 
cété delle! Quand elle est debout ou assise, c’est la statue de la beauteé; 
elle se meut, c’est la grace en personne. Elle avait une robe d'argent semée 
lauriers roses, peu de diamants et des plumes.... On dit qu'elle ne danse pes @ 
mesure; mais alors c'est la mesure qui a tort!... ll n'y a eu que huit menvels, @ 
outre la Reine et les princesses, huit dames seulement y ont figuré... En fat 
beautés, je n’en ai vu aucune, ou bien la Reine les effagait toutes. » (Letires ii- 
race Walpole, pp. 281, 282.) 

* Mercy 4 Marie-Thérese, 15 aout 41774, U1, 220, 217. —Mercy écrivait encore, # 
48 mars 1777: «Madame Adslaide, mais particuligrement madame Sophie, 2 © 
ment point la Reine. » (LI, 53.) 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 855 


yait pas sans dépit ses espérances dégues ou tout au moins fort 
dardées. Le duc d’Aiguillon, disgracié, se mettait 4 la téte des en- 
mis de la Reine et se servait de ses anciennes relalions et de sa 
mnaissance des intrigues de la cour pour cabaler contre celle qu’il 
seusait de sa chute. Maurepas prenait chaque jour plus d’ombrage 
8 Finfluence croissante de Marie-Antoinelte, et, dominé par sa 
mme, tante de d’Aiguillon, il s’efforgait de détruire dans l’esprit 
wRoi l’effet des conseils et de l’ascendant de la gracieuse souve- 
ige. Le prince de Rohan, enfin, rappelé de Vienne, & !a grande joie 
}Marie-Thérése, et la comtesse de Marsan, continuaient leurs ma- 
buvres, et n’épargnaient pas plus la Reine qu’ils n’avaient épargné 
Dauphine. L’ceuvre souterraine des calomniateurs commencait ; 
$propos méchants, des bruits odieux, des chansons saliriques, 
rtaient de Versailles et se répandaient dans Paris. On vilipendait 
souveraine; on diffamait l’épouse ; on insultait grossiérement la 
mme. « On tire 4 boulets rouges sur Ja Reine, écrit, 4 la date du 
juillet 4774, l'abbé Baudeau; il n’y a pas d’horreurs qu’on n’en 
ibite, et les plus contradictoires sont admises par certaines gens. » 
s écrits anonymes contre elle étaient glissés jusque sous la ser- 
ettedu roi. A Paris, on faisait courir des épigrammes « diaboli- 
les » dans le genre de celle-ci : 


7 Peuples des rives de la Seine, 

Apprenez mieux la vérité ; 

Henri n'est pas ressuscité, 

Mais vraiment la Samaritaine !. 
s pamphlets infames s’imprimaient 4 l’étranger, et la vigilance de 
police ne parvenait pas toujours 4 les empécher de pénélrer en 
ance’, Ce grand et détestable complot de calomnies et de haines, 
tia é{6 ourdi pendant plus de vingt ans, et qui a abouti a 1’écha- 
ud.du 46 octobre, s‘organisait déja avec persévérance et étendait 
Sramifications de tous cdtés. Mercy pensait que ces bruils étaient 
op absurdes pour nuire 4 la Reine®; les événements ont tristement 
enti son optimisme. 
Ala cour, la mauvaise humeur de la famille royale contre Marie- 


' Allusion au mot de Resurrezxit, gravé au pied de la statue de Henri IV sur le 
It Neuf, of se trouvait également la fontaine de la Samaritaine. (Chronique se- 
le de l'abbé Baudeau. ) 

On connait l'histoire du pamphlet que Beaumarchais avait été chargé de 
Puire et qu'il avait probablement inventé. La correspondance de Marie-Thérése 
le Mercy est remplie de détails sur cet incident mystérieux que l'lmpératrice 
life d’ « horreurs. » Voir notamment t. II, pp. 224, 230, 252, 240. 

Mercy 4 Marie-Thérése, 14 septembre 1774, Il, 252. 





tience; aux yeux des étrangers, c’était lui qui avait lair du v 
souverain!. Louis XVI se fachait parfois quand les légéreté 
saient par trop la mesure ; mais il s’apuisait vite et laissa 
comme son grand-pétre avait laissé faire. La Reine elle 
nouss¢e d'un cdélé par sa grande bonté, de Pautre par Ver 
létiquelle, permettait & ses beaux-fréres trop de liberté. 
Thérése sentuit quels inconvénients pouvaient naitre de ce 
liarilés, avec le caractére entreprenant du comte d’Arlois 
langues aussi méchantes que celles de la cour; elle ne 
d’en adressecr des reproches 4 sa fille: « Celane mec 
pas que vous le tolériez (le comte d’Artois), écrivait-elle, 
pourriez a la Jongue vous en trouver le plus mal; il faut res! 
place, savoir jouer son rdle; par la on se met et tout le mont 
aise. Toutes les complaisances et attentions pour tous; mai 
de familiarité ni jouer la commére’. » La Reine n’était pas 
choquée que sa mére de « |’effervescence » du jeune prince’ 
elle n’osait parler ferme; elle tolérait et « il en résultait les ; 
sions les plus facheuses dans le public’. » 

A cette tolérance, qui, comme le disait Mercy, était une fai 
se joignait un amcur extréme du plaisir. Cest ce gout des: 
ments qui assurait l'impunité du comte d’Artois, habile & it 
des divertissements; c’est lui encore qui entratnait la Reine 
franchir, plus qu'elle ne l’aurait di parfois, de la géne de]"éti 
et 4 chercher des distractions qui n’étaient pas sans danger. 
lait sans le Roi au bal de l’Opéra®; on courait en cabriolet *; ¢ 
nait dans ses appartements des concerts d’ou « toute étiquell 


§ Werev a Marie-Thérése. 45 ankt 4774 TT 94% 


DIX ANNEFS DE LA VIE D'UNE KEINE. 857 


» » ef d’autres imprudences qui se retrouvent dans tous les mé- 
=s contemporains. « Quoique du cété des principes fondamen- 
fle morale et de conduite, la Reine soit sans reproches, elle ne 
pwabsolument du cété des formes, du:cété des apparences, et 
Ate prudence de conduite, qui serail nécessaire 4 établir la con- 
neg: et le crédit de Sa Majesté*. » C’étaient ces apparences, ha- 
tant exploitées par ses ennemis, qui servaient de prélexte aux 
wales propagées contre elle; forte de sa conscience et de la pu- 
le ses intentions, Marie-Antoinette ne s’en préoccupait pas assez. 
lait seule aux courses de chevaux, organisées par le comte 
ois et le duc de Chartres ; le nom méme et la réputation des or- 
ateurs faisaient mauvais effet dans le public, et la tenue des 
pleurs jaissaient singuliérement a désirer. Les hommes y arri- 
ta cheval, en négligé, et cependant la plupart étaient admis 
Je salon ot se tenait la Reine*. « Ona bati pour Sa Majeste une 
\d-estrade, ot elle se place pour voir ces spéctacles, ot il y a 
une affluence de monde peu choisi, beaucoup de jeunes 
mal vétus, ce qui, joint 4 beaucoup de confusion et de bruit, 
Bgan ensemble qui ne s'accorde pas avec la dignité qui doit en- 
Per une grande princesse*. » D’autres fois elle allait voir le 
6 Artois jouer 4 la paume; « il s’y faisait des puris, et Je 
spectateurs n’y était pas toujours des mieux assortis, non 
dans un grand salon du chateau, ot la Reine allait souvent 
peu: billard. Un tourbillon de jeunesse s’y rendait 4 sa suile et y 
fennait plus ou moins d’inconvénients de légéreté et de viva- 
i se répriment plus difficilement dans cette nation que dans 
tulre*. » 
@eine s’entourait de jeunes gens, et parfois de courtisans 
yFeputation douteuse, recommandés a sa préférence, les uns 
r attachement pour Choiseul, les autres par la communauté 
Brements. C’était le duc de Guines, -auquel elle s‘intéressait 
Wane chaleur excessive dans son procés contre le duc d’Ai- 
eet; c’était le duc de Coigny, premier écuyer du roi, qui, par 
eatremise, obtenait de son mailre des faveurs inattendues; 


it le marquis de Conflans, l‘un des anglomanes les plus ar- 
Dae 





i i Antoinette au comte de Rosemberg, II, 361. 
a Marie-Thérése, 48 aotit 1775, Il, 371. 

»f5 novembre 1776, Il, 518. 

AS avril 1776, Il, 434. 
é., 45 novembre 1776, II, 519. 
@ procés, qui ne fut pas sans inconvénieats pour Ja Réine par la part qu'elle 
'» tient une place cunsidérable dans les rapports de Mercy. Voir notammen ( 
Ip. 315, 518, 428, 446, 466. 


2 Aour 1574, 55 


858 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


dents; c’était le brillant et fou duc de Lauzun. C’étaient aussi de 
étrangers de distinction, la plupart au service de la France : Is 
baron de Besenval, lieutenant-colonel des Suisses, vieillard fat a 
entreprenant, que la reine traitait « comme un bon Suisse sams 
constquence, » et que, cependant, elle dut mettre un jour 4k 
porte de son cabinet; le spirituel et aimable prince de Ligne; ls 
comte Valentin Esterhazy, « caractére honnéte » et qui se montr 
aussi dévoué dans le malheur qu’il avait été bien traité dans le 
bonne fortune : exemple trop rare; car, dés 1776, Mercy se phi- 
gnait « du peu de zéle, de fidelité et d’attachement qu’éprouvait la 
reine de Ja part de ceux qu’elle comblait le plus de hontés‘.» 

Ces engouements, d’ailleurs, étaient subits et duraient peu. la 
Reine, avec sa vive intelligence, voyait aussi vite les défauts qu'elle 
avait été s¢duite par les qualités. Au fond, il n’y avait aucun atte 
chement sérieux pour tous ces favoris, pas méme pour le comie 
d’Artois, mais un simple lien d’'amusement?*, « Cette auguste prin- 
cesse, disail Mercy, a trop d’esprit et de jugement pour se méprene 
dre sur la valeur intrinséque des gens qui l’environnent; elle le 
connait et sait, dans le fund de son dme, évaluer parfaitement leurs 
bonnes et leurs mauvaises qualités; mais la Reine ne caleule pas 
l"eifet de ces dernitres, ct elle ne s’en méfie point assez. Elle passe 
toul 4 ceux qui se rendent utiles & ses amusements *. » Le publie 
était plus exigeant, et il murmurait; les pamphlets et les chansoas 
circulaient de plus belle; la vaniteuse fatuité de quelques-uns & 
ces hommes compromettait la Reine, en attendant qu’ils la cal 
niassent, et accréditait les bruits défavorables et les préjugts 
haineux. 

Et cependant, au milieu de ces entrainements, dans cette socidlé 
encore infestée de la corruption de Louis XV, parmi cette jennesse 
frivule et parfois entreprenante, nous avons le droit de le dire, a 
point de vue moral, il n’y a pas eu une faute de commise. « Ea 
tant que cela concerne luvs meeurs, il n’y @ pas eu, dans Ia conduile 
de la Reine, la moindre nuance qui n'ait porté 'empreinte de Camels 


! Mercy 4 Marie-Thérése, 15 avril 1776, Il, 435. 

2 « On a remarqné avec quelque surprise combien peu la Reine s‘était occapée 
de la maladie, d’abord assez vive, de M. le comte d’Artois. Je pris la liberté de 
parler de cette remarque a Sa Majeste, et elle avoua tout naturellement qu'elle 
prenait aucun intéerét au prince ‘son beau-frére ; que, liée avec lui par des oct 
siuns de pur amusement, toute amitié cessait avec ces mémes amusements, parce 
que le jeune prince n’avait aucune qualité qui put lui concilier plus d’aifection. » 
(Mercy 4 Marie-Thérése, 16 juillet 1776, Il, 467.) «La Reine, écrivait encore Mercy 
le 31 mai 1778, est considérablement revenue sur Ia conduite de ce prince.» (Ul, 


208.) 
3 Mercy & Marie-Thérése, 13 avril 1776, Il, 435. 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. $30 


rtueuse, la plus droite, la plus rigide sur tous les principes qui 
ta Phonnéteté du caractére.... Personne nest plus intime- 
onvaincu de celte vérité que le Roi‘. » Tel est le témoignage 
mcy a rendu a la princesse calomniée, et, aprés avoir étudié 
leasement les rapports de ce fidéle et loyal servileur, de ce 
' consciencieux, qui dit tout, qui force méme un peu le 
|, afin de provoquer de vives remontrances de la part de I'Im- 
ce et des réflexions sérieuses de la part de la Reine’, qui ne 
as les imprudences et qui n’edt pas davantage dissimulé les 
s’il y en avait eu*, mais qui n’en a pas trouvé une seule & 
r 4 la sollicitude de Marie-Thérése; aprés avoir étudié cés 
ls, il n’est pas un historien impartial qui ne s’associe aux 
wengeresses de Mercy; pas un qui ne doive demeurer con- 
.de la pleine et parfaite innocence de Marie-Antoinette; pas 
ne souscrive 4 l’hommage que Joseph II rendait 4 sa sour, 
il écrivait 4 Léopold, en quittant Versailles : « Sa vertu est 
tz. C’est une aimable et honnéte femme, un peu jeune, pet 
i, mais qui a un fonds d’honnéteté et de vertu vraiment res- 
ls*; » pas un qui ne dise, avec M. Geffroy, qu'on ne peut plus 
fais descendre « 4 répéter les médisances, les calomnies, les 
ggrossiéres de Besenval, de Lauzun et de Soulavie'; » pas 
Ga, qui ne transcrive, avec une chaleureuse conviction, cette 
ince de Ligne : 

bgrétendue galanterie ne fut jamais qu’un sentiment profond 
I: et peut-¢tre distingué pour une ou deux personnes, et 
quetterie générale de femme et de reine pour plaire a tout le 
Dans le temps méme ot la jeunesse, le défaut d’expérience 
bet engager 4 se mettre trop 4 son aise vis-a-vis d’elle, il 
& jamais aucun de nous, qui avions le bonheur de la voir 

jours, qui osat en abuser par la plus petite inconvenance; 
psi la reine sans s’en douter; on l’adorait sans songer a 

 D 


‘cy § Marie-Thérése, 11 septembre 1774, II, 232. 
Fotre Majesté daignera observer que je fis un tableau bien plus grave qu'il 
sie. » Mercy 4 Marie-Thérése, 18 septembre 1775, Il, 381. 

Mativement 4 madame !a Dauphine, mon devoir me prescrit 1a loi d’exposer 
@ trés-humbles rapports la plus exacte fidélité, le bien et le mal des cir- 
bats. Jamais je ne croirai devoir tranquilliser Votre Majesté aux dépens de la 
ais faits. » Mercy 4 Marie-Thérése, 16 avril 1774, I, 135. 

Wph ll & Léopold, 11 mai, 2 juin 1777. 
eduction, p. 1. 
Wweres du prince de Ligne, édition Barriére, p. 26. 








une réputation intacte, ce qui était rare a cettecou 
@ailleurs, & sa royale amie, qu’a l’heure de l’épreuy 
pas 4 affronter, pour la rejoindre, —~ qnand eile ¢d 
leurs tranquille et en sdreté, — la plus horrible des 
dant, malgré Ja candeur naive et le désintéressemen 
madame de Lamballe, les inconvénients de -cette inc 
ne tardérent pas & se manifester, et nous les retrow 
Puis c’était la comtesse de Dillon, promptement suj 
comtesse Jules de Polignac‘, jeune femme de vingt 
sionomie agréable, au caractére nonchalant, avec je 
sensibilité touchante qui séduisait tout d’abord; puis | 
Guéménée, fille du maréchal de Soubise,; qui avail 
comtesse de Marsan dans la charge de gouvernante | 
France. La princesse de Guéménée et madame de Poli 
le monde; elles réunissaient chez elles « une socié 
beaucoup de jeunesse*. » La Reine semblait se plaire « 
« o¥ on ne parle que d’objets 4 sa portée, ot on est 
Ja flatter et de l'amuser, et of elle croit se dédomm 
qu'elle croit avoir pris pendant tout le reste de } 
Elle allait souvent y passer des heures de la soirée, 
frayait de ces liaisons, qui faisaient négliger le 
sérieuses. 

Etait-ce donc seulement le gout du plaisir, qui 
Marie-Antoinette chez les favorites et 14 déterminait 
lien ? Non; il y avait un sentiment plus noble, ilys 


DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REINE. $64 


dans son intérieur. Le Roi, nous le savons, éiait plein de 
os, souvent de prévenances pour sa femme; Mercy l’avait méme 
bur déciaré amoureux delle. Mais c’était un amour froid, ti- 
» embarrassé, qui répondait mal aux ardeuré d'un cour de 
‘ans, fait de flamme et de tendresse. Cette chaleur de senti- 
@, ces épanchements intimes, que Marie-Antoinette ne trouvait 
dkez.son mari, elle les cherchait chez ses amies, et n’obtenant 

Famour, tel qu'elle. ’entendait, elle voulait au moins !’amitié. 
@etta raison, d'ailleurs, s’en joignait une autre, et ce senti- 
‘a’était pas le seul. Il y avait un vide-dans la vie de la Reine, 
We douloureux, et qui l'affectait profondément. Ce gout de dissi- 
&, cette passion d'amusements qui |’emportait trop souvent et 
wait-de si vives et de si légitimes craintes & Mercy et & Marie- 
ges, n’était la plupart du temps qu’un besoin extréme de dis- 
fon,:un désir irrésistible d’échapper & J’ennui morte) qui la 
Wait;,@ ennui le plus sensible au cceur d'une épouse. Ces plai- 
Béldient qu'un voile jeté:sur .une tristesse qu’elle ne voulait 
Wener, et ces éclats de rire bruyants cachaient des larmes 
ws. On sait désormais — les rapports de Mercy |’établissent & 
me page — quelle fut, pendant plus de sept ans, la situation 
ae erdée 4 Marie-Antoinette par | étrange froideur de son mari. 
portait la couronne de France; mais elle soupirait en vain aprés 
eeuronne de la maternité qui ajoute un éclat si pur et une 
ké si haute & un front de vingt ans. C’était, pour Ja jeune 
be, le plus subtil des dangers, en. méme temps que la plus 
tanle des tristesses. La sollicitude maternelle de Marie-Thérése 
@larmait. Le public savait mauvais gré 4 la Reine de cette si- 
gm si pénible pour elle; il ne lui pardonnait pas de s étre laissé 
acer par la comtesse d’Artois dans la mission, toute royale, de 
er des héritiers au tréne'. . 
La grossesse presque cerlaine de la comtesse d’Artois, écrivait 
g, ne donne que trop de sujets 4 des réflexions désagréables, 
suis dans une vraie inquiétude sur les effets qu’elle pourra 
ture 4 la longue dans l'dme de la Reine. Quelque brillante que 
dans ce moment, sa position, elle ne peut acquérir de con- 
nce solide que quand cette auguste princesse aura donné un 
ier 4 I’Etat. Jusqu’s cette époque si désirable, les avantages 
e dont la Reine jouit entrainent ceriains inconvénients; son 


prs de la naissance du duc d’Angouléme, premier enfant du comte d'Artois, 
wesardes admises a Versailles, d’aprés la coutume, poursuivirent la Reine 
ju‘anx portes de ses cabinets, en lui criant avec les expressions les plus licen- 
® que c’était a elle de donner des héritiers.» (Mémoires de madame Campan, 
o Barriére, p. 109.) 


qu'elle ne pouvait épancher sur de blondes tétes d’enfants, 
les aimait tant?! 

Assurément, ces raisons étaient graves; ces mobiles ék 
bles, et le principe de cette amilié était pur; les conséques 
furent pas moins désastreuses. Les favorites n’¢taient pas 
désintéressées, et quand elles l'étaient, pour elles-mémes 
ies aulres, — ce qui était rare, — c'était quelquefois la R 
ne était pas pour elle. Son affection tenait 4 leur donner d 
ques sensibles; comme elle les retenait prés d'elle, elle les 
riches, honorées, puissantes. La cotntesse de Noailles, 
maréchale de Mouchy, ayant quitté la cour pour aller rejon 
mari en Guyenne, la Reime en profita pour rétablir, en fe 
madame de Lamballe, la premicre en titre et en date | 
ceeur, la charge de surintendante, abolie depuis la mort d 
moiselle de Clermont, en 1740°. « Jugez de mon bonheur, 
Marie-Antoinette en annoncant cetie nouvelle au comte de 
berg, jerendrai mon amie intime heureuse, et jen jouir 
plus qu’elle*. » Le plaisir de faire une heureuse, la Reine 


£ Mercy 4 Marie-Thérése, 17 décembre 1773, II, 409. 

# Malgré si tristesse profonde, la Reine fut parfaite pour sa belle-seur. 
sion la plus essentielle ou la Reine a donne de nouvelles preuves de sa! 
le moment des couches de madame !a comtesse d‘Artois. Personne de 
royale n'a témoigné a cette princesse plus damitie, plus dintérét, plus 
que ne lui en a marqués la Reine. Elle s'est occupée journellement et ¢ 
leure grace tant de l'accouchée que de la princesse nouveau-née. » (Men 
Thérése, 17 aott 1776, I, 475.) 

5 Marie-Antoinette avait la passion des enfants. Dauphine, elle avait 
sa chanibre les enfants de deux de ses femmes, madame Thierry et D 
Misery. (Rapport du 20 aot 1770. 1. 56.) « Elle a touiours beauco 


DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REINE. 863 


2 cela. Mais le rétablissement de cette charge entratnait de 
s dépenses, — le traitement seul était de cent cinquante 
ivres, — 4 un moment ot l’on cherchiait de tous cétés a réa- 
es économies. Mais cette preéminence, accordée 4 madame de 
lie, mécontentait vivement les dames du palais et excitait 
coup de jalousies dans l’intérieur. » La princesse de Chiinay 
omtesse de Mailly, nommées en méme temps, la premiere, 
dhonneur, la seconde, dame d’atours, hésitaient 4 accepter. 
ributions de la surintendante étaient mal définies; c’était 
porte ouverte aux réclamations et aux tracasseries‘. » Ma- 
le, Lamballe, trés-bonne, mais avec peu d’esprit, n’avait pas 
Vautorité ni de tact pour les faire cesser. 

ame de Polignac n’avait pas, a la cour, la haute situation de 
@-fille du duc de Penthiévre. Sa fortune était médiocre; sa 
te, équivoque, au dire de Mercy’; le rdle de sa famille, un peu 
depuis le cardinal de ce nom. Son élévation excita donc bien 
3 rumeurs encore que celle de la surintendante. « Toutes les 
‘du palais sont en jalousie et en rumeurs, » écrivait l’ambas- 
*, Douce et indolente, madame de Polignac n’avait, suivant 
ai esprit, ni le jugement, ni méme le caractére nécessaire & 
le la contiance d’une grande princesse*. » Elle semblait peu 
‘euse par elle-méme; elle l’était par ses entours, par sa tante, 
tesse d Andlau, jJadis renvoyée de la cour pour avoir prété de 
is livres & madame Adélaide*; par ses aus : le comle de 
1wil*; le baron de Besenval, le comte d’Adhémar, et d’autres 
, la plupart étourdis et légers. 

Jeux favorites ne tardérent pas 4 devenir rivales; deux partis 
»érent, quise disputérent les bonnes graces de la Reine. La 
ise de Lamballe, disait Mercy, « est soutenue par le comte 
s, par le duc de Chartres, son parent, et par tout ce qui com- 


sy 4 Marie-Thérése, 19 octobre 1775, II, 587. 

17 septembre 1776, Il, 495. Mercy soupconnait madame de Poilgnac d'a- 
\"influence de son oncle de Maurepas, dont il se méfiait. — Mercy a Marie- 

46 mai. 16 juillet 1776, Il, pp. 445, 446, 19 novembre 41777, Ill, 140. — 
rons qu’en cela Mercy se trompait; madame de Polignac était sincérement 
ala Reine. Le danger venait moins de son caractére que de ses amis, aux 
nilés desquels elle ne savait pas résister. 
sy a Marie-Thérése, 16 aodt 1775, II, 567. 

18 septembre 1775, lI, 3:8. Nous devons dire que tous les auteurs de 
S he sont pas aussi sévéres que Mercy pour madame de Polignac. La plupart 
rdent «la grace qui attire, la décence qui attache, et la raison qui conserve 
-véritables. » (Voir notamment les Mémoires de Weber.) 
cy 4 Marie-Thérése, 19 octobre 1775, II, 391. 

, 17 septembre 1776, II, 490. 


864 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


pose le Palais-Royal, dont je redoute infiniment les démerchae 
trigantes. La comtesse de Polignac a pour partisans, le bree & 
Besenval, plusieurs jeunes gens de la cour, une tanted ses mm» 
vaise réputation et des entours également dangereux'. » Caled 
valité n’effrayait pas Mercy; il en était plutdt satisfatt, espéreat qe 
les deux influences se neutraliseraient en se combatted. Iuily 
avait malheureusement un terrain sur lequel elles © rams 
traient : c’était celui des sollicitations. Madame de Lambe el 
eu une dot de cent mille francs pour une de ses protégie, al 
moiselle de Guébriant’, et une pension de trente mille liwape 
son frére, le prince de Carignan*; elle avait méme os datla 
l’accensement d'une partie des domaines de la Lorris,eql 
équivalait 4 un revenu de six cent mille livres*. Madame &tigas 
était mieux partagée encore; elle obtenait pour elle quateetelh 
livres pour payer ses dettes, huit cent mille livres pour l aaa 
fille*; elle faisait accorder & son beau-pére l’ambassade det 
au détriment du frére du ministre, le président de Vergated 
sa tante, la comtesse d’Andlau, une pension de six mille kil 
son mari — et cela était plus grave peut-étre — la survives 
place de premier écuyer de la reine, au grand froissemest tit 
laire, lecomte de Tessé, et des Noailles, alliés-de Tesst’, (ade 
Reine qui s’intéressait elle-méme, pour la favorite, pris awa 
des ministres, sans considérer suffisammentles charges qu 
ainsi le trésor royal; la seule survivance, reconnue ae 
Polignac, & une époque od l’on avait résolu de les supprimnwaia 
entrainait une dépense de quatre-vingt mille livres’, Masoom@ 
pour le titre de surintendante, Marie-Antoinette n’avek eat! 
que la joie de faire plaisir & une amie. Le crédit de 
Polignac grandissait tellement, que Mercy souhaitait le 
madame de Lamballe, alors 4 Plombiéres, pour faire ede’ 
nouvelle favorite, qui, disait-il, « est plus dangereuse ports 
nure et ses vices*. » Toutes ces graces, prodiguées a une fai 
oy 



















































‘ Mercy 4 Marie-Thérése, 145 novembre 1775, Il, 397. “ a 
2 Id., 20 octobre 1774, U, 249. a 
3 Jd., 45 janvier 1775, Il, 284. f- 
“ Cette demande, du reste, fut éconduite. — Mercy & Marie-Thérése, nae 
bre 1778, Ill. 255, 256. : ie 
5 Mercy a Marie-Thérése, 18 mars 1780, Ill, 442. — Voir encore, sxrsia® 
des de madame de Polignac et les faveurs accordées & sa famille, Mere? ibe 
Thérése, 17 décembre 1779, 17 janvier, 18 juin 1780, IN, 384, 391, 44." 
6 Mercy 4 Marie-Thérése, 17 décembre 1775, II, 4U8. . . 
7 Mercy & Marie-Thérése, 17 aodt 1776, I. 476. Jd., 18 avril 777, 0, srt 
8 Id., 34 juillet, 17 décembre 1776, Il, 476, 488, 495, - ; 
9 Id., 16 juillet 1776, II, 467. 7 


DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REINE. .. .) 


pas seulement la cour : elles indisposaient le: public. 
vit avoir sacrifié & l’amitié, disait le fidéle ministre, 
reut voir qu’engouement et aveuglement pour la com- 
ac ‘, - + AMOna 

” dans les premiers temps de son séjour en France, 
. aimail peu a se méler de recommandations. Sa mére 
a sen abstenir, et son gout ne l’y portait pas. « da 
rmond, a, par caractére et par principe,. aversion, et 
recommunder ; si elle s’est quelquefois laisgée aller a 
28 occasions ont été rares, el pour des choses peu im- 
ercy lui rendait ce témoignage qu'elle. avait. mains 
ie faire sur. ce chapitre que qui que ca agit dans;ja fa- 
; étaient Mercy ét Vermond, c'est-a-dire ses plug sages 
, lorsque lu dauphine était devenue reime, -avaient 
it pour quelle se décidat, enfin 4. recommander' des 
maison et les gens distingués par leur naissance,at 
alent eux qui avaient le plus énergiquement com- 
ontraires partis de Vienne. « Si la Reine se refasait 
onstamment 4 ce genre de recommandations, é¢ri- 
es places n’en seraient s@rement pas mieux rampligs ; 
s ou tantes ne s’y oublieraient pas, s’en feraient des 
tures, et, malgré.les. graces et le rang de la Reine, 
$Ssa cour se réduirait,a sa seule maison... Les Fram, 
finement, en homme qui connait sa cour, les Fran- 
bon accueil, mais ils n’oublient pas tout a fait lear 
ient bientdt que toute la bonté de la Reine se borne 
ix révérences*. » 8s. 
ue du crédit de la souveraine, l'ambassadeur et l’abbé 
il fallait que la Reine fit sentir sa protection et son 
avec sa nature ardente, il lui arriva souvent de dé- 
tile avait malheureusement un. défaut de caractére 
x, mais nuisible surtout & une grande princesee: 
s résister aux sollicitations. Il suffisait d'insister. avee 
‘eté, pour qu'elle cédat. Cette timidité et cette fai- 
ommencé lorsqu’elle était dauphine. « Ceux qui ont 
se pour oser la fatiguer par leur importunité, écri- 
772, sont presque stirs de prendre de |’ascendant 
Royale; et, sans qu’elle fasse cas de leur personne, 


Thérése, 17 septembre 1776, Il, 494. toad 
‘cy, 7 juin 1774, H, 170. 

[hérése, 7 juin 1774, II, 167. 

‘cy, 7 Juin 1774, II, 471. 























806 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


connaissant méme l’injustice de leurs demandes, elle s'y prem 
vent, uniquement par crainte, tandis qu'il ne lui en code pu 
résister 4 des instances mieux fondées, mais qui lui sont expein. 
avec moderation, discrétion et respect ‘. » L’dge n‘avait pout cong 
cette fatale disposition, dont les favorites abusaient; ¢, eqily 
avait de non moins regrettable, c’est qu’autant la Reine Halt fale 
pour résister aux sollicitations, autant elle devenait ardested a 
citer pour ses amis. 

« La Reine est vive, et part presque toujours de l’expé hie 
mandeur. Il faudrait, avant de demander, qu'elle s‘infrmiieh 
portée et de I’étendue des demandes, ainsi que des servicsdés 
titres du demandeur. L’idée du crédit de la Reine est ek,quk 
plupart des ministres ne savent que lui obéir, sans se penseiv de 
représentations. La Reine se charge de demander, aussi sea jf 
embarras de refuser que par gout et volonté; elle aura heal 
gagné, quand elle aura acquis la force et le talent de refuse la 
mandes qui lui paraissent déraisonnables, ou dont elle ne 29mm: 
pas*. » : 

Madame de Polignac et Ies autres n’avaient pas tardé a see 
voir de cette faiblesse et 4 l’exploiter 4 leur profit. Si la Rama®, 
vait rien refuser aux solicitations persévérantes, elle rst 
moins encore aux larmes, et c’était le dernier moyen augali 
vorite avait recours, quand elle rencontrait chez sa royale ae ™ 
fermeté sur laquelle elle n’avait pas compté. C’étaient « deg 
plaintes respectueuses et tendres, des démonstrations d'inu™ 
de chagrin,... tout cela concerté avec les confidents du partis 
vant ce supréme assaut, la Reine se rendait. Mais au dehors aa 
murait. Dans les premicres années du régne, on avait su gw 
de ses gouts d'économie, et A la Reine de sa modération asa 
pense’. Maintenant, dés qu'une place avait été donnée a 
de l’entourage des favorites, c’était & Marie-Antoinelte @™ * 
prenait de cette nomination, méme lorsqu’elle n’y était pat ™ 
Madame de Lamballe obtenait une pension de cinquante mit 
pour la comtesse de la Marche: c’était 4 la Reine qu‘on ingot 
Le chevalier de Luxembourg recevait quarante mille livres; aim 
en était mécontente, et le témoignait : n’importe, c’étail ee 
qu’on en rendait responsable*. Les courtisans, froissés de oF" 
répandues et de cette passion exclusive pour cing ou six 






























4 Mercy 4 Marie-Thérése, 18 juillet 1772, 1, 524. 
® Id., 17 décembre 1776, II, 497. 
3 Id., 145 novembre 1776, II, 520, 
4 Id., 18 décembre 1774, II, 270. 
5 Id., 17 septembre 1776, ll, 496. 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 967 


mnt lage et le rang ne méritaient pas cette préférence', » mani- 
pient tout haut leur humeur. Les autres dames, « plus distin- 
28, » privées des honneurs auxquels elles prétendaient avoir 
st, ne venaient plus 4 Versailles; la cour ne pouvait plus setenir, 
te de monde; les bals étaient déserts et le palais & demi aban- 
nné*. 


1 IX 


q Farm les bruits qui s’élévent contre la gloire et la considéra- 
essentielles 4 une reine de France, écrivait Mercy, il en est un 
i parait plus dangereux et plus facheux que les autres. II est dan- 
renx, parce que, de sa nature, il doit faire impression sur tous les 
dreg de I’Etat, et particuligrement sur le peuple; il est facheux, 
tes qu’en retranchant les mensonges et les exagérations insépara- 
* de bruits publics, il reste néanmoins un nombre de fails trés- 
thentiques auxquels il serait a désirer que la Reine ne se fat jamais 
4ée. On se plaint assez publiquement que la Reine fait et occa- 
inne des dépenses considérables. Ce cri ne peut aller qu’en aug- 
alant, si la Reine n’adopte bientét quelque principe de modération 
"tet article. Il n’a commencé que depuis la mort du feu roi, mais 
eidéja bien considérable *. » La Dauphine — car il convient ici de 
linguer la Dauphine de la Reine — la Dauphine n’avait jamais eu le 
lt de la dépense; Mercy lui reprochait méme de « pencher vers 
» économie un peu stricte...» « Il n’ya pas d’exemple, disait-il, que 
lame la Dauphine ait fait de son propre mouvement quelque libéra- 
marquée*. » Un an plus tard, il remarquait encore avec chagrin 
' « madame I’archiduchesse n’avait donné que bien rarement des 
‘ques de disposition aux largesses', » et il se demandait quel 
Be il pourrait faire des mille louis que l Impératrice V’avait auto- 
a mettre 4 la disposition de sa fille*. Au début méme du régne, 
eine s était montrée trés-résolue 4 éviler toute dépense « inutile 
Superflue; » elle n’hésitait pas & renoncer 4 des amusements 
tlle croyait susceptibles de devenir « dispendieux et embarras- 


Mercy 4 Marie-Thérése, 18 décembre 1776, I, 537. 

Id., 46 mai. 18 décembre 1776, II, 445, 537. 

Mercy 4 Marie-Thérése, 17 septembre 1776, MH, 493. — C'est dans ce rapport 
! septembre que sont résumés presque tous les griefs de l'‘ambassadeur contre 
ime. 

Id., 44 novembre 1772, I, 364. 

Id., 18 décembre 1773, Il, 84. 

Id., 20 octobre 1770, 29 février 1772, 1, 70, 278. 


868 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


sants‘. » C’est avec le crédit des favorites que commencest la & 
penses exagérées, ct c’est 4 elles qu'il faut reprocher d’svow earl 
la Reine dans ces prodigalités qui faisaient murmurer un pea 
écrasé d’impdts. C’était la nomination de M. de Polignac comme st 
Vivancier du comte de Tessé, qui forcait 4 porter le nombre dade 
vaux de l’écurie de la Reine & trois cents, et les frais & dm cat 
mille francs de plus que du temps de la feue reine*. ('dstll. & 
Polignac encore qui élevait 4 dix mille six cents livres le bulge & 
traordinaire d’entretien, fixé primitivement a six mille ime‘ 
C’était pour ses amies que la Reine donnait 4 Trianon une ie & 
pendieuse‘, ou a Ja Muelte des diners qui coutatent fort che. 
Une tois sur cette pente, on ne s‘arrétait pas aisément, la Dm 
phine dépensait peu pour sa toilette*. Quoiqu’elle aimét tomy 
les pierreries, elle avait refusé des pendants d’oreille formse¥4 
lants d'une grosseur extraordinaire, que la comtesse du Derry i 
aviit fait offrir, en proposant de les faire payer par Loo af 
princesse avait répondu simplement « qu'elle avait as: 
mants, et qu’elle ne se proposait point d’en augmenter le aay 
Une fois reine, emportée par ses amies dans le tourbilloa & 
et des fé-es, son godt pour les pierreries revint avec plus& 
et les considérations de la dépense ne la retinrent plus. Tulif 
taient des « girandoles » en brillants de 460,000 francs"; sails 
bracelets de 240,000 livres. « Cette emplette, disait Mercy, #8 
décidée par tentation de la part des entours de la reine op 
tection accordée 4 quelques joailliers*. » Cette fois, a somtir 
si forte, que la cassette ne put suftire : il fallut vendre don 
& vil prix; il fallut —ce qui était plus humiliant encmt- 
mander 2,000 louis au Roi. Le Roi fit quelques observations 
les 2,000 louis*. Marie-Thérése fut moins patiente : elle sam 
vifs reproches : « Ces sortes d’aventures percent mon ces, 


‘ Mercy a Marie-Thérése, 18 décembre 1774, Il, 270. 

2 Id., 17 septembre 1776, Il, 495. wi 

* Papiers de la maison de Ja reine, Archives nationales, carton 0! ue 
dans l’introduction, p. vu. 

‘ Mercy 4 Marie-Thérése, 17 septembre 1776, II, 495. 

§ Id., 29 féevrier 1772, I, 277. 

© Id., 19 janvier 1774, II, 84. 

7 Jd., 19 janvier 1776, II, 418. 

® Mercy a Marie-Thérése, 16 juillet 1776, II, 469. 

® Ce ne fut pas la seule fois que le Roi paya les dettes de la Reine. — aon 
Me: cy 4 Marie-Thérése, 47 janvier 1777, 17 janvier 1778, Il, 7, 139. Ufa 
d’ailleurs que, frappée des inconvénients graves qui résultaient de ces i 
Reine prit la résolution de les modérer (Ill, 289), et Mercy remarqua ¢2 
son rapport du 18 février 1780, qu’elle était fidéle 4 cette résolution. (ll, i) 


et 


pl 


DIX ANNKES DE LA VIE D’UNE REINE. 869 


taut pour l'avenir, écrivait-elle... Celle des diamants m’‘a humiliée! 
Cette légéreté francaise avec toutes ces extraordinaires parures! 
Ma fille, ma chére fille, la premiére reine, le deviendrait elle-méme! 

Cette idée m’est insupportable ‘. » Marie-Antoinette s’efforca de se 

défendre en tournant la chose en plaisanterie; elle traita l’uchat des 

bracelets de « bugatelles*. » L’Impératrice riposta vivement : « Vous 

passez fort légérement sur ces bracelets, dit-elle ; mais cela n'est pas 
tel que vous voulez |’envisager... Une souveraine s’avilit en se pa- 
Fant®. » Marie-Thércse avait raison; son langage était sévére, mais 
Celte sévérité était légitime, et ces eraintes n’étaient que trop fon- 
dées. Derricre ces dépenses excessives, on voit apparaitre dans. 1’ave- 
tir, Comme un menacant fantéme, le procés du coilier. 

La société de la princesse de Guéménée n’était pas moins péril- 
leuse que celle de madame de Polignac. Madame de Guéménée n’a- 
vait pas une réputation intacte : elle passait pour la miaitresse du 
duc dle Coigny. Le monde qui se rassemblait chez elle n’était pas 
toujours irréprochable. « C’est 1a, disait Mercy, que se forgeut les 
intrigues de tout genre et que l'on favorise.tous les moyens de dis- 
sipateon’. » On y jouait gros jeu, et si, dans les premiers bals, on 
avait: soin de faire disparaitre les cartes avant l'arrivée du Roi'*, on 
les Peprenait aprés son départ. La Reine, qui, au commencement, 
amait peu le jeu*, qui d’abord n‘avait fait que des pertes modérées, 
finit par y prendre un gout trés-vif. « Son jeu est devenu fort cher, 
éofivait Mercy ; elle ne joue plus aux jeux de commerce, dont la perte 
est Meécessairement bornée : le lansquenet est devenu son jeu ordi- 
Ralre, et parfois le pharaon, lorsque son jeu n'est pas entiérement 
P®blic, Les dames et les courtisans sont effrayés et afflizés des pertes 
€UXquelles ils s'exposent pour faire Jeur cour 4 la Reine. Il est de 
Mémne vrai que le gros jeu déplait au Roi, et qu’on se cache de lui 
“la nt que possible’. » 

entrainement devint si puissant, que ce ne fut plus seulement 
2 madame de Guéménée qu’on joua, ce fut aussi chez la prin- 
®©8se de Lamhalle. « Les séances chez cette derniére n’étaient guére 
Qing dangereuses; les intrigants s'y trouvaient d'un genre un peu 
{1's illustre : c’élait presque la seule différence*. » Pendant un 


*  Yarie-Thérése a Marie-Antoinette, 2 septembre 1776, II, 485. 


Marie-Antoinette 4 Marie-Thérése, 14 septembre 1776, {l, 487. 
Marie -Thérése a Marie-Antoinetle, 1°" octobre 1776, Il, 500. 
Mercy 4 Marie-Thérése, 16 mai 1776, II, 445. 
Id., 20 février 1776, Il, 427. 

 id., 29 octubre 1770, 26 fevrier 1772, I, 69, 278. 

Id., 17 septembre 1776, Il, 497. 

™ id., 15 novembre 1776, Il, 521. — Voir encore 18 mars, 19 novembre 1777, 

S novembre 1779. — Ill, 35, 132, 367. — La Reine finit cependant par trouver 


= 
= 
«& 
& 


























$70 DIX ANNEES DE LA VIE DUNS REINS. 


voyage 4 Fontainebleau, on imagina méme de faire venir des hy 
quiers de Paris pour tailler au pharaon. On en demanda ka pene 
sion au roi, qui fit quelques représentations sur le mauvais exemely 
mais finit par céder, 4 condition qu’on ne jouerait qu'une welest: 
rée. « Les banquiers arrivérent le 30 octobre, et tailléreat tou » 
nuit et la matinée du 34, chez la princesse de Lamballe, oils Rand 
resta jusqu’d cing heures du matin; aprés quoi, Sa Majed i a 
core tailler le soir, et bien avant dans la matinée du 41" nay 
jour de Toussaint. La Reine joua elle-méme jusqu’a trois hamés 
matin. Le grand mal de cela était qu’une pareille veillée tuba 
dans la matinée d’une féte solennelle, et il en est résulté des poet 
dans le public. La Reine se tira de la par une plaisanterie, adm 
au Roi qu’il avait permis une séance de jeu, sans en déemerh 
durée; qu’ainsi on avail été en droit de la prolonger pendaltal 
six heures. Le Roi se mit 4 rire, et répondit gaiement : «Aie,we 
ane valez rien, tous tant que vous étes ‘. » a 

Hatons-nous d’ajouter qu’au milieu de cette dissipation et tec’ 
société un peu mélangée, la Reine savait toujours garder une a> - 
nance qui commandait le respect et retenait la liberté des pepe’ 
L’ardeur méme avec laquelle elle se livrait aux frivolités mam 
geait pas son esprit ni le fond de son caractére, et Mercy restate 
vaincu que «l'un et l'autre, naturellement enclins au bien, le 
tueraient de préférence dans des temps tranquilles et recueiis'.s% 
« Dans lexacte vérité, disait encore Mercy, ily a moins 2 se past 
du mal qui existe que du défaut de tout le bien qui pourrait exut’# 
Chose plus extraordinaire, cette passion de plaisirs n’alientf’ 
sensiblement le fond de piété que la Reine devait aux prinaps®; 
sa mére et aux instructions de son pére : elle continuait a dsm 
la cour — l’ambassadeur le constate avec empressement —la® 
ple de la régularité et de exactitude dans les pratique #* 
gieuses °. 

Il ne faut d’ailleurs rien exagérer. Quelque facheuse que fel 
apparente frivolité de Marie-Antoinette, quelque dangereux qe ™ 
ce gout de dépenses, c’était peu de chose a cdté de la dissipabett 
du luxe des régnes précédents. Qu’était-ce, par exemple, @® 


qu’on jouait trop gros jeu chez madame de Lamballe, et par faire des repress’ 
la surintendante. — Ill, 367. 

‘Mercy a Marie-Thérése, 15 novembre 1776, II, 525. — Le Roi, voyast qe? 
Reine s’était amusée ce jeu, fit revenir les banquiers le 14 novembre. 

2 Id., ibid., p. 520. 

S Id., 15 novembre 4776, II, 595. 

4 Id., 18 septembre 1775, Il, 384. 

5 Voir notamment 15 juin 1776, Ul, 454 et bien d'autres passages. 


DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. Sit. 


cing cents louis, que la Reine avait faite un jour au lansque- _ 
orés du jeu effréné demadame de Montespan, dont les cou 
Jusqu’a un million? Qu’étaient-ce que les 150,000 fr. qu’on 
it pour transformer le jardin de Trianon en jardin anglais, 
des sommes énormes, englouties, nous ne dirons pas par 
[Va Versailles, mais par Louis XV pour la Pompadour a Bel- 
sour la du Barry & Luciennes? « Comment comparer, dit 
nt M. Geffroy, aux folles prodigalilés que se permettaient 
"upule Louis XIV et Louis XV, ce que dépensait l’économe et 
3 Louis XVI, y compris les dettes de la Reine, que le plus sou- 
acquittait sur sa cassette, sans rien demander aux minis- 
' Marie-Antoinette — cela nous parait ressortir avec évidence 
sciencieux rapports de Mercy — était entrainée dans ce tour- 
t dans ces dépenses, moins encore parson gout pour les amu- 
}que par son gout pour ses amies, moins par le désir de 
ille-méme que par le désir de faire briller les autres; pauvre 
qu’une sorte de fatalité mystérieuse enveloppa sans cesse 
d’un inextricable réseau; que tout contribua & perdre: ses 
comme ses défauts, la bonté de son coeur, comme la vivacité 
sprit, Ses amis comme ses ennemis. 

t encore cetie influence néfaste des favorites et des courti- 
| fit commettre 4 la Reine sa premiére faute politique, faute 
jusqu’a nos jours et révélée par la publication de MM. Gef- 
j'Arneth: nous voulons parler de la part qu’elle prit au dé- 
Turgot. Lorsyue l’ancien intendant de Limoges fut nommé 
2 de la marine, puis contréleur général, Marie-Antoinette l’a- 
laré un « trés-honnéte homme’. » Et de son cété le rigide 
ami d’ailleurs de Vermond, paraissait trés-décidé a s atta- 
a Reine et a lui « marquer du zéle’. » Mais Turgot apportait 
r un vaste plan de rélormes et une inébranlable volonté de 
re en oeuvre. Avec une probité incontestée, un extréme 
lu bien et de grandes connaissances, il avait une raideur de 
getun mépris des oppositions quidevaient empécher le succés 
ntreprise et hater sa chute. « La foi qu’il avait dans ses doc- 
a écrit M. de Larcy dans son remarquable article sur 
VI et Turgot, le rendait trop dédaigneux pour les obstacles 
pouvait manquer de rencontrer*®. » Son plan était immense, 
lut le réaliser trop vite, sans ménagements pour personne et 


'& Marie-Thérése, 15 septembre 1775, II, 375. 

luction, p. Lvit. 

‘Antoinette & Marie-Thérése, 30 juillet, 7 septembre 1774, II, 207, 229. 
4 Marie-Thérése, 27 septembre 1774, II, 244. 

XVI et Turgot, par M. de Larcy (Correspondant du 25 aot 1866). 





























872 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


sans tenir compte des difficultés d’exécution,. des préjugts popu 
res et des droits acquis. [1 souleva contre lui tous les tats 
« M. Turgot, écrivait le comte de Creutz & Gustave Il, setuvan’ 
butte 4 la ligue la plus formidable, composée de tous le gras & 
royaume, de tous les Parlements, de toute la finance, de isis 
femmes de la cour et de tous les dévots. » On pourrait seen § 
du peuple, c’est--dire de tout le monde. A Paris, & Verszile, és 
plusieurs villes, il y eut des émeutes contre la liberté du case 
des grains. Le Parlement, & peine rétabli sur son sidge, Sqpeat 
aux réformes préparées par le ministre, et il fallut la pomp see 
nelle et le coup de force d'un lit-de justice pour |'obliger deme 
trer les édits. « Les grands changements qui se préparent taslat 
ministration économique de ]'Etat, écrivait Mercy de soni, ti & 
nent: beaucoup d'humeur 4 ceux qui trouvent leur intémt a @ 
désordres ; cette fermentation occasionne une licence sii” 
dans les propos et dans les écrits*. » Et comme en France tat ft 
par des chansons, on chantait 4 Paris des couplets satiriquestal 
le contréleur général, ot le Roi et la Reine n’étaient paséuqee 

On juge si la cour était favorable & un ministre décidéimia 
les pensions, et qui rcfusait s¢chement a tout le monde, seat # 
amis, méme aux puissants du jour, méme & Maurepas, més 
lesherbes. La Reine vivait au milieu de ces froissements “- 
de ce mécontentement général, ‘dont on avait soin de faire a 
’écho bruyant a son oreille. On lui représentait que les aa" 
Turgot soulevaient le peuple, aliénaient le Parlement, moll 
et grossissaient les complications intérieures, déja si 
que, par conséquent, le renvoi du contréleur général co . 
4 un besoin et a un voeu publics. Maurepas lui-méme, d'abod 
san du ministre, parce qu'il comptait sur la po,ularité & #™ 
sures, commengait a s’ennuyer et a s’irriter de cette moll! 
verselle, qui troublait sa quiétude, 11 souhaitait le départ d 
il y travailla sourdement et parvint & faire passer ses ati 
dans l’esprit de Marie-Antoinette, trop habilement aigri dé 
entours. En oulre, dans le procés du comte de Guines, wae 
reine s'intéressait vivement, trop vivement méme, Turgel pat 
comme Vergennes, pour avoir pris parti contre l’ancien am 
4 Londres. C’en était trop : « Sa Mayesté est obsédée, écrival Seti 
elle veut se débarrasser ; on parvient 4 piquer son amour-ptey 
Pirriter, 4 noircir ceux qui, pour le bien de Ja chose, peurell 
ter a ses volontés; tout cela s’opére pendant des courses ov 6a 
ties de plaisir, dans les conversations de la soirée ches la 

















! Mercy a Marie-Thérése; 17 décembre 1775, Il, 410. 


DIX ANNEES DE LA VIE D’UNE REINE. 873 


aénée ; enfin on réussit tellement 4 tenir la Reine hors d’elle- 
a l’enivrer de dissipation, que, cela joint 4 l'extréme condes- 
e du Roi, il n’y a dans certains moments aucun moyen de 
rcer la raison‘. » L’influence de Mercy ful impuissante contre 
8 favorites, et le résultat fut que Marie-Antoinelte, pou.sée'’a 
rconvenue par les propos qui se tenaient autour d’elle, entra 
tent dans le dessein de ses amis et porta le dernier coup au 
ja bien ébranlé de Turgot. « Maurepas, certain d’étre sou- 
r Ja Reine, obtint du Roi de lui signifier son congé*. » 


x 


lnence des favorites sur la politique de la Reine n’avait pas été 
se; celle de sa mére ne le fut guére plus. On sait avec quelle 
passionnée Marie-Thérése tenait 4 l'alliance de l’Autriche et 
ance ; c'élait 4 ses yeux une des gloires de son régne et une 
anties de sa puissance. Sa grande crainte était que sa fille ne 
ssAt pas aussi vivement quelle 4 l’union des deux empires 
blidt trop facilement son origine germanique : « Restez bonne 
nde*, » lui disait-elle sans cesse. Sa correspondance est rem- 
conseils de ce genre, de recommandations sur l’accueila faire 
emands qui venaient en France : « Fatles un accueil distin- 
‘ premiers, et des bontés 4 tous les Allemands. » Et encore : 
ryez pas honteuse d’¢ctre Allemande jusqu’aux gaucheries..... 
ingais vous estiment plus et feront plus de compte sur vous, 
trouve la solidilé et la franchise allemande’. ». « Il serait 
{ si vous ne vous sentiez plus d'inclination pour vos compa- 
.... Le sang allemand coule dans vos veines ; n’ayez pas honte 
‘e®. x La recommandation n’était pas super flue: Marie-Antoi- 
lait si bien devenue Frangaise, qu’elle avait oublié jusqu’a sa 
naturelle; l’empereur lui ayant écrit une lettre en allemand, 
tit été obligée de la faire traduire par Mercy °. 

efois, s'il n'y avait eu que ces instances, excessives cepen- 
ur la convenance de bien recevoir les Allemands de passage 
nee, il n’y edt eu que demi-mal. Cela eut donné naissance 
re 4 des tracasseries comme celles qui avaient signalé le ma- 


vy 4 Marie-Thérése, 16 mai 1776, II, 447. 

respondance secréte entre Marie-Thérése, etc., note de la page 142, t. Il. 
ie-Thérése 4 Marie—Antoinette, 10 févmer 1774, I, 129. 

8 mai 1771, [, 159. 

30 novembre 1772, I, 381. 

cy & Marie-Thérése, 19 janvier 1775, II, 289. | 

) Aour 4374. 36 


R74 DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 


riage de la Dauphine ou le voyage de l’archiduc Maximilien a Ye fii) 
sailles. C’étail trop déja sans doute ; mais avec de la prudence call 
venu a bout de ces diflicultés. Malheureusement l'lopératrce sali 
bornait pas 1a. Marie-Antoinetle, par son mariage, aval cuaihis 
l’alliance austro-francaise ; elle devait en rester le lien et lepat 
peine était-elle montée sur le tréne que Marie-Thérése |ui dena 
« Regardez-le (Mercy) autant comme un ministre de vas qu 
mien..... Lintérét de nos deux Etats exige que nous now aim 
étroitement liés d’intéréts comme de famille.:... et que le nele- 
soit convaincu de la solidité de ce lien‘. » Ducile aux instruces 
sa souveraine, Mercy s’attachait 4 donner 4 la Reine « des idés dai 
res » sur la guerre entre la Russie et la Porte, sur le parag él 
Pologne, sur la politique de la Prusse, et surtout sur |’impertsaede: 
maintenir l’union « entre la maison d’Autriche et les cosébe 
bons?. » Marie-Thérése approuvait et insistait encore : sede 
que vous ne diminuiez pas vos assiduités auprés de ma file's 
comme pour donner la raison détre de ces « assiduntés, > qual 
jours plus tard, elle « faisait sentir » 4 Breteuil, ambesard 
Vienne, que « pour arréler les vues dangereuses du roi defame 
de ses partisans, la France ferait bien d’agir avec plus dam 
avec nous’. » : 
Marie-Thérése et son ministre ne négligeaient doncauca aa 
de faire pénétrer dans l’esprit de Marie-Antoinette les pringa.@ 
la politique autrichienne. L’occasion de faire germer ces seam 
dénposées avec tant de soin, ne devait pas tarder a se préseae® 
connait l'histoire de la guerre de la succession de Bavitre, 4 
Vimprudente ambition de Joseph II : ’Empereur, a la monly 
lecteur, occupant subitement la basse Bavidie; Frédéric 1 owt 
sant a son tour la Buhéme, la France gardant, entre les deat sh 
versaires, une altentive neutralité. Dés le début, Marie-Thérea®™ 
4 sa fille. Ce ne sont plus des sévérilés et des gronderies, ¢ 
contient ordinairement sa correspondance : ce sont les cares 
plus tendres, les pri¢res les plus touchantes, les instances ie 
pathétiques. L'Impératrice prend la pluie dés « cing heurs& a 
tin, » « pour obvier aux plus noires et malicieuses insinualm® 
roi de Prusse; » elle ne compte que sur la justice de Louis 0ée# 
tendresse pour sa « chére petite femme; » l’intérét des des ©. 
sons est en jeu; Vidée de la guerre la « fait presqué succombe’.? 


















1 Marie-Thérése 4 Marie-Antoinette, 18 mai 1774, II, 450. 

3 Mercy 4 Marie-Thérése, 17 novembre 1774, I, 257. 

> Marie-Theérése a Mercy, 34 octobre 1776, I, 508. . 

’ Id., 54 octobre 1776, I, 513. 

5 Marie-Thérése a Marie-Antoinette, 19 février 1778, HI, 470, 474. 





DIX ANNEES DE LA VIE D'UNE REINE. 875 


2 avingt-trois ans; elle adore sa mére; elle la voit triste, 
', presque malade. Peut-elle faire autre chose que de se ren- 
e si pressantes et de si émouvantes sollicitations? Le roi 
bien disposé ; mais que pensent les ministres ? La Reine fait 
aurepas et Vergennes et leur parle fortement! ; elle s‘afflige 
puvoir leur faire entendre que « ce qu’on fait et demande a 
asi juste et raisonnable*. » Marie-Thérése revient a la charge ; 
appel a Pantipathie bien connue de Marie-Antoinette pour 
= II, et, aprés avoir invoqué |’affection de la fille, elle s’efforce 
r les craintes de la mére sur les dangers que prépare l’am- 
u roi de Prusse a cet enfant dont la Reine a maintenant l’es- 
*: «Ma chére fille, rien n’est de trop dit dans ce que je vous 
..... Profitez de ma vieille téte grise pour recevoir mes plus 
conseils pour le bien-élre de nos royaumes, familles et de 
rs enfants’. » L’Empereur presse de son cété; il écrit d’un 
vique : « Puisque vous ne voulez pas empécher la guerre, 
as battrons en braves gens, et, dans toutes les circonstances, 
warez pas a rougir d'un frére qui mériltera toujours votre es- 
darie-Antoinetle se trouble, 4 la pensée des dangers de son 
es angoisses de sa mére; elle fond en larmes; elle conjure 
ti; elle sollicite Maurepas; elle lui parle avec une vigueur 
onnaissance de la question qui confondent le vieux minis- 
lis, en somme, que demande-t-elle? Non pas que la France 
les armes ct soutienne l’Autriche; simplement qu elle in- 
sa médiation pour arréter Ja querelle’. Sans doute elle trouve 
ge de Vergennes un peu faible; elle voudrait qu'il en edt un 
me, et elle en fait l'observation & Maurepas. Mais, en dépit 
ances el nous pouvons dire des importunités de sa mére, elle 
ent, « pour ne pas mettre le Rot dans l’embarras entre son mi- 
t sa femme, » et elle est bien résolue 4 n’agir en tout que 
@ gloire du Roi et le bien de la France’. » Et voila la souve- 
Jon accuse d’avoir tout sacrifié aux ambitions de sa famille! 
pas évident, au contraire, qu’ici encore la Reine, malgré la 
de son coeur, malgré lactivité de sa correspondance, et 


eAntomette 4 Marie-Thérése, 19 avril 1778, Ill, 186. 

16 mai 1778, ibid., p. 252. 

-Thérése 4 Marie-Antoinette, 17 mai 1778, ILI, 202, 203. 

i* juin 1778, Ill, 22. 

ya Marie-Thérése, 20 avril 1778, III, 194. 

+Antoinette A Marie-Thérése, 15 juillet 1778, I, 224; et Mercy 4 Marie- 
47 juillet 1778 et note, Ill, 227. 

s-Antoinette a Marie-Thérése, 14 aout 1778, III, 235. 

A7 oclobre 1778, Ill, 258. — Mercy s’était méme plaint de n’avoir pu 
de la Reine des démarches aussi précises et aussi suivies que J’auraient 
circonstances. » (20 mars 1778, Il[[, 179.) 


VIE UG HULIG-AMUIEUG, o8 TUIA 9U LLUUUrE Ce aG9 yoUA oUt 
de larmes. Eut-elle, 4 cette heure derniére, comme une 
soudaine de l'avenir sanglant réservé & une princesse 
alors et si brillante? Ou parcourut-elle, en un instant n 
dix années qui s’étaient écoulées depuis le jour od I’arct 
quitlait Vienne, gracieuse et souriant a la vie, et en con 
avec celte claire vue que donne l’approche de Ja mort, to 
que des influences successives, la sienne méme parfois, tt 
ment acceptées, avaient fait 4 cette jeune femme, si ain 
richement douée, comprit-elle les dangers qui allaient Vas 
core? Pour nous, dans cette étude que nous avons essay 
complete et que nous espérons avoir faite impartiale, nous 
que, pour juger avec équité une souveraine, si trangement 
par les passions, par !’exaltation des uns comme par le dé 
des autres, il ne fallait pas seulement envisager ses sctes. 
rechercher soigneusement les inspirations et en examim 
constances. La est Iexplication vraie de sa conduite et len 
destinée. Presque toujours, chez elle, le premier mouvemel 
parce qu'il lui est propre; le second l’est moins, parce qu 
dant étranger a surgi. Le tort de Marie-Antoinette devant 
c'est d’avoir subi cet ascendant et cédé a ces importua 
qu’elles vinssent. Son affection pour ses amies l’a entrala 
amour pour sa mére a pu l’égarer; mais sa vertu est n 
parmi ces entrainements, el, au milieu de ces faiblesses, : 
tére s’est révélé avec ces hauteurs qui font les souverait 
geuses, les femmes fortes et les martyres. Marie-Antoinette 
des imprudences ; on nous rendra cette justice que nousa 
cherché a les dissimuler; mais les plus coupables ne 80 


LE DROIT CRIMINEL 


EN EUROPE 


a 


"e du droit criminel de la France depuis le seiziéme jusqu’au dix-neuviéme 
©, comparé avec celui de U'Italie, de [Allemagne et de l'Angleterre, par 
mz po Bors, ancien magistrat, pour faire suite a I’Histotre du droit criminel 
teuples modernes, du méme auteur !. 





’avingt ans*, je signalais a ceux des lecteurs du Correspon- 
que peuvent intéresser ces matiéres le premier volume de la 
dont j’annonce aujourd’hui le complément. Trois autres avaient 
depuis, sur chacun desquels j’avais appelé leur attention, Jeur 
it suivre ainsi pas 4 pas pour ainsi dire la marche de Y’auteur 
a voie qu'il s’était tracée, et qu'il parcourzit avec autant de per- 
ince que de succés. Et maintenant je les convie 4 le féliciter 
noi d’avoir achevé son ceuvre, et 4 mieux en apprécier par une 
‘ensemble les difficultés et le mérite. 
‘és avoir précédemment fait de | Histoire du droit criminel chez 
tples anciens objet d’un important et consciencieux travail, 
Boys en a entrepris un semblable 4 l’égard des peuples mo- 
8, et l'on pourrail croire qu’il a trouvé Ja un terrain plus dé- 
et d’une exploration plus facile. Ce serait se tromper étrange- 
et méconnaitre les origines mélées des nationalités et de la 
ation européennes et les influences multiples qui ont présidé 
pdéveloppement. L’élément barbare qui y a joué un si grand 
eporte l’Ubservateur au méme point de départ que lui ont offert 
remiéres générations du monde antique, et exige de lui le 


volumes. — Paris, Durand et Pedone-Lauriel. 
aout 1854. Tome XXXIV, p. 641. 





cune un aspect particulier : celle du grand empereur. 
maine comprend la France, une partie de l’Allemago 
celle de l’Angleterre et celle de l'Espagne. Je ne parle p 
sie, qui ne gravile pas dans le méme orbite puisqu’elle 
Timpulsion de Rome, et 4 laquelle, pour cette raison ( 
tres‘, M. du Boys a réservé un appendice spécial embr: 
temps écoulé depuis les origines de son histoire jusqu’i 

Avec Charlemagne, c'est, quoiqu’on en ait dit des 
tines qu’il se serait laissé imposer avec la couronne in 
Lesprit germanique qui continue 4 dominer, modiliés 
Vesprit chrétien, mais ne laissant effacer sa trace ni da 
pénal, qui, sauf des exceptions toutes politiques et de 
continue & reposer sur la base des compositions et de 
ni dans la procédure criminelle, ot les épreuves et le di 
leur place. Le clergé, si largement associé qu'il soit 3 
et 4 Padministration générale, demeure en dehors de 
des tribunaux ordinaires ; en revanche sa juridiction 
veloppe sur une vaste échelle, et embrasse 3 dilférent 
les causes intéressant les clercs, bon nombre d'autres 
font empiéter notablement sur le domaine séculier 
fouit pas, méme dans celui qui lui est propre, d'une 
absolue, le prince s’étant réservé le droit de réviser 
ses décisions. 


1 ha principale, c'est que la féodalité, qui, comme on va le 
son sccau la période suivante, n’ayant jamais existé en Russie 


LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 881 


m Angleterre, administration de la justice tend davantage a se 
traliser et les crimes 4 prendre, sous le nom de forfaitures, le 
actéres d’offenses envers la société tout entiére, que de simples 
wositions ne suffisent plus a punir, et qui entrainent la confisca- 
ode tous les biens au profit du roi. La juridiction ecclésiastique 
au moins aussi étendue que sur le continent; mais de plus — et 
st peut-étre la le trait le plus saillant des institutions anglo-saxon- 
1— l'évéque ou le prétre siége 4 coté du magistrat civil dans les 
bunaux de droit commun. Pouvoir exorbilant, ce semble, mais 
it-les écrivains anglais les plus hostiles au catholicisme recon- 
ssent que le clergé fit un noble usage, toujours secourable aux 
bles et aux opprimeés. 
Bien plus 4 part des autres législations de l'Europe contemporaine 
‘alle de Espagne, née de la fusion quis’opéra, aprés la conver- 
Q des Wisigoths a la foi catholique, entre la race conquérante et 
‘anciens habitants du sol. Elle puise ses éléments & une double 
ee; mais |’influence des évéques, quiformulent dans les conciles 
Toléde une grande partie des régles codifiées ensuite par les rois 
le Forum judicum, y fait prédominer les principes du droit ro- 
ia sur les traditions barbares. C'est ainsi qu'elle substitue le droit 
fitorial au droit personnel, qu’elle attribue 4 la couronne linsti- 
lon des juges et appelle ceux-ci 4 statuer sans le concours d’as- 
seurs pris parmi les pairs de l’accusé, qu'elle est muette sur le 
Het sur les épreuves, que, dans un grand nombre de cas, elle 
aplace ou aggrave la peine pécuniaire par un chaliment corporel. 
isysiéme pénal se distingue encore de tous ceux de cette époque 
te que, par une pensée d’un ordre plus élevé, il cherche 4 propor- 
iner la répression 4 la perversité morale pluldt qu’au résultat 
lériel du délit ou 4 la condition de la victime. La procédure s’¢- 
le aussi des habitudes germaniques par une moins grande impor- 
Ce atlachée a4 la publicité du débat, et, il faut bien le dire, par 
uploi de la torture, surtout 4 l’égard des esclaves, emprunt mal- 
reux fait 4 la pratique romaine. Le clergé, comme on devait s'y 
madre, a une part considérable 4 l’administration de la justice; 
es les sentences des tribunaux inférieurs peuvent étre déférées 
Voie d’appel a I'évéque, sauf recours au roi contre sa propre dé- 
on; mais, par une sorte de compensation qui, sous une forme 
sous une autre, se retrouve presque loujeurs dans les rapports 
deux puissances, certains méfails des ecclésiastiques peuvent 
2 poursuivis, el méme, dans les cas les plus graves, définitive- 
nt réprimés par le juge séculier. | 
vependant l'état de choses dont je viens d’esquisser les caractéres gé- 
aux et les modifications locales va bien(dt étre profondément (rans- 
























882 LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 


formé par des événements dissemblables entre eux de nature et & 
date, mais aboulissant également 4 un régime dont lesapplinionsy 
rieront, elles aussi, selon les lieux, mais dont le principe, parteat 
le méme, lui assi:nera un nom et une place a part dans V'histeg 
pulitique de l'Europe. J'ai suffisamment désigné le systéme Redd 
né de |’effondrement de la puissance souveraine dans es anion 
Etats de Charlemagne, importé en Argleterre par la congue a- 
mande, suscité en Espagne par des causes moins apparenia di 
tées plus ou moins incertaines, mais dont Vinvasion mesma 
avait pu seule rendre I’établissement possible en brisant les tral 
tions latines incarnécs dans la législation wisigothique. Lx dx 
premicres périodes décrites par M. du Boys en succide daca 
troisiéme, la période féodale. 

Un fait d’autant plus digne d’attention qu’il Ctait, ce semble, mas 
facile 4 prévoir, en marque le début. La féodalité, caractirnste 
le morcellement indéfini de l’autorité et du territoire, denesthct 
tains égards un élément d’unification. On lui doit un prog 
réalisé par l'influence romaine dans la péninsule ibérique, aay 
les instilutions carlovingiennes n’avaient pas cherché & dtm 
soumission A une méme loi de toutes les populations obéisali™ 
méme maitre, sans distinction d’origine. La politique des sagam™ 
dont chacun veut régir dans des conditions identiques tal e@ 
se trouve dans I'cnclave de ses domaines, fait ce que 0s 
méme tenté celle des rois et des empereurs, et la fusion des 1% 
facililée par l’abolition du statut personnel, prépare pour! 
grande unité nationale, si compromise dans le présent gal 
pillement du pouvoir. 

Le régime nouveau a un autre effet qui ne parait pas ploseabet 
monie avec son principe, la centralisation de |’aclion 
l'Eglise. Le clergé, dont la sagesse de Charlemagne avait 
conseils, dont la faiblesse de ses successeurs avait implortl! 
pour élayer une aulorité défaillante, trouve désormais sur ™ 
surface du sol une domination locale fiére et jalouse de % 
plus disposée 4 opprimer la puissance spirituelle qu’a chercher@ 
elle un modérateur et un guide. Lutter directement et de prs@ 
ses exigencres serail pour les membres isolés du corps ect! 
une tache trop difficle; mais, par une admirable disposites 
Providence, la (éte est restée libre, et la papauté, s'interposs 
sez haut pour dominer l’organisation féodale, fait prévaloir hes 
religieuse sur la division des pouvoirs et des intéréts tem 

A colé de ces conséquences générales de I’ établissement 
dalité, que de variété dans les détails, et souvent dans des 
fort importants, de l'application de ce’ systéme! Quelle dive 
























ts 


LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 883 


ns les coutumes et dans les jurisprudences locales, dont l’ensem- 
» formait toute la législation d'alors! A combien de sources diffé- 
ates les éléments en furent-ils puisés! Tradition romaine, tradi- 
ba germanique, quelques restes méme de tradition cellique, inspi- 
tions chrétiennes, concourent a former et 4 modifier le droit féodal, 
‘ela non au méme degré dans tous les pays ni 4 toutes les épo- 
ves, et l'on comprend 4 quelle bigarrure, 4 quelles oscillations, un 
L eonflit d’influences doit aboutir 1a ou il n’existe dans l’ordre 1é- 
Metif ou judiciaire aucun régulateur commun. 
‘Toutefois, au milieu de ce chaos apparaissent quelques traits qui 
ptttlent une marche plus ou moins soutenue, mais réelle, dans le 
us des idées devenues le patrimoine de la civilisation moderne. 
‘selon la théorie professée par les légistes du treiziéme sidcle le 
lamest livré sans aucune garantie 4 la discrétion de son seigneur, 
whines coutumcs lui assurent le privilége d’éire jugé par la cour 
wpairs de la seigneurie, et dans d’autres lieux l’usage s'introduit 
ger le concours des prudhommes 4 sa con.lamnation. — L’aveu 
Mehu de l’accusé caplif est répulé non avenu s'il le rétracte une 
@rendu 4 la liberté. —La noblesse du coupable est considérée 
mime une circonstance aggravante qui le soumet a une répression 
wéeévtre. — La condamnalion pécuniaire, dont on cesse peu a peu 
‘Maire profiter la victime du délit pour en attribuer le bénéfice au 
Sikier, revét par 1a méme le caraclére exclusivement pénal qui doit 
dover de faire prédominer la notion de l’expiation sociale sur celle 
la réparation privée, tendance que favorise aussi la poursuite 
Mire autorisée dans certains cas. — Les épreuves et le duel comp- 
encore parmi les preuves judiciaires, qu'on cherclie en général 
ts des présumplions légales obligatoires pour le juge; mais un 
Omencement de réaction s’attache 4 éviter et 4 restremdre l'em- 
i'de ces moyens, et saint Louis, en abolissant le ducl dans ses do- 
ines, inaugure une réforme plus radicale dont l'avenir est désor- 
is assuré. 
‘out ce que je viens de noter s’applique plus particuliérement a 
Tance, et j’ai nommé le prince qui a donné a l’amélioration de 
droit public l'impulsion la plus décisive. Son dme chiétienne 
itau bien en toutes choses, et un esprit plis avancé que son 
ps lui suggérait pour l'accomplir des procédés réguliers et mé- 
fiques inconnus jusqu’alors au moyen 4ge, et qu‘on dirait ap- 
enir 4 une époque plus rapprochée de nous. 
nde ses contemporains, bien inférieur 4 lui sous le rapport 
‘al, présente, 4 un plus haut degré encore peut-ctre, le méme 
noméne. Les Constitutions augustales de Frédéric I sont pour le 
lide I'Italie un véritable code dans le genre de ceux qu’on élabore 





de la dynastie d’Aragon, battant monnaie avec les pre= 
couronne, Jaissent se reformer les justices féodales, « 
succomber détinitivement que sous l'autorité des pricy 
son de Bourbon. 

L’Allemagne n’a point son législateur progressif, ef. 
tions ne s'y introduisent que peu a peu, et généraleme 
que dans les pays voisins. Tout y est pour le moins au 
mogéne, et les disparates y abondent, soit d’une localil 
époque & une autre, svil entre la théorie et la pratique 
temps et d’un méme lien. Les points les plus saillants 4 
de cette confusion sont, dans la procédure criminelle, | 
tive donnée au pouvoir judiciaire et l’application de o 
une juridiction improvisée analogue a celle qui fonctior 
rique en vertu de la loi de Lynch, dans le droit pénal 
qui se produit a la fin du douziéme siécle contre l’insuf 
répression et fait adopter le supplice de la roue, sans eff 
ment toutefois l’ancien sysitme de Ja vengeance du sat 
a prix d'argent. 

Dans la période féodale comme dans Ja précédente, I’ 
YEspagne ont une physionomie assez originale pour ex 
men séparé, auquel M. du Boys n’a pas dd consacrey 
volume pour chacune de ces contrées. 

L’Angleterre est le seul pays ou la pratique du régit 
présenté quelque unité. Au lieu de s’y former par une 
mentation insensible modifiée par des influences mulli 


annarté fant armanicé nan Cuillanma al nla nanaanion a 


LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 885 


eurs, de restreindre et d’entraver l’action; — la persécution 
contre les Saxons, auxquels on n’épargne ni les humiliations 
upplices. Autant de circonstances favorables au despotisme, 

tarda pas, en effet, sous les rois normands et sous les pre- 
yrinces de la maison d’Anjou, a peser sur les vainqueurs 
en que sur les vaincus, faisant reculer le principe du juge- 
var les pairs devant les envahissements de la prérogative 
et forgant les accusés riches 4 livrer par l’amerciament, ou 
n 4 la miséricorde du monarque, leur fortune enliére 4 son 
sir. Cependant les idées de justice et de résistance 4 1’op- 
n ne sont pas complétement éteintes; le systéme électif 
pour un grand nombre de fonctions judiciaires, l esprit 
iation transmis par les Saxons 4 leurs envahisseurs, la fusion 
ixraces opérée plus promptement qu’on n’aurait pus’y atten- 
ncourent 4 leur développement, et une réaction formidable 
a Jean sans Terre cette grande charte que |’Angleterre re- 
omme le litre primordial de ses libertés, et qui, parmilesabus 
proscrit, prend soin de ne pas oublier l’arbitraire dans les ju- 
s; carellestipule au profit de tous les sujets du roi la substi- 
aux rigueurs discrétionnaires de l’amerciament d’une amende 
Jionnée a la gravité de la faute, et fixée dans chaque affaire 
ypréciation des pairs ou des voisins de l’accusé. Dans le méme 
21 dans le méme ordre d’idées, non toutelfois comme il serait 
de le penser par une conséquence volontairement et théori- 
it déduite, mais sous la pression des difficultés que crée a la 
la condamnation absolue par le quatriéme concile de Latran 
‘euves du feu et de l’eau, nait Vinstitution du jury, bien 
e, sans doule, a son origine, de son élat actuel, présentant 
{ longtemps encore bien des imperfections et des anomalies, 
e constituant et s’amcliorant par degrés en méme temps 
gagne du terrain sur la procédure dile de Pappel et aboutis- 
i duel, lequel avait survécu aux épreuves, Jusqu’a ce qu'elle 
par l’absorber dans la généralité de sa compétence, devenue 
a droit commun. 

ce droit commun voit bientét son domaine singuliérement 
nt par une politique sans scrupules et sans pudeur. La ty- 
, restaurée par les Tudors, plus savante et plus ruaffinée 
eurs mains que dans celles des Plantagenets, instilue, sous 
os de chambre étoilée, haute cour, de commission, etc., des tri- 
c exceptionnels inveslis des pouvoirs les plus étendus et les 
‘bitraires, employant comme moyen habituel d’instruction la 
ty que les Anglais réclament pour leur justice ordinaire 
eur de n’avoir pas connue. Elle fait du Parlement lui-méme 




















885 LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 


une commission complaisante entre tontes, ct obtient de se servi 
les plus monstrueuses violations du droit de la défense, le plus 
voltant cumul des fonctions de législateur et de celles de joge B 
non contente de ces empiétements sur la compétence du jar, ds 
s’atlache, dans les affaires dont la connaissance lui est laisse; i 
peser sur son indépendance, et altére par la séduction on perk 
crainte l’impartialité de ses décisions. La législation pénalenes pr 
plus 4 l'abri de ses atteinies : ne se trouvant pas suffcmmet 
armée contre le crime de haute trahison, déja voué pourtmligs 
supplice atroce, et poursuivi de génération en généralien perl 
fiction ing‘nieusement cruelle de la corruption du sang, dean 
manie la définilion & plusieurs reprises pour ne laisser taper 
aucun de ceux qui lui sont suspects; et quand l’apostasie dlanW 
la met aux prises avec les consciences restécs fidéles 4 lanm 
croyance, elle crée, pour les alteindre dans leurs derniers rim 
chements, un code qui résume tout ce que la perséculion pal 
venter de plus odieux. | 
Une nouvelle réaction était nécessaire. Elle éclate sow Ge 
les I"; mais au tort de n’apporter aucun allégement a | oprems 
des catholiques elle ajoute celui de dépasser le but, et vdelt 
qu’a remplacer un despotisme par un autre. A la restaursimé 
1660 il élait réservé de faire revivre avec l’ancienne Consiidim 
britannique les garanties judiciaires contre l'arbitraire, et deca 
en inaugurant le droit moderne, la période historique & lagi 
l’influence, dominante & son origine et plus ou moins 
jusqu’a sa‘fin, de l’élément féodal, a donné son caractére dw 
nom. Encore convient-il d’observer qu’il a fallu bien des aa® 
pour faire produire aux principes toutes leurs conséquences, 8 
tout ot l’intolé: ance religieuse avait inlérét 4 les fausser, quest 
en cessant d’appliquer des prescriptions vraiment barbares, ait 
a longtemps conservé leur force légale, et que ce n'est que @™. 
jours, et grace aux efforts de Robert Peel et de Brougham, qa 
droit criminel anglais a été mis en parfaite harmonie avec lap? 
grés de la civilisation. S 
Ce ne fut pas 4 un jour donné et tout d'une piéce, comafé | 
Angleterre, que la féodalité s’introduisit en Espagne. On ad 
méme & se demander comment elle y prit naissance : si elle ya ‘ 
produit d'une importation étrangére ou de l’éclosion d'un a 
posé, si ]’on peut le dire, dans le sang des Wisigoths, et se deep 
pant de lui-méme quand la législation des conciles de Toléde, © 
gloutie dans le naufrage de l’ancienne monarchie et de I'iodége 
dance nationale, cessa de le comprimer. Ce qu’il y a de certith 
cest que, plus encore que dans la Grande-Bretagne, elle revttit, @ 



























LE DROIT. CRIMINEL EN EUROPE. 887 


otamment, des caractéres différents de ceux qu’elle pré- 
ans les Etats formés des débris de la puissance carlovin- 
jans toutefvis que ces différences, qui portérent principa- 
ir les rapports des seigneurs avec leurs vassaux, rendis- 
sen faut de beaucoup, l’aristocratie plus dépendante de 
ne. Ce qui est encore 4 remarquer et ce qui s‘explique 4 
r la division des territoires peu 4 peu reconquis sur les 
re plusieurs souverainetés que n’unissait aucun lien hiérar- 
par la création successive, 4 mesure qu'on refoulait l’ennemi, 
érations nouvelles placées dans des conditions diverses, 
nulle part n’éclatérent d’une maniére plus sensible cette 
celle incohérence, qui distinguent plus ou moins, dans 
rope continentale, le moyen age et le régime des fiefs. La 
ison des divers fueros ou anciens statuts locaux qui, pen- 
(lemps, régirent seuls l’Espagne chrétienne, en fournit des 
frappanles, en montrant, par exemple, deux lois de la 
ate, dont l’une admet le vieux systéme des compositions 
crimes que l'autre punit du dernier supplice; et si les rois 
e firent de louables efforts pour substituer 4 cette marque- 
(ét en remettant en vigueur le forum judicum, tantot en 
uant un nouveau code, un droit commun plus rationnel, 
lances routiniéres ou inléressées en paralysérent leffet, et 
irent d'appliquer que beaucoup plus tard des conceptions 
% qui ne peuvent échapper elles-mémes a tout reproche 
quence, mais qui honorent, & tout prendre, et par le fond 
forme, également remarquables pour |’époque, la mémoire 
se X, leur principal auteur. 

st donc qu’a grand’peine qu’on peut indiquer, en ce qui 
‘la législation criminelle, certaines données fondamentales 
araissant avoir été admises dans une assez grande partie de 
sule el pendant un assez long espace de temps pour qu’on 
igne un caractére au moins relatif d’universalité. Telles 
ur commencer par celles qui sont le plus empreintes de 
lu temps : le droit de vengeance et de guerre privée, qu’on 
:du reste 4 réglementer de facon 4 en entraver lexercice, 
lant que l'accroissement progressif. du pouvoir royal per- 
le supprimer; — l'usage du duel, d’abord employé con- 
ent avec les épreuves, puis se maintenant seul aprés 
sont, d'assez bonne heure, tombées en désuétude ; —celui de 
2, dont les divers Etats sont plus ou moins prodigues, mais 
ne repousse absolument et sans exception’; — Dinégalité, 
lant M. du Boys, dans un de ses derniers volumes (tome V, page 186), 


ute d’aprés de nouvelles recherches, cite. Aragon comme I’ayant con- 
re . 


justice; — 1a lacuite ouverte a 1 accuse domiemr sa vet 
soire moyenvant caution; — le principe de la personnalité 
tes hautement reconnu, et, comme conséquence, la cor 
écarlée ou exercée avec une modération remarquable ; — 
tion de Pavucat d'otfice en faveur de Ja partie dénuée de n 
et d’appui. 

Singulier mélange, qui n'a cessé que partiellement avec 
de la feodalité, puisque la torture n‘a pas été abolie avant 
qu'un systéme de pénalités bizarre ct draconien n’a dispare 
vant le nouveau cole promulgué en 1843, dont il est juste 
les sages et judicieuses dispositions. 

Aprés avoir rappelé aussi sommairement que possible, € 
guant tout ce qui n’¢ait pas nécessaire pour rendre !’ens 
sujet présent a lesprit du lecteur, la partie qu’en a trail 
Boys dans ses quatre premiers volumes, j’arrive a celle qui 
jet de sa récente publication, et qui naturellement appelle: 
des considérations un peu plus élendues. Elle comprend 
du droit criminel depuis la fin du régime féodal jusqu'au t 
tuel, particulitrement dans les Etats du centre de 1 Europe. 
période a é1é plus qu’en Angleterre et en Espagne une périe 
lution et de progrés. On vient de voir en effet que de l'antr 
Ja Manche les principes modernes ont ¢té lixés dés la 
moitié du dix-septi¢me siécle, tandis qu’au deli des Pyrénée 
neuviéme seul les a fait enti¢rement triompher de la tra 
moyen age. 

Pour se faire une juste idée de la transformation qu't 
droit criminel en se dégageant des liens de la féodalité, il 
bord envisuger les divers agents qui ont concouru a cette | 





LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 889 


lant éminent et habituel, mais aussi, en France, les états gé- 
, autre personnification de l’unité nationale que leur réunion 
yua 4 former. Si celle-la est parvenue a faire reconnailre son 
ignoré au douziéme siécle et encore contesté sous saint Louis, 
e des lois et réglements pour le commun profit (Beaumanoir); 
tire parti méme de ses revers momentanés, en attachant l’idée 
concession aux priviléges féodaux que Louis le Hutin se voit 
unt de confirmer ou de rétablir, ceux-ci portent, en 1356, un 
atal 4 |’indépendance des possesseurs de fiefs, que le mouve- 
Aémocratique, quoique bientét ayorté, oblige 4 chercher un 
rés du tréne et 4 se montrer plus accommodants envers une 
té devenue leur propre sauvegarde contre un péril commun. 
ame cette indépendance trouve dans le droit de juridiction 
-pression la plus caracléristique et l'un de ses plus fermes ap- 
e’est lui surtout que l’effort centralisateur s’attache 4 restrein- 
a affaiblir. L’institution des baillis se développant dans un 
lle plus en plus antiféodal, celle des procureurs du roi, exclusi- 
at chargés d'abord de défendre les intéréts domaniaux de la 
inne, puis revétus peu a peu d'un caractére plus élevé, et de- 
s pour les seigneurs des surveillants incommodes dont ils n’ob- 
ant la suppresion en 1318 que pour les voir rétablir en 1344, 
s] ouvert devant la Cour du Roi contre les sentences de toutes 
wirs féodales, organisation des parlements de province, qui 
9 salisfuction aux prétentions locales, tout en faisant dériver 
{source unique le pouvoir de juger en dernier ressort, les in- 
Stations des jurisconsultes qui font considérer la justice comme 
cte du fief, et autorisent le roi a se la réserver dans toute con- 
in nouvelle : fels sont les moyens concurremment ou successi- 
nt employés pour obtenir cet important résultat, que complé- 
aux seiziéme et dix-sepli¢me siécles, la reconnaissance non 
‘oque du grand principe : Toute justice émane du roi. 
e autre influence dont il convient de tenir compte pour appré- 
a révolultion légisiative de cette époque, c'est celle du droit ro- 
. Iln’avait pas cessé, comme on I|'a cru longtemps, d’étre connu 
cident, non-seulement en [lalie, o4 son enseignement avait passé 
pme 4 Ravenne, et de 1a 4 Bologne, mais méme en France, ainsi 
le prouvent les écrits de Petrus de Valence et d’Yves de Char- 
‘publiés dés la fin du onziéme siécle ou le commencemenu du 
lame. et la découverte en 1135 des célébres Pandectes d’Amalfi 
t que donner 4 des études déja en honneur une direction plus 
et une plus vive impulsion. A mesure qu’elles se propagérent 
Jeux cétés des Alpes, une sorte de popularité s’altacha, parmi 
bargeoisie des villes, & la législation de Justiuien, of !’on vit un 
2 Aovr 1874. 37 


890 LE DKhOIT CRIMINEL EN EUROPE, 


élément de réaction contre le droit féodal; et, bien que celte ta 
dance ail été plus marquée dans nos provinces du Midi, l'comgeé 
Pierre de Fontaines atteste que dés la seconde moitié du treméa 
siécle e!le avait gagné celles du Nord. 

Enfin on ne doit pas omettre l'action du droit canoniqu, qui # 
fit particuliérément sentir dans la substitution de la pmedduem 
quisitoriale 4 la procédure accusaloire*. 

Cetle substitution est Pun des faits principaux qui signalest das 
la spliére du droit criminel la fin de Pére féodale. 

Sous le régime des fiefs, la procédure criminelle ne se distagee 
pas de la procédure civile. Dans l'un comme dans autre, i ysl 
jours un demandeur et un défendeur; les témoins sont prodeitsét 
entendus & !’audience, la cause bruyamment discutée, et a leer 
teur ne fournit pas preuve suffisante du mélfait qu’il allége, ia 
court la méme peine que l’accusé convaincu aurait dé soir. @ 
vestige de la primitive vengeance du sang et de l'emploi da Gal 
comme moyen de terminer les procés existe encore sous saitl las 
Cependant une exreption est admise pour le cas de flagaa dl 
constalé par la clameur de haro, et bientOt étendue a Vhypebied 
crime notoire, ainsi qu’a celle of Vindividu suspect comes, &. 
Vinterpellation du bailli, 4 accepter loyale enqueste, consent 
dont le refus autorise, surtout s'il a mauvaise renommée, eam 
tral a le retenir en prison. ‘ 

‘ Les jurisconsultes, qui ont constamment et de plus en plus chercht ise 
riser la science (cette tendance, déja sensible au treiziéme siecle, s@ 
accentuée a partir du quinz'éme), ont voulu faire honneur au dreit naaty 
ce qe l'on s‘accordait a regarder comme un progrés; mais ils onl & a8¥ 
reconnaitre que le droit canonique avait tracé & cet égard des régles iui 
cises, Et il est évident que les praticiens du moyen 4ge ont dd plutét s a 
sur une institution qui fonctionnait sous leurs yeux que sur une légisia SS 
qu'ils ne pouvaient connaitre que par les livres. ; 

On a, dans un sens opposé, exagéré V'influence de la procédure eka 
pour lui attribuer l'emploi de la torture comme moyen d’obtenir l'area @& 
pable. Quand le tribunal de I'Inquisition l'adopta, Pusage en était dép ft 
France, et jusque-li on ne voit la torture mentionnée dans les mo 
droit canonique que cornme devant forcer le voleur a reslituer les objets 
4 indiquer le heu ou il les a mis. 

Nolons encore, au sujet de ce tribunal si décrié, que M. du Boys, qa 
simule nullement les abus, trouve leur cause principale dans lexi 4 
secret de l'information, qu'on poussa, d'abord a titre d’exception, pass ™OS 
en régie générale, jusqu’a refuser a laccusé toute confrontation ate 
moins et méme Ja communication de leurs noms. Il fait remarquer, ¢™ 
edle, que Iinquisition donnait aux accus‘s qui n’avouaient pas des oo" 
d’office quand cette instiiution était et devait étre longtemps encore incom™] 
France, et qu'elle consacra le principe de l'appréciation séparée du fit &@ 
qui est devenu fondamental dans la législation anglaise et qui tend 1#¢™ 
liser en Europe avec le jugement par jurés. 



















LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 894 


oit canonique, au contraire, sans repousser d’une maniére 
le systéme de l’accusation et du débat public, adopte de pré- 
celui del information secréte, soit provoquée par une simple 
ition, soit exercée d’ottice quand la clameur publique met 
vement l’action du juge. Avec l’un ou l’autre de ces points de 
la procédure inquisiloriale est devenue, au temps d’Inno- 
et du quatriéme concile de Latran, la régle ordinaire pour 
inaux ecclésiastiques, comme la procédure accusatoire est de 
mmun devant les juridictions séculieres. 
mpiélements successifs de la premiére sur la seconde con- 
le grand travail de transformation de V instruction crimi- 
prés avoir admis la dénonciation a l’égard des faits notoires, 
ent pour recevable sans cette condition, et dés lors celle du 
ement de l’accusé n'est plus requise pour légilimer |’enquéte. 
t, dénonciations et enquétes se multiplient au point d’exci- 
‘¢ opposition de la noblesse, dont ce mode de procéder cho- 
habitudes chevaleresques et batailleuses, la sollicitude de 
uté, qui prend des mesures contre l’abus de Ja délalion en 
it conire les calomniateurs, et en rendant le juge lui-méme 
able erivers l’inculpé arrété sur des soupcons dénués de fon- 
. Mais la nouvelle jurisprudence n’en fait pas moins son che- 
1 dehors méme des cas de flagrant délit, de notoriété et de 
lation, elle consacre sous le nom d’aprise, et avec l'interven- 
ministére public, une procédure inquisitoriale 4 laquelle 
ypothcse ne peut échapper, et dont l’usage, suspendu par 
session des procureurs du roi, renait avec cette institution et 
général en France vers 1350. Ce n’est qu'un peu plus tard 
pratique analogue est complétement admise en Italie. L’Al- 
erésiste encore plus longtemps, en théorie surtout, et céde 
alement a l’influence du droit romain; mais, avant la fin du 
2 siécle, la procédure inquisitoriale a triomphé partout; et 
e ou, comme dans les Pays-Bas, semble se maintenir paral- 
it avec elle la procédure accusatoire, le caractére de celle-ci, 
ément modifié par la substitution du ministére public 4 la 
wrivée, enléve a une distinction qui n’aftecte plus que la na- 
s preuves ella maniére de les administrer, une partie de l'in- 
elle présentait quand il s’agissait de savoir si le silence de. 
ne empécherait ou non la société de poursuivre la répression 
Lt. 


Allemagne, l’absence du ministére public avait pour corrélatif le droit 
au juge d’ordonner d’office toutes les mesures d’instruction que I'affaire 
éclamer. Sous un autre rapport, au point de vue du contréle a exercer 
ctes du juge lui-méme, il y était suppléé par lobligation imposée & celai- 


sire de Carrouges avec Jacques Legris'. 

Avec ces épreuves paraissait tomber le syst¢me des pre 
de ces éléments de conviction ou de justification définis 
dont le juge n'a qu’) constater la réalité matérielle pou 
Ja culpabilité ou l'innocence par une opération qui nec 
cun eftort d’esprit, aucun appel au sens intime. Il n’en fi 
tant, et cette opération en quelque sorte mécanique 
que changer d'objet. C’était désormais dans les témoig 
VYaveu de l’accusé, dans les diverses présomptions qu 
naitre des circonstances de la cause, qu’on devait ¢ 
movens de découvrir la vérité : on voulut soumettre le 
tion & des régles juridiques, et les commentateurs du 
portérent dans ce travail, qu’ils basaient 4 la fois sur la 
les lois romaines, toute la subtilité propre a la scolastiqn 
age. Les légistes séculiers vinrent a leur tour avec leurs 
et leurs classilicutions méthodijues, enclins par état 
savantes, intéressés peut-étre a faire du droit crimine] 

- ardue, inaccessible aux profanes; et ainsi se forma 1 
compliquée qui prétendait prévoir et régler tous les 
Vapplication, destinée @ prévenir l'arbitraire, n’aboutiss 
moins qu’d garroter la conscience a ce point que, suivi 
nent juriste milanais du seiziéme siécle (Julius Clarus), 
instruit par une voie extra-judiciaire de l'innocence 
était obligé de le condamner sur les preuves légales 1 
procés. La élait 'abus; car on ne peut nier que la con: 
méme ne trouve satisfaction et profit 4 prendre pour gu 
principes déduits de l’observation et de l’expérience; et 





LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 803 


ujourd’hui méme qu’on ne reconnait plus de preuves légales, 
ins dans les matiéres graves (car la force probante accordée a 
8 procés-verbaux devant les tribunaux de police est un reste 
ystéme), il n’est pas toujours inutile de se reporter aux déci- 
‘es anciens jurisconsulles, pour s’en aider dans la solution 
icats problémes que présentent souvent les procés criminels. 
qu'il en soit, on sentait bien dés lors tout ce qu’avait de peu 
mécanisme artificiel, et quels démentis pouvait donner 4 sa 
‘m mathématique le jeu ondoyant et divers des pensées et des 
s humaines. De 1, aussi bien que,de l’esprit de I’Eglise, qui, 
Rére, avait mis en honneur la procédure inquisitoriale, et 
quelle la confession est le grand moyen de satisfaire a la jus- 
la, dis-je, l’extréme importance attachée a l’aveu de l'accusé, 
$ criminalistes allemands en vinrent & faire une condition 
t non de toute condamnation capitale. Scrupule louable en 
ae, mais dont les conséquences ont fait pendant des siécles 
Ahumanité'. 
vait commencé par faire préter a l’accusé, lors de son inter- 
*e, le serment de dire la vérilé, et cette exigence, consacrée 
“avis du président de Lamoignon dans la grande ordonnance 
‘lie de 1670, était déja une atteinte portée & la liberté de la 
en méme temps qu’une sorte de provocation au parjure. 
» ne s’en tint pas la, et, pour se procurer ce précieux aveu 
ait rassurer la conscience du juge, on n’imaginarien de mieux 
larracher 4 l'aide des tourments. On ne parut pas compren- 
nbien une confession ainsi obtenue offrait peu de gages de 
3, et la torture, en faveur de laquelle on pouvait d’ailleurs 
2r l’autorité du droit romain, devint d’un usage général et 
nt accepté par l’opinion, que les meilleurs jurisconsultes, 
lioni, Augustin de Rimini, Julius Clarus en Italie, Damhou- 
is les Pays-Bays, Carpzovius en Allemagne, s‘ils cherchent @ 
eindre et 4 le modérer dans l’application, n’osent pas le cort- 
‘en principe, cl qu’un Francais du siécle dernier, Muyart de 
ns, ne craint pas d’écrire que Paccusé lui-méme y trouve 
‘antie « en ce qu'on le rend par 1a juge dans sa propre cause, 
devient le maitre d’éviter la peinejcapitale attachée au crime 


"est pas la seule fois que d'un principe libéral on a fait sortir une pra- 
leuse. C’est ainsi qu’en Angleterre, aprés avoir admis qu'un accusé ne 
Btre traduit devant le jury s’il n’avait accepté ce mode de jugement, on 
\ appliquer 4 celui qui refusait de s’y soumettre cette peine forte ef dure 
rn’avoir pas légalement un caractére pénal, n’en était pas moins, en 
lus affreux des supplices. Nouvel et triste exemple des aberrations de 
humain! 


£04 LE DROIT CRININEL EN EUROPE. 


dont il est prévenu'. » Micux inspiré, le jésuite Allemand Spte 

avait, prés de cent cinquante ans plus tot (en 1631), altaqué de 
front la torture en dévuilant les nombreuses iniquités judiciaires 

qu'elle avail ammenées dans les procés de sorcellerie ; mais ni ce ci 
d‘humanité ni celui que jetait dans le méme temps larminien hol- 

landais Grevius n’avaient élé entendus, tant était enraciné dans les 
esprils ce préjugeé déplorable qui ne devait disparaitre qu’avee la 
plupart des anciennes institutions de I’ Europe, et dont nous avons 
peine 4 concevoir qu’on ait tant tardé 4 reconnaitre la barbarie et 
Pabsurdité. 

On n‘a pas tout dit sur le systéme des preuves quand on a déler- 
miné leur nature et le degré de confiance accordé a chacune delles. 
La maniére dont elles sont recueillies n’est pas moins 4 considérer , 
et ici se présente celte question capilale : l'interrogatoire de l'accusé, 


‘ En effet. celui qui persistait 4 nier dans les tourments ne pouvait jamais, 
d'aprés Fordennance de 1670, étre condamné 4 mort; mais si les juges avaient 
eu soin de n’ordonner la question que sous réserre de preuves, ils étaient en droit 
de lui appliquer toute autre espéce de peine : distinction fondée sans doule sur 
le caractére de peine irréparable exclusivement attribué au dernier supplice, 
comme s'il était possible de faire que l'emprisonnement, que les cha iments cor 
porels injustement subis fussent réputés non avenus pour le condamne recossa 
innocent. 

La pratique italienne était un peu plus humaine. Les dénégations de laccusé tor 
turé établissaient en sa faveur une présomption d’innocence, mais non tellemet 
absolue qu'elle ne dut céder a des preuves nouvelles administrées dans un dels 
fixé par le juge. 

Dans les Pays-Bas, celte derni¢re condition n’était méme pas exigée, 4 ke 
malheureux restait toute sa vie exposé a une reprise des poursui'es pr @ 
acquitlement en [état — C'est ce qu'on appelait, en France, U'élargissenl 
usquequo, et plus tard le plus ample informé indéfini : mole de prononcer admis 
dans tuus les cas ot ni la culpabilité ni l'innocence n'étaient sulfisamment 
blies, mais vivement critique par les criminalistes indépendants, et qui, aux YU 
de Muyart de Vouylans lui-méme, infligeait 4 celui qui en était lobjet me siti 
tion pire que celle du condamné aux galéres perpétuelles. 

Quant & l’'aveu obtenu par la torture, il ne formait preuve complete que kt 
qu'il était ratifié en dehors de la question. Mais, méme rétracté, il pouvait encore 
avoir effet si des vérifications judiciaires amenaient la contirmation des nouress 
indices qui) avait révelés, 

Enfin il faut reconnaitre, pour ne rien outrer et pour étre juste méme eaves 
une institution barbare, que, sous l’ordonnance de 1670, la question, ot [00 
n’avait vu jusque-la qu'un moyen supplémentaire de preuve dont de faibles in- 
dices pouvaient autoriser Vemploi, fut considérée comme une véritable pene 
ne dut dés lors étre ordonnée que 1a oti l'on avait acquis la presque certitude d¢ 
la culpabilité. 

On ne parle ici que de la question dite préparatoire; il y avait en outre la qe 
tion préalable, & laquelle on soumettail le condamné avant de le conduire 20 9” 
plice pour lui faire dénoncer Jes complices de son crime. La premiére fut 
par Louis XVI en 1780, la seconde en 1788. 


-_— oe 


A 


LE DROIT CRIMINEL EN RUROPE, 895 


1 des témoins auront-ils lieu secrétement ou en public? 
déja vu, la publicité du débat était de l’essence de la pro- 
-cusatoire. La voie inquisitoriale aurait pu rigoureusement 
‘e, mais les tribunaux ecclésiastiques qui en furent les pro- 
S pratiquaient l'information secréte, qui dés lors fut natu- 
| adoptée avec les autres errements empruntés au droit 
e. Cependant on associa pendant quelque temps, au moins 
ains cas, les deux systémes, en portant l'alfaire, d’abord 
secrétement, 4 l’audience pour y étre discutée et jugée; 
que suppose une ordonnance de Charles Vill du mois de 
93; mais le débat oral, vivement critiqué dés le milieu du 
2 siécle par Thomas Basin, évéque de Lisieux, finit par étre 
nt abandonné, et ne trouva pas place dans la procédure 
par les ordonnances de 1539 et de 1670’. Il disparut 
a pratique allemande, qui remplaca les garanties qu’il pou- 
par celle de ‘examen des piéces par une commission de 
iltes avant le jugement détinitif, et il ne paraft s’étre main- 
dans les Pays-Bas pour les causes auxquelles , comune je 
us haut*, le mode accusatoire était encore appliqué. 
uler point peut servir 4 fixer les caracléres essentiels d’une 
criminelle : la part plus ou moins large qu'elle fait au 
éfense. Ici la Fra:ice, il faut bien l’avouer, était restée en 
3 contrées vuisines, et avait eu moins de souci qu’elles de 
‘autant que possible le désavantage qui résultait partout 
usé de labsence d’une discussion publique et de plaidoie- 
dictoires. Ainsi les décisions des légistes italiens du quin- 
le indiquent plus de respect pour les priviléges de la dé- 
es dispositions de nos ordonnances du seiziéme et du dix- 
et Carpzovius, qui écrivait en Allemagne entre 1630 et 
une grande autorité, y fit admettre comme autant de dé- 
e la loi naturelle que tout accusé doit étre recu & établir 
ace, —que ce droit lui est ouvert a toules les phases de la 
méme aprés sa condamnation et lorsqu’il va étre conduit 
},— qu'il peut employer tous les moyens de justification et 
rd’une déposition isolée mais non contredite, ou de témoi- 


: ordonnances sont concues dans le méme esprit et organisent un 
ique avec quelques variantes de détail, qui ne dénotent pas toujours 
‘écente une tendance plus humaine. 

ne dans ces causes, la publicité cessait dés que les juges avaient 
wrdonner la torture, et par suite elle persistait rarement dans 
apitales, ot l’emploi de la torture était une application presque 
neipe qui ne permettait pas de condamner a mort sans |’aveu du 





ajournant la preuve, dont il doit avancer les frais, jusqui 
Vinstruction, — en ne!’admettant a s’expliquer de vive va 
Vinterrogatoire sur la sellette, dont l’appareil sinistreesti 
glacer d’effroi, et oii il voit le prélude de la torture tenue! 
comme le dernier moyen de lui arracher des aveux*. Bn 
toutes ces atteintes portées au droit naturel invoqué par( 
on ne trouve qu’une seule garantie protectrice : la néces 
mettre a la révision du tribunal supérieur tout jugem 
miére instance prononcant une peine afflictive ou ink 
ordonnant l’application & Ja question, alors méme qu’t 
nest formé ni par la partie poursuivante ni par le condi 

On peut maintenant se représenter ce qu’était en sut 
da négliger, quoiqu’a regret, beaucoup de détails) la « 
procés criminel sous l'ancien régime, et voir d’un coupd 
a rejeté, ce qu’en a retenu la législation maintenant en 
poursuite d’office, les preuves légales, le secret de la p 
droit de défense resserré dans les bornes les plus étrot! 
n’était pas outrageusement méconnu par l'emploi de 
physique pour forcer linculpé  s‘accuser lui-méme, 
quatre données que tout reposait autrefois. Nous avons 
gneusement la premiére, terme extréme du progrés so 
partir du régne exclusif des vengeances privées chet 
naissants. La derniére s’est évanouie sous un souille 


‘lly avait exception facultative pour le juge : 1° dans les: 
capitales; 2° dans celles qui, queique capitales, pouvaient dor 


LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 807 


méral aujourd’hui que l’était jadis le sentiment qui faisait 
~ Ja crainte de laisser un coupable impuni sur celle de con- 
un innocent. Les deux autres ont eu un sort moins absolu : 
ne des preuves légales, j'en ai déja fait la remarque, n’a 
entiérement mis 4 l’écart, mais ne s’applique plus qu’a des 
1s secondaires ow les biens les plus précieux des citoyens ne 
3 en jeu; et quant a la procédure secréte, nous lui avons fait 
dans l'instruction préparatoire, en réservant pour le débat 
e et décisif la garantie de la publicité, revenant ainsi dans 
sure plus générale 4 la pratique suivie sous Charles VIII pour 
*s affaires, mais devenue depuis tellement étrangére a toutes 
itudes qu’en 1794, plutét que d'accepter des dépositions pu- 
orales, on exigea que les témoins 4 charge ou 4 décharge 
aient paraitre pour la premiére fois a l’audience fussent préa- 
nt enlendus par un magistrat qui ferait rédiger leurs décla- 
par écrit. 
n ajoute a ce que je viens de résumer I’institution du jury 
ie d’Angleterre avec Vattribulion 4 des juridictions distinctes 
mstatation du fait et de l’application de la peine, et l’on aura 
uit net de l’éclectisme législatif a l'aide duquel s'est formé 
»matiére notre droit actuel. ° 
‘avail analogue s’est opéré sur la législation pénale, que M. du 
studiée, pour cette période comme pour les précédentes, avec 
de soin ct d’exactitude que les régles de l’instruction ; mais 
irtie du sujet se préte moins 4 Vanalyse rationnelle et a la 
ation méthodique, et je me bornerai 4 la jalonner par quel- 
dications sominaires. 
wines n'ont jamais été fixées dans notre ancien droit francais 
le précision rigoureuse obligatoire pour les magistrats char- 
es appliquer. La plupart des coulumes étaient muettes a cet 
2t celles quicontenaient quelques dispositions pénales étaient 
iuf peut-étre la coutume de Bretagne, rédigée par Villustre 
itré) de rien offrir qui ressemblat 4 un code régulier et com- 
s’était formé toutefois vers le quinziéme siécle, sous |’in- 
des jurisconsultes et des précédents judiciaires, une sorte de 
ommun qui, sans lier le juge, lui servait de guide et préve- 
; plus grands écarts d’un pouvoir discrétionnaire. Ce droif 
n, tel qu’il nous est retracé par Bouteiller, conseiller au Par- 
de Paris, empruntait 4 la législation romaine le supplice des 
les et cette loi atroce d’Arcadius qui veut que les enfants du 
soient mis 4 mort, érigeait en crimes capitaux des faits punis 
up moins sévérement aujourd'hui, ou méme, tels que la coa- 
ouvriers qu'on qualifiait alors de monopole, regardés comme 








eulement, « comme une# 
relarde, » suivant l’heureuse expression de M. du Boys, 
servaient sur quelques points plus de traces de la législatio 
dont elles avaient a leur origine recueilli les débris. 

Plus tard, lorsque les ordonnances de 1539 et de 4610 
térent dans tous ses détails l'instruction criminelle, riea' 
ble ne fut tenté pour la codification du droit pénal. Que 
particuliers pronongaient contre certains crimes des pe 
minées, dont les parlements prirent plus d’une fois sur’ 
dérer la rigueur (notamment’ pour le faux témoignage 
queroute fraudeleuse) ; mais, en général, les magistral 
investis du pouvoir de proportionner, suivant leurs lum 
consvience, la gravilé de la répression a celle du délit, 
1789 Punique régulateur de leurs décisions fut leur pi 
prudence, qui acquit du reste un assez grand caractére ¢ 
pour permetire de former un corps de doctrine de ses 
applications. 

Elle respirait généralement une extréme sévérité, co 
edt voulu compenser, au point de vue de l'intimidation, 
d’impunité que le systéme des preuves légales offrait 
par la rigueur du chatiment qu'il avail 4 craindre s'i 
vaincu. Elle était parfois moins conforme aux vrais pt 
celle qui avait eu cours au quinziéme siécle, par exe! 
qu'elle n’admetlait pas la légitime défense comme exen 
micide de toute peine sans lettres du prince ; elle présent 


LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 890 


ces aggravantes et atténuantes, des solutions de droit civil 
aux réparations privées dues par les auteurs des délits. 
nait également dans les Pays-Bas beaucoup de .vague et 
ire en matiére pénale; chaque circonscription judiciaire, 
rrande ville s était fait des régles particuliéres ; et si aux 
re et seiziéme siécles elles furent ramenées a l’unité, ce ne 
‘ar une loi positive, mais, la aussi, par une jurisprudence 
analogies que le droit romain et les ordonnances des prin- 
aient fournir. 

voit pas non plus qu’en Italie l’échelle de la répression ait 
ement fixée, et les grands criminalistes qui ont illustré ce 
tpoque de la Renaissance se sont plus attachés aux ques- 
procédure qu’a celles de pénalité. 

lla autrement en Allemagne, ot, dés 1532, la constitution 
*s-Quint connue sous le nom de Caroline édicta un systéme 
mogéne et complet. Les réserves qu'elle dut stipuler en fa- 
droit spécial des différents Etats relevant de l’empire nui- 
luniformité de son application, que faussérent aussi parfois 
wrétations puisées dans les maximes du droit romain ou du 
1onique; mais elle n’en resta pas mois un monument lé- 
‘une grande et générale aulorité. Diversement appréciée et 
ois critiquée avec exc¢s, elle ne peut échapper au reproche 
iérilé outrée; mais elle gradue les peines d'une maniére 
cte, et s'inspire de théories qui marquent un progrés sen- 
les idées recues jusqu’alors, et qui ont été acceptées par le 
derne. C’est ainsi qu'elle proclame la non-culpabilité de 
e dans le cas de légitime défense‘, qu'elle elface l’aggra- 
- peine précédemment appliquée en Allemagne au coupa- 
is en flagrant délit, quelle assimile au crime consommé, 
I soit, la tentative caractérisée par des actes extérieurs 
int la volonté de le commettre, et qu'elle définit 4 peu prés 
otre législateur de 1840 les éléments de la complicité. 

it dans ses points culminants Vétat de choses antérieur 
is événements contemporains en ce qui concerre les deux 
du droit criminel. I] me resterait, pour suivre M. du Boys 
bout, 4 reproduire aprés lui l’historique de la réaction qui 
ans les esprits avant de se traduire dans les faits contre les 
it cet état portait l’empreinte, réaction dont l’Angevin 
vait été le précurseur au commencement du dix-septiéme 


u que, sur ce point, notre jurisprudence francaise avait au contraire 
minziéme siécle aux temps postérieurs. Elle était aussi, on peut se le 
oins avancée et moins logique que la Caroline en ce qui concerne la 


de 1a civilisation. Mais $1 je voulais remplir ce programme 
infini sans parvenir a étre complet; j'aime donc micux re 
livre méine ceua qui désireront avoir sur tous ces points 
sur beaucoup d'autres que je n‘ai pas méme pu indique 
tions précises et détaillées, et je ne m'arréte plus qu’é 
conclusions de l'auteur particuligrement dignes d’atter 
Et d'abord il se demande si notre législation actuelle, 
celle d'avant 1789, constitue un progres réel, et sa répons 
tive, on peut asément le prévoir, est exempte @’hésitation 
E ¢ pour cela qu’elle ait alteint le terme: 
fection? Il est loin de le penser, et, sans adopter la thé 
souvent et trop crucllement démentic par I’histoire, de | 
constamment ascendante de l’humanité, il salue de loin: 
des améliorations nouvelles pourront s'ajouter a celle: 
France a eu l'initiative, et dont les autres nations du cor 
sont successivement approprié le bienfait. Mais ce jour r 
qu’aprés que nous aurons surmonté la crise sociale ob £ 
débaltons ; jusque-la nous ne pouvons que louvoyer com 
vigateur pendant la tempéte, et c’est se laisser abuser par 
d'un adoucissement des mceurs qui n'est qu’a la surlac 
vouloir supprimer le frein douloureux mais nécessaire d 
de mort, tant que les passions sauvages qui bouillonnent 
bas-fonds de la société ne se seront pas calmées, tant qi 
fluences religieuses n’auront pas repris leur empire, aux 
dispensable des lois humaines, el condition essentielle de 
cacité. Mais louvoyer ce n’est pas étre immobile, et l'in 
compléte, M. du Boys le reconnalt, n’est pas possible ii 
n’est donc point un travail oiseux que de rechercher les 














LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 901 


e fonctionnement et dans ses attributions. Pour commencer 
ternier point de vue, auquel se rattachent des idées de ré- 
noins radicales, je note l’improbation donnée par M. du Boys 
de 1832, qui a consacré l’omnipotence des jurés en les au- 
4 admettre des circonstances alténuantes dans tous les cas 
-s et sans déduire aucun motif. Sans doute, suivant lui, le 
enal de 1810 appelait une révision sévére; plusieurs de ses 
ions avaient besoin d’étre adoucies; mais il edt fallu pren- 
peine de les étudier une 4 une pour appliquer 4 chacune 
le tempérament convenable, au lieu de tuul confondre dans 
sulté générale d’atténuation qui anéantit en quelque sorte la 
‘ation des crimes, et a fait abandonner en France l’etude ap- 
lie du droid pénal. De 1a des disparates étranges dans la ré- 
n d’un fait semblable soumis a l’appréciation de deux cours 
*s voisines ; de 14 le scandale de nombreux parricides trou- 
ns indulgence du jury l’excuse qui leur avait été déniée 
oi; de la une habitude de relachement moral qui a réagi 
sur les déclarations de culpabilité et multiplié les acquitte- 
contraires 4 l’évidence, dont on avait prétendu diminuer le 
2 par le syst¢me nouveau. 
: critique nest assurément pas sans fondement, quoiqu’il me 
e douteux, nonobstant les exemples cités par l’auteur, aux- 
en pourrais opposer de contraires, que la proportion des ac- 
1ents aille croissant, méme pour les genres de crimes qu’il 
‘comme ayant le plus de chances d’impunilé parce que le juré 
2nt pas menacé par eux dans son intérét personnel. Ce qui 
ppe davantage, c’estla contagion d’indulgence, souvent exces- 
ui du jury s’est répandue dans les autres jurid:ctions. Les 
inations correctionnelles sont certainement beaucoup moins 
‘uses qu’il y a quarante ans, et les conseils de guerre eux- 
(je ne les considére pas comme juges des crimes politiques) 
singuliérement départis de leur traditionnelle inflexibilité. 
mal n’est-il pas trop invétéré pour qu on puisse y porter re- 
Un brusque changement de législation ferait-il remonter un 
t établi depuis prés d’un demi-siécle? Et n’aurait il pas pour 
n indisposant les jurés, qui y verraient un témoignage de dé- 
a leur égard, de les faire revenir avec exagération a leur an- 
habitude de protester contre la sévérité trop grande 4 leurs 
e la peine encourue, par une déclaration de non-culpabilité ? 
3oys propose, il est vrai, de remplacer la facultéqui leur serait 
par une plus grande latitude laissée aux juges dans |’applica- 
‘la loi pénale. Mais lui-méme constate, en l’expliquant par 


902 LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 


esprit qui a présidé a Pintroduction du jury en France, l’espice 
d’antagonisme qui, au rebours de ce qu'on voit en Angleterre, existe 
entre lui et la mayistrature, et cette disposition permettrail-ele 
d'espérer que ses membres se reposeraient volontiers sur la cour dm 
soin de modérer dans la mesure de leurs propres inspirations les 
conséquences de leur verdict? 

Aussi serait-il tenté d’aller plus lom, et ne craint-il pas de mettre 
en question la conservation méme du jury. Un projet présenté en 
Allemagne, ou il s’est élevé des doutes sur le mérite de celte insti- 
tution, projet qui, bien que repoussé quant a présent par le conse 
fédéral, n'est peut-étre pas sans chances d’avenir, lui suggére lidée 
de subslituer & nos jurés appelés 4 statuer uniquenient, ma's a sla- 
tuer seuls sur le point de fait, des assesseurs (désignés par |’ érudition 
germaniyue sous le nomde scabius ou échevins) qui, pris , eux aussi, 
parmi les simples citoyens, se réuniraient aux magistrats pour juger 
conjointement avec eux la cause tout entiére sans distinction du fait 
et du droit!. Il faut lire, dans la trés-intéressante analyse qu’en donne 
M. du Boys, les considérations invoquées par l’exposé des motifs ea 
faveur de cette innovation, et nolamment une critique fort spésieuse 
de la séparation absolue qu’on a prétendu élablir entre ledomaineda 
jury et celui du juge, comme si le fait et le droit n’ctaient pas con- 
nexes l'un 4 l'autre, et comme si la position des questions ne limr 
tait pas la liberté d’appréciation des jurés. On prévoit la grave objet- 
tion tirée de ce que, dans une délibération commune, element laigae, 
pour parler comme nos voisins, sera absorbé par I’clément législe, 
et l'on y répond par te soin qu’on doit prendre de faire figurer les 
assesseurs en mnajorité dans le tribunal, et d’exiger pour toute cat- 
damnation au moins les deux tiers des voix. Cette réponse estelle 
pleineiment salistaisante? Et surtout avec les allures de parti prs 
du caractere frangais, échappera-t-on facilement a cette alternative: 
ou une ducililé excessive des assesseurs, destructive de la garat- 
tie qu'on aura cherchée dans leur intervention; ou, s’ils ont é¢ 
une fois blessés par quelque air de sup¢riorité des magistrats, ul 
opposition systématique el un regrettable abus de la majorité qué 
aura cru devoir leur assurer ? 

Plus réservé que le crininaliste allemand, notre savant comp 
triote n’entend pas lrancher la question, mais simplement la met 


‘ Ce systéme, renouvelé de la legislation carlovingienne, fonctionne deja 
Prusse, en Saxe, en Wurtemberg, etc., mais seulement pour le jugement 
délits d’un ordre inférieur; il ne s’agirait donc pour Allemagne que da 
étendre l’application au grand criminel en méme temps qu’on la rendrait cof 


mune a tous les Etats. 


LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 903 


Ze; lui-méme ne verrait pas sans tristesse succomber une 
zon qui, sans étre ancienne parmi nous, y a déja acquis un 
prestige, « et cette nouvelle ruine s’ajouter & tant d’autres 
entassées les unes sur les autres par nos incessantes révolu- 
et, avant de condamner le jury, il veut qu’on essaye de réfor- 
qui, dans son organisation, lui parait le plus défectueux. 
. hésite pas 4 signaler en premieére ligne la latitude laissée 4 
> pour les récusations, par l’éffet de laquelle tantét la com- 
se de l’avocat, tantét la crainte de trouver dans les hommes 
des juges plus sévéres, élimine ceux des jurés qui seraient 
en état de rendre une bonne et impartiale justice. Il me sera 
~e permis de rappeler que j’avais, & une époque déja bien. 
=, déploré dans ce recueil l’abus du droit de récusation dans 
6s de presse portés devant les cours d’assises sous la mo- 
de Juillet, o& tous les citoyens connus pour avoir une opi- 
litique, autrement dit tous ceux qui avaient & la fois quelque 
fans l’esprit et quelque notoriété dans la contrée, élant écar- 
uns par le ministére public, les autres par la défense, il ne 
pour prononcer sur les nuances souvent si délicates de la 
on permise et de l’agression interdite dans un article de 
que des gens parfaitement incapables de les apprécier. Les 
mients m’apparaissent un peu moins graves dans les affaires 
res; je ne m’en dissimule cependant pas la réalité, et quoi 
‘dt objecter au nom du principe anglais, plus théorique que 
e, qui veut que l’accusé soit censé avoir acceplé ses juges, je 
rais sans peine & l’avis émis par M. du Boys de retirer aux 
arties le droit de récusation péremptoire pour ne plus admet- 
les reproches motivés sur lesquels la cour d'assises statue- 
uis-clos en la chambre du conseil. 
que penserait-il 4 son tour (c'est une question que je prends 
'té de lui soumettre) d'une réforme bien plus considérable 
st souvent offerte & mon esprit comme pouvant amener 
ux résultats? Elle n’irait 4 rien de moins qu’a changer com- 
2nt dans le sens de la procédure anglaise la forme du débat. 
idoiries seraient supprimées, les témoins 4 charge et A dé- 
respeclivement interrogés et contre-interrogés par le ministére 
et par le défenseur sans |’intervention du président, qui tout 
resterait chargé de l’interrogatoire de l’accusé, si l’on ne ju- 
is plus logique et plus convenable de retrancher cet interro- 
en tant qu’il irait au dela dune simple constatation d’iden- 
meuré ainsi en dehors de tout ce qui peut passionner la dis- 
, ce magistrat n’aurait plus qu’a exposer dans son résumé, 




















904 LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 


qui acquerrait par cela méme une importance capitale, non phs 
comme aujourd hui les arguments invoqués de part et d’autre, puis 
qu'il n’y aurait pas eu d’argumentation proprement dite, mate 
raisons qui militeraicnt réellement aux yeux d’un homme seat 
soit en faveur de l'accusation, soit dans V’intérdt de la défense. ( 
tableau présenté froidement, avec simplicité, méthode, et uneimpar 
tialité que l’absence de toute immixtion dans le débat rendrai & 
cile, ne disposerait-il pas mieux les jurés 4 prononcer sual les 
inspirations d’une conscience droite et suffisamment échine qs 
ces appels ardents qu’on adresse aujourd’hui des deux cilés der 
imagination et a leur coeur, et dont la parole du présidest, de - 
méme qu’elle ne s'y associe pas dans une certaine mesore, ame 
trop tard pour effacer impression? Il est vrai, et c'est petiole 
seule difficulté sérieuse qu’on puisse opposer a ce systéme, gilt 
pose chez celui dont il fait le grand et presque I’ unique instenad 
de la préparation immédiate des jugements criminels un taleatéer 
position et d’analyse qui ne se rencontre pas tous les jours, aim 
chez d’excellents magistrats; mais dul-on concentrer dans wedi: 
d’aptitudes spéciales la mission de présider les assises, je se & 
rais croire qu’on ne put pas trouver dans chaque cour saveum 
les éléments nécessaires 4 l’'accomplissement satisfaisant de clit 
mission dans les divers chefs-lieux judiciaires de son ressorl. 

On me pardonnera, j’espére, d'avoir laissé une idée personals 
dérober un moment d’attention 4 celles de M. du Boys, aurquelaiy 
me hate de revenir pour faire connaitre en finissant commed i? 
visage la question encore si controversée des moyens les pluséi 
ces de moraliser les condamnés : oeuvre qui n’est pas, n’en degli 
41a philantropie moderne, le but de la justice pénale, maisq@, 
fait de la condamnation ¢tant donné, s’impose & une société édaill 
et chrélienne comme également commandée par la chart d 
lintérét bien entendu. 

Pour satisfairc 4 cette double exigence, on ne connait jusqu'ap® 
sent que deux moyens : la transportation des condamneés dansaa pf 
Jointain of |’on s’efforce de les initier par la colonisation 4 a 
nouvelle, et le régime pénitentiaire auquel on Jes soumet 
térieur des prisons. 

S’appuyant sur les autorités les plus graves (Brougham ¢ Ait 
terre, Tocqueville et Bérenger en France, etc.), ainsi que surlewr 
rience acquise chez nos voisins d’outre-Manche, I'historien dat 
criminel repousse la transportation comme inefficace a la ke4 
point de vue de l’intimidation et & celui de l’amendement des 
faiteurs, qui, relégués loin de leur patrie, ne font que porter #08 


LE DROIT CRIMINEL EN EUROPE. 905 


reclimat leur perversité et leurs vices, et dont la présence n’a 
séd’étre une cause de trouble pour les établissements trop van- 
de la Nouvelle-Galles du Sud que lorsque l’introduction d’un as- 
grand nombre d’émigrants libres est venue annuler leur influence 
les absorbant dans une masse plus saine. Jl ne lui reconnait d’a- 
atages que lorsqu’il s'agit d’hommes simplement égarés qui, pour 
fre mis en révolte contre les institutions politiques de leur pays, 
earemplissent pas moins les conditions morales en dehors des- 
elles une société ne peut ni s’établir ni prospérer. 

Qeant au régime pénitentiaire, qui se subdivise, comme on sait, 
adeux branches, les systémes dits de Philadelphie et d' Auburn (ré- 
usion solitaire de jour et de nuit, séparation pendant la nuit seu- 
ment avec travail en commun pendant le jour), aprés avoir dis- 
mble fort et le faible de chacun de ces systémes, il se prononce 
(initivement pour le second, qu'il regarde comme plus conforme & 
instinct social de la nature humaine, moins funeste & la santé phy- 
que, intellectuelle et morale des détenus, plus compatible avec 
etercice d’une surveillance réelle et continue, plus favorable enfin 
action religieuse, élément essentiel de toute amélioration. Cette 
melnsion peut paraitre trop absolue 4 qui a entendu, il y a quel- 
nes années, le vénérable et regrettable M. Ducpétiaux rendre compte 
la Société d’Economie Charitable des résultats obtenus dans les 
isons cellulaires de la Belgique; mais il faut tenir comple en toutes 
doves des circonstances el des milieuz, et je suis forcé d’avouer qu’en 
tance, le peu de développement de l’esprii d'association et de pro- 
igande offre un terrain des moins propices a l’application d'un ré- 
(Me qui ne peut produire de bons eflets qu’autant que des visites 
isidues, inspirées par la charité libre, substituent pour le con- 
bmné aux rapports qui lui sont interdits avec ses pareils une sorte 
intimité avec les gens de bien. 

Cecaractére relatif de la bonté d’une institution, cette liaison étroite 
¥re son mérite et celui des personnes qui la mettent en ceuvre, 
-du Boys en fournit une preuve frappante dans les pages, pleines 
}détails curieux, qu’il consacre 4 un systéme nouveau récemment 
lopté en Angleterre sous le nom de servitude pénale: mécanisme 
és-ingénicux dans son apparente simplicité, qui, en mettant le 
Adamné a la disposition de l’administration, permet a celle-ci de 
Mier presque 4 l’infini le traitement qu’elle lui inflige ; le resserrant 
38 ou moins élroitement selon qu'elle le juge nécessaire, le trans- 
ttant au dela des mers si son degré d’amendemen! fait pressentir 
lui un colon honnéte et utile, le remettant provisoirement en li- 
ré lorsqu’il s'est montré digne de cette faveur, et la lui retirant 

25 Aovr 1874, 08 





me répéter et parfois de me copier moi-méme, j’ai cr 
mettre la suite entiére sous les yeux du lecteur? Tel es 
je me suis proposé, et si j'ai été assez heureux pour I's 
excusera peut-étre l’aridité et l'imperfection de mon tra 


E. pe Fort 


§ (EUVRES: ET LES HOMMES 


RRIER DU THEATRE, DE,LA LITTERATUREJET DES ARTS 





et distributions de prix. Le grand concours et l’Académie francaise. 
ons partout. La future exposition des Musées de province. Les envois de 
Le concours pour l'église du Sacré-Cceur. Course rapide a travers 
-dix-huit projets. Les manufactures nationales et l'Union centrale des 
rts appliqués 4 l'industrie. Musée rétrospectif du costume. A propos de 
— Théatres : Une Chute au Gymnase. L’Esclave a ] Opéra. Les vingt- 
3 d’attente de M. Membrée. Une prédiction a longue échéance de M. Jules 
. Les reprises du Théatre-Francais : Polyeucte et Zatre. Le que Voltaire 
de Zaire et ce qu’en pensaient ses contemporains. Ce qu'il faut en 
aujourd'hui. — M. Rio. Le centenaire de Pétrarque. 


sommes entrés, depuis le commencement du mois, dans la 
énie des vacances. Vacances pour les lycées, pour les dépu- 
r les magistrats! Vacances partout et pour tous — excepté 
chroniqueur. 0 vacances! mot magique, éyalement compris 
cié des jeunes el des vieux, des esprits les plus sévéres 
les plus frivoles, des partisans de la république comme des 
du drapeau blanc, de ceux enfin qui peuvent en gouter le 
par eux-mémes, comme de ceux qui en sont réduits a ne le 
u’en imagination seulement, sur la parole des autres et par 
nir! 

\cances ne vont pas sans leur inévitable cortége de distribu- 
prix. On a coupé tout ce qui restait de lauriers en France 
faire des couronnes & nos collégiens (spes altera Romz), aux 
e ’Ecoledes beaux-arts et du Conservatoire, yux lauréats du 
4 ceux de l’Académie. Au grand concours, ot le lycée Fon- 
ui était hier le lycée Condorcet, et qui sera peut-étre demain 





lous nous arréterons davantage au Sacrifice d la patried 
son. Bien que artiste n’edt pas eu le temps de l’achevei 
sans contredit, le plus important des envois de Rome. C 
Nous n’avons pas affaire seulement 4 un morceau de peinti 
aun tableau composé par un esprit qui pense et qui cher 
a la de quoi racheter bien des défauts. Au seuil d’un tea 
on apercuit les marches et la base des colonnes, sur un aul 
grave le mot Patrie, gil le cadavre d'un jeune soldat recoun 
palme et d'une couronne d'immortelles. Sa mére, & genov 
lui, se renverse en arriére dans un geste convulsif et déses 
Tompt trop violemment pent-étre 'harmonie de cette euvt 
Debout ses clés, la Foi ou la Religion, élevant son cali 
ciel, comme pour offrir & Dieu le sang de la victime, abs 
mére un regard d'une expression équivoque, et lui touch 
d’un geste dont la signification manque de clarté. A la téte 
vre, une Renommée aux joues bouffies, aux draperies ron 
boursonflées volligeant en écharpes au-dessus de sa téte, $0 
trompette, tandis qu’en avant, parmi les débris d'aigles € 
gnes qui jonchent la terre, un petit Génie présente un carte 
Jequel se lit ce vers d'Horace: 


Bella matribus detestata, 


A cette description sommaire, on peut soupconner déjt 
principal de la composilion : elle sent trop la combinait 
cielle. C’est, en quelque sorte, unc mosaique plus qu’un 
Inspirée probablement par le Gloria victis de M. Mercié, e 


LES C(EUVRES ET LES HOMMES, 914 


1008 ne sommes pas suffisamment blasé pour lui ménager nos éloges. 
LMerson, qui est un esprit curieux, tout plein de recheiches et de 
‘éminiscences, se rapproche maintenant de la simplicité, aprés avoir 
yassé par la hizarrerie. Il n’y est pas encore, mais il finira peut-étre 
per y arriver. C’est la grace que je lui souhaite. 

Nous n’entrerons pas 4 l’exposilion des ceuvres d’art acquises par 
livillede Paris. Bornons-nous & la saluer en passant comme une 
idée excellente, qui témoigne d’un louable désir de soumettre au 
tonlréle de l’opinion publique les choix de l’administration, et les 
forts des artistes pour les justifier. ; 

La plus intéressante de ces expositions innombrables, que nous 
renoncons méme a énumérer toutes, a été, sans contredit, celle des 
78 plans du concours institué par l’archevéque de Paris pour |’érec- 
ion de I’éulise du Sacré-Cceur sur les buttes Montmartre. Le chiffre 
lbtal des concurrents, dont plusieurs étaient venus de | étranger, 
ele talent d’un grand nombre d’entre eux, lui donnaient une im- 
portance tout 4 fait exceptionnelle. A quelque religion qu’on appar- 
lint fiit-ce a celle du Siécle et de la République francaise, ila bien 
bila s’‘avouer une fois de plus que les arts doivent une certaine re- 
domnaissance au catholicisme, et que les grandes sources d’inspira- 
Gon qu'il leur a ouvertes depuis dix-huit siécles ne sont pas encore 


Rappelons tout d’abord les principales conditions du programme. 
Vemplacement destiné a recevoir l’église du Sacré-Coeur sur les 
battes Montmartre a 90 métres de long sur 50 de large. Le monu- 
Bent doit étre surmonté d'une ou plusieurs parties hautes, visibles 
leloin, et d’un accés facile. Outre la nef principale, elle aura des 
tés tournant autour du sanctuaire, des tribunes au-dessus des 
bat-cdiés, et une crypte communiquant 4 la fois avec le dehors et 
ivec 'éclise extérieure. Il faut que le sanctuaire et Je cheeur soient 
issez vastes pour se préter & de grandes cérémonies publiques. Une 
Hatue du Sacré-Coeur s’élévera extérieurement, d'une facon trés- 
ipparente. Les baliments destinés aux sacristies comme a l’habita- 
Won du clergé seront placés en dehors de I’église, et réunis & elle 
pr une galerie couverte qui ne se confondra pas avec |’édifice. En- 
les projets devaient comprendre un plan d'ensemble de léglise, 
vee ses dépendances, ses abords et ses accés, et le devis total du 
Ronument, non compris la décoration ni [’ameublement, était limité 
m chiffre maximum de sept millions. 

Sur les 78 plans exposés, il n’y en avait guére plus d’une demi- 
ouzaine qui fussent ridicules, notamment une église gothique de 
me triangulaire, comme les Pyramides; une autre affectant la 
onfiguration d’un cceur, ce qui était pousser le symbolisme un peu 





a eee ee eee 


sion des calculs de M. Etex! 

Tous les genres et tous les styles alternaient dans It 
sés. On trouvait la du grec et du romain, de !’indien, da 
renaissance, du dix-septiéme siécle, de la fantaisie pt 
que et du byzantin. Les deux tiers des projets se raltac 
moins au roman. Au lieu d'une église, M. Berruyer a 
plan d’une forteresse, d'un bastion, d’une citadelle du 
cle, hérissée d’une forét de tourelles. Le monument ¢ 
comme celui de MM. Raulin et Dillon, offrait vague 
d'une pagode : beaucoup de science, mais encore plu 
tion; des détails surchargés, un aspect lourd et mas 
comme MM. Chipiez, Coisel et Mangeant, n’étaient po 
gie avec saint Augustin, dont ils ayaient reproduit le 
agrandi. 

On eut pu classer les projets en trois catégories : le 
ches, les églises & tours et les églises & ddmes. Dans] 
tégorie, nous citerons M. Normand, quia fort heureus 
au défaut de masse des fléches en les groupant et le 
maniére a les compléter pour ainsi dire l’une par I’au! 
un bon effet d’ensemble ; puis M. Hawke, dont l'églis 
treiziéme siécle rappelle Notre-Dame, comme la plup 
congus dans ce style, et temoigne d'une science réelle 
qu'elle présente au regard une facade trop gréle et 
pour la perspective, malgré le soin que l’architecte a 
corer et de la remplir par des arcs-boutants, sur lesq: 


LES (EUVRES ET LES HOMMES. 915 


décoration semblait avoir séduit une (trés-grande partie du public. 
.  Parmi les églises 4 tours, du reste assez rares, la meilleure était 
celle de MM. Magne pére et fils, monument d'une physionomie ori- 
ginale, d'un ensemble imposant et riche. Les tours de M. Brisacier 
 @aient trop maigres pour le point de vue. Beaucoup d’archilectes 
* ost commis la faute de ne pas se préoccuper suffisamment des con- 
ditions toutes spéciales créées par l'emplacement et le caractére vo- 
-:fifde Pédifice. Ils ont cru pouvoir établir leurs plans comme s'il 
Wagissait d’une église ordinaire, sauf 4 les adapter ensuite tant bien 
que mal au terrain désigné. Mais il fallait avant tout partir de cette 
idée que les buttes sont le soubassement gigantesque destiné a por- 
ter le monument, pour l’élever, 4 la fagon d’un phare, au-dessus — 
de Paris et des environs, et Je faire pour ainsi dire rayonner dans la 
me. Il doit former corps avec elles comme une statue avec son pié- 
destal, s’y relier étroitement et s’harmoniser avec la décoration des 


Cest celte considération quia fait adopter le dome par la plupart 
Ges concurrents. Rien de plus gracieux et d’un effet plus charmant 
q@'une fléche plantée au sommet d’un pelit édifice, émergeant d’un 
“olde maisons et montrant le ciel comme un doigt levé. Mais pour 
2 monument de vastes dimensions, qui doit dominer toute la 

Wile, tre vu de loin et détacher sa silhouette sur l’immensité du 
Gel, le déme, joignant la solidité a l’élévation, se trouvait naturel- 
ment indiqué. (in peut dire qu’a distance l’effet produit est en 
Faisom directe de la masse. Il faudrait ici quelque chose d’analogue 
# 44 Coupole de Saint-Pierre, dont l’imposante majesté plane sur la 
ville &ternelle, fixe le regard des points les plus éloignés de I'hori- 
70n €& emplit, pour ainsi dire, toute la campagne romaine. 

@ratez sur l’Arc de Triomphe ou sur les coteaux de Meudon, et 
€xaIMk inez le panorama de Paris. De cet océan de toits, de chemi- 
nées, d'aiguilles, de colonnes, de tours et de fléches, quels sont les 
MONA ments qui se détachent ct rayonnent comme des fanaux puis- 
ants oi) |'cil s'altache aussitét? Deux monuments 4 déme : les In- 
validexs et le Panthéon. 

C’ est de ce coté que le jury a décerné presque toutes les récom- 
petSes dont il pouvait disposer. Les artistes se sont ingéniés a varier 
aspect de leurs coupoles. Celle de M. Chipiez ressemble a un gateau 
de Savoie trés-orné. M. Moyaux a coiffé la sienne d’une tiare, ce qui 

ne Mmanque pas d’originalité. M. Demimuid a copié, avec quelques 

Yflantes, le clocher prismatique de l’église russe. D’autres repro- 

disent les tours bulbeuses de I’Inde ou de la Perse. MM. Suisse et 
Clos ont imaginé de recouvrir leur ddme central d’une espéce de 

rium, oti s’éléve comme dans une niche la statue du Christ. Ci- 





a4 LES (EUVRES ET LES HOMMES. 


tons encore en courant M. Crépinet, dont l’édifice psendo-romm, 
mélungé d’ornements hybrides et trop étroit de facade, ex call 
d’un déme excellent; puis MM. Davioud et Lamerre, qui sesatem- 
ciés pour exécuter un plan d’un style analogue, mais beaucoup pla 
pur, et dont la coupole, avec les pelits démes étagés sur ses fans, 
forme un point de vue savamment calculé, qui rachéle ce gel 
semble a d’un peu triste et froid. 

Les honneurs du triomphe ont été décernés par le jury ape 
de M. Abadie. C’est une basilique dans le style du onziéme skte, 
d’un aspect sévére et religieux, dont la facade, précédée da pr 
che en saillie et terminée par un fronton triangulaire, que smal 
la statue du Christ montrant son cceur saignant, est décoréed dum - 
et gauche des groupes de saint Martin et de saint Georges. lays 
en arriére s’élévent aux angles deux petits démes, que ryeal 
exactement deux autres placés plus loin : ils encadrent 1s ccaple 
principale qui surmonte le centre de la nef. A l’extrésmitt de fib 
fice s’éléve un campanile isolé. On sait que M. Abadie comple parm 
les plus importants travaux d'une carriére déja longue la restau 
tion de l’église Saint-Front, de Périgueux. I] s’est si bien patna 
style de cet édilice, le type le plus complet de larchitectore bya 
tine en France, que, sans le copier, il |’a reproduit dans ss ha 
générales en envoyant au concours le projet qui a remporté|a pt 
C'est surtout une ceuvre d’archéologue, ow la science brille play 
linvention et qu’on prendrait pour la restitution d'un monomest& 
cien plutét que pour le plan d’un monument nouveau. Cepestah 
a force d’étre antique, aspect frappe tout d’abord par un caret 
qui ressemble 4 de lori: inalité. M. Abadie s’est plu a nous meal 
dans une série de plans trés-soigneusement ex¢cutés, son églisem 
toutes les faces : celui ot il développe la perspective extériem,™ 
surtout, malgré l’extréme sévérité du style, d’un coup dil sao 
sant. Il est A souhaiter sevlement que l’auteur de ce pry, 
est chargé de l’exécution, comme tout porte a Je croire, quoqe® 
ne soit pas le droit ahsolu du vainqueur, puisse donner plosd# 
pleur a sa facede, trop basse et trop étroite pour l’empla 

En dehors du concours, M. Abadie a déja recueilli homer? 
le profit de sa victoire : il a été nommé architecte dicts 
remplacement de M. Viollet-le-Duc, lequel, piqué sur ses iene 
de la tarentule démocralique, a compris qu’il devait 4 
se démetire de fonctions qui n’étaient plus en harmonte sale 
opinions nouvelles publiquement affichées. Nous applauds 
cette nomination ainsi qu’au choix du jury. Néanmoins, 9° ™ 
loir opposer notre faible compétence & celle des arbitres 0 
cours, ni trancher sommairement une question dont nous ® 





_——_—_— = eee mew~ 2 6a 









LES (EUVRES ET LES HOMMES. 945 


pas, comme eux, tous les éléments entre les mains, il nous sera per- 
‘wis de dire, en nous placant exclusivement au point de vue artisti- 
ve, que nous anrions partagé le prix ex aquo entre M. Abaiie et 
MM. Douillard fréres. MM. Douillard, dont lun, si je ne me trompe, 
est un prétre, ont envoyé deux plans, congus tous deux dans le style 
roman pur, dégagé de tout élément batard. Nous ne nous occupe- 
rons que du plus remarquable (n° 55), qui frappait tous les yeux par 
la juste proportion, la grandeur sans effort, l’heureuse harmonie 
et la parlaite appropriation de chaque partie a l'ensemble de !’édi- 
fice, comme & sa destination, enfin par la richesse et le gout de la 
partie décorative. Leur église appartient au roman secondaire du 
commencement du douziéme sitcle. Elle est en forme de croix, avec 
facade 4 trois portails surmontés de trois frontons triangulaires et 
correspondant au trois nefs, galerie de statues, baies a vitraux et 
dome aux vasles proportions , érigé au centre de la croix. C'est la 
plus grande et la plus majestueuse des coupoles exposées. Elle se 
Fattache par des plans inclinés 4 une base quadrangulaire décorée de 
Janternes et de pinacles portant des statues, qui ressemble 4 une 
Seconde église posée sur la premiére. Je préfére, pour ma part, ce 
grand parti-pris d’un déme unique, avec sa masse Colossale, au com- 
Promis de M. Abadie, qui sera loin de produire a distance un effet 
&ussi imposant. Ajoutons qu'on ne saurait rien voir de mieux en- 
tendu pour les besvi:s du culte et le déploiement des pompes reli- 
8teuses que l'intérieur de ce vaste édifice, ésidemment combiné dans 
fountes ses parties par des architectes qui connaissent les églises au- 
trement que de nom et ne les ont pas seulement pratiquées dans 
ES traités techniques. 
_ Enréfléchissant aux motifs qui ont pu faire reculer au cinguiéme ou 
Suxidme rang un projet d'une telle valeur, nous ne saurions nous arreé- 
@ra quelques détails un peu lourds, qu’il edt été bien facile de recti- 
@r, et nous n’en pouvons voir ou plutot soupgonner d'autres que la 
trop évidente disproportion entre les dépenses qu exigerait l’édifice et 
@chiflre mazimum fixé par le programme. Sept millions sont, assu- 
¥ément, une belle somme; mais il suffit de songer 4 ce qu’a coulé et 
Ce que coutera encore le nouvel Opéra, de calculer en gros le prix 
@es travaux préparatoires et des fondations , puis de jeter un coup 
@'ceil sur les projets et de supputer la valeur des riches malériaux 
employés, pour comprendre que si la plupart des concurrents ont 
respecté sur le papier les limites imposées 4 la fougue de leur ima- 
gination, il est prudent de ne pas prendre au mot ces devis fictifs, 
dont les architectes nous ont appris depuis longtemps a nous défier, 
et qui, comme tous les budgets, se soldent toujours en déficit. 
Enfin, pour clore ce long défilé, le 10 aout se sont ouvertes simul- 





devres, lous de date recente, aussi Dien que les envols ae! 
des Gobelins. La encore on trouvera beaucoup 4 admin 
injuste de ne point le reconnaitre. La plupart des vases € 
des morceaux de rois ; plusieurs peuvent passer pour irri 
et soutiennent dignement la vieille réputation de Sévre: 
d'un grand style et d’autres d'un style exquis et chan 
quelques-uns, ayons le courage d’en convenir, au risqt 
daliser ceux qui s’extasient en bloc et par tradition, 7 
une certaine lourdeur de lignes, voire par un gout douti 
que vulgarité de composition. L’exécution est toujours 
car Sévres a des ouvriers parfuits, et elle a plulét gagné 
en ce qui concerne les procédés de pur métier; par mal 
ne trouverez pas dans tous ses produits cette pureté de | 
cette harmonie de l'ensemble qui dénotent une directia 
supérieure. Le choix des ornements laisse parfois 4 dési 
de la peinture est en décadence et il est telle piéce od 
pas, entre les motifs de décoration et les montures ou 
cel étroit accord qui donne aux ceuvres vraiment artisti 
chet d’unité dans la variété, et fait croire qu’elles ont été: 
seul jet. 

Les ateliers de Sévres maniaient autrefois toutes les « 
trifiables. Sous le gouvernement de Juillet, ils ont for 
traux, d’aprés les dessins de Paul Delaroche et de M. Che 
fenétres de la chapelle d’Eu. Depuis quelques années, 
noncé mémea la fabrication des faiences d’art, atin de se 
exelnsivement enr la narcelaine Mest nne raican do n 


LES @UVRES ET LES HOMMES. 917 


icalion courante, ses menus produits, ot elle devrait exceller 
ibien que dans ses grands ouvrages, s'apercevra tout au moins 
les distances entre notre célébre manufacture nationale et ses 
arrents se sont singulicrement rapprochées. 

»directeur des beaux-arts a voulu que cette exposition des éta- 
ements de I’Ktat edt lieu en méme temps que celle des industries 
bes, afin de provoquer des rapprochements et d’exciter l’émula- 
. La céramique est justement aujourd’hui, parmi Jes arts indus- 
s,]'un des plus florissants, celui peut-étre, qui, avec MM. Deck, 
, Léon Parvillée, J. Houry, Barbizet, Sergent et d’autres encore, 
lo du plus vif éclat dans |’exposition organisée par les soins de 
ion centrale. Elle dépasse méme l’ébénisterie d’art, la fabrica- 
des articles de Paris, l’orfévrerie et la joaillerie. Les visiteurs 
exposilion de Vienne se retrouveront en pays de connaissance : 
rande nef du Palais, réservée & l'industrie contemporaine, a 
eilli beaucoup des objets chargés l’an dernier d’aller dans la 
tale de l’Autriche démontrer que la vieille habileté de l’art pa- 
mest restée intacle et qu’il mérite toujours sa renommée 
igance et de gout. 

ais, ce qui nous a frappé surtout, dans notre promenade le long 
kiosques, des tentes, des vilrines, disposés avec un sentiment 
tis de l’art décoratif sous la voute de verre du Palais des Champs- 
bes, c'est le progrés croissant de limitation, de l’artificiel et du 
. art s’étudie de plus en plus a remplacer la réalité par l’ap- 
mce; il déploie chaque jour des ressources plus subtiles, de 
-ingénieux stratagémes pour tromper le regard et accréditer 
mensonges. Qn fait du marbre avec du stuc, du bronze avec du 
» de acajou avec du bois blanc, de Vor avec de l’aluminium, 
argent avec du ruolz et du plaqué, comme on fait des fleurs 
» des étoffes et du papier, des diamants avec du strass, et des 
rures avec des reproductions héliographiques ou phototypiques. 
avait inventé la galvanoplastie; on vient d’inventer la métal- 
tion du platre. Sous cette étiquette, non loin de |’orfévrerie 
istofle, vous verrcz des bustes, des statues, des plats, des bou- 
ts ciselés ef couverts tie bas-reliefs, reproduils avec une perfec- 
| qui tro:nperait l’ceil le plus exercé : la couleur du métal, la 
he des siécles, tout y est a faire illusion. A Pombre du vrai! 
it l'enseigne d’un magasin de Paris; ce pourrait étre la devise 
exposition des arts industriels, et celle d'une époque qui se con- 
ed’ peu prés, ne va point au dela des surfaces et que dominent 
bitude et le besoin du luxe, les entrainements de la vanité, le 
r de parattre. 

Mest pas jusqu’au bel escalier monumental, dont l’aspect com- 





sans parier ge 1a galerie supplementaire consacree i 
costumes de nos provinces. 

A cété des costumes civils, on a placé les costumes 
les armures, les costumes de thédtre, de ballets, de 
masques scéniques, les bijoux de corps, Jes insignes 
les habillements royaux et ecclésiastiques. Les étofle 
broderies, dentelles, qui démontrent les divers pro 
brication, les progrés du luxe et de l’industrie, pei 
au visiteur studieux quelques-uns des principaux élém 
toire du travail dans les siécles passés. Enfin l’expos 
plate par celle des ceuvres d’art, tableaux ou statuettes 
miniatures, vases peinls, médaillons, coffrets, nielles 
cristaux gravés, tapisseries & personnages, ou se trouve 
Jes habillements des diverses époques et qui forment ¢ 
tration vivante et animée de cette histoire du costume. 

Ce que le public regarde avec le plus d’intéret et : 
prend le mieux, l'interméde piquant de cette pidce e! 
embrouillée et confuse, c’est la curieuse collection des ¢ 
nos péres, entassées dans une grande vilrine , depuis 
poulaine jusqu’aux talons rouges de la Régence ; depu 
patins, souliers 4 bec, souliers de cour, mignonne 
femmes aux contours capricieux et bizarres, jusqu’a 
fortes bottes de postillons, de chasseurs, de soidats, b 
4 entonnoirs et a chaudrons, of disparaitrait jusqu’a | 
cavalier de nos jours. Leur vue donne le vertige, et 


inctinetivamant da nanr da tamhar dane la aanfin 


LES GUVRES ET LES HOMMES. 219 


II 


. Le théatre, pendant ces deux mois de morte-saison, n’a donné que 
deux piéces nouvelles : la Chute de M. Louis Leroy au Gymnase, et 
Esclave de M. Membrée 4 l'Opéra. 
, Une chute! Sous ce titre de mauvais augure, qui edt fait reculer 
wm Romain, mais qui ne pouvait effrayer un sceptique rédacteur du 
Gherivari, M. Leroy a remis au théatre l’éternelle histoire de l’adul- 
lire, aussi peu fardée et aussi peu renouvelée que possible. L’action 
& passe dans le grand monde, si l'on en juge par les titres des per- 
sanages, mais certainement dans Ja mauvaise compagnie, 4 n’en 
Jager que par leur langage et leurs mours. L’auteur semble avoir 
fani a plaisir une collection d’>hommes et de femmes plus odieux 
(a plus ridicules les uns que les autres. Ii n’en est pas un seul qui 
Puse exciter la moindre sympathie, et il en est quelques-uns, 
Came la Carmina, ex-dame des cheeurs & l'Opéra-Gomique, créa- 
inre dhontée, vicieuse el perverse jusqu’a la moelle des os, qu'on ne 
‘Meraii montrer au public, comme 1'a fait M. Leroy, sans lui man- 
.@uer pour ainsi dire de respect. 

_da piéce oscille sans cesse du vaudeville au drame. Le vaude- 
ville est son vrai ternain. M. Louis Leroy en parle naturellement 
langue; il en a la verve facile, mais toujours vulgaire; il y 
Kenve méme quelques situations originales, comme celles de son 
Wemier acte; mais les scénes mélodramatiques qui arrivent tout 4 
@up, sans aucune préparation, aprés les drdleries et les grave- 
ares courantes, ont peine ase faire prendre au sérieux, et produl- 
Wel, Pefiet d'une mystification. Au dénodment, quand le mari 
‘Sompé, que sa mort méme ne reléve pas, tant ]'auteur |’a avili, re- 
il un coup d’épée et vient expirer sur la scéne, on s’altend tou- 
urs qu'il va se retourner vers le spectateur en clignant de l’ceil 
pUA air malicieux. 

_La principale qualité de M. Leroy, c’est la gaieté : nous n’en fai- 
Os pas fi. Il porte dans les scenes plaisantes un entrain et une belle 
‘eur communicatifs qui l'entrainent parfois jusqu’a la charge 
atelier. Dés qu'il essaye d’en sortir et surtout de s’élever a la pein- 

du monde aristocratique, il tombe dans une trivialité qui con- 
Sterne chez un homme d’esprit. Que M. Leroy ne force point son ta- 
lent; qu'il se maintienne dans ce milieu, qui est le sien, mais qui 
‘est pas, ou ne devrait pas étre celui du Gymnase, et qu'il se sou- 
Neane que Paul de Kock, le maitre du genre, eut presque toujours 









920 LES (EUVRES ET LES HOMMES. 


le bon esprit de reconnailre ses vraies aptitudes et de senferm€=* 
dans le domaine pour lequel son style est si bien fait. 


L'Esclave de M. Edmond Membrée, représenté & l’Opéra vers Me 
[> juillet dermer, a eu son ave préhistorique, et occupé les cera 
voix de la Renommée longtemps avant que de naitre. Maintenaz2m 1 
qu'il a yu le jour, on n’en parlera jamais autant que lorsqu’ll ne==_ 


lait pas né encore. L’Opéra, sans cesse assailli par une armée di e= 


compositeurs, toujours encombre de partitions dont il monte’ perme 
une chaque année, s'est fait une réputation proverbiale, pour les 
longues allentes qu'il Impose 4 ses néophytes. La chronique en poay- 
rait citer d'imnombrables exemples, dont pas un toutefois n’appry- 
cle du cas mémorable de M. Membrée. Il y a prés de vingt-cing ans 
que I'Esclave était fait, et plus de vingt qu'il était regu. Vingt-cing 
ans! Qu’on pense & ce que représente ce quart de siécle, d’abod 
d'espérances, de projets et de réves ardents, puis d’inquiéludes, de 
tristesse, de découragement, de désespoir. Avant le coup d'Eut, 
M. Membrée passuit déja, dans le petit cercle des initiés, pour!om 
des jeunes compositeurs dont le brillant avenir était & la fois le pluss 
sur et le plus proche, et je lisais récemment un feuilleton enthou— 
siaste publié par M. Jules Sandeau dans I’ Opinion publique du ii avi 
1850, of le célébre romancier, aprés avoir entendu six trios inédii=> 
du futur auteur de I’Esclave, et quelques autres de ses composi— 
tions : le Chant des Maqyars, les Nuits d’Orient, Page, écuyer ¢ a— 
pitaine, lui donnait Vassurance (al! le bon billet!) que le jour s&— 
tail pas loin ow il arriverait 4 la gloire. Vanité des prédictions hu — 
maines! M. Sandeau croyait écrire une histoire, et il écrivait escor€ 
un roman. 

En attendant ce jour-la, il s’est vu passer successivement surl & 
corps le Juif errant et la Magicienne d’Halévy, les Vépres sicihenness + 
le Trouvére, le Don Carlos de Verdi, le Marco Spada et le Chea de 
bronze d’Auber; la Sapho, la Reine de Saba, le Faust de Gounod 5 
l’Herculanum de Félicien David; le Pierre de Médicis de Poniatowsky : 
V Africaine de Meyerbeer; ’ Hamlet d’Ambroise Thomas; le Roland d€ 
Mermet; la Coupe du roi de Thulé d’Eugéne Diaz, qui était encorea 
berceau, quand son opéra, 4 lui Membrée, était déja recu, comme 
les chanteurs Gailhard et Lasalle avaient cing ans a peine lorsqu il 
écrivait la note finale de l’ouvrage ot ils devaient jouer les prc! 
paux roles. 

lla vu naitre et mourir des compositeurs par douzaine, des repu- 
tations éclater, grandir et s’éteindre. Ila vu passer cing directions 
et autant de gouvernements. Le septennat avait succédé a M. Thiers, 
M. Thiers 4 M. Gambetta, M. Gambetta a l’empire, qui avait succe 
lui-méme a la république; M. Halanzier avait remplacé M. Perri; 


k 


LES (EUVRES ET LES HOMMES. Ps | 


vait remplacé M. Alphonse Royer, qui avait remplacé M. Cros- 
qui avait remplacé Nestor Roqueplan; Ja France avait été en- 
» nous avions vu la Commune, et /'Esclave restait inédit. Le 
et brillant M. Membrée avait eu le temps de grisonner et de 
ur chauve. Parmi les directeurs, l’un voulait bien de la piéce, 
if ne voulail pas de la musique; l'autre acceptait la musique, 
LB demandait un texte de Scribe. Il yen eut un qui latrouva trop 
e et la fit remettre en trois actes; aprés quoi, il la trouva trop 
= et la fit remettre en cing. On lui avait joué un petit acte, 
ois Villon, en 1857, pour le faire patienter ; mais l’Esclave était 
ars pour l'année prochaine, sans faute, et toujours, le mo- 
~wenu, il se trouvait & point nommé une nouvelle ceuvre qu’on 
Res plus excellentes raisons du monde pour substituer 4 la 
souragé, M. Membrée porte /’Esclave au Théatre-Lyrique. On 
pte, on le met en répétition. Mais M. de Gramont déclare la 
e@ 4 la Prusse, Paris est bloqué, et la Commune brole le Théatre- 
une. La partition échappe aux flammes. L’auteur la rapporte a 
Pa, qui l'accueille derechef. Est-ce fini cette fois? Non : l’Opéra 
Svoré 4 son tour par lincendie, et voila l’Esclave encore sans 


& fallu l’énergique intervention de la presse, saisie de com- 
On, pour décider M. Halanzier 4 le monter sur la scéne du Théa- 
‘alien, ou il aurait trouvé beaucoup plus commode de vivre de 
imcien répertoire. Mais la malechance a poursuivi jusqu’au bout 
partition née sous une mauvaise étoile : l’ambassade de Russie 
’tervenue pour demander de nombreuses coupures, dont le li- 
surtout au dernier acte, porte la trace visible, et enfin U'Es- 
n’a pu arriver a se produire qu’au mois de juillet, par une cha- 
& faire éclore les vers 4 soie. Un succés compte double dans 
vonditions désastreuses. 
bus dirons peu de chose du livret, dd & MM. Foussier et Got. 
it d’abord une tragédie romaine présentée au Théatre-Frangais, 
elle est devenue un poéme d’opéra dont J’action se passe en 
ie. Le principal mérite des librelttistes est d’avoir réuni le plus 
ble de situations musicales, empruntées, par malheur, tantdt 
rophéte ou aux Huguenots, tantot & Guillaume Tell, tantdt a la 
rite, tantot a la Juive, pour nous borner au répertoire de |’Opéra, 
mt les nombreuses réminiscences ont pu provoquer celles du 
dositeur, en méme temps qu’elles éveillent & chaque pas des 
Enirs dangereux. 
Esclave n’a pas d’ouverture, et l'orchestration en est générale- 
tL assez pauvre, méme lorsqu’elle est bruyante. Beaucoup de 
% Aovr 1874. og 


922 LES CEUVRES ET LES HOMMES. 


morceaux sont traités en romances, Ce qui domine dans la partitie, 
c'est la couleur italienne : c'est pourquoi les critiques ua par 
gues qui se rattachent a l’école de l'avenir se sont généralement me 
trés fort durs pour elle. Nous ne les imiterons pas. Au premiera, 
notons une trés-belle scéne — l'intérieur du pope et de sa fami BF 
y a la une priére d'un excellent caractére religieux, quoidbat ! 
rappelé a tout le monde la Paque de la Juive. Elle a cepesdates | 
originalité, et il en faut louer la largeur, la simplicité, lanllen. @° 
Le finale de cet acte a de la chaleur et du coloris. t 
Le deuxiéme acte n'est, dans toute sa premiére partie, quvalay @* 
duo amoureux entre }’esclave Kaledji et la fille du pope. Sigulas #° 
particuliérement une romance d'un gout exquis et d'use ple # 
charmante, ou l’amour parcourt toute la gamme du sentask a 
De beaux chceurs, pleins de souffle, d’ampleur et d’énergiemas ff! 
qui font trop de tapage, ont emporté ensuite tous Ics applelie ff 
ments. Les chceurs jouent un role considérable dans I'Esdmt | 
M. Membrée a une piédilection visible pour les masses vols 
les unissons bruyunts. Cvs grands finales italiens étaient alorské 
nier mot de la mode dans l‘opéra. Le malheur de cet acte et it 
songer, vers la fin, aux Huguenots et a Guillaume Tell. Cetye® 
core peut-¢tre la faute des librettistes que de M. Membrée, manta I 
un peu sa faule aussi. Il est facheux que sa musique n’ail pasait 
d’oviginalité el de science que de couleur et de mouvement. 
Plusieurs morceaux de l'acte suivant ont obtenu grace dewalt 
critiques les plus sévéres : Pair du baryton, qui renferine une pa 
ravissante, et un large motif, d’abord chanté par Kaledji, par®. 
pris par le chour. L’intervention de l’esclave pour protéger sii? 
cée contre son maitre est trés-dramatique, et les chceurs qa # 
vent souttennent limpression produite sur les auditeurs. 
faut-il que la piéce ne finisse pas la’ Il était si facile de fairest 
un dénodment rapide de la situation! Matheureusement, les ae 
ont assis leur pyramide sur la pointe : le quatriéme acte, dil ® 
deux tableaux, est: le plus vide de tous.: Dans le duo entre h™ 
et la fille, on sent couler un flot facile, large, coloré, on entesl 
ser ci et la des cris qui remuent l’ame; mais cette musi 
toujours ‘quelques vagues et lointains souvenirs, et quand a 
vient compléter le trio,-aoustombons en-plein dans la 
nale et la stérile abondance. Le second tableau ne renferme@ 
scéne, celle qui finit par la mort:de la jeune fille sur le ae 
Kaledji; et, si courte quelle soit; cette scéne, qui demandaki 
enlevée, a bien des endroits faibles et languissants. va 
Résumons-nous : lf Esclave est une partition touffue, ime 


die facile’ et copieuse, d’une imagination souple et fécone, 





















LES GEUVRES ET LES HOMMES. 086 


é a prodigué sans réserve tout ce qu'il se sentait d’inspi- 
Sia téte et dans le coeur; une de ces ceuvres. ot la jeu- 
ydans sa fleur, éclate dans sa fougue, et ot Il’auteur se 
ntier. On y sent l’influence des mattres en vogue il y a 
ans, de Rossini, de Donizetti, de Verdi surtout, dans |’a- 
rorités et du cri. En musique, comme dans tous tes arts, 
is¢ de se dérober entiérement 4 la mode du jour, dont les 
se confondent souvent avec les progrés du gout. Ce serait 
t périlleuse épreuve, méme pour un artiste d’ordre tout 4 
pur, que d’arriver tout 4 coup devant le public avec une 
te un quart de siécle auparavant, et de la produire dans 
phére si changée, dans un courant d'idées si différent de 
‘it alors. L’art est éternel, mais ses formules changent et 
s vieillissent. De la, dans cette partition a la fois récente et 
juelque chose d’un peu arriéré. On y sent ambition d’un 
"tagé entre toutes les imitations, qui surcharge son ouvrage 
er un coup d éclat, et qui arrive & la confusion en cher- 
ichesse. Il sera intéressant de suivre les -progrés de ce 
positeur de cinquante-quatre ans. Le Chatélet, transformé 
populaire, vient de lui demander le Paria : nous irons 
avec une curiosité sympathique, dans l’espoir que cette 
1ement douée aura fini par dégager nettement sa person- 
tique. 7 

re-Francais ne nous fournit que deux reprises, celle de 
t celle de Zaire. Ce rapprochement semble calculé pour 
la critique 4 |’un de ces paralléles ou triomphait jadis la 
académique. Voltaire, nous le verrons tout & l'heure, ne 
it faute de soulever imprudemment lut-méme la compa- 
as résisterons pourtant 4 la tentation. Que dire de neuf 
ide tragédie ot le génie de Corneille, s'élevant avec le su- 
é des accents inconnus jusqu’a lui pour p2indre le triom- 
oir sur la passion — du devoir le plus haut et le plus sa- 
$ jusqu’au martyre, sur la passion la plus légitime et la 
: l'amour dans le mariage? Nous avions vu jouer Polyeucte 
par Beauvallet et mademoiselle Rachel — souvenirs redou- 
wi-ci surtout. Mademoiselle Favart n’a point fait oublier 
spirée qui animait d’une telle flamme Ia sctne de la con- 
Juive qui disait :« Je suis chrétienne enfin! » comme les 
de la primitive Eglise devaient le dire devant les procon- 
eu est le triomphe de la tradition et la perfection du con- 
récile le vers avec charine, elle fait parfsitement le geste, 
ttiludes savamment étudiées; mais od est l’dme? ot est le 
sincére el profond? Le succés a été pour un jeune artiste 
































hy. LES CEUVRES ET LES HOMMES. 


inconnu la veille, M. Dupont-Vernon, qui a trés-soignensement He 
dié et composé le personnage de Polyeucte. Son débit excellent, @ 
voix douce ct grave, sa physionomie austére, ont donnéa ce rilem 
grand cachet de noblesse dans un accent profond de conviction 
leureuse. 

De Polyeucte 4 Zaire la chute est profonde; et quand mime call 
seconde reprise n’aurait servi qu’a nous faire mesurer la deans 
qui sépare le génie du talent, l'inspiration vraiment chriieme 
d’un chrislianisme de surface et de convention, employ wage 
ment comme machine dramatique, elle n’aurait pas été inutile. Ma 
pas que je veuille dénier toute valeur & l’ceuvre de Voltaire: Za 
tient assurément, avec Mérope, la premiére place dans son (hil 
et le triomphe qu'elle remporta jatis, comme Je succts q’dat 
tient encore aujourd'hui, se justifie par des qualités relies, 
tantes méme, mais qu’il faut chercher ailleurs que dans la grain 
de la conception, des sentiments et des idées; ailleurs acm qe 
dans la profondeur des caractéres et la beauté du style. 

Voltaire venait de faire jouer Eryphile, ot Vimitation (Beat 
dans l’apparilion de l’ombre d’Amphiaraiis ne lui avait pups 
bonheur. « Aprés cet échec, raconte la Harpe en son Con &® 
térature, les beaux esprils que madame de Tencin rassembel Gs 
elle, et & leur téle Fontenelle et la Motte, engagérent cetledamet 
le détourner du thédtre. Je demandai a Voltaire ce quil ait 
pondu a ce beau conseil : « Rien, me dit-il, mais je donnai Zare? 

Zaire devait étre la revanche d’Eryphile. Il y imitait a la fost 
neille et encore Shakespeare, qu’il devait traiter plus tard @#® 
vaye ivre. Nous n’avons pas besoin de signaler en deétail des 
gies qui sautent aux yeux, surtout dans les deux derniers 
Orosmane, c’est Othello transporté sur les bords du Juurdain, 
bli, changé en soudan, élevé a la dignité tragique; la verte 
Zaire, c'est Desdémona; Corasmin lui-méme est un Yago édulorté 
affadi. Les deux lettres dédicatoires 4M. Falkener, néyociant angi 
quoiqu'il affecte, tout en y parlant de Dryden, d'Addison et dot 
tre britannique, de ne pas prononcer le nom de Shakespeare, 
raient 4 désigner la source ow il a puisé; on peut méme dire @® 
silence est un argument de plus. a 

Voltaire écrivit Zaire en vingt-deux jours; il s’en vantedanst 
lissement et dans sa Correspondance. Alceste lui edt répondo:* 
temps ne fait rien 4 Vaffaire. » — a Le sujet m’entrainait, | 
M. de Formont. La piéce se faisait toute seule. Tout le monde a¢ 
proche ici que je ne mets pas d'amour dans mes pices. lis @ 
ront cette fois-ci, je vous jure, et ce ne sera pas de la gulanteria.® 
veux qu'il n’y ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureh 






























LES (EUVRES ET LES HOMMES. ~~~" ""“3772 925 


re, de si furieux, que ce que je versifie 4 présent pour leur 
J'ai déja Vhonneur d’en avoir fait un acte. Ou je suis fort 
3, ou ce sera la piéce la plus singuliére que nous ayons au 
», Les noms de Montmorency, de saint Louis, de Saladin, de 
+t de Mahomet s’y trouveront. On y parlera de la Seine et du 
in, de Paris et de Jérusalem. On aimera, on baptisera, on 
» Mais ne vous laissez pas prendre a cette apparente ironie, & 
d’escamoteur méditant un tour de passe-passe oi les badauds 
ront que du feu. Voltaire atfachait une extréme importance a 

il était persuadé que la précipitation et la fiévre avec les- 
s il l'avait composée étaient linspiration de la sybille sur son 
1; et les passages méme ou il en parle avec cette légéreté in- 
ble de son style ordinaire ne prouvent-ils point quels avaient 
isque dans |’entrainement du sujet, l'effort et lartifice de ses 
raisons? Zaire touchait a toutes les cordes et pouvait satisfaire 
: monde: les femmes, par la tendresse et la passion qui dé- 
it de chaque scéne; les patriotes, par les grands souvenirs de 
ire de France; les chréticns, par la chaleur des tirades reli- 
s et l’épisode de Lusignan; les philosophes, par \’espéce d'éga- 
iblie entre le chrislianisme et le mahométisme, linlérét jeté 
osmane, les exemples de vertu, de grandeur d’dme et de gé- 
té puisés dans les deux religions. ai a 


Oui, Je vais, mon cher Cideville, 
t-il un mois avant la représentation, 


Vous envoyer incessamment 

La piéce ot junis hardiment 

Et l’Alcoran et l'Evangile, 

Et justaucorps et doliman, 

Et la babouche et le bas blanc, Sie 
Et le plumet et le turban..... ‘| ~ nO} 


drait-il davantage pour juger cette tragédie chrétienne, dont 
négligemment ailleurs : « On l’a jouée fort souvent a la place 
lyeucte. » Mais enfin la chevalerie et l'amour, Orient et la 
2, Je dix-huiliéme siécle et le treizidme, se trouvaient mélés 
in amalgame habile qui donnait 4 la piéce illusion de la nou- 
’, les apparences d'une conception originale, d'un drame reli- 
et national a la fois. Zaire remuait toutes les fibres d’un audi- 
qui n‘élait pas encore, en 4752, comme il le fut plus tard, pro- 
ment desséché par le scepticisme, et qui, 4 la voix de Voltaire, 
evenir ala nature, se retremper et se rajeunir. 


996 LES (EUVRES ET LES HOMMES. 


Cependant la victoire ne fut pas remportée sans combat. leo 
médiens, dépays¢s dans un milieu nouveau pour eux, alarmés pest 
étre des hardiesses de l'auteur, jouérent d’sbord assez mollemeat.le 
parterre, le premier soir, élail partagé en deux camps ape pi 
égaux, el les ennemis du poéte ne laissérent point passer les ok 
gences échappées a son improvisation. Voltaire corrigea en ldehle 
les fautes soulignées par les murmures des spectlateurs hele § 
simplement inipartiaux. Mais la tache la plus difficile dail elim 
accepter ces remaniements au glorieux Quinault-Dufresne, del 
du role d’Orosmane. Il s’avisa d'un stratagéme ingéniew, é& 
parvenir ses corrections au comédien sous le couverl da f\ 
oi des ranvées de perdrix tenaient en leur bec de pelits papiental 
chacun renlermait une retouche de l’auteur. Quinaull-Dufremid 
désarmé par ce trait, et, quelques jours aprés, Voltaire pus 
écrire 4 Cideville : « Jamais piéce ne ful si bien jouée que Zéath 
quatriéme représentation... Je parus dans une loge, et tout 
terre me ballil des mains. Je rougissais, je me cachiais, mais eas 
un fripon si je ne vous avouais que j élais sensiblement toudh> 

La vogue une fois conquise ne se refroidit plus. Zaire marge, 
pour ainsi dire, une ére nouvelle au thédtre; elle fut, talay 
portions gardées, quelque chose comme le Cid du dixwlm 
siécle : « Voltaire, s’écrie un biographe enthousiaste (W. fag 
Noél), Voltaire ne venait pas seulement de faire un chef-destt; 
le génie s'allume au vénie: il venait. de créer des grands homme: 
Les J.-J. Rousseau, les Buffon, les d’Alembert, les Diderot, fest 
comme évoquts par cet éclat sublime. On vit que tout n’éail paste 
que tout, au contraire, élait encore & dire et a faire, et quils# 
sait, en littérature, en philosophie, en politique, de la créalind@ 
nouvel ordre de choses. Le monde se retrouvait comme aus * 
miers jours. Les Ames candides s’emplissaient de délices, el, tell 
ans plus tard, si l'on edl interrogé les grands hommes du 9 
tous auraient refrouvé dans leurs souvenirs ce moment de 2 
Quand un tel chef-d ceuvre est donné au monde, celui méme qa® 
est l'auteur ne peut savoir l'étendue de la tache qu'il accompl, # 
il devient, méme a son insu. une des colonnes de la conscext 
blique. Heureux et bénis ceux qui, chez un ‘peuple, ant elt 
l’enthousiasme, ont éveillé et fortifié la conscience! Celui rt 
plus agrandi par le succés de Zaire, ce fut Voltaire lui-mém: 
de repos, chefs-d’ceuvre sur chefs-d' ceuvre!... Dirai-je que os 
ou trois gazetiers, opprobre de la litérature, firent de ls 
et se firent huer? Mais qu’importent des gazetiers? Poor ™F 
sentir une: telle oeuvre, de tels vers, il fallait élre la plas 
donnée créature, un abbé Desfontaines, un Fréron. » 










LES (EUVRES ET LES HOMMES. 937 


1¢ les temps sont changés! Parmi les critiques actnels, ce sont 
ment les plus vollairiens qui ont le plus maltraité Zaire. M. Vac- 
le, partliculiérement, dans le Rappel, s’est conduil comme « la 
abandonnée créature ; » il a dépassé Destfontaines et Fréron en 
agant presque, dans la reprise de cette tragédie, une manoeuvre 
[Gricaux, gui, pour déshonorer Voltaire, vont exhumer les par- 
aférieures de son ceuvre. M. Vacquerie se laisse entrainer trop 
‘ar son ardeur romantique. Il est certain que l'auteur de Ruy- 
r’edt pas signé Zaire et que les défauls en sont nombreux et 
tants. L'intrigue est puérile, le plan défectueux, la forme su- 
e@. Quelques scénes appartiennent au domaine du mélodrame 
L que de la tragédie. La croix, grace a laquelle Lusignan recon- 
@ fille, vaut la fumeuse croiz de ma mére qui a fait un si long 
se au boulevard du Crime, etle dénodment repose sur une sorte 
lembour, sur le double sens du mot fidéle, qui termine le billet 
westan 4 Zaire, et qu’Orosmane interpréte comme une trahisona 
gnme, tandis qu'il est simplement synonyme de chrétienne. La 
.até des ressorts qui aménent ce dénoument aflreux est extréme 
iF invraisemblance excessive : comment admettre qu’un homme 
aractére d Orosmane, intelligent, généreux, magnanime, soit 
uit a l'assassinat de ce qu’il aime par un billet d’une imsigni- 
3 aussi absolue, concu en termes tellement vagues dans leur 
lonomie ambigué qu’on n’imagina jamais moyen plus primilif, 
e la moindre explication suffirait pour tout éclaircir ? Comment 
‘ttre la prolongation de cette Equivoque, ot se trahit sans cesse 
ride l'uuteur pour écarter le mot qui la dissiperait si nalurel- 
nt? Tous ces ressorts mesquins sont en disproportion trop évi- 
2 avec la catastrophe qu’ils produisent, et celle-ci n’est pas 
ix préparée par la peinture superticielle de la jalousie d’Oros- 
Bb que par les moyens matériels et intrigue du drame. Voltaire, 
railait Shakspeare de sauvage, aurait eu tout 4 apprendre de lui 
art savant des préparations, des développements et des ca- 
wes. 
: nest pas tout: l’auteur nous peint un Orient de fantaisie, 
me il nous montre des chevaliers de romance. Le moyen dge de 
aire est, 4 peu de chose prés, celui du comle de Tressan. Sa jeune 
le Zaire edt été digne d’épouser le jeune et beau Dunois. Oserai- 
iéme dire que, mulgré les farouches turqueries de la fin, les 
urs d’Orosmane et de sa captive font songer a celles de Mathilde 
e Malek-Adel dans le roman de madame Loltin? Les personnages 
nt, déclament, se répandent en longues tirades et en maximes 
ties. L’abus de la sentence est poussé presque aussi loin que 
i de l’épithéte oiseuse, daus ce style d’une trame molle et lache, 


928 LES CEUVRES ET LES HONMES. 


relevée de quelques traits brillants, dans cette versification facile ¢ 
diffuse, aussi éluignée de la perfection de Racine que de !a vigueur 
de Corneille. 

Mais la piéce a Ja qualité souveraine sans laquelle les autres ne 
sont rien et qui rerousre tous les défauts: elle plait. elle ément, 
elle entraine. L’intéret se soutient et croit d'un bout a Pautre. Ilya 
la une jeunesse, un pathelique, une flamme, une émotion sincére ¢ 
communicative que Voltaire ne retrouvera plus. Les beaux couplet, 
comme on disait jadis, abondent dans Zaire et remuent |’dme & 
Vaudileur. Piéce enchanteresse, a écrit Rousseau, et le motest vrai 
Zaire a ce charme qui, sur certains visages, domine toutes les im- 
perfections et les irrégularités. Elle a obtenu, en 1874 comm 
en 4752, uu succes qu’on ne saurait complétement expliquer 
par le soin d'une mise en scéne exacte et piltoresque sans exes, 
ni méme par Ie talent des interprétes, — entre lesquels il fat 
citer en premiere ligne M. Mounet-Sully, qui s'est bien relevé dese 
derniers échecs et s'est monitré grand comédien, malgré quelques 
gestes désordounés, quelques ¢clats de voix par trop furieux et sa- 
vages dans les derniersactes ; puis Mlle Sarah-Bernhardt, dont la jeune 
Gaussin n'a jamais du dépasser « la voix touchante et les sonse- 
chanteurs. » J'ai remarqué que le deuxiéme acle laissait dans lasalle 
un deces longs frémissements que soulévent les grandes situations 
dramatiques. Les plus blasés ne peuvent entendre la tirade class- 
que du vieuwx Lusignan sans que le cour leur batte. Aussi, quoigue 
cette tragédie soit une piéce d’un intérét purement romanesque, 0 
Voltaire semble tenir la balance égale entre le christianisme et le mt 
homeélisme, ou méme le spectateur sensible se trouve incité a prendre 
les intéréls de l'amour de Zaire contre la dureté de la fci qu'on la 
impose, ce n’en est pas moins 4 la source chrétienne que Yo 
taire a puisé son inspiration la plus haute et la plus irrcsistble. 
« Mon cher ami, disait Charles Nodier 4 Casimir Delavigne apres 8 
premiéres Messéniennes, je n’ai qu’un conseil a vous donner: cet, 
lorsque vous voudrez vous remettre 4 rimer, de conduire d'sbord 
votre muse a la messe. » Casimir Delavigne se souvint de ce 
en écrivant sa Jeanne d’Arc, et cela lui porta bonheur. Vollait, 
lui aussi, a conduit une fois sa muse & la messe, et il en est 0 
admirable épisode de Lusignan. N’est-ce pas la plus grande ¢ 
la plus significative victoire dont puisse se vanter la poésie cite 
tienne que d’avoir, en un jour dinspiration, de sincérité, de 
jeunesse, échaulfé, fécondé Voltaire lui-méme, jusqu’'a lui dicer 
plus beau et le plus éloquent passage qui soit jamais sorti de 9 
plume! 


LES CEUVRES ET LES HOMMES. 929 


Il 


hort, qui ne suspend ni ne ralentit jamais sa sinistre besogne, 
\amoins montrée plus clémente qu'elle ne l’avait été depuis 
mgtemps envers nos écrivains célébres. Elle n'a guére frappé 
dus que des coups obscurs. Les seuls noms qui relévent de 
trronique sont celui de M. Charles Asselineau, un bibliophile, 
dit, un critique, dont la réputation discréte n’avait point dé- 
e cercle des letirés, et M. Alexis-Francois Rio, que tous les 
's du Correspondant connaissent bien. M. Rio est mort dans 
ante-dix-huiliéme année. Depuis bien longtemps déja, la pa- 
le clouait dans son fauteuil, mais la pensée restait toujours 
et vigilante dans l’Ame de ce vieillard, bati avec l’indestruc- 
ranit de sa patrie bretonne. 
Lio s’est mis tout enlier dans ]’Art chrétien. Ce livre, qui est 
e de sa vie, et qu’il a sans cesse remanié, développé, com- 
suffit 4 sa gloire ef ne permetira pas que son nom peérisse. Il 
yuarante-quatre ans lorsqu’il en donna le premier volume, 
le portait depuis longtemps dans son esprit ; il l’avait muri 
: fortes études, des recherches persévérantes, des médita- 
assidues. II avait soixante-quinze ans lorsqu’il en publia 
jue, autobiographie critique et philosophique, toute pleine de 
précieux, — Mémoires de son Aine autant que de sa vie, ou, 
mtant ses voyages, les épisodes de sa longue carriére, ses re- 
avec M. de Montalembert, les héros du Récit dune seur et 
up d’autres personnages illustres, il ajoute 4 l’exposé théorique 
idées le tableau vivant des impressions et des influences qui 
fait éclore en lui. | 
iio a été plus qu’un critique perspicace et un savant historien 
t: il a été un iniliateur et un révélateur. C'est vraimenta lui 
doit la connaissance de Ja peinture italienne avant Raphaél, 
nation d’une foule de belles ceuvres dédaignées el de grands 
3 inconnus. Il a donné la valeur d’un dogme esthétique a la 
nee de l’inspiration religieuse et a V’influence du christianisme 
développement artislique. On sait avec quelle élévation de 
quelle chaleur de style, quelle ardeur de conviction il a exposé 
Jtal de ses nombreuses recherches. Cette inflexible unité de 
es fait l’autoritéde son livre. On ne saurait désormais parler 
ole siennoise, de la premiére école florentine, de l’école om- 


930 LES (EUVRES ET LES HOMMES. 


brienne et de toutes les écoles mystiques, sans aller puiser lap 
ment a cette source abondante el pure. 

Faut-il joindre aces noms celui de Pétrarque? Il ya bien longemy 
que Pétrarque est mort, mais on a pu croire un moment, le {8 juilld 
dernier, que c’était d’l.ier. Un jour, raconte je ne sais plus queleny, 
la femme de chambre de mademoiselle Chouars trouva sa maitreg 
et le poéte Chapelle qui pleuraient & chaudes larmes: « Eh! qt 
vez-vous? fit-elle, saisie d’inquiétude. — Nous pleurons, &@ 
pelle entre deux hoquels, la mort de ce pauvre Pindare, si nha 
ment tué par les médecins il ya deux mille deux cents aos 8 
aussitét de raconter ce funeste événement avec une éloquenes 
thétique et d’éclater en sanglots si navrants que la femme de chain 
elle-méme, surprise d’abord, mais bientét gagnée par |'exemple a 
prit 4 pleurer plus fort que lui. Cette anecdote mest resenm ib 
mémoire en voyant la bonne ville d’Avignon célébrer avec talé 
pompe le cinquicme centenaire de la mort de Pétrarque; les & 
bres, ces héritiers des troubadours, s’assembler avec les pola, 
orateurs, les hauts fonctionnaires de France et d'ltalie, poor sam 
le deuil du platonique amant de Laure, et se répandre en acs@ 
sensibilité rétrospective sur le trépas trés-antique et (rés-pe pam 
turé de cet heureux poéte, dont la vie ne fut qu’un long tricaphed 
qui était né sous une si heureuse étoile qu’on le couronne camel 
Capitole cing siécles aprés sa mort. 

Laissons aux sceptiques le facile plaisir de railler les fetes ¢i* 
gnon. Il ne faut pas décourager les honneurs rendus ih p> 
sie. Un maire, un préfet, un ambassadeur, se joignant a que 
rimeurs enthousiastes et entrainant 4 leur suite les ardentes 
lations du Midi pour organiser une ovation a l’ombre d'un hse 
de sonnets, le cas est intéressant, et d’ailleurs assez rare pouri™ 
voir rien de contagicux. N’est-ce pas un beau et curieux spe 
que celte assemblée des représentants de la politique, de so 
et de la force, réunis uniquement pour rendre hommage a kg 
deur des lettres dans la mémoire d’un étranger mort depos &% 
cents ans, et cette puissance de |’esprit qui persiste bien 
de la tombe et sacre 4 jamais, mieux que les royauteés les ples 
tantes, les lieux ow elle a vécu et tout ce qu’elle a touché! haa 
nous 4 rappeler seulement que la France aussi a ses 
mes, auxquels nulle ville n’a jamais décerné l'honneur d'an 4 
posthume pareil a celui d’Avignon : nous serions heureux & 
Rouen, dans dix années d’ici, célébrer le deuxiéme centesitt ® 
Corneille, comme la ville des papes a fété le cinquiéme &™ 
trarque. 

Victor Fours. 





AMARYLLIS 


PREMIERE PARTIE 





ARGUMENT 


‘ys aimé. — Un contre-sens dans le Paysage. — Un Discours qui a des 
gueurs. — L'effet qu'il produit sur une paire de boeufs. — Le Toit d'Evan- 
-— Pourquoi le narrateur accepte une invitation 4 diner. — Un gentil- 
mme sans parapluie. — L'lncendie de Troie. — Comme quoi le ridicule 
mpéche pas le sublime. — Belle résolution du gentilhomme sans parapluie. 


; i 
I oe 

Des plateaux parfumés-de lavande et dethym,. .° 

Ow les bruns chevriers, errant dés le matin, 

Conduisent, a travers les rocs et les épines, . 

La brebis lente et douce et les chévres mutines; 

D’anliques bois de pins, dont la sombre épaisseur | 

Livre 4 peine un sentier aux courses du chasseur; 

Des coteaux ot la vigne attache ses guirlandes, 

Lieux enchantés quand vient la récolte; des landes 

Mornes, rudes a |’ceil, mais qui, de jour en jour, 

Sont par l'homme obstiné conquises au labour; 

Ici, poudreuse, aride, au soleil qui rayonne, 

L’Afrique, moins pourtant le tigre et la lionne ; 

La, des prés, des gazons, des foins venus 4 bien, 

La Normandie avec un ciel italien; 

Cher pays! Je lui dois mes i:neilleures journées. 


AMARYLLIS. 


Dans un de ses recoins, voila bien des années, 

On m’avait envoyé, jeune convalescent , 

Reprendre un peu de force et de chaleur au sang. 
Un parent m’hébergeait dans sa demeure antique, 
Homme excellent, moitié bourgeois, moitié rustique, 
Dont l’habitation, non moins aimable & voir, 
Tenait de la chaumiére et tenait du manoir. 

Ce furent de beaux jours, de ces jours dont l’image,. 
Seule, de maint ennui plus tard nous dédommage. 
Aux douleurs, 4 ja fiévre échappé récemment, 
Avez-vous une fois connu l’enivrement 

D‘aller, de respirer lair joyeux, l’air salubre, 
D’oublier la souffrance et l’aleéve lugubre ; 

Au lieu du papier gris tendu sur la cloison, 

De revoir tout 4 coup le ciel bleu, Phorizon, 

La campagne, ow !’on marche, Ame intacte et ravie; 
De dire enfin : « Je sens le rhythme de la vie! » 

Je connus ce bonheur, je le bus 4 longs traits. 

Le matin, lair n’étant ni trop chaud ni trop frais, 
Sortir, longer la haie oi le merle babille, 
Rencontrer les fermiers qui s’en vont en famille 

A leur travail du jour, vendange ou fenaison; 
D’un détail inconnu demander la raison ; 

Plus loin, 4 quelque seuil modeste ow pend un liert, 
S‘arréter ; d’une femme, aiecule hospitaliére, 
Acheter en passant un morceau de pain bis, 

Une tasse de lait qui sort de la brebis; 

Gravir, pour embrasser de haut le paysage, 
L’abrupt escarpement d’une terre sauvage ; 
Reconnaitre en montant Podeur du romarin, 

Pour parfumer ses doigts en froisser quelque brin; 
Du soleil élevé quand la chaleur augmente, 
Redescendre, chercher au bord d'une eau dormanie 
L’ombre épaisse ; de 18, voir la vache au poil roux 
A qui l'herbe du pré monte jusqu’aux genoux; 

Au murmure du bois touffu qui vous abrite, 


AMARYLLIS. 


Lire un poéte cher, Virgile ou Théocrite, 
Lafontaine ou Chénier ; dans un bon tas de foin 
Rester longtemps couché, les yeux errant au loin ; 
Suivre un nuage au ciel, flocon de couleur tendre; 
Oublier la maison, )’hdte qu’on fait attendre, 

Et le monde, et la vie aux douloureux tributs, 

Je connus ce bonheur, a longs traits je le bus! 


II ' 


Un jour donc qu’a travers la campagne odorante 
Je suivais au hasard ma fantaisie errante, 

Une chose imprévue, absurde, élrange 4 voir, 
S’offrit 4 mes regards. — Aimez-vous I’habit noir? 
Aimez-vous cet habit des banquiers, des notaires, 
De tous les direcleurs, de tous leurs secrétaires, 


Du prince et de l’huissier? Quant 4 moi, c’est selon : 


Je l’admets au besoin dans un grave salon ; 
Derriére un corbillard je l’admets dans la rue; 
Mais au milieu des champs, derriére une charrue, 
Si ce méme habit noir habille un laboureur, 

Je ne le verrai pas sans crier 4 l’erreur, 

Sans vous prendre 4 témoin, nature et poésie, 

De cette abominable et supréme hérésie! 
L’homme qui me donna cet ébahissement, 

Piquant deux maigres beeufs sur le sillon fumant, 
Vers la rive ou j’étais menait son allelage, 

Et s’'arrétait parfois pour juger du sillage. 

Dun regard curieux je pus l’examiner : 

L’habit du personnage, on peut le deviner, 
N’était pas d'un galant qui pratique la mode. 

La forme, d’une ampleur magistrale et commode, 
Le tissu, que le temps avait fort maltraité, 


€ 


bi 





QFE SU RELAEAG BERCEBERU UBS atrk Wusanatew wean TM RY Sew pees 


Par nos temps si féconds en illustres naufrages, 
Etail-ce un roi déchu qui fuyail les orages, 

Et trouvait dans les champs, esprit désabusé, 

Le repos et Poubli de son pouvoir brisé? 

Quant aux beeufs accouplés dont il suivait la trace, 

Ce n’élaient pas ces boeuls de poctique race, 

Ces taureaux de Clytumne, au manteau sombre et rouz 
Solennels d'encolure el massits de genoux, 

Qui, jadis, aux grands jours, couronn¢s de guirlandes, - 
Devant Pautel des dieux tombaient, dignes offrandes. — 
Tels qu ils ctatent pourtant, soli-les et nerveux, 

La paire apparemment suffisail & ses voeux. 

Arrive prés de moi, le rustre énigmatique 

Tint aux deux animaux ce discours sympathique : 

« (est assez! le repos maintenant vous est dd. 
Laissons jusqu’a demain le travail suspendu. 

D'icit 14, compagnons, vous irez 4 la créche 

Dormir @un bon sommeil sur |. liliére fraiche, 
Dormir, cela s’entend, aprés avoir gouteé 

Le foin réparateur vraiment bien mérité, 

Et trempeé vos naseaux dans l'onde cristalline. » 
Caressant de la main leur téte qui s’incline, 

I} leur parlait ainsi. — Ce fut 4 ce moment 


AMARYLLIS. 


- (Tous les hommes des champs ne sont-ils pas amis?) 
Avouez avec moi qu’une ame honnéte et pure 
Ne goute un bonheur vrai que dans l’agriculture! » 


ITI 


I] reprit : « Art divin! le plus ancien de tous! 

Art supréme! Sans lui, mortels, ou seriez-vous? 
L’homme peut négliger le dessin, la musique; 

On peut vivre et mourir sans connaitre un classique ; 
Mais l’art que Triptoléme autrefois mit au jour, 

_ Sen passe-t-on jamais? Ah! monsieur, le labour! 
L’agriculture! Elle est la science féconde; 

De tout temps elle fut la nuurrice du monde! 

‘Elle ne borne pas ses bienfaits seulement 

A nous donner le pain, le toit, le vétement; 

Elle endurcit le corps, habitue 4 l’ouvrage, 

Des diverses saisons lui fait braver l’outrage; 

Elle entretient les mceurs dans leur simplicité, 
Inspire les vertus, l humble frugaliié, 

Le gout des plaisirs yrais, des tendresses intimes, 

Le respect des aieux et des droits légilimes. 

Certe, ils la connaissaient profitable aux humains, 
Ces grands législateurs grecs et surtout romains, 
Qui des Etats naissants, tout d’abord, faisaient d’elle 
Le fondement certain, la gardienne fidéle; 

Qui, pour mieux consacrer ses modestes travaux, 
Les entouraient d’honneurs, d’hommages sans rivaux ; 
Enfin, qui la mettaient, aux yeux de la patrie, 

Plus haut que lous les arts et que toute industrie, 
Ainsi fait Romulus, ainsi le bon Numa, 

Par qui Rome devient pulcherrima Roma! » 





aie auaguee apse 





are Ae A UR pre rE 


Sans méme s’interrompre et sans reprendre hal 
Lui de continuer : « Beaux siécles! heureux ter 
Que ceux ot nous vivons, hélas! en sont distar 
Dans ces jours de verlus, d’innocence premién 
Cétait aux champs, c’était dans quelque hum! 
Que Rome, qui s:vait ot trouver les héros, 
Que Rome allait chercher ses plus grands gén 
Ses plus grands dictateurs. Les faits que nous 
Si merveilleusement Denys d’Qalicarnasse, 
Les avez-vous présents, mon ami? Quant & moi 
Je suis 1a, spectateur, de mes yeux je les voi. 
J'assiste 4 ce moment ot le Sénat de Rome, 
Voulant & ses tribuns opposer un grand homme 
Un consul couronné de toutes les vertus, 

Vient dans son petit champ trouver Cincinnatus 
De toute ambition esprit dés longtemps libre, 
Lui-méme Jabourait sa terre au bord du Tibre. 
Quand sous son toit obscur les faisceaux des lit 
Entrérent, quand la voix des nobles sénateurs 


AMARYLLIS. 937 


Populaires faveurs, pourpre du consulat, 

Adieu! Sous l’humble chaume il rentre sans éclat: 
Il revoit sa compagne et ses dieux domestiques. 
Telles étaient, monsieur, ces belles mceurs antiques, 
Alors que rien encor n’en était altéré, 

Hane olim veteres vitam coluere. 

Heureux l’agriculteur fidéle 4 ses dieux lares : 

Loin du bruit des cités, vaines, folles, avares, 

Ii retrouvait le calme au soin des champ; uni, 

Les sommeils sous l’ormeau, sub arbore somni, 

Les usages pieux transmis par les ancétres, 

La chanson des bergers assis au pied des hétres, 
Doux bruits qu'il préférait aux clameurs du Forum, 
Et la voix de ses beeufs, mugitusque boum. » 


Je les vis, 4 ce mot, ces beeufs mélancoliques, 
Vers le crucl parleur tourner leurs yeux obliques, 
Puis, relevant tous deux leurs mufles lentement, 
Frapper |’écho voisin d’un second beuglement : 

« Aurail-il résolu de nous mettre en colére? 
Disaient-ils celte fois d’une fagon plus claire; 
Nous liendra-t-il sur pied jusqu’é demain matin? 
Au diable sa harangue et surtout son latin! 

« — Jagis, poursuivit ’homme, al’instar des grands sages. 
J'ai fui de la cilé les vaniteux usages. 

J’ai pris Cincinnatus pour immortel patron. 


« — Monsieur, dis-je 4 la fin, me découvrant le front. 
Je vous vois, en effet, sans cortége et sans gloire, 
Conduire de vos mains l’instrument araloire, 

Et j'admire beaucoup votre discours savant ; 

Mais enfin, s’il vous plaft, que faisiez-vous avant? 


« — J'ai, dit-il, professé quarante ans la sixiéme. 
2 Aeur 1874. 60 





Du Mantouan surtout, de cet aimable maitre, 

Le plus cher favori de la muse champétre! 
Combien de fois, en classe, exallé pur ses vers, 
Ne me disais-je pas : « Oh! revoir les prés verts, 
« Rejeter ma férule, instrument de martyre, 

« Vers l’ombrage du hétre aller comme Tityre, 
« Sub tegmine fagi patulz recubans ; 

« Camper 1a ces gamins accroupis sur leurs banc 
Car, j’en conviens, parmi ces natures diverses, 
Il en était parfois d’ingrates, de perverses. 

Les vauriens, en sortant, devenaient avocats, 
Robins, traitants, courtauds; ceux dont je faisais 
Ceux qui furent la fleur et l’orgueil de l’école, 
Sont tous présentement d’un comice agricole. 
Un jour donc, j'abdiquai; de mon ancien pouvoir 
Je ne conservai rien, — que ce simple habit noi 
Jaurais abandonné I’habit comme le reste, 

S'il convenait de voir un professeur en veste. 

Et maintenant, monsieur, ces mains, ces mémes 
Qui naguére, aux legons des Grecs et des Romain 
Formaient une jeunesse oublieuse, indocile, 


Cultivant un farrain 4 mac wrane nine fanile 


AMARYLLIS. 


— Ah! c’est trop! » durent penser les beeufs, 


Car, 4 ce mot, voila qu’ils partirent tous deux, 
Rapides, entrainant la rustique machine 

Qui sautait, qui ballait leur flanc et leur échine, 
Entin, la corne au vent, fougueux. — Mon péroreur, 
S’il était fort disert, n‘était pas fort coureur. 
Abandonnerait-il pourtant son attelage? 

Hl partit, d'un jarret un peu raidi par |’age ; 

En chasse également par pitié je me mis. | 
Beau spectacle, de voir ces vieux boeufs insoumis, 
Comme deux écoliers échappés de la classe, 
Prendre le trot — et nous, suivre 4 l’envi leur trace. 


Ils coururent si bien of les menait la faim, 
Qu’avec nous 4 !’étable ils parvinrent enfin. - 


lV 


« Ménalque! je punis ces animaux revéches, 

Dit mon homme en entrant. A quelques pailles séches, 
Ce soir, je les condamne. II faut un chatiment. 

Les gueux! ils nous ont fait courit éperdument. 
Fen souffle encor, voyez! Tant pis, un brin de paille 
Sera, vous m’entendez, leur unique ripaille. 

A mon ordre, Ménalque, étes-vous attentif? » 
L’autre fit de la téte un signe aftirmatif. 

A titre de bouvier résidant 4 la ferme, 

Ménalque était un gars aclif comme un dieu Terme; 
Il paraissait avoir d’esprit et de raison 

A peu prés ce qu’en tient le cerveau d’un oison. 
C’était le fils des champs dans sa nature gauche, 


Regard terne, front lourd... Mais pourquoi cette ébauche? 


A quoi bon l'achever par des traits superflus, 
Puisque dans le récit il ne paraftra plus! 


L’horizon refusait létendue au regard. 

Point de gai découvert, point d’heureuse échappée. 
En face, une colline indigente, rapée, 

Egratignait le ciel de ses sommets ingrats ; 

A gauche, des coteaux of, contournant leurs bras, 
Végétaient quelques ceps, vignoble inculte, étrange, 
Fréquenté des moineaux qui pillaient la vendange. 
Seulement, vers la droite, un arpent de taillis, 

Un verger moilié clos d’un réseau de palis : 
Arbustes clair-semés, dont la dent de l’automne 
Avait rongé déja le tiers de la couronne. 

Une écluse par 13, dont on entendait l'eau, 

Sans voir sa claire nappe. Au centre du tableau 

La maison s’élevait, résidence équivoque, 

Maison ou métairie, au demeurant, bicoque. 

Du coté du levant, le logis s‘adossait 

A des blocs de granit, rempart qui se dressait 

En forme de menace, et de haut semblait pendre 
Sur ce toit, qui faisail songer au toit d’Evandre. 
L’objet le plus aimable était un jardinet 

Qui longeait la facade. Un lit de sable net 

En dorait les sentiers. Au soleil des jours blémes, 
Des plantes et des fleurs s'y groupaient : chrysanthén 


Riediac Viearnne freaine nanananliane 


AMARYLLIS. O41 


Qui, seul, donnait peut-étre au site infréquenté 
Un peu de mouvement et de variété. 

En somme, scéne étroite et nature mauvaise, 
Pour que le coeur longtemps y respirat & l’aise. 


Cela vu, je prenais congé du magister : 

« Non pas, dit-il, non pas; vous resterez, mon cher. 
Vous dinez avec nous; je vous retiens pour hdte. 
Quoi! l’hospitalité me trouverait en faute, 

Cet usage des Grecs et des Latins pieux ! 

Béni soit l’étranger qui vient au nom des dieux! 
Si nous ne lavons pas ses pieds dans une aiguiére, 
Que la maison du moins 4 lui soit tout entiére; 
Qu’il godle de nos champs les généreux tributs. 
De mets non achetés, inemptis dapibus, 

Nous lui composerons un régal assez digne, 

Et certe, il connaitra le vin de notre vigne! » 


Je déclinais l’honneur, quand a mes yeux, soudain, 
Une femme apparut, descendant au jardin, 

Si fraiche, si charmante au matin de son age, 

Que, ma foi! j’acceptai l’offre du personnage. 


J. AUTRAN. 


La suite prochainement. 


LA FETE DE MADELEINE 
Poéme par M. C. Rosrror-Bearnanp!. 


Si l'inspiration poétique attendait, pour se révéler et se 
solution des problémes qui nous inquiétent, ’apaisement 
qui nous agilent, on aurait 4 craindre, pour longtemps ence 
le plus menagant, le plus attristant des silences. Heureuser 
est pas ainsi. L’imagination du poéte, son intime délit 
ments, l'activité de sa pensée ne dépendent point des vicis 
politique. Pourvu que la contemplation des beaux specta 
éléve I’ame de lartiste, pourvu qu'il observe ou qu'il éprouve 
profondes émotions, la source lui demcure ouverte, si défa 
puissent étre les circonstances. 

Le nouveau poéine de M. Robinot-Bertrand, la Féte de J 
reléve en rien des préoccupations ni des fiévres du jour. C’e 
ble et saine composition, dont la vie familiére a fourni le 
s’ennoblit par le but moral, hautement poursuivi. M. Robiw 
bien fait de se rappeler, par ce petit pcéme, au souvenir 
lettres. Depuis 1870, nous n’avions rien vu de lui, et il est 
Yon se permet de quereller amicalement sur leur mutism 
leur parole, sobre et simple, est toujours substantielle. 
toutes, funeste dans l'ordre intellectuel et littéraire con 


manda dic faite Vanna 1Q70 9 Inicod enmhrar an nanerai 








MELANGES. 945 


de vers intitulé la Légende rustique. C'est un récit grave et male, 
on, élevé de tendance. Les descriptions n’y empiétent pas sur 
psychologique, mais elles sont traitées avec beaucoup de soin 
iscience. Le poéte a étudié Brizeux. Toutefois, sa maniére large 
le peu flottante a surtout de l’analogie avec celle de M. Victor de 
Des développements ingénieux, parfois éloquents, rachétent ce 
d’insuffisant dans la partie dramatique. C'est 1a le cété faible. 
iot-Bertrand s'est montré trop timide. 1] a usé avec infiniment 
circonspection de la licence en vertu de laquelle l’artiste peut et 
ne modifier les conditions de son sujet. La réalité n'est qu'un 
départ. I] ne s'y faut appuyer que pour prendre un élan plus 
x, pour donner a |l'accent plus de pénétration. C'est en mariant 
Jéal au réel que Victor de Laprade a donné tant d’intérét a 


3te est plus 4 son aise lorsqu’il parle en son propre nom, lors- 
grime ses idées et traduit ses sentiments. Il a dans l’'4me de 
rdes lyriques, et il s’entend 4 les faire résonner. Une persunna- 
iguée, originale, se révéle dans le second volume de M. Robinot. 
, Au bord du fleuve. La main est plus ferme, le dessin plus 
eréel, étudié de prés, résoliinent abordé, est reproduit avec une 
saisissante dans les Casseurs de pierres. La légende dégagée de 
inge, saisie dans sa purete et interprétée dans son plus beau sens, 
, grace au savoir déja exercé de |’artiste, cet attrait de candeur 
nunique tant de charme aux tableaux des peintres primitifs. On 
en convaincre en lisant la piéce suivante : 


LA ROBE D'AZUR 


Un matin, une vierge assise au bord des flots 
Exhalait sa pensée innocente en ces mots: 


« Comme la vaste mer au loin en molles ondes 

Développe les plis de ses vagues profondes! 

Comme les bleus sillons creusés par l’air changeant 
. Se couronnent de flamme et d’écume d’arge:.t! 

Tu sembles, mer d’azur de longs reflets semée, 

La robe dont les rois parent leur bien-aimée! » 


Le fils du roi passait et l’ouit en passant : 


« Qu’on achéte un tissu d’azur éblouissant. 
Hola! pages, hold! qu’on cherche par la ville 
Des plus habiles mains la main la plus habile, 
Que !’éclatant rubis et le diamant fin 

De leurs plus gais rayons reliaussent le satin. 
Que l’émeraude coule en riviére limpide; 

Et quand tout sera prét qu'un messager rapide 
Porte sans étre vu ces habits sous ce toit. » 


On obfit. La vierge au logis rentre et voit 
Le bieu tissu moiré : sa splendeur la fascine ; 


044 MELANGES. 


Elle admire, elle avance une main enfantine, 
Hésite, s‘enhardi!, presse avec vclupté 

L'étoffe frissonnante, en pare sa beauté, 

Et, conteniplant ses traits dans le miroir fidéle, 
Tout heureuse, rougit de se trouver si belle. 


Mais une voix: « Enfant, je suis infirme et vieux; 
Je vais seul et courbé sous le vent pluvieux; 

Mon manteau déchiré par un trop long usage 
Laisse mon corps en butte aux fureurs de l’orage. 
Mes biens furent noml.r. ux jadis! mais a présent 
Je demande mon pain au riche méprisant, 

Et mon chant affaibli n'attendrit plus personne : 
Etant si belle, enfant, vous devez étre bonne. » 


Or, la vierge : « Prencz ces perles, ces rubis, 
Prenez les diarrants qui couvrent ces habits, 
Prenez... S¢ductious que le d¢mon sans doute 

A fait luire 4 mes yeux, bijoux que je redoute, 
Vains objeis d’un désir qui pent m‘étre fatal, 

Vous deviendrez sacrés en soulageant le mal. 

Le ciel ainsi, vieillard, vous rend votre richesse. » 


A ces mots ic vieillard aux bias tremblants se dresse, 
Et, jetant son manteau, devient Je fils du roi : 


0 fleur! dit-il, 6 lis sans tache! écoutez-moi. 
Votre image vivra toujours en ma pensée; 

Je vous aime: accept: z d'étre ma fiancée, 

Et jamais pour mon ceeur n’sura lui si beau jour! 


La vierge, aimant le prince, agréa son amour. 


L'histoire évangélique devait attirer M. Robinot-Bertrand. Cet ait 
rable texte, source ét-rnelle de meditations et de grandes pensées, si & 
suggéré une de ses micilleures piéces : Pourquoi veur-tu que je meu 
C’est Lazare qui prononce ces paroles en réponse aux touchantes e pr 
santes adjurations de Jésus-Christ. A chacune des évocations de ‘ani & 
vin, du maitre incomparable, Lazare oppose une interrogation doula 
reuse. Il demande si la sugesse est devenue plus tolérante, la mall 
moins esclave de ses passions, la vie moins aride et moins lourde; ¢ 
‘lorsque son auguste interlocuteur est obligé d’avouer que rie net 
changé encore sur la terre, le frire de Marthe et de Marie se sent ua 
vincible éloignement a quitter le domaine du repos céleste pour ree 
prendre sa part des déboires ct des labeurs de l’existence humaine. [s* 
dresse en ces termes 4 son doux et pressant solliciteur : 


« 0 Jésus! pnisque tout succombe, 
Puisque, sous I'éternel ef ort 

Du mal, le bren chancelle et tombe, 
Laisse dormir celui qui dort. 

Ici, vois-tu, je fais un réve 

Plus beau que la réalité, 

Et que ne peut tuer le glaive 

De la dure fatalité; 

Je crois, pendant que je sommeille, 


MELANGES. 949 
A amour, a la liberté : 
Pourquoi veux-tu que je m’éveille? 
— Ainsi, je porterai donc seul 
La croix pesante qui me blesse? » 


Or, Lazare 4 ces mots se dresse 
Et sort vivant de son linceul! 


te conclusion est fort belle. Selon l'immortel précepte, elle ne 
‘te de la lettre que pour mieux saisir et glorifier esprit. A qui com- 
| ainsi l'Evangile, on peut accorder une certaine liberté de traduc- 

le poéte ne glisséra jamais dans l’infidélité. 

rés un silence de quatre ans, M. Robinot-Bertrand ne se bornera pas 
dloute 4 une simple brochure. La Féte de Madeleine, narration rapide 
emplit 4 peine quelques pages, n’acquitte point l’auteur envers les 
Kines désireuses de le voir s'avancer dans la carriére et donner a ses 
tés poétiques un plein développement. 

3 détails gracieux, les variations brillamment exécutées abondent 
da Féte de Madeleine. Le début est remarquable, mais quelque con- 
m se fait sentir vers la fin, et l'emploi du fantastique n'y est pas suffi- 
ment justifié. Toutefois, ce poéme constitue un progrés sur la Légende 
que. L'auteur a compris que rien n’interdit 4 imagination de fécon- 
a réalité, et que cette alliance multiplie pour la poésie les moyens de 
tavellement et d'action. 

est sur la conceplion de ses poémes que M. Robinot-Bertrand doit 
2>r une attention particuliére. Les plans sont trop simples, les situa- 
trop aisément prévues. Nous ne demandons pas au poéte de courir 
8 les incidents, les surprises, de prodiguer les péripéties, de suspen- 
Wintérét comme dans un roman-feuilleton. Cependant, sans aller jus- 
t& mélodrame, il importe que le poéme, par la vigueur de l'invention, 
Stache du récit anecdotique et le domine. Le lebeur comme aussi la 
‘e de l’écrivain consiste 4 trouver le milieu qui convient et 4 s’y main- 
"avec une dextérité vaillante. La droiture du cceur, l’élévation des 
8 communiquent sans doule une grande force 4 l’arliste; mais, ne 
blions pas, une ceuvre généreuse n’atteint 4 son entiére efficacité que 
e a la hardiesse, a l’originalité de la conception. 

Jungs Leva..ois. 


LES COUSINS DE NORMANDIE 
Par M. Cs. p Héascautr. — 1 vol. in-12, Didier, éditeur. 


wcun de nos lecteurs, assurément, n’a oublié le roman de Ther- 
‘or: des scénes si vives, si haletantes et d’une si saisissante réalité ne 


946 NELANGES, 


sortent pas ainsi de la mémoire. M. d‘Héricault a, entre tous nos r- 
manciers actuels, une maniére 4 lui. On peut la godter plus ou mois, 
mais c'est déja une originalité, une distinction, et il y en a si peu aujor- 
d’hui dans le genre auquel il s'est adonné! Sun action ne s attarde pas dans 
un récit plus ou moins bien ord-nné; c’est une accumulation d'incideats 
et d'épisodes distincts, ot figurent, 4 la vérité, les mémes acteurs, mats 
dont le lieu change 4 chaque instant, dont le lien méme disparalt pari, 
mais qui n’en convergent pas moins, en réalité, vers une catastrophe a 
une péripétie of se montre tout a coup leur vivante unité. On dirait us 
piéce de Shakespeare racontée sous la furme ov elle a été jouée. De plus, 
M. d’Héricault, qui a débuté par l'histoire et larchéologie, en a conser 
le gout et l’habitude en passant au roman: il est, dans la mise en seme 
de ses fictions, aussi exact, aussi scrupuleux, aussi fidé!e que s'il n'imer 
tait point. Pas un site, pas un édifice, pas une allusion du dialogue, pass 
détail de costume ou d’armement, qui n’ait été étudié a la lumiére ds 
documents et des piéces de I'époque. 

On retrouvera toutes ces qualités, mélées 4 quelques-uns des déelants 
qu entrain» ce procédé de composition, dans le nouveau roman de ¥. (. 
d’Héricault. Les Cousins de Normandie sont, eux aussi, une histoire dotemps 
de fa Terreur. Cette histoire est empruntée aux souvenirs qu’a laissés danse 
les contrées charmantes ot depuis se sont éleves Trouville, Dauville, ¥l— 
lerville. et autres villes d'eaux, une de ces associations comme il yen at 
alors dans diverses provinces, et dont la plus célébre est celle des Compa- 
gnons de Jehu. Hy a li des gentilshommes admirables dhabileté et dime 
trépidi'é, de jeunes femmes courageuses comme de vieux svuldats. A o®» 
ou mélé a ce monde aristocratique poursuivi et traqué, s'en trouve Wm 
autre, celui des persécuteurs, des traqueurs d’‘hommes, monde de gredias 
politiques qui, en leur qualité de Normands, ne font pas les choses a deni. 
Impossible de donner méme une idée de cette histoire aussi mouvement6e 
au moins que Thermidor, mais ot passe plus souvent un soulfie rafrak- 
chissant de tendresse et de foi. Il faut lire ce roman; nous allions dire: il 
faut assister 4 ce drame shakespearien. 

P. Dovnane. 


La librairie Didier vient de publier le dernier roman de madame Cre 
ven : le Mot de l'énigme (2 vol. in-42). Nous n’avons pas a louer ce roma» 
qui, par l’élévation des idées, la pureté des sentiments, l'intéré tout & 
part des situations et la rare distinction du style, a fait durant trois mo 
le charme de nos lecteurs; nous ne voulons que leur signaler | apparitio® 
de ces deux volumes, qui ont leur place marquée'a cOté d’ Anne Sever 
de Fleurange, dont ils complétent la belle et chrétienne trilogie. 


QUINZAINE POLITIQUE. 





24 aout 1874, 


i ne peut nier que notre pays ‘ne ressente un calme assez hien- 
al. La politique intérieure est moins active et moins bruyante ; 
arlis, soit par faligue, soit par sagesse, se reposent et songent ; 
sulent bien jouir un instant du soleil de la France, sans trop 
énicr a prédire l’orage, @ regarder au fond du ciel les nuages 
re forment et presque a appeler de leurs vceux les coups de la 
‘éle. Les disputes de la république, de la monarchie et du sep- 
al se sonl un peu apaisées ; on ne parle plus des Trente ni méme 
. Casimir Périer ; 4 peine préte-t-on loreille 4 M. de Franclieu 
M. de Malleville; on ne disserte qu'un jour sur les questions 
‘es dans la commission de permanence. Ce n’est pas que plus 
e querelle ne retentisse encore : nous sommes un peuple d’ora- 
s, d’avocats et de journalistes, trop nombreux et trop amoureux 
Apage pour nous taire si vile et nous abstenir si rigoureusement 
quence ct de subtilités. Mais il y a moins ‘de fiévre et de vio- 
e; plaise 4 Dieu que ceux-la nous concédent cette remarque, 
restent tranquilles & leur insu ou.malgré eux! 

etre nation, si curieuse du bien dire, a gouté ce plaisir dans les 
tibutions de prix qui ont succédé aux débats de l’Assemblée 
me pvur continuer de satisfaire en nous cel amour de la parole. 
lecons données a notre jeunesse, depuis nos malheurs, ont une 
ilé qui se mesure 4 nos nécessilés présentes et surtout aux 
ges de notre avenir. Il sied bien qu’on invite nos enfants & se 
arer studieusement une forte et patiente virilité. M. le duc d'Au- 
: l'a fail 4 Besancon, avec la male et noble autorité d’un soldat, 
isant : « Vous vous souviendrez que, pour exercer, pour con- 
2r les droits qui appartiennent aux citoyens d’un pays libre, ce 


948 QUINZAINE POLITIQUE. 


que vous serez bientdt, et ce que, plaise a Dieu, vous resterez tou— 
jours ; yous vous souviendrez que, pour conserver & votre pays ce 
grand bien, la liberté, il faut observer toujours l’austére et sainteloj 
du devoir. » M. le duc de Broglie l’a fait, aussi 4 Evreux, avec l'auta 
rité d'un historien et d'un homme d’Etat, en recommandant any 
cléves qui lécoulaient d'acquérir, quelque régime politique maj 
doive les gouverner plus tard, « l’énergie personnelle du caractére. » 
Esto vir, voila le précepte dont il les a priés de se munir pour toutes 
Jes luttes oti la vie les jetlera. « Oui, leur a-t-il dit, nos vieux clasg- 
ques avaient raison quand ils expliquaient les vicissitudes prospéres 
ou malheureuses des Etats, non par l'accomplissement d’une loi & 
lale qui donnerait aux vainqueurs toujours raison et aux vaineas 
toujours tort, mais par le chdtiment dd aux faiblesses des chefs ou 
des peuples, par l’épreuve ou la récompense de leurs vertus. Jeunes 
gens, vous ne pouvez trop redire cette grande vérilé avec eux, soit 
pour tirer la moralilé du passé, soit pour vous préparer aux 
épreuves de l'avenir. Quelle que soit la destinée fulure de volre pe- 
trie, pour Ja servir, pour Ja sauver, pour lui assurer le repos aprés 
fant de malheurs, ne comptez avec trop de confiance ni sur aueune 
institution, ni sur aucun principe; ne complez, aprés Dieu, que sur 
vous-mémvs, sur le couraze que vous saurez déployer, sur les seen- 
fices que vous saurez vous imposer, sur le dévouement dont vous 
trouverez la sonrce dans votre coeur. » Il a fallu une complaisance 
bien sophistique ou une attention bien distraite pour incriminer we 
tel conse]. On a, en effet, reproché 4 M. de Broglie de conlesle 
qu'un Etat dut s'appuyer sur des institutions et des principes; 004 
feint de croire qu'a son avis les nations ne devaient se fier qu'su 
qualités des honimes ; on n’a pas voulu relire dans son discours c& 
lignes ot lui-méme refute et fletrit Ja théorie des historiens pos 
qui « le progrés s’opére chez les peuples par un développemett 
spontané et inévitable, sans l’aide de leurs verltus, en dépit de leas 
vices ef méme de leurs crimes, dans la négation absolue de les 
liberté. » M. de Broglie ne veut pas de « la farblesse des caractéres 
s‘abritant derriére la force réputée invincible des idées. » TH demane 
qu’i cdté des institutions et des principes, il y ait des dmes, des & 
racléres, des hommes. 11 le dit expressément aux maitres : «légr 
lateurs, nons vous faisons des instilutions: maitres, faites-nous 
hommes pour les appl-quer. » En réalité, M. de Broglie n’a reve 
diqué dans tout ce discours que l’honneur de la moralilé humaine 
et le droit de la liberté. Est-il devenu absurde de réclamer pour les 
principes le secours des caractéres? Faudra-t-il déclarer désormals, 
pour obtenir un certificat de libéralisme, que les institutions suffi- 


QUINZAINE POLITIQUE. 949 


:t que leurs vertus n'ont besoin d‘étre aidées ni par les vertus 
euples ni par celles des individus? Et devra-t-on condamner 
‘ve aussi, Barnave jugeant nécessaire 4 l’ceuvre de la liberté le 
wrs de « cetle énergie personnelle du caractére » dont parle 
Broglie; Barnave écrivant ceci, en 1792 : «Nous avons remué 
we bien profond; nous avons trouvé un sol fécund et nouveau ; 
combien en est-il sorti d’exhalaisons corrompues! Combien 
“it dans les individus, combien de courage dans la masse, mais 
ten peu de caraclére réel, de force calme et surtout de véritable 
I» 


-aine s'est évadé, comme Rochefort. Il avait su rester captif 4 

ou il retenait dans sa captivité volontaire l’honneur de la 
e et les drapeaux de son armée; il s’élait résigné, en Allema- 
. vivre prisonnier de son vainqueur : il n’a pu supporter le séjour 
le Sainte-Marguerite ; « il s’y ennuyait! » a dit nous ne savons 
guel bon chrétien. I] s’en était remis, le jour ot sa condamna- 
fut prononcée, 4 la justice de Dieu et de la postérité : il a été 
vite fatigué, ce semble, de s’enfermer dans celte confiance ver- 
e; il a été vite las des consolations que lui offrait cette vue de 
itable avenir. Soit: il s’est évadé ; il n’a pas eu le courage ou 
ce du stoicisme dont ils’était paré d'abord. Il avait demandé des 
» avecune grande ostentation d’innocence: puis, i] acontesté leur 
mee et s est soustraita la peine. Il a méprisé l'arrét de cette justice 
aire que, maréchal de France, il proclamait naguére souveraine 
aillible : il s’est révolté contre elle ; il n'a pas méme, dans cette 
Le, fait lecompte dela clémence qui Ini avait épargné la vie. Ah! 
nous garde d’évoquer devant lui les divinités de ces lois que 
te croyait apercevoir, majestueuses et sévéres, au seuil de sa 
m, pour l’arréter 4 l’heure ou il oserait s’échapper de son ca- 
2t se dérober a leur empire! Ces apparitions ne sont pas pour les 
de Bazaine. Ses yeux n’ont pas le sens de ces nobles visions; des 
arts de Metz, ils n'ont pas apercu l’image de la France quil’ap- 
t, A Sainte-Marguerite, il était naturel qu’avec cet aveuglement 
ume, il n’apercit pas davantage l'image de la discipline qui lui 
dait de s’enfuir. Contentons-nous de dire que son évasion délie 
spect tous ceux qui pouvaient plaindre ce condamné foudroyé 
fois dans sa grandeur, un jour par la victoire de l’étranger, 
utre par la réprobation de la patrie. Redevenu libre, il s’dte a 
wdme ce droit 4 la pitié que donne |’expiation, ce droit a l’es- 
que donne l’acceptation de linjustice. Il ne s’est affranchi de 
inition que pour aggraver la sévérité de Vhistoire. 





chegru qu'elle y avait déporté? Happellcrons-nous que 
seconde ne put, pendant vingt-trois jours, découvri 
retraite de M. Ledru-Rollin et qu'elle ne le vit pas 3‘ 
frontiére? Les radicaux ont trop volontiers assuré, d’ 
Vincertitude de notre condition politique infirmait la 
la loi morale dans I'esprit des servileurs de Etat. ¢ 
baisser I'idée méme du devir : cette idée, pour le mag 
inférieur comme le plus élevé, pour le soldat comme 
réchal de France, plane bien au-dessus des constitu 
révolutions. On a prétendu que, devant une autoril 
instable et vague, l’obéissance calculait, se ménageait, 
Voyance, manquait d ses régles. C’est une remarque ir 
qui ne sied bien qu’aux moralistes d’une nation en dé 
républicains qui l’ont faite n’ont pas:songé que les vic 
renouvellements périodiques, les hasards et les lutle 
nement républicain, rendent, sous son empire, la fid 
sent bien plus douteuse et la cupidité de l'avenir p 
sous aucun autre régime; leur convenait-il donc de 
seplennat de ne pas savoir enchainer la fui du devoir 
Vobligation de l’obéissance? Et puis, n’est-il pas él 
assimile des gardiens de prison a des fonctionnaire 
Quoi! sous tous les gouvernements qui: passent, ne 
par profession, les exécuteurs de la justice? Est-ce q 
ment n’est pas indépendant des débats qui agitent nos 


Est-ce que, pour assurer leur vigilance, il faudra leu 
@ahard ana la aanvarnamant ast hian Asani at ARaisit 


QUINZAINE POLITIQUE. g5i 


cla main de limpératrice, dans un entretien ou, certes, la mé- 
= de Metz élait a l'aise avec celle de Sedan. Allons! il ne. reste 
& Vhéritier de Napoléon III qu’a gratifier Bazaine d'un nouveau 

. de commandement; qu'il lui rende cette épée de maréchal dé- 
+4 Je 5Q octobre 1870, aux pieds de l'Allemagne victorieuse : ils 
=ont alors reparaitre l'un et lautre sur la frontiére de France, 
mils viennent par l’Alsace, soit-qu'ils arrivent par la Lorraine. 
pire a laissé aux Vosges la borne de notre patrie; c'est la qu’ils 
»mt passer, |’un pour alteindre au tréne, l'autre pour se prér 
w 4 larmée. Bazaine, accourant d'Arenenberg en Allema- 
a potté ensuile les prémices de sa polilesse au gouverneur. de 
‘ne, au général von Kummer, ce méme Prussien qui, lui succé- 
-dans Metz, eut l‘honneur de tenir le premier la cité vierge 
le joug. Bazaine continue bien sa légende, on le voit : il se 
© peu des soupgons qu'il ajoute 4 sa condamualion; il n’a que 
des scrupules de la pudeur nationale. A notre tour, ne nous 
pons plus de cet homme, qui, aprés avoir cessé d’étre maré- 
-cesse d’étre Francais. Dégradé par un conseil de guerre, avili 
eon évasion, blaié par l’histoire et loué par les Allemands, il 
‘lus de services 4 rendre ici-bas, ni en France, ni en Espagne, ni 
e@ au Mexique : qu’il dorme dans loubli jusqu’a la tin.de ses 
et qu "il y meure tranquille! | 4 


ntrairement 4 nos souhaits, M.. Le Provost de Launay a até élu 
6 du Calvados : la défaveur des souvenirs néfastes que |’Em- 
m laissés au cceur de la France n’a pas suffi pour. prévenir un 
oix. Aprés M. de Bourgoing, M. Le Provost de Launay : jasqu’ou 
bile succession de personnages qui reviennent de |’Empire? voila 
Bbidine. On a rivalisé de sagacilé subtile ou complaisante a de- 
-le secret de ce scrutin, le mystére de ces vagues et muettes 
tés que M. Le Provost de Launay a ralliées autour de son nom. 
énuméré bien des causes : chaque parti a mis en lumiére celle 
lui convenait de prétexter : tous n’ont-ils pas eu-raison ? Oui, il 
rai qu’aux yeux des populations plus jalouses de stabilité que de 
rement, la République, avec sa mobilité incessante et le. fracas 
s changements, parait offrir & l'ordre un fondement moins so- 
méme que celui de |’ Empire; il est vrai aussi que,.dans cette 
itueuse confusion d'idées et de principes ot) nous sommes, les- 
sopulaire ne sait ot se fixer: son caprice le méne ¢a et la, son 
‘ance e( sa faligue l’entrainent aux extréines, et c’est, en France, 
ppat puissant pour la multitude que les proinesses de la démo- 
@et de l’autorité mélées ensemble. On ne peut nier, d’antre 









mat 
est-ce pour avoir revélu cette apparence d’ami du K 
qu'il s’est alliré l’assistance d’un si grand nombre de 1 

Générales ou particuliéres, toutes ces causes ont a 
croyons. Mais combien les fautes de ses adversaires n‘\ 
mieux encore servi l’ambition de M. LeProvost de Launa 
tion qui se laisait, se cachait et restait immobile, il y« 
Vheure ot la France ensanglantée maudissait tout enti 
Sedan et Napoléun III, et o, sous cette malédiction, les t 
s'inclinaient sans trouver dans leur coeur consterné un 
testation! Il y a cu d’abord, parmi ces faules, cette indi; 
de l’abstention : on a compté plus de suffrages absent 
Provost de Launay n’en recueillait dans les urnes. Il ya¢ 
naiveté ridicule des gens qui se sont laissé leurrer p 
« septennaliste » dont le candidat se parait : comme s 
M. Le Provost de Launay n‘avaient pas été dans [Asser 
nemis du septennal, cette barriére qui, pour sept ans, | 
tient la convoitise de leur jeune César! comme si ! 
ceux prés de qui M. Le Provost de Launay ira s’assei 
pas repoussé la loi du 20 novembre et rejelé les lois 
nelles, tout ce qui a fondé et tout ce qui pourrait orga 
tennat! Mais les partis qui s‘opposaient séparément a } 
de Launay ont été plus malhabiles encore dans leur di: 
deux, en effet, le combattaient parce qu’il représentait 
nelle fatalité, I’Empire, qui a ruiné Vhonneur et la 


QUINZAINE POLITIQUE. 953 


met pas d’inimitiés el de divisions. Au surplus, des faules, pour 
t dire plus profondes et plus vastes, ont englouti et M. de Fon- 
et M. Aubert : ce sont celles qu’a leurs cétés ont commises, 
pas hier ni la veille seulement, mais depuis trois ans, ici l’ex- 
se droite et 1a l’extréme gauche, les partis auxquels les leurs 
haient et ot injustice de leurs adversaires les rangeait 4 des- 
. M. de Fontette, qui ne méritait en rien ce reproche, a été dé- 
& comme un ultra-royaliste; M. Aubert, comme un radical. L’un 
é atteint par une contagion d’impopularité qui ne devait 
venir jusqu’é lui; l'autre a porté la peine d’excés auxquels 
ait étranger. M. Aubert a échoué la o M. Paris avait réussi; 
.e Fontette n’a pas la moitié des votes obtenus par M. de Four- 
= le parti républicain n’a pu s’accroilre dans le Calvados, le parti 
archique y a diminué. A quoi donc a servi 4 l’extréme droite 
rrétendue victoire du 16 mai? Quel profit l’extréme gauche 
ile tiré de tant d'intempérance et de déclamations, de tant de 
urs, de tant de menaces? En réalité, les modérés, a droite non 
is qu a gauche, doivent & ce voisinage le détriment qu’ils subis- 
» le malheur d’expier des erreurs dont ils ne sont pas coupables. 
st le train des choses politiques, dans ces heures de trouble ; 
i prévalent les préjugés et les préventions! 
itisfails de voir, duns le Calvados au moins, l’influence de la 
le affaiblie et |’action de la gauche interrompue, les bonapartis- 
*écriaient dans un de leurs journaux, l’Ordre : « Les populations 
1€tes et laborieuses, aprés quatre ans de patience et d’épreuves, 
réfléchi et comparé; leur parti est pris : elles veulent l'Empire 
les l’auront!... Républicains, la déroute est commencée ; léciti- 
es et orléanistes, résignez-vous au néant! » Ils disent dans un 
e, le Pays : « Le pays est revenu de la stupeur dans laquelle 
plongé l’invasion des Prussiens et celle de M. Gambe:ta et de 
imis. » Ces cris de triomphe nous alarment moins que ne le 
raient ceux qui les poussent. A notre avis, l’élection du Calva- 
1’a pas une signification si précise : elle marque plus d’inquié- 
que de résolution ; elle indique un de ces doutes o¥ la volonté 
laire flotte souvent avant de se précipiter ici ou 1a; elle nous 
tre le suffrage universel changeant déji, mais encore incertain, 
me s'il attendait, entrevoyait et cherchait une direction : état 
e d hésitation et de lassitude, of une impulsion peut décider de 
, Assurément, l’Empire n’est pas fait : bien des événements s’ac- 
uleraient avant que ce mot put étre prononcé encore une fois ; 
il est vrai, comme La Rochefoucauld l’affirmait un jour devant 
rin, que « tout arrive en France, » il n’en est pas moins sir qu'il 
23 Aeor 1874. 61 


Preis UNG WALES | Gt UNIS UE LUE mon COU 
vengeresse et implacable contre les fauteurs de nos désasin 
de l'inexpiable politique de 1870 cette notion nette et a vil 
ment, ont-ils de nos destinées cette sollicitude délicate et: 
qui doivent rendre impossibles 4 des ames francaises le } 
Empire et Voubli de ses fautes? Telle est la double et dot 
question qui se pose, dans cette élection du Calvados, non 
Jement pour quiconque connait la nature de la foule et qu 
ducation qu'elle a recue vingt ans des mailres du suffrag 
sel, mais pour quiconque se soucie de la liberté et de 1 
national. 

Sls veulent bien considérer les menaces que la victoire 
Provost de Launay traine a sa suite, tous ceux qui aimente 
Ja liberté et Vhonneur national comme les premiers des bi 
faille garder intacts sous tous les gouvernements, ceux-ld 
Ja névessité de calmer leurs hainvs réciproques, de cherche 
de ralliement ect de joindre leurs forces contre leur commu 
saire, Sans nul coute, une telle entente est difficile et labor 
ya bien des torts & oublier, bien des espérances 4 ajourt 
des sacrifices a faire et bien des précautions 4 prendre. Mai 
devient pressante, le mal s’accroil, le péril approche ; prenc 
d'aviser trop tard. Il fant ici ne plus outrager |'Assembleée, | 
fourncr en moquerie cv parlementarisme que l'empire supy 
avec la liberté elle-méme; il faut, des derniers bancs de 
aux hanes de la gauche, cesser toutes ces résistances qui, 
contraire, partagent I’Assemblée pour la rendre impuissante 
tennat, dans quelques mois, ne sera plus pour les républ 
les royalistes un régime d’expédient auquel ils devron 





QUINZAINE POLITIQUE. 035 


eurs espérances ; ce sera le point de rencontre ou, vis-a-vis de 
ire, ils pourront le plus aisément se rapprocher ; ce sera l’uni- 
-bri ot ils pourront se retrouver ensemble et reconstituer leur 
1 libérale d’autrefois. 
. acte d’abnégation politique et de sagesse patriotique, le ma- 
1 de Mac Mahon semble préparer a |’Assemblée les moyens de 
mmplir plus facilement: la popularité qui l'accueille en effet 
son voyage de Bretagne et qui ne lui manquera pas davantage 
le reste du pays, ajoute au septennat une puissance qui le 
plus capable de résister aux prétentions du parti bonapar- 
« Aprés ses immenses malheurs, en face de ses divisions, la 
se, a dit le vénérable évéque de Saint-Brieuc au maréchal de 
fahon, la France a besoin de repos et de silence pour se re- 
lir et se reconstituer dans l’ordre; le septennat, qui lui promet 
i donnera ce repos nécessaire,.a été l'inspiration du palrio- 
tle plus élevé, de ce patriotisme qui oublie, pour un temps 
oins, toutes les opinions, tous les intéréts, méme les plus res- 
bles, pour ne voir avant tout que l’intérét de la France. » On 
ajouter 4 ces paroles, qu’aujourd’hui |’intérét le plus immé- 
le la France, c'est de la préserver de cet empire qui, couronné 
spotisme et de honte, ne se reléverait qu’en opprimant la di- 
nationale et la liberté politique. Aussi, est-ce par un sentiment 
itriotisme autant que de prévoyance sociale qu'il faut applau- 
ce langage de la droite modérée, programme accepté d’avance 
le centre droit: « A la rentrée, la réunion Colbert se retrou- 
ce qu'elle est aujourd’hui. Sachant qu’en politique on ne doit 
xiger l’impossible et qu’il faut admettre ]’inévitable, elle rem- 
intégralement et dans l’esprit qui les a dictés les engagements 
lés le 20 novembre, et elle ne reculera devant aucun effort 
préserver le pays des périls extérieurs et intérieurs que lui 
t courir une Assemblée unique succédant a Assemblée ac- 
e et devenant une Convention mi-partie jacobine, mi-partie 
partiste. Aucun des membres de Ja réunion ne fera défaut le 
ot: il s’agira de voter les pouvoirs du maréchal. » Qu’autour 
i droite modérée et du centre droit, une majorité se forine par 
tion, au mois de décembre; et M. Rouher verra bientét dé- 
re toutes ses espérances : le septennat aura assez de force pour 
re l’empire inutile aux uns comme impossible aux autres. 


lextérieur, l’Espagne semble attirer 4 elle, non plus seulement 
tion de tous ceux qu’attristent les longues fureurs de sa guerre 
P, mais tout le travail de la diplomatie européenne. Reconnattra- 


quoi qu’en disent, a 1 heure meme ou nous ecrivons, ies 
de nos nouvellistes. Ces questions se représenteront & no 
la suite des événements, avec des éléments de certilude « 
manquent aujourd'hui. Les assurances que M. le duc Decaxi 
nées a la commission de permanence sont restées un sect 
attendrons que la réalilé des faits ou des informations ¢ 
nous aient renseignés. En attendant, nous avons la ferme 
que, dans ce débat de la politique européenne, od la haine‘ 
Bismark vise la France plus que son amitié ne sert l’Espagm 
vernement saura ménager l’intérét de notre paix nationak 
vegardant notre honneur. 


Aveuste Boveuss 


L'un des gérants: CHARLES DOUNIOL. 


OTECTION AUX MARINS 


‘wénements de la guerre 1870-1871 ont appelé l’attention pu- 
sur une classe d’hommes généreux et dévoués, jusqu ici trop 
', parce que son activité se déploic sur un théatre lointain 
me inconnu de nos concitoyens. 

; voulons parler des marins, caractéres imprévoyants, parfois 
téméraires, mais aussi simples, francs, déterminés, ayant 
7é la foi en eux-mémes et le respect des grandes choses, — 
1s de généreux dévouements. 

valeur que nos marins ont montrée dans ces jours désas- 
si leurs efforts soutenus pour la défense nationale ont pu leur 
quelques sympathies parmi les Ames généreuses, c'est 4 ces 
hies que nous venons anjourd’hui faire appel. 

st-ce donc que le matelot et ot trouver sa vraie définition? 
ylenir une bonne réponse a cette question naturelle de nos 
s, il faut remonter a notre vieille Encyclopédie de Marine, pu- 
n 4785, sous les auspices du maréchal de Castries, ministre 
arine. — « Ce qu'on appelle matelot, c'est un homme de main, 
out faire. » 

1atelol aime et respecte ses officiers, parce qu'il s’en sait aimé 
bgé. Aussi n’esl-ce pas sans quelque raison que l’on a comparé 
ipages de nos batiments bien cominandés 4 une famille nom- 
et cependant unie. — Dans la marine, les commandants et 
ts-majors, ayant le sentiment de leur devoir et de leur mis- 
sc considérent tour 4 tour comme les chefs et les péres de 
natelots. 

1aul, c’est donc un bienveillant ct paternel intérét, s’exercant 
nt plus librement qu'il s‘appuie en tout temps sur une auto- 
contestée! — En bas, c’est une discipline bien entendue, l’obéis- 
rendue facile, un respectueux dévouement, d’autant mieux 
lf. LX (XCVI° DE La co-cect.). 5° uv. 10 Seprewsng 1874, 62 


962 PROTECTION AUX MARINS, 


assis qu’il repose sur le sentiment d'une supériorité acquise que nul 
ne songe 4 mettre en question. 

Si Je mal révolutionnaire, auquel nous sommes en proie dep 
prés d’un siécle, a singuliérement affaibli, en France, les grandest 
tions de respect et de hiérarchie sociale, base primordiale d'une m 
tion et d'une armée bien ordonnées, dans la marine militaire, w 
moins, aucun matelot ni maitre ne songe a Clever la prétention é 
remplacer son commandant et ses officiers ! 4 

Le marin est impressionnable, malgré son sang-froid. Les longs 
jours passes dans celte vie claustrale du bord, les regrets du foyer 
absent, la contemplation des grandes scénes de la nature, les impree 
sions graves d’un horizon sans bornes ouvrent son dme & la médite- 
tion et souvent 4 une sorte de mélancolie. 

L/habitude du commandement exercé dés |’adolescence, et sot 
qu’il s’agisse de la direction d’un quart ou de celle d’un canot, — 
le sentiment d'une responsabilité précoce, en développant un jute= 
sentiment de fiert¢ professionnelle, miarissent de bonne heare lm 
plupart de nos jeunes ofticiers. — Dans ces conditions de vie s— 
riecuse, tous ceux qui possédent une certaine étoffe et qui ont comnam 
les bienfails de l’cducation premiére éprouvent le bzsoin de compares 
et d’éludier. — Le contact des étrangers, le frottement des hommest® 
et des chuses fait justice de nos préjugés nationaux et arrive 2 es 
nantir d’un certain fonds d‘inilialive, de judiciaire et de connais- 
sances acquises. 

Si quelque lecteur, curieux des choses de la mer, venail & nour‘ 
demander 4 son tour : « Qu'est-ce donc qu’un ofticier de marine? 3 
Nous serions tentés de répundre avec un amiral célébre : « C'est mz 
homme qui doit étre aussi & Paise dans un salon que solide sur B® 
banc de quart, » réunir les qualilés de Vollicier militaire aux sent® 
ments d’un parfait gentleman, étre adroit 4 tous les exercices & 
corps, parler plusieurs langues, capable de conduire une affast® 
internationale tout comme son yaisseau, de monter a cheval et &@ 
diriger uue expédilion, comme de tenir une plume autour d@ 
lapis vert. — Souvent livré a ses seules inspirations, dans des temps 
difficiles, au milieu d'un pays lointain, !'officier de marine dat 
encore s’ellorcer d'acquérir un jugement sain, de l’instruction, @ 
esprit ouvert et éclairé. — Si cette délinition est difficile 4 rempli 
il importe au bien du service et 4 Phonneur du pays que notre ty 
s’en ¢carte le moins possible. 

Dans son Histoire du Consulat et de ! Empire, M. Thiers, frappt@ 
la ferme countenance des troupes de fa marine durant les sangteslé 
balailfes de Lutzen et de Bautzen, signale ce qu’il appelle « le # 
esprit de la marine! » ° 


PROTECTION AUX MARINS. 935 


fier esprit, qui a souvent fait la plus grande force de nos marins, 
le retrouvons encore 4 Montrouge et a Avron comme au Bour- 
i Fréleval comme sous les murs d'Orléans et d’Amiens, dans 
eaux combats de l’armée du Nord ow leur attitude arrachait des 
$ inaccoutumés aux écrivains Allemands eux-mémes. — Dans la 
‘e contre la Commune, lors du second siége de Paris, la marine, 
urs fidéle au devoir, était encore 4 son poste. — Sans ce fier 
t, sans ce ressort particulicr, mélange d’audace et de persévé- 
+, croit-on que la marine se fut relevée de Trafalgar et d’ Aboukir? 
sentiment a donc été pour elle d’un puissant secours, durant 
igue histoire, féconde en péripéties de tous genres, quia été 
des marins frangais depuis trois siécles. — Sclon la belle image 
écrivain de talent, on peut souvent dire de nos hommes de 
; —« La France compte peu d’enfants plus dignes d'elle que 
qui, dans leur coeur solitaire, ont longtemps porté la patrie 
ite! » 

s marins sont d’ordinaire trés-généreux pour les infortunes des 
. — Il suffit de voir les enchéres souvent extravagantes qu’ils se 
an vrai point d’honneur de mettre sur les effets de leurs cama- 
.défunts. —Leur empressement a se jeter dans un canot de sau- 
e, comme a porter leurs ofirandes aux quétes pour les veuves 
yhelins, le jour du payement, n’est pas moins significatif et ne 
: aucun doute sur la sensibilité de leur coeur. 

ez des hommes de cette trempe, le sentiment religieux existe 
ou moins, a |’état latent, et, pour le réveiller, il suffit d’une de 
wrtes émolions que la vie de la mer manque rarement de vous 
‘ter, — Tantdt c'est un combat ou bien une épidémie, tantdt c'est 
\varie grave, un naufrage ou une tempete! Tantdt c'est un mal- 
de famille ou la parole émue d'un digne aumdnier. Tantdt 
un de ces nombreux accidents du mélier qui font voir la mort 
ez prés pour que la vie ne semble plus tenir qu’a un fil, ac- 
ts que les Anglais ont si bien dépeints par leur expression 
téristique : « Hair-breadth escapes ! » 

idant ces heures d’anxiété ou il a senti vibrer les cordes les 
mtimes de son étre, dans le silence de son c@ur le marin s'est 
»6 sous la main toute-puissante de Dieu ! — Au milieu des mul- 
impressions de son existence aventureuse, 1] a eu parfois de ces 
alions intérieures od l'homme a profondément senti son néant 
longue chaine de ses infirmités. Devant son Créateur, il s’est 
uvé, selon la belle parole de l’Ecriture, « comme le baton dans 
aindu voyageur! » 

wr parvenir @ enseigner aux gens de mer ces habitudes de pré- 
MCce, si contraires 4 la nature des choses et aux lentrainements 


064 PROTECTION AUX MARINS. 


de leur vie agitée, « )’exemple doit venir de haut. » — ( 
marins auront vu plusieurs des familles qui les entourent 

de la misére par quelque généreuse et perspicace inili 
exeinple pourra devenir contagieux. 

Aussi le patronage de la marine tout entiére, depuis 1’: 
France jusqu’au plus modeste mailre au cabotage, est-il e! 
sorte indispensable pour faire pénétrer dans tous les rai 
grande famille maritime |‘Céuvre de l’'Assurauce sur la vie 
rins. 

Nous débuterons par promener un rapide coup d’cil st 
séres qui assaillent la population maritime. Puis nous exa 
les eflets et les causes des grands sinistres de mer, winsi qu 
velles garanties & invoquer pour la protection de la vie de 
teurs. — Aprés cet exposé des maux qu'H faut lout au m 
forcer de pallier s'il n’appartient qu’a Dieu de les gueérir, n 
derons l'étude des institutions de prévoyance qui ip 
parliculiére:ment les marins. 

Colbert avail fondé sa Caisse des invalides. — Notre épo 
revendiquer la Société centrale de sauvelage des nautrages « 
pilles de la marine frangaise, les Sailor's homes de lAnglet 
ia Hollande. Que Dieu seconde cet elfort et que bientot 1'c 
joindre & cetle nomenclature — l’Assurance en cas daccidt 
la vic des marins francais! 


LA GRANDE FAMILLE MARITIME. 


Adopter ou patronner une famille de marins, c'est, en | 
faire assurer contre les événements de mer cette vie si préc 
si menacée du chef de famiile, d’ot dépend le sort de la fe 
des enfants. 

Si l’on parcourt les populeuses communes du littoral, o1 
dera pas a étre douloureusement fruppé de la quautité dev 
d’orphelins que les sinistres de mer et les maladies des pa 
gers, sans compter la guerre et les grandes expédilions | 
Chine, Cochinchine et Mexique) ont, pour ainsi dire, écl 
tout le long de nos rivages. . 

Si'Pon interroge d’autre part les curés, les maires, les 
de ces paroisses riveraines ou encore les Sceurs chargées de 


PROTECTION AUX MARINS. is] 


malades, on achévera de se convaincre qu'il ya la, tout prés de 
bien des mis¢res pressantes 4 soulager. 
si notre belle charité chrétienne trouve des dévoucments et des 
wirces pour les ceuvres les plus lointaines et les moins connues, 
que celles des petits Chinois ou des orphelins arabes, qui peut 
=r que, sur les rivages mémes de notre généreuse France, le 
de nos compatriotes ne s’ouvre au cri de détresse de nos 
=s ef orphelins de marins. . 
Igré tous ses efforts, le département de la marine est réduil, 
=s charges de plus en plus grandes de sa Caisse des invalides, a 
yuvoir accorder, la plupart du temps, que des secours tempo- 
3 et éventnels absolument insuffisants. 
dehors des événements de mer et de guerre prévus par la loi, 
tseuls ouvrent des droits 4 des pensions réguliéres, pour cer- 
s catégories de veuves et d‘orphelins, le fonds de secours éven- 
et temporaires de l’institulion des Invalides ne peut allover 
naire, en cas de naufrages, aux familles privées de leurs chefs, 
2 secours de 50 4 60 francs, paysble tous les deux ans seu- 
nt. 
ne saurait en ¢tre autrement depuis les changements profonds 
a marche du temps, nos guerres et nos révolutions ont appor- 
ans les altributions de la Caisse des invalides. — Dans la pensée 
ribert, celle institution ne devait étre qu’une vaste ltontine, 
xement destinée 4 soulager la classe des maftres et des matelots. 
fondation élait donc dun caractére essentiellement démocra- 
. — Sous Pancienne monarchie, il était vrai de dire que l’état- 
¢ de nos flottes « servait pour l’honneur. » La croix de Saint- 
» qui, seule, couronnait la carrigre de tant d’officiers, était en 
gratuite. Par ailleurs, les rares pensions de retraite, accordées 
ifficiers de marine pauvres se payaient sur la cassette du roi. 
is, depuis la Révolution de 89, le recrutement égalitaire de la 
transforma, par la force des choses, l'institution de Colbert en 
aisse générale des pensions de retraite pour tous les grades de 
irine, depuis l’amiral jusqu’au dernier matelot. — A cété de re- 
3 demeurées les mémes, les charges de la Caisse des Invalides 
urent dans une proportion immense et telles que le Trésor 
ce est désormais obligé de lui venir en aide par une subvention 
elle. 
secours du Trésor ressemble beaucoup, d’ailleurs, 8 une sim- 
‘estitulion. — La premiére République et Napoléon I", dans 
'périodes de détresse financiére, puisérent, sans plus de céré- 
ie, bon nombre de millions dans cette caisse, vrai patrimoine 





Ri Gs UE SU ee a HUE Ua cum He puree BLS ten 

Autrement, il faut que le marin mort avant le ter 
été victime d’un service périlleux et commandé, ou em] 
maladie épilémique, ou enfin qu'il soit tombé @ frappé 
le feu de l’ennemi, » sclon l’énergique expression de I: 
maire an IV. 

Par suite, si le matelot du commerce ne parvient | 
celte longue suite de campagnes de mer, indispensab 
muler trois cents mois d'embarquement, — ou s'il suc 
lage de cinquante ans, sa veuve et ses orphelins ne si 
tendre qu’a un secours éventuel et facultatif de 50 
alloué d’ordinaire tous les deux ans. 

Or, ne loublions pas, nous sommes en présence 
d’hommes of la mort frappe 4 conps redoublés. On s 
tenté de comparer leurs chances de vie a celles des ox 
aux a professions dangereuses! » —Il résulte des statisti 
milicu des hasards de leur périlleuse carritre, les troi 
marinus inscrils disparaissent avant l'age de cinquante a! 

D'autre part, 4 la considérer dans son ensemble, et : 
exceptions, la population maritime n’est rien moins qu’ 
nime est le nombre des familles de marins que ta poss 
petile inaison, de faibles économies ou de quelques 1 
terre ne laisse pas 41a merci d'un salaire quotidien, év 
disons éventuel, car peu d'industries sont atleintes ¢ 
plus fréquents que les divers genres de navigation. En 
tout, ot le sol et l'industrie fournissent pour l’exportat 


PROTECTION AUX MARINS. 967 


cest le long courrier, retour du Pacifique ou de I’Inde, qui, 
tine habitude déplorable, 4 peine dans les jetées de Marseille 
w Havre, obligé de désarmer, congédie son équipage, pour dé- 
ger avec des portelaix. Ce n’est pas ainsi que les capitaines mar- 
.ds réaliseront le grand desideratum d’éyuipages atlachés 4 leurs 
res et dévoués 4 leurs chefs. Enfin, c’est le matelot qui, ne trou- 

pas a s’embarquer dans son pays natal, par suite des souffran- 
de notre navigation, est souvent contraint de faire plusieurs 
aines de lieues pour aller chercher un navire francais, — si 
pe il nest réduit 4 la douloureuse nécessilé de s’expatrier, pour 
’ gagner son pain sous un pavillion étranger ! 

Atous-nous de le dire, le gouvernement a entendu le cri de dé- 
sc de la marine marchande. 

défaut de cette liberié absolue de l’'Angleterre ou des Etats-Unis 
les condilions mémes d’existence de notre inscription marilime 
rermettent point de lui accorder, les plus hautes considérations 
liques et militaires commandent de donner en échange, a notre 
ine de commerce, une protection qui rétablisse l’équilibre. —On 
puis longtemps appliqué et non sans raison, & la grande insti- 
m de Colbert, le vieil adage romain : « Salus populi, suprema 
'» 
ne commission nombreuse s'occupe encore une fois des moyens 
procurer 4 nolre marine marchande ce relévement durable, 
mu pour elle une question de vie ou de mort. Nos récents trai- 
de commerce nous ont privés de cette protection efficace : — la 
axe de pavillon, 4 Vombre de laquelle notre navigation s’était 
ntenue malgré bien des causes d'infériorilé, jadis exposées avec 
nt dans l’Enquéte de 1825 sur la cherté de la naviyation fran- 
e. — A défaut de la surtaxe de pavillon, désormais difficile a 
iblir, assurément l’un des expédients les plus efficaces sera sans 
te cette prime quotidienne qu il est question d’allouer aux arma- 
fs, par téle de marin engagé dans la navigation, dite de concur- 
fe. — Question vitale, car elle intéresse au plus haut degré 
istence de la meilleure école de marins hauturiers, vérilable pé- 
ére des hommes d’élite de la flotte de guerre. 
abitué a vivre au jour le jour, insoucieux du lendemain, le ma- 
t ignore absolument |’existence de ccs instilutions de prévoyance 
Sont l’honneur et l’espérance de notre siécle, en allendant que, 
une aclive el inielligente propagande, elles deviennent la sauve- 
le de notre société contre les convoitises des masses. — Combien 
rrait-on en trouver qui aient appris & connaitre le chemin de la 
®e d'épargne on des sociétés de secours mutuels ? 
buant aux assurances sur la vie, en cas de décés, aux caisses de 


968 PROTECTION AUX MARINAS. 


retraite pour la vieillesse, ou de pensions aux ouvriers et de secours 
4 leurs veuves, en cas d’accidents, autant de lettres closes ou de 
mondes inconnus pour ces braves gens! — Autant et mieux m- 
drait-il leur parler Cochinchine, Japon, pays des Ashantees oa 
Monomotapa! On les mettrait assurément plus a l’aise, sur le che 
pitre pays Jointains et aventures extraordinaires. 

C’est & peine si dans nos plus riches stations de bains de mer I’in- 
tialive de quelques rares administrateurs de la marine est parvenve, 
avec le concours des baigneurs, 4 organiser quelques caisses lo- 
cales de secours mutuels. 

V’ordinaire trés-enclin au mariage, de bonne heure le marin de- 
vient pére de nombreux enfants. — Cependant, avec ses gains aléa— 
foires de la péche ou ses salaires fixes du cabotage ou du long— 
cours (cn dehors méme de la redoutable éventualilé des chémages 
maritimes), c’est tout au plus s'il réunit l'un dans l'autre envirem 
40 4 50 francs par mois. 

Supposons au matelot une famille moyenne d'une femme et de 
trois enfants, que la présence au foyer d’un vieux pére ou d'une 
vieille mére portera souvent au chiffre de cing & six bouches j 
nourrir. — Ce salaire de 40 4 50 francs aura 4 supporter les cher- 
ges qui suivent : 


Dépenses du marin au départ, pour monter son coffre d'elfes, 
tabac, savon, etc. 

Detles de la famille, pendant son absence, chez le boulanger, &- 

Retenue fixe de 3 p. 100, pour la Caisse des invalides de la at 
rine. 

Chémages éventuels de la navigation ou de la péche. 

Maladies et accidents, etc. 


Par ailleurs, les gains des marins du cabotage, du long-cours @ 
de la grande péche, par suite d’absences de plusieurs mois, ne pa 
viennent & leurs familles que d’une facon trés-intermittente. Poor 
qu’il en fat autrement, il faudrait que tous Jes armateurs, mus pt 
un sentiment charitable, consentissent, a l’exemple des plus bie 
faisants d’entre eux, & faire des avances en cours de campagne, 
constituassent ainsi aux familles de leurs matelots une sorte de d&- 
gation bénévole. 

On apercoit d'ici dans quelles conditions précaires s’établit le pall 
budget de ces cinq ou six personnes constituant la famille du a 
rin! — Aussi peut-on le dire en toute vérilé : leur existence est ih 
merci du plus léger accident. 

Si le marin meurt dans les pays malsains d’outre-mer ou reviett 
au foyer frappé de blessures ou d’infirmités qui le réduisent a le! 


‘PROTECTION AUX MARINS 969 


voila cing ou six personnes immédiatement réduites a la 
ste misére. Nul ne pourrait le contester ! 

‘s améliorations de tout genre que le département de la 
force, depuis une trentaine d’années, d’apporter a la con- 
ile et matérielle de l'homme de mer‘, il reste 1a quelque 
re! | 


I] 


LES SINISTRES DE MER 


oropre des grands sinistres maritimes d’appeler I’atten- 
ue sur les institutions protectrices des hommes voués au 

r de la mer. 

1873 et les premiers mois de 1874 ont été féconds en ca- 
ce genre. — Tous ceux de nos concitoyens qui savent 

is leur coeur un écho pour les grandes infortunes n’ont 

9 d’occasions de tressaillir 4 ces récits lamentables. 

‘e que le génie de l’homme élend son empire sur )’1m- 

1aine des mers et des continents lointains, les périls de la 
augmentent, il faut bien le dire, en raison mémce : 

ore et de la fréquence des voyages ; | 

ipidité des traversées qui entrafne aux constructions de 

1s légéres et de plus en plus allongées ; 

-eté du personne! d’ élile, nécessaire pour mener les navi- 

port; 

ines imprudences de route, nées du désir d’arriver plus 

Ss concurrents. 

later cette lugubre histoire, avec les développements 

nporte, il faudrait des volumes, et notre cadre ne nous 

1e quelques pages. Force nous sera donc de nous borner a 

ravers ce champ funébre, quelques-uns des souvenirs les 

nts. 

leurs de statistique qui voudront approfondir ces ques- 


de cette sollicitude serait bien Jopg 4 retrager, mais il restera un 
re d'honneur pour la haute administration de Ja marine frangaise. — 
is & citer les rengagements avec congé, les secours aux enfants de 
essous de dix ans, la levée perynanente, les sursis -de levée, le service 
ons aux familles, les améliorations de soelde,--de nowrriture, de véle- 
‘uction élémentaire, les secours religieux, — en-yn mot un trés-grand 
réformes qui, d'un régime jadis trop souvent abhorré, ont fait de Ja 
ice le plus justément populaire qui existe mairitenant en France. 


wiu PROTECTION AUX MARINS. 


lions pourront d'ailleurs consuiter avec le plus grand fruit les 
belles cartes de naulrages et d'abordages, dressées et publiées aa— 
nuellement par les soins de l’Amirauté anglaise (Wreck and Coli— 
sions Charts). 

Bien gu'eiles ne comprennent que les seuls parages de la Manche e& 
des Hes-Britanniques, ces carles sont parsemées d'une multitude é& - 
petites croix, parliculi¢rement accumulées, comme les tombes denos 
cimictiéres, sur certains éeneils ou passages élroits. — Ces cartes 
sont (ailleurs indispensables tant pour déterminer la meillewe= 
position a donner aux phares, bateaux-fenx, balises ou. stations de 
Sauvelaze, que pour provoquer un redoublement de vigilance cheay 
les capitaines de navire, au milieu de ces dangereux parages. Depui-s 
sa foundation, la Socitté centrale de sauvetage de Paris publie égales 
nent. chaque année, la carte des neufrages survenus sur les ches 
de France, 

Mais revenons aux sinistres les plus marquants de ces deriers 
temps. 

(“est par centaines et par milliers qu'il faut compter les marins 
de toute nation qui, selon Vexpression caractéristique des Anglais, 
ont trouvé, au sein des mers, une tombe liquide : « Who found « 
welery grave!» 

Maviul ainsi que lembarras du choix, nous relaterons de préé 
rence les évenements qui intéeressent la France. 

Ena f855, au plus fort de la guerre de Crimée, c'est la frégsle 
transport Ta Sémillante se hrisant dans une tempéte, au milia@ 
la nuit, sur les é-ueils des bouches de Bonifacio. — Plus de 600 # 
dats ou marins trouvent Ja mort dans celle catastrophe dont ps¥ 
homme weéchappe. — Ajoutons, en passant, & Phonneur de pelt 
marine nationale, que. pendant cet immense va el vient de trou as 
et de 400,000 hommes, entre la France et "Orient, ce sinistre et! 
seul qwelle aiteu a enregistrer. 

Il semble que les catastrophes, comine les crimes et les é! 
mies, aient quelque chose de conlagieux, et qu "il s'y dessine 
grands courants qui, a certaines époques, les entrainent dip 
sens déterminég. — Ainsi les naufrages par suite de collision | 
deux navires, en temps de brouillard ou de nuit, trés-rares é 
fois, sont devenus si communs depuis la mulliplication des na 
vapeur, quils démontrent évidermment l'insuffisance des prec 
actuelles. 

Itappelons sentement quelques-uns de ces sinistres. 

Au mois de septembre 1854, Je paquebot VArefie, appar 
la Compagnie anclaise Collins, clait abordé en vue du cap fv 
polit steamer francais Vesta, commandant Duchesne. — & 


PROTECTION AUX NARINS., 074 


strophe plus terrible encore que celle de la Ville-du-Havre, car il 
rit au moins trois cents personnes. 
ra 1869, le paquebot de la Corse Général-Abbatucci, abordé dans 
unit du 7 mai, sombre une légére distance des cédtes de I'Italie, 
afnant dans le gouffre presque tous les passagers avec son équi- 
te 
/ méme année, par une des plus sombres nuits et des plus vio- 
2s tempétes de l'hiver, c’est |’aviso 4 vapeur de la marine natio- 
la Gorgone, naufragée et perdue corps et biens, avec les 
ommes qui la montaient, dans les roches dangereuses de I’Iroise, 
ritrée de Brest. 
ir un temps de neige, au cceur du rude hiver de la guerre, c'est 
=rte du transport de IEtat la Severe, chargée de troupes, dans le 
Blanchard. — Grace au dévouement des officiers, de Péquipage 
=s péchcurs riverains, on put sauver une partie des passagers. 
-le commandant périt a son poste avec le plus grand nombre de 
Dfficiers et marins. 
m 4872, c’est le grand navire anglais le Northfleet, au mouillage 
s les environs des Dunes ct chargé d’émigrants, abordé de nuit 
Je vapeur espagnol Murillo, qui le coule avec plus de 400 per- 
tes, lauteur du sinistre (par une exception heureusement 
‘rere chez les marins), ayant continué sa route sans s’occuper 
ravire abordé. 
m 4865, Ie 15 décembre, c’est le paquebot des Messageries le 
psthéne, naufragé sur les céles d'Algérie, avec un détachement 
Duaves; puis c’est |'Evening-Star, vapeur américain, périssant 
‘-toute la troupe théatrale qu’il conduisait 4 la Nouvelle-Or- 
8. 
ans Ja nuit du 6 mars 1873, par une de ces tempétes qui mar- 
at Ja fin de lhiver, dans les régions hyperboréennes, cing na- 
s du Portrieux et de Paimpol se brisaient sous les falaises escar- 
“des cdtes d'Islande. — Sans attendre une saison plus clémente, 
atients d’arriver les premiers sur les lieux de la péche de la 
we, ils étaient parlis sans regarder derriére eux. — Sur 110 
ons, composant les équipages de ces 5 pécheurs, 3 navires 
press, Notre-Dame, Joséphine) avaient péri corps et biens, et la 
‘avait englouti 79 victimes’. 
éja, en 1863, les marins des Cétes-du-Nord venaient de payer un 
ut bien sensible 4 la rigueur des éléments. — Un coup de vent 
Nord, frappant en foudre avait surpris, dans la baie de Saint- 
er 


Le Pays de Caux, journal de Saint-Valery, annonce la perte de deux navires 
meurs de ce port, partis en 1874, pour la péche d'Islande, avec 40 hommes 





4von ion ae ces Memes parages, sur le nanc ae ier 
mois d’aout 1873, sévissait une série de tempétes qt 
cruellement fatale 4 nos pécheurs de morue. 

Le dernier courrier de Saint-Pierre ct Miquelon por 
énorme de 505 hommes le nombre de nos marins disp: 
engloutis dans leurs chaloupes de péche, les autres sor 
cre ou 4 la voile, sur les navires eux-mémes. — Ces per 
naires des banquiers de Terre-Neuve, jointes & celles 
d’Islande et au sinistre de la Ville-du-Havre, sans par 
sinstres de moindre importance que nous ignorons, 
total lamentable de 420 marins. Aussi peut-on dire q 
fatale de 1873-4874 vivra longtemps gravée en traits { 
la mémoire de nos populations des cétes de France '. 

En mars 1874, c’élait le sinistre du paquebot le Nil 
ries nalionales, périssant avec 89 personnes & bord, si 
dans les mers du Japon. — A part 4 hommes sauvés, ce 
strophe complete. A en croire le récit de ces rares sur 
une fois dégagé des roches qui venaient de labourer ses 
succombé par la rupture de ses cloisons-étanches de 
serait retombé dans des eaux profondes que pour s’y e 
une rapidité (elle qu’aucun moyen de sauvetage n’avai 

Si les grandes Compagnies francaises viennent de p 
coup, aux périls de la mer, un tribut vraiment extr 
tout a fait inusité dans leurs annales, ce n’est que justi: 
ici le bilan de vingt années de services des Messageri: 

Dans son excelente étnde suv la Protection de la ri 


PROTECTION AUX MARINS., 973 


‘ales maritimes de Paris et écrivain de talent, a récemment 
'y avec une remarquable autorité, la question de confiance. 
Depuis vingt ans que la Compagnie des Messageries nationales 
rt les escales de la Méditerranée, depuis dix ans qu’elle exploite 
gnes du Brésil et de I’Inde, elle n’avait pas transporté, jusqu’a 
de 1871, moins de 5,577,424 passagers. 

Si elle a eu plusieurs naufrages, bien qu’en proportion trés- 
», elle n’en comple qu’un seul, la perte du Borysthéne, qui ait 
la vie a 97 passagers, soldats ou marins. — Par ailleurs, en 
années, sur un parcours de plus de sept millions de lieues ma- 
» rien!!! 

4a Compagnie générale transallantique a été fondée en 1862, et 
(a la perte de la Ville-du-Havre, en 1873, c’est-a-dire depuis 
ans qu'elle parcourt les mers les plus dures, elle n’avait eu 
ae calastrophe 4 déplorer. » 

ant au double sinistre des deux paquebots l'Europe et I’ Améri- 
tous deux ayant subi de soudaines voies d’eau, 4 la suite de 
rais temps, par des causes que nous indiquerons plus loin, 
que la perte malérielle soit considérable, pour les Assurances 
Compagnie, — au moins l|’humanilé n’a-t-elle ici que la perte 
seul homme a regretter! 

faut le dire bien haut. 

s deux grands steamers transatlantiques sorlaient 4 peine des 
tiers anglais el leurs voies d’eau ont surgi sans aucun échouage 
ux. — Par suite, la responsabilité de ces avaries subites et si 
ordinaires ne pourrail-elle pas remonter a certains vices d’in- 
tion ou de construction dont les ingénieurs anglais seraient 
"emiers auteurs? 

puis la production 4 outrance de vapeurs neufs (conséquence 
uverture du canal de Suez), les constructeurs de l'autre cété de 
anche ont été de plus en plus entrainés en dehors de leur 
mnes et, trés-respectables traditions, par la‘concurrence si 
itable du bon marché. 

Pour économiser le fer, observe M. de Courcy, dans sa belle 
» sur les Périls de la mer’, on a tellement aminci l’épaisseur 
toles que, suivant une locution usitée, plusieurs navires ne flot- 
que sur leur couche de peinture. Au moindre choc, la coque se 
ire et la mer fait irruption. 

Pour économiser le charbon, on a réduit Ja forée de Ja machine. 
compenser cetle réduction de la force propulsive, on a déme- 
nent allongé les formes, jusqu’a dix fois la largeur et plus en- 


e Correspondant du 25 décembre 1875. 


0.4 PROTECTION AUX NARINS. 


core. — L’idéal de certains constructeurs a été d’imiter la forme de 
saumion, sinon de l’anguille. Mais les veriébres du navire n'ont pot 
la souplesse nila solidité d’assemblage de celles du poisson. 

« Si les ingénieurs des Messager-es nalionales, dent l’expériene 
ne saurait élre contesié-, admetient la proportion de neuf ou é& 
fois la largeur, — c'est a la condition de fortes liaisons qui ma 
quent 4 la plupart de ces constructions ! 

« Jusqu’é ces derniers temps, la disparition d'un navire a vapeur, 
avec lout son équipage, était chose extrémement rare, remarque 
M. de Courcy. Aussi lémotion fut vive lorsqu’a ta fin de I'hnver @ 
4872-1875, on cut 4 constater en Angleterre que plus de 20 w 
peurs, presque tous dun fort tonnage et de construction trés- 
récenle, maunquaient a Vappel. 

« Dix-huil aulres vapeurs anglais, dont treize neufs, avaient && 
ubandonnés cn mer, sans avoir subi aucun choc. Les équipages 
avaient pu se sauver, aprés avoir couru les plus grands dangers.» 

Cetle slatistique elfrayante n’a pas besoin de commentuires. 
mais la responsabilité du gouvernement anglais ne fut plus vivement 
vngagée. — La Commission royale des navires innavigables (Regal 
commission on unseaworithy ships) résoudra-t-elle Ie probiéme? Jur 
qiwiei on parail en douler. 

Un dernier fait serait capable de dissiper les injustes préventions 
que les derniers événements de nos paquebots (exploités avec ples 
ou muins d'adresse, par certains journaux ¢lrangers), dans un be 
de concurrence facile i deviner, auraient pu faire naiire, a le 
droit des constructeurs et des capitaines francais. — « On n'a s& 
venir, dit Mhonorable directeur des Assurances maritimes de Pans, 
que de frets baliments 4 vapeur, sous pavillon frangais, qui asl 
jamuis disparu sans nouvelles: — l’Allas, l Adeline Féliz ut lr 
dent, Ges deux derniers claient presque neufs et de constructs 
angluise. » 

C'est la une perte bien faible, en regard de vingt vapeurs anglais 
disparus dans une seule année! 


IT 


COLLISIONS. ——- NAUFRAGES..—— SAUVETAGES. 


Jusqu’a ces dcrniers temps, les sinistres maritimes, qui affligetl 
plus ou moins pcriodiquement nos populations des cétes, restaieal 
inconnus et comme cachés au reste des humains. — Le cortége # 


PROTECTION AUX MARINS. 975 


wars et de miscres qui enest la suite, demeurait, pour ainsi dire, 
eli dans la zone du littoral. Aujourd’hui, depuis les communi- 
Lsrapides d'un boul du monde a l’autre, leur retentissement 
nence 4 ¢mouvoir l'Europe et le pays tout entier. 
z nombre d’accidents de mer, entrainant perte de navire et 
d’hommes, provicnnent des alea trés-nombreux du métier 
trin ou de la rigueur des éléments.— Toute la sagesse des gou- 
ments et des nations, mise en commun, ne saurait se flatter 
pprimer les périls de la navigation. — Il n’est jamais entré 
le plan de la Providence que, sur aucun thédtre ot se déploie 
sprit d'entreprise, l'homme put perdre la notion du danger. 
int nest besoin d’étre un grand philosophe pour comprendre 
soit salutaire 4 la légéreté ou 4 l’orgueil humain de recevoir 
mps cn temps, sous forme de grandes secousses morales, de 
verlissements d’en-haut qui lui rappellent sa faiblesse et ses 
es. Et ce n’est point 1a assurément l'une des moindres marques 
sagesse ct de la miséricorde divine. — Au lendemain d’un 
| danger couru, d’un péril heureusement conjure, notre priére 
ange en élan de reconnaissance pour le Dieu puissant qui, 
ces heures crittques, nous a donné le sang-froid, )’inspiration 
force. 
is Si / homme de mer, dans lintérét méme de son perfection- 
ut moral, doit se résoudre & senlir une sorte d’épée de Damo- 
oujours suspendue sur sa téle, raison de plus pour rejeter loin 
: toute tendance fataliste. — En poursuivant persévéramment 
e des sinistres de mer, nul doute qu'on ne parvienne 4 en 
ier la fréquence et parfois méme la gravité. 
est le cas pour la question des abordages. Depuis que la va- 
a accéléré et mulliplié les voyages, chacun veut couper au plus 
, 4 ses risques et périls. — Entre les capitaines, c’est une con- 
:émulation de voyages rapides ! Raser les pointes et les écueils, 
1er 4 loule vilesse de jour et dc nuit, atterrir dans la brume 
ir un point douteux, devient une sorte d’entrainement, de 
e-chase, auquel bien peu de capitaines ont la sagesse de 
er. — Il en résulle que pour le passage dans les détroils res- 
$, nombre de navires suivant des sillons fort voisins les uns des 
3, sont exposes a se rencontrer. 
2xiste, il est vrai, un réglement international de 1862, des- 
indiquer les manceuvres les plus propres 4 prévenir les colli- 
— Mais ricn n'est en réalité plus difficile & formuler qu’un 
belement de ce genre. — Pour étre & la portée de tous les ma- 
il faut que, traduites dans toutes les langues, les régles 4 suivre 
, rendues claires, nettes et surtout concises. On annonce un 


9°6 PROTECTION AUX MARINAS. 


congrés international qui se réunirait prochainement 4 Londres, en 
vue d’obtenir ce grand desideratum. — Car il faut bien convenir 
qu’on le poursuil depuis longtemps sans avoir obtenu jusquic 
autre chose que de trés-maigres palliatifs. 

En matiére de collisions, il existe encore bon nombre de cas dou- 
teux susceplibles de controverse. 

En vue de simplitier les nouvelles régles, tous les batimenls a 
voiles poussés par des vents favorables et faisant par suite roule é- 
recte par la ligne de plus courte distance, pourraient étre assimilés 
aux navires & vapeur. 

Selon Ie voeu de Villustre hydrographe Maury, pourquoi, sur le 
lignes les plus fréquentées, comme entre Liverpool et New-York, par 
exemple, avec embranchement sur le Havre, n’adopterait-on pas 
sur la carte des routes internationales d’aller et de retour, assa 
espacces pour prévenir toute chance de ces collisions 4 contre-bort, 
les plus redoutables de toutes? Dans les détroits et canaux les ples 
difficiles ob l'espace fait défaut, il faudrait s’en tenir, pour ks 
navires faisant route directe, 4 la vieille et salutaire régle, d'obl- 
ger chacun 4 prendre sa droite, en mullipliant les sonneries d'aver- 
tissement. 

Ces premicres conventions de route ne sont d’ailleurs nullemett 
applicables aux baliments 4 voiles, obligés de louvoyer contre des 
vents contraires. 

Dans lous les passages vraiment ¢étroils, les voiliers remontatt 
dans le vent par une série de bordées seront toujours exposé 4 


croiser la route des vapeurs. — En ce sens, les premiéres am 
liorations 4 apporter aux régles existantes ne consisteraient-elles 
pas : 


A adopter un mode uniforme de commander & la barre, mode q# 
devint une régle internationale. — Ainsi, Tribord toute ! signifieral 
pour tout le monde : — Lancer en grand sur tribord ; 

A augmenter V’éclairage des louvoyeurs, en les astreignant rigot: 
reusement a porter des feux de position, et 4 faire exécuter pat 
l'homme de vigie une sonnerie de cloche ou de cornet & bouquil, 
indiquant le sens de leurs amures ; 

A prescrire 4 tous les vapeurs et voiliers ayant le vent {ave 
rable, de traverser les cunaux et détroits sous une vilesse moder, 
ne dépassant pas 7 ou 8 neeuds, par exemple. — Les voiliers faisatl 
roule directe avec vent favorable devraient en tout temps, pout 
léclairage, élre assimilés aux vapeurs. 

Dans le cas de rencontre inopincée, dans la brume ou par une nuit 
obscure, la régle qui parait la plus naturelle et la plus simple, cet 
de lancer son navire du bord opposé au danger. 


PROTECTION AUX MARINS. 977 


ir les vapeurs on devrait, en outre, stopper et méme, si cela 
ffit pas, marcher résolument en arriére. 
plupart des collisions proviennent d’ailleurs : 


td’un défaut de surveillance extérieure; 
t de l’indifférence ou de ta brutalité de certains navigateurs ; 


t du retard apporté par I’officier de quart 4 manceuvrer, c’est- 
> a changer sa route. 


; qu'un feu ou la silhouetle sombre d'un navire est apercgue dans 
urité, il n’y a pas un instant 4 perdre pour observer et agir. 
des méthodes les plus pratiques, c’est de relever trés-fré- 

ment l’élranger, soit au compas, soit mieux encore & 1}’ceil, par 
pint de son propre navire. 

Vangle s’ouvre par rapport a votre route, c’est signe que les 
es tendent a s éloigner. 

is, si celte angle se ferme ou méme demeure stationnaire, il 
mmeédiatement s’écartér, en donnant un bon coup de barre qui 
ve volre route de plusieurs quarts. 

pareille aventure, |’indécision et la lenteur sont pour le marin 
e chose de toutes! ! : 

ra de soi que ces régles, commises 4 la surveillance des con- 
*t navires de guerre .de toute nation, devraient avoir, pour 
ton, —de furles amendes, en cas de dérogation constalée, sans 
dice de peines plus graves, dans les cas de collisions ot |’abor- 
Rurail tenu une conduite contraire au devoir et 4 l’honneur. 
nt ensuite le long chapitre des accidents de mer atiribua- 
tux erreurs de compas et de route, ou a la sévérité des élé- 
sg, etc. 
§ce aux excellentes publications de notre Société centrale de sau- 
e des naufrayés, nous commengons a posséder une premiére 
tique des accidents de mer, au moins quant 4 ceux survenus 
es cotes de France. — Durant l’espace de 5 années, de 1867 a 
, nos rivages ont été le thédtre de 4,695 sinistres, répartis sur 
Atiments de toute grandeur, depuis la chaloupe de péche jus- 
a plus grand clipper, et représentant : 


Tonnage... . 158,095 tonneaux. 
Equipages. . . 11,195 hommes. 


ir 980 navires naufragés dans les trois derniéres années 
»,4870 et 1874, pour lesquelles on posséde des données plus 
kses, on trouve comme causes des sinistres : 


10 Seprempne 1874. 63 


a. 


980 PROTECTION AUX MARINS. 


La négligence, l’impéritie ou les fausses manceuvres, ou, en 
d'autres termes, linsuffisance du commandement. 

Nous avons parlé des abordages et tenté d'indiquer quelques pri- 
cautions de nature 4 en raréfier le nombre devenu de plus en Plus 
inquictant. 

Quant 4 linsuffisance trop fréquente des apparaux de mouillage 
des navires marchands, clle ressort de ce fait que, durant une pé- 
riode de 5 ans, 187 baliments, clant au mouillage sur les céles de 
France ,— « sont venus s’échouer ayant chassé ou brisé leurs 
chaines. » 

Il faut savoir gré a la Société centrale de sauvetage de la publicil 
qu'elle a donnée 4 ces chiffres. 

La connaissance exacte du mal n’est-elle pas Je premier moyen de 
découvrir le reméde ? — Ce dernier ne consisterail-il pas 4 faire ea 
sorle que les navires marchands fussent pourvus d’ancres et de 
chaines, de poids et de diamétres proportionnels 4 leurs dépla— 
cements? 

Bien que l’adininistration du Veritas exige en principe l’obserra- 
tion de cette régle, pour adinclire les navires 4 sa cote el par suite 
aux assurances, il parailrait que les chaines et ancres du commerce 
ne sont pas réguliérement soumises aux épreuves indispensables de 
force et de résistance en usage dans la marine nationale. — Un 
maillon de la chaine devrait porter la marque du fabricant ¢ 
Pindication de la tension d'épreuve. Les commissions de visie 
devraient se montrer impitoyables sur ce point capital. 

Avec des ancres plus lourdes et des chaines plus fortes, les bit- 
ments résisteraient micux au mouillage, et le chiffre moyen & 
62 échouages par an se réduirait, sans nul doute, & un trés-pelit 
nombre. 

La faiblesse de construction des nouveaux types de vapeurs ris: 
allongés réclame toute l’altention des hommes de l’art. — Deputs 
la grande épidémie de disparition 4 la mer gui a sévi sur lest 
peurs anglais, pendant l’hiver 1872-4875, il ne parait plus possible 
que les commissions de visile, au départ des navires, se contealeal 
de ce qui paraissait suffire autretois. 

L'enquéle actuelle, sur les causes des voies d'eau qui ont fii 
abandonner les paquebots Europe et Amérique, jettera sans doute 
quelque lummiére sur cetle situation obscure. 

Serail-ce la construction en fer elle-méme qu’il faut fortilier par” 
de nouvelles liaisons? 

Ou bien le travail de rivure des tdles, leur échantillon et les mn 
solidations intérieures en] ciment ou béton qui auraient laiss # 


désirer ? : 


PROTECTION AUX MARINS. 981 


ait-ce enfin, comme |’ont avancé certains journaux anglais, & 
scidents de robinets de machine ou de prises d’eau demeurées 
tes qu'il faudrait s’en prendre? 
serail-ce pas, en tout cas, |’énergie des moyens d’épuisement 
conviendrait d’accroitre dans le grand compartiment des ma- 
s, en dotant ces grands paquebots d’une pompe rotative indé- 
nie, 4 générateur exhaussé, telle qu’en recoivent maintenant 
la marine militaire nos cuirassés de premiére classe? 
ail-ce entin le commandement de ces paquebots qu’il impor- 
‘de constituer avec les garanties bien connues dont a toujours 
| floite des Messageries nationales ? Cependant il est de ces ca- 
es de transatlantiques qui ont acquis une réputation méritée, 
lieu de plus d’un événement tragique. 
bien les commissions de visife dites d’Amirauté et celles de 
e de ces navires, qui devraient étre fortifiées et astreintes & 
‘tamens plus minutieux? 
toute maniére , la question, une fois soulevée par des événe- 
; aussi graves, doit étre nécessairement vidée. — Il y va de 
ieur de notre marine commerciale et de la renommée de la 
agniec transatlantique. 
is que nous écrivions ces lignes, l'Amérique a été inspectée 
vre par une commission d enquéte présidée par un officier gé- 
de la marine. — Il a été constaté que les voies d'eau ne prove- 
t d’aucun vice de construction, mais bien de fausses manceu- 
de robinets d’arrosage de machine non fermés, de pompes 
rées, elc., etc. 
c un personnel plus expérimenté et des moyens d'épuisement 
entendus, nul doute qu’on ne remédie a de pareils événe- 
toujours pénibles pour le pavillon national. 
it ensuite histoire des sinistres par chargements dangereux. 
encore nous devons laisser la parole au digne directeur de 
upagnie d’assurances générales maritimes. 
iut lire la belle étude de M. Alfred de Courcy, sur les Périls de 
‘t, pour mesurer |’étendue du mal et la nécessité d’apporter 
»mpt reméde. — Voici analyse de cette partie de son travail : 
rop souvent, dans notre siécle de progrés,les navires périssent 
imprudence qui a présidé 4 leurs chargements. — Ou leurs 
ont été encombrés, surchargés et leur stabilité compromise, 
blé en grenier a été entassé dans leurs cales, sans les sépara- 
indispensables pour maintenir son centre de gravité; ou l’on 
4 bord des cargaisons spécialement dangereuses : minerais, 


Correspondant, décembre 1873 et 25 janvier 1874. 


Org PROTECTION AUX MARINS, 


pélrole, sel, coolies chinois, etc., elc... Dans le seul hiver 4872- 
48735, quarante navires 4 vapeur ont disparu. La plupart étaient 
charzés de ble en vrac. — Aussi, est-ce par les meillenres raisons que 
Vhonorable directeur des assurances maritimes s’éléve contre l'im- 
prudence des capilaines et des chargeurs. — Une loi de douane d 
de navigation internationale, obligeaut, sous peine d’amende é 
d'interdiction de d¢part, les capitaines et assureurs 4 prendre 
loutes les précaulions d'expérience, el a respecter unc ligne de 
chargement marimum, rendue réglementaire, et peinte ou tracte 
sur Ja coque du navire, pourrait seule remédier 4 la plaie des char- 
gements dangereux. » 

Tant qu’a faire une loi sur la sécurité de Ja navigation, n’y au- 
rail-il pas certaines mesures 4 prendre pour faciliter aux consuls et 
aux commandants de navires de guerre les enquétes 4 faire sox 
prevention du crime de baraterie on de naufrage prémédilé. — 
D’apr’s M. de Courcy, la proportion des pertes serait moiti¢ moindre= 
pour les navires non assurés. — De plus, sil est un fait d'observa— 
tion, c'est que, selon un dicton bien connu dans les ports, quand 
les frets vont mal, le nombre des naufrages augmente. 1] importe 
4 lordre public que la barateric, de quelque facon qu’clle se disc 8 
mule, ne puisse désormais se flatter d’¢chapper aux justes sévérités 
de la Joi. 

Les Compagnies d’assurances auraicnt tout intérct & ce qu'il en 
ful ainsi. — En Angleterre, Ices compagnies ou armateurs ne dé 
daignent pas ailleurs d’encourazer les principaux faits de sau- 
velage de navires ou de cargaisons par des récompenses régalié- 
rement adressées aux sanvelcurs. 

Si lon considére les dangers courus dans la plupart de ces opér- 
rations, le temps qu’elles réclameut et la dépense qu’elles occaswa— 
nent aux sauveleurs, obligés d’interrompre leur voyage, et souvent 
de hasarder leur navire ou la vie de leurs hommes, on ne sauri& 
voir dans celte coultume qu’une juste rémunération, joinle a uc 
instigation au bien. 

Aux équipages, on offre des primes en nature ou en arpel, 
aux officiers on donne en souvenir une pitce d'argenterie gate 
d'une inscription commémorative, et connue sons le nom de Tali— 
monial. — Quel marin n’a vu de ces (émoignages de services rendus 
figurer sur la fable de bon nombre d'amiraux, de consuls et de@- 
pitaines anglais. Et nous ne croyons pas nous tromper en pensarl 
que I" adoption d‘finitive de cette coutume par nos Assurances frat- 
caises, serail d’un légilime stimulant aux navigateurs et du meillest 
exemple. — La justice scrait ici d’accord avec leur intérét biet 
entendu. 


PROTECTION AUX MARINS. 985 


y aurait aussi beaucoup a dire sur la fagon dont certains agents 
alaires frangais dirigent les sauvetages de nos batiments mar- 
ds naufragés 4 ’étranger. — A notre § sens, ces operations ne de- 
nt étre entreprises que si elles payent leurs frais. La of il 
edes télégraphes, l’armatecur et les Assurances dont les inté- 
sont en jeu, devraient ctre toujours consullés et mis en de- 
re de se faire représenter sur les lieux. — Pour les pays trop 
ains, la présence d'un homme compétent, délégué spécial de 
nissions diplomatiques ne serait-elle pas utile pour contréler ce 
e d’opérations? 

nous reste a parler de la question délicate entre toutes. 

ur une période de trois ans, ayant pour théatre les cdtes de 
ce, les Annales du sauvelaye maritime n’altribuent pas moins de 
naufrages, 4 « l'insuflisance du commandement. » — De son 
_ Je directeur des Assurances générales laisse percer la méme 
quand il recommande dans les termes les plus nets l’usage de 
iployer que des capilaines pécuniairement désintéressés dans 
lavires, c’est-’-dire uniquement choisis pour leur bonne re- 
mée. 

Les grandes maisons d:armement qui possédent de nombreux 
res ont soin de choisir des capilaines non intéressés. — Les 
iples les plus remarquables en France ont été donnés par 
Peulvé, Petitdidier et C'* qui ont ariné a Ja fois 60 navires a 
Ss, el par la Compagnie des Messageries nationales. — Aussi, 
‘ces deux entreprises, la proportion des naufrages a-t-elle été 
‘coup au-dessous de la moyenne. 

de Courcy remarque que l’obtention d’un brevet de capitaine 
ommerce rest, en fait, qu'une simple probabilité d’aptitude au 
nandement. — Une fois l’examen passé et le brevet obtenu, qui 
affirmer d'avance comment le capitaine se conduira 4 la mer? 
est assurément pas dans un examen oral, passé @ terre, dans 
shambre, qu'on pourra jamais apprécier le caractére, le juge- 
. et le sentiment marin des candidals au commandement? — 
au plus, avec le systéme encore en vigueur, l’examinateur 
ra-t-il se faire une idée de l'intelligence et des connaissances 
riques du marin examiné. 

l'on voulait que le brevet offrit plus de garanties, il faudrait 
=r cerlaines nations du nord de l'Europe et faire en sorte que 
xamens de pratique, pour le cabolage et le long-cours, eussent 
rmais lieu, sur un navire-école, 4 la mer. — Si !’on voulait 
+ mieux encore, il faudrait tendre 4 remplacer graduellement 
oles d’ hydrographie 3 a terre, par deux ou trois navires-écoles ou 


086 PROTECTION AUX MARINS. 


les candidats au brevet de capitaine s’instruiraient et nayigueaat 
en méme temps. 

Si ce systéme arrivait 4 codter un peu plus cher que les tala 
terre, il offrirait d’essentielles garanties, en permeltant ¢ 
sur le terrain méme de fa pratique, le caractére, le coup dad, by, 
sang-froid et le sentiment marin des candidats. — Les plus maggs 
ou médiocres seraient aisément éliminés. Personnellement, ef, 
turs capitaines s'instruiraient plus vite et 4 meilleur 
éviteraient de prendre, dans ces écoles a terre, bon nombre dem 
vaises habitudes qui ne sont que trop favorisées par ce mate 
obligatoire sur le pavé des ports. 

C'est 4 flot, sur des vaisseaux, corvettes et bricks-écoles, cams 
instruits, depuis plus de soixante ans, nos futurs officiers de hay 
rine militaire. L’instruction 4 bord, 4 la mer et sur rade a4 
pour elle, la garantie de l’expérience acquise. — II va dew 
pour étre menée 4 bonne fin, Porganisation des navires-tcolag 
cabotage et du long-cours devrait étre soigneusement étudide et 
certée entre le département de la marine et les chambres de on 
merce des ports. — Pour étre admis dans ces écoles, les ¥ 
marins auraient 4 subir un examen préparatoire, 4 jusiifies 
temps de mer habituel et surtout de bons certificals. C'est dag 
conditions que se recrute notre navire-école des Pilotes de le 
institution quia déja produit des sujets trés-remarquables, dat 
deviendra parfaite dés qu’elle aura regu son complément par ly 
tretien permanent des Pilotes brevetés. — Les navires-éeoles @ 
vreraient plusicurs classes de brevets, avec annotations, ex 
moyen de graduer l’aptitude de leurs candidats. — Par la force 
choses, il s’établirait ainsi certaines nuances dans Ja valeur prot 
sionnelle, et par suite dans le degré de confiance que le commet 
devrait accorder aux nouveaux capitaines. 

M. de Gourcy demande que les capitaines de commerce qua 
raient perdu leurs navires soient, 4 exemple des commandaass & 
la marine militaire, traduits devant un tribunal compeienl. - 

rappelle qu’avant 1848 un des directeurs les plus émi 
l’administration de Ia marine, M. Marec, « s'élait voué a I's 
remédieré ce désordre. » 

L’article 87 du décret-loi de mars 4852, en confiant au watt 
de Ja marine Ic droit de juger la conduite des capilaines de 
merce a, if est vrai, amélioré cette situation « en melts 
terme, dit M. de Courcy, ? a des impunités vraiment scandaleome 

Aujourd’hui la Commission supérieure de la Marine marc 
émet le voeu que la responsabilité des capitaines due commerce 







































vot 
t- * 


PROTECTION AUX MARINS. 985 


pminée par une loi. — On remédierait ainsi du méme coup, et 
langer « de récidive des impérities notoires, et aux plaintes 
rapitaines marins, contre le régime de procédure 4 huis-clos, 
‘Si indulgente qu’elle paraisse d’ordinaire, ne s’exerce pas 
as sans défense et débat contradictoire. » 

inst ‘donc, en ce qui touche le commandement des navires du 
merce, la tendance actuelle consisterait (autant que la différence 
deux services Je comporte), 4 se rapprocher des traditions en 
‘é dans la marine nationale. — Des tribunaux marilimes compé- 
}, composés de capitaines au long-cours et au cabotage, mais 
idés par un officier de vaisseau, connaitraient de tous les acci- 
s de mer, sauf les contestations pécuniaires qui reléveraient 
fribunaux de commerce. 

Hoi a intervenir déterminerait la sanction pénale applicable aux 
laines marchands, dans les cas d'impéritie, de négligence, de 
ses manceuvres ou d’oubli des obligations professionnelles, tra- 
‘par « le devoir et I’honneur. » 

Nfin la méme loi ou une autre loi connexe pourrait, dans une 
és parties, statuer sur le nouveau mode d’instruction, d'éduca- 
et d’examen de ces mémes capilaines. 

8 toutcs les protections réclamées pour Ja vie des navigateurs et 
passagers, ces nouvelles institutions seraient sans contredit 
plus efficaces, car elles tendraient 4 affermir dans la marine de 
merce, avec plus de garanties d’expérience, ces sentiments de 
lifé professionnelle et cet esprit de corps qui sont la meilleure 
e de notre marine de guerre. 


Vy 
. .LE® COMPAGNIES D’ASSURANCE SUR LA VIE DES GENS DE MER. 
| 
lous avons maintenant le devoir de rechercher les moyens les 
'pratiques de réaliscr notre principal objectif — le meilleur 
Je d’assurance sur la vie des marins. 
‘wastitulion de garanties financiéres protectrices de l’existence 
familles des marins remplira, en vérité, une étrange lacune qui, 
8 un siécle aussi charitable que le ndtre, constituait une véritable 
e-morale. — Ainsi cessera ce péniblecontraste de vieille date : le 
ariel (cargaison et navire) couvert et assuré contre tous ris- 
¢de mer, 4 cété du personnel (passagers et marins de l'équi- 
e) demeurant exposé, sans aucune compensation, a tous les ha- 


Etoile de la Mer. 


Cette Compagnie a son siége social & Paris, 44, rue Not 
ictoires. Elle assure la vie des marins et des passage 
de la navigation. 

Le premier mode consiste dans l'assurance au voyage. 
tarifs spéciaux 4 chaque Lraversé 

A terme fixe, l’Assurance est au mois, de 25 centimes, ¢ 
née, 2 francs 40 centimes, par chaque 100 francs de capila 

Les tarifs au mois et au voyage sont proportionnels au: 
de la saison et aux dangers pius ou moins grands des par 
versés. — L'assurance a l'année est au taux fixe de 2,40 p 

Nous ne pouvons mieux faire que de donner ici la parole 
tice publi¢e par [Etoile de la Mer elle-méme, le ministre: 
rine ayant recommandé celle Compagnie dans les ports pat 
culaire dalée de Versailles, 6 novembre 1872 : 

« Toules les personnes qui ont a faire accidentellement vu 
en mer ont intérél & recourir 4 ce mode d’assurance, qu 
qu'un sacrifice inomentané, ct de peu d'importance. Les é 
peuvent y trouver une ressource précieuse. 

« Quant aux marins, il semble que Passurance sur la vie 
eux le complément indispensable de la Caisse des Invalides: 
rine. — En effet, 1a Cuisse des invalides de la marine leur 
pension, lorsqu'ils sont mis dans Vimpossibilité de trava 
par age, soit par un accident ; mais viennent  péril 
naufrage, la Caisse des Invalides ne fait rien (ou bien peu 
pour leur famille. — Tout marin marié a donc intérét a 1 


Daemumanan oun la win afin da Inicean hon Famma nb hoon 























PROTECTION AUX MARINS. 987 


¢ 

-& procurer une indemnilé, lassurance sur la vie peut rendre 
=rvices importants. — Elle peut étre, par exemple, un moyen 
Sdit trés-efficace pour une mére de famille dont le mari est en 

de voyage. 
es fournisscurs consentent généralement a faire crédit a la 
©, au moyen d'une délégation sur les décomptes du mari; mais 
le font que dans une mesure trés-restreinte, parce qu’ils ne 
@mais stirs que le montant du décompte sera suffisant pour les 
ir. En effet, si un marin engagé au mois vient a mourir peu de 
3 apres son départ, son décompte peut se réduire 4 bien peu 
ose. — Avec une assurance sur la vie, cet inconvénient dispa- 
duisque, en cas de mort, la famille ayant une indemnilé a tou- 
de la Compagnie, les fournisseurs peuvent, sans crainte, lui 
des avances jusqu’a concurrence du montant de cette indem- 
Ji suffira qu’ils se fassent remettre la police, qui est payable au 
ur. 
infin, 2 un autre point de vue purement commercial, lassu- 
¥ des personnes contre Jes accidents de mer facilitera certaines 
lions qui peuvent étre trés-fructueuses pour les intéressés. — Un 
ne est intelligent et honnéte; quoiqu'il n’ait pas de fortune, il 
erait aisément un négociant qui lui confierait volonliers une 
' pacotille pour la réaliser outre mer, s’il n’y avait pas & craindre 
mgers de la navigation. L’assurance de Ja marchandise n'est pas 
anie pour conjurer ces dangers. — Une assurance sur la vie du 
reur compléterait la sécurité du négociant. L’opération dont 
‘parlons se ferait plus fréquemment, et les deux intéressés 
lrouveraient bien. » 
ya beaucoup de vrai dans ces diverses considérations. — L’as- 
nee sur la vie doit exercer une influence des plus favorables sur 
veloppement de nos entreprises d'outre-mer. —- Beaucoup de 
qui hésiteraient 4 s’y lancer, sans rien Jaisser derriére eux, en 
le malheur, les aborderont résoldment le jour ot ils pourront 
stir un héritage posthume 4 leurs femmes ou a leurs enfants. 
usieurs assurances de 20 4 50,000 et méme 100,000 franes, 
ractées par des capilaines et des négociants, en cours de voyage 
‘les cing parties du monde, figurent sur les livres de I’ Etoile de 


Its Ie cas des conventions spéciales que la direction de l’entre- 
ge réserve de faire dans certains cas, pour garaniir les assurés 
e tout genre de mort, voici quelles sont les conditions ordinai- 
Ss assurances accordées aux marins, daprés les polices répan- 
dans les ports. 

Compagnie ne répond pas des cas de mort naturelle par ma- 


988 PROTECTION AUX MARINS. 


ladie; mais, en pareille circonstance, la prime entiére est restituée 
a la famille de l’assuré, a titre de dédommagement. — 
L'indemnité convenue est acquise 4 !’assuré, ou a ses hériliers, 
dans les cas d’événements de mer entrainant la mort ou une mut | 
lation grave. 
Le maximum du capital assurable sur une seule téte est fré 
comme il suit: 


Long-cours, capilaine. . . . . 10,000 fr. 
Officier . 2. 2. 2. we we 6,000 
Maitreau cabotage. . . . . . 6,000 
Second . 2... ww ee 4,000 
Patron de pelile péche. . . . . 5,000 
Marin se ee ew 3,000 


Pour fixer les idées, prenons quelques exemples des priméi 
payer 4 l'Etoile de la Mer. 


Assurance de 500 francs, 4 l'année, sur la téte d'un marin (cabo 
tage ou long-cours). . . . ... ~~. 42 fr. 
Assurance de 1,000 fr. dilo dito. . 24 


Campagne de six mois 4 Terre-Neuve, — péche de la céte, el p+ 
bablement aussi péche de la moruce en Islande. Pour un capital & 
500 francs, 4 raison de 25 centimes par mois, soit 1.5 0/0 pourls 
Sixmois. . . . 1. 6 1. we ew ee 7 fr. 50 


Campagne du banc de Terre-Neuve. — Péche en pleine mer dais 
les embarcations, pour un séjour de trois mois au bane, 4 4/204, 
mais avec une addition de 5/4 0/0 pour les risques suppltne 
taires. 2. 2. 2 ww ew ew ee eee A fir. 25 


Total, 2 1/4 0/0 sur un capital de 500 francs. 


Il est bon d’ajouter ici, pour les lecteurs peu versés dans les at 
ses de la mer, que la péche du banc de Terre-Neuve est peut-tirek 
plus dangereuse qui existe, 4 ce point que les Anglais et les Amén- 
cains eux-mémes ont renoncé 4 s’y livrer, alors que nos marinsbre- 
tons ef normands y persévérent depuis plus de deux siécles. — Quelle 
preuve plus décisive de vaillance et d’intrépidité pourrait-on des 
der 4 nos Mulouins, Granvillais et Dieppois ! 

Une aulre Compagnie, nommée la Sécurité générale (10, rue @ 
Ménars, Paris), annonce également des assurances & primes fires 
contre les accidents de mer pouvant atteindre les marins. ; 

L’assurance porte sur les accidents corporels de toute nature q@ 
peuvent atteindre la vie humaine, en la frappant de mort violente: 


PROTECTION AUX MARINS. 989 


tutes, incendies, explosions de machines, lonnerre; 

fidents sur la glace, a la chasse, a la péche, voyages de mer, -en 
nin de le fer, en diligence. 

Ns . 

x? | Article 6 des Statuts: 


assurance donne droit, moyennant woe prime annuelle, a une 
mnilé pécuniaire déterminée par la Police, et consistant : 


a cas de mort, cn une somme fixe une fois payée; 
a cas d’incapacité permanente de travail, en une rente viagére. 


.s plus que PEtoile dela Mer, la Séeurité. générale ne répond de 
ins accidents reconnaissant pour causes l’imprudence ou l’in- 
uite des assurés. — Cette nomenclature des accidents illégi- 
test passablement étendue, et s’étend aux jeux, rites, duels, 
des, révoltcs, natalion, 4 moins que le fait ne soit un acte d’o- 
ihihce aux ordres des supérieurs ou un acte de dévouement pour 
lut de l'équipage. 
ite. derniére vise de plus, parmi les motifs de déchéance de tous 
's & indemnité, les cas de folie, d'ivresse, de guerre ou d'émeute. 
s deux Compagnies admettent les faits de sauvetage au nombre 
gidents légilimes. — L'Etoile de la Mer, d’aprés les Annales de 
‘age, aurait inauguré ses opérations par un acte de bienfai- 
5 'trés-méritoire, en assurant gratuitement tous marins volon- 
$ qui se dévouent au service périlleux des canots de notre Société 
uvetage. 
!autre cxemple vient d’étre doriné. dans Jes Cétes-du-Nord par 
famille bienfaisante que d’anciens souvenirs rattachent a la ma- 
wet Les trente-six hommes formant l’équipage de deux pécheurs 
inde, les Deux-Elises et le Monitor, appartenant au port de Tré- 
*, Viennent d’étre assurés a I Etoile de la Mer pour la campagne 
374. 
ica d'ailleurs Papergu que nous avons pu obtenir ‘sur les. opé- 
ps de celle Compagnie. | 
hes capilaines du commerce, mais surtout les ndgociante et an- 
passagers, s'assurent assez volontiers. Quant aux matelots, il est. 
yis de croire que la plupart ignorent encore l'existence d’une 
e de prévoyance a leur profit. — Bien que ce genre d’assurance 
oit qu’a ses débuts, il y a cependant progrés incontestable , 4 
Wille surtout. 
linsi, en 1873, 130 marins ont été assurés,; 2. ont peri. La prime 
anne resgortant 4 4 4/2 p. 100, U’ Etoile de la Mor a payé un peu 
Gv'elle n’avait recu. » 
nc bert 


gin PROTECTION AUX MARINS. 


« En 1874, on a assuré jusqu’en juillet seulement 275 mar 
(plus du double quant au chiffrede 1875).— La plupart sont des 
cheurs de morue de Terre-Neuve ou d'lIslande, qui ont été assu 
soit par la sollicitude de leurs armaleurs, soit par l'aide de pers 
nes bienfaisantes, quelques-uns méime par la prévoyance de le 
femmes. — Aussi M. Billette, directeur de la Compagnie, a-t-il lint 
tion d’adresser des circulaires spéciales aux armateurs, capilaines 
navire, el mé ne aux femmes de marins. — Crest en effet parces: 
vers canaux que linstitution a le plus de chances de pénétrer sar 
littoral. » 

(uelyues grandes compagnies d’'armements maritimes, émues 
la situation faite & leurs marins en cas de naufrage, ont conslit 
des caisses de secours. Nous sommes heureux de pouvoir citer 
trés-honorable initiative prise 4 cet égard par MM. Peutvé, Pem 
NER ET C', 

« MM. A. Petitdidier et C° portent 4 la connaissance de leurseg 
taines et de leurs équipages, qu’en cas de mort par accident deg , 
rins embarqués sur leurs navires, dont Jes d'parts s’effectueng, 
dater du 1 janvier 1869, les sommes ci-aprés : 


Pourlecapilame . . . . . . . ... 1,500 fr. 
— deuxictmecapitainme. . . . . 1,000 
— mailred’équipage. . . 2... 730 
— hieutenants 
— cCharpentiers . 

— voiliers. . . .}Chacun. . 600 
— matelots 

— cuisiniers . 

— Movies. . . . 2. 2... 400 
— mousses . ........, 300 


serout payés par lesdits armateurs : 


1° A la veuve du marin décédé; 

2” A délaut de veuve, aux enfants, en répartissant la somme a 
rente a lemmplui du marin au prorata du nombre des enfants; 

o” A default de veuve et d’enfanis, au pére du marin déd, ‘ 
i défaut, a la meére. 

L‘indemuité sera due, soit que la mort par accident ait lieu &bo# 
soit a lerre, pour le service du navire. 

A la suile de toul événement ou accident ayant donné lieu 4B 
talilé, MM. les capitaines devront, 4 leur arrivée au premier 
destination, en donner l’avis régulier & MM. A. Petitdidier aC, ¢ 
y joignant la copie du procés-verbal constatant le (ou les) déés. 


YROTECTION AUX MARINS. O81 


VI 
L ASSURANCE DES MARINS EN CAS D’ACCIDENTS. 


est facile de comprendre que, quelles que soient d‘ailleurs leurs 
binaisons, des compagnies particuliéres, obligées, sous peine de 
tcommerciale, de servir 4 leurs actionnaires des dividendes en 
ort avec le cours des valeurs de Bourse, seront toujours con- 
ites de maintenir des tarifs d’assurances relativement assez éle- 


ais si l'Etat lui-méme, dans une belle pensée d’humanité et de 
ervation sociale, venait, vis--vis des professions dangereuses, a 
dre lui-méme ce role d’assureur; si, en dehors de toute pensée 
énéfice, une institution, au contraire, légérement subventionnée 
le budget, c’est-a-dire plutét un peu onéreuse aux finances que 
unératrice, se chargeait de cetle ceuvre si méritoire, n’est-il pas 
‘que l’on atteindrait, ipso facto, le nec plus ultra des avantages 
‘ts aux assurés? 

*, depuis la loi du 14 juillet 1868 et le décret du 44 aout de la 
le année, ce voeu, en apparence si téméraire, que nous expri- 
S, est devenu une réalité, par Ja création de la Caisse d’assu- 
es en cas d’accidents, garantie par l’Etat. 

‘tte institution, qui n’est autre chose qu’une branche de notre 
de Caisse des dépdts et consignations, a son siége 4 Paris, rue 
ile, 56, et forme, par suite, une véritable dépendance de notre 
stére des finances. 

vici dailleurs les 


IPALES DISPOSITIONS LEGISLATIVES ET REGLEMENTAIRES DE L ASSURANCE 
EN CAS D’ ACCIDENTS. 


4-2. La Caisse d’assurances en cas d’accidents (art. 4° et 2 de la 
a pour objet de constituer des pensions viagéres aux ouvriers de 
ustrie ou de l’agriculture qui, dans l’exécution de ces travaux, 
nt alteints de blessures entrainant une incapacité permanente 
bsolue de travail, — et de donner des secours aux veuves et or- 
ins mineurs; ou, 4 leur défaut, — aux péres et méres sexagé- 
es des assurés ayant péri dans l’exécution desdits travaux pro- 
onnels. 

;— Les assurances en cas d’accidents ont lieu par année. L’as- 
' verse & son choix, et pour chaque année, 8 francs, 5 francs ou 
ancs. (Art. 8 de la loi.) 

- — Les ressources de la Caisse d’assurances en cas d’accidents se 
rposent : 


La pension accordée pour les accidents de la pre 
calculée suivant l'age de l’assuré, d’aprés un tarif 
est ci-joint. 

La pension accordée pour les accidents de la seca 
que la moitié de la pension afférente aux accidents 
(Art. 40 de la loi.) 

6. — La pension viagére due aux assurés, suivant 
paragraphe précédent, est inscrite au Grand-Livre de 
que, a Ja diligence de la Caisse de retraites pour la vie 
de la loi.) 

7. — Les secours 4 allover, en cas de mort par su 
la veuve de l’assuré, et, s’il est célibataire ou veul 
son pére ou sa mére sexagénaires, est égal a de 
pension & laquelle il aurait cu droil. 

L’enfant ou les enfants mineurs recoivent un seco 
qui est altribué a la veuve, et qui se cumule avec lui. 

Les secours se payeront en deux annuités, (Art. 16 

Suivent les dispositions d’ordre relatives soit aux 
justifications 4 fournir en cas d’accidents, soit aux { 
leurs fort simples, 4 remplir pour contracter les susd 
On peut s’adresser, dans ce but, a tous les agents de 
exception : 

Receveurs ou trésoriers généraux, 

Receveurs particuliers, 

Percepteurs des contributions, 


PROTECTION AUX MARINS. 993 


ier blessé, ou malade, les soins du médecin, les médicaments, 
secours quotidien, pendant la durée de la maladie, — cesSo- 
sont généralement obligées, au bout d’untemps plus ou moins 
faute de ressources pécuniaires suffisantes, de suspendre ces 
rs et d'abandonner l’ouvrier temporairement privé des moyens 
gner sa vie, ou devenu absolument infirme, aux étreintes de la 
e. 
1s le cercle de nos institutions économiques, et vis-a-vis de la 
gi nombreuse des travailleurs manuels, la Caisse des accidents 
lit donc une véritable lacune. Ajoutons que subventionnée par 
, capable de recevoir des dons et des legs, il n’est pas surpre- 
que cette fondation populaire se présente 4 tous, dans des 
tions d’avantages exceptionnels. — Son seul défaut grave, 
me heureusement remédiable, c'est de manquer d’agents lo- 
intéressés 4 celle propagande populaire du bien, c'est d’élre 
‘e trop peu connue ! 
tle fait méme de leurs habitudes de vie au jour le jour et trop 
nt de leur manque d’instruction, il n’est que vrai de dire que les 
es laborieuses, prises dans leur ensemble, répugnent a l’esprit 
évoyance. — Pour le leur inspirer, les classes dirigeantes ne doi- 
pas reculer devant une sorte d’apostolat moral et chrétien qui 
our elles de devoir étroit; efforts de propagande, publicilé des 
yaux, livres, brochures, affiches, conférences dans les comices 
oles, les sociétés de secours mutuels. — Cette campagne si con- 
alrice, il importe de s’y préparer de bonne heure, comme a 
sorte de « compelle intrare ! » 
iNS un pays aussi travaillé que le ndtre du mal révolutionnaire, 
tn’est difficile d’entrevoir la portée sociale d’un mouvement de ce 
e. Pour peu qu’on parvienne 4 les étendre et & les populariser 
le larges bases , qui pourrait douter que toutes les institutions 
oquant 4 l’épargne et au mainticn des lois existantes ne soient 
lées 4 devenir, pour notre pauvre France, un véritable paraton- 
e social ! — De ce nombre sont les deux sceurs de |’établissement 
- nous parlons : la Caisse des retraites pour la vieillesse et la 
te d’ assurances, en cas de décés, toutes deux établies sous la ga- 
ie de l’Etat, dans des conditions analogues et accessibles & tous 
itoyens francais. 
t milieu de ces pensées et de ces recherches, frappés des bien- 
possibles de cetle Caisse des accidents, et du grand avenir de 
bndations de prévoyance en décembre 1873, nous en arrivames 
as demander pourquoi dans le silence de la loi, les marins, tra- 
urs de la mer, ne seraient pas appelés 4 en profiter tout aussi 
que les ouvriers de la terre ferme? 
pensée nous vint décrire directement a M. le directeur général 
‘M0 Sarreusne 1874. 64 


situation spéciale et aux dangers auxquels ils sont 
exposés. 

« Les assurances en cas d’accidents peuvent donc ¢ 
contractées au profit des équipages des navires. 

« La question est plus douteuse en ce qui regard 
car si l'on peut soutenir que le voyage dans lequel 1 
blessé ou a péri, a été entrepris dans un but indust 
on est obligé de reconnaitre que le rdle de celui-ci, i 
ment passif, et qu'il ne prend aucune part aux travai 
tion desquels le sinistre s'est produit. Je ne puis do 
point, de réponse calégorique, et il serait nécessaire 
entrer dans cette voie, d’en référer au ministre de I’; 
commerce. 

« Quant 4 la constatation de la nature et de la g 
dents, elle serait faite, conformément aux articles 2 
du 10 aout 1868, par le comité institué au chef-lieu 
ment du port d’'armement du navire. Seulement I’ 
maire sc trouverait remplacée, par analogie 4 ce qui 
Ja constatation des naissances et des décts, pendan 
mer, par celle du capitaine, maitre ou patron du na 

« Signé : Dorn 


Le lecteur reconnaitra sans doute qu’aucun ami 
pouvait espérer de réponse plus probante, ni plus s) 
celte excellente lettre, par laquelle Phonorable direc! 
des litres imprescriptibles & la reconnaissance de 


PROTECTION AUX MARINS. {6 


» de la Gaisse des accidents, dans ses rapports nouveaux avec la 
e famille maritime, — il faut bien reconnaitre gue cette insti- 
1 semble avoir été créée tout exprés pour cette classe élendue 
ofessions dangereuses, au premier rang desquelles les marins 
1 de tout temps Phonneur de figurer. 

inons ict le tableau des tarifs de cette fondation : 


CAISSE D’ASSURANCES EN CAS D’ACCIDENTS 


NS ALLOUEES A CHAQUE AGE POUR DES ACCIDENTS AYANT OCCASIONNE 
UNE INCAPACITE ABSOLUE DE TRAVAIL 


sE COTISATION DE AGE COTISATION DE 
S#URE. 3 FR. 5S Fa er. |" Lassune. 3 Fr. S rr 8 re 
fr fr fr. fr. fr. fr. 
iw. .| 150 200 313 39 ans. .| 4150 230 367 
-..!| 150 200 o15 40 — ..!| 450 232 572 
-..}| 4150 200 516 4i—..] 4150 235 376 
- . .]| 450 200 318 42 — . .| 450 238 381 
-..{| 150 200 319 45 —.. 150 242 587 
-..{ 4150 200 521 44— . .} 150 246 393 
- . | 4830 201 922 455 — ..]| 4150 250 399 
-. ef 450 202 324 46—.. 4152 254 406 
- . | 130 203 325 AT — .. 4155 258 413 
=. .| 150 204 327 48 — ..| 158 265 421 
- . -| 4150 205 3528 49 — . .}| 161 268 429 
- . .| 150 206 330 50 — . .| 164 273 437 
- . | 130 207 304 Si — . .| 167 278 . 445 
- . | 150 208 333 o2—.. 170 283 AD54 
- ..| 4150 209 354 53 — . .{ 173 289 463 
150 210 336 of — .. 417 295 472 
150 214 338 55 — . . 181 304 482 
-. .| 450 212 540 56 — .. 185 308 495 
-. .| 450 214 342 57 — - .| 4189 316 505 
- .| 150 215 O44 58 — . .| 4194 323 O17 
-..| 4150 216 346 59 — . . 199 331 500 
-..{ 150 218 3549 60 — . .| 204 541 945 
- 4150 219 351 64 —..] 210 501 564 
-..!| 450 221 354 62 — . .| 247 3562 579 
- « 450 225 357 65 — . .| 224 314 598 
- 450 925 360 64 — ..| 232 387 620 
- 450 227 363 65 — . .| 242 403 644 
et au - dessus, 


8 pensions allouces pour les accidents n’entrainant qu'une incapacité 
anente du travail de la profession sont moit#é de celles ci-dessus. 





996 PROTECTION AUX MARINS. 


Le simple contraste de I’cxtréme modicité des versements, par 
rapport au chiffre des pensions accordées, en dit plus que fous les 
éloges. — Cherchons a bien saisir l’esprit de ces tarifs. 

Moyennant l'économie bien minime de 1, 2 ou 3 centimes an 
plus, par jouri.ée de travail, toul ouvrier ou marin, quels que soient 
son dge et sa professiun, est admis 4 se faire garantir, en cas d’ac- 
cidents de mélier. 

Dés l’dge de 12 ans, par une cotisation insignifiante de 3 francs par 
an, l’apprenti-ouvrier, le mousse de bord, devenu la ressource a venir 
de ses vieux parents, peut étre assuré au moyen d'un simple prék- 
vement sur son salaire, soit par sa famille ou par son patron, oa 
par l’entremise bienfaisante d’un généreux donataire. 

A mesure que le travailleur avance en dge, la pension pour ine 
pacité de travail augmente lentement, il est vrai, mais cependant 
graduellement et dans une proportion croissante avec les besoins de 
l'assureé. 

L’apprenti d’atelier, le mousse, le novice de bord ou le jeune gar- — 
con de ferme est devenu un homine fait, un travailleur de toules 
piéces. — Désormais on lui confiera des travaux professionnels plus 
difficiles, ct, par suite, i! va courir plus de dangers. — C'est le mo- 
ment de l’amener a s’assurer par une cotisalion de 5 & 5 francs parap. 

Enfin, si l‘ouvrier ou le marin ont accepté les charges d'une fa- 
mille, s'ils ont monté en grade et acquis un peu d’aisance, ne sert- 
ce pas le moment, pour ses chefs directs ou protecteurs bénévoles, de 
déployer les plus grands efforts de persuasion pour l’amener a la col 
sation maximum ct cependant bien modique de 5 4 8 francs par an! 

Dans tout ceci, il convient de ne pas perdre de vue que si | 
veut aussi prévoir les cas de mort naturelle par maladie, c’estala 
Caisse d’assurances en cus de décés qu'il faut recourir pour assurer ua 
capital déterminé au profit de sa veuve et de ses enfants. Ce capilal 
ne saurait dépasser un maximum de 3,000 francs. — Les mars 
et ouvriers prévoyants ou dotés de quelque aisance feront bien dé 
s’assurer aux deux Caisses 4 la fois. 

Et comme il faut tout traduire par des exemples, cherchons a faire — 
l’application du tarif en cas d’accident, 4 nos marins, dans les di- 
verses conditions d'élat civil. 

SI nos gens de mer sont blessés par accident de bord et rendus 
incapables de servir, ils ont droit 4 une véritable pension de retraite 
sur les bases suivantes : 





PR:MEs PENSIONS SELON L AGE 
6 | de 150 fr. a 2492 fr. 
Sfr. . . 2. ee te ee ee de 200 fr. a 403 fr. 


S8fr 2. ...... ee es. de Sfr. & G44 fr. 


PROTECTION AUX MARINS. 997 


lans les limites qui précédent, c’est toujours Age de l’assuré, 
ibiné avec la prime versée, qui délermine le chiffre de ces pen- 
18, qui alteignent leur maximum 4 65 ans. 

Juant aux pensions pour blessures n’ayant entrainé qu’une inca- 
‘ité permanente ou temporatre de travail du marin, elles sont 
es 4 la mojlié des précédentes allocations. 

infin, sommes-nous en présence du cas le plus douloureux — et 
iheureusement aussi le plus fréquent, — naufrage et disparition 
marin pére de famille, voici la situation faite aux veuves et or- 
ins : L’indemnité est la méme, qu’il y ait un seul ou plusieurs 
ants mineurs ; mais, par une de ses dispositions les mieux con- 
s, la loi accorde aux enfants mineurs les mémes droits qu’a 
r mere, et admet le cumul des deux indemnités : 


PRIMES. INDEMNITES AUX VEUVES ET ORPHELINS. 
Sfr. . 2. wee ew ew de 600fr. 4 968 fr. 
Sfr. we ee de 800fr. & 1,612 fr. 
Sf. eee de 1,252 fr. & 2,576 fr. 


insi, dans le cas le plus intéressant, la veuve du marin chargée 
ifanls recevra, en détinitive, une indemnité, une fois payée, 
e 4 quatre aunées de Ja pension de retraite de son mari, s'il eut 
vécu. 

est d’ailleurs tout naturel que les indemnités des positions 
ns critiques soient fixées 4 deux années seulement de la pension 
etrailte, c’est-i-dire 4 la moilié des précédentes allocations ° 


INDEMNITES AUX VEUVES SANS ENFANTS, 


PRIMES PERE ET MERE DE 60 ANS. 

i | de 500fr. 8 484 fr. 
a | de 400 fr. & 806fr. 
Sfro 2... ee te ee de 626 fr. 4 1,288 fr. 


‘our nos veuves de marins bretons, ce sont l& des secours ines- 
és, car ils équivalent, pour nos familles du littoral, 4 deux, trois, 
Are, cing années et plus d’existence assurée. — Pendant ce long 
at des besoins matériels, les enfants grandissent et les protecteurs 
\évoles de ces grandes infortunes ont le temps d’agir. 

Juoi qu’il arrive désormais, les veuves et orphelins de la mer, au 
ment de leurs douleurs les plus cruelles et de leurs besoins les 
\§ pressants, pourront trouver un premier et puissant secours 
is ’égide de ces institutions tutélaires. 


998 PROTECTION AUX MARIRNS. 


Vil 
CONCLUSION 


Quiconque a praliqué les marins et connu les allures de leurs ft- 
milles ne saurait sempécher de reconnailre a quel point toutes les 
dispositions qui préccdent leur sont particulicrement adaptées. 

L'ktat, en tant qu’assureur sur la vie, prend la question de haut 
el ne fail aucunc distinction entre les différents genres de navigalion. 
La loi ne s'inquicte pas de savoir, comme toutes les Compagnies 
particuliéres, si le marin court plus de dangers dans telle saison ou 
dans tels parages.—L’assurance est annuelle et accom pagne l'homme 
de mer sur toule espéce de navires, quels que puissent étre d’ailleurs 
les périls de son entreprise. 

Cette largeur de vues est de nature a éviter bien des déceptions, 
que les nombreuses clauses restrictives desJSociétés privées, dail- 
leurs peu compréhensibles pour les gens sans instruction, pour- 
raient preparer, dans plus d’un cas, aux simples marins et a leurs 
familles. 

Les Compagnies, telles que [Etoile de la Mer, auront toujours 
comme clienléle obligée ceux des capitaines, officiers ou passageras 
des navires qui ne se contentcraient pas des tarifs de l’Etat et prétea— 
draient se faire assurer pour de fortes sommes. — Rien de plus ne— 
turel ni de plus légitime! 

Quant a l’assurance par I'Etat, considérée en elle-méme, tout aaam 
plus pourrait-on émettre un veeu relatif au mode de payement des se— 
cours en plusieurs annuités. — Pour qui connuit le manque de pre=— 
voyance de la plupart de nos familles du littoral et les habitudes d& 
dissipation de quelques-unes, il conviendrait sans nul doute dctum- 
dier s’il ne vaudrait pas mieux apporter 4 l’article 12 de la loi ume 
addition ainsi concue : 





« Le montant des secours 4 payer aux familles pourra (sur lem ¥ 
demande ou sur celle de leurs mandataires) étre échelonné suru # 
nombre d'annuités 4 déterminer selon les besoins. 

« Cette indemnité pourra de plus étre convertie, soit en lotalilé o> ® 
en partie, en rentes sur I’Etat. » 


Qu’on songe a l'inexpérience de pauvres gens qui n’ont jama#4 
vécu qu’au jour le jour. — Pour eux, recevoir, d'un seul coup ef 
comme une bombe, une annuité variant entre 500, 744 et mémé 


PROTECTION AUX MARIRS. 900 


incs, ne serait-ce pas subir une de ces tentations de dé- 
eu prés irrésistible? 

arantir le bienfait moral que I'CEuvre des marins a en we, 
s comités de patronage ou les donataires officieux ne sau- 
ervenir plus & propos, en vue d’exercer une influence sa- 


ilrer prévoyants pour nos familles riveraines par voie de 
n et de conseils, leur faire comprendre leurs véritables in- 
serait du méme coup ménager le présent et sauvegarder 
e leurs enfants. 

intérét méme de l’institution , et pour compléter les bien- 
| Caisse des accidents, ne pourrait-on pas encore émettre le 
ir abaisser la barriére des 60 ans d’dge? Aiasi les fils ainé 
;, les ainés d’orphelins, les fils de parents infirmes ne son, 
nt pas dans des siluations moins ialéressantes que les en- 
varents sexagénaires, et cependant, en l'état des choses, ils 
it remplir, en cas de mort par accident, leur réle de soutiens 
e. — Il semble qu’il y ait 14 ume sorle de lacune a combler. 
bre de marins appartiennent a ces diverses catégories. — 
» veuves ne sont malheureusement que trop nombreux. 
rins de I’Etal eux-mémes auraient intérét a se faire assurer, 
; préjudice de jfeurs droits éventuels a une pension de la 
our accidents en service commandé ou mort par maladie 
ue, leurs families ou les marins de | Etat eux-mémes, sls 
nt, trouveraient dans ces institulions un supplément consi- 
le ressources. — Mais il n’est que juste d’observer que 
alion, en matiére de pensions et d’événements de mer, 
beaucoup mieux garantie que celle des marins du com- 


1S, Si, A leur égard, la jurisprudence de la Caisse des acci- 
parait point encore fixée, les marins de ]’Etat peuvent, dés 
, recourir a une autre institatton, ouverte a tous les citoyens 


ise d’assurances, en cas de décés, moyennant un versement 
1 des primes annuelles, échelonnées sur des durées de 5, 
120 ans, ou méme payables pendant toute ja durée de la 
101x des assurés, garantit @ lears familles ou ayants droit 
ige posthume. — Ainsi que Vimdique le tableau ci-joint, 
2s sont calculées d’aprés les tables de morlalité et l’age des 


tque l’assuré ait atteint 16 ans aa meins et 60 ans au plus. 
a pas de visite de médecin, mais il faut que l’assurance ait 


1600 PROTECTION AUX MARINS. 


été contractée deux ans au moins avant le décés de I'assur. 
ce dernier vient 4 succomber plus t6t, les primes versées, avec 
réis 2 4 p. 100, sont remboursées aux héritiers. — 
homme de 55 a 36 ans voulant assurer 3,000 francs ass fa 
payerail, toute sa vie, une prime de 60 fr. 60 c. par an. 

Nos capitaines, officiers, maitres et marins du commerce, not 
officiers, employés divers et marins de Ja flotte, 4 l'aided'u 
prélévement sur leurs salaires, pourront ainsi, en cas de mor 
maturées sous le climat dévorant de certaines stations ou ca 
garantir & leurs veuves et orphelins un héritage variant 
400 francs jusqu’a 3,000 francs. — Un bon fils, soutien de s 
de sa sceur ou de ses vieux parents, pourra, en partant p 
expédition lJointaine, leur donner la méme sécurité. 


CAISSE D’ASSURANCES EN CAS DE DECES 


EXTRAIT DES TARIFFS 


PRIMES A PAYER POUR UNE ASSURANCE DE 100 FRANCS PAYAR 
AU DECES 







AGE PRIMES PRIMES ANNUELLES A PAYER PEN 


DE L ASSURE. UNIQUES. 







eee | ee | Cees 6 eee hs 












De 16 4 17 ans.| 25 96 5 69 3 15 2 34 195 
De 20 4 24 ans.| 27 55 5 98 3 35 2 49 2 08 
De 25 4 26 ans.| 29 67 6 44 5 61 2 69 2 24 
De 50 a 34. ans.| 32 17 6 99 3 92 2 92 9 4 
De 35 a 36 ans.| 355 22 7 65 4 28 3 419 2 68 
De 40 4 Al ans.| 39 38 8 55 4 80 3 61 5 05 
De 45 a 46 ans.| 44 41 9 67 5 48 4 46 5 55 
De 50 a 54 ans.| 49 52 10 81 6 20 4 15 4 40 
De 5d a 5f ans.| 54 81 12 01 6 95 3 4l 4 TT 
De 59 a 60 ans.| 59 44 13 06 7 67 6 10 5 50 





La Caisse en cas de décés a son siége rue de Lille, n° 3 
concert avec ses sceurs, la Caisse des retraites pour la vieille 
Caisse en cas d’accidents, forme un faisceau d’instilutions: 
voyunce qui, par leur caractére vraiment démocratique, ts 
hautement de la générosité de Ja France, vis-a-vis des das 
rieuses. 


PROTECTION AUX MARINS, 1001 


| officiers et fonctionnaires d'un grade un peu élevé, les né- 
ats, les capitaines de navire, qui voudraient placer sur la téte 
irs femmes, de leurs enfants ou de leurs parents des sommes 
ieures 4 5,000 francs, devront s’adresser aux compagnies pri- 
telles que l'Etoile de la Mer et autres. 
fin, la Caisse des retraites pour la vieillesse, la plus ancienne et 
eux connue de ces inslitutions, ouvre ses portes & tous les ci- 
s frangais des deux sexes. — Moyennant un versement annuel 
| peut commencer 4a tout age, tout homme ou femme vivant 
n travail peut s’assurer, 4 partir de cinquante ans, une pension 
re de retraite. — La Caisse des retraites conviendrait encore 
ylen aux marins du commerce qui ont encore tant de peine 
leindre les conditions requises pour la demi-solde des In- 
es. 
s péres de famille peuvent ainsi mettre leurs enfants 4 !’abri 
vénements pour la fin de leur carriére. — Les enfants peuvent, de 
Olé, garantir des moyens d’existence 4 leurs vieux parents. _ 
fin, les bons maitres parviennent ainsi & récompenser d’anciens 
léles servileurs. — Les chefs de commerce et d’industrie, les 
agnies, trouvent dans le don d'un livret de celte Caisse des 
ites un moyen de s’attacher leurs employés ou leurs agents, 
: stimuler leur zéle par la perspective d’une fin de carriére 
ce. 
nous faut borner 1a ces considérations générales sur l’applica- 
de la prévoyance 4 la carriére maritime. — Nulle part elle ne 
zit jouer un réle plus intéressant, ni trouver plus de douleurs a 
oler. 
us l'influence des grands sinistres qui ont si crucllement dé- 
notre population des cdtes, un mouvement favorable s’est pro- 
dans notre région du littoral. 
us avons cité l'inilialive d'une famille bienfaisante, assurant 
la campagne de 1874 trente-six de nos pécheurs d’Islande. — 
leurs armateurs songent a4 en faire autant. — Aussitdt que la 
xe a ouvert ses portes, en avril, l’un d’eux, appartenant au Légué 
it-Brieuc), a fait assurer vingt marins, tous péres de famille pau- 
, partis pour Terre-Neuve sur les navires ['Utile et I’ Espérance. 
sharpentier, commissaire de la marine a Saint-Brieuc, avec le 
ours de quelques personnes charilables, a, de son cété, décidé 
cinquantaine de matelots & verser eux-mémes une partie de la 
ne. — Grace 4 cet excellent exemple, et rivalisant de zéle avec 
honorable administrateur, M. Fournier, commissaire de Binic, 
2 son cdlé organisé un sous-comité de quartier el fait assurer 


1002 PROTECTION AUX MARIRS, 


une cenlaine de marins. — Les administrateurs de la marine qu 
sauront prendre ce rdéle paternel 4 coeur, trouveront dés a préset 
le moyen de rendre & nos populations riveraines d’ inestimable 
services. 

H appartenait aux Cotes-du-Nord, le département de la France 
qui comple peut-étre le plus grand nombre de marins, de donner 
signal de celle croisade et d'inaugurer une (Euvre dont l’actia 
locale inléresse une population de prés de 80,000 ames, en atl 
dant quelle s‘étende sur tout le littoral francais. 

"honorable M. Dufrayer, directeur général, s‘associant a ce gé 
néreux mouvement, a bien youlu, en avril dernier, faire imprime 
une affiche spéciale d'assurances en cas d’accidents, applicable aus 
marins. — Ce document, que l'on s'efforce en ce moment de répandre 
et de faire afficher sur tous les points de notre vaste littoral, est 
destiné 4 appeler Fattention des armateurs, capitaines et marins. 
L‘affiche des marins établit que les commissions chargées de constt 
ter les blessures ou décés par accident professionnel s’ouvriront atx 
représentants naturels des gens de mer, armateurs, capitaines de 
navire et administrateurs de la marine. 

Enfin, Mer David, évéque de Saint-Brieuc et de Trécuier, dansls 
Semaine reliyieuse des Cotes-du-Nord, adressait nagueére & ses dioch 
sains un généreux appel, au sujet d’une (Euvre des Marins 4 créer, 
et de Comités a former. 

Un comité spontanément formé a Saint-Brieuc vient de faire appe 
a la population des Cétes-du-Nord. — En deux mois, ce comilét 
réunt 150 notables adhésions. Avant d’avoir circulé dans le pays 
la liste de souscriplion a recu prés de 5,000 francs. — Environs 
200 marins sont déja assures. 

Si, pour acclimater l’assurance parmi nos gens de mer, et trio 
pher de celle trop puissante routine qui paralyse tant de bonnes 
intentions, des comilés de patronage et l’exemple de donations héné 
voles sont, dans les débuls, tout fait indispensables, — évides 
ment le but d’une cuvre sérieuse doit étre de développer T'initix 
tive privée et l’effort personnel des marins.— En un mol, il fast 
admettre qu’aprés avoir recu l'impulsion de ce généreux patronage 
qui, de notre temps, comme |’a si bien démontré M. Le Play, co 
stilue la véritable mission des classes dirigeantes, nos hommes é 
mer soient entretenus dans lidée de se suffire bientét 4 eux-mémé. 

Il va de soi que les comités devront se borner a dire aux marin: 
« Venez 4 nous, faites la moitié de la prime, nos souscripteurs fe 
ront le reste! » — Il n’y a d’(Euvres durables que celles qui rep 
sent sur la prévoyance et l’énergie individuelles. 


PROTECTION AUX MARINS. 1005 


ant @ la composition des Comités de nos centres maritimes, ils 
rendraien! tout naturellement d’un cdté, les armateurs, les 
zines de navire, les commissaires et les officiers de la marine 
nis sur le littoral; de l'autre, les autorités, maires et adjoints, 
rrés, les notables, et tous. les hommes de cceur et d’entrain des 
tés intéressées. 

s armateurs et capilaines de navire, de concert avec les admi- 
iteurs de la marine et les syndics des gens de mer, doivent étre 
vonnes de |’(Euvre. — Ici encore ils auront un role essentiel a 
lir, et que nul ne saurait leur disputer : celui de convaincre 
sarins de la nécessité de l’assurance , en propageant tout 
rd, comme condition d’engagement des équipages , la régle 
nte : 

lmcuin marin ne pourra étre engagé par nous, s'il ne consent a 
we assurer au taux minimum de 3 francs par an. » 

is que personne, les armateurs sont intéressés a l’établisse- 
de ceite coutume; car, sion leur connaft un cceur sensible, 
¢e pas tout d’abord a leur porte que les veuves et orphelins 
urs navires perdus viendront tendre la main? 

contraire, par l’assurance de leurs équipages, armateurs et ca- 
ws de navire allégeront singuliérement leur responsabilité mo- 
en cas de matheur. — Par l’adoption de cette régle de pré- 
ee, tls feront acte de bon chrélien et sauvegarderont les plus 
\intéréts des hommes dont l’existence leur est confiée. 

dors, au départ des navires, si l’assurance est faite sans clause 
bstitution, il suffirait 4 l'armateur ou au capitaine de remplir 
6s imprimés de l’assurance collective ou les polices indivi- 
%, pour que chaque homme recut en échange, de la Caisse, son 
epécial, qu’il ferait d’ailleurs sagement de laisser en streté a 
her lui ou chez son armateur. 

au contraire, l’assurance a lieu avec clause de substitution, le 
Gpteur de la proposition conserve le droit de substituer les 
des marins engagés en cours de campagne 4 ceux des marins 
iés, sur une liste nominative des assurés approuvée par la 
lom générale. 

| fois l’assurance des marins passée dans les moeurs, qui sait 
gi la Gaisse des Invalides, jalouse de marcher avec les temps 
lle & son ancienne mission tutélaire, ne consentirait pas a se 
br, un jour 4 venir, d’organiser en grand le service des propo- 
b d'assurances? Dans cette hypothése, les Invalides, par I’in- 
diaire des administrateurs de la marine, ne pourraient-ils pas 
tr d’office, en méme temps que leur prélévement de5 pour 100, 


1004 PROTECTION AUX MARINS. 


une retenue générale d’assurance en rapport avec le grade ek 

montant du salaire du marin? — Il y a tout lieu de croire, d'aprés 

les taux actuels des salaires de marins, qu’une retenue de 1 por 

400 au plus suffirait 4 établir, pour toute la France, une Ass- 
rance générale obligatoire qui étendrait dés lors sa protection sor 
une population maritime de 6 4 700,000 ames. — Le reste da sr— 
viee incomberait, comme a lordinaire, 4 la Caisse en cas dacti- 
dents. 

Devant la grandeur du but a alleindre et l'étendue des miséres m 
soulager, le lecteur nous pardonnera d’étre entré dans ces trop longss 
délails. — I] nous a paru sage de développer Vidée dans toutes s== 
consequences. 

Marin nous-méme et fils de marin, associé dés l’enfance 4 lane 
de nos hommes de mer; plus d’une fois compagnon ef témoin d= 
leurs travaux en paix comme en guerre, c’est avec un véritable ema— 
(rainement de cwur que nous avons cherché 4 apporter noe 
picrre 4 Véditice d’une fondation capable d’essuyer bien de=s 
lurmes. 

Que les uns apportent donc leur nom, leur exemple et leuramr- 
vent, les autres leur influence et leurs efforts de propagande, a ce& Re 
ceuvre consolutrice des yeuves et des orphelins dela grande fami be 
maritime. 

Notre propagande réussira, si l'on sait s’adresser a lesprit prré- , 
voyant des méres de famille, el amener les femmes de marins a ex er- 
cer, au départ des navires, une influence le plus souvent irrésisti- 
ble. — La Société centrale de sauvetage, la presse de Paris et des 
ports, et le département de la Marine lui-méme, voudront sans doule 
contribuer 4 la propagation de cette bonne nouvelle, en aidanté 
assurance des marins par toutes leurs ressources de publicilé. - 
La Société centrale de sauvelage, qui posséde une organisalion cot 
pléte, une haute influence et des cadres pleins de zéle, ne sera-tek 
pas un jour tentée de joindre ce mandat au sien? Personne n’est plas 
en mesure qu'elle d’assumer cette honorable mission, en devenat 
4 la fois Sociélé de sauvetage et de patronage pour l’assurance des 
marins. Avec les relations qu'elle a su élablir tout le long des céles 
de France, cette Société n’a qu’un mot 4 dire pour faire de tous ses 
agents et correspondants autant de propagateurs capables et zélé 
de l’Quvre des marins. 

Notre but serait atteint, si nous avions réussi 4 démontrer A loutes 
les Ames sympathiques, si nombreuses encore dans ce noble pays de 
France : 

Que I'(iuvre du patronage des marins est nécessaire et possible; 










PROTECTION AUX MARINS. 1005 


ue ce patronage doit toul d’abord se réaliser par une assurance 
la vie; 
ue les trois Caisses d’assurances en cas d’accidents, et en cas 
lécés et enfin de retraite pour la vieillesse, garanties par I'Etat, 
t appelées a couvrir notre population maritime de la protection 
lus efficace. 
orame nous l’écrivions il y a cing ans, dans un ouvrage profes- 
nel‘, le plus. grand tort qu’ait la marine en France, c'est d’Atre 
» peu connue de nos concitoyens. En conséquence, il faut avoir 
courage de dire aux gens du monde quels sont ceux dont nous 
dons la cause. 
t Il s’agit d'une population spéciale de six & sept cent mille 
es au plus, décimée de pérc en fils au service de la France. — De- 
sle pacte de Colhert, qui remonte aux beaux jours de Louis XIV, 
scription maritime est pour nos frontiéres de mer une véritable 
nie militaire, prenant les armes et montant sur nos vaisseaux au 
mier bruit du canon, comme les régiments-frontiéres de )’Au- 
the et de la Russie. — Ses rares priviléges (droit de prise, secours 
Jemi-solde des invalides) ne sont que la compensation de la vie la 
dure et des plus austéres devoirs. » 
2S aieux de cetle milice combattaient avec Tourville 4 La Hougue 
avec le grand Du Quesne, vainqueur de Ruyter, dans la mer de 
le. — Les générations suivantes supportaient tout le poids de la 
ible guerre de la succession d’Espagne, sous Jean-Bart et Forbin; 
3 Duguay-Trouin, elles livraient des abordages demeurés célé- 
s et enlevaient Rio-Janeiro avec une audace inouie. — Au temps 
souis XV, les fils des marins du grand roi versaient de nouveau 
‘sang dans les mers de ]'Inde, sous Dupleix, et dans les eaux du 
ada, au temps de I’héroique Montcalm. 
i les péres s’étaient vus impuissants 4 défendre notre empire 
mial, dans ce temps de décadence ot l’on voyait !es cétes de 
nce, elles-mémes, assaillies et ravagées par les expéditions anglai- 
la généralion suivante prenait une noble revanche, tanlét com- 
ant dans I’Inde, sous ’immortel Suffren, tant6t affranchissant 
nérique, avec Guichen, de Grasse et d'Estaing. — Quelque vingt 
apres, la famille maritime avait 4 supporter les longues et cruel- 
guerres de la Révolution et de l'Empire, avec le 15 prairial, 
sukir, Trafalgar, Santo-Domingo — et les pontons de 1’Angleterre, 
souvenirs douloureux qu‘Algésiras et le Grand-Port ne suffisaient 
> & effacer. 


De la Guerre maritime, p. 25. Paris, 1869.— Arthur Bertrand et Dumaine. 





tats dans la Baltique, ils tinrent & prouver que la { 

& eux et se battirent avec un dévouement admi 

On voit si les fils ont été dignes de leurs aieux et s’ 

des titres de noblesse écrits avec leur sang, et qui re 
plus de deux siécles. 

A tous ceux et celles qui ont bien voulu nous sui 

travers plus d’un détail trop aride, nous dirons en ti 


« A lceuvre donc! Le moment est venu de sollicit 
entrainement. — Ouvrons nos curs, et, pour les } 
seulement, notre bourse! Dieu fera le reste! » 


Baron 
Capitain: 


BENEDICTE WYNIEFCKA 


fistress Arabella Lawson, collaboratrice de plusieurs Magazines 
utre-Manche, et auteur de quelques romans finement observés, 
it l’habilude de passer une partie de la belle saison dans la ban- 
je lyonnaise, chez une amie de sa famille, la bonne vieille 
Jame du Quesnay. Bien que l’altrait que cetle aimable femme 
rcait sur toules les personnes admises 4 l’honneur de son inti- 
éfiat assez vif pour expliquer )’empressement annuel de madame 
son 4 la visiter dans sa maison de campagne des Massues, cet 
ait s’élail accru chez son amie anglaise d’une curiosité singu- 
B, lorsqu’elle quitta Londres pour Lyon dans l’été de 1868. 
ladame Lawson espérait apprendre de madame du Quesnay le 
d'une énigme dont elle avait l’esprit occupé depuis plusieurs 
gs. Il n’est point rare que les écrivains, lors méme que leur talent 
it apprécié que par un public restreint, recoivent de personnes 
mnues des témoignages de sympathie. Il en était arrivé plus 
ae fois autant 4 madame Lawson, mais aucune des lettres que 
avaient values ses succes ne lui avait plu autant qu’une corres- 
dance de l’hiver précédent, datée de Lyon. 

@ modestie de madame Lawson lui persuadant que ses cuvres 
laient connues, dans cette ville, que du groupe amical qu’elle y 
fouvait chaque année, elle pensait que madame du Quesnay était 
@ le secret de cette correspondance dont l’auleur n’avait donné 
mn nom ni son adresse. Ces lettres, inaugurées par la fine cri- 
le d’un de ses romans, avaient pris peu a peu le caractére de con- 
Qces d’autant plus intéressantes, que la personnalité qu’elles 
daient paraissait noble, fidre et, 4 certains égards, originale, dans 


prosaique dans lequel Ja plupart placent l’idéal de la sages 
core des élans vers un but de dévouement hors de port 
les cris d'un étre qui se sent propre aux grandes choses e 
consumer des forces héroiques a un labeur vulgaire. 

Rien de banal cependant dans ces jets d’une Ame qui, aj 
couvé longlemps sans doute sa flamme intérieure, langai 
les laves volcaniques de ses émolions ignorées ; rien qui s 
pret ni la prétention lilteraire. Tout abstraites que fussent 
dences, unc individualilé précise, soulfrant d'une destinée 
et étouffant dans un milieu hostile ou indifférent, se dessi 
le voile de leur générali 

Madame Lawson s ‘était Gtonnée d’abord de n’en pas devin 
tage; puis elle s’étail piquée au jeu par le souvenir des proc 
duction qui ont permis aux savants de reconstituer des types 
de Ja série animale el végétale ; et, comme tout est signe : 
observer, elle avail compris que son correspondant était ui 
avant que celle-ci ne signdl, aprés quatre mois de confidenct 
nom d’lréne. C’étaient certaines pudeurs d’expression, certa 
périences éparses au travers de pensées énergiques qui h 
fait résoudre ce point, plutot que l’aspect matériel de ce 
Vécrilure n’était en effet ni l’anglaise mécanique et sans 
la baAtarde frangaise, si diverse d’aspects dans son irrégul 
deur. Les traits de cette écriture étaient droits et nerveux, p 
que ne le comporte le format ordinaire de nos papiers a le 
des mollesses inattendues a certains jambages, et, a d’au 
impétuosités @’allures qui se trahissaient par des pleins 
inflexibles. 

S'il est vrai que chaque étre laisse une trace de sa virtus 





BENEDICTE WYNIEFCKA. 1009 


2ment? — dans ses lettres 4 madame du Quesnay; elle ne voulait 
jéflorer ses joies d’avant-propos qu'un seul détail gatait : rien 
| renscignait sur l’a4ge de sa mystérieuse amie. Telle de ses let- 
par sa désillusion, accusait trente ans; telle autre, vingt, par 
ingénuité spirituelle, ses images aussi fraiches que les premiéres 
{les de mars, et ses battements d‘aile vers l'idéal du bien. 
rsque madame du Quesnay eut appris 4 madame Lawson que 
»femme ne se nommait Iréne dans le cercle de ses relations, 
elle se pril 4 croire que cette correspondance avait élé un jeu 
wit imaginé pour surexciter sa verve de romancier. Mais réelle 
réée par une fantaisie amicale, celte figure inconnue et révée 
ne hanlait sans cesse son esprit, et cette obsession accroissait 
ile le dtsir d’apprendre le mot de celte énigme. 
+ mot-18, madame Lawson ne lépela que lettre 4 lettre, et ce fut 
‘y découvrir un de ces beaux romans que les manoeuvres de la 
ne ne sauraicnt inventer, et qu ils ne font que transcrire, quand 
ur est permis de les mettre au jour. 


I] 


ladame du Quesnay altirait chez elle, par son aménité, une com- 
Mie a la fois si nombreuse et si choisie, que ce fut un étonnement 
rPmadame Arabella Lawson de diner en téle-d-téte avec elle un 
de la seconde semaine de son séjour aux Massues. 
~ Vous serez privée de votre whist ce soir, lyi dit-elle quand elles 
nt rentrées au salon, en se donnant le bras avec une cérémonie 
uée. Comment se fait-il qu'il ne vous soit venu personne? 
- Mais j'ullends du monde, ma chére belle, répondit madame du 
may, a laquelle ses soixante ans permettaient de trailer presque 
‘wnellement madame Lawson, qui n’en avait que trente-cingq. 
~. des gens qui ne vous amuseront point, par parenthése, et je 
en demande bien pardon : M. Labourier, ce riche banquier qui 
ts maison de cumpagne au Point-du-Jour, sa femme et sa fille. 
~ci, quia lu votre dernier roman, se fait une féte de vous voir, 
une [éte! Vous devrez donc prendre en gré les parents en fa- 
de la sympathie de leur fille. 
- Se nomme-t-clle Iréne? demanda vivement madame Lawson. 
- Pourquer Iréne?... Ah! toujours votre idée fixe, chére belle!... 
wit, ce num serait encore moins prélentieux que le sien : elle 
Belle Hermance, de par cette manie qu’ont certains parvenus de 
Pabuer des distinctions pucriles pour compenser celles qui leur 
40 Sepremsne 1875, 65 


1010 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


manquent. Mais vous me faites médire de mes hites, et cest dav 
tant plus mal 4 moi que jattends un service de M. Labourer, 
Sespére qu'il prendra chez lui, a tilre d'apprenti financier, notre 
sire de Bel-Esbat. 

Ce sobriquet avait été donné par madame Lawson au neveu de son 
amie, Emile du Quesnay, qui lavail mérité par tontes les folies qu 
peut faire un jeune homme livré a lui-méme de trop bonne hear. 
I] avail perdu son pére a vingt ans, el, autant pour ftir les consels 
alarmés de sa tante que pour exercer ses talents de dissipateur sur 
un théatre plus brillant que Lyon, il s’etail enfui 4 Paris. Apres sept 
ans de vie élégante, il était revenu cet été-la aux Massnes, plus usé 
qu’un cheval favori entrainé sur tous les champs de course eure 
péens, plus pauvre que Job, car Ecriture sainte ne dit pas que des 
créanciers disputassent & celui-ct la possession de son fumnier legen 
daire, et Emile ne pouvail poser ses deux pieds sur dix puuees de 
terre qui lui apparlinsseut complétement; il n’avait pas méme le 
droit de dire siens les habits qu'il portait quand il était venu frapper~ 
aux Massues. Il avail meme plaisanté sur ce fail, en enuierant asm 
lante les tempéraments divers de la gent créanciére, les maquignons 
clant, d’apres lui, grippe-sous et rageurs; les jouiltiers, tatillons, 
soupconneux, et les tailleurs, seuls longanimes et crédules. Celte 
paraphrase des mésayenlures de cet enfant prodizue sans haillons 
avait fait rire madame du Quesnay, mais sans lu désarmer de sou 
bon sens. 

— Je tuerai le veau gras de la réconciliation, avait-e'le dit a so# 
neveu, et pour Phonneur de la famille je payerai tous tes créa® 
ciers, les impatients el les crédules; mais c'est un sacritice que} 
ne renouvellerai plus, ne voulant pas éltre complice de tes soitiss. 
Maintenant, quels sont tes projets? Je sais bien que s'il ne te reste 
plus un sou vaillant de lhéritage paternel, tu es riche d’espérancs, 
puisque je suis ta lante et que l’on nomme ainsi les perspectires 
d’héritage. Mais le désespoir de l'amoureux de Philis risqueraitd 
devenir le tien, cur le ducteur affirme que, sauf accident, je pe 
vivre encore vingt ans comme ma mere el ma sccur. I! faut dona 
rabattre sur la possibilité d’avoir de silt une nouvelle fortue’ 
croquer... Oh! ne proteste pas. Je ne te parle n-t de ces choses 
qu'afin de n’y jamais revenir... Done, ma maison est la tirnne; mal 
je te prendrais en déplaisance si tu y vivais en oisil. C» ne seraitk 
moyen ni de faire pénitence de tes péchés, ni de Uaccoutnmer au 
existence sérieuse. Si tu ne te résignais pas a faire quoi que cesdl 
@utile, tu n’aurais & altendre de moi que les soins qu- j'aurais k 

devoir de rendre 4 un parent estropié des deux bras ct un peu aust 
de la cervelle ; mes autres neveux hérileraient de cetle charge de !t- 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1046 


ma mort... Si, comme je le souhaile au contraire, tu n’as 
e gaspiller tes biens et ton temps sans perdre ton sens moral, 
le prouveras en essayant de t’occuper. Le travail te relévera 
yeux et aux tiens; il te refera la conscience et... ]’estomac, 
n et l'autre me paraissent un peu atteints chez toi, mon cher 


gueil du jeune homme avait pati de cette mercuriale. Il avait 
'abord de s’engager; puis, soit que la dureté de la vie mili- 
2ffrayat, soit qu’une révolution se fut accomplie en lui-méme, 
_adhéré au voeu de sa lante, qui était de placer son neveu chez 
e banquier, puisqu’il n’avait aucun litre acquis pour embrasser 
ofession libérale. | 

ime du Quesnay avait fait pressentir M. Labourier, son voisia 
it-du-Jour, au sujet d’un emploi pour Emile. Le banquier, al-. 
ar Pidée d’entrer en relations avec une personne gui ne l’a~ 
nais recu chez elle, avait répondu aux démarches d'un vieik 
: des Massues par une invitation a diner pour madame du 
y et son neveu. 

: méthode villageoise de traiter les affaires était trop en de- 
sSmoeurs de madame du Quesnay pour qu’elle s’y soumit. Elle 
4il donc lenue 4 quelques visites cérémonieuses; mais comme 
ourier faisait altendre la solution désirée, elle avait pris un 
terme le jour ot les instances du banquier pour la recevgir 
.devenues trop vives. Alléguant la présence de madame Lawe. 
z elle pour se dispenser d'aller au Point-du-Jour, elle y avait. 
Emile, qui devait, aprés ce diner vraiment obligatoire, ra-. 
la famille Labourier aux Massues pour y passer la soirée. 

1d madame Lawson cut été mise au courant de cette pelife. 
aison, elle ne put s'empécher de dire: 

en’est pas un employé, mais un gendre, que ce M. Labounier 
e chez vous. | 

> ne le pense pas, répliqua madame du Quesnay avec un fin 
. Les sacs d’or de M. Labourier sont plus authentiques que 
chemins ne sont vicux, et les plus forts en-science héraldique 
»tre sitcle égalilaire, ce sont les roluriers. Les du Quesnay, 
re, n’ont qu’une noblesse d’échevinage, comme toute la pe- 
alilhommerie du Lyonnais. Nous ne datons que du passage 
_IV dans sa bonne ville de Lyon, lors de son mariage avee 
ine Marie de Médicis, cette autre commervante anoblie. La oi 
isson porte trois pilules, le nétre, aussi parlant, porte au chef 
rampant des armes de la ville, et en abime trois dés d’or sur 
s sable. Or, quand on paye un nom, 1 faut qu’il vaille mieux 
e d’étre acheté. Et qu’est la particule sans un titre? Bon & ngus, 


1042 KENEDICTE WYNIEFCKA. 


les du Quesnay, de nous estimer dans une certaine mesure, en cons 
tant que, depuis quelques générations, nous faisons partie de ceux 
que le dix-septiéme siécle nommait avec tant de justesse les honnétes 
yens, c’est-a-dire les familles de vie indépendante, de meurs be 
norables, d’esprit cullivé, de traditions polies. Mais ce sont la des 
qualités trop peu brillantes pour entéter M. Labourier. Puis, s'il faut 
tout dirc, notre sire de Bel-Esbat est occupé ailleurs... de cear 
s‘entend. 

— Je le croyais si dégagé de ses anciens souvenirs! Il me jarat 
hicr quil n'y songeait qu’avec dégout. 

— Raison de plus pour qu’il savoure un sentiment délicat. Dea 
a le coeur tout rafraichi, Pesprit tout reposé, car je ne me trompe 
pas a l'ardeur dont il étudie ses trailés de comptabilité. Sans I'ad- 
juvant de cette passion naissante, il les aurait jelés par la fenétre, 
depuis huit jours qu'il s‘escrime a les déchiffrer. Mais assez sur ce 
sujet. Je veux vous laisser Ie plaisir de tout deviner. Aussi bien, void 
nos visiteurs, car l’on sonne a la grille. 


Mi 


Madame du Quesnay ne s’était pas trompée en annongant que lam 
compagnie altendue ce soir-la ne serait pas récréative. Sauf quelques 
exceplions généralement parisiennes, les manipulateurs d'argem® 
manquent des qualilés que l’on apprécie dans un salon, surtowl 
lorsqu’ils sont les fils de leurs ceuvres, selon la formule consacrée. 
Leur intelligence est, dans ce cas, toule spéciale, et ils sont dépaysés 
lors de Ja matiére financiére. Si encore M. Labourier n'eudt été que 
lourd, il aurait été supportable; mais il était odieux a force de jac- 
tance, et, comme Emile le disail le lendemain de cette soirée, en % 
servant dune image de maquignon, ce banquier, ancien direcletf 
d’une compagnie de diligences, faisait claquer son fouet a toul pr 
pos. Ses maisons, son parc, ses équipages, ses féles dhiver, faisasent 
tous les frais de sa conversation, et il suivait son instinct comme 
cial en parant du mieux qu'il pouvait son élalage. 

Madame Labourier n’était pas faite pour rendre indulgent enwt 
son mari. D'une,obésilé de fermiére, elle parlait de ses nerfs, # 
plaignait de manquer d’appélit, en dépit d'un teint enlumine par 
travail d’une digestion copieuse, et racontait ses vapeurs avec é 
xestes arrondis, des mouvements d’épaules et des plongeons des 
yuste dans sa chautfeuse, qui visaient la distinction et n’atleignatelt 


que le ridicule. 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1015 


a@ jeunesse porte en soi un tel charme, qu’Hermance Labourier 
tdés le premier coup d’ceil 4 madame Lawson, qui n’accusa que 
rot maternel de sa toilette, surchargée de pompons, de noeuds, 
dentelles, et qui trouva aimable sa téte brune. Elle avait des yeux 
fants 4 force de vivacité, et ce petit air décidé des riches héri- 
es, qui nest pas encore de l’aplomb, mais une gracieuse muti- 
ie, tant qu elles n’ont pas encore passé vingt ans. 

Jermance s’empara de madame Lawson avec une aisance d’en- 
tgaté, et elle lui adressa de si grands compliments, que celle-ci 
isa toul de suite & sa mystlérieuse Iréne; mais le gentil verbiage 
lermance manquait de style; ce n'élait pas ainsi que la corres- 
dante de madame Lawson l’aurait abordée. 

fadame du Quesnay se devant a ses deux autres visiteurs, Emile 
pertagea entre les deux groupes bien distincts formés au salon. Il 
samusait pas, lui non plus, le sire de Bel-Esbat, et, qu'il vint 
mer la réplique 4 Hermance, ou qu’il opinat du bonnet 4 quelque 
ome financier, c’était du méme air distrait. 

fout en causant, Arabelle Lawson regardait le jeune homme 
m ceil rendu perspicace par la demi-confidence de son amie, et le 
ingement que madame du Quesnay avait signalé chez son neveu 
fut démontré. 

adame Lawson avait connu Emile fanfaron de vices a vingt ans, 
fant sur le front ce contentement juvénile que donne a l'homme 
ya'il croit étre le premier exercice de sa liberté, tandis que ce 
it le plus souvent que l’apprentissage d’esclavages divers. Plus 
dans les rares visites qu’il lui faisait, soit & Paris, soit 8 Lon- 
, elle avait vu léger, railleur, critiquant tout le premier, et non 
Vesprit, sa folle existence. Comme il n/’allait la visiter que dans 
Ours de remords, il lui parlait alors de ses cheveux qui s'éclair- 
tzent, de ses plaisirs qui |’excédaient, de ses gens qui le pillaient; 
zand elle sommait son jeune ami de rompre avec une existence 
| jugeait luirméme si sévérement, il prenait congé d'elle, en ob- 
ant qu’une fois pris dans un engrenage, il est d'une vérité méca- 
@ qu'on y doit passer tout entier. A cette époque, madame Law- 
k'vait cru Emile destiné 4 devenir une viclime de ces plaisirs qui 
t plus vite que les rudes labeurs: car elle avait remarqué dans 
waits légérement stupéfiés et dans la couleur anémique de son 
- les premiers symptémes de cette maladie innommée propre a 
= qui abusent de tout, el surtout d’eux-mémes. 

“vrai dire, depuis son arrivée aux Massues, Arabelle Lawson avait 
wbservé Emile. En sa qualité d’Anglaise, elle prisait, avant toutes 
ws qualités chez un homme, l’énergie et l’esprit d’initiative, et 
avail trouvé fort pileux le retour de l’enfant prodigue aux Mas- 





Brees Crane Ceres) sue murine neers pre eee 8 
pertinence, tout son étre semblait s’étre assoupli, et son 
gue avait des lucurs douces el comme recueillies. Ce n' 
pas Hermance qui avail op‘vé ce miracle. Il y avait cep 
sorte de coquelterie dans tout ce qu’elle disait & Emile; n 
férence de celui-ci ne distinguait pas cette nuance, et il) 
trait que striclement poli envers mademoiselle Labourier 

Madame Lawson vit tou! 4 coup madame du Quesnay si 
ste de soulenir 1a conversation banale dont l'incommoda 
bourier, qu’elle ramena Hermance av:prés du groupe pr 
chapitre des inventoriations de fortune l'on était passé 
relations de voisinage. 

— Vous devez étre bien essenlée l'hiver, madame? dis: 
Labourier 4 madame du Quesnay, qui résidait toute l’ann: 
beau domaine des Massues. 

— On n'est jamais essculée 4 vingt minutes de Ia vill 
la maitresse de la maison, Mes fidéles de Lyon bravent wi 
pour venir me voir; puis, j’ai des amis 4 Sainte-Foy, & § 
et méme aux Massues. 

— Aux Massues? Mais je crois, madame, qu’aprés la b 
il n'y reste que de petites gens que vous ne sauriez voir. 

— C'est une erreur que j'ai longtemps parlagée, ré 
dame du Quesnay. Il est méme curicux que j'aie passé 
aux Massues sans y recevoir une famille aimable dont 
jouste la mienne. Ila fallu, cet hiver, la chute d’un mi 
pour que j’entrasse en connaissance avec ces voisins, qu 
hautement. Mais vous devez les connaitre, madame, @ 
nom : je veux parler de M. Wyniefcki et de sa fille. 





BENEDICTE WYNIEFCKA. 1015 


Tu vois, maman, s’écria Hermance, que tu pouvais bien rece- 
chez toi mademoiselle Wynicfgka, quoiqu’elle m’ait donné au 
ant des legons de musique. Madame du Quesnay la recoit bien. 
Ii y a une distinction 4 faire, répondit madame Labourier d’un 
incé. Madame n’a jamais payé de cachets 4 mademoiselle Wy- 
ka. 

En vérilé, si je n’étais si vieille, je lui en payerais volontiers, 
t-ce que pour l’aider dans son ceuvre de dévouement, répliqua 
aitresse de la maison. Mais elle ne trouverait pas vraisemblable 
‘apprisse le piano 4 mon age, ef sa dignité s’offenserait de cet 
dient imaginé pour l’obliger... Est-ce que mademoiselle Labou- 
prend encore des lecons de musique? 

‘Oh! son éducation est terminée, répondit pompeusement ma- 
» Labourier avec la satisfaction d’une femme qui, d’aprés la 
ne totale dépensée pour cet objet, ne doute pas que sa fille ne 
%étrie de science et de talent. 

Est-ce que mademoiselle Wyniefcka vient quelquefois chez vous 
ir, madame? demanda Hermance. Oh! que j'aurais plaisir 4 la 
mtrer! Je ne l’ai pas vue depuis sa derniére lecon, il y a six 
, et je la trouvais si aimable, si distinguée surtout! Elle était 
ul mon modéle : j’aurais voulu lui ressembler. 

dame Labourier était au supplice : son code de bienséances ve- 
d’étre bouleversé par la décision supérieure de madame du 
1ay- 

Si j'avais su que tu tenais autant 4 cette relation! dit-elle a 
ance, en lui signifiant des yeux son désir de clore l’incident. 
Je n'ai pas vu mademoiselle Wyniefgka depuis dix jours, reprit 
me du Quesnay. Elle donnait tous ses moments de liberté asa 
/mére malade. Mais j’envoie prendre des nouvelles de madame 
rt chaque matin; je la sais en convalescence; de sorle que si 
désirez voir Bénédicte, mademoiselle, je puis la faire prier de 
donner sa soirée. Vous avez gardé un trop bon souvenir d’elle 
que la sympalhie ne soit pas mutuelle entre vous : elle me 
gré de vous avoir réunies. 

dame Labourier opéra une volie-face héroique : 

Je profiterai de l'occasion, dit-elle, pour engager mademoi- 
Wyniefcka & nous visiter. Mes scrupules sont détruits par l’ac- 
que vous lui faites, madame; mais vous les approuverez, 
d je vous aurai dil que je ne savais rien de mademoiselle Wy- 
ka, sinon qu'elle m’avait été pronée comme une bonne musi- 
ie... el il est si ulile de surveiller ses relations!... 
Mademoiselle Wyniefcka n’est pas la premicre venue, repartit 
ime du Guesnay d'un ton de douce autorité; sa famille réside 





la platitude. Elle voulut donc n’avoir pas entendu 
mations, et elle dit 4 Hermance : 

— Voulez-vous dter 4 mademoiselle Wynief¢ka la pc 
refuser sa présence? allez vous-méme la chercher. 
cessaire pour cela de sortir par le chemin : d'un « 
M. Wyniefcki et moi, nous avons laissé subsister la 
Emile vous conduira jusqu’a cette limite de mon do 
attendra. 

— Partons, monsieur! s‘écria Hermance. 

Cette fois, Emile s'empressa, et d'un mouvemen 
madame Lawson, observatrice par nature el par mi 
change d’un regard expressif entre le banquier et 
cueillit des lévres de madame du Quesnay un sourir 
Jui seul une révélation. 


Iv 


Ce n’est pas seulement l'art qui se plait aux cont 
s'il les met en ceuvre, c'est pour obéir a un instin 
madame Lawson ne fut pas seule 4 admirer, un qui 
le joli tableau que présentérent les deux jeunes til 
salon, amicalement enlacées. Pendant le temps ¢ 
traverser cette vaste piéce, madame du Quesnay d 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1017 


Kant 4 cété de la réserve patricienne de mademoiselle Wy- 
Ka; sa toilette empruntait un nouvel éclat 4 la robe noire toute 
de la fille pauvre de l’exilé. Par un geste mignon, Hermance 
t dans ses mains a fossettes, un peu courtes, la main fuselée 
snédicte. Ce rapprochement, qui mettait en évidence la diffé- 
: de leur race, pouvait élre poursuivi et trouvé sensible dans les 
dres trails de leurs personnes. 

utes deux avaient des cheveux chitains; mais ceux d’Her- 
e, drus et gros, se pressaient sur ses tempes en mouvements 
Lés qui faisaient trouver vraisemblable la masse de boucles re- 
s sur ses épaules. D’un ton plus cendré et d’une finesse arach- 
ne, la chevelure de Bénédicte formait simplement un neeud sur 
te, et les folles méches qui se jouaient sur son cou un peu long 
ent en torsions moins serrées, avec une grace vaporeuse. 
*s deux avaient des sourcils noirs, trop épais et incorrects de 
m chez Hermance; minces, luisants et d'une courbe harmo- 
e chez Bénédicte. Leur arc mollement détendu obombrait des 
un peu enchassés dans leur orbile et dont la prunelle grise 
‘untait une élrangelé aux rayons bizarrement colorés de leurs 
trés-blonds 4 leur naissance, bruns 4 leur extrémilé recourbée. 
a l’ceil noir 4 fleur de téte d’Hermance se laissait pénétrer, |’ceil 
nirional de Bénédicte, protégé par ce voile mouvant, devait 
x garder ses secrets. 

*n que mademoiselle Wyniefcka ett vingt-trois ans, elle avait 
ve celle fleur de jeunesse qui se flétrit si vite; mais ce charme 
annier ne s’épanouissait pas chez elle en cette coloration du- 
qui faisait ressembler les joues d’Hermance a des péches mor- 
par le soleil d’aout. Le teint de la Polonaise était comparable 
églantines qui entr’ouvrent a l’incertain soleil de mai leurs 
les 4 peine rosées; c’était par la finesse et non par |’éclat qu'il 
stinguait, car Je sang bleuissait l’épiderme soyeux de ses tem- 
tandis que la pulpe serrée de la carnation d’Hermance voilait 
elle ces réseaux deélicals. 

lle demi-paleur de Bénédicte n’était pas maladive, car sa bou- 
h coupe sculpturale, était d’un rouge plus pourpré que la bou- 
rieuse de mademoiselle Labourier, et si le trait Je plus polo- 
de sa figure, son nez busqué, 4 narines un peu serrées, lui 
ait un air de hauteur, on appréciait mieux la noblesse de cette 
» hardie en constatant que la vulgarité de la physionomie d'Her- 
ce lui venait de l’incorrection d'un nez trop charnu, 4 plans 
ndis. 

'fille du banquier rachetait ce défaut par la fraiche vitalité de 
emble, et son léger embonpoint devait avoir, pour beaucoup, 


bourier demanda & mademoiselle Wynielcka si elle | 
le plaisir de se faire entendre au piano. 

Bénédicte rougit. Emile, qui était rentré silenc 
rire les deux jeunes filles, laissa tomber d'impi 
qu'il feuilletait. Mais madame Labourier avait trop 
qu'elle croyail étre un honneur a faire a la nouvelle 
Noncer 4 sa motion; ses instances furent telles qui 
Wyniefcka dut se résigner a voir la soirée qu'elle 
erce 4 une causerie amicale se changer en exh 
talent. 

Elle avait été présentée 4 madame Lawson par ma 
nay, et le sérieux de l’esprit n’émoussait pas en elle 
nile, car elle sut prouver 4 Arabella qu'elle ne la 
avec la tribu des Labourier; en passant devant n 
pour aller s‘installer au piano, elle lui dit un « Je 
pardon, madame, » qui protestait trés-joliment contr 
de musique forcée et qui avait méme une profondew 
ponvait pas soupgonner ce soir-la. 

En effet, mise 4 part sa contrariélé de voir ma 
niefgka traitée en subalterne qu’on somme d’exercer : 
dame Lawson se réjouissait de cet interméde a la 
elle en fut pour son espoir de dilettante. Non pas 
ne fat pas une virluose. Tout au contraire: elle l’é 
dix minutes daudition, Arabella était éblouie, ahu 
une avalanche de trilles, de trails, de cadences pe 


Vac Na miladin nas Pambenn dane an hewitt anne 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1019 


le banquier, émerveillé par ces exercices de haute voltige 
matique. 

- Tu n’en sauras jamais faire autant, et tu as dix ans de lecons, 
de mademoiselle que d’autres maitres! dit-il 4 sa fille aprés 
r applaudi ce morceau de bravoure. 

- Moi?... Je gage que si. Est-ce que c est bien difficile? demanda 
nance 4 Bénédicte. 

- Un peu, répondit celle-ci en souriant; pourtant, si vous tra- 
ez quelques heures par jour... 

Quelques heures! interrompit madame Labourier; mais son 
>» resle fermé des semaines entiéres et s'abime de n’étre pas 
>... Un superbe piano d’Erard! 

- Ou prendrais-je le gout d’étudier seule, puisque je n’ai per- 
e pour me guider? Ah! si j’avais mademoiselle Wyniefcka! 

Voila bien les petites filles! dit le banquier; sans férule, elles 
auraient rien faire. Ainsi, avec l'aide de mademoiselle, tu te 
s forte de jouer ce beau morceau? 

- Oui, et je ne suis pas si paresseuse que tu crois, cher petit 
, car si tu consens & ce que je reprenne des lecons, je vais 
> mademoiselle Wyniefcka de m’écrire le titre de ce morceau, 
-Vaurai déchiffré la premiére fois qu'elle viendra au Point-du- 


accord fut fait sur ces données, et l'on cherchait, sans les trou- 
encre el papier sur les tables du salon, quand madame Lawson, 
autionnée d’agendas en sa qualité d’Anglaise, tira un petit car- 
de sa poche et offrit un crayon et un feuillet pour écrire les in- 
tions demandeées. 

> bon office était un peu intéressé. Bien que Bénédicte lett 
‘dée en étrangére, Arabelle ne voulait pas laisser perdre une 
@ occasion de trouver son Iréne, et celle-la lui edt agréé entre 
es, en dépit de ses préférences pour les bavardages brillants de 
nine musique moderne. 

» qu’allait écrire mademoiselle Wyniefcka n’étant qu'un nom 
teur et d’éditeur, madame Lawson ne pouvait craindre d'étre 
créte en demeurant placée de fagon & voir distinctement le 
let déchiré, et elle aurait cru au dessein de déjouer sa curio- 
2n suivant du regard deux lignes de ronde calligraphiées sui- 

toutes les régles de l’art, si Hermance nett dit 4 Béné- 


- Toujours votre pelite ronde! Est-ce que ce n'est pas plus fati- 
pour la main qu’une écriture cuoulée? 

- L'habitude de copier de la musique! répondit légérement ma- 
Diselle Wyniefcka. 








dame du Quesnay, qui se chargea de répondre pour 

— Mademoiselle W: yniefcka, dit-elle an banquier, 
4 tirer parli de ses talents, et je loue sa vaillance 
égard; mais elle ne saurait se résoudre 4 se donn 
Elle yous est reconnaissante de l'intention de 
mais... 

— Assurément, reprit M. Labouricr, je ne pen 
mademoiselle; j’espérais, au contraire, lui étre agri 
tion dans un concert est chérement rétribuée et me 
évidence. 

— C'est cette derniére raison qui m'oblige 4 ue pi 
offre bienveillante, monsieur, répondit Bénédicte avi 
blement dans la voix. 

— De trés-honorables personnes, des jeunes fille 
pas ce scrupule, insista madame Labourier. Vou 
talents 4 vos dépens, permeltez-moi de vous le dire 
Je suis sure que M. du Quesnay pense comme moi, 
tant d’années 4 Paris. 

Le regard de Bénédicte se leva sur Emile avec 
d’anxiété qui s'effaca peu 4 peu pendant qu’il répon 

— Les artistes qui se font entendre en public « 
ment élevées dans ce but; elles sont aguerries co: 
de la publicité. C'est une question de milieu social, 
de traditions de famille. La ot: j’applaudirais mada: 
selle une telle, je soulfrirais pour mademoiselle W 





BENEDICTE WYNIEFCKA. 1024 


V 


iS les premiers jours de son séjour aux Massues, madame 
m avait été occupée a recevoir ses amis lyonnais ou 4 visiler 
ibitués du salon de madame du Quesnay établis 4 Sainte-Foy 
a Demi-Lune. Elle n’avait donc encore, ni joui de sa résidence 
ni repris ce mode de travail matinal qui remplace si avanta- 
ment en province les veillées paristennes. Enfin quitte de ses 
*s de bienséance, le jour ot son amie attendait la famille La- 
ar, elle avait aménagé son pupitre et ses livres dans le pavillon 
re qui lui était attribué habituellement, 4 cause de sa solitude 
es bruits de habitation. 
pavillon hexagone était une sorte de kiosque assez vulgaire 4 
rieur, car il était orné de toutes les fanfreluches architecturales 
at la prétention d’imiter le style chinois : bouquet de fleurs en 
u-dessus du toit pointu, clochettes peintesjaux angles de ce toit, 
assés comme des souliers & Ja poulaine, verriéres de couleur 
rées dans des panneaux de chéne aussi découpés qu’un mou- 
by. Il était assis sur un monticule de ces gros cailloux ronds 
¢s jardiniers de Saint-Irénée sont obligés d‘extraire de la terre 
ule 4 un métre de profondeur, et dont l’énorme lit 4 fleur de 
.plique l’ancien pavé coupant des vieilles rues de Saint-Just et 
iartier Saint-Jean. 
monticule représentait la somme des travaux de terrassement 
s dans le parc, et l'on avait tiré bon parti de sa masse tassée 
renlée par le temps, en y plantant ce kiosque, d’ou la vue était 
Si cetle fabrique élait pour le parc un ornement d’un gout 
acre, la crilique expirait dés qu’on en avait franchi le scuil, 
rent tout y était disposé 4 souhait pour le recueillement de 1'é- 
2t pour les aises de la réverie. 
pslque chaleur qu'il fit au dehors, lélévation du toit, formant 
oule conique pcinte en bleu et semée d’étoiles, maintenait 
ant mieux une température agréable, que |’air extérieur péné- 
par les six faces des découpures, ou pouvait étre exclu, a vo- 
» grace a un mécanisme ingénieux qui déroulait, par la seule 
ion d'un bouton, des volets ajourés en sens conlraire. Un divan 
ie de Brousse tapissait cing faces du kiosque en s’adaptant a 
‘angles intéricurs, dont chaque encoignure au-dessus était 
ie d'une étagére a plateaux divergents supportant une vingtaine 
vres choisis. Des piles de coussins sur le tapis a dessins tures, 


1022 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


une table de marqueterie et deux fauteuils en bambou compleétaient 
l'ameublement de ce buen-retiro, qui avait 4 peine quatre méires 
carrés, mais oll rien ne manquait ni au bien-étre du corps, ni au 
plaisir de imagination, puisque chaque verriére regardait un point 
de vue particulier. 

La nostalgie des habiltudes invétérées n'est pas moins invinable 
que celle du pays natal. Quand madame Lawson se fut retirée chez 
elle, aprés cette soirce dont clle avait pris en patience la durée peu 
récréative, elle forma le projet d’aller le lendemain, de bonne heure, 
travailler dans son pavillon. 

De bonne heure, pour une personne de sens rassis qui rentrait 
dans son appartement 4 minuit, c’était six heures du matin; mais 
ce projet ne lenait pas comple des impatiences de l’instinct, des or- 
dres secrets de ce génie de Fhabitude qui maitrise si souvent les ar— 
réts de la raison; et en dépit d’elle-méme, comme madame Lawsom 
s‘endormit en songeant au plaisir d'une matinée laborieuse, celle= 
méme pensce léveilla au petit jour. Aprés s'étre assurée que le tsomm 
de cette idee fixe ne lui permettrait plus le repos, elle descend & 
doucement, alin de ne réveiller personne, car il n’était pas encores 
quatre heures du matin, et les jardiniers eux-mémes n’étaient pas 
levés. 

Elle crut étre seule 4 jouir de l’aube riante qui moirail de frissons 
diamantés les gazons des pelouses et qui éveillait une chanson dans 
tous les arbres du pare; mais l’inamilé des conjectures humaines ef 
celle non moins grande des projets les moins compliqués d’iuter- 
ventions étrangéres {ui furent démontrés ce matin-la d’une faces 
aussi pénible qu'inattendue. 

Arabelle parcourut rapidement les allées, ne se laissant attarder 
par aucune des beautés de cetie henre matinale; clle ne déroba, ni 
aux corbeilles de roses le secret de ce frais incarnat qu’elles ast 
rent, semble-t-il, des rayons pourprés de l’aurore, ni au concert des 
fauvettes le sens de leur hymne matinal, ni aux grandes lignesde 
paysage la gradation souriante de leur émersion dans la lumiére 
nuance d’hyacinthe, de safran et d'or qui montait dans les prof 
deurs de l’azur. 

Elle gravit le petit sentier tournant pratiqué autour du monitical, 
et c’est a peine si elle remarqua que son aridité, encore vssidle 
l'année précédente, se dissimulait sous le fouillis des arums tach 
tés, des fougéres et du lierre vivant sur sa surface rocailleuse, 
grace 4 quelques filons rapportés de terre végétale. Elle n’eut ps 
méme un regard pour le cerisier sauvage qu'elle avait planté elle 
méme entre deux cailloux, et qui protestait contre les _raiilene 
dont madame du Quesnay avait salué les essais horticoles de so 





BENEDICTE WYNIEFGKA. 10% 


:, en secouant au vent du matin ses six branches couvertes de 
Tes. 
adame Lawson entra dans le pavillon, si détachée de toute dis- 
ion exlérieure qu’elle ne se serait pas apergue de la présence 
intrus si une exclamation échappée & celui-ci n’avait révélé sa 
2nce. Elle aurait d’autant mieux pu ne pas remarquer Emile du 
may — car c’était lui qui l’avait précédée au pavillon — qu'il 
assis sur le divan dans un coin opposé au plan de la table & 
e, et qu’il était dissimulé par un grand métier & tapisserie 
:€ droit et couvert de sa lustrine verte. 
»rés le premicr moment de surprise et quelques plaisanteries 
“exemple édifiant qu’ils donnaient l'un et l'autre aux provin- 
= encore endormis, Arabelle se rendit compte de I'attrait qui 
aait Emile dans le pavillon. Le coté latéral du kiosque ot il 
élu domicile plongeait sur la propriété voisine, que quelques 
stions données la veille par madame du Quesnay lui rappelé- 
tre celle de M. Wyniefcki. Elle comprit que c’était 1a le poste 
vervation d’Emile; mais elle ne prenait pas assez d’intérét & son 
roman pour lui abandonner la place, et, par une malice dont 
ut les sous-entendus, elle réprima le mouvement poli qui por- 
e jeune homme 4 s’éloigner; elle lui dit que son travail ne 
rirait pas de la présence d'un tiers, pourvu qu’il n’étudiat pas 
ate voix ce manuel du parfait banquier qui était, on le devine, 
sseport obligé des promenades matinales d’Emile. Ce manuel 
: Aferre prés du métier a tapisserie, couverture et feuillets en 
Emile le ramassa avec résignation, et Arabelle ne s’occupa plus 
i. 

convention faite entre eux portait pour seule exigence qu’il 
‘esserait pas la parole 4 madame Lawson; & peine a son pupitre, 
‘ci ne s'inquiéta pas de savoir s'il étudiait ou s'il reprenait sa 
m d’amoureux espagnol ; mais si elle ne perdit pas une ligne 
Pentendre se promener a grands pas, si sa fougue de travail 
t pas génée par les exclamations 4 demi-voix qu’Emile langait 
mps en temps, elle fut bien obligée de poser sa plume quand, 
at se placer devant sa table a écrire, Emile vint lui dire d’un 
wt agité : 

Madame, je vous en prie, regardez avec moi de ce cété : il se 
» chez nos voisins quelque chose d’étrange. 


1024 BE\EDICTE WYNIEFCKA. 


VI 


Madame Lawson suivil le jeune homme prés de la verriére qu # 
donnait sur le jardin de M. Wynietcki, ct tout d’abord elle n‘apercngill 
rien qui meérital lappel anxieux qui lui avait été adressé. 

Le kiosque étail dressé prés des limites des deux propriétés, ell 
lexilé n’avait pas du voir sans amerlume Péléyation de cette fabi— 
que qui lui dtait la derni¢re pudeur du pauvre: la liberté @'étre= 
misérable 4 huis-clos; car le premier regard était suffisant pou 
deviner que la nécessité seule livrait tout le terrain de cette pro— 
priété a la culture la plus vulgaire. Ni gazons, ni massifs de fleurs - 
partout des carrés de légumes, jusque sous les portes-fenétres de lam 
maison, dont les proportions, quoique médiocres, témoignaiem‘ 
d’une ancienne aisance changée en géne. 

En effet, si les murs étaient peinls, comme ceux de tant de villa: 
lyonnaises, fidéles par cette mode aux souvenirs italiens de cel€&« 
province, les intempéries de bien des hivers avaient écaillé et délawe 
cette peinture, qui reparaissait par taches jaunes et brunes aulour 
des fenétres, dont les volets étaient déjelés et fendillés dans leur 
longueur. La lépre grise des mousses rongeait les tuiles mal es 
ordre du toit, ct Ja rouille donnait des tons roux au joli balcon de 
fer forgé qui ouvrait sa corbeille arrondie autour des principales ov 
verlures du premier étage. Toul témoignait d'une incurie cause 
par le défaut d’argent, depuis les dégradations de cette facade jar 
qu’a la substitution d'emploi d'un large bassin ovale qui devait ave 
eté aulrefvis le miroir liquide de cette oasis de verdure, et qu, 
changé en citerne, fournissait maintenant 4 l'arrosage ses eaux té 
dies et stagnantes. Le seul vestige qui restat des agréments de celle 
propriété était une belle allée de platanes, déshonorée en ce me 
ment par un sysiéme d'clendage appliqué & leurs maitresses bra 
ches, et qui supportait une quantité de linge lavé auquel Ja rosé 
du malin donnait un complément de blancheur. 

Néanmoins, malgré son air d’abandon et ses prosaiques carrés 
légumes, cet enclos n'étail pas vulgaire, ct il était visible qu'il ap 
partenait pas 4 des gens du commun. Lvs allées élaient gazonnees; 
ces sentiers verls courant entre deux haies d’espaliers avaient un toe 
charmaut,; puis, comme pour protester contre l’'enyahissement 6 
cullures utiles, les abords de la maison s’entouraient d'une (rip 
rangée de pols en terre vernisste contenant des arbustes el d¢ 
fleurs. 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4025 


ibelle contempla cet asile de I’cxil et de la pauvreté vaillante 
un intérét qui tui fit, pour la premiére fois, comprendre le 
ne de ce coin champétre qu'elle n’‘avait jamais gouté, car les 
s ne valent que par lidée qu’on y allache; puis, ne voyant 
ne dans les allées du jardin, elle demanda 4 M. du Quesnay 
aignail que les voisins ne fussent morts, parce que leurs volets 
it encore fermés 4 quatre heures ct quart du matin. 
Sil ne revient pas @ portée de notre vue, lui répondit-il sans re- 
lironie de cette question, je vous prierai de me dire si je dois 
réveiller M. Wyniefgki, car, a l’attitude de cet homme et 4 ses 
3, il est visible qu’il est hors de lui... Mais joublie que vous ne 
z me comprendre... Il s’agit du domestique de M. Wyniefcki, un 
: vieux soldat qui lui a été trés-dévoué pendant la guerre de 
ne, et qui s’est enfui avec lui aprés l’avoir tiré des mains des 
3s. M. Wyniefckile garde par reconnaissance, malgré les scénes 
sxreuses gue fait Ladislas quand il est pris de vin. Chez cette 
e abrupte, rendue concentrée par l’exil, l’ivresse est une folie. 
ois déja, Ladislas a mis le feu 4 la maison, dans le charitable 
de bruler tuute Ja famille, afin de la délivrer du déshonneur 
misére. Une autre fois — il y a trois semaines a peine — il a 
un couteau 4 la téte de Josette, la nourrice de mademoi- 
Wyniefcka. Enfin, comment ne serais-je point alarmé quand je 
de le voir se promener 4 travers ses cullures, qu'il soigne si 
Jans ses moments lucides, et aiguiser un rasoir sur cette meule 
‘ous voyez |a-bas, au coin de l’allée de platanes ? e 
Je comprends vos inquiétudes, lui répondit Arabelle. 
e allait lui demander d’autres explications, quand il s’écria: 
Le voici! 
e forme bizarre sortait en effet du berceau de chévrefeuille 
au fond de la grande allée; mais ce qui feappa tout d’abord 
me Lawson, ce ne fut ni la stature gauche de cel homine de six 
» qui faisait des enjambées grotesques en portant son long et 
‘e corps en avant; ni sa téte anguleuse aux pommettes sail- 
s, aux joues évidées ; ni la forét de cheveux 4 couleur jaune de 
re 4 demi roui qui retombait presque jusque sur ses yeux ha- 
1; ce fut son costume, qui se composait, sur un pantalon de 
grossiére, d’une vieille veste d’uniforme polonais, et d’une 
de bottes 4 l’écuyére. Elle ne put deviner tout de suite quel 
il pressait tendrement sur les brandebourgs de sa veste; mais, a 
oment ou il le porta 4 ses lévres, elle vit que cet objet était un 
ck, et elle dit 4 Emile que la folie de Ladislas ne serait pas 
ereuse cette fois, puisqu’elle s’accusait seulement par cette fan- 
»de mascarade, assez touchante malgré son ridicule. 
40 Saprensae 1874. 66 


AWW DUE prow uGUAta WE pIeLAe, CL aL WumEUa au 
allée. Ses invisibles observateurs crurent que cette 
grace d’état, et qu'il allait réparer dans un repos i: 
pense de forces a laquelle il s’était livré; mais il se 
ment sur ses deux genoux, el, la face élevée vers | 
en haut, 4 Dieu apparemment, une priére entrer 
améres, car sa main droite, tendue, par un geste p: 
maison de ses maitres, s’élevait de temps en tem 
en appeler de la misére des Wyniefcki au divin 
tous les biens terrestres. 

Du kiosque il était impossible de Ventendre, et : 
leurs, i) s‘exprimait en polonais; mais sa mimique 
sive; madame Lawson et M. du Quesnay la comprii 
ment of Ladislas se frappa la poitrine par trois 
ré@itail son Confiteor; ensuile, il baisa par trois foi 

Il se dirigea lentement, mais d'un pas sec et réso 
platanes, et 14 il dépouilla de leur charge de ling 
tendage. Il posait si paisiblement les paquets sui 
groseilliers, qu’Arabelle crut Ie voir reprendre av 
suite de son travail quotidien, et qu’elle n’edt rien 
qu’il fit de la solidité de la corde en la tirant des 
Yavoir détachée, si Emile ne se fat brusquement & 

— Un couteau! Avez-vous un couteau ici? 

— Non, et pourquoi faire? 

— Vite! un instrument tranchant quelconque! 

— Voici les grands ciseaux du métier a tapisse 





BENEDICTE WYNIEFCKA. 4027 


. erainte d’un danger pour M. du Quesnay conduisit madame 
son a la verriére, dés que la stupeur que lui avait causée la sor- 
a2 jeune homme se fut dissipéc. 
Je ne vit d’abord qu’Emile, courant dans le jardin de M. Wy- 
:ki, ses ciseaux tout grands ouverts a la main, et quand elle crut 
cevoir au loin derriére le plus gros platane deux pieds chaussés 
autes bottes qui s’agitaient convulsivement 4 un demi-métre 
ol, elle ferma les yeux et se cacha la téte dans les coussins du 
2. 
ne fut qu’une minute de faiblesse. Sans affecter d’énergie mas- 
.e, madame Lawson était brave et surtout généreuse de coeur ; 
me voulut pas se montrer plus lache qu’Emile dont elle avait tant 
pis hlamé Végoiste légéreté. Pensant qu’elle aussi pouvait étre 
~ elle descendit rapidement du kiosque, franchit la bréche qui 
voisine et se dirigea vers les platanes, ot elle retrouva M. du 
may agenouillé prés du Polonais, étendu a terre et sans con- 
sance. 


VII 


Glan généreux d’Arabelle fut arrété un instant par une terreur 
» féminine quand elle se trouva prés de Ladislas dont la poi- 
» était soulevée par des soubresauts spasmodiques, et dont des 
§ contractés et les lévres noircies étatent réellement affreux a 
Elie eut honte bientét de sa faiblesse et demanda 4 M. du 
may, qui était toujours penché vers Ladislas, en quoi elle pour- 
ui étre ulile dans cette euvre de sauvetage. 
- Attendez un moment, lui répondit-il ; je crois que la respira- 
se rétablit d'elle-méme; la strangulation a duré a peine quel- 
secondes... J’ai couru si vite. Ah! il l’échappe belle ! 
- Mais il saigne! s‘écria madame Lawson. En effet, un large filet 
ing coulait 4 travers les cheveux emmélés du Polonais et tra- 
une rigole pourprée sur le sable battu de l’allée. 
nile souleva la téle du patient chez lequel la vie animale luttait 
*retrouver son équilibre, et en voyant que cette masse inerte 
issait manier, Arabelle osa aider Emile a chercher la blessure de 
alas; cetle blessure était 4 la téte, large, mais peu profonde, car la 
mosseuse, dure comme un silex, n avait pas été entamée; il fallait 
occiput edt porté contre uncaillou bien tranchant pour présenter 
entaille aussi nette. Madame Lawson courut au bassin baigner 
w son mouchoir afin d’arréter |’effusion du sang en lavant cette 


1028 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


plaie ; mais Emile ne voulut pas la bander tout de suite, parce qu'il 
se souvint que la saignée est un des premiers traitements preserils 
en cas de strangulation incompleéte. Il offrit seulement de profiter de 
l'état d’atonie of étail Ladislas pour couper ses cheveux autour de 
la blessure. Madame Lawson voulut remplir elle-méme cet olfice 
charitable; elle s’y livra sans dégoul, avec une réelle pitié, mais 
non sans frayeur, car elle craignait toujours que Ladislas ne reviata 
lui et ne retombat dans sa frénésie. 

Emile la rassura en lui disant que la prostration du pauve 
homme élait trop profonde pour qu'il reprit si vite ses sens, et que 
les angoisses physiques de cette ébauche de suicide et la perte 
de sang causée par la blessure étaient suffisantes pour détruire le 
délire alcoolique de Ladislas. 

En effet, 4 mesure que sa poitrine s’emplissait d’air respirable 4 
que sa gorge entr’ouverte permettait 4 ses poumons de fonctionner, 
Ladislas blémissait, et ses yeux, qui avaient été jusque-la hideuse- 
ment ouverts, mais sans regard, se voilaient de leurs paupiéres 
alourdies. Enfin, par une derniére et faible convulsion, sa téle, 
qu'Arabelle tenait appuyée pres de son genou, se pencha de obfé et 
tomba a terre. [1] était tout 4 fait évanoul. 

Alors ses deux sauveteurs tinrent conseil. Emile désirait cacher 4 
la famille Wyniefcka le suicide manqué de son serviteur; il propose 
de faire porter ce misérable chez sa tante, sdr d’avance qu’elle ap- 
prouverail cette décision, qui offrait l’avantage d’épargner la sensi- 
bilité de mademoiselle Wyniefgka et de sa grand’mére, si elle avait 
Pinconvénient d’immiscer des étrangers dans ce triste secret. 

Ne voulant pas laisser madame Lawson seule auprés du blessé, 
Emile fa pria d’aller chercher les jardiniers, qui étaient les deux 
hommes les plus robustes et aussi les plus discrets de la domesti- 
cité de sa tante. Il fallait se hdler sion ne youlait pas étre apergu 
de la maison Wynietgka, ou l'on était habituellement matinal. 

Arabelle fit un détour dans le jardin pour ne point passer devant 
la maison ; mais, au tournant d’une allée, elle jeta un coup d’eil de 
ce célé, et elle palit en apercevant une fenéire du rez-de-chaussée 
ouverte. Au méme instant, un prélude au piano passa comme une 
brise matinale dans l’atmospheére du jardin, et les premiéres mesu- 
res du Calme de la mer, par Beethoven, se firent entendre. C'élaitde 
la vraie musique cetle fois, interprétée non pas seulement avec goat, 
mais avec ime. 

Madame Lawson n’était pas dans une situation d’esprit qui lui 
permit de porter ce jugement; tout au plus trouva-t-elle dans cs 
contraste de la jouissance artistique de ce réveil avec l'affreuse sur 

rise que des élrangers avaient épargnée 4 la musicienne, um 


BENEDICTE WYNIEFCKA, 4029 


dle entre mille de la fausse sécurité dans laquelle les destinées 
ines se hercent, ignorantes des découvertes que leur réserve 
‘e prochaine. 

> s éloignait donc d’autant plus vite que le transport de Ladis- 
ait olfvir plus de difficullés, quand elle fut arrétée prés de la 
e par le salut trés-cordial que lui offrait un personnage qu’a 
ype et d’aprés son age elle présuma étre le comle de Wy- 
i. 

lait 4 trois pas d’elle, occupé 4 relever avec des brins de paille 
ines branches de péchers en espalier, et, bien que sa physio- 
» n’indiquat ni curiosité ni colére de |’intrusion d'une inconnue 
son domaine, madame Lawson s’arréta en rougissant devant 
ésolée de voir rendu impossible le projet de cacher I’accident, 
it-étre plus confuse, en sa qualité d’Anglaise, de se trouver si 
iliérement chez un étranger qui pouvait étre choqué de cet en- 
sement de sa propriété. 

Wyniefcki n’était pas si préoccupé de questions d’étiquetle, et, 
sétonndt ou non de voir une personne s'amuser a inspecter 
‘ants de légumes, il n’accueillit pas moins madame Lawson de 
lus aimable sourire, en lui disant : 

Un superbe temps, madame, et une belle heure pour jouir de 
cil de juin sans en élre aveuglé |! 

Monsieur, balbutia Arabelle, je vous prie d’excuser... je ne 
omment me faire pardonner ma présence chez vous ! 

Eh! reprit M. Wyniefcki en se dressant avec une aisance cour- 
car il était resté jusqu’alors courbé sur l’espalier qu'il assu- 
ait, a-t-on besoin d’expliquer aux gens un honneur qu’on leur 
Je regrette que mon jardin vaille si peu la peine d’étre visité. 
ne pauvre fleur 4 vous offrir!... Ah! si, voila un pied de ro- 
ublié parmi les salades. Permettez! pour fleurir en si vulgaire 
agnie, les roses n’en seront pas moins parfumées. 

sourut, armé du sécateur qu'il tira de la poche de son vieux 
xt, et il dépouilla le rosier de ses roses, jusqu’au moindre bou- 


dame Lawson le laissa faire, plutét par surprise que par cal- 
alle avait été trop déconcertée pour pouvoir lier deux idées en- 
le, et la vivacité de M. Wyniefgki, si contraire 4 ce qu’elle ima- 
| de l’exilé, lui faisait trouver difficile la révélation qu’elle était 
tenant obligée de lui faire. 

revint vers elle avec son bouquet ; un peu remise de son émo- 
elle put cette fois admirer sa haute stature de paladin, le grand 
1’i] savait conserver malgré un embonpoint qui, chez un autre, 
lé vulgaire, tandis qu’il était martial et superbe chez lui, car 


bonté. De longues moustaches bouclées 4 leur ex 
nante étaient le trait le plus étrange de cette figure 
ter le regard de tout observateur. 

— Ce bouquet n’est pas beau comme je le souhait 
dit-il avec une sorte de confusion 4 Arabelle, en 
touffe de roses; mais c’est tout ce que j'ai dans ce y 

— Il est superbe et je vous en remercie de tout m- 
sicur le comte, répondit Arabelle, qui voulut, en én 
de M. Wyniefgki, adoucir, par cette marque de défi 
allusion qu’il avait faite 4 sa pauvreté. 

M. Wyniefgki posa famili¢rement sa forte main su 
belle. 

— Madame... dit-il, madame Lawson, sans doute? 
vue hier chez notre amie, madame du Quesnay, et ¢ 
peut entrer ici que par la bréche ; notre porte sur le 
core fermée. Eh bien, madame, faites-moi la grace « 
simplement M. Wyniefeki. Dans notre siécle d'argent 
comte sans comté; je dis cela au point de vue des g 
tion ni naissance. Quant aux autres, le nom leur suffi 
pudeur & laisser ces souvenirs, ces priviléges de | 
triple serrure de la fierté, de !a discrétion et d'un ci 
compenser ce qui manque aux aises de la vie par 
d’une appellation nobiliaire... Mais pardon; je vou 
Qu’avez-vous donc, madame, vous palissez! Grand D 
sont tachées de sang. 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1031 


_ ——Je vous suis trés-reconnaissant de m’avoir conservé ce servi- 
feamr que j’aime malgré ses écarts, et j’admire votre courage, ma- 
dsm «ne; mais Ladislas ne doit pas sortir de ma maison ; il nous appar- 
tie=wmi de le soigner, de le garder avec nous, ses lubies dussent-elles 
pens tard nous devenir funestes, soit aux uns, soit aux autres. Allons 
lee ametrouver. 

.  omme ils passaient tous les deux devant la fenétre ouverte du 
we=ae-de-chaussée, d’ou sortait encore le bruit des accords du piano, 
MQW. Wyniefcki appela deux fois : « Bénédicte! Bénédicte! » 

~ -——Necraignez-vous pas, monsieur, lui dit Arabelle, qu’une telle 
€arwraotion ne soit trop forte pour une jeune personne? 

_. — Elle est la fille d’un soldat, répondit M. Wyniefcki, et d’ail- 
keeurs le courage est une nécessité de tous les jours pour cette brave 
. Gwnafant. 

Bénédicte parut dans le cadre de la fenétre. 

— Sais-tu ce qui arrive? lui dit son pére. Voici madame Lawson et 
M4 _ du Quesnay qui ont empéché notre vieux Ladislas de se.suicider. 

était déja 4 moitié fait. Viens-tu le voir avec nous? 

La fenétre était haute d'un métre et demi environ. Le comte se 
Posta contre l’ouverture et tendit son épaule 4 Bénédicte qui, mon- 
tant sur Je rebord de la pierre et s'appuyant sur son pére par une 
Moanceuvre familicre sans doute, sauta légérement a terre auprés 
@eux. 

— Merci, madame, dit-elle 4 Arabelle sans penser 4 essuyer les 
Rarmes qui, aux premiers mots de son pére, avaient inondé son vi- 





e. 

Ce fut avec la méme spontanéité qu'aprés s’étre agenouillée un 
Anstant auprés du blessé, elle tendit la main & Emile. 

Aprés avoir savouré le charme de cette récompense, M. du Ques- 
May dit au comte que, puisqu’il répugnait 4 metlre des étrangers 
dans la contidence de ce qui s’ctait passé, il leur serait possible, 4 
eux deux, de transporter Ladislas 4 la maison. 

— A nous deux? c'est inutile, répondit M. Wyniefcki. N’en avez- 
vous pas assez fait pour votre part ? 

Il se baissa et souleva Ladislas, qu’il emporta comme un enfant, 
lenant les épaules du blessé sur son bras droit, et soulevant de Ja 
main gauche les cuisses infléchies. Les jambes pendaient presque 
Jusqu’a terre; mais le comle ne vacillait pas sous ce fardeau, et il 
n’eut pas besoin de l'aide d’Emile, qui le suivit pourtant, afin de le 
relayer au besoin. 

Ce ne fut qu’au seuil de la porte-fenétre du salon que Bénédicte 
était allée ouvrir 4 Pavance que madame Lawson hésita a suivre ce 


1052 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


triste cortége; mais le comte, aprés etre allé déposer Ladislas sor 
un canapé, revint vers elle et lui dil : 

— Madame, vous ne sauriez nous quitter ainsi, pas plus que 
M. du Quesnay. Ma fille va d’abord vous conduire chez elle pour que 
vous vous débarrassiez des taches de sang qui souillent vos mains et 
votre robe. 

— Je prendrai ce soin chez madame du Quesnay, répondit Are 
belle; je ne voudrais pas vous géner dans un moment ou... 

— Madame, c'est un service personnel que je vous demande an 
vous priant de ne point partir 4 l’instant. Mon vieux fou de La- 
dislas est revenu 4 lui; ila l’oeil bon. les idées nettes, quoique sa 
langue soit encore embarrassée. Il m’a dit des tendresses en pole 
nais pendant quc je le portais ici. Puisque vous avez été témoins 
de son suicide, je souhaite que vous le soyez aussi de l’explice 
tion que je vais avoir avec lui 4 ce sujet. Il a des sentiments & 
fierté. La honte qu'il éprouvera devant vous lui servira de lecon. 


VIII 


Toute tension d‘énergie nerveuse, chez les femmes, se résoal, 
aprés l’effort, en une réaction de faiblesse. C’est ce qu’éprov 
madame Lawson dés qu'elle cut é{é introduite dans la chambre de 
Bénédicte. Au lieu de procéder 4 sa toilette d’infirmieére, elles 
laissa tomber sur un siége, et 13, sans perdre connaissance, elle pilil 
et se prit a trembler si fort que ses dents claquaient les unes contre 
les autres. Sans bruit, sans vaines paroles, Bénédicte s’occupa d'elle 
en surmontant sa propre ¢motion. 

— Ma chére enfant, lui dit Arabelle, vous étes tout aussi m+ 
lade que mot; ne prencz pas tant de peine. Tenez, asseyez-vous prs 
de moi, laissez-moi fermer les yeux. Dix minutes de repos me ret 
dront mes esprits vraiment tronblés par cette affreuse scéne. 

Madame Lawson s’abandonna 4 cetle sorte de demi-syncope p& 
dant laquelle ses nerfs se calmérent assez pour qu’en revenant lod. 
i fait a elle elle se sentit bien remise. Quand elle chercha Bat 
dicte que ses plus récents souvenirs lui représentaicnt assise 4% 
cétés et lui tenant la main, elle ne I'y trouva plus. La jeune fill 
avait disparu sans qu’Arabelle l’entendit sortir. 

Madame Lawson alla laver ses mains 4 la toilette ot elle trovva 
tout disposé a cet effet. Cette toilette était une simple table de sspit 
couverte d’un napperon trés-blanc et entourée de rideaux de toile 


BENEDICTE WYNIEFCKA., 4033 


ne bordés d’un galon de Jaine rouge. L’absence de flacons de par- 
is et de cosmétiques prouvait que le teint de Bénédicte ne devait 
14 Part; le savon était des plus communs, mais tous les usten- 
s nécessaires 4 la propreté la plus recherchée étaient groupés 
élriquement sur cette table. 
rabelle ne pul s’empécher de profiter de sa solitude pour étu- 
+ dans l’aspect de la chambre, le caractére de celle qui l’habitait, 
‘examen fut favorable 4 Bénédicte. 
mand celle-ci s’était mise au piano une demi-heure avant, sa 
mbre était déji faite, car le lit était couvert de sa courte-pointe 
loile écrue a galons rouges; les rideaux semblables étaient bien 
6s, et Arabelle apprécia le gout de la jeune fille d’aprés le choix 
elte tenture d’étofle grossiére, mais solide et jolie de ton, plus 
tblante que ces flasques rideaux de mousseline qui sont le nec 
‘ultra du luxe pour tant de provinciaux. 
ette toile formait, des deux cétés de la fenétre, de gros plis 
[és pincés par des embrasses brodées 4 la main en laine rouge; 
était en harmonie avec le papier tout uni de la tenture qui s’en- 
‘ait 4 chaque panneau d’une bordure rouge assorlie. Ces deux 
leurs s‘alliaient au ton des vieux meubles d’acajou datant du pre- 
rEmpire et garnis de plaques de cuivre. 
ladame Lawson vit une absence de coquetterie dans la disposition 
a psyché reléguée au coin le.plus obscur de la chambre, et elle 
contente de trouver sur la table 4 pieds droits, 4 dessus de mar- 
, une broderie et un tricot 4 cdté de feuilles de musique notées 
rayon, pour la composition sans doute. 
ur la cheminée, point de glace : deux flambeaux de cristal, deux 
he-pots contenant des plantes vertes, et au milieu, dans un ba- 
ar, la petite montre d’argent de Bénédicte. Av-dessus du piano 
ent les seuls objets d’art qui fussent dans cette chambre : un 
lage plutét ébauché que peint, mais d'une composition char- 
tle, contenant des parties achevées d’une exquise délicalesse de 
eau; sous cette toile, dans un cadre en bois noir, une petite 
lographie faite évidemment d’aprés un dessin au crayon et re- 
‘entant une téte élrange, insexuelle, d’une expression concen- 
et presque farouche, mais farouche & la facon de J'archange 
rminateur, tant Ja pureté respirait dans ces traits de sibylle ou 
olescent vierge de cceur et de pensées. 
énédicte devait avoir voué un culte a cette image, car deux bran- 
s de palmes s’entre-croisaient derriére le cadre, et leurs extré- 
'g flottaient sur cette photographie, faisant comme une auréole 
tte téte inspirée de poéle ou de martyr. 
rabelle recomposa devant ce type singulier ces cent romans qui 


1054 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


viennent 4 |’imagination d'un écrivain quand i] rencontre une per- 
sonnalilé qui le frappe, cl elle le regardait encore quand Béné- 

dicte rentra, portant un plateau chargé d'un bol, d'un verreet dum 
flacon. 

— Ah! vous voici remise, madame, dit-elle avec empressementy 
a Arabelle. Pendant que j‘étais prés de vous, j'ai pensé quejavats= 
été maladroite a soigner votre faiblesse. Vous n’aviez stirement nem: 
pris de si grand matin,... et cette émotion par surcroit... Je vors 
apporte donc, d’aprés le conseil de mon pére, une liqueur du pays, 
—- de l'eau d’arquebuse, — qu'on dit efficace en cas d'émotiog 
violente... Ah! Jes substances alcoolis¢es vous répugnent?... A ma 
aussi; et j’ai eu mon idée, comme mon pére. Je suis allée trai 
la chévre, et voici un bol de lait tout chaud. Excusez-nous g 
nous avuns peu de choix dans les réconfortants que nous we 
offrons. 

Arabelle sentit Jes aiguillons d’un appétit vraiment britannige 
en voyant Ja mousse tremblante qui débordait hors du bol de faiesce 
bleue. 

— J’accepte si bien le lait de chévre, dit-elle, que je vous dems 
derai un inorceau de pain. 

Bénedicte rougit beaucoup; puis elle sortit et revint, portant sw 
une assiette de vicux-Chine un morceau de pain bis rassis; elle ea 
le bon gout de ne pas s’excuser de nouveau, mais madame Laws, 
s’apercevant avec peine qu'elle venait d’étre indiscréle, voulut & 
tourner la pensée de la jeune fille de cet incident, et lui dit toutes 
émietlant le pain dans son lait : 

— Vous m‘avez surprise tout 4 ’heure dans une contemplatia 
indiscrete. 

Sans en enlendre davantage, Bénédicte lui répondit : 

— Jétais sdre que si vous me faisiez jamais l’honneur d'entte 
dans ma chambre, vous iriez tout droit regarder mon cher Joseph 
Pagnon. 

— Ah! c’est donc un portrail, et un portrait d’homme!... Feat 
douté en le regardant. 

— Je vous parlerai de lui, mais un autre jour, dit Bénédide 
Joseph Pagnon, que j’ai & peine connu, car j’élais unc enfant quan 
il venail visiter ma mére; Joseph Pagnon est mon modéle idé- 
Mais je ne veux pas méler son pur souvenir aux tristesses de ¢ 
matin. Madame, j'ai une pri¢re 4 vous adresser. Voulez-vous 
faire la grace de ne pas assister a l'interrogatoire de Ladislas? ® 
vous vous y refusez nettement, mon pére est trop courtois pour 
imposer une scéne pénible et je... 

— Mademoiselle, interrompit madame Lawson, croyez qu'il 





BENEDICTE WYNIEFCKA. 4055 


mes vues de ne pas m’immiscer plus que de raison dans les 
s de ce triste incident. 

paroles, inspirées par le plus pur formalisme brilannique, pa- 
t A Bénédicte l'expression de la délicatesse froissée, et elle re- 
n faisant effort sur elle-méme : 

Je crains de vous avoir blessée, madame; mais vous compren- 
ette priére quand je vous en aurai dit le motif. 

Oh! de grace! protesta Arabelle en se levant et en prenant ses 
qu elle avait posés sur la table. 

\édicte la laissa faire ses préparatifs de départ sans mot dire; 
quand madame Lawson lui tendit la main pour prendre congé, 
ut surprise de voir les yeux de la jeune fille baignés de 
8. 

Qu’avez-vous, mon enfant? s’écria-t-elle en oubliant, dans son 
on, qu interroger est bien plus familier que recevoir une con- 
e. 

Me suis-je trompée, dit Bénédicte d’une voix tremblante; me 
e trompée en me figurant, d’aprés vos livres lus cet hiver 
nadame du Quesnay, que vous étiez une 4me sympathique 4 
souffrance!... Mon cceur allait & vous tout a Vheure. Oui, 
§ vous confier ce que je ne dirais 4 personne, pas méme 4a 
ne du Quesnay, que je vénére, et vous m’avez interrompue 
me répondre : « Je suis une étrangére qui passe. Je vous 
service; peu m’importe pourquoi et comment! » Qui, voila 
e voulait dire votre politesse, madame, et je suis une sau- 
i peu faite 4 ces réserves de bon gout que j’ai souffert de les 
iver daus votre bouche. Ce n’est pas ainsi que jimaginais 
ous serions ]’une pour l'autre. J’avais révé & votre supério- 
ant d’indulgence, & votre jugement tant de divination|... 
’était trop d’orgueil que d’espérer gagner votre sympathie... 
Est-il possible que vous ayiez interprété aussi cruellement 
iscrétion? s’écria Arabelle en pressant les deux mains de 
icte. Parlez, mon enfant, c’est une amie qui vous écoule. 
moi pourquoi je ne dois pas assister 4 Vinterrogatoire de 
as. 

C’est que je crains que toutes les... miséres de Ja maison n’y 
, dévoilées. Ne prenez pas notre pauvre Ladislas pour un étre 
ire. C’est une intelligence courte, mais un grand ceur. Quel- 
nalheur nouveau, que j’ignore, a causé son acte de désespoir 
utdt de folie, car il est catholique trés-fervent, et, en cette 
fé, il sait que le suicide est un crime. Pour qu’il ait perdu 
le sens et oublié ses principes, il faut que nous soyons me- 








— Oui, madame, c’est une de mes raisons. Nous avor 
des jours plus mauvais sans aucun sccours amical. S'il 
difficultés nouvelles, nous Jes vaincrons de méme. 

— Une de vos raisons, dites-vous? insista madame La: 
sée d'une excessive réserve 4 la curiosilé la plus vive. 
arguer qu'il en existe d’autres?... Et vous vouliez tout 
je crois? 

Bénédicte était palpitante sous le regard 4 la fois dou: 
{rant d’Arabelle. 

—- Ah! madame, dit-clle enfin, si vous me devinez tout i 
gnez-moi, mais ne me forcez pas 4 m’expliquer. Je ne sai 
ler de moi-méme. 

Cette derniére phrase, jetée avec une sincérilé d'into 
exprimable, empécha madame Lawson d’adresser une 
question & Bénédicte. Ce que la jeune fille avait dit de sa 
pour Iauteur de quelques livres émouvants avait fait sou 
Arabelle que ce pouvait étre la I'Iréne de sa corresponda 
cette Bénédicte .« qui ne savait point parler d’elle-méme » 
autre personne que celle qui serait venue reprendre de 
oreille, auprés de madame Lawson, la série interrompue ¢ 
ses peines morales. 

Néanmoins, Arabelle resta frappée de la loyauté, de li 
serve de Bénédicte, et elle ne la quilta qu’en l’assurant d: 
tié. Cette protestation n’était pas banale dans la bouche d 
Lawson. 





1X 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1037 


pecter le voisin, et, ce qu'on ne voit pas chez lui, on le devine 
de de ces commentaires a la Zadig qu’inspire la curiosité dé- 
pée de soins personnels. 
irtant la révélation de ce secret fut faite 4 madame du Quesna y 
: fagon plus originale que par des racontages de femme de 
bre ou d‘habitants du Point-du-Jour. 
déjeuner était servi habituellement 4 onze heures. Ce n’était 
ce moment-la que madame du Quesnay paraissait au rez-de- 
isée, car sa matinée élait invariablement prise par une course 
rviéres, ou elle allait entendre la messe, et par quelques vi- 
de charité ou des soins de direction domestique a son retour. 
dame Lawson et Emile avaient donc eu le temps de convenir 
: discrélion absolue 4 son égard. Ce fut avec cette fausse 
$ sous laquelle on voile l'agilation nerveuse qui suil les inci- 
tragiques, — gaieté bruyante, aigué, chercheuse de bons mots, 
Vils Paccueillirent. Madame du Quesnay était trop jeune d’es- 
our ne pas étre émoustillée a ce jeu, et elle leur donnait la ré- 
e avec grace quand le timbre de la grande porte se fit en- 
e. 
Qui nous arrive de si grand matin? demanda la maitresse de la 
m. 
Madame, c’est le docleur Portal, je reconnais son coupé, dit la 
e de chambre en regardant par la large baie vitrée qui donnait 
| cour. 
instant aprés, le docteur faisait une entrée familiére dans la 
h manger, aprés avoir tourné le dos au valet de pied qui lui 
it cérémonieusement Ja porte du salon. 
Docteur, quelle aimable surprise! dit madame du Quesnay en 
nt la main au nouveau venu. 
t humeur, soil distraction, le docteur ne répondit pas a ce 
amical. Il fronga ses larges sourcils grisonnants, fit de ses 
2s lévres plissées une moue saillante et regarda au visage les 
vonvives de ce coup d’ceil médical qui diagnostique les émotions 
les aussi bien que les dispositions physiques. 
Une surprise! répondit-il enfin d'un ton bourru, dites plutét 
aystification, madame, puisque vous ne m’avez pas méme at- 
pour déjeuner. Allons, le proverbe aura raison une fois de 
Au dernier venu les os! 
Mais, docteur, d’ol aurais-je su que vous viendriez ce matin ? 
adame du Quesnay avec une bonne foi si évidenle que le doc- 
lia lui serrer la main en lui disant : 
Uh! pardon, je devine. Puisqu’il ya dans votre maison uneroman- 
distinguée, —il envoya un petit salut de la main & madame Law- 


1058 RENEDICTE WYNIEFCKA. 

son, — un héros de roman... moderne, — il donna une chiquenaude 
4 la moustache d’Emile, — ce n’est pas vous qui m‘avez lancé dans 
laventure de ce matin. Bon! nous expliquerons cela au dessert. 

— Tout de suite, je vous en prie, docteur, dit madame du Ques— 
nay avee curiosité. 

— Non pas, non pas; il ne sera pas dit que je déjeunerai d’ury 
apologue, et voila nn filet de boeuf trés-tentant pour un homme qn : 
a couru toute Ja matinée. Cest étonnant comme l’air des Masses 
est vil! 

Quelques questions que lui adressat madame du Quesnay. le doo. 
teur ne perdit pas un coup de dent dés qu "il fut altable ; elle dat » 
rabattre sur Emile et madame Lawson, qui se défendirent a bon dmg 
d’¢tre pour quelque chose dans la présence du docteur. A chacay 
de leurs dénégations, celui-ci levait en lair son couleau et sa for. 
ehette en signe de protestation indignée ; mais il se borna a cette 
pantomime muette tout le temps que dura sa réfection. 

C’était un homme de grande science et d’esprit vif que Je docter 
Portal; mais, ailleurs qwad Lyon, ot i) s’¢tait acquis une célébritémé 
rilée par de brillantes cures et par un dévouement absolu danstos 
les cas d'épidémie, son caractére brusque, ses facons bourrues at- 
raient éloigne de lui les sympathies. On n’aurait pu supporter aise 
phrases incisives, tranchantes comme ses scalpels, qui taillaient ne 
dans ces ambages polis dont on se paye trop souvent dans le monde, 
ni le regard acéré de son wil gris qui semblait entrer comme um 
vrille dans la prunelle de ses interlocuteurs et pénétrer jusqu’a kar 
cerveau pour y saisir la pensce cachée. Cet anatomiste habile, @ 
physivlogiste cminent paraissait apte a tout disséquer, a tout analt- 
ser, les sentiments faux comme les maladies simulées, les passions 
mauvaises, ces ulcéres de Pime, aussi bien que les plaies du corp. 
Or une telle perspicacité est genante pour qui ne se sent point par- 
faitement sain. 

Mais 4 Lyon, il était st peu de familles qui ne dussent au docteur 
la santé on la conservation d'un de leurs membres, que M. Portal y 
élait partoul honoré, sinon vénéreé. La vénération s’attache aux per 
sonnalités bienfaisantes quand elles parent leurs actions de cette 
ameénité chrétienne qui est la grace de la bonté; mais la causicité 
trop dpre du docteur Portal repoussait cet hommage. II ne s’en s00— 
ciait guére, d’ailleurs, et quoique appartenant 4 une bonne famille 
de la bourgeoisie lyonnaise, il faisait volontiers fi de tout ce qui dat 
furme ou coutume consacrée, et jouissait a cet égard des immunités 
les plus larges. 

Quelle que fut l’impatience de madame du Quesnay, elle dut at 
tendre le bon plaisir du docteur. Elle était faite dés longtemps a sé 


wa» 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4038 


ses, et elie connaissait méme si bien son faible, qui était, 
re chez tous les esprits absolus, de ne rien décider ni commen- 
m’a son heure, qu’elle ne lui adressa pas une seule question, 
= aprés que le café eut été servi sous la vérandah du par- 


ale et madame Lawson n’avaient garde de commettre une ma- 
sse analogue, non pas qu’ils fussent peu curieux, mais parce 

cherchaient, 4 part eux, comment le docteur pouvait les 
onner de l’avoir amené aux Massues. Cette visite survenant au 
st 4 l'heure ou elle était nécessaire 4 Ladislas, ils ne l'avaient 
ovoquée et ils se demandaient si elle avait quelque rapport avec 
Jent du matin, et surtout comment le docteur en avait été in- 


X 


Portal se décida entin a s’expliquer, mais il le fit de la maniére 
is Inatlendue. Aprés avoir repoussé sa tasse de café sur le pla- 
qui occupait le milieu de la table de bambou, il tira son porte- 
e de sa poche, l’ouvrit devant lui et dit d’une voix rogue: 
Procédons a ]’interrogatoire. 

Il y a donc des coupables? répliqua gaiement madame du 
1ay ; moi, sans doute, de n’avoir pas deviné que vous me feriez 
isir de me demander a déjeuner ce matin... Mais vous niez les 
entiments et la double vue, cher docteur. 11 vous faut donc 
soudre au nom de vos principes. 

Il y a si bien des coupables, reprit-il, que voici les piéces de 
ction. 

ira de son portefeuille un billet de banque de cinquante francs 
prit dédaigneusement par les deux coins supérieurs et qu'il 
ena devant la figure de madame du Quesnay en lui disant: 
Qu’est-ce que c’est que ¢a? qu’est-ce que c’est que ca?... De- 
quel temps, pour me faire monter aux Massues, est-il néces- 
‘que vous m’envoyiez des billets de banque? 

‘Moi!... repartit madame du Quesnay, piquée du ton aigre du 
ur; cene sont pas la mes fagons, etje m’étonne que vous vous 
yez trompé. Je vous demande a mon tour: Qu’est-ce que ce 
5? : 
Trés-bien, dit le docteur en serrant le billet : voici un point 
Il vous importe autant qu’a moi de deviner le mot de cette 
ve, car... Mais procédons par ordre. Connaissez-vous cette écri- 


1060 BENEDICIE WYMEFCKA. 


li lui passa une lettre pliée en quatre sans enveloppe, portant de 

deux cétés les débris rompus d'un cachet de cire rouge sans em- 
reinte. 

P — Pas du tout, répondit madame du Quesnay. L’écriture est nette, 

cursive. On dirait la calligraphie d’un homme d’alfaires, huissier, 

avoué ou notaire. 

— Ah! vous m’allez au coeur, dit tout 4 coup M. Portal en ser- 
rant les deux mains de sa vieille amie. Comme vous étes perspi- 
cace ! 

Puis, sans regarder ni Arabelle ni Emile, il continua: 

— Ainsi cette écriture n’est ni celle de madame Lawson, ni celle 
de votre neveu ? 

— J’en suis certaine. Eussent-ils eu ]’intention maligne de vou 
intriguer que ni l'un ni l'autre n’aurait moulé ces jambages tracési 
la diable et pourtant si lisibles. Voyons, docteur, cette calligraphie 
est bien sui yeneris, comme vous dites 4 propos de tout. Bon! voila 
que vous me faites parler latin. 

Le docteur se tourna vers Arabelle : 

— Madame, avez-vous envoyé quelqu’un chez moi ce matin? 

— Ni moi, ni M. du Quesnay nous ne vous avons rien fait dire, et 
pourtant nous souhaitions votre présence aux Massues. 

— Pourquoi donc? demanda madame du Quesnay. 

— Alors la question se complique, interrompit le docteur. 

Il posa ses coudes sur la table, prit & poignées ses cheveux en- 
mélés et drus, et resta quelques minutes ainsi, le menton realré 
dans sa cravale et les yeux fermés. Personne ne disait mot; chacon 
se demandait ou il voulait en venir. 

Ii sortit entin de sa méditation, et ce ful pour s’écrier d'un ar 
dépité : 

— Je n’en viendrai pas 4 bout 4 moi tout seul. Faisons done a 
nous tous l’analyse des faits... J'allais surtir de chez moi, ce ms- 
tin, 4 huit heures, quand mon domestique m‘a remis le billet doat 
voici la teneur. Ecoutez : 

« Madame du Quesnay prie M. le docteur Portal de monter aux 
Massues, toute affuire cessante, pour donner des secours médicaux 
au domestique de M. Wyniefcki, quia tenté de se suicider. Madame 
du Quesnay désire qu'on ignore que c'est elle qui envoie le docieur. 
Elle se fie 4 celui-ci pour présenter ses bons offices comme fortuils 
et provoqués, s'il le peut, par une visite purement amicale. » 

— Voila la prose, ornée, comme ci-dessus dit, de cette vignelle 
aux armes de la banque de France. 

Madame du Quesnay iuterrompit Je docleur pour s’exclamer sur 
cette nouvelle du suicide de Ladislas. Arabelle lui conta la scéne en 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1041 


mots, et quand tous furent persuadés que celte démarche au- 
docteur était due 4 une intervention inconnue, la maitresse 
aison dit 4M. Portal : 
ais qui donc vous a porté cette lettre? Vous ne vous étes pas 
$ du messager? Vous avez préféré croire que je vous faisais 
de vous envoyer des honoraires a l’avance, et que je prenais 
étaire justement pour vous écrire? 
a, la, ne vous pressez pas tant de me rendre la monnaie de 
ce. Oui bien, j'ai questionné, et comment n’aurais-je pas cru 
iessage émanant, sinon de vous, du moins de votre maison, 
la lettre a été remise chez moi par un de vos voisins, le petit 
s Herbelot ? 
e fils de ce vieil usurier qui habite le terrain aliéné depuis dix 
r les Wyniefcki? 
ustement. Ce garcon descend tous les matins 4 Lyon, ou il est 
lans étude de maitre C**, avoué; il était naturel, dans le re- 
1énage qu’aménent tous les accidents, qu’il se fal trouvé 1a, 
ie fal proposé 4 porter la lettre, et voila par quelle suite de 
tures vraisemblables ce que vous nommez ma perspicacité a 
s en défaut... Ceci est donc entendu : Joannés Herbelot, n’osant 
ir en son nom personnel, a usé de votre nom, qu'il savait de- 
ie faire accourir. L’adjonction du billet de banque a été la seule 
lité de cetle conception assez réussie... Mais procédons par 
Il reste acquis, de par la teneur de sa lettre, que les Wy- 
i n’étaient pas dans le secret de ma visite. C’est donc a sa 
2 inspiration que Joannés Herbelot a obéi. Quel était son but? 
tile 4 Ja famille Wyniefgka. Quel sentiment peut I’y pousser? 
aliment assez vif, puisque ce jeune homme, qui est vétu pau- 
‘nt el que son pére fait vivre d'une fagon sordide, a déboursé 
ante francs pour m’indemniser d une course aux Massues. Si le 
Petrus Herbelot apprenait cette folle dépense, il mettrait son 
és au pain et a l'eau pour un mois. 
Un jeune homme de vingt-cing ans! s écria madame du Ques- 
Allons, docleur, ne renchérissez pas sur les contes qu’on fait 
lassucs et a Saint-lrénée de l’avarice du pére Herbelot. 
Je suis peu au courant des contes qu’on en fait, mais vous me 
ettrez de croire a tous sur la foi de ce que je sais moi-méme. 
is locataire du pére Herbelot, jhabile une des sept maisons 
posséde sur la place de Lyon, et... 
Elles sont donc moins fantastiques que les sept chateaux du 
e Bohéme? interrompit Arabelle en riant; javoue n’y avoir 
is cru en voyant passer M. Petrus Herbelot dans sa vieille houp- 
ide grise grimagant sur son buste ratatiné. 
10 Supreupac 1874. 67 


1942 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


— Eh bien! reprit le docteur en souriant, savez-vous sur quel p2- 
pier était écrile ma derniére quillance de Joyer? sur un de ces pros- 
rectus de marchand @habits qu’on distribue 4 tous les coins de rue. 
Les industriels qui laissent une page blanche a leurs réclames 
ignorent que leur prodigalilé permet une cconomie a certains mil- 
lionnaires. Mais ceci est une parenthése ; revenons a maitre Joa- 
nés. Nous cherchions le mobile de sa démarche. Quel est-il?... De 
la pitié pour les Wyniefcki, auxquels son pére enlévera un jour ou 
autre ce qui leur reste de leur propriété?... Ce bon garcon aurait 
trop 4 faire s'il s‘intéressait 4 ceux que son pcre met sur Ja paille.— 
Oh! toujours légalement, c’est sa spécialité. — Si je ne me trompe, 
Joannés n’a jamais été admis dans l'intimité des Wynielgkt, trop 
fiers pour frayer avec sa famille. Mais... entre les deux propriétés il 
n’y a qu’une haie, et... ch! oui, c’est cela : pour étre le fils dan 
avare, on n’en a pas moins vingt-cing ans, une espéce de cceur et les 
yeux clairs, et mademoiselle Wyniefcka est trés-jolie. 

— Monsieur! s’écria involontairement Emile. 

Le docteur le regarda avec un sérieux d’inquisiteur. 

— Tiens! tiens! continua-t-il, j’oubliais qu'il y a de ce cdté une 
bréche au mur : cela vaut une haie. Mais ce n'est pas Ja votre affaire, 
mon cher sire de Bel-Esbat. Si vous vous le figurez, vous vous trom- 
pez vous-méme elt vous risquez d’en tromper d’autres, ce qui es 
plus grave. 

— [aites-moi grace de vos analyses; elles sont desséchantes ¢ 
elles n’oulragent pas que moi, répliqua Emile qui prit ainsi francbe- 
ment son parti au sujet de l'aveu de ses sentiments. 

— Oseriez-vous prétendre qu’elles sont blessantes pour mademo}- 
selle Wyniefcka? poursuivit le docteur avec une gravité ironique. 
Depuis quand donc les jeunes personnes sont-elles comptables des 
senliments qu’elles inspirent 4 leur insu? Mademoiselle Wyniefcla 
est en dehors de la question, aussi bien dans la conjecture que j'# 
faite au sujet de son voisin de droite que dans l’aveu dénué dart 
fice que nous tenons de son voisin de gauche. Moi, je suis dans moa 
réle d’observaleur et d’ami en soulenant qu’élant donnés vole 
passé, vos habitudes, votre situation actuelle, vous ne pouves pre 
tendre honnélement 4 mademoiselle Wyniefcka, car vous étes inee- 
pable de vous plier aux labeurs qu’un tel mariage vous imposerait. 
Vous avez trop mené la vie 4 grandes guides, mon cher, pour vous 
astreindre 4 compter par sous ct par centimes; vous étes trop sat- 
guin pour vous priver de vos aises, et ne voyez-vous pas que votre 
taille épaissil déja, 4 vingt-huit ans! Vous ne vous passerez pas de 
diners fins, mon bel ami. Chacun de vos sens réclamera toutes les 
flatteries du luxe; vous avez trop chiffonné la soie pour ne pas trow 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1045 


ver la laine rude et grossicre. Un beau jour, trop tard peut-étre, 
votre réve vous semblera plat, mesquin, et vous le planterez la 
pour aller sacrifier 4 vos anciennes idoles. 

— La mercuriale est rude, dit madame du Quesnay; mais comme 
le passé d’Emile la justifie un peu, je ne la reléverais pas, si elle 
ne venait propos d’une jeune fille que nous eslimons tous ici. Le 
docteur s’est mépris a l’exclamation d’ Emile, et s'il avaiteu loreille 
plus attentive, il m'aurait entendue protester en méme temps que 
mon neveu. i s agit d’amitié de notre part 4 tous pour mademoi- 
selle Wyniefcka, et non pas d’autres sentiments, mon cher doc- 
teur. 

— Bien! bien! dit celui-ci, averti par un regard de Ja maitresse 
de la maison. Ce que j’ai dit n’en reste pas moins bien dil. Mais nous 
mous égarons d’incident en incident. ll nous reste 4 résoudre ce que 
je dois faire de ce billet, ct s'il faut prévenir M. Wyniefcki de l’in- 
tervention anonyme de son voisin dans ses affaires. 

— A quoi bon lui causer ce nouveau trouble? dit Arabelle. Il se- 

rait a bon droit humilié de cette sorte de secours. 
_ <= Je ne veux pourtant pas garder cet argent, objecta Je docteur, 
car j'ai élé aise d’avoir cette occasion de revoir madame Ambert. 
Eile ne m’avait pas gardé comme médecin apres la perte de sa for- 
tune. Pure fierté! J’aurais continué 4 la soigner; mais on ne peut 
Simposer aux gens. Je l’ai trouvée bien faible. L’anémie la tuera 
avant qu'il soit peu, et que deviendront alors ces pauvres gens? 

— Leurs moyensd’existence tiennent-ils donc a la vie de la grand’- 
mére de B'nédicte? demanda madame Lawson. 

— Presque absolument, répondit madame du Quesnay. Mais vous 
ne sauriez comprendre leur situation sans connaitre ce que des 
cceurs de femmes lyonnaises ont temoigné de dévouement au pauvre 
exilé Polonais. Le docteur sait mieux que moi cette histoire, car il 
y a été mélé. Priez-le, chére belle, de vous la raconter. 

— Vous avez raison, madame, dit Je docteur; bien que jaie eu 
dans celte histoire toute la part d’une initiative aveugle, je conviens 
qu’elle est touchante et digne de l'altention de volre amie. Je suis 
donc aux ordres de madame Lawson. 

— Commencez vile, docteur, s’écria celle-ci, donnez-moi de nou- 
velles raisons d’aimer Bénédicte. 


S. Buanpy. 
La suite au prochain numéro. 


JOURNAL DE LA BRUYERE 


DANS LA MAISON DE CONDE 


IV! 


Henri Jules de Bourbon, duc d’Enghien, qu’on appelait ordinaire 
ment monsieur le Duc, « était, dit Saint-Simon avec son exagératin 
ordinaire, un composé des plus rares qui se soit rencontré. Per 
sonne n’a cu plus d’esprit, et de toute sorte d’esprit, ni raremeat 
fant de savoir en presque tous les genres, jusqu‘aux arts mécat- 
ques, avec un gout exquis et universel; jamais encore personnes’t 
eu une valeur plus franche et plus naturelle, ni plus grande envie 
de bien faire ; et quand il voulait plaire, jamais personne n’a montté 
plus de griice, de gentillesse, de polilesse, de noblesse, tant d'art 
caché, coulant comme de source; jamais enfin personne n’a déployé 
tant d'industric, d’invention, de pénétration, d’imagination, pour 
n’étre que son propre bourreau et le fléau des autres. » 

C’est que M. le duc élait naturellement jaloux. Son insuccés dans 
la carriére militaire avait développé cette passion jusqu’a la folie. 
Envers sa femme, Anne de Bavicre, sa jalousie était absolument i 
sensée. « Madame la duchesse, poursuil Saint-Simon, était égale 
ment laide, contrefaite et vertueuse, Sa piété, son attention inkl 
gable, sa douceur, sa soumission de novice, ne purent Ja garaolif 
ni des injures fréquentes, ni des coups de pied et de puing quite 
taient pas rares. Elle n’élait pas maitresse des plus petites choses = 
elle n’en osait demander ni proposer aucune. I! Ja faisait partir a 
instant que la fantaisic le prenait, et la rappelait de méme. Il la far 
sail descendre de carrosse ou revenir du bout de la rue sans aulre 


‘ Voir le Correspondant du 10 aoat 1874. 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 1045 


f. D’autres fois, ill’envoyait quérir 4 Péglise et luifaisait quitter 
and’messe; i] la manda méme plus d’une fois au moment ot 
illail communier. Ce n’était pas qu’il eit besoin d’elle; non, 
_ par pure fantaisie de jaloux. » 
Jalousie envers le prince de Conti, sans étre plus raisonnable, 
. cependant de meilleures excuses. 
Stait le moment le plus brillant du régne. Tous les princes de 
‘ope, qui s’étaient déclarés l’un aprés l'autre contre Louis XIV, 
sus par ses armes et sa politique, avaient recu sa loi, recherché 
imitié, et signé 4 Nimégue un traité qui laissait en doute s’il 
fait plus glorieusement la guerre ou s’il l’avait terminée avec 
d’éclat. Sa fortune, heureuse en tout, tirait méme de ses fautes 
aurait du pleurer, des sujets de joie et de triomphe. I] mariait 
emoiselle de Blois, sa fille, née de son adultére avec mademoi- 
de la Valliére, ct faisait le bonheurdu neveu de Condé, de M. le 
ve de Conti. Comme son frére cadet, le prince de la Roche-sur- 
Conti avait été élevé auprés du grand Dauphin, sous les yeux 
res du duc de Montausier et sous Ja surveillance de Bossuet, 
Claude Fleury, qui fut plus tard !’auteur célébre de la grande 
ire ecclésiastique; enfin avec Ja protection de son oncle, M. le 
ce, quiavait fenu a remplacer son frére et sa belle-sceur, la 
reuse Anne Martinozzi, auprés des jeunes orphelins. Les deux 
ses de Conti, ainsi qu'on les appelait souvent, désireux de plaire 
rdonnier, au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre 
it, au grand seigneur et au général d’armée, étaient aimés de 
le monde, méme du Parlement et de la Sorbonne; mais alors 
isaient surtout les délices de la cour, et l’ainé était porté aux 
par la sublime faveur de Sa Majesté. ll n’était personne qui ne 
jlaisir 4 voir les transports du jeune prince amoureux; on lui 
mnnait tout, on admirait tout. Le roi s’amusait a l’exciter, a lui 
er des transes : il faisait dire que les articles du contrat n’é- 
t pas sans difficulté, et qu’il faudrait remettre l'affaire 4 l'année 
1aine. Le prince tombait comme évanoui. La princesse lassurait 
le n’épouserait jamais que lui! Maintes fois il ne savait plus ce 
faisait, ce qu'il disait. Lc matin de la noce, il passa par-dessus 
ms qu’il trouvail sur son chemin, bouscula madame de Colbert, 
ome du ministre, forca les portes pour aller se jeter aux picds 
fiancée et lui baiser la main. Ce jour-la, pour servir de pére a 
eveu dans la cérémonie, Condé fit une chose que madame de 
mé raconte 4 sa fille comme la nouvelle la plus grande et la‘plus 
ordinaire : il fit sa barbe, ou plutdt il la laissa faire! Madame 
ingeron, grande maitresse de la parure dans la maison de Condé, 
la habilement de la bonne volonté que M. le Prince mettlait a sa 


Le prince de Conty aimait et adorait sa belle-mére, 
son directeur de conscience : on ne doutait pas qu'il 
feu son pére. » Le roi se réjouissait de tout cela 
mante bonhomie; il mariait sa fille comme un auti 
compliments & tous les parents de son gendre. M. le 
premicére part, et dut croire que l'avenir de son ne: 
Aussi toute la cour fil des compliments 4 M. le pr 
maréchal de Grammont, l'un des anciens compag 
Condé, dit au marié : « Monsieur, je me réjouis d 
mais, croyez-moi, ménagez volre beau-pére, ne Ic 
ne prenez point garde & peu de chose avec lui, vive 
famille, ct je vous réponds que vous vous trouverez 
liance. » La reine elle-méme donna la chemise i la 
jours suivants on ne cessa de dire des merveilles d 
Conti : «Il jetait l’argent héroiquement; il avai 
Henri 1V, des procédés du chevalier Bayard et des 
On contait de lui cing ou six choses admirables. 
était satisfait. Le plus content de tous était M. le 
content était son fils, M.le duc, quoique ce fut 1 
plus de joie. 

M. le Duc n’était point jaloux de la beaulé écl: 
velle cousine, ni de ses triomphes dans les bals de 
rées du Dauphin. La preuve en est qu'il lui donna 
mement enchantée a l’hdtel de Condé. Madame la 5 
nommait une des filles de M. le Duc avec le prince 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 2087 


>ssible de dire que M. le Duc portait envie 4 M. le prince de 
a. D’ailleurs, s'il avait eu ce malheur, il s’en fat vite consolé, en 
mit les désagréments que valut 4 son cousin, l'avanlage d’avoir 
#31 jolie femme. C’est une chose élrange que les mauvais bruits 
soururent sur le prince de Conti : ilen fut vite embarrassé. Le 
@ prince de la Roche-sur-Yon le désolait. On jour que la prin- 
= de Conti dansait, il dit tout haul : « Vraiment, voila une fille 
Clanse bien! » Cette folie, toute simple et toute brusque, fit rou- 
© pauvre frére ainé et le défit & plate couture. Alors, pour faire 
mme dégagé et montrer qu'il n’avait pas la faiblesse d'étre ja- 
» le prince de Conti amenait chez sa femme, avec son frére, les 
@s gers de la cour les plus éveillés et les mieux faits. Cette con- 
©, comme on peut le croire, fournit ample maticre 4 des récits 
ants dont M. le Duc s’amusait fort avec ses amis. I] avait bien ri 
e fantaisie qu’avail eue son cousin de voulvir se battre en duel 

le chevalier de Lorraine, pour défendre son honneur, celui de 
:‘mme, et de son frére accusé d’étre son rival; il avail trouvé trés- 
rlissante la gravité avec laquelle le roi avait déclaré qu'il ne 
ait pas qu’on se battit, et exigé de grands repentirs d’y avoir 
pment pensé. Ce n’était méme pas sans une secréte gaieté qu'il 
t remarqué que Je prince de Conti, furieux de ne pouvoir ni se 
re ni faire taire les mauvaises langues, avait tenté vainement de 
happer de Ja cour de France. Non, M. le Duc n’était pas jaloux de 
cela, mais d'un avantage plus solide que M. le prince de Conti 
t obtenu en épousant la fille du roi, et que lui, son ainé, navait 
btenir jnsque-la d’aucune maniére. 
1 quoi consistail cet avantage? A pouvoir, dans le temps assez 
‘{ qui séparait le souper du coucher du roi, entrer dans son ca- 
t el gouter avec lui ce que nous appellerions aujourd’ hui la vie 
ymille, pendant que le reste de la cour attendait 4 la porte que 
fajesté vint se déshabiller. C’est ce que l’on appelait les grandes 
bes. Aujourd’hui, cela nous parait peu de chose; cependant c’é- 
beaucoup pour M. le Duc. En étre privé, c’était végéter dans la 
@ des courtisans, desservi sans le savoir, éloigné de la source 
faveurs au moment ot le roi offrait le plus facile accés. Quelles 
ources M. le Duc eut tirées d’un tel privilége, dont M. le prince 
enti ne savail rien faire! C’est pour lobtenir, que M. le Duc ar- 
fea ses piéces, prépara ses batteries, et donna a l’éducation de 
Gils une nouvelle direction; c’est pour cela qu'il le fit venir au 
hZuxembourg, ot demeurait la fameuse princesse Palatine du 
5 mére de madame la duchesse. 

héros désiré, demandé el promis par les jésuites, ne paraissait 
meore bien clairement dans la personne de M. le duc de Bour- 


1048 JCURNAL DE LA BRUYERE, 


bon. M. le Duc s’en consolait assez facilement; mais il était trop boa 
pére pour ne pas vouloir faire le bonheur de son fils en méme temps 
que le sien. ll ne renoncga pas aux avantages déja obtenus par le 
jeune prince dans la carri¢re militaire; il engagea méme M. Des 
champs 4 culliver sérieusement ces heureuses dispositions qua 
avait déja remarquées dans cet enfant; mais il insista sur la néces- 
sité de mettre M. le duc de Bourbon en état de paraitre prochame- 
ment 4 Ja cour. Il ne semblait pas probable que le jeune prince fut 
de sitét appelé & commander les armées de Sa Majesté; mais il poo—~ 
vail étre trés-prochainement obligé de se produire devant le roi, dem 
répondre 4 la bonté du Dauphin, et de se bien conduire sur ce cham 
de bataille, fertile cn désastres, qu’on appelait la cour. Savoir kay 
cour, tel élait le principal but de l'éducation du jeune prince. Gay 
ne demandait, aprés tout, qu'une portée d'esprit fort médiocre, 
mais il ne devait pour aucun prix se résigner 4 faire moins bonne 
et moins belle figure que ses cousins les princes de Conti. 

~ Voila Youverture par ou Ja Bruyére entrera dans la maison é& 
Condé. Mais, avant qu’il y entre, que d’obstacles 4 écarter! que é& 
difficullés, de rivalités d’entourage, d’intrigues et de contentions 
auxquelles ilne prendra point part! « Nous devons, dit-il, travailler 

4 nous rendre trés-dignes de quelque emploi : le reste ne nous re- 
garde pas. Cela regarde les autres. » 


y 


Les jésuiles, qui admiraient M. le Duc ‘comme un profond polit 
que, ne sattendaient pas 4 toutes les tribulations qu’il leur méa- 
geait avec ses secrets desseins sur l'éducation et l’avenir du duc de 
Bourbon. Ils eurent 4 soutenir contre les gentilshommes de son se 
vice, et contre tous ceux qui, pour plaire 4 M. le Duc, voulaieal 
émanciper son fils et lui apprendre la cour, une guerre d' influence, 
bien autrement sérieuse et ardente que les combats classiques ealre 
les exlernes el les internes du college de Clermont. Les archives de 
la maison de Condé nous fournissent sur ce sujet les documents les 
plus complets. Nous nous contenterons d’indiquer ceux qui pour- 
ront faire comprendre comment la Bruyére entrera dans cette ma 
son, et quelle situation lui sera faite. 

Le premier qui s’engagea dans la lutte avec les jésuites fut ua 
vieux savant, Pierre Michon, dit l'abbé Bourdelot. Il n’était ni pre 
tre, ni religieux, nullement janséniste, encore moins gallican, pa 
méme chrélien; mais il avait de bonne heure été attaché comme 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 4040 


in au grand Condé et se {rouvait lié par une sorte de camara- 
vec le R. P. Talon et autres jésuites qui avaient connu et servi 
rince dans sa jeunesse. fl devait son titre d’abbé 4 Christine 
ide, auprés de laquelle il était demeuré quelques années a 
olm ; il avait acquis sur celte reine bizarre un si grand em- 
Vil écartait tous les savants dont il était jaloux : quand il était 
_en France, Christine avait obtenu pour lui l’abbaye de Massai 
pape Urbain VIII n’avait accordée qu’a la condilion expresse 
bénéficiaire exercerait gratuitement la médecine. L’abbé Bour- 
bservait cette condition en faveur des pauvres, et se croyait 
ement quitte du reste. Sous prétexte qu'il pratiquait la cha- 
qu'il avait perdu la foi, il s’était moqué de l’espérance, dans 
e clandestin qui fit scandale, mais ou il ne mit point son nom. 
2 soucier autrement des vertus théologales, il avait acquis, 
; voyages, ses éludes trés-variées et ses connaissances médi- 
la réputalion d'un esprit des plus forts de cette époque, et il 
yris part & toutes les hardiesses philosophiques de Condé. On 
iit 8 la cour de France, non sans effroi, qu'il avait essayé avec 
'rince et madame la Princesse palatine, de brdler un morceau 
raie croix et qu'il n’avait jamais pu y parvenir. Le testament 
e princesse contient la mention de ce fait. I) adorait le roi 
louait les fredaines et la sagesse, les médecines et la santé. 
u’il fut de mode a la cour d’étre libertin, il fut trés-recherché 
irtisans qu'il {railait avec une sorte de familiarité. ll osa ap- 
nadame de Sévigné la reine des amours. Elle lui répondit avec 
ne plume. Quelle rage il lui avait inspirée! Et cependant elle 
sa pas de le consulter. [] avait publié un éloge en vers frangais 
le Prince et de M. le Duc : ses vers étaient d’une froideur et 
out a faire mal au coeur. Mais M. le Prince et M. le Duc lui 
inaient lout en faveur de son attachement 4 leur maison, et 
nseignements précieux qu'il leur fournissait sur la cour, la 
es sciences ct les arts; mélé a tout, instruit de tout, il entre- 
avec Condé, retiré 4 Chantilly, une correspondance des plus 
santes et demeurait a Paris chargé de la santé de M. le duc 
irbon. Sur ce point, il avait un systéme qui trahit le secret de 
‘ccs :.« L’éducation de la campagne n'‘élait bonne, disait-il, que 
es enfants des rustauds ou de ceux qui leur ressembliaient ; 
aux enfants délicats, de bonne famille, en voulant les faire ro- 
, on les faisait morts. » Il veillait avec le plus grand soin a 
1r les esprits de M. le duc de Bourbon de tous les éléments 
2rs qui ne convenaient pas méme aux enfants de ses valets ; 
| ne lui donnait pas une purgation ou un lavement qu’il n’en 
un compte exact et minulieux. Il trouvail naturel de parler 4 


1030 JOURNAL DE LA BRUYERE. \ 


ce propos des études et des progrés moraux du jeune prince; il le 
faisait avec sa franchise ordinaire. Le grand-pére attendri lui en- 
voyait des biches et des sangliers de Chantilly pour régaler les ss- 
vants de lous genres qui venaient diner chez lui ou assister aux stan- 
ces de son académie du Pont-Neuf. 

Lorsque le duc de Bourbon quitta l’internat des jésuites et vint 
sélablir au Pelit-Luxembourg, lPabbé Bourdelot crut comprendre 
les yues de M. le Duc mieux que N. le Duc lui-méme, et il dit 
foul haut devant le duc de Bourbon ce qu'il pensait de l'éducation 
des jésuites et des themes latins du jeune prince. Le R. P. Talon_ 
alla chez l’abbé Bourdelot de grand matin lui faire a ce sujet qud—— 
ques remontrances. On peut facilement deviner comment elles; 
furent accueillies, car Talon en écrivit ainsi 4 Condé: « Je vem 
étre parfailement bien avec mon ami Bourdelot, a condition néan- 
moins que Votre Altesse Sérénissime, sans les ordres de laquelle je 
ne veux rien faire, me permette de lui percer un petit hout de le 
langue, si, lorsque je rirai bonnement avec lui et avec ma simplicité 
ordinaire, il vient 4 se mettre en colére et & jurer ou a dire que ma, 
qui ne bois que de l'eau, je me suis enivré deux heures avant d 
dire ma messe. Si pourtant Votre Allesse trouve ce supplice trop 
rigoureux et trop dommazeable au public que de percer la langue 
au plus éloquent homme de ce si¢cle, je vous demande au moins kh 4 
permission de faire jeter sur son bénéfice un dévolu ou par le pelit 4 
compagnon du P. Bergier, ou par le mien dont la morale est asa = 
relichée pour faire ce coup. » — L’abbé Bourdelot recut du dens & 
un secours puissant, ou, pluldt, il se fit une utile diversion ens 
faveur. L’alfaire de la Régale et de Péveché de Pamiers avait échaul® <3 
les esprits contre la cour de Rome. M. l'avocat général accusa les 
Révérends Péres d’avoir regu un bref du pape et d’étre des perlure —— 
bateurs du repos de l’Etat. Les débats de ce proces furent trese—— 
animés, 4 la grande joie de l’abbé Bourdelot. « M. l’avocat générilas 
dit du Rosel, battit la campagne et discourut & tort et a travers»> 
mais du Rosel disait ces choses tout bas et en prévenant Condé quill 
ne les redirait pas aisément comme réflexion de jésuite. L'abbé 
Bourdelot ne perdit pas son bénéfice, et les jésuites, pour se venget 
de ses diatribes, l’accablérent d’épigrammes latines et de piles 
invectives en vers el en prose. 

M. le prince fit venir Bourdelot 4 Chantilly, o&, sans doute, il lit 
vita 4 se montrer prudent. Le R. P. Talon profita de l’occasion pour 
écrire une lettre fort piquante contre le médecin. Il ajoute : « Je \w 
envoie aujourd’hui une corbeille ot il y a un gros chat tout en vie 
et qui peut bien lui sauter au nez quand il l’ouvrira. C’est pourquo 
je price le P. Bergier de lui laisser ouvrir la corbeille 4 lui seul. Je lui 










JOURNAL DE LA BRUYERE. 4054 


envoie aussi un gros rat tou! en vie et cing ou six petits rals, dont 
M. Bourdelot pourra faire l’'anatomie pour ses expériences de méde- 
qne quand bon lui semblera. Nos péres sont toujours déchainés 
contxe lui : pour moi, je serai toujours bénin 4 |’égard de notre 
pauvre ami Bourdelot. » La malice du P. Talon était moins inno- 
cente quelle n’en avait l’air; ces béles qu'il avait envoyées étaient 
jan symbole: le chat était le jansénisme, les rats étaient les galli- 
ams. Du Rosel révéle le sens apocalyptique de cet envoi : « C’est le 
jemsémnisme qui, comme un chat méchant, flatte le pouvoir et dé- 
hire les jésuites ; les rals ce sont nos seigneurs les prélats de France 
qui se veulent assembler pour défendre les prétendues libertés de 
YEglise gallicane, et pourraient bien étre dévorés par le chat si l'on 
m’y prend garde. Mais puisqu’ils veulent étre au moins maltraités 
dans leurs propres intéréts, la cour de Rome les laissera dans !’op- 
' pression sans s’en occuper davantage. » De retour 4 Paris, Bour- 
delot discuta avec Talon & son académie du Pont-Neuf, mais ne 
.Fépomdit pas 4 ce qu’il appelait avec mépris la cohue des jeunes 
Poétes en colére : il continua 4 veiller sur la santé de M. le duc de 
Bourbon, non sans rire au besoin de ses solécismes, et, au moyen de 
.fréq uentes purgations, il faisait courir dans les veines du jeune 
Prince des esprits vilaux bien clairs et bien vifs. Pendant ce temps- 
4,11 se moquait de tout le monde, méme de l’oratorien Malebranche, 
qu! &tait allé 4 Chantilly enseigner avec discernement la recherche 
‘Ge la vérité, et montrer que son esprit subtil savait couper un fil 
-€2 quatre; mais surtout du grand prédicateur Bourdaloue, qui 
@Vaut demandé en vain d’aller admirer le délicieux domaine de Condé 
POwr travailler a Ia conversion du propriétaire. 
Aussi Bourdelot demeura dans Vopinion des jésuites comme le 
YPe le plus franc des jansénistes et des gallicans qu’ils appelaient 
Entre eux les bétes. En juillet 1684, le vénérable P. Vavasseur ren- 
€ontra le P. Talon et lui dit froidement: « Eh bien! les bétes se 
S8ont-elles tues 4 la fin? — Prenez garde, je m’en vais vous faire une 
Brosse affaire avec ce que vous dites 1a : c'est la matiére de la plus 
Jolie épigramme que vous ayez jamais faite : j’en ferai part a 
M. Bourdelot. Songez & vous tirer de ce mauvais pas. » Un ris dé- 
daigneux fut toule la réponse. « Je vis bien, ajoute Talon, qu’il mé- 
prisait fort ceux dont je le menagais. » Le duc de Bourbon, excité 
par ses maitres, dit en raillant au vieux médecin qu'il ne serait pas 
content qu’il ne fit des vers Jatins plus beaux que les siens. « Je 
vous céde, monseigneur, la gloire de la poésie latine; mais per- 
metiez-moi de me retrancher dans les madrigaux et les épigrammes 
frangaises : jamais les jésuites ne m’altaqueront de ce cété. » Alors 
Jes jésuites proclamérent la victoire du jeune prince dont la gloire 


1092 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


éclatait dans la classe de rhétorique et dans tout univers, en méme 
temps que son affection héréditaire pour la Compagnie de Jésus. 

Avec M. Deschamps, la lutte pour s’emparer du duc de Bourbon 
fut plus difficile : Deschamps avait mieux choisi son terrain; i} ne 
s‘occupait point de théologie; chargé par M. le Duc de surveiller 
ensemble de l'éducation du jeune prince, i] tachait de suppléer aus 
lacunes qu’il apercevait et ne songeait qu’’ préparer Son Alftesse a 
Ja cour et a la guerre. Le jour des énigmes ct des logogriphes, il avait 
aisément remarqué que sur ce point les jésuiles prétaient le flanc & 
l’attaque. Imbu des principes de Turenne, qui élaient aussi ceux de 
Condé, « il faut, disait-il, s’habituer 4 bien faire en toutes choses , 
et il ne faut aimer le bon témoignage de sa conscience et l'appkae~ 
dissement d’aulrui que comme la preuve qu'on a bien fait. Si une 
fois nous pouvons obtenir que monseigneur veuille se plaire 4 lw. 
méme et plaire aux autres, je ne doule pas que tout n/’aille bien.» 
Mais était-ce la ce qu’en était le duc de Bourbon. Les miaitres 
avouaient eux-mémes que monscigneur aimait ce qui ne lul cob 
tail aucune peine : par exemple, qu’on lui expliquat les figures 
de rhétorique ou les beaulés des auteurs, ou qu'on lui fit voir ser 
Ja carte ct la sphére les agréments de la géographie; telle était s 
curiosité naturelle, mais telle était surtout l’habileté de ses maitres, 
qu'il comprenait facilement méme ce qui rebutait d'autres jeunes 
vens. Les professeurs élaient contents, et Ie P. Talon, transporté 
d’enthousiasme prophétique, annoncait solenncllement qu’on verrat 
quelque chose de surprenant dans M. le duc de Bourbon. Mais, s'agis- 
sait-il pour monseigneur d’expliquer ce qu’il avait concu, de raconter 
ce qu'il avait entendu, d’écrire ou composer ce qu'il avait appris, de 
penser ou de travailler scul, en un mot de faire un effort de la 
meme, il était aussilét distrait, ennuyé. Qu'étail-ce donc quand il 
était oblizé d’agir ou dese produire en public? Quand il devait mon- 
ter 4 cheval ou danser? Il demeurait gauche et maussade. Avec sé 
parents qu'il allait voir plus souvent, il lait embarrassé, morose : au 
jeu de billard, il faisait naitre des incidents, des disputes. II n’étaita 
laise que dans la société de ceux de ses maitres qui l’avaient suivio 
venient le voir au Pctit-Bourbon. Quel étrange caractére! Cepea- 
dant monseigneur avait un bon fonds, une heureuse nature ; qui elt 
oséen douter? Alors d’oti venaient ses défauts? Aprés y avoir biea 
réMéchi, Deschamps écrivit 4 M. le Prince (en décembre 1681) : «le 
collége ct les pédants ne sont pas de grande ulilité : monseigneur eB 
apprendrait cent fois plus dans le monde par le commerce de $8 
semblables ou des personnes de son age. » La guerre, ainsi déch- 
rée, cut diverses péripélies qui ne laissérent pas d’émouvoir Condé 
lui-méme dans sa retraite de Chantilly. 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 1033 


abord, pour corriger l'influence dominante des jésuites, 
5 s entendit avec M. le Duc et madame la Duchesse sur di- 
ns qui furent employés. On fit venir auprés de M. le duc 
n deux gentils jeunes gens de son age et de son rang, les 
» Saxe-Eisenach. Il les recut sans gaielé, d’un air sérieux 
Jn le fit danser six jours de suite pour Je dégourdir; il se 
t n’y mit point de bonne grace. L’ambassadeur du Maroc 
iter avec une tigresse apprivoisée. Son Altesse flatta la ti- 
mn sans peur; il est vrai que cette béte, si douce, avait cer- 
ons de tigresse qui donnaient 4 penser que son ancien 
ourrait bien revenir. Le Marocain étendit le bras, mit la 
la téte du prince, et dit: « Il sera royal comme son 
nais le prince n’avait pas l’atlitude d’un roi : sa téte pen- 
; bras tombants ne rappelaient nullement le port de 
dans les portrails de Rigault. Un fils de Sa Majesté et de 
Je la Valliére, élevé comme les princes de Conti par Claude 
nt au carnaval de 1682 pour s’amuser avec M. le duc de 
M. le Duc tenait beaucoup a ce que son fils prit plaisir & la 
ie du duc de Vermandois, grand amiral de France. M. le 
ourbon n’eut pour lui qu’une civililé peu polie. Tout le 
ait mécontent, plusieurs se plaignirent, et Deschamps pro- 
s plus graves remontrances. « Monseigneur ne veut pas 
es restes de Penfance ni ses distractions. Tout ce que peu- 
ou faire les personnes qui sont auprés de lui ne sert a 
"ya qu'un moyen, c’est de le jeter dans le monde; il fau- 
qu'il fasse comme les autres pour se tirer d’affaire. » 
le mécontentement des professeurs du jeune prince, 
ps n’en poursuivait pas moins sacampagne : il fit lire Don 
a Son Altesse, qui voulut bien prendre quelque intérét aux 
3 ridicules du vieil hidalgo. 
une ouverture; il fallait vite en profiler. Deschamps lit 
1 Son Altesse les passages les plus gais des Lettres de Voiture, 
it les jolis compliments adressés a Condé. Mais les graces 
du vieil épistolier, pas plus que ses petils vers badins, ne 
érider le duc de Bourbon : il ne comprit pas. Deschamps 
irs 4 quelque chose de plus touchant et de plus nouveau, le 
-roman d’une grande amie de la maison de Condé : la Prin- 
jléves, de inadame de la Fayette. Qu’est-ce qui pouvait, avec 
 délicatesse, s'insinuer dans un jeune cceur, y éveiller de 
t généreuses passions et secouer la poussitre du collége? 
cela ne fit aucun effet sur le duc de Bourbon : il ne sentait 
champs en tira cette conclusion : « Quand il nesera plus avec 
ats, le commerce des personnes raisonnables le fera promp- 


105% JOURNAL DE LA BRUYERE. 


tement changer.» Le P. Alleaume est désolé. «a Monseigneur, dit-il, 
ne peut rien faire seul; il est allé en classe sans avoir fait son théme, 
et il ena eu ja honte publique. Il passe des heures 4 réver... » Des- 
champs persiste & sigualer le développement du caractére du jeune 
rhétoricien. « Lécidément, monsecigneur est despote, il veut tout ce 
qu’il veut, absolument, et ne peut jouer sans chagrin ni dispute. » 
Pour adoucir cette humeur sauvage, on le conduit 4 l’Opéra italien 
et a diner chez M. de Gourville avee plusicurs Jeunes gens de la cour- 
et de haute famille. Le prudent Gourville assure que, dans celles 
grave circonstance, monseigneur a fait aussi bien qu’on le pouvai& 
souhaiter. Et le P. du Rosel, plus content que son collégue Alleaume, 
fait raconter en Jatin a Son Allesse ce quelle avait vu a POpéra et 4 
Saint-Maur. « En véerile, dil-il, elle le fit aisément et sans trop de 
peine, 4 quelques mots prés, qui ctaient un peu extraordinaites 
pour expliquer les détails de opera. 

La rhétorique était finte. N'était-ce pas le moment de prendre 
renfort? Le jeune prince allait faire sa philosophie. Si M. le Duc ett 
bien voulu appeler un philosophe comme la Bruyére auprés de so 
fils, il edit peul-stre assuré le succés de M. Deschamps. Mais ils? 
cissait bien de la Bruyére en ce moment! M. le Duc avait d'autres 
idées en téle, ef Ja Bruyere pouvait écrire alors ces reflexions fort 
sages : «Si les grands ont l'occasion de nous faire du bicn, ise 
ont rarement la volonteé, ils n’en trouvent pas toujours les occasion. 
Ainsi l'on peut ¢lre trompeé dans l’espéce de culte qu'on leur read, 
Sil nest fondé que sur Pespérance ou sur la crainte, et une longue 
vie se termine quelquefois sans qu'il arrive de dépendre d’eux pour 
le moindre intérél, ou que lon leur doive sa bonne ou sa mauvaise 
fortune. Nous devons les honorer, parce qu’ils sont grands et que 
nous sommes pelits, et qu'il y en a d’autres, plus petits que novs, 
qui nous honorent,. » 

Dans ce temps-li, la Bruyére était logé modestement, non dans 
une mansarde, comme on I’a trop vite conclu des paroles d'un moine 
envieux, mais dans sa maison, comme un petit bourgeois. « Hny 
avail, dit le chartreux Bonaventure d’Argonne, sous le pseudonyme 
de Vigneul de Marville, il n'y avait qu’une porte a ouvrir, et qu’ane 
chainbre proche du ciel, séparée en deux par une lézére tapissene- 
Le vent, bon serviteur des philosophes, courant au-devant de ceux 
qui arrivaient, et retournant avec le mouvement de la porte, levaifé 
adroitement la tapisserie, et laissait voir le philosophe, le visg@ 
riant, et bien content d'avoir occasion de distiller dans lesprit et le 
coeur des survenants Pélixir de ses méditations. » Quel était ce? 
elixir? Nous croyons que, vers cette époque, la Bruyére se mit a tr 
duire Théophraste ; mais il connaissait trop bien la variété des care | 





JOURNAL DE LA BRUYERE. 1055 


s et des godts, pour n’avoir pas su, dans ses entretiens, varier le 
: et expression de ses pensées. On voit clairement. a travers les 
zanteries de Bonaventure d’Argonne, que l’élixir ou ld conversa- 
cle la Bruyére était fort deson godt. Or, élant donné le caractére 
= chartreux jaloux et bel esprit, on peut supposer qu’a la date ott 

sommes, il parlait volontiers & la Bruyére de l’injuste réparti- 
«les biens de la fortune et de la renommée. La-dessus le philo- 
« était armé de toutes piéces. On trouve des souvenirs de leurs 
=Iliens dans les pensées snivantes : « Qui peut, avec les plus rares 
. ts et le plus excellent mérite, n’étre pas convaincu de son inu- 
:4 quand il considcre qu'il laisse en mourant un monde qui ne 
Esnt pas de sa perte? — Combien d’hommes admirables, qui 
ent de (rés-beaux génies, sont morts sans qu'on en ait parlé? — 
bien vivent encore dont on ne parle point, et dont on nec parlera 
. is? — Si on ne le voyait de ses yeux, pourrail-on jamais 8 ima- 
x l’étrange disproportion que le plus ow moins de piéces de mon- 

met entre les hommes. Cependant ce plus ou ce moins déter- 
3 & l’épée, a la robe ou 4 I'Eglise; il n'y a presque point d’autre 
Gion. » Ace propos, Bonaventure d’Argonne racontait que l’on 
Bt de donner une nouvelle abbaye, celle de Bonnefontaine, a 
* Tellier, frére de Louvvis; elt cependant il était déja, quoique 
mw encore, archevéque de Reims, abbé de Breteuil, de Lagny, 
minte-Bénigne de Dijon, de Saint-Etienne de Caen, de Saint-Remi 
veims. — « Oui, disait la Bruyére, ce garcon si frais, si fleuri, et 
ve si belle santé, est seigneur d’une abbaye et de dix autres bé- 
ses; tous ensemble lui rapportent six vingt mille livres de re- 
a-dont il n’est payé qu’en médailles d’or. Il y a ailleurs six vingt 
Alles indigentes qui ne se chauffent point pendant lhiver, qui 
at point d’habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de 
a. Leur pauvreté est extréme et honteuse. Quel partage! Cela ne 
mve-t-il pas clairement un avenir? » Alors s’engagea entre le char- 
sx et le solilaire une singulicre conversation sur l'idée de Pascal, 
avail voulu jouer a pile ou face la vérité de Ja religion. « La re- 
wn est vraie ou elle est fausse. Si elle n’est qu'une vaine fiction, 
i, si l’on veut, soixante années de perdues pour l'homme de bien, 
w le chartreux ou le solitaire; ils ne courent pas un autre risque. 
w si elle est fondée sur la vérité méme, c'est alors un ¢pouvanta- 
emalheur pour |’homme vicieux : l'idée seule des maux qu'il se 
pare me trouble l’imagination : la pensée est trop faible pour les 
@evoir et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en 
wosant méme dans le monde moins de certitude qu’il ne s’en 
mye en effet sur la religion, il n’y a point pour ’homme de meil- 
© parti que la vertu. » 


1056 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


Tandis que le chartreux et le solitaire devisaient ainsi sur les 
pensces de Pascal, que faisait donc M. le Duc? IL pensait qu'il aime- 
rait peut-¢tre mieux mourir avec les oratoriens, mais qu‘en atten- 
dant il aimait mieux vivre avec les jésuites. Leur morale n’était pas 
si relachée qu’elle ne suffit a faire trembler ceux qui écoutaient 
Bourdaloue; pourtant, dans les affaires de ce monde, c’étaient biea 
les gens les plus commodes qu’on put trouver : la dignité de leur 
conduite morale couvrait les irrégularités de sa vie, et jamais il n’a- 
vait été plus libre. Il s‘entendit avec Gourville pour que les dépenses 
du duc de Bourbon fussent mises 4 la charge de M. le Prince, ce dont 
le grand-pére fut enchanté. Quant 4M. le Duc, il abandonna tout, 
pourvu qu’on lui assurat cent mille francs par an pour ses dépenses 
personnelles et ses menus plaisirs. Mais il n’abandonna pas son es- 
pérance la plus chére, celle d’obtenir les grandes entrées, comme 
M. le prince de Conti. Gourville nous assure que M. le Duc avait plus 
d'esprit et d'‘imagination que personne au monde. Voici l’ingénicuse 
combinaison qu'il imagina : la communauté de jalousie réunit par 
fois micux que la communauté d’affection: or qui pauvait étre ja- 
loux comme M. le Duc du mariage de M. le prince de Conti avec le 
fille de mademoiselle de la Vallicre? La reine? point du tout. Marie- 
Thérése d’Autriche, qui avait supporté avec une patience pleine de 
dignilé les folles passions du roi, qu’une résistance emportée n’eit 
fait qu'aigrir, était trop heureuse de cacher le souvenir des fautesde 
son mari sous le voile dun honnéte et brillant mariage. Qui done 
pouvait parlager la jJalousie de M. le Duc? la belle et impérieuse mal- 
tresse de Sa Majesté, madame de Montespan, qui avait eu de son 
double adultére de nombreux enfants aussi bien nés que madamela 
princesse de Conti. Longtemps ces enfants avaient été dérobés a la 
sue de la cour, élevés en secrel sous les ailes de la discréte madame 
de Maintenon; mais on venait de les produire au grand jour: ils 
taient légitimés ct vivaient prés du roi; encore un peu de temps, 
ils iront dans les carrosses de Sa Majesté. Ce fut 1a un trait de la 
mitre pour M. le Duc. Le raisonnement qu'il fil saute aux yeux: ma 
demoiselle de Nantes, fille ainée du roi et de madame de Montespan, 
avail déja prés de dix ans. Elle était fort jolie, et promettait de le de- 
venir plus encore. Or, si le roi consent 4 la marier avec M. le duc de 
Bourbon, le jeune prince aura ses grandes entrées comme M. le prince 
de Conti. Eh bien, laissera-t-il alors son pére s’endormir 4 la porte 
sur un tabouret? ce n'est pas possible. Le pére suivra l'enfant dans 
le cabinet du roi, comme I’enfant aura la survivance du pére pou 
ses plus hautes dignités. Il fallut donc, tout en faisunt étudier la 
philusophie 4 M. le du: de Bourbon, le préparer aclivement, mais en 
secret, 2 épouser bienlOt mademoiselle de Nantes. 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 1087 


VI 


spuis quelque temps, les jésuites, prévoyant peut-étre le danger 
les menacait, cherchaient un professeur de philosophie qui, par 
alents et ses qualités particuliéres, put satisfaire & tous les be- 
+ de la situation. Le R. P. Bergier avait, durant son voyage a la 
re, si bien dirigé les recherches de ce cdété, qu'il y trouva 
ame qu il fallait. C’était un pro‘esseur du plus grand mérite, 
. Cistingué par la sagesse et l'élévation de ses idées que par la 
= et lélégance de son élocution latine, Je R. P. Jouvency, celui- 
&me qui expurgea les auteurs classiques, et dont Voltaire, au 
> suivant, fit un si bel éloge. Orr lui adjoignit, comme répétiteur 
tac de Bourbon, un homme d’expérience et de grand discerne- 
'» le P. Martineau, l’ami, le confident, et plus tard !’éditeur de 
Caloue. De tels hommes, appuyés des deux précepteurs, par- 
mt 4 apprendre au jeune prince ce que l’on appelait la logique. 
. Alleaume put écrire 4 Condé que M. le duc de Bourbon se pé- 
ail bien des régles du syllogisme : « Il a une grande facililé pour 
qui fait de la peine aux autres, et qui est la véritable logique. » 
de I‘habituer 4 bien se servir de cet instrument, qu’on définis- 
alors l’art de raisonner, on essaya de lui faire prendre. gout.aux 
utes d'école; on le mil aux prises avec de jeunes jésuiles ou des 
Onnes insiruites; mais il était alors bien difficile de le tirer de 
onchalance. Cependant, aprés l’avoir bien préparé a ce qu’il avait 
Ce, on arrangea une dispute solennelle (janvier 1683) dans la 
se de logique. « Monseigneur, dit le P. Alleaume, ne discula pas 
grand feu; mais du moins il ne languit pas, comme il faisait 
mairement : il dit d’une voix haute, avec assez de présence d’es- 
l’essentiel de ce qu'il fallait. » Mais cette séance avait pour but 
atter M. le Prince, de lui rappeler un souvenir de sa jeunesse 
A aimait beaucoup, sa fameuse dispute avec Bossuet, lorsque le 
queur de Rocroy trouva dans une salle de la Sorbonne un adver- 
& digne de lui, dont il ne put pas triompher. Aussi fallait-il abso- 
ent faire un succés au duc de Bourbon. Le P. Talon s’écrie : 
onseigneur a fait rage dans cette journée; tous nos messieurs de 
haison-professe et tous nos messieurs du noviciat sont sortis ravis 
a séance et l’ont accablé de compliments. » Le vénérable P. Jour- 
pleurait de joie. Le P. Commire embouche aussitét la trompette 
dique : il présente 4 Monseigneur un impromptu en vers latins ou 
met bien au- dessus de son pére et de son grand-pére. « Qu’avaient 
10 Seprexpne 1874. 6 


1058 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


fait M. le Duc et M. le Prince? Ils avaient aimé la guerre; ils s‘étaient 
laissé entrainer par les charmes de la victoire! Mais vous, Louis Il 
de Bourbon, vous combattez seul, et seul vous triomphez. Aucua 
soldat ne parlage votre gloire. Voila ce que n’ont pu vous apprendre 
ni votre pére ni votre grand-pére. » Cependant, comme on avait re- 
marqué que ces vicloires pénibles, of personne n’était humilié, plai- 
saient peu a Son Altesse, on lui en prépara d'autres qui étaient plas 
de son goul. Quand il avait pour adversaires que des enfants dont 
il pouvait triompher, son amour-propre deévorait ces faciles jouis- 
sances. On le fit done disputer devant M. de Lamoignon avec le peti. 
de Broglie, qui ne put lui tenir téte, et avec le petit du Chaillou, dong 
le pére fut ravi de voir son fils yaincu par Son Altesse. Un jour, ay 
démontra que la relation n'est pas la meme chose que le fondemeat - 
un autre jour, il prouva que Dieu ne devait pas étre mis dans la ca. 
tévorie de la substance de la méme manitére que la créature. Cha 
cune de ces dispules fut pour lui un succés assuré. « Monseigneur, 
dit du Rosel, n’aimait pas a parler en public sans le bien faire; » 
mais il aimait surtout 4 écraser de plus faibles que lui. Les jésuites 
avaient repris l'avantace : jamais messteurs de Port-itoyal, avec lear 
fameuse logique simplifi¢e, n’auraient fait un raisonneur comme 
Son Altesse. Le jeune prince vit avec plaisir ses chers maitres s’in- 
sinuer au Petit-Bourbon et le remplir, aux heures de récréation, de 
leurs novices et de leurs éléves. Ils regaguérent ainsi cetle annéed 
tout Ie terrain que J’année précédente ils avaient perdu. Le P. Talon 
élait dans la joie : le roi avait daizné se declarer le fondateur de son 
collége, qui allait s‘appeler le collége Louis-le-Grand, et M. le Prince 

a lui avait envoyé du gibier et divers cadeaux ». 

Pendant ce temps-la, M. Deschamps avait beau moraliser sur les 
devoirs de la civilité, Monseigneur se souciait peu de cette vulgaire 
verlu. Deschamps avait beau faire venir le grand maitre de la danse 
Fabvier, Monseigneur tenait toujours ses bras en arriére et en coa— 
trainte pendant qu‘il dansail, et ne voulait pas comprendre combiemm 
il était dangereux pour lui, 4 son dye, de contracter de mauvaises 
habitudes dont plus tard il ne pourra plus se guérir. Deschamps 
avait beau faire lire 4 Son Altesse de bons livres d'histoire de Franee, 
pour l'amuser et linstruire sur les choses praliques les plus utiles, 
Monseigneur était (vujours réveur, et ne daignait y faire la moindre 
attention. Deschamps aurait bien voulu présenter Monseigneur 4 la 
cour : on s'y amusait bien; madame la princesse de Conli y faisat 
merveille chez le Dauphin. Le roi lui-méme meltait tout en train: 
Bourdelot disait qu’a la médianoche (du 14 février 1683) on fit mille 
folies anusantes, jusqu’a se jeter des serviettes 4 la téte. Mais com 
ment lancer dans ce monde Monseigneur, qui avait |’air cauche, 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 4059 


e= wait mal, ne pensait qu’a des enfantillages, et ne se plaisait qu’a- 
eles pédants ou leurs éléves? Pour consoler Son Allesse, les jé- 
-a=s le press¢rent de venir au collége assister a leur tragédie latine. 
= dispute s’engagea, ol Deschamps déconcerta la logique des jé- 
k<>s par un argument qu’ils n’avaient pas prévu : « Qu’es!-ce que 
a~e spectacle? dit-il. Une tragédic de seconde, ot il n‘entrera point 
mm fant de nom et de qualité! Or Monseigneur est philosophe et de 
ua ® e naissance, donc il ne peut se contenter de si peu : il ira pren- 
@ les divertissements que lui réserve madame la duchesse sa mére. » 
le le conduisit a la foire et 4 l’Opéra italien. M. le duc de Bourbon 
‘am fut que plus attaché 4 la société des jésuites et de leurs éléves. 
ependant, 18 méme, son caractére éclatait parfois avec une élrange 
iolence. Un jour qu’il voulait argumenter, 4 son ordinaire, avec le 
eveme M. de Duras, l’un de ses camarades, ne pouvant le convaincre 
"erreur, il se mit si fort en colére qu’il le battit et lui fit grand mal. 
f. du Bouchet, ce bon vieux gentilhomme qui avait la charge de 
on écurie et de ses chevaux, mais qui alors tenait la place de Des- 
hamps, absent ou maladc, gronda fort Son Altesse, et, pour la pu- 
ar, voulut la retenir au Petit-Bourbon. Il s’ensuivit une querelle 
errible. Monseigneur finit par s’échapper &4 I’hdtel de Condé, auprés 
i€ sa mére, 4 qui il voulut persuader qu'il avait raison. Comme ses 
yllogismes ne réussissaient pas mieux 1) qu’ailleurs, il s’emporta 
lé nouveau, et, tout hors de lui, fit si grande rumeur dans toute la 
Maison que personne ne savait ot se cacher. Deschamps revint, 
rouva que « Monseigneur argumentait bien, mais qu'il n’était pas 
tonnéte et ne s’appliquait qu’a de petites choses. » Incivil envers 
out le monde, insolentenvers ses inférieurs, brutal envers ses gens, 
tl prenait plaisir 4 leur cracher des injures a la face, a les battre et 
t les accabler de mauvais traitements. » Ce n'était certes pas dans la 
Ompagnie des jésuites qu'il apprenait ces belles maniéres; mais 
Pinstinct « il n’avait de gout que pour Ies puérilités, et ne faisait 
4Ucun cas des hommes et des choses qui pouvaient polir son esprit 
et son caractére. » Deschamps commencait 4 se sentir malade; il 
avait des rhumatismes, un peu de goulte; son humeur en était alté- 
Yee, et il parlait déja de prendre sa retraite. Cependant il n’était pas 
€ncore au terme de ses peines. 

' M. le duc de Bourbon avait encore 4 faire sa seconde année de 
philosophie. Il devait apprendre chez !es jésuites les divers systémes 
philosophiques, pour discerner le bon, étudier les principes de Des- 
cartes pour les combattre, connaitre des mathématiques ce qui était 
nécessaire 4 la profession des armes, et embrasser les sciences phy- 
giques au moins aussi bien que les disciples de feu M. Pascal le jan- 
séniste. Tout l’art et tonte la science des Jouvency et des Vartineau 


e 


fallait qu’il fat plus assidu que par le passé. Un jc 
bien devant elle; mais il commenga aussitét 4 dé 
teurs avec un acharnement que rien ne pouvait @ 
44 novembre, M. le Duc se mit aussi de 1a partie. 
sement que jamais. Par son ordre, Deschamps dut chi 
bien en détail au jeune prince toute la maison du F 
la couronne, tout ce qui pouvait y avoir relation p 
et les personnes, enfin toutes autres choses de cette 
vaient tomber eu conversation, et qu’ll fallait nécess 

Le temps pressait : M. le duc de Bourbon avait eu 
lus le 44 novembre 1685; il en aura presque seize, 
seront finies. Il va falloir le marier; il doit done imn 
apprendre pour paraitre ct briller prés du roi. 

En effet, pendant hiver, on le mena une fvis 4 | 
peu meilleure attitude; sa_vanilé salisfaite parut d 
timidité naturelle parut de la modestie. Le 10 décen 
la satisfaction d’écouter dans l’église des jésuiles 1 
de son arriére-grand-pére, Henri de Bourbon, pi 
méme P. Bourdaloue, qui avait assisté plusieurs f 
sions scolastiques. Toute sa famille était la. Il 
tre prédicateur célébrer «les vertus de ce prince | 
T'était pourtant guére, et « demander a Dieu de conve: 
de répandre la plénitude de ses graces sur M. le Duc 
blime, sur madame la duchesse, l’idéal de tous le: 
cour revere, etsur ce petit-fi Hfils, sa a consolation et sa, 





JOURNAL DE LA BRUYERE. 106! 


hétel de Bourbon, ow j'ai trouvé monseigneur le duc de ce nom, 
4, gras, beau et fort gai. Me voyant de loin, il a fendu la presse 
kinze ou vingt jcsuiles et d’autant de nos pensionnaires, pour 
- me sauler au cou. » C’élait encore avec les jésuites qu'il se 
mil le mieux. Mais Deschamps se plaignait toujours des badine- 
=t enfaniillages de M. le duc de Bourbon. M. le Prince, perdant 
mee, voulut savoir au juste en quoi cela consistait. Deschamps 
mya point d'adoucir les traits du portrait qu’il fit de son jeune 
se. « Cela consiste, dit-il, 4 demeurer avec des enfants, dés 
en trouve l'occasion; 4 s’y occuper de bagatelles avec fureur; a 
as vouloir sen détacher, malgré les avis de son pére, de sa mére 
= ses mailres; 4 se tenir toujours de travers, comme s’il élait 
refait; 4 se moquer de tous les hommes sérieux; a battre ses 
; 4 se précipiler avec violence, soit qu'il entre dans un ap- 
2ment, ou qu’il en sorte, au risque de se casser la téte. » « C’é- 
une meule toujours en lair, et qui faisait fuir devant elle, 
me dira plus tard Saint-Simon, tantét par des malices sournoi- 
quand Monseigneur ne pouvail pas dominer, tantét, quand il se 
ait le plus fort, par des plaisanteries cruelles ou des outrages 
-eruels encore. » M. le Prince gronda; son petit-fils se soumit 
deurant de colére et revint 4 ses habitudes. On fit devant lui, au 
t-Bourbon, des expériences sur la pesanteur de l’air. Il invita 
esa classe a y assister. Il y prit moins de plaisir qu’a fronder 
freur du vide et ceux qni avaient soutenu cette hypothése aban- 
née. Ce fut pourtant 1a une bonne journée ov il battit sans peine 
gens qui ne pouvaient plus se défendre, et recut force compli- 
its qui lui furent trés-agréables. 
ers le méme temps, il alla avec M. Deschamps chez madame de 
&yette, pour y étudier les graces de la conversation et les habi- 
is de la sociélé. C’était bien le moins qu'il put faire d’y aller. 
idame de la Fayetle s’¢tait proposé, dit Gourville, de remplir la 
= de madame la marquise de Sablé, & laquelle tous les jeunes 
avaicnt accoutumé de rendre de grands devoirs, parce quapreés 
Ile les avait un peu faconnés, ce leur était un titre pour entrer 
Je monde. Elle passait ordinairement deux heures de la mati- 
a entretenir commerce avec tous ceux qui pouvaient lui étre 
$ & quelque chose, et a faire des reproches a ceux quine la 
Zent pas aussi souvent qu'elle le voulail, pour les tenir sous sa 
m et voir 4 quel usage elle pouvail les mettre un jour. » Si, au 
de l’injuste Gourville, elle agissait ainsi avec les jeunes gens qui 
wient entrer dans le monde, que ne dut-elle pas faire pour M. le 
de Bourbon, l'espoir de la maison de Condé? Assurément, elle y 
toute la finesse de son esprit, toute la douceur de son caractére 


aevail savoir que m. 1e due de tucneneu etait chev: 
de la Dauphine. Qui pouvait alors iguorer cela? Le 
sen occupait fort peu. Aura-t-il la méme indilférene 
de Richelieu? Ancienne dame d'honneur de la reine 
dame @Whonneur de madame la Dauphine, elle rem) 
fonctions les plus délicates de la cour. Elle en était ¢ 
ef en perdait le boire et le manger; meme quelque! 
dail la tdte. Mais c’élait une raison de plus pour qu 
Fayette lui sat gré de sa visite et que M. le duc de] 
avec empressement d’une si belle occasion de s‘ins! 
ment des choses de la cour. Du reste, madame de 
faisait pas prier pour donner beaucoup de nouvel! 
qui étaient de la plus haule importance. Elle parla 
« Son moulin ne chomait guére, » disait madame de 
duc de Bourbon, ne pouvant argumenter en forme 
gramme de collége, resta muet et de mauvaise hum 
la Fayelte fit de vains efforts pour solliciter au mo 
lance. On finit par le laisser bouder. M. et madame 
relirérent. Madame de la Fayette demanda au jcun 
connaissait pas M. et madame de Richelieu. I répon 
qu'il n’avait jamais oui le nom de ces gens-la. — Pe 
il avait entendu parler des fonctions qu’ils avaient 

leur famille, ala cour de France? Le prince s'entéta 
ne connaissait les Richelieu, ni leurs fonctions, ni | 
dans le présent ni dans le passé. Deschamps voulut 

en nlaisanterie. nonr éviter une exolication ani ner 





JOURNAL DE LA BRUYERE. 4063 


nsensible a tout? M. le Duc ne voulait pas le croire. Il résolut 
-le-champ de préparer son fils 4 débuter dans les bals de la cour 
nieux possible. II lui faisait apprendre a danser la chaconne avec 
caslagnettes. Son maitre, Fabvier, excellait dans cet art nou- 
u, et l'enseignait fort bien. M. le duc de Bourbon pouvait par ce 
yen se placer du premier coup 4a la hauteur des plus brillants 
rtisans; mais, soil qu’il edt peu d’aptitude naturelle pour ce bel 
reice, soit qu’il l’eut pris en dégout et se fut mis dans la téte 
il me danserait pas la chaconne avec des castagnetltes, Deschamps 
it fait en vain les plus éloquentes remontrances. M. le Duc en- 
wit de dompter le capricieux entétement d’un enfant galé : ja- 
silne put en venir a bout. L’hdtel du Petit-Bourbon retentit long- 
‘ps des cris formidables du pére, des injures dont il accabla son 
de la colére du fils et du bruit de sa résistance, qui demeura 
orieuse. Eh bien, si rien ne peut le toucher, c’est une raison de 
$ pour le marier tout de suile, ou du moins le mettre en rapport 
¢ mademoiselle de Nantes. Peut-étre ne sera-t-il pas insensible 4 
lrait de sa beauté. 

lés le printemps de 1684, mademoiselle de Nantes commenca 
ortir avec le roi en carrosse, et M. le Duc commenga a démas- 
fle plan qu'il cachait depuis longtemps. Il en parla 4 son 
e, a madame la duchesse sa femme, &4 tous ceux qui pouvaient 
ir une influence sur son fils, et il poussa dans cette direction tout 
jut avail part 4 l'éducation de M. le duc de Bourbon. Il n’y avait 
de temps a perdre : le prince de Conti et le prince de la Roche- 
Yon étaient 4 l’'armée devant Luxembourg assiégé; 4 la cour, on 
tretenait avec intérét de leur belle conduite, de leur ardeur au 
ter de soldat; on citait avec complaisance sur leur comple des 
is de courage et des mots heureux qui circulaient de bouche en 
the et leur faisaient grand honneur. Que pouvait-on attendre de 
e duc de Bourbon, s'il languissait dans une éternelle enfance? 
> le dérober 4 ses habitudes enfantines, il Jui fut permis de 
: des promenades 4 cheval au moment de ses récréations. Mai- 
un animal fougueux et docile, avec V’éloge de ses gentils- 
‘mes, fut pour lui une heureuse distraction. On lui permit 
& de venir plus souvent dans la société de ses sours, 4 l'hdtel de 
lé. S’y trouver en bonne compagnie, y étre traité comme le fils 
ue et I’héritier de la maison, n’était pas sans lui faire quelque 
ir; il ne demandait pas mieux que d’entrer dans un monde plus 
du, ot! il pouvait encore, jusqu’a un certain point, prendre la 
%é d’un maitre. Le résultat le plus clair de cette dermére com- 
ison fut qu'il ne voulut plus se donner aucune peine 4 quoi que 
dt. Il écoutait encore volontiers les lecons intéressantes des jé- 


4063 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


suiles; mais il n’y pensait cuére plus qu’a un sermon qu'il aurail 
entendu. Son grand-peére lui fit cadeau d'un barométre et d'un ther- 
mometre, pour l’encourager dans ses ctudes de physique: il en tira 
peu de profit. M. le Prince lui écrivit et lui parla avec plus de solen- 
nité que jamais, pour élever son esprit 4 de hautes ct solides pen- 
sées; ce fut peine inutile. Le P. Bergier lui envoya de Chantilly plu- 
sieurs lettres de métaphysique, pour piquer sa curiosité et lobliger 
a répondre. Cela l’ennuya; il finit par ne plus répondre. Mais avec 
Deschamps ce fut bien pis encore : il ne voulait plus méme I'écou- 
ter. Madame Ja duchesse essiya de faire répéter les lecuns dhis- 
toire; Monseigneur n’en savait mot. Elle le pressa de questions sor 
sa propre famille et les choses Jes plus indispensables de Ja cour a 
du royaume; quoique l’on eat soin de les lui répéter une infinité de 
fois, il les ignorait 4 instant méme ou l’on venait de les lui ense- 
ener. Madame la duchesse, malgre son indulgence, lui infligea di- 
verses moitifications : il n’en tint compte. Elle Pobligea de traval 
ler avec les jésuites, au lieu de s'amuser a l'hotel de Condé : il s‘en 
moqua. A Vautorité qu'il ne pouvait secouer, 11 opposait la plus par- 
faite indilférence. Mais malheur 4 ceux qui n’étaient pas bien armés 
contre lui! il les écrasaitimpitoyablement. Deschamps fini! par avouer 
sa défaite. Comme M. le Prince Pengageait 4 redoubler d'efforts, i 
lui répondit (juin 4684) « qu'il ne pouvait vaincre Vindiftérence de 
M. Je duc de Bourbon. » Pcut-élre avait-il gagné quelque chose sur 
Monseigneur pour le faire tenir droit. « Au moins il n’est pas si sot 
vent de travers. Il me semble aussi que ses jambes ont un peu al-— 
longé; on le dit, el je le crois aussi. » Voila le fruit des longs efforis= 
de M. Deschamps auprés du duc de Bourbon. Vaincu, souffrant— 
brisé, désespéré, il n’avait plus qu’a se retirer. Il demanda un congemie 
qui lui fut accordé. 

Tout, en ce moment, semblait devenir favorable aux adversainess 
de Péducation exclusivement mondaine et militaire que Deschamps 
prélendait donner au jeune prince : le roi déclarait haulement que, 
Luxembourg pris, il ne voulait plus faire la guerre. Madame de Mow 
tespan ne le dominait plus; madame de Fontanges avait peru 
ctourdiment son crédit; Colbert était mort, et l’on avait insullé 8 
mémoire. Sous le ministére absolu de Louvois, on commengaila 
perséculer les huguenots. On ne voulait plus de protestants dant 
le royaume. Condé Jui-méme ne pouvail plus protéger ceux qu 
étaient a son service. La cour changeait d’aspect. L’ancienne mode 
faisait place 4 une nouvelle. « Autrefois, disait la Bruyére, le 
courtisan avail des cheveux, était en chausses et en pourpoint, 
portait de larges chausses, et il élait libertin. Aujourd’hui cela ne 
sied plus: il porte perruque. !’habit serré, le bas uni, et il est dévot.» 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 40.5 


N'était-ce pas le moment de faire son chemin ala cour avec l’appui 
du R. P. de la Chaise, confesseur de Sa Majesté? Assurément, M. le 
Duc n’entendait pas se priver du crédit des jésuiles et de leur atta- 
chement 4 son fils. Mais ce ful précisément alors que M. leDuc pensa 
&introduire la Bruyére dans sa maison, auprés de son fils, pour rem- 
placer M. Deschamps; pour reprendre, en la corrigeant, l’influence 
Philosophique de Bourdelot; pour lui enseigner ce que ses pre- 
mers maitres n’avaicnt pu lui apprendre, et le préparer 4 son pro- 
chain mariage avec la fille du roi. 


Vil 


Cetle tache était grande et difficile. Elle pouvait étonner le plus 
me courage. Sans connaitre tous les détails que nous avons expo- 
$6s, la Bruyére en sut assez pour deviner le reste. Avant d’accepter 
@ne parcille charge, il dut faire de mures réflexions. Ce ne sera pas 
Sagas regret qu'il quittera sa modeste maison pour le palais des 
PAwWices, sa retraite de philosophe pour I'existence agilée d’un cour- 
‘ISaan, sa famille et ses amis pour une société d'indifférents qui, 
»€~aal-Alre, le mépriseront. Déja il se sentait vieillir: il paraissait plus 
\g@g@ qu'il ne |’était réellement. A son age, avec son caractére et ses 
bam Ibitudes , « on ne saccoutume pas sans peine 4 une vie qui se 
assse dans une antichambre, dans des cours et sur l’escalier. » 
Enfin fallait-il abandonner ses études, son travail, le livre qu'il 
‘Waait commencé? « On va quelquefois 4 la cour, pour en revenir et 
= faire respecter par 1a du noble de sa province. » Mais il n’avait ni 
( et intérél, ni cette vanité. » Il ne voulait pas « étre esclave quel- 
R&me part pour puiser la de quoi dominer ailleurs. » I! aimait mieux 
we libre chez lui. 
- - La Bruyére était alors trés-lié avec Cordemoi; leur amilié avait 
©Sommencé par une commune admiration pour Descartes que Corde- 
WMoi défendit et prdna dans divers écrits assez élégants ; elle s’était 
Maintenue depuis par une commune admiration pour Bossuet qui 
avait mieux que personne unir la philosophie 4 la religion, et la 
religion 4 Ja politique. Ils ne manquérent pas de se renare aussi 
quelques services réciproques. On dit que la Bruyére alors aidait 
Cordemoi 4 composer son histoire de France ; il est certain que Cor- 
demoi, qui avait grand crédit dans la maison de Condé, et qui re- 
merci:it en ce moment M. le Prince de ses bienfaits, aida la Bruyére 
& comprendre la situation et l'avenir qui s’ouvraient devant Jui. 
C'était un homme d’esprit que cet académicien si profondément ou- 
blié aujourd’hui: il avait découvert deux secrets merveilleux: 1° pour 


1066 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


faire 4 volonté de beaux réves; 2° pour faire de la France une nation 
parfaite. Le premier secret, fort employé de nos jours par bien des 
gens qui ne savent pas que Vinventeur fut lecteur de la chambre da 
wrand Dauphin, est bien simple : il suffit, dit-il, de s'entretenir le 
svir de belles choses et de se coucher sans souper. Le second dépend 
du premier, il en fit Pexpérience. Une nuit, aprés s’y étre bien pré- 
paré par le procédé connu, il fit un songe admirable. Il se prome- 
nait avec son ami le savant et silencieux Conrart, et 11 lui disait: 

« Nous avons une religion parfaite dans PEglise catholique, un Dieg 
parfait dans le systéme de feu M. Descartes, un gouvernement par- 
fait dans la mouarchie absolue et héréditaire, un roi parfait dansk 
personne de Sa Majesté Louis XIV; que nous faut-il maintenant cher- 
cher? Des sujets dignes de leur maitre, une nation parfatte. Cels 
était difficile 4 obtenir, mais cela méritait le concours de tous les 
gens de bien. Platon dans sa République, Xenophon dans sa Cyre 
pédie, avaient montré que, par une bonne éducation de la jeunesse, 
on yeut faire une nation parfaite : pour la France, Ia moitié de ce 
grand ouvrage élail déjd accomplie. Le Dauphin, doué par sa nais- 
sance de tous les dons des cieux, élevé par le vertueux M. de Mow - 
tausier, et par léveque de Meaux, n’avait pas de peine & ¢tre parfat. . 
Il ne restait done plus qu’é élever sur les mémes principes tous les = 
Jeunes gens qui devaient étre un jour les sujets du Dauphin, surtout 
ses plus proches parents et ses meilleurs amis. Alors on verra... lem: 
ladmiration avait fait parler Conrart : de méme que les jeunes Per—- 
sans apprirent mille vertus en mangeant du cresson alénois aveam= 
Cyrus, de méme que Cyrus les avait tous surpassés par ses qualite= 
naturelles et acquises, et les avait conduits dociles et semblables = 
lui 4 la conquéte du monde; de méme le Dauphin, entouré de LA 
nouvelle nation, meilleure que ses péres, accomplira encore plac—s 
de merv-illes que Louis XIV. » Cordemoi travailla sérieusement 
réaliser ce beau réve en prenant part 4 Péducation du Dauphine 
pourquoi la Bruyére n’y travaillerait-il pas de son colé en perfectiome 
nant Péducation de M. le duc de Bourbou? C’est ainsi qu'on enteaam 
dait alors le progres et le patriotisme. 

Les jésnites, qui ne godtaient pas Descartes et n’enseignaet—— 
pas l'histoire moderne, n’avaient pu achever I’éducation d’un prince 
Bossuet avait dit que l'histoire est la science des princes : Cordem=™ 
en avait conclu qu’elle devait éire leur principale étude, et il ava ¥ 
imaginé le moyen d'enseigner les sciences humaines en racontas# 
Vhistoire. « On les y peut méler avec tant d’adresse, disail-il, qué 
le jeune prince sache ce qu’il en doit savoir, avant méme de s'apef 
cevoir qu’il les a étudiées. Il importe avant tout de rendre I histoire 
agréable : elle l’est par elle-méme, surtout lorsqu’elle est raconte 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 4067 


mn homme qui parle avec aisance et clarté; mais elle est 
» portable 4 un jeune esprit que l'on contraint de répéter tout ce 
2 lui dit. Quand on est assez patient pour répéler ce qu’on voit 
ma pas retenu, cette répétition lui rend les choses familiéres, 
rm esprit ne se trouve pas faligué comme quand on Tloblige 
i ler des noms et des dates, par la crainte d’étre réprimandé. » 
pourquoi M. Deschamps n’avait pas réussi. Mais pourquoi la 
re ne ferait-il pas mieux que M. Deschamps? 
wdemoi avait écrit pour le Dauphin un petit livre de maximes 
s de l'histoire, comme la politique de Bossuet tirée de l’Ecriture 
e. Ce sont des conseils pour diriger un Etat, ot l’auteur ne 
Ose pas une seule régle sans la réduire d’abord en formule 
bréve, aussi claire que possible, ni sans la démontrer ensuite 
les exemples bien déduits ct empruntés a l'histoire récente; c’est 
morale politique en action qui devait inculquer dans Vesprit du 
»hin le sens et la poriée de la plupart des événements. Pourquoi 
ruyére ne ferail-il pas pour le duc de Bourbon quelque chose de 
dlable 4 ce que Gordemoi avait fait pour le Dauphin? Pourquoi 
nontrerail-il pas au jeune prince les mceurs et le caractére des 
ames dans la société, comme Cordemoi avait montré la maniére 
=s conduire dans la politique et histoire? La Bruyére venait de 
aire Théopraste, et il avait recueilli dans les livres anciens tout 
a’ils pouvaient lui fournir, sur la société antique; il avait aussi, 
xarminant Ja société moderne a la lumiére de la méthode carté- 
rae, ramassé assez de notes et d’observations pour comparer la 
at les habitudes de Paris 4 celle d’Athénes, et constituer ce 
. appelait la science des moeurs. Mais sans connailre la cour, les 
ds el Je souverain, a quoi tout cela pouvait-il lui servir? Quelle 
Se idée on sc fut fait alors de la sociélé frangaise en supprimant 
bi, les grands et la cour! C’était la maitresse piéce de toute 
.vre entreprise par la Bruyére, le couronnement de son édifice. 
‘ comment pouvail-il gravir ces hauteurs inaccessibles? Com- 
.t pouvait-il examiner de prés ces colosses de puissance qu'il 
mit jamais apercus que de loin et 4 force de lever la téte? Par la 
son de Condé il entrerait de plein pied ala cour et pourrait I’étu- 
a son aise sans avoir 4 supporter la plupartdes ennuis de ceux 
y demeurent. Cela était si vrai, ct la Bruyére en avait si bien le 
et sentiment, que depuis longteinps il s’approchait peu a peu de 
Our sans avoir pu y parvenir : tout récemment encore il venait 
wdicr les grands dans les maximes de la Rochefoucault dont il 
airait également le délicatesse et la pénétration : il avait distingué 
3 les formes les plus fines et les plus multipliées la principale, 
\ique passion de la cour of tout roule sur Vintérét; mais dans 


4008 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


lintérét de cette peinture des grands i] avait remarqué aussi les me- 
nagements qui leur sont dus, et, dans cet ouvrage ébauché, i n’avait 
pu se faire une juste idée d'un pays o@ il faut avoir vécu pour le 
connaitre. 

La Bruyére était donc trés-digne de l'emploi qu’on lui destinail. 
Le reste regardait M. le Duc qui avait déja tout préparé en vue da 
prochain mariage du duc de Bourbon. 


Vil 


« L‘un des malheurs du prince, écrivait alors la Bruyére, est 
d‘éire souvent trop plein de son secret, par le péril qu’il y a dele 
répandre : son bonheur est de rencontrer une personne sure qui l'en 
décharge. » Tel fut le charme par lequel madame de Maintenon, a 
cinquante ans, s’empara de la confiance de Louis XIV qui n’en avait 
que quarante-six. Le roi avait quilté Versailles vers la fin de mai 
1684, pour aller assister au si¢ge de Luxembourg pendant que soa 
escadre de la Méditerrannée opérait contre la république de Génes. 
Le 2 juin, Bourdelot écrivail 4 Condé : « On dit que depuis que le 
roi est parti sans mener madame de Richelieu dans son carrosse, elle 
a toujours pleuré ct gémi : elle est morte au bout, en deux jours, 
d’esquinancie. La douleur |’a étranglée. » Le méme jour, 2 juin, 
Dangeau écrivait & Condé au nom du roi: « Génes est brilée e 
Luxembourg aux abois. On parle beaucoup de la belle action dema- — 
dame de Maintenon, et tout le monde la loue fort. Elle a refosé lam 
charge de dame @honncur : le roi la lui voulut donner dans le mo— 
ment ou il apprit la mort de madame de Richelieu. La Dauphine lass 
pressa aussi de son cOté de l’accepter. Rien n’y fit : elle soutint qui 5 
y avait en France beaucoup de dames qui méritaient ct rempliraien—4 
cette charge mieux quelle, qu'il lui suffisait d’étre honorée de less 
time ct des bonnes graces du roi; que si, par hasard, cela venait 28 
changvr, elle ne voulait pas d'une charge qui la retint a la cour. = 
Le méme jour, 2 juin, Dangeau écrivait encore 8 Condé pour lw# 
annoncer la prise de Luxembourg que Von venait d’apprendre... 83 
ajoutait : « M. Ie Duc arrivera 4 Chantilly peut-étre aussitdt que no 
tre leltre. 1l me semble quil est fort bien d la cour et fort bien avet 
les courtisans. » En elfet, madame de Maintenon, stire désormais de 
lestiine et des bonnes graces du roi, avait désarmé la colére de ma- 
dame de Montespan en appuyaut de ses conseils le projet de M. le 
Duc qui venait d’étre approuvé du roi. Quand M. le Prince apprit a 
Chantilly de la bouche de son fils ce qui s’était passé, il put éLre sur- 


teen JOURNAL DE LA BRUYERE. 4009 


Tis, mais put-il faire autrement que de donner aussi son approba- 
ion? 

C’était pour la veuve du cul-de-jatte Scarron, au moment ot 
lle prenait sans bruit la premiére place du royaume, un degré 
de bonheur au-dessus de toute comparaison, de pouvoir, en prou- 
vant son détachement du reste du monde, marier la fille naturelle 
du roi qu'elle avait élevée et qu'elle chérissait, avec un prince du 
Sang, unique hérilier de la maison de Condé. Peut-étre y avait-il 
Aussi pour la favorite une secréle satisfaction d’amour-propre a 
oroléger M. le Duc, un si grand prince qui n’avait pas {oujours été 
leureux 4 la cour, et a lui faire plaisir en prévenant ses sollicita- 
ons, dans une chose juste oti elle edt soin de ne pas se laisser voir 
bur éviler ses remerciments, mais en comptant bien sur sa recon- 
lgssance. 

Ea cour venait de rentrer 4 Versailles, et M. le duc de Bourbon 
lait s’y présenter au sortir du collége lorsque mourut, au palais 
| Luxembourg (6 juillet 1684), la fameuse princesse palatine Anne 
Gonzague et de Cléves, mére de madame la Duchesse : il fallut 
2m ~attendre au moins les trois semaines de rigueur corfsacrées au 
nal d'un petit-fils. Il fallut bien aussi que M. le Duc rendit les de- 
iss funébres 4 sa belle-mére, qu'il ne regrettait guére, mais qu'il 
ARE toujours honorée : il eut la satisfaction de voir une grande par- 
* le Ja cour venir aprés le Dauphin offrir ses compliments de con- 
Néance avec un zéle de fort bon augure : aussi s’engagea-t-il a 
m Linuer ses soins et sa protection 4 tout ce qui avait été cher a sa 
‘ll @-mére, en interprétant favorablement ses moindres désirs. Mais 
&adiame la Duchesse était inconsolable : ni les temoignages de res- 
‘Ct et de sympathie dont elle fut accablée, ni les bontés des princes 
_Princesses qui se plaisaient 4 reconnaitre la grandeur de sa fa- 
tlle par de si dignes distinctions, ni la bienveillance attentive du 
qui voulait contracter avec elle une alliance plus intime, ne 
tA vaient sécher ses larmnes. Quelle que fut la foule de ceux qui pre- 
tent part 4 son deuil, elle ne pouvait oublier Ja tendresse d'une 
tére sans égale, ce trésor inépuisable de bons conseils qui l’avaient 
Dutenue et consolée dans ses chagrins. C’est ce qu’elle fit entendre 
Vévéque de Meaux, qui eut avec elle plus d’un entretien a cette 
Xcasion. Bossuet admirait la piété de madame la Duchesse qui avait 
résisté aux plus dangereuses tentations, sa patience au milieu des 
épreuves que lui avait infligées la jalousie de son mari; son esprit qui 
%¢ faisait sentir sans vouloir briller, et supérieur a |’esprit du monde 
sé montrait surtout dans }|’éducation de ses enfants ; sa vertu enfin 
gui g avait forcé l’estime des hommes et du premier des mortels, et 
qui allait comme une vive lumiére percer tout 4 coup avec un grand 


1070 JOURNAL DE LA BRUYERE, 


éclattun beau mais sombre nuage. » Madame la Duchesse avoua a 
Bossuet que sa douleur était enyenimée par deux grandes inquiétu- 


des : Pune sur Ja m’moire de sa mére, Pau!re sur lavenir de son 


fils. Elle ne pouvait ignorer les fautes, les erreurs et Vincrédulit& 
scandaleuse ov avait trop longtemps vécu madame la princesse Pa— 
latine. Dieu, certainement, les lui avait pardonnées par égard pour 


les donze années de pénitence austére qui avaient terminé se vie - 
mais le monde ne les pardonnait pas. Souvent ces cruels souvenirs 


venaient affliger sa pieuse fille qui les retrouvait jusque dans les 
piroles irritées de son mari. Il n’y avail que la voix de Bossuet qu 
pul faire taire les méchantes langues et rendre 4 la princesse Pak. 
tine Phommage qui Ini était da. Cetui qui avait prononcé loraise 

funtbre de la reine d'Angleterre , de la duchesse d‘Orléans, ée @ 

dernier lieu de la reine de France, pouvait seul raconter dignement 
une (elle vie et une telle mort. Bossuet ne put refuser de s’en occt- 

per. Les craintes de madame la Duchesse sur l'avenir de son fils 

wetaient pas moins fondées. Elle savait mieux que personne com- 

bien le due de Bourbon, an moment ot: i] allait entrer dans la we 
politique, tlait peu mstruit des closes qui s’y rapportent ct des per- 
sonnes qu'il rencontrerait a la cour, Elle tremblait de peur gue, 

jeté subitement sur ce theatre of les moindres paroles ont souvent 

un si grand retentissement, ot les actions Jes plus simples peuveal 

avoir une porlée redoutable, il ne compromit, par une de ces dis 

tractions auxquelles if ¢tait fort sujet, toutes les espérances que loa 

avait fondéees sur lui. A quelles terribles miséres madame la Du- 

chesse et sa famille ne seraient-elles pas exposées, si son mari vovail 

crouler a la fois, peut-étre pour quelque enfantillage de son fils, tou 

lédifiee de ses projets et des bontés du roi! Bossuet, l'ancien pre 

cepteur du Dauphin, Phomme de France qui avait pour J'éducstian 

des princes auprés du roi, de la cour et du public, la plus granée 

autorité, anrait-il pu refuser au petit-fils de Condé son concours & 

son appui qu'il avail aceordés aux fils de feu M. le prince de Conti! 

Sa Majesté et M. le Prince n’auraient pas voulu le soustraire a cel 

obligation. 

Les trois semaines une fois données au deuil, M. le duc de Bout- 
bon, vetu de beaux hebits dont il était assez fier, fut conduit 4 
Versailles, ot il demenra une quinzaine de jours ave: ses deux ptt 
cepteurs jésuites ct deux gentilshommes de service. Son pére la 
compagna aul commencement, mais ne put rester toujours avec lu 
a cause de son deuil et autres affaires. Dés le 1% aott le jeune prince 
alla chez lv roi, chez le Dauphin et chez madame de Thianges, sceut 


de madame de Montespan, od il trouva M. le duc du Maine et made- 


moiselle de Nantes. M. le Duc voulait en finir : M. le prince de 


JOURNAL DE LA BRUYERE. 1671 


venait d’arriver de )’armée, et le roi l’avait Joué de sa conduite 
t toute la compagnie. Maintenant M. le duc de Bourbon pourra 
se dislinguer, et sous les yeux du roi. En effet, on le trouva 
ut fort genlil et sans embarras ; la cour s’occupait méme beau- 
le lui, et le roi voulait qu’il fat 4 son coucher. Un jour, a cause 
petite taille, il se trouvait perdu dans la foule, le roi demanda 
ait ici, et quand il se montra le regut avec un sourire de satis- 
n. Il vint présenter la chemise 4 Sa Majesté comme s’il n’avait 
ue cela toute sa vie. Courtisan fort assidu, i) ne manquait ni 
» ni souper, et partout ot le roi le voyait il lui faisait quelque 
steté. Le duc de Bourbon ne fut pas traité moins agréablement 
: dauphin : le 8 aout, il assistait au lever du Dauphin et lui 
ut la chemise, et, appelé ensuite dans le cabinet, il restait avec 
iphin une grosse heure pendant laquelle ils parlérent fort de 
e. Cela suffisait pour plaire 4 |’éléve de Bossuet! Le duc de 
on fut encore plus favorablement jugé chez madame de Mon- 
1, et surtout chez madame de Thianges, qui ne connaissait rien 
31 beau ni d’aussi pur que la race des Mortemart, si ce n'est, 
ttre, celle des Bourbon. Elle le trouva joli, bien sur ses jam- 
e bon air, extrémement honnéte. Il avait la grace d’un_nain et 
es d'un grand seigneur. Le roi le retint a la cour plus long- 
squ’onnes’'y était attendu; il le rappela méme de Paris, pour 
pr aux soirées de Marly. Il voulait le considérer auprés de ma- 
iselle de Nantes, et quand il vit ces deux enfants, l'un de seize 
t Pautre de onze, il jugea qu’ils feraient un charmant couple 
le dégayer la solennilé de ses fétes. Delanoue Duvair ré- 
_ainsi l’impression de Ja cour, dans une lettre 4 Condé : « En 
+, Monseigneur, il me parait que Votre Altesse doit étre con- 
de monseigneur le duc de Bourbon : on ne saurail mieux en- 
er, nioblenir une approbation plus générale. » Le P. Talon, 
mé de ce qui se passail par du Rosel et Alleaume, ne peut con- 
un cri de trlomphe : Qu’on vienne donc douter aujourd’hui de 
rophéties sur M. le duc de Bourbon et mépriser le pédantisme 
n collége! Il se se moque agréablement des étourderies du 
tgier qui ne sait plus ce qu'il fait ni ce qu’il écrit, et se trompe 
‘se en lui envoyant des lettres un peu tristes et inquictes, des- 
é d’autres. 
endant Bossuet eut plusieurs conférences avec M. le Duc. A 
@’elles assistait le famenx cartésien Régis qui la raconta, non 
die, a abbé Bourdelot. M. le Duc avait parfaitement compris la 
e de ceux qui cherchaient 4 irriter le pape contre la maison 
mice au moment méme ou le roi se déclarait d’une maniére si 
ate le protecteur de l'unité religieuse. Il ne suffisait pas, disait 


1072 JOURNAL DE LA BRUYERE. 


Bossuet, d’abattre Ies temples des protestants si en méme temps on 
leur offrait dans leur conscience un asile impénétrable par des doe- 
trines excessives, encore moins solides qualtrayantes. » Et M. le Due 
soutenait que les Révérends Péres de la Société de Jésus dont il louail 
fort le zéle, la science et la piété, dounaient trop de prise aux alls 
ques des jansénistes et des hérétiques par leur dédain pour la ph- 
losophie de Descartes et leur attachement trop marqué a la logigue 
d’Aristote : telle était du moins l’opinion de M. le Prince son péred | 
Ja sienne. Régis fut ravi de l’esprit et de la pénétration de M. le Dae, 
et demanda instamment Phonneur d'aller 4 Chantilly entendre par. 
ler M. le prince; et M. le duc admit sans scrupule, de la main de 
M. de Meaux, pour mener a bonne fin !’excellente éducation de sm 
fils, en hisloire, en yéographie, en politique, en philosophieet et 
littérature, le trésorier du roi en la généralité de Cacn, M. deb 
Bruyére. Cordemoi, lecteur du Dauphin et auteur de |’Histoire& 
France, garantissait ses connaissances historiques, son esprit soup 
et d’un tour agréabl:; Bossuet attestait sa moralité et sa foi, 9 
capacité et son aptitude particulitre pour l’enseignement. La Bruyéz. 
en venant auprés de M. le duc de Bourbon, comme Claude Fleury état 
venu auprés des princes de Conti, continuait la tradition de l'éw 
cation du Dauphin (aodt 1684). Qu'est-ce que M. le Duc, dansh 
circonstance, pouvait souhaiter de mieux? Le roi ne manqua ps 
d’approuver le choix de l’évéque de Meaux; Je Dauphin le vit a# 
plaisir, et M. Je Prince attendait avec impatience son petit-flsi 
Chantilly pour disposer sur un nouveau plan les soins qu'on 
donner 4 son instruction. 

La Bruyére, reconnaissant de ce que Bossuet et Cordemoi avast 
fait pour lui, écrivait cette pensée pleine d’enthousiasme : « Hy! 
un godt dans la pure amitié ou ne peuvent atleindre ceux qui s# 
nés médiocres! » Et il ajoutait avec Ja gaieté un peu risquée du 
venu : «fl fant qu’un honnéte homme ait taté de la cour; ily# 
couvre, en y entrant, comme un nouveau monde qui lui 
inconnu, ou il voit régner également le vice et la politesse, et oi 
lui est utile, le bon et le mauvais. » 























Etienne ALLABs 


Ia suite prochainement. 


LES MIRABEAU 


XIV! 


UN PROCES EN SEPARATION SOUS L’ANCIEN REGIME. 
LE MARI, LA FEMME ET LES ENFANTS. 
LA VIEILLESSE DE LA MARQUISE. 





espére que ceux des lecteurs du Correspondant qui veulent bien 
éresser 4 mon travail, trop souvent interrompu, sur les Mira- 
fy n'ont pas oubli¢ o& nous en sommes restés®. Aprés avoir 
wé les rapports orageux de la marquise de Mirabeau avec son 
i, nous nous sommes séparé de celle-ci pour nous occuper de 
tvale, madame de Pailly, au moment ov le procésen séparation 
erps et de biens que la femme intente 4 son mari va étre jugé 
e la premiére [ois par le parlement de Paris. Nous rentrons main- 
mt dans le récil des vicissitudes de ce proces, des incidents 


foir le Correspondant des 10 mars, 10 avril, 25 juillet, 10 aodt 1870, 10 octo- 
#25 décembre 1871, 10 septembre et 10 novembre 1872, 25 juin, 10 juil- 
W% godt, 25 novembre et 25 décembre 41875. 

Je. les prie de croire que si j'ai suspendu cette publication depuis le 25 dé- 
bre dernier, juste au moment ou je touchais 4 la fin de la premiére partie de 
frare et ou je n'avais plus qu’a achever la biographie de la personne étrange 
qu’ici incounue qui fut la mre du fameux tribun de la Constituante, il a 
‘Que ;"y fusse contraint tout 4 la fois par d’autres devoirs encore plus impé- 
‘ que celui d'un écrivain envers ses lecteurs et par un assez grave affaiblis~ 
Mt dans ma santé. Aujourd’ hui que je me retrouve pourvu d'un peu plus de 
& et d'un peu plus de forces, je reviens avec empressement a |’entreprise 
l@use que je me suis imposée, et je compte que je pourrai désormais la con- 
| §usqu’au bout sans la couper par des lacunes aussi considérables que la der- 


40 Seprewone 1874. 69 





geantes, pourarracher au chef de la famille la joui 
de la femme, que celle-ci promet & ses deux alli¢s 
eux. 

Ce west pas dans cette premiére partie de notre { 
la seconde, plus spécialement consacrée 4 Mirabeau 
réservons d’exposer avec impartialité et picces et 
rapports du futur tribun avec son pére, rapports 1 
été présentés qu’au détriment du pére. Cependant 
cile, en achevant le tableau des luttes du mari et: 
ne pas parler du role trés-actif et trds-diflérent 
joué dans le cours de ce long conflit entre ses paren 
tant plus difficile que la plupart des mesures violer 
pére contre le fils ont eu précisément pour cause le 
racontons aujourd'hui. D’un autre cdté, ne voulant 
notre récit par des diversions trop multipliées, nous 
4 résumer briévement (sauf 4 prouver plus tard nos 
circonstances qui poussérent Mirabeau 4 combattre a 
sa mére contre son pére, dans la premiére phase du 
la seconde 4 prendre parti avec la méme ardeur pou 
tre sa mére. 

Dix-huit mois avant que la marquise, rompant | 
qu'elle avait pris avec son mari, quittat le Limo 
plaider contre lui, son fils, 4gé de vingt-trois ans, ¢ 
Provence, le 18 aout 1772, avec mademoiselle d 
vivail alors en bons termes avec son pére, mais € 


Miany norwna nanchananan aul fab ana Ann wnande 


LES MIRABEAU. 1075 


as les sacrifices que lui permettait sa situation. Libre, par l’acte 
nstitutif des substitutions de sa maison, de nommer celui de ses 
ux fils qu'il lui plairait de choisir, il avait assuré sur la téte de 
[né toute la partie substituée de la terre de Mirabeau ; il lui avait 
plus accordé, par contrat de mariage, une pension dotale de 
DOO livres 4 prélever sur le fermage de cette terre, et qui devait 
gmenter chaque année de 500 livres, jusqu’a ce qu’elle eut atleint 
thiffre de 8,500. Nous verrons ailleurs Mirabeau, aprés sa rup- 
re avec son pére, sindigner contre la parcimonie avec laquelle il 
wait été doté par ce dernier. Or il faut remarquer d’abord que la 
tlie et unique héritiére dont le futur tribun était alors si fier de 
Menir l’époux, recevait de ses parents, pour toute dot, un revenu 
?§,000 livres, et que, par conséquent, le pére de Mirabeau faisait 
ws que doubler, en faveur de son fils, les avantages accordés par 
‘tharquis de Marignane 4 sa fille. Il faut aussi, pour apprécier les 
erifices du pére dans cetle circonstance, se souvenir de la situa- 
mi désastreuse qui lui avait élé faile par son propre mariage. 
mx qui ont lu nos précédents articles savent déja que toute sa for- 
me disponible s‘était 4 peu prés fondue 4 attendre, pendant vinst- 
mt ans, le brillant héritage réservé 4 sa femme; qu’il avait doté ses 
Hes, élevé ses garcons, et qu’ au moment ou il mariait l’ainé et ot 
Yenait 4 peine d’entrer en jouissance de la totalité des biens de 
| Marquise. celle-ci, mécontente de la part trop minime, suivant 
de, qu il Jui accordait sur cette jouissance, le menagait de la lui en- 
ner tout entiére par un procés en séparation, et en méme temps re- 
weit d’engager sa signature dans la pension dotale constituée a 
tiné de leurs enfants. Un pére qui, dans une pareille situation, se 
tive de 8,500 livres de revenu en faveur de son fils, aura peut-tre 
telque droit de s’irriter plus tard, quand ce fils, devenu son en- 
emi, Je dénoncera au ministre Malesherbes comme le plus égoiste, 
tplus avare des péres, et comme ayant fait a son fils, en le mariant, 
0. fraitement sans nom‘. Ajoutons enfin, pour faire ressortir ce qui 
'suivre , que les deux époux, entrant en ménage avec 9,000 livres 
‘ rente, qui devaient étre portées en cing ans 4 14, 500 livres, 
Rient nourris et logés, eux et Jeurs gens, chez la grand’ mare de 
nouvelle mariée, moyennant deux mille livres de pension an- 
lelle. 
C'est dans de pareilles circonstance que le jeune Mirabeau, pour 
tm début comme chef de famille et comme administrateur, trouva 
secret de faire, en quinze mois de temps, non pas quelques dettes, 


' Cest la phrase qui se trouve dans la premiére lettre de Mirabeau a Males- 
thes, faisant partie du Mémoire publié par sa mére en 1776. 


1075 LES MIRABEAU. 


comme le disent encore la plupart de ses biographes‘, mais un blo 
de detles qu'il déclare lui-inéme, dans le procés-verbal de |'intert- 
gatoire qui précéda son interdiction, s¢lever au chiffre de ca 
quatre-vingt huit mille six cent vingt-quatre livres, et encore le déb 
leur ajoute-t-il que ce total est 4 deux cents pistoles prés*. Parni 
ces dettes figurent, il est vrai, 156,575 livres de lettres de chang 
souscriltes par le jeune homme a des usuriers juifs, desquels ié 
clare n’avoir pas recu, soit en argent, soit en marchandises, um 
valeur égale 4 50,000 livres; malheureusement ces lettres é 
change, qui anraient pu ¢ltre attaquées comme dettes usuraire é 
souscriles par un mineur (Mirabeau n’ayant pas encore vingt-tiy 
ans), n’avaient été acceptces par les juifs qu’avec des endossemrnts, 
et le jeune dissipateur avait cu assez d'éloquence pour entrainer des 
parents et des amis majeurs 4 garantir sa signature. Un de ses com 
sins, notamment, quoique dgé de cinquante ans et pére de famille, 
avait poussé Ja simplicité jusqu’a endosser 4 lui seul 60,000 livres 
de Jettres de change, et pour donner de suite une idée de la manitre 
dont Mirabeau comprenait alors les devoirs de son pére envers 
lui, citons seulement une plirase d'une lettre inédite écrite par lo 
4 ce cousin, en date du 9 avril 1774: « Dés que vous ¢tes compre 
mis, i] faudrait que mon pére fut plus que chat sauvage pour ne pat 
acquitter ces dettes-li les premicres. » 

Qu’on se figure maintenant le marquis de Mirabeau, toujour: 
obéré lui-méme dans ses ulfaires et ne pouvant se tenir en équilibr 
que par des revirements (c’est son expression), qu’on se le fgun 
recevant presque en méme temps, a la fin de 1773, la nouvelle d 
linconcevable dérangement dans lequel s'est plongé son fils ainé er 
Provence, et de l’arrivée & Paris de sa femme, qu‘il croyaat tenir et 
Limousin, et qui, aidée de l’argent qu'il a cmprunté pour doler s 
fille, madame de Cabris, vient lui intenter un procés ruineux. 

Quoique la mére et le fils ne se soient pas encore formellemeal 
ligués contre lui, il commence par Jes associer dans sa fureot. 
« Mieux vaudrait, cher frére, écrit-il le 43 décembre 1773 au baill, 
pour notre repos momentané, écrouer ce mauvais fils d’ une maura 
mére ; mais 4 ce que je vois du caractére de sa femme, nous d 
truirions toute la race d’un coup *. » 


‘ En y comprenant méme M. Sainte-Beuve qui, habituellement mieux inform, 
dit aussi, dans ses Causeries du lundi (t.1V, p. 4), que Mirabeau fit quelques dit 

* Nous reviendrons ailleurs sur la nature de ces dettes, dont le detail aca™ 
chez Mirabeau, un gaspillage d'enfant, qui d‘ailleurs le dislingua toujours ea 8* 
tiére d’argent; nous reviendrons aussi sur le chiffre souvent contesté par lui, & 
que son pére et son beau-pére estimaient au moins 4 200,000 livres. 

* Le marquis suppose ici que la jeune femme de Mirabeau, nouvellement acc 
chée d’un fils, est beaucoup plus attachée a son mari qu'elle ne l’était en eft. 


LES MIRABEAU, 1077 


écarte donc d’abord l’idée de faire enfermer son fils'. Il obtient 
=ment un ordre du roi, en date du 28 décembre 1773, qui pres- 
fa celui-ci de résider avec sa femme au chateau de Mirabeau; 
. mois et demi aprés, on lui écril que son fils, toujours pressé 
ses créanciers, fail argent de lout dans cetle terre, qu'il y coupe 
Lois et qu’il y vend méme des meubles ; il le fait alors envoyer 
‘sidence a Manosque, et avec le concours du beau-pére, de 
‘le et des parents palernels du jeune dissipateur, il obtient 
re lui une sentence d’interdiction qui ful prononcée en mai 1774. 
mette sentence, destinée 4 empécher Mirabeau de contracter de 
Felles dcites et en méme temps 4 le forcer de payer graduelle- 
€ sur son revenu les anciennes, il lui était alloué, ainsi qu’a sa 
me, A titre de pension strictement alimentaire, le tiers de son 
mu; les deux autres tiers élaient saisis au profit de ses créan- 
s. Son pére acceptait le titre de curateur honoraire a J'inlerdic- 
, et il avait fait nommer curateur onéraire son fidéle serviteur 
an, dont nous avons déja eu l'occasion de parler. Nous discu- 
ms dans l'histoire de Mirabeau les arguments allégués par lui 
xe cetle mesure, qui lirrila profondément; et s’il est vrai, 
me il le dit, que son pére pouvait facilement l’aider 4 payer ses 
Bs, ce gui cst certain, c’est qu'il edt bien mieux valu, pour le 
ps du pére, qu'il laissat son fils se déméler seul avec ses créan- 
s, car du moment ov il ne croyail pas pouvoir lui venir en aide 
des sacrifices personnels, Jl s’exposait, en acceptant le tilre de 
steur 4 son interdiction, 3 e trouver en quelque sorte morale- 
mt. responsable de l'arrangement d'une siluation trés-dilficile, 
k-vis d'un jeunc homme fougueux, présomptueux ct irrilé. 
 verra pourtant, dans la seconde partie de ces études, que sans 
Rncidents bizarres et invraisemblables qui firent de cette année 
4 V’annéc climatérique de Ja vie de Mirabeau, scs affaires se 
went arrangées assez promplement, car dés l'année suivante, la 
gi de la grand’mére de sa femme lui eut permis, avec le consen- 
gnt de celle-ci, de disposer pour le réglement de ses dettes d'une 
eme de 60,000 livres. On cat obtenu au moins de fortes réduc- 
4 sur les detles usuraires ; quelques années d’une économie sé- 
8 sur ses revenus eussent permis au débiteur de se délivrer du 


2m n‘apprendra peut-tre pas sans surprise qu'il résulte d'une lettre de M. de 
Mane, le beau-pére de Mirabeau, du 2 novembre 1773, que la premiére idée 

i-ci, au moment ou il se vit abimé de dettes et poursuivi par de nom~ 
+ eréanciers, fut d’écrire 4 un homme de loi, chargé de ses affaires, que si 
Murents ne voulaient pas s’arranger avec ses créanciers, il était prét a solli- 
Reai-méme de son pére une lettre de cachet pour élre enfermé au chateau 
lM dans tout autre chateau. 








caer 
qu'il commet, quelques jours avant le 
le ban qui le retenait par ordre du roi 4 Manosq: 
venger sa sceur, madame de Cabris, comme il 

ment, mais (chose bizarre) pour aller renouer un 
en faveur du jeune mousquelaire qui avait sédui 
rencontre fortuite, au retour de ce voyage, qu’i 
homme ayant, en effet, tenu de mauvais propos c 
sonne peu respectable; ni la rixe violente qui 

cette rencontre, et a la suite de laquelle le ba 
Moans lui intente un procés criminel et obtient 
de prise de corps‘. 

C’est alors seulement, le 12 septembre 1774, ¢ 
Ic soustraire aux conséquences de cetle procéduri 
fraction aux ordres du roi, demande et obtient u 
de cachet, en vertu de laquelle il est conduit pri: 
aif. 

Nous n’entrerons pas davantage ici dans l'exarr 
correspondance que le prisonnier entretient av 
femme, élablic au Bignon auprés de son pére ; el 
lui, reconnaissante en apparence du pardon géné 
lui accorder, et promettant de s’employer tout 
rendre sa liberté; elle n’a qu’un mot 4 dire pour 
sans cesse a le dire, el elle ne le dit jamais; il 
clarer & son beau-ptre que si !a captivilé de son 
elle la partagera. Cetle correspondance, entremé 





LES MIRABEAU. 1079 


les deux époux, rend beaucoup plus considérable qu'on ne 
t ecru jusqu’ici Ja responsalité de la comtesse de Mirabeau dans 
arements de son mari‘. 

s si Mirabeau ne fut pas plus heureux en mariage que ne l‘avait 
n.pére, ce qui fut pour lui plus funeste encore, c'est l’'animo- 
‘uelle qui régnait entre son pére et sa mére, et c'est ce point 
nent que nous voulons aujourd’hui metire en lumiére. On sait 
ue le marquis et la marquise de Mirabeau, en affectant publi- 
ent de ne demander a leurs enfants que de rester neutres dans 
discordes (car la mére fait a ce sujet les mémes protestations 
lles que le pére), travaillent en réalité 4 leur enlever tout sen- 
t de respect pour leurs parents, en se déchirant réciproque- 
dans leurs confidences avec chacun d’eux, et tout sens moral, 
ant chez eux lesprit de rivalité, de duplicité, de convoilise, 
‘s promesses d’héritage et des menaces d’exhérédation. On re- 
itra cependant que sur ce dernier point le marquis de Mira- 
2st bien plus scrupuleux que sa femme, car il a fait des sacri- 
écuniaires pour tous ses enfants indistinctement,; il n’a pas 
a se lier les mains dans la question des substitutions, méme 
+ celui d’entre eux qui sera un instant son plus dangereux 
i; tandis que la marquise, qui d‘aillcurs n’a pas de biens sub- 
, fait a chacun des promesses proportionnées au zéle qu’il dé- 
2 pour elle, et ne s’engage jamais définitivement. Citons tout de 
m exemple de l’effet produit par ce deplorable systéme de 
ite sur le moral d’un jeune homme de vingt-trois ans, destiné 
cer plus tard une influence considérable dans les affaires de 

s. 

1 venons de dire que Mirabeau élait brouillé avec sa mére au 
ot de son mariage, par cette seule raison qu’il vivait en bons 
savec son pére. Mais avant méme que le pére connat le déran- 
t pécuniaire of son fils commengail a se plonger, celui-ci, 
‘ant déja qu'il trouverait en lui un juge plus disposé a le ré- 
*qu’a lui venir en aide, s’abandonne a l'espoir de tirer parti 
mére, en lui olfrant son appui dans la guerre qu'elle était tou- 
préte 4 commencer contre son mari. Le 8 octobre 1772, un 


correspondance en question n’est connue du public que par les fragments 
rement tronqués que chacun des deux époux fit imprimer dans des Mé- 
judiciaires, lorsque aprés une séparation de huit ans, Mirabeau exsaya, en 
e reconquérir sa femme par autorité de justice. L'auteur des Mémoires de 
tu ne la connaissait pas lui-méme, lorsqu'il publia son ouvrage en 1834 et 
t c'est ce qui lui a fait mettre en doute linfidélité conjugale trés-réelle 
eune comtesse. Tous les papiers relatifs a sa femme avaient été confiés par 
u, en 1783, 4 un ami anglais, sir Gilbert Elliot, et c'est seulement en 1840 
ils de sir Elliot, lord Minto, envoya ces papiers 4 M. Lucas de Montigny. 


10°0 LES MIRABEAU. 


peu moins de deux mois aprés son mariage, il adresse a sa mére, 
encore élablie en Limousin, 4 Saint-Junien, la lettre autographe qui 
suit, et que nous donnerons tout enti¢re. Le lecleur y reconnaltra 
sans peine tous les sentiments mauvais et artificieux qui se produisent 
au sein d’une famille, quand le pére et la mére se détestent. 


A Aix, 8 octobre 1772. 
Ma trés-chére maman, 


Des routes de traverses qui m’ont éloigné de toute poste dans un voyage 
neécessaire que j'ai fait depuis quelques jours, m’ont empéché pendant trois 
courriers de vous demander de vos nouvelles et de continuer 4 solliciter 
mon pardon. La derniére lettre que j’eus I'honneur d’écrire 4 M. Larriea' 
vous aura convaincue, qu'une trame ourdie pir gens plus fins que mai, 
nous avait éloignés l'un de l'autre, sans que nous pussions nous en doater. 
Quand je dis eloignes, vous ne me croyez pas sans doute, ma_ trés-chére 
maman, un coeur assez different du vétre, pour soupgonner qu aucun 
tracasserie, aucune brigue, aucune fausseté aient jamais pu altérer moa 
tendre et profond respect pour vous ; mais on nia privé de votre confiane 
et on a aliéné la mienne, que je vous dois a tant de titres et qu'il mets 
doux de vous livrer tout entiére. Rien de tout cela ne m’étonne, ces coups 
partent d'une main dont nous en avons essuyeé ]’un et I’autre tant d'autres, 
qu'en vérité je suis résigné 4 tout, depuis que je suis bien évidemmest 
convaincu que le Joup est entré dans Ja bergerie, et que moi et l'un de 
principaux membres de ma famille avons dans son sein le plus cruel 
Nos ennemis*. Mais, ma chére maman, vous qui en avez tant souffert, wes 
qui devez tant et si cruellement vous en plaindre, lui donnerez-vous 
le triomphe d'avoir alléré le seul de vos enfants qui puisse aujout- 
d’hui par sa position espérer de vous étre de quelque ulilité; un & 
fant que vous avez toujours chéri et qui n'a de torts avec vous que cea 
qu’on l’a foreé pour ainsi dire d’avoir en le faisant tomber dans un pyg 
indigne*. Ne serait-il pas plus doux, ma chére maman, pour votre excl 
lent cour, plus sir pour vos intéréts, de faire ligue avec cet enfant quo 
cherche 4 vous faire exhéréder, contre d’sutres (dirai-je enfants?) ado 
tifs, qui ne cherchent qu’a faire prévaloir leur haine et leurs intéréts'. & 


* C’était un abbé limousin, confident et agent de la inarquise de Wirabeas. 

* On pourrait croire qu‘il s’agit ici de madame de Pailly, mais ce serat a 
erreur, il y avait déja six ans au moins que celle-ci était intimement liée avec 
marquis, tandis que c’est dans cette méme année 1772 que le marquis commen? 
a habiter réguliérement avec sa seconde fille et par suite avec le mari de cette de 
niére, le marquis du Saillant, dont il se loue beaucoup, qui, par conseq:ent & 
trés-mal avec sa belle-mére et qui inspire une trés-vive jalousie 4 Mirabeau. Cel 
lui qu‘il désigne par ces inots : le loup dans la bergerie. 

3 ll attribue ici a son pére ou a son beau-frére je ne sais quel artifice quilt 
rait entrainé a se brouiller avec sa mére. 

« Il suppose ici 4 son pére, 4 sa sceur, 4 son beau-frére, le projet de faire ai 
tager par sa mcre, et a son detriment, les enfants du Saillant. 


LES MIRABEAU. 1081 


‘ose croire, ma chére maman, que vous ne me soupgonnez pas de 
le, de l’alroce cupidité de marchander votre succession ; quelque 
lire quelle soit 4 mes pauvres enfants ', puissé-je la perdre & jamais 
‘ perte n’entraine pas celle de votre coeur, plutét que d’étre soup- 
d'une infamie aussi gratuite, puisqu’il y atant de probabilités que le 
1S conservera assez de temps pour que les méchants ne puissent 
pconner d'avoir aspiré 4 une aussi cruelle jouissance. Jl est des 
3, ma chére maman, il est des moyens qui vous meittraient fort au- 
des connivences dangereuses, qui vous mettraient en état de faire 
moyens sur lesquels il n’est assurément pas décent que je m’ouvre 
lier, mais auxquels vous me verrez toujours me préter avec toute 
té de l'amour filial et de celui de la justice. 

iére, maa chére maman, que vous voudrez bien avoir pour moi le 
ement de ne communiquer mes lettres 4 qui que ce soit qua 
rieu, de l’amilié et du zéle duque! je ne saurais étre assez recon- 
it. Ma tendre et bonne maman, rendez-moi vos bontés, votre con- 
et ayez 4 mes sentiments pour vous celle que mérite le trés-profond 
re respect avec lequel j'ai !honneur d’étre, ma trés-chére maman, 
rés-humble et obéissant serviteur. 


Mizapeau fils. 


r faire ressortir le caractére insidieux de cette lettre, nous 
es obligé de la rapprocher d’une autre du 23 septembre, sépa- 
ar conséquent, de celle-ci par quinze jours sculement et adres- 
ar Mirabeau a cette méme sceur, madame du Saillant, qu'il 
ite 4 sa mére comme associée 4 son mari pour faire prévaloir 
aine ct leur intérét. La lettre du 25 septembre est pleine de 
slalions affectueuses pour sa seur: « Crois, lui écrit-il, que 
imitié ne cédera jamais 4 la lienne, et que, s’il n'est pas de 
sure sceur que loi, il n'est pas de plus tendre frére que le tien. 
asse pour moi ton mari. » Bientot nous le verrons, parlant en- 
1sa mére de cette sceur dont il est le tendre frére, la qualifier 
re fille dénaturée, » ct son mari « volre monstre de gendre. » 
st pas jusqu’’ madame de Pailly qui, dans celte lettre du 
ptembre, ne soit l’objet des cajoleries menteuscs du jeune Mira- 
: a Reproche, je te prie, 4 madame de Pailly, trés-vivement, 
il 4 sa sceur, que, dans la lettre de sa meilleure amie, il ne se 
e pas un mot delle pour le frére de cette amie. Présente-lui 
lendre respect.» C’est ainsi que, dés sa jeunesse, Mirabeau s é- 
abitué, sous Pinfluence des divisions de sa famille, 4 mélanger 
forte dose de fourberie a la fougue naturelle de son caractére, 
justifier cette phrase de son pére, parlant de lui en 1778: 


2S pauvres enfants ne sont encore qu'une hypothése destinée 4 attendrir sa 
puisque Mirabeau n'est marié que depuis deux mois. 





je n’en suis pas moins tout ce que je dois étre pour vous, 
fils le plus ten:re et le plus respectueux, mais aussi le plus ¢ 
sance de vous prouver qu'il n'est rien que vous ne devicz at 
coeur. Ah! mainan, les ennemis qui nous poursuivent sont ¢ 
nos intéréts sont désunis ! Quand comnaitrez-vous votre fils ?( 
-il une mére si bonne et si tendre, auprés de laquelle 
réussi 4 le perdre ? Voici trois lettres sans réponse, 4 deux 
tance: daignez du moins agréer les assurances des veeux que j 
vous au renouvellement de cette année, et celles du tendre et 
pect avec lequel, je suis, ma chére maman, votre trés-hu 
obéissant serviteur. 





c Mrnapes 


Il nous parait probable que si la marquise ne répond | 
son fils, c’est d’abord qu’elle se méfie de lui, et ensuite, 
lieu d’avoir 4 Jui offrir le seul genre de secours dont e 
pour plaider 4 mort contre son mari, c’est-a-dire de l'a 
peut lui faire hommage que de 200,000 livres de dettes 
celles dont elle-méme est largement pourvue. Mirabeau if 
que, dans celle méme année 1775, sa troisiéme secur, 
Cabris, a pris les devants sur lui auprés de leur mére, 
remis en Limousin 20,000 livres sur la dot recue de son 
la marquise est déji arrivée 4 Paris of elle va commenc 
lités contre son mari*. 


* Ces ennemis communs sont pour lui, a cette époque, son pé 


LES MIRABEAU. 1083 


Aprés cet exploit, madame de Cabris est d’abord revenue en Pro- 
vence, et c’est elle qui se chargera bientdt de réconcilier le fils et la 
mére et de les réunir fous deux contre le chef de la famille. Sept 
ans plus fard, aprés avoir exprimé pendant deux ans 4 cette troi- 
si¢me scur la plus vive tendresse, Mirabeau, prisonnier & Vincennes, 
Paccablera des injures les plus cruelles, il dira d’elle notamment 
que : « son moindre vice est d’étre une prostituée », et, comme il 
est &4 ce moment question de le réconcilier avec son pére, il pré- 
sentera, non sans raison d’ailleurs, madame de Cabris comme la 
cheville ouvritre de ce qu’il nomme, en 1780, le fatal proces entre 
son pére et sa mére, oubliant qu'il a eu le tort de se jeter lui-méme 
& corps perdu dans ce procs : « Dés 1772, écrit-il 4 madame de 
Monnier, le 9 janvier 1780, madame de Cabris avait levé le masque 
et dépouillé toute pudeur. Dés 1773, elle captait hautement Vhéritage 
de ma mére; est-il fort étonnant que mon oncle ne la traitat plus 
amicalement? avait-il grand tort de parler du prél fail en Limousin 
pour commencer le grand et fatal procés comme d’un procédé indi- 
gne? Qui n’en a pas pensé ainsi? » 

Mirabeau ne veut pas se souvenir que, loin de penser ainsi, il 
louait alors sa sceur de son dévouement 4 sa mére et qualifiait aussi 
madame de Cabris la plus tendre et la meilleure des sceurs. C’est 
sous son influence que la mére était enfin rentrée en rapport avec 
le fils. Nous n’avons pas les lettres de sa mére a celte date, mais, si 
nous en croyons la femme de Mirabeau, ce serait la marquise qui, 
aprés avoir fermé loreille aux propositions de son fils en 1772 
et 1773, aurait changé de réle et l’aurait ardemment sollicilté, 
en 1774, de se liguer avec elle contre son mari, et c est Ie fils qui 
aurait résisté. Mais la comtesse de Mirabeau a intérét, en 1774, a 
mentir au profit de son mari, qu'elle défend alors auprés de son 
pére, et la premiére lettre de la mére au fils, que nous citerons tout 
4 Vheure, ne s'accorde guére avec celte assertion. © 

Ce qui est certain, c’est que, pendant les huit mois que dure 
la détention de Mirabeau au chateau d'If, le marquis n’a pas encore 
pour son fils les sentiments d’animosité implacable qu'on se plait a 
lui attribuer dés cette époque. Nous prouverons, dans Ja seconde 
partie de ce travail, que, s’il parle quelquefois durement du jeune 
dissipateur qui vient d’ajouter ui: fardeau écrasant 4 tous ceux qui 
pésent déja sur lui, il est trés-sincérement résolu 4 arranger de son 
mieux les affaires du prisonnier. Il est si vrai qu’il ne désespére pas 
encore de lui que, dans tous les pourparlers de ses gens d’affaires 
avec ceux de sa femme, la condition qu'il impose toujours a tout ar- 
rangement avec celle-ci, c'est qu'elle fera donation de la nue pro- 
priété de ses biens 4 son fils ainé, el c’est la marquise qui refuse 


1084 LES MIRABEAT. 


toujours. Au fond, Ja préoccupation dominante du pére a cette 
époque, c'est, Wane part, de régler les dettes de son fils sans que 
celui-ci s'en méle, et, d'aulre part, d’empécher sa femme et sa fille 
Cabris de Passocier a Ja coalition qu’elles ont formée contre lui. Dans 
ce double but, il envoie en Provence son gendre, le marquis du Sail- 
lant, qui a toute sa confiance et qui est chargé d’assembler les créan- 
ciers de Mirabeau et de prendre des arrangements avec ceux’, et, 
d‘autre part, apprenant que madame de Cabris, qui est encore ea 
Provence, entlretient, malgré les précautions qu'il a prises pour 
lempécher, une carrespondance secrete avec le prisonnier du ché- 
teau d’If, il Je fait (ransférer & Pautre extréemité de la France, au 
chateau de Joux, prés Pontarlier. Mais ce n'est pas pour resserrer se 
caplivité, c'est, au coulraire, pour qu'il puisse jouir sans inconvé- 
nient d‘une liberté plus grande. Ses intentions ressortent clairement 
d'une lettre qu'il écrit 4 son frére, le bailli, en date du 9 mat 1773: 
« J'ai fail transférer mon fils du chateau d’if au chateau de Joux, 
frontiére de Franche-Comté, oi il sera moins resserré. Du Saillant 
veut bien faire le voyage de Provence pour les affaires de ses deltes 
et de ce décrel* qui ne vont point. » 

Une lettre de la femme de Mirabeau 4 son mari, datée du 27 avril 
1775, contirme les intentions exprimées au bailli : « Comme j éais 
lier, lui écrit-elle, a solliciter votre pére comme 4 mon ordinaire, 
il ma dit qu’enfin je serais satisfaite, et, qu’en attendant que la tour 
nure de vus affaires permit davantage, vous alliez étre dans un en- 
droit beaucoup plus convenable que le chaleau d'If, et que, de plus, 
il n‘avait donné aucun ordre contre votre liberlé, sinon au com- 
mandant de répondre de vous jusqu’a nouvel ordre. En vain luiarje 
demande le lieu que vous alliez habiter, il m’a seulement répondu 
que vous seriez plus 4 portée de moi, et que vous m’en instruinet 


" Quoiqu'il déteste alors son beau-frére, du Saillant, qu'il outragera bienld! 
violemment dang les lettres au ministre Malesherbes dont nous parlerons toatl 2 
Vheure, Mirabeau, instruit de la mission dont il s'est chargé dans son intérét, croit 
devoir lui écrire le tendre billet qui suit : 


« 12 janvier 1775, chateau d'if. 


« Mon cher frére, je comptais sur votre amilié, avant que vous m’en enssé 
donné autant de preuves. J’apprends de partout que vous me les prodigues Wes 
les jours avec un zéle et une activité qui font honneur a votre coeur et que}? 
meérite par mon attachement pour vous. Continuez-moi tous vos sentiments, ¢ 
rendez-moi heureux de votre bonheur, puisque le mien semble échappe sais 
retour. Mes voeux et ma tendre amili¢é ne se démentiront jamais pour vous. 

« MinaBeac fils. » 


' Le décret de prise de corps rendu 4 la suite de la rixe de Mirabeau avec le 
baron de Moans. 


LES MIRABEAU. 1083 


vous-méme, ayant désormais pleine liberlé d’écrire. » Et, dans la 
lettre suivante du 2 juin 41775, elle ajoute : « Votre pére vient de 
faire V'acquisilion d’un hdtel immense rue de Scine, et je |’ai vu 
avec plaisir vous y choisir un appartement. » Le pére n’a donc pas 
encore de parti pris contr: son fils. On pourra trouver étrange que, 
tout en lui choisissant d’avance un appartement dans son hdtel, il le 
fasse passer d'une prison dans une autre, mais il est-alors en pleine 
lutte contre sa fernme, qui vient ce faire, le 30 mai 1775, dans le 
domicile qu'il occupe encore rue de Vaugirard, une premiére inva- 
sion, déja racontée par nous; il veut d'abord en finir avec elle, et, 
comme nous venons de le dire, il redoute par-dessus tout qu’elle 
nentrainc son fils dans la guerre violente qu’elle a déclarée a son 
mari : voila pourquoi, lorsque le bailli, plus judicieux que son ainé, 
Pexhorte 4 se tenir en paix, & ne pas persister dans la curatelle 
d’un fils mécontent et ingrat et a le laisser se tirer lui-méme des 
embarras ou il s'est plongé, il lui répond : « Je suivrai ton conseil 
dés que jen’aurai plus d’intérét 4 ce que la prison le tienne, de crainte 
qu’il ne vienne ici seconder sa mére. » 

Mais la mére n’élait pas femme a s’abstenir d’enrdler son fils dans 
sa quercile. Les communications entre eux avaient été génées au 
chateau d’If, elles devenaient plus libres dans le nouveau séjour de 
Mirabeau et elle s’empresse d'en profiter. Voici la premiére Icttre 
delle 4 son fils que nous trouvons dans le dossier qui est sous nos 
yeux, elle n’annonce nullement, comme le disait Ja comtesse de Mi- 
rabeau dans l’intérét de son mari, que le fils a résisté aux tentations 
de la mére, mais bien plutét qu’il s’est plaint de son silence : 


« Aux dames de la Trinité, rue de Reuilly, faubourg Saint-Antoine. 
2 janvier 17754. 


« Je partage bien vivement toutes vos peines, mon fils, Je me flatte que 
vous ne doutez pas du cceur de votre mére, elle vous en aurait donné des 
preuves il y a longtemps s'il n’y avait pas eu bien des inconvénients pour 
recevoir de ses lettres. Je me décide 4 vous écrire parce que votre sceur 
(madame de Cabris) me dit que je puis adresser ma lettre 4 poste res- 
tante. Envoyez-moi un pouvoir pour constituer un procureur ou telle autre 
personne pour faire en votre nom ce qui sera nécessaire, et croyez que Je 
me préterai 4 tout ce que je pourrai pour adoucir votre sort. Les événe- 
ments, cher fils, doivent vous avoir appris 4 réfléchir et 4 réparer le passé. 
Je voudrais étre la seule malheureuse de, ma famille, il semble que je se- 


‘ Nous devons noter que la marquise, avec son étuurderie ordinaire, se trompe 
d'un an dans la date de sa lettre; 11 faut lire janvier 1776, attendu que la lettre 
est adressée a Pontarlier, ov Mirabeau est arrivé 4 la fin de mai 1775, et celui-ci 
y répond le 16 janvier 1776. 


1006 LES MIRABEAU. 


rais moins a plaindre ; mais il semble que tout contribue 4 m’attrister,jai 
une dime sensible qui partage vivement tous les malheurs des miens, votre 
situation me touche encore plus que la malheureuse situation od je me 
trouve, dont les détails seraient trop longs 4 vous faire écrit. Nous avons 
un ministre plein de justice, éclairé; il y a tout a espérer de sa justice. 
Mettez-moi au fait de tout ce qui vous regarde..... Je suis ici depuis neaf 
mois et j‘ignore quand mon affaire finira ; c'est plus pour ma famille que 
pour moi que je travaille, et j’ose dire que j’y suis d'une maniére pes 
convenable a ma fortune et 4 mon état. Le moindre domestique de votre 
pére est mieux que moi', jugez combien je dois étre peinée de tout ce que 
j'éprouve, je suis encore plus malheureuse de vous savoir souffrant. Yoild 
le cour de votre mére qui ne changera jamais. 


« Vassax, Marquise pe MrraBeav. » 


Cette lettre, qui provoquait Mirabeau a sortir de l’état passif qu'il 
avail cardé Jusqu ici cnvers son pére, tout en se plaignant de lui, et 
a constituer un procureur, tombail dans un moment ou le prisonnier 
de Pontarlier n’était que trop disposé a suivre Pimpulsion qu’on lui 
donnait. Le marquis de Mirabeau, trés-prévenu en faveur du comte 
de Saint-Mauris, gouverneur du chateau de Joux, avait déclaré a son 
fils qu’il se réconcilierait avec Jui le jour of homme a la surveil 
lance duquel i} l’avait confié serait sa caution, et Miraheau, en rap- 
ture ouverte avec M. de Saint-Mauris, venait de lui cerire une lettre 
des plus injurieuses of il déclarait se soustraire 4 son autorilé, et, 
rompant son ban une seconde fois comme il l’avait fait & Manosque, 
il se tenait caché & Pontarlier, d’abord chez madame de Monnier, 
dont il était déji devenu Famant, et qui le garda plusieurs jours 
dans le domicile conjugal sans que personne s’en apercut, et ensuite 
chez une affidée de sa maitresse. Aussi accepte-t-il avec ardeur les 
propositions de sa mére; il Jui adresse une lettre qu'elle doit re- 
metire au ministre de la guerre, le comte de Saint-Germain. Dans 
celle lettre, communiquée au marquis par le ministre, le fils com- 
mence déja 4 attaquer son pére ’. 

Bientot, excilée par son fils, qui lui écrit : « Rendez-moi libre, 
c'est le plus important pour tous deux. Je pourrai vous aider, é 


! Ne pas oublier qu’au moment ot: la marquise parle ainsi, elle a touché oatre 
les 20.000 livres de sa fille, de fortes sommes de son mari. oblenues 4 titre de 
provisions et par sentence judiciaire. 

? Dans son dévouement pour la mémoire de Mirabeau, M. Lucas de Montigny, 
en citant la lettre au comte de Saint-Germain, a eu soin de supprimer la seule 
phrase qui explique et motive ces mots du pére, il me prend @ partie. Voici cetle 
phrase : « Ah! monsieur le comte, ne sera-ce pas obliger mon pére lui-méme que 
de lui éter les armes dont une aveugle animosité lui a fait faire un si 
US'IBe. PF 


LES MERABEAU. 4087 


certainement on ne parlerait pas si haut si nous étions réunis, » la 
mére de Mirabeau associe 4 sa cuuse celle de son fils: et comme elle 
n'y va pas de main morle en fait d’exagérations, voici une lettre 
d’elle adressée au ministre Malesherbes, en date du 25 janvier 1776, 
dans laquelle elle déclare que son fils a expié par une détention de 
dix années de \égers écarts de jeunesse. Peut-tre a-t-elle voulu 
berire : deux années, quoique Mirabeau ne soit détenu que depuis 
seize mois. Ce qui est certain, c’est qu’elle écrit : dix années. 

Mirabeau, de son cété, fait tenir par sa mére 4 Malesherbes, sous 
forme de lettres, plusieurs mémoires contre son pére, dont le pre- 
mier est relativement modéré, car il débute en ces termes: « Peu de 
fils ont aimé leur pére autant que j'ai idolatré le mien. J’en fais ser- 
ment, jamais je ne m’éléverai contre celui qui m’a donné le jour; 
Mais si une aveugle prévention l’acharne & ma perte, je respecte as- 
sez son cceur pour croire que je !’obligerai si je parviens 4 me sauver 
de sa violence. » Puis, s’excilant d'un mémoire 4 l'autre par son 
impétuosilé naturelle, il en vient, dans le dernier, 4 écrire ces li- 
gnes : « Mon pére a mangé mon bien; oui, mon bien, car une sub- 
stitution est un dépdt. Il m’a poursuivi depuis mon enfance avec 
ane haine implacable; il m‘a desservi en tout et pour tout; il accu- 
nule les calomnies, Jes trames de toute espéce contre moi. » Et, 
sour expliquer toute la conduite de son pére envers lui, il ne craint 
yas de dire : a Il n’est pas étonnant que mon pére cherche 4 me sous- 
raire 4 la société; il n’a pas pour cent pistoles de bien libre, et je 
uss nommé aux substitutions de ma maison‘.» Aussi le marquis, 
le plus en plus furicux contre son fils, écrit-il au bailli, le 30 avril 
[776 : « Je suis pressé par un rendez-vous subit de Malesherbes. J’ai 
‘épondu 4 sa lettre de mani¢re a lui montrer que je sentuais la plaie 
le plaider contradictoirement, et avec quel fils! » 

Mais 4 mesure que l’irritation de son pére augmente, Mirabeau 


4 Pour comprendre l’indignation que ce passage, communiqué par Malesherbes 
tu marquis de Mirabeau et d‘ailleurs imprimé trois mois plus tard par la mar- 
fuise, adi soulever dans l’ame d'un pére, habilué 4 vénérer le sien, il faut se 
‘appeler ici ce que nous avons établi plus haut, c’est que si Mirabeau pouvait 
lire je suis nommé aux substitutions de ma maison, c’était uniquement par le 
ibre choix de son pere. C’était encore son pére qui venait de faire enregistrer 
tte nomination, s’interdisant ainsi a lui-méme, autant qu’a son fils, la possibi- 
ité de toucher aux biens substitués, auxquels, d'ailleurs, il n‘avait jamais touché, 
#% c’est précisément pour cela que, réduit 4 ses biens libres et menacé de perdre 
oute la jouissance des biens de sa femme, il n’en avait que plus de mérite a s‘étre 
wivé, pour son fils, de 8,500 livres de revenu. Mirabeau sait d’ailleurs parfaite- 
ment que son accusation est fausse, car, dans une lettre a sa meére, il écrit cette 
yhrase non moins ingrate pour son pére, mais plus juste en elle-méme : « Nous 
reillerons aux substitutions, elles sont publiées (par le pére), comme vous saver, 
t il en était temps. » 


1088 LES MIRABEAU, 


rend sa cause de plus en plus mauvaise, méme auprés d’un ministre 
aussi soucieux de légalilé que Malesherbes. Madame de Monnier, 
pour faire tomber les mauvais bruits qui courent sur elle a Pontar- 
lier, quitte cette ville et se retire dans sa famille, a Dijon. Mirabeau 
a Yaudace de I’y suivre sous un faux nom. La mére de madame de 
Monnier, madame de Ruffey, le fait arréter et enfermer au chateau 
de Dijon. Il insiste alors plus que jamais auprés de sa mére, afin 
qu’elle obtienne de Malesherbes qu'il soit transféré 4 Paris pour plai- 
der lui-méme sa cause, en l‘associant 4 la cause maternelle. « Hé- 
las! oui, ma chére maman, lui écrit-il le 27 avril 1776, si nous eus- 
sions fail ligue, volre fille dénaturée, votre monstre de gendre', ne 
triompheraient pas. Il en est temps encore, roidissons-nous, et sur 
tout que leurs efforts ne lassent pas votre généreuse constance. Si 
Louise * venait me voir 4 Dijon, je la déciderais bientét & s’en aller 
aupreés de vous. » 

Menacé d'¢tre transferé au Mont-Saint-Michel, il s’échappe du 
chateau de Dijon. Son pére, s’appuyant de la déclaration des Rufley, 
qui dénoncent Miraheau comme préparant I’enlévement de leur fille, 
obtient l'autorisation de le faire réintégrer en prison a ses frais. ll 
met 2 ses trousses deux agents de police qui le poursuivent pendant 
plusieurs mois dans toules les parties de la France sans pouvoir le 
saisir. Aidé par sa sceur, madame de Cabris, et un aventurier nommé 
Brianson, qui est l’'amant de celle-ci, il échappe 4 toutes les recher- 
ches. Enfin madame de Monnier vient Je rejoindre en Suisse, et tous 
deux partent pour la Hollande. 

Quelle est 4 ce moment la vraie disposition d’esprit du marquis de 
Mirabeau 4 l’égard de son fils? Il vient de dépenser en vain 6,60011- 
vres pour empécher celui-ci d’enlever une femme de qualité et de 
se liguer contre Jui avec sa mére. Il n’y a gagné que de voir cette 
derni¢re le dénoncer, d’abord dans un mémoire imprimé, comme 
le plus odicux des époux et des péres, puis publier les lettres s 
injurieuses écrites 4 Malesherbes contre le pére par le fils *. 


‘ On se rappelle qu'il désigne ici sa seconde scaur, madame du Saillant, e & 
meme beau-frére du Saillant auquel il écrivait le tendre billet du 12 janvier 8 
que nous venous de citer. 

* Louise est sa troisiéme s@ur, madame de Cabris, qu'1l exhorte alors a se te 
dre a Paris pour s‘associer 4 sa mére, et qu il qualifiera plus tard si outrageusemett 
pour avoir ourdi le fatal proces entre son pére et sa mere. 

> En les publiant, en octobre 1776, la mére, tout enliére 4 sa haine coalt 
son mari, ne prenait pas méme la peine de faire disparaitre ce passage écril pf 
Mirabeau, truis mois auparavant. et dans lequel, répondant & son pére qui lat 
accusé auprés de Malesherbes et sur ja declaration de la famille de Ruffey, @ 
préparer l"enlévement de madame de Monnier, il s’écrie avec son aplomb 
naire: u Il faut étre bien atroce (car il faut une fois appeler les choses par leu 


LES MIRABEAU. 1088 


faintenant que Mirabeau est a |’étranger, le marquis espére qu’il 
ura plus 4 se débaltre qu’avec la mére, et il se décide enfin 4 
vre le conseil que son frére, le judicieux bailli, lui donne si sou- 
it, mais sans succés : 


Je te dirai, lui écrit-il le 25 novembre 1776, que résolu de ne plus 
rir apres ce misérable, je fais signifier 4 son dernier domicile en Pro- 
ce et aux procureurs de ses créanciers, que moi et le tuleur onéraire, 
1s nous désistons de la curatelle et de tout ce qui résulte de son inter- 
tion. Je renonce 4 le faire suivre: 1° parce que ce que j'en ai fuit avant 
nal consommé msa épuisé ; 2° parce que si je le tenais il se trouverait a 
fin que j’aurais tort et qu'il n’aurait fait que des fredaines ; 3° parce 
aujourd hui qu'il m’a dénoncé au public pour son ennemi et son tyran, 
paraitrals suivre ma propre vengeance. Voila mes raisons pour le laisser 
laire son sort. Quant a celles pour renoncer a la curatelle, il a dit que je 
mangeais, ne payais personne, etc., et enfin quand on se fait tuteur ou 
ny est forcé, ou l’on espére quelque bien et quelque gré de son pupille. 
is 'étre d'un furieux qui vous dénonce, et qui reviendrait peut-étre un 
sur votre héritage, lui demander des comptes sans raison, cela ne 


peut. » 


Jamais le pére de Mirabeau n’avait raisonné avec plus de bon 
1s ‘. Comment en quelques mois change-t-il d’avis si radicalement, 
ul dépense encore 11,600 livres pour faire arréler son fils en 
Kande et le faire enfermer au donjon de Vincennes? C’est ici sur- 


»}, pour machiner des inventions telles que l’enlévement d'une femme de 
la@é. Quoi! j'ai enlevé une femme titrée et je ne suis pas poursuivi criminelle- 
t& par deux familles! En vérité, j'ai honte de répondre 4 ce que mes ennemis 
tf pas honte de m’objecter. Oh! qu’ils se donneraient moins de peine pour 
trouver des crimes, ceux qui veulent me perdre, s‘ils avaient de tels délits a 
Weprocher! » Et la mére imprimait cette déclaration, juste au moment ou 
u, apres avoir enlevé avec tout l’éclat possible madame de Monnier, venaijt 
s"établir avec elle a Amsterdam. 
Il est méme 4 remarquer que, dans le temps oi il fait poursuivre son fils, le 
tout 1776, un agent de sa femme étant venu lui porter une derniére proposi- 
Q@arrsngement en le menagant de la publication de l’injurieux Mémoire qui 
at en effet quinze jours aprés, il répond par un billet ot se trouve cette 
§Se : « Rien a accorder sans le préliminaire de Ja donation aux enfants, ou 
Moins de la terre de Pierre Buffiére au fils ainé, non doté par sa mére, avec 
Stitution aux males. » Ainsi fe pére de Mirabeau stipulait encore dans l'in- 
‘t de son fils tout en le faisant poursuivre, tandis que, quelques mois aupa- 
Ant, Mirabeau, toujours préoccupé de s'assurer le bien de sa mére, écrivait & 
\@-ci, le 26 fevrier 1776 : « Je vous adresse ce mot pour vous avertir que je 
Ms de recevoir une lettre anonyme ou l'on me prévient que mon pére me tend 
piége en vous sollicitant de donner votre bien a votre petit-fils, espérant, 
© la, prolonger ma captivité, qu'il espére oblenir jusqu’A ma mort, et m’dter 
@te ressource aprés la sienne. Je suis si sir de la bonté de votre coeur que ces 
Xentions ne peuvent m’effrayer, mais j'ai cru devoir vous en prévenir. » 
10 Sepremene 1874. 70 


4090 LES MIRABEAU. 


tout qu'il importe de constater la fatale influence de la mére sur le 
fils. En apprenant l’enlévement de madame de Monnier, la marquise 
de Mirabeau feint d’abord d’étre fort irritée contre un fils coupable 
d’un acte aussi scandaleux. Nous n’avons pas ses lettres, mais nous 
avons les réponses du fils, ou celui-ci reproduil des phrases mater- 
nelles qui sont trés-dures : « ... Je ne saurais ni vous aimer ni vous 
estimer... Je punirai le coupable, quand il suivra sa téte,... » kai 
écrit-elle d’abord, et elle exigeait qu'il renvoydt immeédiatement ma- 
dame de Monnier & son mari. Le fils connail trop l'ardente mobililéde 
l’esprit desa mére pour s’effrayer de ses violences .en un tour de mai, 
il la raméne si complétement a ses idées sur le bien et le mal, qu'elle 
entre en correspondance avec madame de Monnier, qui lui envoiesoa 
portrait, et 4 qui elle permet de |l’appeler ma chére maman, de méme 
qu'elle nomme mon gendre l'aventurier Brianson, amant de sa fille, 
madame de Cabris. Mais comme Mirabeau s'est fermé la voie & toute 
réconciliation avec son pére, comme il n’a plus d’espoir que dans b 
victoire de sa mére, quilarendra maitresse dela totalité deses revenus, 
el comme il ne peut gagner sa mere qu’en la servanl sans scrupule 
et sans mesure, il se trouve conduit 4 commettre contre son pére 
les actes 4 la fois les plus téméraires et les plus coupables; car si 
Pon peut admettre, 4 la rigueur, qu’un fils, au moment oi il lalte 
contre l’oppression d'un pére, puisse étre entrainé & dépasser les 
limites de la défense, comment excuser un fils qui, aprés s‘étre af- 
franchi de toule oppression, croyant n’avoir plus rien a redouterd 
son pére, redouble de violence contre lui, et l'accable, tantdt sow 
anonyme, tantot au nom de sa mére, des diffamations les plus ov 
trageantes et les plus noires. C’est ce que fit Mirabeau pendant s@ 
séjour en Ilollande depuis le mois d’octobre 1776, jusqu’au momet 
ou son pére, en mai 1777, ne résista plus au désir de se venger, é 
en méme temps de se débarrasser d’un ennemi devenu pour it 
aussi redoulable qu’odieux. 

Dans les lettres de Vincennes, lorsque Dupont (de Nemours) pare 
au prisonnier de ses véritables méfaits envers son pére, celui-cilt 
connait ses torts dans une certaine mesure, mais en les atténusl 
beaucoup. L’équité nous fera un devoir, quand nous traiteross 4 
fond, dans la seconde partie de ce travail, des rapports du pére 
du fils, de mettre ces torts dans tout leur jour. Nous prouverons ge 
ce nest pas seulement, comme le dit le prisonnier de Vincennes, 9 
l’influence des supplications ardentes de sa mére qu’il a écrit 
libelles contre son pére, mais que c’est bien pluldt lui qui excite # 
mére; c'est lui qui, caressant en elle le doux espoir de ruiner s® 
mari, lui écrit d’Amsterdam, ]e 10 avril 1777 : « Tranquillisez-voss, 
ma chére maman, votre procés n’est pas perdable;... les reddition 





LES MIRABEAU. 40% 


mptes embarrasseront, je crois, un peu le philosophe démasqué 
t son pére); l’hétel de Paris et le Bignon sauteront certaine- 
jee. quant a moi, je ne vous demanderai que de répondre pour 
dans le trés-petit et resserré train de vie que je méne, mais qui 
her 4 cause du pays. » Nous prouverons que ce n’est pas unique- 
t comme avocat de sa mére que Mirabeau, en Hollande, atlaque 
re. Non-seulement il alimente les journaux hollandais de lar- 
(c'est le mot du marquis) injurieux pour l’Ami des hommes, et 
se répandent dans Paris et dans l'Europe entiére, mais il prend 
ine de composer et de faire imprimer 4 Amsterdam un pamphlet 
alement dirigé contre son pére, pamphlet curieux dont nous re- 
rons, et trés-peu connu, car il fut saisi en France par la police, 
hit adressé 4 sa mére un ballot de 550 exemplaires de ce pam- 
b, avec cetle recommandation d’une impudeur naive : « Je vous 
lie de confier ces exemplaires 4 quelque colporteur; car cela ne 
bitera guére que sous le manteau, et il faut que cela le soit avec 
lité, ou cela serait contrefait sur-le-champ, et vous sentez bien 
e désire retirer au moins mes frais. » Dans la lettre suivante, du 
leembre 1776, il revient sur le pamphlet, et prie sa mére de le 
vendre 12 ou 15 sols piéce. La marquise, toujours aussi étourdie 
arbulente, se persuade qu’elle a un grand crédit dans les bu- 
de la police, et elle donne 4 son fils la consigne d'adresser, sous 
tvert de M. de Sartines lui-méme, tout ce qu'il écrit et publie 
Alande contre son pére, ct c’est précisément celui-ci qui en a 
meur. 
wient d’entendre tout 4 Vheure le pére exprimer la résolution 
rrétée de ne plus se méler des affaires de son fils et de le lais- 
faire son sort; mais 4 mesure que Jes attaques du fils, souvent 
unt plus irrilantes pour lui qu'une raillerie insolente s'y méle a 
Géclamation, passent sous ses yeux, la fureur le gagne; il rend 
te au bailli de tout ce qu’imprime contre lui ce scélérat qui est 
Qlande : « Il s'est fait naturaliser, écrit-il le 8 février 4777, ce 
@ le sauverait pas si je voulais, mais il n'est pas temps; il a en- 
=nvoyé 500 exemplaires 4 sa mére d’un autre gros mémoire 
% moi, ils sont arrétés (les exemplaires); le temps aménera tout 
Stre. » 
Bbailli, qui partage toute la colére de son ainé, écrit alors sur 
teveu, le 9 février 1777, cette phrase expressive : « Ce misé- 
devrait bien se faire assommer dans quelque coin; » et loin 
mitenir le marquis, il Pexcite en lui disant : « Je ne crois pas 
@ plus grande rigueur vis-a-vis de cette mégére et de son in- 
' fils, puisse jamais te donner l’air de la tyrannie. » Bientdt les 
‘y, craignant que leur fille, madame de Monnier, ne soit aban- 


7092 LES MIRABEAU. 


donné2 a l’étranger par Mirabeau et ne tombe au dernier degré de 
l’avilissement, obtiennent contre elle une demande d’extradition. 
Le marquis a d’abord refusé de s‘associer a la mesure pour ce qui 
concerne son fils, car il prévoit qu’elle sera plus codteuse pour lai 
que pour les Ruffey; mais comment résister a la tentalion de punir 
ce qu'il appelle des fails et gestes de parrictde? 

Il céde enfin, quoique indépendamment de la somme donnée par 
lui 4 l’avent de police chargé de l’exécution, l'ambassadeur de France 
en Hollande n’ait pu obtenir ladhésion du gouvernement hollandais 
qu’’la condition que les dettes contractées dans le pays par les deux 
fugitifs fussent soldées : 11 a avancé lui-méme a cet effet 9,500 livres 
que le marquis doit, 4 son grand regret, restituer. Mais ce désagré- 
ment s‘efface devant Ja joie féroce avec laquelle il annonce la captare 
de son fils au bailli, dans une lettre du 21 mai 4777, qui fait un sm 
gulier contraste avec celle du 25 novembre 1776, que nous venons 
de citer : 


« Je recus hier avis que le scélérat était serré et aux fers. Tu juges ce 
qu il afallu de secours, de peines et de frais pour faire enlever ces gensii 
en pays ¢tranger, ou il s’était fait recevoir bourgeois. Je l'ai fait contre 
Yavis de tous qui voulaient que je le latssasse se faire son sort, refreiny 
éterne]; mais ma conscience 4 moi me disait qu’indépendamment des e-\— 
mes qu'il va semant comme Ia paille, ce sort seruit finalement de se fatwee 
ruuer sous notre nom, et ce nest pas pour souffrir cela que nos péwmes 
nous }’ont transmis avec ses avantages. Quant a celui-la, mon plan est e 
l'autorité seule ef moi nous sachions ov il sera, et qu’é ma mort un ba Veg 
cacheté l'apprenne a mon substitut. » 


Si nous n’avions pas insisté sur les faits qui précédent, on pourrast 
croire, d’apres ce pessage, que la fureur du marquis de Mirabe 
est personnellement désin!éressée, et que s’il fait emprisonner #2 
fils, c’est uniquement pour l’empécher de déshonorer son non.1 
pose volontiers en justicicr austére, quin’a d’autre pensée que & 
combattre pour ordre moral et social contre sa femme et cem& 
ses enfants quien vivleut ies lois. Mais nous montrerons tout a]’beate 
quece n’esthi qu'une prelention dontona précisément tiré parti contre 
lui,etenattendant, pour msstre hors de doute quesa fureur contresa 
fils a des motifs plus naturels, c’vs!-’-dire plus personnels que ew 
qu'il allégue parfois, nous cilerons seulement un passage d'une leite 
écrite par lui, le 2 septembre 1777, c’est-d-dire trois mois apts 
l’entrée de Mirabeau 4 Vincennes, ct adressée 4 la femme de 98 
prisonnicr, alors comp!étement brouillée avec son mari : « Quand 08 
forcené dont le caractére a été talé tant de fois, serait susceptible 
d@amendement, chose absolument impossible, il s’est fermé toules 





LES MIRABEAU. 1005 


rtes 4 une réintégration quelconque par les libelles infames et 
$s qu'il a publiés contre son pére avec une fureur qui ne pou- 
voir d’objet que la fureur méme et le sot orgueil de faire du 
en faisant détourner tout le monde. Le pire pour un tel homme 
de devenir honnéte homme, il se pendrait de honte de lui- 
», mais il n’en est pas 1a. » 
idis que Mirabeau va expier, par une détention de quarante-deux 
le tort grave sans doute, mais peut-étre bien rigoureusement 
is tous les cas, illégalement puni, d’avoir écrit des libelles 
> son pére, eten méme temps Pimprudence de Iui avoir fourni, 
enlévement d’une femme mariée, un prétexte avouable pour se 
e 4 l’abri de la coalition ardente et intéressée de la mére et du 
| est temps de revenir & la mére, qui se prépare 4 associer son 
son triomphe sur son mari, et qui doit, au contraire, subir le 
2 sort que lui et presque le méme jour. 


I] 


is avons expliqué, dans un de nos précédents articles, le systéme 
> en apparence qu’avait adopté le marquis de Mirabeau pour se 
dre contre sa femme. Au lieu de répondre par des récrimina- 
du méme genre aux mémoires outrageants et multipliés qu elle 
uit contre lui, il gardait le silence, ou se bornait, dans un seul 
ire, 4 justifier son administration domestique, en ajoutant seu- 
it quelques mots de mépris pour les imputations noires ou 
les dont il était Yobjet, et qu’il attribuait aux gens d'affaires 
sa femme était assiégée; mais s'il ménageait sa femme en pu- 
il prenait sa revanche sur elle dans ses rapports avec les mi-— 
's et ceux des magistrats qui étaient le moins prévenus contre 
ulre les documents ignominieux écrits de la main de la mar- 
et dont nous avons déja parlé (tout en mentionnant aussi, 
ie le voulait l’équité, Pinterprétation innocente que celle-ci 
lonnait), il avail assez de preuves 4 fuurnir de |’extravagance 
ielle de sa partie pour que le caraclére honteux des griefs 
e publiait contre lui, sans les prouver, tournat contre elle et la 
ément considérer par beaucoup de personnes comme une folle 
lente et méchante. Aussi, lorsque Vaffaire, dont le jugement 
été si longtemps retardé, arriva, le 12 mai 1777, devant la 
’ chambre du parlement, quoique les juges fussent en majo- 
*t par les motifs déja indiqués ailleurs, malveillants pour le 
ile de Quesnay et le confrére de Turgot en économisme, la 


1094 LES MIRABEAU. 


marquise échoua dans sa demande en séparation de corps et de 
biens, elle fut purement et simplement déboutée. 

Le marquis était resté sur la défensive en se bornant 4 repousser 
comme inexacts les griefs non prouvés qu'elle invoquait contre lui. 
Mais sa victcire nallégeait pas sa situation, attendu que Varrét, lom 
de le débariasser de sa femme, renvoyait implicitement celle-ci au 
domicile conjugal qu'elle avait quitté depuis quinze ans. Aussi Pda 
des hommes raconte-t-il 4 son {rére que ceux des juges qui lui étaient 
hostiles, en sortant de l’audience, disaient malignement, de ces deux 
vicux ¢poux depuis si longtemps furieux l'un contre l’autre : « Os 
nous rendra compte de la premicre nuit. » Il avait prévu ce danger, 
et que la marquise ne tarderait pas 4 venir de nouveau chez ui cher 
cher des sévices et injures graves. Mais il comptait, pour y pourvotr, 
sur l’extravagance de sa femme, et sur son habileté a en profiter. 
L'arrét venait 4 peine d’étre rendu, lorsque la marquise fait une 
nouvelle invasion dans le domicile de son mari. On se rappelle que, 
deux ans aupurayant, le 50 mai 1775, elle avait déja tenté un moyen 
du méme genre, mais cette premicre tentative, qui n’avait duré que 
deux heures et n‘avait pas eu de suites, n’étlait pas sérieuse ; tandis 
que dans la seconde, la marquise, indignée de n’avoir pu obtent 
Yarrét de séparation sur lequel elle avait compté, arrivait avec la 
résolution de pousser les choses jusqu’a la derniére extrémité, 4 
Warracher, 4 toul prix, de son mari les moyens de recommencer k 
procés qu'elle venait de perdre. 

Le marquis n’habitait plus la maison de la rue de Vaugirard, 
ol avait cu lieu la premicre invasion; 11 venait d’acheter un vaste 
hdtel qui a porté assez longtemps le nom d’hdtel Mirabeau, et qu 
existe encore rue de Seine, au n° 6, en face la rue Mazarine. Ces 
dans cet hétel que la marquise se présente, le 12 mai 1777, & sept 
heures du soir, escortée non-seulement de deux notaires, comme 
la premiére fois, mais encore d’un ex-conseiller au Parlement-Mae- 
peou, 4 Toulouse, qui se prétendait son parent, quoiqu’il ne k 
fut pas, qui se qualifiait de marquis, et qui devait étre un persom 
nage trés-peu respectable, 4 en juger par le langage fort injuriex 
que tint plus tard sur lui en pleine audience |’avocat du maridema- 
dame de Mirabeau ; elle était accompagnée encore d’une dame de 
Neuville, qui ne devait pas élre, non plus, une personne de la pre 
miére distinction, car elle ful expulsée de Paris quelques jours aprés, 
ainsi que le prétendu marquis. Le suisse de l’hétel de Mirabeau, e 
voyant entrer avec ce corlége une femme qu’il ne connaissait pas, 
essaye de l’arréter en Jui disant, ce qui élait vrai, que son maitreest 
absent; mais elle insiste, déclinant ses noms et qualités, Jes notaires 
affirment son droit 4 partager le domicile conjugal, et le suisse, qu! 





LES MIRABEAU. 1095 


avait été sans doute averti par le marquis, du cas qui pouvait se pré- 
senter et de la conduite 4 tenir, la laisse passer avec sa suite : 


« Elle a traversé, dit le procés-verbal des notaires, la cour de I‘hétel, et 
est montée par un escalier étant au fond de ladite cour, au premier étage 
d'un baliment ayant vue sur le jardin, ot étant, et suivie du suisse et 
d'un autre domestique, elle a ouvert la porte 4 droite de l'escalier, 4 la- 
quelle était une clef, avec une étiquette portant: clef du premier, a droite 
; @ A gauche, et est entrée, toujours suivie du suisse et du méme domesti- 

- que, dans une antichambre, un salon ensuite, dans la cheminée duquel ily 
avait du feu, et dans une chambre 4 coucher au retour ayant vue sur la 
. our. De retour dans le salon, ladite dame a demandé au suisse, ainsi 
gu’au domestique qui était avec lui, si cet appartement était celui de M. de 
Mirabeau; 4 quoi dans deux moments consécutifs, l'un a répondu que 
; -CAtait celui de M. du Saillant, et l'autre celui de madame la comtesse de 
- Mirabeau!. Aprés laquelle réponse, le suisse, ainsi que le domestique, se 
* ‘ gont relirés, et ont laissé ladite dame et lesdits notaires dans l’apparte- 
‘ment. 
« Aprés quelque temps écoulé, il s’est présenté Ala porte dudit apparte- 
ment, un particulier vétu d’un habit galonné, quia dit étre le secrétaire de 
“Wi. le marquis de Mirabeau; et qui, sur la demande 4 lui faite par la 
dame requérante, sil’appartement dans lequel elle était, n’était pas celui 
~dte M. le marquis de Mirabeau, a répondu que c’etait l’appartement de M. le 
marquis, aprés laquelle reponse madame de Mirabeau ayant dit au parti- 
~eulier qui elle était, et demandé ou était M. de Mirabeau et a quelle heure 
il rentrerait, celui-ci a répondu qu’il n’avait pas ’honneur de la connaitre, 
et qu'il ne savait pas 4 quelle heure rentrerait M. le marquis de Mirabeau; 
-aprés quoi, il a été 4 la porte de la chambre 4 coucher, qu’il a fermée, et 
dont il a pris la clef, en disant que c’était par les ordres de M. de Mira- 
- beau, dont il ne pouvait pas compromettre les intéréts, et s’est retiré. 
-q@ Ayant attendu dans ledit appartement jusqu’a dix heures et demie 
-sonnées, et le particulier, se disant secrétaire, y étant rentré, ladite dame 
de Mirabeau lui a demandé de lui faire servir & souper ; ce qu'il a fait, en 
-disant qu’il prenait sur lui l’exécution des ordres de ladite dame, et a 
' .Femis aussitét 4 la porte de la chambre 4 coucher la clef qu'il en avait re- 
tirée. » 


Le lecteur a peut-étre déja reconnu ce particulier en habit ga- 
lonné, secrétaire du marquis; c’est M. Garcon, l'exécuteur toujours 
poli, laconique, mais fidéle des volontés de son maitre, qui l’emploie 
dans toutes les occurrences délicates. Ila d’abord retiré la clef de la 
chambre 4 coucher du marquis, il est allé ensuite prendre des in- 
structions auprés de celui-ci, il la remet et fait servir 4 souper nor- 


* Cette réponse, qui concerne la femme de lorateur, est une défaite, car 
celle-ci, aprés avoir habité en effet chez son beau-pére, était repartie pour la Pro- 
vence depuis un an. 


1086 LES MIRABEAU. 


seulement 4 la marquise, mais aussi aux deux notaires, 4 son pré- 
tendu parent et a la dame de Neuville, desquels, par parenthése, le 
procés-verbal des notaires, trés-inexact sur ce point, ne dit mot, sans 
doute 4 cause du caractére fort irrégulier de leur intervention dans 
la circonstance. Aprés que les notaires et l’ex-conseiller au parle- 
ment de Toulouse se sont retirés, 4 onze heures et demie du soir, 
M. Garcon reparait, et, sur ordre de la marquise, il fait préparer 
la chambre 4 coucher de son maitre en demandant toutefois 4 ms 
dame de Mirabeau s’il ne faut pas un lit particulier pour cetle dame 
inconnue qu'elle ne veut pas quilter. La marquise répond que cela 
est inutile, que cette dame couchera avec elle. Le lendemain, cepea- 
dant, dit M. Garcon, elle a fait tendre un Jit particulier pour la dame 
dans la chambre de son mari. 

On se demande, sans doute, ot était le marquis de Mirabeau pen- 
dant que cetle femme, depuis si longtemps détestée, qui venait de le 
déchirer et de le faire déchirer publiquement dans son honneur par 
son propre fils s‘installait dans sa chambre 4 coucher et dans son 
lit. Quoique son hotel fut trés-vaste et qu'il fut habité, notamment 
par son gendre et sa fille, M. et madame du Saillant et leur nom- 
breuse famille, il l’avait abandonné. Soit que le seul fait de se trou- 
ver sous le méme toit que sa femme lui fut odieux, soit qu’il crai- 
gnit, s'il restait 4 sa portée, de ne pouvoir se conlenir et de lw 
fournir ce qu’elle venait chercher, un motif plus décisif de sépara- 
tion légale, il s’était installé chez son ami le duc de Nivernois, dont 
Photel, situé rue de Tournon, au bout de la rue de Seine, était assez 
rapproché de sa maison pour lui permettre de savoir d’une minute 
4 Pautre tout ce qui s’y passait et d’envoyer ses instructions. L’hdlel 
de Nivernois était d'ailleurs le centre de tous ses moyens de défense 
et d’allaque contre sa femme. Le maitre de la maison, son ami de 
guarante ans, était le beau-frére de M. de Maurcpas, le principal mr 
nistre. A la vérilé, depuis que la marquise de Mirabesu lui avait 
prouvé qu’elle ne craignait pas le bruil, qu’elle savait mettre en mou- 
vement des avocats, publier des libelles, armer son fils contre son 
mari et se faire un parti parmi les adversaires de l’économisme, le 
duc de Nivernois, homme essentiellement circonspect, se tenait sar 
la réserve. Mais Ja duchesse, sa femme, personne trés picuse et d'un 
caractére trés-vif, la comtesse de Rochefort, trés-dévouée au marquis 
de Mirabeau, madame de Maurepas elle-méme, personne trés-correde 
et qui connaissait aussi le marquis depuis longtemps, toutes ces 
dames étaient indignées du scandale public que madame de Mirabeat 
venait de donner par ses mémoires grossiers et injurieux, par s@ 
ligue avec une fille déja mal famée, madame de Cabris , et avec uB 
fils que I'enlévement de madame de Monnier avait gravement com- 


LES MIRABEAU. 1097 


romis, et madame de Maurepas était toute-puissante sur l'csprit de 
on mari. 

Il aurait donc fallu 4 madame de Mirabeau une extréme prudence 
jour se garantir des effets du penchant trés-prononcé du marquis 
our les lettres de cachet, et la prudence n’était pas son fort. A la 
‘érité, le délestable abus en vertu duquel le gouvernement se lais- 
ait engager dans les querelles de famille, et metlait la force publi- 
[we au service de celui des contendants qui avait le plus de crédit, 
‘et abus était plus ou moins géné par des usages‘. La magistrature, 
#t c'est son honneur, n’avait jamais admis en principe |’intervention 
le l’arbitraire ministériel, déguisé.sous le nom d’ordre du roi, dans 
es dissensions des particuliers soumises 4 ses jugements. Tant que 
lurait un procés, les plaideurs étaient 4 l’abri d’un coup d’autorité 
ious forme de lettre de cachet. Un mari méme qui eut avoué devant 
es tribunaux qu’é une époque quelconque il avait sollicilé et obtenu 
sontre sa femme un ordre du roi, s’exposait 4 voir ce seul fait con- 
sidéré par les magistrats comme une injure grave envers la femme, 
pt une cause suffisante de séparation. Aussi les maris qui se trou- 
raient dans ce cas avaient-ils soin de faire plaider par leurs avocats 
u'ils étaient étrangers 4 la mesure prise contre leurs femmes, que 
"ordre élant émané du propre mouvement du roi, ne pouvait pas 
YMtre disculé dans ses motifs. Et cependant on verra bientét le mar- 
juis de Mirabeau employer vainement cette argumentation, et perdre 
léfinitivement son procés pour avoir abusé des ordres du roi. 

En attendant, il épiait le moment favorable pour s’en servir con- 


« Nous reviendrons sur la question dans la seconde partie de ces études. Qu’on 
ous permette seulement de faire remarquer, dés 4 présent, que l‘esprit public 
tant, de nos jours, trés-variable, il ne manque pas de personnes, au moment 
ctuel, qui sont disposées 4 dédaigner comme une déclamation vaine tout ce qui 
‘est dit contre les lettres de cachet, et 4 demander si la liberté individuelle est 
eaucoup plus respectée depuis 1789 qu'elle ne l’était avant. Il est incontestable 
ue sous le rapport politique, on pourrait citer, depuis 1789, bien des actes atten- 
wtoires aux garanties légales les plus élémentaires, mais il ne faut pas confondre 
23 deux formes distincles de la lettre de cachet sous l’ancien régime. Celle pour 
gison d'Etat, comme lon disait alors, a survécu 4 l’ancien régime, et subsistera 
robablement parmi nous, tant que nuus ne serons pas sortis de l’orniére révolu- 
ionnaire. Mais la lettre de cachet pour ratson de famille, la plus insupportable des 
eux, parce qu'elle prétait plus encore que l'autre aux inijuités de l’intérét per- 
onnel, celle-la du moins a disparu, et il faudrait étre singuliérement fanatique du 
‘assé pour la regretter. On se tromperait d'ailleurs si l'on croyait que les lettres de 
achet pour raison de famille étaient toujours obtenues au profit du chef de la 
amilie, elles pouvaient |’étre aussi au profit de la femme contre le mari, on voyait 
néme plus d'une fois des enfants ayant du crédit faire enfermer leur pére par 
ettre de cachet. 


1098 LES MIRABEAU. 


tre sa femme. Le dernier arrét du Parlement ayant terminé le proces, 
le gouvernement était plus 4 l’aise pour inlervenir au cas oula 
femme ferait scandale dans le domicile conjugal, et le marquis se 
flattait, non sans raison, de lespoir qu'elle s’abandonnerait a cette 
impétuosité qui autorisait son fils adire, méme au temps od i! com- 
battait pour »a mére : « Elle sera toujours la dupe de sa propre wo- 
lence. » 

Dés le lendemain de sa prise de possession de la chambre a cow 
cher de son mari, tont en se disant malade, en gardant le lit, a 
appelant des médecins pour la soigner, et, en méme temps, ua 
huissier pour dresser proces-verbal de l’absence de son mari, elle 
avait convoqué toutes ses connaissances qui arrivaient @ la file. le 
marquis, toujours installé 4 hotel Nivernois, envoyait des ordres 
qui se croisaient avec les siens. Quoiqu’il recommandat a son coa- 
cierge de laisser enlrer assez de personnes pour que la marquise ne 
put pas se plaindre qu’on la tenait en chartre privée, il avait forme- 
lement excepté de cette tolérance l’avocat de sa femme dans cetle 
période du procés, M. Delacroix-Frainville, signataire de mémoires 
fort injurieux pour lui, qui venait de plaider contre lui dans un 
débat jugé ct perdu par la femme, et dont, par conséquent, la 
présence au domicile conjugal étail une injure gratuite pour le man. 
(était précisément celui des visiteurs que la marquise tenait le ples 
4 recevoir. Le suisse laysnt arrété au milieu de la cour et s élant 
opposé, au nom de son maitre, ace qu’il allat plus loin, il avait re 
pris le chemin de la porte, lorsque la marquise reconnait sa vot, 
se jette & bas de son lit, prend a peine le temps de passer un jupon, 
se précipite dans lescalier, traversela cour jambes nues a six heures 
du soir et arrive jusqu’a la porte pour empécher qu’elle ne se ferme 
sur son avocat. Le suisse insiste, un rassemblement se forme dans 
la rue; la marquise, dans le costume que nous venons de décrite, 
interpelle les passants et invoque leur assistance contre le suis, 
agent des perséculions de son mari, qui veut l’empécher de voir sei 
avocat; la foule s‘émeut et se prépare 4 envahir la cour; le suisse, 
aidé des domestiques de Ja maison, s’efforce de fermer la porte, é, 
comme la marquise s'y cramponne, il Ja prend 4 bras-le-corps. Elle 
prétendit plus tard qu‘il avail voulu la jeter dans la rue, mais ilet 
évident qu'il cherchait 4 dégager sa porte pour la fermer, et, ce qa 
est cerlain, «est que, lorsqu’il y parvient enfin, la marquise sé 
trouve au dedans de la maison, mais son exaspération était si grande 
qu'elle entre dans la loge du suisse ot se trouvait une fenétre don- 
nant sur la rue, elle se met a cette fenétre, et, apostrophant de nov- 
veau la foule. elle déclare qu'elle est préte 4 mourir, qu’elle veut 


LES MIRABEAU., 1099 


sortir 4 |'instant, aller chez un notaire pour y faire son testament’; 
et ce n’est pas sans peine que les habitants de l’hétel parviennent a 
ja décider moitié de gré, moitié de force, 4 rentrer dans sa chambre 
ef dans son lit. 

Cette scéne et d'autres analogues qui la suivirent n’étaient pas per- 
dues pour le marquis; il insistait et on insistait pour lui auprés de 
M. de Maurepas, afin que le ministre mit un terme a de tels désordres. 
Huit jours aprés sa rentrée au domicile conjugal, madame de Mira- 
beau fut enlevée par ordre du roi le 20 mai et enfermée au couvent 
des dames de Saint-Michel. I] parait, d’aprés une lettre du marquis 
& son frére, que la mesure prise contre sa femme ne fut pas prise & 
la légére, sans doute a cause des adversaires assez nombreux que le 
marquis s’était faits parmi les membres du parlement; elle fut l’ob- 
jet d'une délibération des ministres a laquelle le roi lui-méme assis- 
fait : « M. de Maurepas, écrit-il le 24 mai 1777, a fait décider la 
chose devant le roi en un comité composé de lui, du garde des 
seeaux, de M. Amelot et de M. de Sartines. ll me connait depuis qua- 
rante ans, il connait mes maux et l’extravagance dont Je souffre de- 
puis quinze ans, il a laissé égoutter toute la lie des formes, il a en- 
suite pris toutes les précautions, et comme la folie de l'autre et 
mon oppression ont été patentes, il n’y avait plus a reculer. » Le 
jour méme ot: le gouvernement le débarrassait de sa femme, il ap- 
prenait que son fils ainé, arrété 4 Amsterdam le 14 mai, prenait la 
route du donjon de Vincennes ot i! entrait le 7 juin. 

Ces victoires cruelles remportées sur une femme et un fils, deve- 
nus 4 la vérité des ennemis implacables eux-mémes et eflrénés, ne 
suffisaient pas au marquis de Mirabeau. Le plus dangereux de ses 
edversaires restait encore libre sur le pavé de Paris, c’était sa troi- 
siéme fille, la marquise de Cabris, jeune, belle, éloquente, passion- 
née, audacieuse, remuante, obstinée; c’était a elle qu'il altribuait 
{et l’on a vu que Mirabeau pensait lui-méme sur ce point comme son 
pére) toutes ses tribulations domestiques. C’élait elle qui, dans son 
&pre jalousie contre sa sceur, madame du Saillant, et dans son or- 
gueil blessé par son pére, avait poussé sa mére 4 une guerre achar- 
née contre le chef de la famille; c’était elle qui avait ligué le fils 
avec la mére, et qui avait perdu le fils en se faisant la complice 
de l’enlévement de madame de Monnier; c’était elle enfin qui, aprés 
Yemprisonnement du fils et de la mére, restait 4 Paris, non pas pour 
plaider la cause de son frére, car elle était déja brouillée mortelle- 


‘ Cétait une des manies les plus caractérisées de la mére de Mirabeau que de 
faire et de déchirer sans cesse des testaments, et en définitive je crois qu'elle n’en 
a pas laissé un. 


1100 LES MIRABEAU. 


ment avec lui, mais pour exciter l’irritation des jeunes conseillers 
aux enquétes contre la tyrannie du marquis envers sa femme. Tout 
ce que celui-ci put oblenir d’abord, ce fut une lettre de cachet 
enjoignant 4 madame de Cabris de retourner dans le couvent de 
Lyon, of elle s’était retirée elle-méme volontairement deux ans 
auparavant, apres une querelle avec le marquis de Cabris, son mari, 
et d’ot elle était sortie d’abord pour rejoindre son frére quand il 
s'était évadé du chateau de Dijon, et ensuite pour venir 4 Paris, as- 
sist¢e de l’aventurier Brianson, se mettre au service de sa mere. 
Mais le marquis voulait davantage : « Tant que je ne tiendrai pas 
celle-ci sous clef, écrit-il dans une lettre & son frére, je ne tiendrai 
rien, elle est l’dme de cette ligue de brigands, la mére méme sera 
démantelée quand elle ne l'aura plus... quoique les deux que jaia 
garder soient bien fols, bien turbulents, actifs et méchants, si pour- 
lant sont-ils ou furent-ils susceptibles de crainte et d’abattemeat, 
et les grands coups ne sont jamais partis que de Rongelime'. Pour 
celle-la, jamais clle ne démord, elle est du bois précis dont on fait 
les dainés. » Aussi était-elle plus difficile 4 clore que les autres; 
sans le bailli, qui y mit vigoureusement la main, le marquis nea 
fut jamais venu a bout. Mais nous renvoyons cet épisode a Ihistoire 
de Mirabeau, o nous exposerons en détail les divers rapports du 
pére avec chacun de ses enfants, et nous revenons 4 la lutte du 
marquis contre sa femme. 

Quoique la prisonniére du couvent des dames de Saint-Michel, edt 
recu défense expresse de communiquer avec le dehors, Ja défense 
n’était pas strictement observée. Malgré les grilles, la marquise écri- 
vait a outrance, travaillait de son mieux 4 recommencer son procésen 
séparation, et le marquis révail aux mnoyens de se procurer pourelle 
une prison mieux close. Il exprime souvent avec mélancolie le 
regret qu'elle ne soit pas lout a fait folle : « Malheureusement, elle 
nest, dit-il, que semi-folle », et cette demi-folie s’associe a toutes 
les ressources de l’esprit le plus remuant. I! espére pourtant quill 
trouvera un séjour ou elle se découragera de plaider : a Je comple, 
écrit-il 4 son frére, le 18 juillet 1777, la placer sous la protection 
et la couleuvrine de ce bon archevéque de Paris (Christophe de 
Beaumont), qui la connait bien et qui me secourt en bon et brave 
gentilhomme qu'il est. » L’archevéque avait proposé le couvent du 
Valdéne, 4 Charenton. Ce séjour n’avait qu’un léger inconvénieal, 
cest qu’on y enfermait des folles, mais je crois, sans en étre pout- 


‘ C'est le sobriquet que les deux vieillards donnaient habituellement a 1m 
dame de Cabris, par allusion au serpent de La Fontaine. Quant a eux, ils repré 
sentaient la lime. Nous verrons pourtant que le serpent, dans cette circonslance, 
finit par ronger la lime. 


LES MIRABEAU. 1101 


tant bien sir, qu’on y enfermait aussi des semi-folles. Dans tous les 
cas, le marquis n’était pas homme a y regarder de si prés : « C'est 
aujourd hui, je crois, écrit-il au bailli, qu’on conduit la dame au 
Valdéne ; entre nous, l’archevéque m’a promis qu'il n’y aurait au- 
cune correspondance au deliors, ni de vive voix, ni par écrit. Nous 
verrons s'il sera mieux obéi que le gouvernement et la police a qui - 
appartient le couvent ow elle était et d’ou 1 sortait lettres et placets. 
C’est encore un ameublement complet d’un appartement qui m’est 
tombé sur le corps. » 

On voit par cette lettre que l'auteur de |’ Ami des hommes parle déja 
de cette translation comme si elle avait eu lieu, et, en effet, le gouver- 
nement |’avail accordée. Le mari, plein de sollicitude pour sa femme, 
lui avait fait d’avance préparer et meubler un appartement au Val- 
déne, il avait payé d’avance un quartier de pension pour elle et pour 
une femme de chambre sire choisie par la supérieure. Tout était donc 
séglé, mais lorsque, le 29 juillet 1777, un exempt de police, escorté 
d’agents, se présente avec une voiture a la porte du couvent, 
des dames de Saint-Michel, pour réclamer la marquise au nom du 
roi; celle-ci déclare qu’elle ne sortira pas. L’exempt somme la su- 
périeure de faire ouvrir les portes pour qu'il puisse exécuter les or- 
dres du roi; la marquise proteste et s’écrie qu’on ne l'arrachera 
quen lambeaux. La supérieure, effrayée de la scéne qui se prépare, 
demande, avant de laisser franchir sa cléture, qu’il en soit ré- 
féré a l’archevéque de Paris. L’exempt se retire pour en référer, de 
son cété, au liculenant de police, qui en référe 4 M. de Maurepas, 
lequel, fatigué de cette difficulté inattendue, décide qu’on laissera 
la marquise dans le couvent ou elle veut rester, et le marquis en 
est pour ses frais. Il n’en revient pas de la faiblesse du gouverne- 
ment, et le bailli qui, on le sait déja, n’est pas tendre pour sa belle- 
sceur, tire de ce fait des conséquences effrayantes : « Je vois, cher 
frére, écrit-il, le 148 aout 1777, que celui quia dit le premier que 
nul Etat ni République ne pourrait subsister quand la vertu en 
serait bannie, avait raison, car justice en disparait. Il est bien sin- 
gulier que dans le lieu ot l’on a vu répandre par une infdime créa- 
ture les libelles les plus odieux et les plus calomnieux contre un 
mari estimé de tous et dont nul ne se plaint, et qui, enfin, finit par 
étre déboutée des demandes qu’elle fait, ce qui prouve la fausseté 
de tout son exposé, il y ait tant de peine 4 faire dter de dessus I’ho- 
rizon un monstre qui en infecte lair, parce qu'elle ajoute 4 tous 
ses forfaits l’impudence de dire qu'elle ne veut point obéir. » 


1104 LES MIRABEAU. 


fait ruiné par la sénaration de biens. Il n’ignore pas que celui-ci a vécu 
dix-neuf ans dans l'état conjugal, presque sur son seul revenu, quil 
dépassait toujours, dans l’espoir de combler ses déficits avec le revenu 
considérable destiné 4 sa femme et dont il n’a pu jouir en tols- 
lité qu’aprés vingt-sept ans de mariage, mais il pense qu'il restere 
toujours 4 son frére au moins 10,000 livres de revenu personnel, e 
sur cette base, 4 laquelle il ajoute les 15,000 livres de pension 
annuelle qu’il fait lui-méme a son ainé, il présente, a plusieurs 
reprises, 4 celui-ci un plan de vie heureuse en commun, tantdta 
Mirabeau, tantot 4 Marseille, tantét dans une maison de campagne 
au bord de la mer, ot le marquis, nourri et logé par son frére, 
pourra mettre de cdté son revenu tout enticr, pour le cas oi le 
bailli mourrait avant lui, et, en attendant, il vivra_ tranquill, 
indépendant et affranchi de tous les horribles tracas que lui donne 
une partie de sa famille. 

L’ainé ne répond pas toujours aux exhortations de ce genre, sor 
vent répétées dans les lettres du cadet, ou bien il répond évasive 
ment par des phrases comme celle-ci, par exemple : « Quand 
voudrais aujourd’ hui quitter le gouvernail, ce ne serait que pour 
me noyer avec tous les autres. » Mais, lorsque son frére le presse 
beaucoup, il s’explique plus neltement, et les mobiles de sa con- 
duite deviennent trés-clairs pour nous. Voici, notamment, ce qu'l 
écrit le 18 juillet 1777 : 


Avant de traiter, cher frére, de ce que je ferai de mon indépendanee, 
il faut la tenir. Jusqu’a présent, il ne s'est pas agi pour moi de me repo- 
ser, mais d’empécher qu'on ne me precipitat au fond de Uabime de le 
honte et de la misére. Quand cette femme me demandait son bien, elley 
ajoutait des prétentions de onze cent mille livres de dégradations et spe 
lialions que j’y aurais faites, et si j'avais succombe 4 la premiére des d& 
mandes, la plus extraordinaire de toutes, les autres auraient suivi et & 
raient bien venues me chercher 4 Marseille et ailleurs, car une fois battas 
Pompée et Antoine ne trouvent plus que des assassins partout. Quand s08 | 
scélérat de fils courait les pays étrangers, tous me disaient de le laissers 
faire son sort (cur les conseils de se ‘débarrasser manquent moins id 
qu'ailleurs), mais il inondait de libelles affreux contre moi et mon Dea 
toute l'Europe, et finalement il edt fait rouer sous ce nom le petit-fils de 
notre pére. Quelle est la bastide qui aprés cela edt ombrazé mon repos! 
Cette troisiéme enfin (madame de Cabris), je l'avais donnée 4 d'autres, ¢& 
tait leur aftaire, il ne fallait pas me meéler de cela. J'ai cru un instant ce 
conseil, contre mon propre avis, et la conscience et le courage que Die 
m’a donnés, et cet instant me décuple mon travail. 


Il ne s‘agit plus ici, on le voit, de l’époux et du pére costuméa 
la romaine, dont ceux qui ne le connaissaient pas ont écrit « quill 


. ; LES MIRABEAU. 1165 


se croyait naivement le droit de vie et de mort sur sa femme et sur 
ses enfants. » Ce masque a disparu, et sauf Ja phrase déja em- 
ployée quelques mois auparavant sur « le fils se faisant rouer, » 
qui implique une sollicitude moins absolument personnelle, tout 
le reste est d'un homme qui se défend avec acharnement contre 
des ennemis acharnés. Si sa femme voulait se contenter de re- 
prendre ses biens dans l'état ot ils sont, il les céderait encore, 
mais il la sait résolue & le persécuter jusqu’a la fin de ses jours, 
par des réclamations folles. Le dernier paragraphe de cette lettre, 
qui se rapporte 4 madame de Cabris, est surtout lypique en ce qui 
woncerne le marquis. Il se reproche de s’étre contenté de la faire 
renvoyer de Paris; elle est en effet partie plus irritée que jamais 
contre son pére, elle est allée en Provence se réconcilier avec son 
mari, dont la téte baisse de plus en plus, et elle a obtenu de lui 
qu'il s‘associadt, par une requéte judiciaire rédigée en son nom et 
adressée au Parlement de Paris, aux réclamations de sa belle mére, 
eafermée au couvent de Saint-Michel. C’est ce que le marquis ap- 
pelle décupler son travail. Pour simplifier ce travail, il entreprend, 
sans quitter Paris, de faire interdire le mari de madame de Cabris 
en Provence, et de faire clore, par lettre de cachet, sa fille au 
couvent de Sisteron. Grace au bailli, qui met en mouvement la fa- 
mille de M. de Cabris contre sa femme, il y réussit. Mais c’est 
alors que sur un Mémoire trés-violent de madame de Cabris, im- 
primé a Paris 4 un grand nombre d’exemplaires, un cri public s’é- 
léve contre cet amateur insatiable des ordres du Roi. 

Ici encore, il importe de distinguer entre les diverses attitudes 
‘du marquis. Celle qu’il affecte assez volontiers est l’altitude du 
dédain et du triomphe, et cest surtout dans cette pose qu'il est 
peint par auteur des Mémoires de Mirabcau, en deux pages ou se 
trouvent réunies diverses phrases répandues dans ses lettres : 

« Le public n’est point mon juge, s’écrie-t-il; je foule aux pieds 
ses jugements ignorants et précipités par des passions d’emprunt... 
Et tant que santé et volonté me dureront, je serai Rhadamante, 
puisque Dieu m’y a condamné... Au fait, je voulais gagner mon 
procés, je l’ai gagné: je voulais faire clore ces folles, elles le sont; 
je voulais faire enfermer ce forcené, il lest... [1 ya quatre jours, 
que je rencontrai Montpezat, que je n’avais pas vu depuis vingt 
ans : « Votre procés, me dit-il, avec madame la marquise, est-il 
fini? — Je l’ai gagné. — Et ou est-elle? — Au couvent. — Et mon- 
sieur votre fils, ou est-il? — Au couvent. — Et madame votre fille 
de Provence? — Au couvent. — Vous avez donc entrepris de peu- 
pler les couvents? — Oui, monsieur, et si yous éliez mon fils, il ya 
longtemps que vous y seriez. » 

10 Sepreunnz 1874, 71 


1106 LES MIRABEAU. 


Mais, en réalité, le marquis n’est pas toujours si content de 
lui; et il nous parait plus intéressant et au moins aussi naturel, 
quoique toujours hyperbolique, lorsqu’il écrit, le 26 avril 1779,a 
son ami, Lefranc de Pompignan : 


Depuis cing ans je repoussais le triste sentiment de me faire pitié 4 moi- 
méme. Il faudrait se rappeler tout ce que j'ai dd souffrir pour forcer le 
naturel, le sentiment, la vanité méme, pour m’accoutumer au déchirement 
d'un voile que je tenais avec tant d’angoisses depuis trente ans‘ et dont je 
couvrais toutes mes plaies, pour savourer le scandale public, l’opprobre 
de mon nom, la calomnie personnelle enfin qui est quelque chose, pour 
battre 4 mon Age les antichambres des juges, des ministres et sous-minir 
tres, des commissaires, des exempts, que sais-je ! Et toutes les horreursé 
toutes les souillures 4 ramasser et 4 recueillir. Quelle offrande a la succes 
sion de mes vénérables péres ! Quelle fin d'une carriére ambitieuse d’er 
time et d’une considération inérilée, du moins par la moderation! Il né 
tait donc pas ctonnant que je fusse quelquefois tenté de me prendre en pili 
moi-méme, mais 4 instant ot Je recus ce nouvel arrét de la Providence’, 
je me pris tout 4 ccup en rebut ; j'élevai les mains au ciel et lui demands 
avec sanglots, ou de me juger sur l’heure méme, ou de me donner une 
autre conscience qui m’éclairat et m’apprit comment j’avais été mauve 
fils, mauvais frére, mauvais époux, mauvais pére, mauvais ami, mauve 
maitre, mauvais seigneur, mauvais voisin, en pensant étre tout le cor 
traire. 


Un autre jour, apprenant la mort imminente d’un ami de jer 
nesse, il écrit 2 son frére, le 22 février 1779 : 


Combien, j‘aimerais mieux étre sous terre, avec gens de cette trempe 
que dessus avec ceux qui y sont... Cher frére, ce n'est point le témoignage 
des hommes que j’ambitionne, ce n’est pas leur justice aprés laquelle je 
cours, mais si ma propre existence me pése, comment ne _ péseraitelle 
point aux autres? Environné de débris, la mére et sur cing enfants trois’ 
d'enfermés, débris de nom, débris de fortune, débris d’amis, que puije 
sentir en moi qui me rassure contre le coup d'ceil extérieur des décrets 
de la Providence. Si c’étaient des revers, ils sont faits pour tous les hom 
mes, mais ils supposent un envers et je n’en cus jamais. On m’a remis m8 
maison saine, florissante, sans dettes, ni procés, parfumée d’honneurs é 


' Il s'agit ici de ses rapports avec sa femme. 

* La mort de son petit-fils, de l'unique enfant que Mirabean avait eu des 
mariage. 

> lly a le chiffre 4 dans le texte, qui est une copie du secrétaire Garcon, mas 
cest évidemment une erreur, car le marquis n'a jamais tenu enfermés que (0s 
de ses enfants : sa fille ainée, d’ailleurs religieuse, et qui avait des accés trop 
réels de folie compléte, ce qui obligeait la supérieure de son couvent 2 la soumettre 
a un régime particulier (celle-la, du moins, disait le marquis, ce n'est pss # 
faute); ensuite son fils ainé et enfin madame de Cabris. 


LES MIRABEAU. 4107 


de dignité, en possession de l’estime générale. En quel état !... n’allons pas 
plus loin. Mais tu dois sentir comment et pourquoi ma conscience inté- 
rieure appelle des témoins, ou regrette ceux qui eussent pu rappeler 4 ma 
mémoire que ma jeunesse fut timorée et de bonne volonté, mon Age mar 
pénible et constant ; que dans mes travaux subsidiaires et toujours subor- 
donnés 4 mes devoirs naturels, je n‘ai point cherché cette importune célé- 
brité qui seule me reste, et que j'aurais 4 partager, si j’en faisais cas, avec 


tous les fols et les impies, et qu’en aucun temps de ma vie, je ne fus volon- 
tairement vain ni méchant. » 


, Dans une autre circonstance, recevant un legs modique d’un 
ami mort pauvre, et qu'il refuse, d’ailleurs, ne voulant pas, dit-il, 
en frustrer sa famille, il écrit, le 25 aout 4777: « Jai été touché 
de cette marque d’amitié, c’élait le plus ancien témoin de mon 
ménage, il avait vu tout ce que javais souffert el me rendait une 
justice que je n’oserais plus me rendre 4 moi-méme, tant mes mal- 
heurs m‘ont effacé a mes propres yeux. » 
_. Le méme homme, dédaigneux des avocats qui veulent, dit-il, le 
trailer comme Romulus, raconte 4 son ami Pompignan, avec un 
accent de surprise altristée, qu ayant été appelé & exposer, devant 
yam avocat de madame de Cabris, les griefs qu'il reprochait 4 sa 
fille, « cet homme a porté, dit-il, ’insolence jusqu’a dire : « Nous 
« verrons par qui finiront les entraves, » et l'impiété, jusqu’a ré- 
pondre 4 un homme qui lui dit que, jusqu’a soixante ans, il a 
passé pour un honnéte homme, dans toute la force du mot: « Vous 
« ne vous flattez pas, sans doute, qu’il en soit de méme aujour- 
« d’hui. » Je me souvins du tolle et laissai les temoins de la scéne se 
facher pour moi. » 

Au moment ot il apprend que cette fille, madame de Cabris, si 
aimée de lui dans son enfance, et qu'il nomme, maintenant, une 
fille impie et scélérate, est enfin cléturée, il éprouve comme un 
besoin de conscience de récapituler, devant le bailli, tout ce qu'elle a 
fait contre son pére, dans une belle page que le défaut d’espace ne 
nous permet pas de reproduire en entier, mais dont voici le début : 

« On s'effraye, en quelque sorte, en songeant 4 quel sort s'est ré- 
duit une femme de vingt-cing ans, et avec quels avantages. Mais vois 
tout le cours de sa vie, 4 quel age je I’ai mariée, et comment, en un 
temps oi madame de Vassan ne menagant pas de mourir, j‘étais a 
vingl-sept années d’altente el d’avances pour toute dot. Que lui 
avais-je fait quand, en 1775, elle court en Limousin pour susciler sa 
mére et lui donner les moyens de me poursuivre, et elle m’envoie 
cette femme a la fin de l'année. Tu sais quel coup ce fut pour moi... » 

Dans tous ces passages, ct dans bien d’autres que ndus pourrions 
citer, le marquis oublie ce rdéle de justicier désintéressé autant 


1108 LES MIRABEAU. 


qu’implacable, plus sévére que la loi clle-méme, et dont l'unique 
but est de préserver l’ordre moral et social, pour se montrer 4 nous 
dans le réle plus naturel d'un homme qui se défend & outrance, 
mais souvent avec tristesse, contre des adversaires de son nom et 
de son sang par lesquels il est attaqué 4 outrance. Il a certaine- 
ment sa part de torts dans les faits qui ont produit une guerre 
aussi cruelle; et quand cetle guerre est allumée, il serait plus digne 
de lui de la soutenir loyalement devant les tribunaux et devant |’opi- 
nion, que de combattre avec des lettres de cachet, sous prétexte de 
sauver l'honneur de la famille. Mais quel époux, quel pére, méme 
de nos jours, pourrait garanlir que, s’il était de la part de sa femme 
et de ses enfants, l’objet des mémes attaques; que s'il était menacé 
par cux d’étre ruiné et déshonoré; que si leur conduite désordonnée 
lui fournissait les mémes moyens de défense; que s’il pouvait enfin 
se servir contre eux des mémes armes, i! ne sen servirait pas? Heu- 
reusement, ces armes de légoisme en crédit, appuyé sur l'arbitraire 
ministéricl, ne sont plus aujourd’hui 4 la disposition de personne. 
La suile de ce récit prouvera d‘ailleurs que leur usage portait déji 
malheur 4 ceux qui y avaient recours, et elle prouvera aussi une 
fois de plus que la prélention du marquis de Mirabeau de pratiquer 
la paternité 4 la romaine n’est qu'un masque transparent‘. 

Et en effet, lorsqu’il commence cnfin 4 comprendre qu’il ne pourra 
peut-ctre pas venir & bout de sa femme, que deux époux qui ne 
veulent ni vivre ensemble, ni se séparer 4 l’amiable, doivent néces 
sairement étre séparés par autorilé de justice, et que si le mari ne 
peul pas ou ne veut pas prouver |’adullére de sa femme, la séparation 
de corps, entrainant celle des biens, pourra étre prononcée contre 
lui; lorsqu’enfin il se résizne 4 cetle séparation de biens, pourvd 
quelle 1:e Pentraine pas dans une ruine complete, 4 qui songe e 


‘ Le fait ressortirait encore davantage si nous voulions traiter ici des rapports 
du marquis avec son second fils, le chevalier, depuis vicomte, que nous réséf 
vons également pour la seconde partie de ce travail. On verrait que le frére do 
tribun a donné 4 son pére autant de chagrins et de tracas que son ainé, et ques 
e marquis avait été réellement ce champion désintéressé de |l'ordre moral dost i 
prend parfois les allures. il aurait également sévi contre son second fils, car il pemt 
Souvent son caractere et sa conduite avec des couleurs aussi vives que celles quil 
emploie en parlant de lainé, et cependant il ne la jamais tenu en prison pt 
lettre de cachet, et il n’a jamais rompu absoluiment avec Ini. Pourquoi cela? Cest 
tout simplement parce que le pére, tout en se plaignant beaucoup et souvent de 
ce tils, pouvait dire et disait : celui-la, du moins, ne ma jamais manqué. II voulsit 
dire: il n’a jamais écrit de libelles contre moi, il ne m'a jamais tourné en ridicule, 
il n’a jamais pris parti dans mes cruels débats avec ma femme, et, en effet, le 
vicomte se contenta toujours de tirer le plus d'argent possible de son pére, de son 
oncle surtout et aussi de sa mére, mais sans jamais entrer dans les divisions de 
sa famille. 


LES MIRABEAU. 1109 


prétendu Brutus pour amener un accord entre sa femme et lui? 
précisément au scélérat qui est 4 Vincennes, a ce fils contre lequel il 
écrivait encore, en avril 1779, 4 son ami Pompignan, cette tirade 
@nergique : « Chargé de crimes civils et publics, de forfaits et de 
_dettes mélées d’un tissu de friponneries insignes, du délit public 
@’avoir calomnié son pére, de l’avoir poursuivi de lardons dans tou- 
tes les gazettes et les papiers publics de l'Europe, de pamphlets im- 
primés exprés, etc., etc., la conversion de saint Paul méme ferait 
-un autre homme, mais ne ressusciterait pas celui-la. » 


lV 


Ce n’est pas il est vrai Je seul désir de tirer parti 4 son profit de 
Vinfluence de Mirabeau sur sa mére qui inspire, en avril 1780, au 
marquis l’idée de rendre la liberté au prisonnier de Vincennes. La 
mort de l’unique enfant de son fils a été d’autant plus sensible 
au coeur de l'aieul qu’il est, dit le bailli, en proie au démon de la 
postéromanie. Il espére donc qu'il pourra réconcilier ce forcené 
avec sa femme et en tirer race; mais il compte aussi que le fils 
jouera, dit-il, ses grands jeux auprés de sa mére pour la déter- 
miner 4 un arrangement favorable 4 son pére, et c’est la premiére 
négociation dont Mirabeau doit se charger en sortant du donjon; 
Toutefois, il va sans dire qu'il ne doil pas se douter que lidée vient 
‘dn marquis. Dupont de Nemours, l’ami du pére et du prisonnier, 
doit disposer celui-ci 4 écrire le premier 4 madame du Saillant, sa 
sceur, qu'il a injuriée autrefois, et c’est madame du Saillant qui 
prendra |’initialive de cette négociation avec son frére, en ayant soin 
de lui faire croire que son pére ignore tout. On comprend sans peine 
que cette comédie, imaginée par le marquis, pour sauvegarder sa 
dignité, est sur-le-champ devinée par Mirabeau, qui naturellement 
s’empresse de manifester le plus vif enthousiasme pour la mission 
dont le premier effet doit étre de le tirer de prison. « Lui seul est 
capable de faire entendre raison asa mére,et il brile de le tenter. » 
« Il gagnera, écrit-il 4 sa sceur, la bataille, ou il mourra aux pieds 
de son pére. » Mais a peine s’est-il présenté au parloir du couvent 
de Saint -Michel, ot la marquise est encore enfermée, qu'il s’apercoit 
que son crédit sur elle a disparu dés qu'il n’est plus l’enneini de son 
pére. « Les circonstances sont bien difficiles, écrit-il 4 sa sceur, 
madame du Saillant, aprés cette premiére entrevue, le 30 décem- 
bre 1780, et je me méfie beaucoup de moi-méme. Si tu savais 
combien de fripons obsédent cette pauvre femme (sa mére), incapable 


1110 LES MIRABEAU. 


d’écouter tous autres que les flagorneurs qui la pillent et la flattent! 
Cela est inimaginable; jamais je ne vis telle opiniatreté, telle dérsi- 
son. Eufin, ma tendre amie, on ne me jugera pas sur l'événement, 
on me jugera sur mon zéle et mes démarches, et j’ose espérer que 
tu les ayoueras. » 

Le régime de la prison, quoique le marquis espérat toujours quil 
aurait ce résultat, n’avait pas inspiré en effet, 4 la marquise, des 
pensées conciliantes. Nous n’avons que quelques lettres d'elle, 
écriles du couvent de Saint-Michel. La plus intéressante, quoique 
toujours fort incorrecte, et plus ou moins triviale, nous parait étre 
celle-ci, dafée du 26 avril 1778, dont nous citerons la partie la 
plus propre 4 nous tenir au courant de ses disposilions. Elle ne 
porte pas le nom du personnage auquel elle est adressée, et qui doit 
étre sans doute quelque protecteur influent. 


Les jours, pour une infortunée comme moi, sont des siécles, et chaque 
instant creuse mon tombeau. Jeme vois détruire, je ni ne dors ni mange: je 
ne digére rien, tout se tourne en bile et en glaires ; je dépéris, et les lan- 
cueurs me tuent. J’ai déja envoyé des puuvoirs il y a plus de quatre mos 
pour retirer les papiers, entre les mains de M. Guyet et de M. Delacroix’. 
J'envoie les deux pouvoirs en cas que l'un se rejette sur J'autre, pow 
qu’on retire les papiers qu'ils avaient entre les mains quand mon tyran m1 
fait enfermer ict. 

On retarde de voir M. de Maurepas ; il fera des propositions pour reta- 
der les démarches et les poursuites pour que j’aie ma liberté. M. de Mire 
beau a des émissaires qui jettent en avant qu'il veut s’arranger, pour amt: 
ser et retarder mes affaires et les poursuites pour que j’obtienne justice. 
La conduite de M. de Maurepas 4 mon égard prouve qu'il m’a sacrifiée au 
intéréts de M. de Mirabeau, qu'il le ferait encore... Mes malheurs mont 
mis dans le cas de ne plus dépendre de mon persécuteur ; je ne souscrird 
qu’a un arrét d'accord*, pour lui éviter la honte de nouveaux plaidoyert 
Mais un homme injuste, perfide, qui a perdu et fait enfermer toutes 
famille pour avoir leurs biens, qui ne connait ni les droits du sang, ® 
de 'humanité, qui n’a jamais rien tenu de ce qu'il a promis, cost 
c'est prouvé par tous les sous-seings privés et conventions faites ent 
nous; qui m’a disputé le codicile et le testament de ma mére et relem 
ma pension; qui m’a laissé manquer du nécessaire 4 la vie, avec uo 
fortune aussi considérable; il faut un arrét, qui me mettle a l'abri de 
cruautés et perfidies, et qui conserve le bien de mes malheureux @ 
fants*..... Tout ceci traine en longueur, je gémis; je souffie, qu'on % 


‘ Son procureur et son avocat dans la premiére phase du procés. ° 

* C’est-a-dire 4 un arrét de séparation sans réserve, demandé en commun pt 
les deux époux. 

’ Le lecteur connaift déja assez, par nos précédents articles, les procédés res 
de chacun des deux époux envers |’autre, pour étre en garde contre les asséf 
tions toujours plus ou moins inexactes de la marquise de Mirabeau. Quant ila 


LES MIRABEAU. 44it 


tte & ma place, et on verra ce que c’est que ma position. Depuis un 
espionnée, suivie dans toutes mes démarches, mal nourrie, point soi- 
€e ; ma santé exigeant la nuit d’avoir quelqu'un auprés de moi; sans 
Cours, avec des étres insensibles et cruels, qui ne sont occupés qu’a 
Us empécher d’écrire et d’avoir des nouvelles; manquant de tout et 
Gyant rien a disposer, un coeur sensible 4 bien 4 souffrir, je l’éprouve 
ins ce moment a tous égards. Daignez vous oceaper de moi, abrégez mes 
affrances, finissez les maux d'une -infortunée victime du devoir et de la 
Mdresse qu'elle a pour ses enfants..... Je vous supplie de me faire dire 
Rand je serai libre, l’impatience est permise dans mon état; si on le 
Mnaissait on ne saurait pas comment j’ai pu exister si longtemps '. 


Depuis cette lettre, la surveillance dont la marquise se plaint si 
‘érement d’étre l'objet de la part des religieuses s’était de plus 
Folus relachée : elle receyait au parloir ceux pour qui elle deman- 
: des permissions, et son fils vient lui-méme de nous apprendre 
u -la fin de 1780 « elle était obsédée de fripons qui Ia pillaient. » 
= de son ami Boucher, le secrétaire de la police, Mirabeau essaye 
» fenir que quelques-uns des agents de la marquise qui s’opposent 
wat arrangement entre elle et son mari ne soient plus admis au- 
= delle ; il n’y parvient pas, et sa mére finit par refuser formelle- 
at de le recevoir lui-méme. Piqué au vif, il commence bientdét 4 
E=der son role filial. La marquise a fait présenter une requéte au 
» signée d’un certain nombre de ses parents, 4 la suite de laquelle 
uirait é1é décidé qu'elle serait mise en liberté, si son mari ne s’ac- 
“amodait pas au plus tét avec elle. Mirabeau se met en travers, va 
‘ter les parents de sa mére qui ont signé, dit le pére, la requéte 
Qs la lire, et fait suspendre l’exécution de l’ordre du roi. Le plai- 
nt, c'est que le marquis, 4 ce moment, se préoccupe d’empécher son 
ipétueux fils de dépasser la mesure avec sa mére : « Je tacherai, 
rilil le 30 décembre 1780, a sa fille, madame du Saillant, de le 
ter a la dignité de son personnage naturel, et le seul admissible 
ns cette affaire; car, petit 4 petit, on le tournerait 4 celui d’avocat 
rlie. Il n’avait pas besoin de cela, je crois, pour bien connaitre sa 
spectable mére*; mais il m’en reviendra du moins que ses amis 
eux de son fils) la connaitront aussi. » | 

Bientdét la marquise refuse un arrangement proposé par l’avocat 


rase sur l'intérét des malheureux enfants, qui revient encore plus bas, on verra 
it 4 Yheure comment 1a marquise a conformé sa conduite a cette prétendue 
llicitude que le marquis, d’ailleurs, arbore aussi de son cété, mais moins souvent 
e sa femme. 

1 Elle a survécu 4 presque toute sa famille. 

2 Le mot est souligné par le marquis lui-méme, et c’est 4 sa fille qu’il écrit, et 
deux époux ont toujours protesté devant le public qu'ils n’avaient jamais mal 
rlé l'un de l'autre a leurs enfants. _ 


1112 LES MIRABBAU. 


Gerbier, qu’elle avait cependant choisi pour conseil, arrangement 
accepté: par le mari, qui rendait 4 la femme la jouissance de tous 
ses hiens, sauf la donation du fonds aux enfants, dans l’ordre de 
successibilité réglé par les lois, avec quelques autres réserves con- 
cernant son administration. Assiégé de placets par la prisonniére, le 
Parlement l’admet 4 former une nouvelle demande en séparation. Le 
marquis espcre que l'arrét qui l’a déja déboutée, le 12 mai 1777, 
sera maintenu, et il serésigne 4 plaider de nouveau. L’affaire vint, 
je crois, 4 l'audience le 5 mai 4784, en présence d'une foule nom- 
breuse, car dans sa seconde et derniére période, ce procés eut beau- 
coup plus de retentissement que dans la premiére. L'impopularité 
de l’auteur de l’'Ami des hommes était alors 4 son comble. La pre- 
fusion des lettres de cachet obtenues par lui, et lemémoire artificieus 
et déclamatoire de sa fille Cabris, quoique plus particuliérement 
dirigé contre le bailli, avaient excité l’indignation publique. Il va 
sans dire qu’aucun des deux plaideurs n’assistait aux plaidoiries; 
mais le marquis élait représenté devant la Cour par son fils ainé, 
le futur tribun, et par son gendre, M. du Saillant, longtemps en 
nemis, alors réconciliés, et fous deux également ardents 4 man 
fester leur z‘le pour leur pére et beau-pére. Ils commencérent par 
demander, au nom de celui-ci, que l'affaire fat plaidée a huis clos. 
Le marquis était-il résolu & tout dire contre sa femme, ou biet 
craignait-il Yinfluence du public sur les juges? Il ne s’explique pis 
sur ce point dans ses lettres. Toujours est-il que la demande de 
huis clos fut rejetée. La cause dela marquise était confice 4 un jeune 
avocat tres-distingué, M. Delamalle, depuis conseiller d’Etat soas 
PEmpuire et sous la Restauration. L’avocat du marquis, M. Coqueber, 
Jouissait aussi d'une cerlaine répulation au barreau. « L’avocal 
alverse, écrit l'Ami des hommes & son frére, le 8 mai 1784, wa 
bravement chargé d'injures, et badauds d’applaudir. Ces gens-la te 
me voyaient pas quand ils m’exaltaient; ils me voient encore moins 
quand ils m’injurient; il semblait, dit-on, que les juges buvaient 
cela comme du lait. » Mais ce qui le frappe le plus, c’est l'attitudea 
l'audience de ce fils, dont la destinée est encore inconnue, et quill 
vient de tirer de prison : « A vrai dire, cher frére, dans tout autre 
rovaume et siécle, il serait bien singulier de voir un homme décrétét 
et effigié‘ ailleurs paraitre ici, sous son nom, dans la grande chai 
bre, 4 la buvette, chez tous les juges, toujours avec du Saillant, et 
celui-ci dit qu'il parle au mieux, pour le poids et Ja dignité. Aux 
séances futures néanmoins, j’ordonnerai qu’il soit en frac; mais 


? On Sait que Mirabeau avait été condamné a mort par contumace par les juges 
de Pontarlier, et exécuté en effigie. 


LES MIRABEAU. 4415 


or c’élait in fiocchi, et jusqu’al’avocat adverse qui vient dire : Etes- 
us content, monsicur le comte? Il est bien singulier qu’un tel 
ame en impose 14 au point d’étouffer les battements de mains, 
and ils lui déplaisent, et de faire dire 4 la basoche : Doucement, 
r les affaires des grands ! Mais comme je sais, moi, 4° qu’il est bi- 
rre et choquant qu'il y paraisse ; 2° que la toge fait paycr ces sortes 
: jactances; 3° que puisqu’on mejoue lant de tours 4 moi, homme 
plus modeste en meeurs et le plus retiré qu'il soit possible, & plus 
rte raison je le ferai tenir dans la foule. » 

Ainsi, le marquis se préoccupe du décorum bien plus que Mira- 
sau lui-méme, excessif jusqu’a |’impudence dans son réle de par- 
san de son pére, comme il l’avait élé dans celui de défenseur de 
tmére. Il existe sur ce point un témoignage important que nous 
@ pouvons passer sous silence, c’est le témoignage de l'avocat de 
{marquise qui, publiant, longtemps aprés l’événement, en 1827, 
n recueil de ses plaidoyers, ot figure celui qu'il prononga en 
veur de la mére de Mirabeau, y ajoute cette note: « Le cainte 
>» Mirabeau, depuis si fameux, assista aux plaidoiries de cette 
use, sollicitant pour son pére contre sa mére, aprés avoir sol- 
ité ef méme écrit, lors du premier proces, pour sa mére contre 
n pére. Lorsque l’avocat général conclut pour madame de Mhi- 
beau, on entendit le fils dire assez haut a l’avocat de son péere: 
Dites donc que c'est couronner le vice‘. » Etrange pendant a 
te phrase, écrile par lui, en 1776, dans ses lettres a Malesher- 
sy et publiée par sa mére : « Un de mes crimes, je le sais, est d’ai- 
© tendrement ma mére; mais ce que je ne saurai jamais, c’est de 
En repentir. » Du reste, l’avocat de la marquise ne savait pas tout, 
isqu’il croit que Mirabeau se borna, en 4781, a solliciter contre 
mieére : il fit plus, et son pére, malgré la préoccupation du déco- 
m, partant sans doute de l'idée que la chose resterait ignorée, lui 
“mit de rédiger et de publier sous le nom de son avocat un mé- 
‘ire contre sa mére : « Je t’envoie ci-joint, écrit-il, le 47 mai 1784, 
bailli, un mémoire de ceux que mes enfants (sa fille et son gen- 
3), ameutés par le tourbillon d'Honoré (c’est Mirabeau), font courir 
aris. A quelques césures prés de l'avocat, c'est Pouvrage d Honoré. 
lte signature (de l’avocat sans doute) me codtera encore vingt- 
iq louis, et l'impression au moins autant. Que Dieu les bénisse! » 
ns une lettre, du 4 septembre 1781, 4 Longo, auquel il envoie 
ssi ce mémoire contre sa femme, le marquis déclare positivement 
‘ila été rédigé par son fils ainé*. 

Plaidoyers choisis et cuvres diverses de M. Delamalle, t. I", p. 354. 


J’ai fait, jusqu’ici, de vaines recherches pour me procurer ce Mémoire de 
abeau contre sa mére, dont l’existence ne laisse aucun doute dans mon esprit. 





opposa aux belles maximes de l’auteur de l’Ami 
sept ordres du roi, surpris par lui contre sa fem 
et la séparation entre les deux époux fut pronon 
Le Parlement ne motivant point ses arréts, l'avo 
dans le recueil de ses plaidoyers, a essayé de mol 
18 mai, et il pose la question de droit ences terr 
ayant résisté 4 une premiére demande en sépa 
damuer sa femme & rentrer au domicile conju; 
recevoir et d’y habiter avec elle, n’a-t-il pas, pai 
ouverture & la séparation, a plus forte raison lo: 
vrer d’elle, il l'a fait enfermer dans un couvent 7 
évidemment sollicitée par lui? » On peut obji 
peu exact que le mari n’avait pas refusé de 1 
puisqu’il I'avait gardée huit jours chez lui. Mais 
justifiait suffisamment l’arrét du 48 mai, l’anin 
Parlement contre le marquis se manifeste dans | 


Ia été publié, par les divers membres de la famille de 
nombre de Mémoires sur proces, qu'il est bien difficile d 
si, par hasard, quelque lecteur, ami, comme moi, de | 
trouvait en mesure de le découvrir, jindiques 
pourrait le reconnaitre. Il doit étre intitulé ou Mémoire, o 
cis pour le marquis de Mirabeau contre la marquise de Mi 
West pas daté du mois d'avril ou de mai 1781, il porte cx 
la derniére page, le chiffre de année 1781, avec l'indicat 
meur Demonville, rue Christine, qui a imprimé d’autre 


nam an ma 












Jn Minckant % aalta mena imaniin ae ni 


LES MIRABEAU. 4115 


»m. Non-seulement elle fut prononcée contre lui, avec tous les 
_ asa charge, quoiqu’il s’oppuyat sur le précédent arrét rendu 
@ faveur, en 1777; mais le Parlement n’eut aucun égard 4 sa 
eande d'une garantie en faveur des enfants, il ne nomma aucun 
rnissaire pour présider & la liquidation de la communauté, et il 
aa le marquis livré a toutes les revendications folles d’une femme 
=use et triomphante. « Finalement, ils m’ont tué le 18 mai, » 
>-il 4 son frére, el, avec sa causticité amére, i] raconte qu’en- 
é de ceux de ses enfants qui lui sont dévoués, et parmi lesquels 
ke maintenant Mirabeau réconcilié avec son pére, il leur a pro- 
> de mettre sur son tombeau cette épitaphe : 


« L’ami du genre humain git dessous cette table!, 
Il vécut malheureux et mourut misérable. » 


J’ai eu pendant quelques jours, ajoute-t-il, une sorte de cau- 
mar de téte et une disposition intérieure, telle que je ne m’y 
§ jamais trouvé. Heureusement mon sommeil n’en a jamais 
troublé; mais quand il fallait se lever, je sentais une sorte 
“épugnance, qui m’a fait comprendre l'axiome des Italiens, peu- 
ingénieux, qui dit que le bonheur est en raison de |’empresse- 
nt qu'un homme a de se lever. Quant 4 cette sorte de convulsion 
Srieurc, l’'excés méme du mal a été le reméde. Je savais cette 
ame sortie, et s’étant méme longtemps arrétée devant ma porte, 
tie, dis-je, sans qu’on m’en eut prévenu, et 4 cet égard je n’ai 
8 ni droit ni devoir, et c’est mon seul avantage. Je savais une re- 
tte présentée 4 la Cour pour la Cabris, et au train des choses, je 
bvais en prévoir l’effet. Je rugis intéricurement, et sentis une por- 
1 de caraclére féroce se débattre en moi, sur l’idée de voir ici 
le créature (la Cabris) affichant l’intrigue et la prostitution. Je 
litai, je griffonnai, et finalement Dieu m’a fait la grace d’en re- 
tr, d’esprit et de coeur, 4 ce que mes amis m’ont tous recom- 
idé en m’embrassant, et de me tenir tranquille. » 

Prés ce trait de caractére quila montre, au sortir du couvent, ve- 
t se planter devant la porte de son mari, la marquise était partie 
r le Limousin, ot elle reprenait possession avec éclat de toutes 
-erres ; et comme elle aimait a faire parler d’elle, elle fit imprimer 
& la Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges du mercredi 
willet 1781, un superbe récit de son entrée triomphale au cha- 
u d’Aigueperce, avec accompagnement de coups de fusil, de clo- 
S mises en branle, et méme de mauvais vers récités en son hon- 
w. Elle profitait de l'occasion pour annoncer, urbi ef orbi, et surtout 


Le mot table est sans doute pris ici dans le sens que donnait Ronsard au mot 
&, pierre sépulcrale. 


1416 LES NMIRABEAU. 


4 ceux qui seraient disposés 4 lui préter de l’argent, qu'elle venait 
d’obtenir, par arrét du 18 mai dernier, la joutssance de tous les biens 
qui lui appartiennent et pourront lui appartenir dans la suite. Elle 
trouva méme le moyen de faire insérer cette réclame dans le recueil 
de Bachauimunt ; le nouvelliste sen moque un peu, mais il ajoute 
4 la fin cette réflexion assez naturelle: « L’Ami des hommes doit 
crever de dépit. » 

Celui-ci commengait pourtant a se relever de son abattement, aea 
juger par cette leltre inédite qu'il adresse 4 son ami et disciple 
Longo, ou il décrit sa situation a cette époque, et peint son fils Mi- 
rabeau, alors retiré auprés de lui au Bignon, avec des couleurs asses 
originales pour nous décider 4 la reproduire au moins en partie. 


Du Bignon, 4 septembre 1781. 


Croyez, mon digne ami, qu'il faudrait un livre pour vous expliquer tov 
tes les inextricabilités de mon sort, ct que ce serait en lisant ce volumes 
vous pouviez en croire le contenu, que vous seriez étonné que la téte ne 
m’etit pas tourné, et je vous dirais alors que je le dois aux diversions @ 
ma chére science’, et 4 un tempérament de mulet qui ne va jamais mieux 
que sous la charge ; croyez que la mere dont on m’a débarrasse ne minr 
portunera plus que par des chicanes, attendu que la voila qui ravage ses 
terres, et qui fait des procés-verbuu. de mes prétenducs déprédations, 
tandis que j'ai liquidé et soigné son héritage plus que le mien, car c’état 
mon fic ; mais livrée 4 une escouade de chicaneurs et vampires forcenés, 
elle lévera mille questions plus folles les unes que les autres, et par [a me 
rappellera le bonheur de lui avoir appartenu; croyez que cette fille imple 
et scélérate dont vous ine parlez ‘la Cabris) ne me tient pas plus qu’unclou 
que j’eus apres la petite vérole, qui abcéda, me fit grand mal, et je n'y 
songe plus ; sachez de plus que le gracieux fils dont vous avez oui parler 
dans le temps, qui fit par groupe et entassement tant de bruit, de folies 
et de ravages autrefois, et qui écrivitcontre moi des libelles, sorti du donjon 
de Vincennes au bout de quarante-deux mois de prison & la priére de s8 
secur (madaine du Saillant) et de son beau-frére ; tenu loin de moi pendant 
tout ce temps dernier, mais chez un policier?, apréss tre démené a tout 
cela 4 sa maniére, m’a ¢té, comme forcément de ma part, ramené dans 
ces circonstances, et 4 peine l’ai-je eu recu qu'il fait une nouvelle trouée’; 
on me le raméne, je le recois encore, je rebouche ses trous et je l'amene 
ici. Tandis que mes amis, que son étrange réputation et son talent pout 
faire peur avaient effarouchés, me croyaient mort, seulement a son appr 


‘ Cest en effet au plus fort de sa lutte euragée contre sa femme, son fils Ir 
rabeau et sa fille Cabris, que le disciple de Quesnay écrivit, pour se délasser. le 
livre des Devoirs, imprimé plus tard, 4 Milan, par les soins du marquis Longo. 

2 Boucher qui le garda en pension pendant les premiers mois qui suivirent 8 
sortie de Vincennes. 

* Il s‘agit ici d'une escapade de Mirabeau 4 Gien auprés de madame de Monnet 
qui dura quinze jours et dont nous reparlerons dans son histoire. 


LES MIRABEAU. 1447 


n’ai trouvé en lui que ce que j’y avais laissé, de V’esprit autant 
possible d'en avoir, un talent incroyable pour saisir toutes les sur- 
iais rien, rien du tout dessous, et au lieu d'4me un miroir qui 
assagérement toutes les images qu'on lui présente et n’en conserve 
10indre souvenir. |] est impossible de lui parler raison, prudence, 
dise cent fois mieux que vous et tout cela ne passe pas l'épiderme ; 
pplique rien, mais il saisit tout; il a surtout un fonds d’anti-vérité 
upe toutes ses facultés morales et physiques. De quelque art, 

littérature, antiquité, connaissance et langue quelconque que 
parliez, il en sait trois fois plus que vous, enléve tout, brouille 
iis il affirme avec une sécurité et une chaleur quien imposent; le 
ge en un mot, soit en gros, soit en détail, les affirmations, décep- 
istoires de tout genre rien ne lui coute, et il a tout owblié et tout 
1é le quart d’heure d'aprés ; avec cela fougueux, d'une facilité qui 
ler sur les grands chemins avec les voleurs aussi aisément que 
ans téte aucune, brouillon, tracassier sans le vouloir mais machi- 
it, et pour dire 4 chacun chose qui lui convienne; bon diable au 
ant, et au fond n’étant qu'un fantéme en bien comme en mal; la 
lorée et rapide, du gout de |’ élégance et un talent incroyable pour 
r partout. Cet homme est ici comme un enfant, voulant faire de son 
ayant cent mille écus de dettes, une femme retirée chez son pére, 
de plaisir et d’incurie, et soigneux d’exercer sa fille 4 enfouir dans 
du présent toute prévoyance de l’awenir ; il a en sus un décret sur 
;en Provence, la téte 4 basen effigie en Franche-Comté, une répu- 
étestable 4 Paris, et pour tout souci le verbiage décisif 4 tous ve- 
uprés de son papa, car c’est ainsi qu’a trente-trois ans il l’appelle ; 
re, aprés quarante-cing ans de soins et de travaux, sans s'étre dé- 
n instant de la voie de chef et pére de famille, voit 4 soixante-six 
,a l’heure, sa maison crouler dans ses mains et sa propre subsis- 
ten lair, et perdue s'il venait & perdre son frére. Voila, mon ami 
suis parti, par quels halliers j’ai marché et of je me trouve pour 
ia tribune aux harangues, 4 l’effet d’apprendre au genre humain 
se conduire et de prospérer. 


V 


ommence, dans les rapports du marquis de Mirabeau avec sa 
, une période nouvelle oi les deux époux combattent désor- 
armes égales, et cherchent jusqu’a la mort de l’un d’eux 
re le plus de mal possible. La marquise est entrée en jouis- 
de tous ses biens, dont le revenu s’éléve, non pas 4 soixante 
livres, comme elle n’a cessé de le dire dans tous ses mé- 
, contre son mari, mais, d’aprés une estimation faite par ses 
iers en 4786, a trente-huit mille cing cents livres. A la vérité, 


4418 LES MIRABEAU. 


elle prétend que son mari lui redoil, pour aliénation ou dégrada- 
tion, tantét un million, tantdt huit cent mille, tantot deux cent 
mille livres. De son coté, il grossit de toutes ses forces le chiffre de 
ses répétitions contre sa femme, et cest dans cette guerre de pa- 
pier timbré quils achévent de se ruiner l'un l'autre. 

Ayant fait admettre en justice une de ses créances sur son mari, 
elle s’empresse de faire saisir ses meubles en aout 1783. « Crest la 
premicre fois de ma vie que cela m/arrive, » écrit le marquis. fl 
paye, et il essaye de prendre sa revanche; mais il n’y a rien a saisir 
chez sa femme, car il la représente «dans un taudis, jouant sor 
la paille (elle a gardé sa passion pour le jeu), et entourée de fri- 
pons. » Mais il s'unit a ses autres créanciers dans la saisie de ses re- 
venus. Quand le bailli lui disait autrefois : « Rends-lui sa liberté 
ses hiens, et clle sc chargera elle-méme de te venger et de te justi 
fier auprés du public, » il ne se trompait pas. Nous avons déja dit 
ailleurs, d’apres le temoignage de son procureur, qu’avant méme 
d’avoir oblenu la pleine jouissance de ses revenus, la marquise avail 
déja quatre cent mille livres de dettes. Ses créanciers avaient attendo, 
pour la poursuivre, qu’elle ne fut plus en puissance de mari, et is 
faisaient saisir ses revenus entre les mains de ses fermiers. Quoique 
séparee, clle ne pouvait vegdre ses immeubles sans 1’autorisation 
du mari, qui naturelleme:t ne la donnait pas, et qui s’opposait de 
son inieux ce qu'elle fil donnée par la justice; de sorte qu’avec 
ses trente-huit mille livres de rente et le dérangement toujours cro 
sant de son cerveau, elle vivait dans la plus lamentable misére, et 
en augmentant de jour en jour ses dettes. 

On est porté naturellement 4 se défier du témoignage du marquis 
de Mirabeau sur sa femme, et 4 croire qu'il exagére quand il éent 
a son frére, le 28 juin 1785: « J’apprends dans ce moment que 
la dame, ma partie, est au Temple depuis la veille de la Saint 
Barnabé. C’est un fait sans exemple', et si je cherchais ma justif- 
cation en quelque chose, qui prouverait la nécessité de la résistance 
que j’ai faite 4 lui rendre ses biens, ct en demandant toujours des 
administrateurs. » Voici un billet autographe de la femme, du 30 
mars 1785, adressé 4 un banquier alsacien, qualifié le baron de4., 
qui confirme les assertions du mari. « Monsieur le baron, je 
vais étre obligce de me trainer au Temple, écrit la marquise, é 
cause de cette malhcureuse lettre de change que j'ai contracté 
pour M. le comle de Mirabeau. Qu’est-ce que je deviendrai? 
faut payer d’avance la chambre, il faut vivre, et je n'ai rien. Quelle 


_' Le Temple était, avant la Révolution, un lieu d'asile o¥ se réfugiaient les d& 
biteurs insolvables et poursuivis qui voulaient éviter la prison pour dettes. 


LES MIRABEAU. 1419 


wition | Si je ne croyais pas 4 un Dieu, ayant fait mes arrangements 
war raes affaires, je finirais une déplorable vie qui m’est a charge. 
3. grace, envoyez-moi quelque argent; je vous le rendrai dés qu’il 
’en rentrera, et vous aurez secouru un étre bien malheureux. 
Yil est beau, monsieur le baron, de soulager l’humanité souf- 
ante! » Le baron fait sans doute la sourde orcille, car elle lui a 
wit plus de trente lettres dans le méme style. En voici une autre, 
146 janvier 1786, qui nous apprend que, dans cet affreux dénv- 
eat, elle gardait encore un laquais et une femme de chambre: 
J’ai envoyé, monsieur le baron, pour savoir de vos nouvelles et 
yur vous supplier de m’envoyer ce que je vous ai demandé. Je bois 
2 Peau, je n’ai point de bois, et je n'ai pas un sol pour rien acheter, 
rec un laquais, une femme de chambre, et tourmentée pour payer 
on terme. ll me faut dix louis absolument. Accordez-moi cette fa- 
bur, vous me sauverez la vie, car je suis réduite au désespoir. Je 
p fais que pleurer el gémir. Soyez sir de ma reconnaissance, de 
on exactitude 4 vous le rendre, dés que j’en aurai, et a prendre 
mus les arrangements qui vous conviendront. Mais, en grace, en- 
yyez-moi ce que je prends la liberté de vous demander. ». Presque 
mufe la correspondance, assez volumineuse, de la marquise, pen- 
ant les treize derniéres années de sa vie, roule sur des demandes 
‘argent qu’elle adresse 4 tout le monde, en se plaignant sans cesse 
@ ne rien recevoir de ses revenus, ou sur des questions de procé- 
ure au milieu desquelles elle se débat sans y rien comprendre. 
Cependant elle offre aussi quelques incidents plus intéressants, 
(uoique toujours relatifs 4 des affaires d'argent. On vient de l’en- 
endre révéler le motif qui lobligera 4 se trainer au Temple, et 
ecl nous oblige nous-méme a dire un mot de la nouvelle trans- 
ormation qui s’est opérée a cette époque dans l’attitude de Mi- 
abeau entre son pére et sa mére. Nous avons conslalé avec quel 
éle le futur tribun, aprés avoir déserté, en 1781, le parti de sa 
nére, avait combattu pour la cause paternelle. Tant que le marquis 
ivait conservé quelque espérance de voir son fils se rétablir dans 
ine situation honorable, en oblenant de sa femme qu'elle consen- 
it & revivre avec lui, il l’avatt appuyé de son mieux ; mais lorsqu’il 
le vit échouer dans la tentative, qu’il avait d’ailleurs désapprouvée, 
d’arriver & ce résullat par autorité de justice, et lorsqu’aprés cet 
bchec, son fils ainé, plus que jamais compromis et criblé de dettes, 
h trente-trois ans, relomba sur ses bras, il y avait entre eux, in- 
dépendamment des incompatibilités de caractére, trop de souvenirs 
amers, trop de rigueurs de la part du pére, trop d’outrages de la 
part du fils, pour que la vie commune leur fut possible, et le mar- 
quis ne songea plus qu’a se débarrasser de son ainé en le laissant 


1120 LES MIRABEAU. 


livré aux effets subsistants de la sentence d’interdiction, de 4774, 
c’est-a-dire avec ses revenus saisis, et distribués assez irréguliére- 
ment a ses créanciers, sauf la réserve d’un tiers destinée a fournir 
au débiteur une pension alimentaire. La femme de Mirabeau ayant 
sans doute renoncé 4 sa part dans cette pension ; une décision ju- 
diciaire du 7 septembre 1784 l’avait fixée pour le futur tribun 3 
900 livres par mois, qui devaient lui étre fournies par les soins do 
nouveau curateur nommeé apres la désistement de son peére. Mais 
2,400 livres par an, c’était pour Mirabeau le dernier degré de la mi- 
sére, aussi se retourna-t-il du cété de sa mére. En tirer de l'argent 
était difficile, puisqu’on vient de voir qu’avec ses 58,500 livres de 
rentes, elle vivait d’expédients; mais un homme habile pourait 
encore exploiter utilement sa signature. 

Elle avait été si irritée de la conduite de son fils, en 41781, 
qu’au moment du procés de celui-ci avec sa femme, en 1785, elle 
avait travaillé de toutes ses forces 4 lui nuire. Mirabeau le dit dass 
un de ses Mémoires judiciaires imprimés 4 Aix. Comment parvint 
il 4 rentrer en grace aupres d’elle? sans doute en employant des 
moyens analogues 4 ceux dont i] usait déji en 1772, en pareille oc- 
currence, en se disant trompé par des ennemis communs, tombé dans 
un piéye indigne et sans doute aussi en s indignant beaucoup coatre 
son pére. On peut supposer également que la marquise ne fut pas 
d’abord fachée d’avoir sous la main un fils dont son pére disait ce 
mot déja cité par nous : « Si la graine aux expédients enragés élait 
perdue, elle se retrouverait dans cette téte-la. » Ce qui est certain, 
c'est qu’en 178-4, le fulur tribun mit sa mére en rapport avec ce 
baron de M..., banquier alsacien, 4 qui nous l’avons vu tout 4 l'heure 
écrire des lettres si lamentables. Ce banquier, d’aprés le témoignage 
de madame de Nehra qui vivait alors avec Mirabeau, devait élre up 
usurier. Poussée par son fils, la marquise lui souscrivit une obligz 
lion de trente mille livres, sur laquelle elle recut 2,000 livres; com- 
bien recut Mirabeau ? C’est sur cette question que s’éléve, entre b 
mére et le fils, un débat dont la lettre suivante de la mére au bat- 
quier alsacien, qu'elle n’appelle pas encore Monsieur le baron, suf 
lira pour donner une idée : 


11 avril 1784, ce samedi. 


Ce n'est pas votre coeur, Monsieur, qui a répondu a4 ma lettre et encore 
moins votre fagon de penser. C’est M. le comte de Mirabeau qui a présidé 
4 la réponse que vous m’avez faite, et c’est de lui dont je me méfie; il Hait 
avec vous dans cet instant. Voici ce que je demande : une déclaration, 
Monsieur, comme quoi l'argent dont j'ai passe le contrat a été emprunte par 
M. de Mirabeau, hors deux mille francs que vous aves eu la bonté de mé 


ee 


LES MIRABEAU. 4124 


fournir pour mes affaires'. Cela m’est d'autant plus nécessaire que 
M. le comte de Mirabeau s‘est permis de dire 4 M. Vignon (son curateur) 
qu'il n’y avait que diz-neuf mille francs pour lui. Vous me devez cette 
déclaration, je demande la vérité et vous ne pouvez me la refuser. J'ai 
Vhonneur d’étre avec beaucoup d’altachement, Monsieur, votre, etc. 
Vassan, Marquise DE Mrrangav. 


Elle revient 1a-dessus dans une lettre plus embrouillée a son fils, 
écrite 4 la méme date, quoique par une erreur {réquente chez elle 
Ja lettre soit datée de l’année suivante; elle affirme que Ja déclara- 
tion demandée plus haut lui est nécessaire, « parce que je ne veux 


pas, dit-elle, qu'un jour mes ennemis (son mari sans doute) puis- 


sent, par inéchancelé, préltendre que ces dix mille écus ont tourné 
a mon profit’. Elle exige de plus quil remelte entre ses mains 
toutes les lettres de change sousciiles par lui a l’Alsacien et dont il 
a élé libéré par le contrat qu’elle vient de passer, comme si elle se 
réservait d’exercer des répétitions contre lui. « Sans cela, lui écrit-elle, 
je me déciderai sur le parti que je dois prendre tant pour le présent 
que pour l’avenir; » et elle termine par celte formule qu’elle em- 
ploie 4 tout propos dans toutes ses lettres 4 ses enfants, méme quand 
elle leur dit des injures : « La nature ne perd jamais ses droits; je 
souhaite, mon fils, que vous soyez plus heureux, en le méritant par 
votre conduite. » La querelle s’étant sans doute envenimée entre la 
mére et le fils, c'est Mirabeau qui, dans un billet autographe et iné- 
dit du mois de mai 1784 adressé 4 Vitry, un de ses amis d’alors, va 
nous apprendre comment la marquise entendail que la nature ne 
perdit jamais ses droils : 


L’enfer, écrit Mirabeau, vomit sous mes pas les perfidies et les horreurs 
de toute espéce, mon ami; aprés avoir essayé vainement de me faire cou- 
per la gorge depuis quinze jours, avec M. de Saint-0°**, que j’ai menacé 
hier de jeter par les fenétres s'il remettait les pieds chez moi, ma mére, 
pour me mettre aux mains avec le baron de M... (toujours le baron alsa- 
cien), a été dire 4 sa fenme que je lui avais dit ainsi qu’a toi et 4 ta femme 
qui étaient préts a le certifier, que j’avais séduit la baronne et que j’enavais 
tenu les propos les plus outrageants. Je te prie de passer chez madame de 
M... et de dire 4 son mari de quelle horrible atrocité est une telle impu- 
tation *. 


¢ C’est la marquise elle-méme qui souligne ce passage. 

* Elle oublie, ici, qu'elle a du moins profité de deux mille trancs; il est pos- 
sible, d‘ailleurs, que Mirabeau n’edt réellement touché que dix-neuf mille francs, 
et que les neuf mille francs de différence fussent restés dans la poche du baron 
alsacien. Madame de Nehra, dit que ce baron leur avait passé de vieux meubles 
qu'il vendait pour bons. Ces meubles représentaient peut-étre les neuf mille francs. 

3 Les noms sont en toutes lettres dans ce billet, mais on comprendra aisément 
que si nous n‘avons pas voulu nommer le baron alsacien, a plus forte raison ne 


10 Serpremsne 1874. 


1123 LES MIRABEAU. 


Cette vengeance ingénieuse de la part d’une mére qui, mécontente 
de son fils, cherche 4 lui faire couper la gorge, nous a paru assez 
originale pour nous décider 4 en conserver le souvenir. 

Les rapports de la marquise avec tous ses enfants finissent toa- 
jours par de violents orages. A force @hubileté, en la faisant circon- 
venir par des tiers, en lui accordant l’autorisation de vendre un de 
ses immeubles, son mari avail oblenu qu’elle fit une donation, 
en 1788, 4 son fils cadet, le vicomte, a l’occasion de son mariage. 
Celui-ci ne lui ayant point immédiatement amené sa femme, de 
crainle, si nous en croyons le marquis, de produire sur elle une 
impression défavorable par l'aspect repoussant du taudis maternel, 
elle le qualifie de gueuzx, et déclare qu’elle n‘aura plus jamais de 
rapports avec lui. Elle est également brouillée, a cette Epoque, avec 
sa fille, madame de Cabris, qui s'est autrefois tant compromise pour 
elle. La mére l’accuse néanmoins de la plus noire ingratitude, et il 
est encore possible que cette imputation ne soit pas dénuée de fonde- 
ment. Quant 4 sa seconde fille, madame du Saillant, et son gendre, 
on reconnaltra tout 4 l’heure qu’elle continue 4 les détester plus que 
jamais. Sa correspondance, daillcurs, contient des aveux précieur 
4 recucillir, et qui la montrent justement punie, pour )’acharnement 
qu’elle a montré contre son mari. « J’étais économe avant ma sépt- 
ration, écrit-elle & son notaire, et je me faisais honneur du peu que 
javais; depuis que je suis maitresse de mon bien, je n’ai pas pu 
calculer, et j’ai toujours souffert et pati pour les autres. N'ayant véeu 
pour moi que de privations, je suis payée par mes enfants deh 
plus noire ingratitude, ce qui me fail souffrir cruellement. » 

Elle vit mourir son mari, en le perséculant presque jusqu’’ 9 
dernicre heure par des exploits d’huissier, elle vil son fils ainé grandir 
el disparailre au moment o¥ il semblait devenu Varbitre des évéoe 
ments. Comme elle ne se présentait chez lui qu’a l'état de créanciére 
exigeante el irritée, il avait fini par lui fermer sa porte. Cest ds 
moins ce qui résulte, 4 notre avis, de deux documents, dont I'an, 
publié par elle dans un journal presque au lendemain de la mort do 
grand orateur, forme une singuliére dissonance avec le caraclére 
majestucux de l’espéce d'apothéose funébre que tout le monde cot 
nait. Ce document se trouve dans un journal royaliste qui seul, appt 
remment, osa l'imprimer, et c’est sans doule ce qui explique qv, 
dans un temps curieux comme le notre de ces sortes de détails, 
écrivain, 4 ma connaissance du moins, n’en ait encore parle. fl et 
imprimé au supplément du n° 20 du Journal de la Cour et de le 
Ville. C'est un long récit de la mort de Mirabeau par sa mére, 00 
donnerons-nous pas le nom plus distingué de l’autre mari que madame de Mire 
veau expédie a son fils. 


LES MIRABEAL. 1123 


plut6t une longue protestation de la marquise contre sa fille, ma- 
dame du Saillant, qui, suivant elle, l'aurait empéchée de recevoir 
le dernier soupir de son fils. Elle prétend que la veille de la mort 
du tribun, elle est restée six heures et demie dans sa cour, sous un 
hangar, sans pouvoir obtenir qu’on lui permit de le voir; mais 
comme elle avoue naivement que rien ne l’aurait empéchée de 
monter, « si je n’avais pas craint, dil-elle, une révolution, et qu’on 
he. m’accusat de lavoir fait mourir, » elle justifie elle-méme sa fille, 
qui certainement n’aurait pas pris sur elle d’empécher cette derniére 
entrevue entre Ja mére et le fils, st le mourant, qui d’ailleurs avait 
toule sa {éte, ne s'y était absolument opposé. La protestation se ter- 
mine brusquement par celte phrase curieuse, ot l'on voit, sous le 
masque de la mére désolée, percer le sentiment qui chez elle do- 
mine tous les autres. 

« Javais et j’aurais tout fait pour sauver ce fils pour lequel je 
m’étais engagée dans des temps malhcureux, et je n’en suis pas en- 
core libérée. — Signé: la marquise de Mirabeau, ce 15 mai 41794, 
rue du Pot-de-Fer, n° 5. » 

. Nous n’avons fait qu’analyser ce premier document, parce qu'il a 
déja été imprimé, quoiqu’i! soit peu connu, et aussi parce que la 
marquise, écrivant pour un journal, se tempére et se contient plus 
Ou moins, ct ne nous donne pas une idée aussi exacle de son état 
miellectuel et moral, que dans un autre document autographe et 
inédit sur le méme sujet, qu’elle adresse, le 22 avril 1791, 4 son 
second fils, le vicomfe de Mirabeau. En 1788, elle avait déclaré 
qu'elle ne le verrait plus jamais. Elle l’avait sans ; doute revu depuis 
et s’ctait réconciliée avec lui, et cependant elle ne parait pas bien au 
courant de ses faits et gestes, on dirait méme qu'elle ignore qu’a 
cetle époque il avait, je crois, déja émigré. Toujours est-il que cette 
lettre nous parait en quelque sorte la photographie d’un cerveau en 
ébullition, mais plus que jamais détraqué, et nous croyons devoir 
la publier intégralement : 


Ce 22 avril 1791. 


Je t’ai toujours regardé, mon cher fils, comme ma consolation ; j’en 
ai eu besoin, la nature ne perd jamais ses droils; au moment oti j’ai ap- 
pris la maladie de ton frére jai resté six heures et demie sous un hangar 
dans sa cour sans lui faire dire, de peur de lui causer une révolution. Les 
autres jours j'étais 4 sa porte pour en savoir 4 chaque minute des nou- 
velles, les cing jours de sa maladie étant chez une amie. Cette madame 
du Saillant s'est emparée de lui ainsi que son fils, ils avaient leurs raisons 
ainsi que ses filles, ils avaient gagné les mauvais sujets qui entouraient 
mon fils. Le vendredi, quitriéme jour de sa maladie et la veille de sa 
mort, ayant expiré le lendemain samedi 4 neuf heures du matin, je lui 


1128 LES MIRABEAT. 


envoyai son curé, il fut trois heures dans son antichambre sans quon 
voulut l’annoncer; il ne s’est osé confesser et on lui a laissé ignorer que 
j'y fusse sans le voir (sic) que j’élais 4 sa porte. On a gardé une lettre 
que je lui écrivais la veille de sa mort quoiqu il eut toute sa téte, quej'en- 
voyai 4 madame du Saillant pour lui remettre, qu'elle a gardée. fl lui a 
donné d’assignats gros comme moi, elle nest partie qu'une heure aprés 
sa mort, et on chantait et riait lelendemain chez elle; c’est une horreur. 
M. de Mautors' a passé son testament douze heures avant sa mort, owil 
n’est parlé ni du bailli de Mirabeau, ni de sa femme, ni de toi, ni de soa 
neveu, ni de madame de Cabris, ni de moi. Il donne 4 son meédecin Cabs 
nis, a un notwnmé Lachaise, 4 M. Lamourette ce soi-disant évéque de 
Lyon, ason batard, & sa maitresse madaine de Nehra et aux enfants de 
(illisible), 2 son secrétaire, 4 ses niéces chanoinesses de Maubeuge dea 
inille huit cents livres de pension viagére et 4 (illisible) six cents livres de 
pension ; il fait M. du Saillant fils son héritier et son légataire universe; 
il fait exécuteur testamentaire M. de la Marck le députeé et son ami quiest 
venu me voir. Je l'ai prévenu que j'attaquerais le testament, que mon fils 
etait interdit et qu'il avait fait valoir son interdiction au moins vingt fois 
et nommément il y a deux mois, pour ne pas payer le repas de comman- 
dant de bataillon qu'il a donné il y a deux mois. Tous les conseils disest 
que le testament est nul et je l'attaque. Il dit que toutes ses dettes ne mos- 
tent pas 4 cinquante mille francs ; je suis sdre du contraire. I] dit quel'e- 
cédant de sa vaisselle d'argent el sa bibliothéque est plus que suffisast 
pour les acquitter. On a suspendu les spectacles en disant que le libére- 
teur de la France était mort, on a portéson deuil, on lui décerne sans cesse 
des couronnes civiques, des services ; son enlerrement était plus beau qae 
ceux (sic) du roi avec un enthousiasme et une affluence de monde prod- 
sieux. En entendant somer le gros bourdon, le vendredi, de Notre-Dame il 
dit: « Est-ce qu’on sonne les obséques d’Achille* avant sa mort. » lly 
avait 4 sa porte quatre mille personnes chague jour qui pleuraicnt, se l- 
mentaient. Il disait 4 M. Pévéque d’Autuu : « Dites 4 ce peuple que je 
meurs pour lui, qu'il est doux de mourir avec lui. » C'est assez te parler 
de choses tristes, je vais Me distraire en {’assurant de toute ma tendresse 
pour mon cher Victor. Qu ‘il me sera doux de l'embrasser! c'est Tespoir 
de ma famille; il m’est cher. On dit ta femme grosse, tu: ne m’en pares 
pas. Elle m‘écrivit, mon cher fils, je lui ai répondu (sic) en détails qu'elle 
me demandait. Mautors s’est conduit d'une fagon indigne, je le quitte; il 
est toujours 4 la municipalité et dans les comités. Je ne verrai de ma wie 
madame du Saillant; toute ma famille doit penser de méme ou je luien 
saurai inauvais gré. Je pardonne, mais je n’oublie pas. Je te défic de douter 
de mes sentiments, je te les ai prouvés et tu l’as tracé de ta main. Je mé- 
rite ta tendresse, tu ine la dois, mon cher fils. [lest cruel pour moi dé 


4 Son notaire 4 elle, qui était en méme temps celui de Mirabeau. 

* Nous avons déja parlé de l’étrange orthographe de Ia mére de Mirabeau, sans 
nous y arréler, d'ailleurs; qu'on nous permette de noter seulement ce détail : elle 
écrit : les opséque dhacille. 

3 Le fils nouveau-né du vicomte qui a continué le nom. 


LES MIRABEAU. 4128 


séparée de toute ma famille, en butte 4 toutes les horreurs, ne respirer 
que des regrets et n’exister que par la douleur. L'abbé ‘ te fait mille assu- 
rances d’altachement ; il me souti:ent, me console. Couvre toi de gloire, et 
reviens fermer mes yeux, mon cher fils, que je serre dans mes bras aupa- 
ravant. 

VASSAN DE MIRABEAU. 


Hl y a dans cette lettre, d’ailleurs si bizarre, un détail qui vaut 
peut-étre la peine qu’on s’y srréte. Je crois que peu de personnes 
savaient que, parvenu au plus haut degré de son influence politique, 
quand la France et l'Europe enti¢re asaient les yeux fixés sur lui, 
Mirabeau était encore sous le coup de Ja sentence d'interdiction 
de 1774, et ne pouvait pas méme donner valablement une quittance 
de dix francs sans lassistance de M. Vignon, son curateur; mais 
ceux qui savaient cela étaient portés 4 penser que les soucis absor- 
bants de son rdle public avaient empéché Mirabeau de travailler 4 
faire lever Vincapacité légale qui pesait sur lui : or voici que, si 
nous en croyons sa mere, il se serait arrangé de l'état d’homme in- 
terdit, comme d’une siluation trés-commode pour ne payer aucune 
dette, ct qu’il aurait eu P’étrange audace, nommé chef de bataillon 
de la garde nationale de son quartier le 18 janvier 1791, recevant 
du roi cette pension secréte dont tout le monde sait aujourd’hui le 
chiffre, ayant commandé & un restaurateur un repas offert aux 
chefs de son bataillon, de refuser de le payer en arguant de son 
interdiction. Ce fait est certainement peu vraisemblable, mais le fait, 
qui ne l’est pas moins, quoiqu’il soit vrai, c'est l’acte de sa mére 
répandant partout cette allégation pour attaquer le testament de 
son fils. 

Elle y revient en cffet plusicurs fois dans ses lettres 4 ce méme 
nolaire, quelle voulait quitter, disait-elle, et qu’elle continue d’as- 
siéger de protestations d’amilié et de demandes d’argent qu'il ne 
peut pas toujours satisfaire. Emprisonnée sous la Terreur, c’est 4 ce 
notaire que s’adresse son dernier billet, il a une tournure républi- 
caine assez inattendue de sa part, mais qui achéve son portrait. 


Depuis que je suis détenue, cher citoyen, voila prés d'un an, je n‘airien 
touché, je manque et depuis longtemps. Je vous prie de m’envoyer des 
secours ; je suis prés de ma sortie, on me !’annonce et ion innocence me 
le prouve ; la justice est 4 l’ordre du jour. On.a versé 4 ce que vous avez 
dit dans la trésoreric. M’a-t-on été ce que vous aviez de funds 4 moi? 
Dans ma position j'espére que vous ne me Jaisserez pas sans secours... Je 
vous prie de remettre 4 ma citoyenne, pour me le faire passer, ce que 


‘ Cest un abbé G. qui achevait de la gruger dans sa misére. 


1126 LES MIKABEAU. 


vous pourrez. Ne m’abandonnez pas dans ma situation. Ne doutez jamais 
de inon estime et de l’attachement que je vous ai voueé. Votre concitoyenne. 


MinaBeag. 


Ce 4°" vendémiaire, I'an troisiéme de la République francaise 
une et indivisible. 


Elle mourut deux mois aprés, le 28 brumaire an III (novem- 
bre 1794), Agée de soixante-neuf ans, ef probalblement dans le méme 
état de misére ot elle vivait depuis sa victoire sur son mari. Un 
Mémoire imprimé et publié aprés sa mort par le syndicat de ses 
créanciers, porte que son actif s éléve a six cent mille francs environ 
et son passif 4 plus d’un million. 

On connait maintenant la femme qui donna le jour 4 Mirabeau; 
on connait aussi son pére; on sail la guerre domestique & laquelle le 
tribun fut mélé, on pourrait dire dés son enfance, et sous quelles 
influences se formérent son caraclére et son esprit. C’est lui désor- 
mais qui sera le principal personnage du tableau qu'il nous reste 4 
peindre pour compléter celui que nous terminons aujourd'hui. 

Nous y apporterons la méme préoccupation d’exactitude et d’équilé. 
Le sujet est bien dillicile, car jamais |’Homo puPLEx, « ce monstre 
incompréhensible », comme dit Pascal, que chacun de nous cache 
plus ou moins au fond de son dime, ne s élait étalé dans une créature 
humaine comme il s‘étale chez Mirabeau qui rénnit en lui tous les 
contrastes; nous l’étudierons sans hostilité, mais aussi sans reir 
cence calculée, sans duperie complaisanle, et ce ne sera pas notre 
faute si les tristes infirmilés de son caractére apparaissent aussi 
frappantes que les grandes facullés de son esprit. 


Lous pe Lomime. 


La suite prochainement. 


LE 


CHASSELAS DE FONTAINEBLEAU 


Tout le monde a godté de ces incomparables fruits connus sous 
le nom de chasselas de Fontainebleau; ou du moins tout le monde 
eroit en avoir goulé, car il y en a beaucoup d’apocryphes, et doivent 
étre repoussés comme tels tous ceux qui ne présentent pas les ca- 
ractéres suivants : A l’ceil, une couleur ambrée, passant, par une 
insensible dégradation, du jaune d’or au jaune paille, sans tache 
heurtée ct disparate ; un grain translucide, de moyenne grosseur. 
Au gout, une chair ferme ; une peau fine et adhérente, que la lan- 
gue cherche en vain a séparer; des pepins trés-peu nombreux et 
microscopiques qui, eux non plus, ne se laissent pas facilement 
isoler dans la bouche. Avec ces indications et un peu de pratique 
on sapercevra bient6t sur quelle grande échelle s’exerce la fraude. 
Du reste, une si active contrefagon est la meilleure preuve de la répu- 
talion du chasselas de Fontainebleau, et il nous a paru intéressant 
de rechercher les origines dece produit si renommé, de nous rendre 
comple des conditions de sa culture, nous allions presque dire de sa 
fabrication. 


I 


La vigne a, dés les temps les plus reculés, été cultivée avec un 
certain succés dans les environs de Fontainebleau. Les premiers rois 
de la troisiéme race buvaient volontiers le vin du pays, lorsqu’ils 
venaient se livrer au plaisir de la chasse dans leurs chers déserts. 
Louis VII possédait un clos de vignes 4 Samois, 4 six kilométres de 
Fontainebleau, et un autre 4 Héricy, en face du premier, sur la rive 
droite de la Seine. Louis IX donna, en 1269, aux religieux de la 
Sainte-Trinité de Fontainebleau, un pressoir privilégié 4 Recloses, au 
sud de la forét. Les moines de la célébre abbaye de Barbeau récol- 


1128 LE CUASSELAS DE FONTAINEBLEAU. 


taient un vin qui cut, jusqu’d la Révolution, une renommeée plus 
que locale. Francois I, entrainé un jour a la suite d’un cerf, de 
autre colé de la Seine, jusque sur la paroisse de Champagne, a 
deux lienes de Fontainebleau, eut soif, et envoya un de ses gens lui 
chercher du vin a la maison la plus proche. Le roi {rouva celui-ti si 
bon que, sur-le-champ, il acheta la vigne qui l’avait produit, et la 
maison par-dessus le marché. Le tout, d'une contenance de cin- 
quante arpents, fut payé 2,636 liv. 2 sols 6 deniers. Un siteur Jeanne 
Boutillier fut commis au gouvernement de cette petite propriété. Voutant 
ainéliorer encore ce vin si remarquable, Francois I* fit venir des 
plants d’Arbois, de Gascogne, de Gréce méme, des vignobles enfin 
qui avaient alors le plus de réputation. Dans la seule année 1555 il 
fut payé, pour achat ct transport, la somme énorme de 16,095 hv. 
4sols 10 deniers. Puis la vigne fut entourée d'une muraille qui fat 
peinte 4 l’intérieur, ct un pressoir fut bali. L’entretien de la nou- 
velle propriété codta, de 1528 a 1537, 1,095 liv. 16 sols‘. 

Il faut croire que la qualité des produits répondit aux dépenses 
faites, car les successeurs de Francois I* augmentérent de plus en 
plus l’enclos royal, qui, sous Henri lV, renfermail trois cents arpents. 
Ce roi le vendil, le 31 décembre 1597, 4 son premier valet de garde- 
robe, Nicolas Jacquinot. 

Mais laissons les vignes destinées 4 donner du vin. C'est sous 
Francois I* que fut introduite, dans les jardins de Fontainebleau, la 
cullure, bien plus délicate, des raisins de table. En 1534, ce roi de 
mandi des ceps et des hommes spéciaux pour les planter aux ca- 
suls de Cahors, ou la vigne recevait alors des soins tout particuliers. 
Ces magistrals envoyérent Jean Rival, dit Prince, avec un approt- 
sionnement de plants, et, dcux ans aprés, un nouveau convol Cut 
posé de trente mulets, avec un autre vigneron dont le nom est é- 
Jement venu jusqu’a nous, Jean Périnet*. 

Telle est Porigine véritable du chasselas de Fontainebleau, qui ne 
cessa depuis lors d’étre l’objet de la sollicitude des rois de France. 
et dont la qualité alla, vraisemblablement, en s'améliorant 4 mesure 
que l'art de le cultiver fuisait des progrés. Dans un lableau des gages 
et appointements des employés du palais, pour l'année 1642, on 
voit qu'un sieur Nicolas Leroux, jardinier, dont les fonctions spe 
ciales étaient de soigner les treilles du parc, est compris pour 
600 livres. Le 11 octobre 1701, le duc de Bourgogne envuie 2 son 
frére Philippe V une feuille de vigne dans une lettre qu’il lui écrivat, 


‘ Bastiments du roi (manuscrit de la bibliothéque nationale). Compte de de- 
penses de Nicolas Picart, payeur institué par le roi, de 1328 a 1537. 
* Trésor des merveilles, du pére Dam. — Les résidences royales, de Vatout. 


LE CHASSELAS DE FONTAINEBLEAU. 1420 


et lui dit: « Cette petite feuille de muscat est de Fontainebleau, et 
si j’y avais songé je vous en aurais envoyé une de la forét'. » En 
4729, Louis XV fit planter, sur quatorze cents métres de long, contre 
Ja muraille-nord du parc, la treille qui existe encore actuellement. 
Elle produit, chaque année, de trois 4 quatre mille livres d’excellent 
raisin, digne d’étre offert en présent 4 des souverains. Louis-Phi- 
Lippe, pendant les huit derniéres années de son régne, en envoyait, 
chaque automne, a la reine d’Angieterre. 

Mais la spéculation privée a fait bien plus pour la renommée du 
chasselas de Fontainebleau, tout en transportant la culture de 
eelui-ci sur un autre point. 

A deux lieues de la ville, dans la vallée qui remplissait jadis, aux 
temps antéchistoriques, la Seine, alors vaste cours d'eau de plusieurs 
kilométres de large, l’humble riviére actuelle a découpé, en lentou- 
rant 4 demi dans un de ses gracieux méandres, une lungue de terre 
de moins de quatre cents hectares. Le sol descend en pente douce 
des hauteurs de la forét de Fontainebleau jusqu'aux rives du fleuve. 
La partie basse de ce coleau, exposé au nord, est formée, au point 
de vue géologique, de terrains de transport accumulés par les eaux 
de l’ancieune Seine. A mi-pente affleure, sur trois cents métres de 
large environ, la couche du travertin inférieur (calcaire siliceux, 
calcaire d'eau douce, pierre aigre). Vers la créte se montre, sur 
une bande plus étroile encore, celle des glaises vertes, composée de 
marnes diverses et imperméables, d’ou s’échappent une certaine 
quantité de sources, produit des eaux qui ont traversé les étages su- 
périeurs. Le sol cultivable, dont la profondeur atteint en général de 
un méire cinquante 4 deux métres, est argilo-siliceux et mélé de nom- 
breux cailloux. Enfin, pour cumpléter cette description, sur l'autre 
rive de la Seine, de véritables falaises, d’une cinquantaine de métres 
d’élévation, couronnées par la forét de Champagne, interceptent les 
vents du nord. Ainsi protégée par deux grands massifs de bois, cette 
sorte de petite presqu’ile échappe, presque complétement, aux ra- 
vages de la gréle. Pendant une période de trente années, de 1836 
4 1865, clle n’a été atteinte que trois fois. 

C’est dans cet espace restreint que se trouve le village de Thomery 
et ses annexes : Effondré, By, les Montforts. 

L’origine de ce bourg est inconnue, mais dans tous les cas fort 
ancienne. Des fouilles faites en 1872 ont mis 4 jour des établisse- 
ments gallo-romains sur le bord de la Seine, 4 l’ouest de l’agglome- 
ration actuelle. Au centre méme de celle-ci on a trouvé, il y a plu- 
sieurs années, un vase de terre rempli de plusieurs médailles 


1 Mémoires secrets du marquis de Louville. 


1130 LE CHASSELAS DE FONTAINEBLEAU. 


d'argent et de bronze, frappées aux effigies des empereurs Gardien 
le Pieux, Philippe, dit l’\rabe, et Déce, qui régnérent de 238 a 254. 
Jusque vers le commencement de ce siécle, Thomery n‘était qu'ua 
mis¢rable hameau, dont le territoire, resserré entre la Seine et le 
domaine royal, ravagé par le gibier qui peuplait celui-ci, suffisait a 
peine 4nourrir un bicn pelit nombre d’habitants. Pour leur venir 
en aide, une sentence de réformation, du 16 janvier 41528, accorda 
ou conlirma & ceux-ci le droit de prendre du bois mort pour leur 
chaulfage dans la forét de Bierre (Fontainebleau), et d’y envoyer 
chacun quatre porcs, trois vaches et trois suivants. En 4564, la 
paroisse ne renfermait que 155 maisons, dont un grand nombre 
étaient qualiliées de masures dans les actes officiels. En 41777, on 
n’y comptail encore que 500 communiants. On voit que pendant ces 
deux siécles la population n’avait pas sensiblement changé. 

Le premier qui eut lidée de cultiver le chasselas dans ce peys 
fut, il ya presque un sidécle et demi, un nommé Francois Charmeux, 
dont le descendant, actuellement maire de Thomery, a continué les 
traditions de son aicul, et nous a fourni la plupart des détails tech 
niques de la deuxiéme partie de cette étude‘. En 1750, un a 
aprés la plantation de la treille du roi, Francois Charmeux, frappé 
de la qualité des raisins de table que l’on obtenait depuis longtemps 
dans le pare de Fontainebleau, eut ’heureuse idée de copier la now 
velle création de Louis XV; il obtint quelques plants de lun des 
jardiniers du palais, fit batir un mur, et constitua le premier espe 
lier que l'on ait vu dans la paroisse. 

Cet essai réussit. De bons et beaux produits, qui se vendirent 
avantageusement, vinrent bientdt récompenser les efforts du nov- 
teur. Malgré cela, celui-ci cut peu d’imitateurs, et la culture ds 
chassselas demeura fort restreinte jusqu’é la Révolution. Peut-étre 
les difficultés qu’éprouvaient les propriétaires & obtenir |’autoris- 
tion d'élever des murailles dans leurs jardins en furent-elles la 
cause? Thomery, en effet, était compris dans les limites de la capt 
tainerie des chasses de Fontainebleau, et l’ordonni nce des eaux 4 
furéts du 9 aoudt 1669 défendail, a peine d’amende arbitraire, d'ée 
ver, dans l'intérieur des capitaineries royales, méme au milieu des 
bourgs, aucim mur qui pdt géner les laisser-courre du souverait; 
il fallait, pour édifier quoi que ce fat, une permission expresse, qu 
bien souvent n’était pas accordée. 

Quoi qu’il en soit, ce n’est que vers 4800 que les espaliers se 
multipliérent, et que la nouvelle culture prit rapidement une grande 
extension. Tout le monde s’y adonna, riches comme pauvres, 0 


‘ Culture du chasselas de Thomery, par M. Rose Charmeux. Paris, 1865. 


~E CHASSELAS DE FONTAINEBLEAU. 1131 


Tiers comme bourgeois ; chacun a Venvi ceignit le coteau privilé- 
rré de ces innombrables lignes de blanches murailles qui étonnent 
e touriste 4 sa premiére visite, et font un effet si singulier vues 
les hauteurs qui dominent l'autre rive de la Seine. Cette rivi¢re 
Mffrait une voie rapide, économique et douce pour conduire la fra- 
file marchandise 4 Paris, ot celle-ci était de plus en plus recher- 
thée; et bientét le chétif hameau, ot végétaient, dans de misérables 
nasures, quelques malheureux paysans, devint le rtant village que 
’on sait, tout peuplé de coquettes maisons, & |’assaut desquelles 
@8 pampres grimpent de tous cétés, et ot la pauvreteé est depuis 
ongtemps chose 4 peu prés inconnue. 

Le sol, qui produisait & peine quelque maigre récolte, a acquis 
ane valeur considérable. Il résulte d’expertises trés-séricuses, faites 
m 4863, 4 propos d’un proces survenu entre quelques habitants et 
‘administration de l’Enregistrement, que I’hectare de terrain, bati 
le murs, valait alors, en moyenne, de 25,000 a 30,000 francs, et 
Jonnait un revenu variant de 633 4 1,165 francs, soit 4 peu prés 
5-p. 100 du capital engagé. Le dépouillement d’un certain nombre 
de baux nous fait croire que le revenu moyen est plus considérable 
meore, et nes éléve pas 4 moins de 1,200 francs, tandis que le taux 
te placement serait de 4 1/2. Le nombre des habitants s’est sensi- 
slement accru; il est maintenant de prés de 1,000. Tous, on peut 
e dire, s’occupent de Ja cult:re du raisin, on des petites industries 
ya‘entraine cette derniére, et qui ne laissent pas que d’étre assez 
10ombreuses. 


II 


Bien que tous les raisins qui sortent de Thomery soient connus 
sous le 101m de chasselas, cn réalité ils n’appartiennent pas a une 
aspéce unique. Le chasselas doré fut, en effet, seul cultivé jusque 
vers 1840; mais, 4 cette époque, on introduisit dans le pays le fran- 
kenthal, si remarquable par la beaulé de ses grappes. Dix ans plus 
tard, il commengait a peupler les treilles dans une proportion no- 
table, et depuis, sans détréner encore son rival, il gagne chaque 
jour du terrain. On cultive en outre plus de deux cents autres espe- 
ces, 4 grains blancs, roses, violets, noirs, etc., mais sur une. (rés- 
petite échelle, et comme object de curiosité ou d’ctude. 

A quelle cause tous ces raisins doivent-ils les qualités vraiment 
exceptionnelles que nous avons énumércées en commencant? Est-ce 
& la nature du cépage? Non; car des chevelés, par milliers, sont 
exportés chaque annnée, comme nous venons de le dire; et combien 
n’y a-t-il pas de désillusions quand ils commencent a porter fruit? 


1132 LE CHASSELAS DE FONTAINEBLEAU. 


Est-ce au sol, a exposition, au climat, en un mot aux influences 
locales? Pas absolument; car Thomery a eu des imitateurs ; et les 
communes voisines, Veneux, Champagne, sans compter Fontaine- 
bleau, la patrie primitive, qui ne présentent pas toujours les mémes 
conditions, donnent pourtant d’excellents produits, qu'il faut éire 
parfois bien fin dégustateur pour distinguer de ceux du village privi- 
légié. C'est surtout aux soins vraiment maternels que }’on prend, 
dans le pays, de la vigne et de ses fruits, et dont nous allons donner 
quelque idée. 

Les murs faisant face 4 l’ouest, au sud ou au sud-est, mais autant 
que possible 4 cetle derniére exposition, car les raisins s’y conser- 
vent plus longtemps, sont peints en gris-arduise ‘, couronnés de cha 
perons qui présentent une saillie de vingt-deux 4 vingt-trois centt- 
metres, et palissés de treillages en bois ou de fils de fer gal vanisés. 
Ils sont distants entre eux d'une dizaine de métres ; et cet espace est 
rempli par six, sept et jusqu’d neuf lignes de contre-espaliers qui 
alleignent parfois plus d'un métre de haut. 

S’il s’agit de créer ou de reimplacer complétement une vigne, oa 
défonce le terrain 4 1 métre de profondeur et sur 2 métres 50 cen- 
timétres de large; on fume avec du fumier d’élable ou du compost 
de feuilles de chéne; et l’on plante les chevelés 4 40 centimétres les 
uns des autres et 2 4 métre du mur. On les couche ensuite, pelita 
pelit, en les enterrant de maniére & ce qu’en deux ans ils aient al- 
teint celui-ci, au long duquel ils vont désormais s’étendre 4 lear 
aise. La treille une fois constituée, chaque année, aprés la taille, on 
fume de nouveau et l’on donne un unique labour, quitte a faire dis- 
paraitre au fur et 4 mesure, par des binages, les mauvaisces herbes 
qui pourratent se montrer. 

Nous ne parlerons pas des opérations diverses que |’on fait subir 
A toutes les vignes bien tenues; nous dirons seulement quelques 
mots des deux maladies auxquelles sont sujettes les vignes de Tho- 
mery. La premiére a existé de tout temps : une croule crise envabit 
le dessus des grains et les feuilles, la véuétalion s’arréte et les graits 
s‘entr’ouvrent. « C’est la niellée,» vous diront les habitants. La 
deuxiéme, qui ne fit son apparition que vers 1849, n’est autre que 
le terrtble oidium, que tout le monde connait. On arréte les dégals 
de ces deux fléaux par le méme moyen : en projetant de la fleur de 
soulre, 4 sec, sur les parties altaquécs, aussilét qu’on s’apergoit de 
Vapparition du mal. Un instrument spécial, sorte de petit souffle! 
assez ingénieux, a été créé pour cette opération. 

‘ Il y a peu d'années encore ils étaient tous blanchis 4 la chaux; mais 08 3 


remarqué que le gris-ardoise qui conserve mieux la chaleur que le blanc donasi! 
plus de transparence aux grains et avangait la maturité d'une huitaine de jours. 


LE CHASSELAS DE FONTAINEBLEAU. 1133 


Mais c’est au fruit lui-méme que sont réservés les soins les plus 
minutieux. Tout d’abord, lorsque les plus gros grains ont atteint les 
dimensions d'un pois, on les desserre largement, en faisant dispa- 
raiire, a l’aide de ciseaux, les plus petits, les plus malvenants. Puis, 
aussilét que la maturité commence, on la suit, pour ainsi dire, jour 
par jour, et on l’accélére en enlevant progressivement quelques feuil- 
les, parfois méme des portions de feuilles seulement, sans toutefois 
laisser le raisin trop directement exposé aux rayons du soleil, qui lui 
seraient fatals. Ce n’est qu’en septembre et en octobre qu’on efleuille 
plus largement, pour permettre aux grappes de recevoir les alteintes 
alternées du soleil, de la rosée et du brouillard, sous l’influence des- 
quelles se produit cette belle coloration que l'on recherche tant. Dis- 
penser ainsi l’ombre et la lumiére aux fruits délicats, suivant le de- 
gré d’avancement de ceux-ci, est presque une ceuvre d’artiste, dont 
Jes Thomerillonnes s'acquittent, du resle, on ne peut mieux. Vers le 
45 septembre, au moment des grandes pluies, on prolonge labri 
donné par le chaperon des murs au moyen d’auvents de 50 centi- 
métres, en toiles bitumées ou en planches, que souliennent des sup- 
ports en fer scellés dans la maconnerie. Les contre-espaliers, privés 
de toule protection, et dont les bourres et les jeunes rameaux se- 
raient exposés aux effets mortels des gelées priutaniéres, si fré- 
quentes dans le terrain léger des environs de Fontainebleau, sont 
surmontés d'auvents analogues, depuis l’époque ow la végétation 
commence jusqu’au milieu de mai. 

Enfin arrive la récolte, qui a lieu, en général, quinze jours plus 
{dt dans les terrains du bord de la Seine que dans ceux, moins sa- 
blonneux, plus riches, plus profonds, du coteau. Le propriétaire ac- 
somplit ordinairement lui-méme cette opération, ne voulant la con- 
fier 4 personne. Armé d’une petite serpette, il fait chaque jour sa 
revue, cueillant les grappes au fur et 4 mesure de leur parfaite ma- 
turifé, et commengant, autant que possible, par celles du bas de la 
treille, qui se conservent moins bien, et dont on a plus hate de se 
débarrasser. Ces grappes, transportées immédialement au fruitier, 
sont visilées avec la plus grande attention et épluchées de tous leurs 
grains défe::tueux; puis on procéde a |’emballage. Le raisin de pre- 
miére qualilé est placé dans de petites boites en bois blanc, garnies 
intérieurement de papier blanc, et dont le couvercle se ferme au 
moyen de clous. Ordinairement, une fois le prix de ces boiles fixé 
pour une année, suivant le plus ou moins d’abondance de la récolte, 
il ‘ne varie plus, mais la quantité de fruits qu’elles contiennent di- 
minue a mesure qu’avance la saison. Ainsi, le poids net de ceux-ci 
est de 4 kilogramme depuis septembre jusqu’a janvier; plus tard, il 
n’est plus que d’une livre. Le raisin de deuxiéme choix est mis, en 


1454 LE CHASSELAS DE FONTAINEBLEAU. 


petite quantité', dans des paniers d'osier tapissés de fougéres sé- 
chées que produit la forét de Fontainebleau. Une feuille de papier 
préserve du contact un peu dur de ces plantes, dont on rabat les ex- 
trémites quand le panier est plein. Le tout est recouvert d’une feuille 
de choux maintenue par un lien dosier. Quant au raisin que les 
Parisiens voient colporter a travers les rues au cri siconnu de: Chas 
selas de Fontainebleau! et gén¢ralement dans de grands paniers qui 
en conticnneut quinze livres, il est d'une qualité tout a fait infé- 
rieure, et l'on ne vend guére ainst que le rebut des autres paniers. 

Les grappes du haut de la treille se conservent seules pendant I'h+ 
ver. On fait choix pour cela d'une piéce presque obscure, dont la fe- 
nétre est tenue constamment fermée, et méme matelassée quand 
les {roids arrivent. On place ordinairement un peu de chaux we 
dans un coin pour absorber l’humidité de Vatmosphére, et ce n'est 
qu’en cas de froids exceptionnels que lon fait du feu dans Ia salle 
elle-méme, dont la température ne doit pas s’élever trop haut, sans 
pourtant dese-ndre au-dessous de 1 ou 2 degrés de chaleur. 

On conserve les raisins soit 4 rajles fratches, soit a rafles séches. 
Dans le premier cas, on fait la cueillette au plus tét pendant la 
denxidéme quinzaine d’octobre, par un temps sec autant que possi- 
ble. On coupe non plus la grappe seulement, mais le sarment, de 
fagon a laisser deux ou trois yeux au-dessous et un au-dessus de 
celle-ci. On dépouille le rameau de ses feuilles, et ’on en plonge le 
“ros bont dans une petite fiole pleine d’eau au fond de laquelle ona 
mis une cuillerée 4 café de charbon de bois en poudre. Toutes ces 
fioles, auxquelles on ne touche plus avant l’emploi des fruits qu‘elles 
contiennent, sont suspendues en lair, retenues par le goulot dans 
des planches échancrées. L'eau, de novembre en mai, limite extréme 
de la conservation, ne baisse que de 5 ou 6 centimétres. Les raisins 
que l'on garde a ratles séches sont étendus, sans que les grappesse 
touchent, dans des hoites plates, ouvertes par en haut, et dont le 
fond est garni de fougére bien séche. Une surveillance constante est 
indispensable pour éter avec des ciseaux les grains qu’une cause 
quelconque vient altérer. 

Les raisins, nous venons de le dire, ne peuvent se conserver 
qwune huitaine de mois. De mai a septembre on ne mange plusque 
du raisin forcé. Celte culture, qui ne s’exerce que sur une assez pe 
lite échelle, n’est plus une spécialité de Thomery. Nous n’en parle 
rons donc pas, el nous terminerons ici notre monovraphie, heurewx 
si nous avons pu intéresser quelques lecteurs a l'histoire du pays 
du chasselas. 

Paut Doner. 


{ Ordinairement trois livres. 


M. PAUL BAUDRY 


LES PEINTURES DU FOYER DE L’OPERA 


Onze années se sont écoulées depuis que M. Paul Baudry aexposé — 
au salon de 1865 son tableau intitulé : la Vague et la Perle. Et ce- 
pendant personne n’a oublié le brillant succés obtenu par cette 
étude pleine de vie, chaude de tons, et qui placait immédiatement 
Partiste au premier rang des coloristes. 

Absorbé par ses grands travaux, M. Baudry a, depuis lors, négligé 
les expositions, el c'est & peine si quelques portraits, exécutés dans 
ses rares loisirs, nous ont permis de citer son nom dans les comptes 
rendus du Correspondant. Son apparente inaction a peut-élre provo- 
qué quelques doutes, quelques déceplions parmi ceux qui ignoraient 
les motifs de son absence. Qui sait s’ils n’ont pas vu en lui un de ces 
brillants méléores qui jettent une lueur éclalante mais éphémére 
et s’évanouissenl sans retour ? 

Nous appelons aujourd’hui a I'Ecole des Beaux-Arts ceux qui 
auraient porté ce jugement trop précipilé: ils apprendront 1a ce 
que peuvent le travail assidu, la volonté inilexible de réussir, 
la modestie qui pousse un artisle déja célébre & s’agenouiller devant 
les maitres avant de se mettre a |’ceuvre, l’abnégation enfin, et \’a- 
mour de l'art qui lui dennent la force de se dérober pendant six an- 
nées aux enivrements du succés comme aux séductions de la for- 
tune. 

En effet, depuis que M. Baudry a disparu de la lice, bien des ré- 
putations se sont élevées, rapides, exagérées, et, par 14 méme sans 
avenir, comme la mode qui les a faifes et qui les emportera. Et, 
tandis que ces favoris du sort accaparaient tous les triomphes, un 
grand artiste se laissait volontairement oublier du public, concen- 
trait sur son ceuvre toutes ses pensées et toutes ses ambitions, et 


1156 MW. PAUL BAUDRY. 


vy dépensail sans réserve son talent et son énergie. C’est la un spec- 
tacle devant Iequel on est tenté de s‘incliner tant il est rare 4 notre 
époque. 

L’heure de la justice est venue enfin pour M. Baudry : un éclatant 
succes sera la recompense méritée de tant d'eftorts et de sacritices. 
Ce n'est pas avec un tableau qu’il reparait aujourd'hui, mais avec 
une ceuvre immense, coinpléte, devant laquelle les réputations fac- 
lices dont nous parlions tout 4 heure semblent s‘effacer d’elles- 
mémes. On éprouve une jouissance profonde et réfléchie en face de 
ces compositions si longtemps méditées et si savamment exécutées. 
L'harmonie des couleurs, la beauté des formes y préparent 4 coup 
sir un grand plaisir pour les yeux, mais avant tout elles sont un 
vrai festin pour la pensée qui éprouve, en les étudiant, une cmotion 
inaccoutumée. 

Lorsque Ja décoration du foyer du nouvel Opéra fut confiée a 
M. Baudry, ceux-la mémes qui élaient le plus sympathiques 4 soa 
talent eurent quelques doutes sur lissue de l’entreprise. Ils se rap- 
pelaient les précédentes ceuvres de l’artiste : la Fortune, exposée 
maintenant au musce du Luxembourg; Ja Toilette de Venus, du mu 
sée de Birdeaux ; la Madeleine, la Vague et la Perle, et ils se demat- 
daient si l’auteur de tant de compositions charmantes, mais plulét 
gracieuses que fortes, ne serait pas inférieur 4 la tache qu'il ac 
ceptait. Saurait-il donner a son dessin cette énergie, cetle ampleursi 
peu cherchées jusqu/alors dans ses tableaux, et si nécessaires ce- 
pendant aux grandes décoralions ? 

Je ne crois pas faire injure 4 M. Baudry en rappelant des doutes 
qu’il a victorieusement dissipés. Et si, maintenant, en présence de 
son giganlesque travail, nous cherchons le secret de cette puissance 
nouvelle qui est venue s’ajouter 4 tant de grace et compléter le &a- 
lent de l’artiste, il nous montrera les copies surerbes qu’ il a exécu- 
tées d’aprés Michel-Ange, 4 Rome, et d’aprés Raphaél, a Londies. 

C'est, en effet, lorsque les peintures de l’Opéra lui furent confites 
que M. Baudry, se défiant encore de lui-méme, voulut se retremper 
une derniére fois avant le combat décisif, dans l'étude approfondie 
des grands maitres. Il s'est mis 4 Pceuvre ensuile, sur de lui-méme 
et apte aux plus grandes tentatives. Du reste, ce n’était pas la pre- 
miére fois que M. Baudry s’exercait 4 la peinture décoralive ; nous 
avons vu, il y a quelques années, exposés au boulevard des Italiens, 
de charmants panneaux destinés 4 |’hdtel du duc de Galliera; et, 
comme pour permettre au peintre de mesurer ses forces, au mo- 
ment méme ot il allait commencer son travail du nouvel Opéra, us 
trés-important plafond lui était demandé pour Vhotel Paiva. Ceux qui 
ont eu |’heureuse fortune de voir cette ccuvre, étonnés des qualités 


M. PAUL BAUDRY., 1137 


les qu'elle accnsail chez M. Baudry, ne ressentirent plus aucune 
réhension pour le succés de la grande ceuvre en présence de la- 
sile nous nous trouvons ence moment. Pour qui aime ase rendre 
compte exact des choses et 4 établir une sorte de statistique au 
nt de vue purement matériel, cette ceuvre est colossale, et on se 
nande comment, en quelques années, un seul artiste a pu y suf- 
. En effet, elle ne comple pas moins de trente-trois tableaux, 
ifermant 4 peu prés deux cent quarante figures, toutes plus 
indes que nature et occupant une superficie de plus de cing cents 
tres carrés. Mais quelle valeur ont ces calculs comparés aux ri- 
gses csthétiques accumulées dans ces toiles! Dés le premier jour, 
notion a élé profonde, car le monde artistique, aprés une atlente 
alque peu défiante ct inquiéte, se trouvait soudainement en face 
in chef-d’ceuvre. Etudions comme il le mérite ce travail qui ne 
at manquer de passionner l’opinion et qui forcera le public 4 pen- 
> as instruire, 4 méditer, sil en veut comprendre le sens élevé et 
"beautés sans nombre. 

Dans le plan primitif du foyer de I’Opéra, les trois grands plafonds 
i vont tout d'abord attirer notre attention n’existaient pas. Congus 
in commun accord par l'architecte et le peintre, ils ont merveil- 
isement servi ce dernier, qui y a, pour ainsi dire, concentré ses 
alités et résumé toute sa pensée. C’est 1a que son riche pinceau a 
mi tout ce qui se rattache 4 l’idée d'un opéra. Dans le plafond du 
lieu, le plus important de tous, l’artisle a représenté, montant 
in méme essor dans le ciel lumineux, ]’'Harmonie et Ja Meélodie, 
as la furme de deux jeunes femmes, inséparablement unies. La 
lodie, couronnée de volubilis, chante, s’abandonnant a son inspi- 
ion. L'Harmonie suit son mouvement un violon a la main. Ains}, 
ms un opéra, la Musique a droit 4 la premieére place, et, dans la 
asique méme, la Mélodie, dont les accents expriment chacun de 
8 sentiments, chacune de nos impressions d’une maniére si sym- 
thique et si délicate, doit avoir le pas sur )’Harmonie qui n existe 
e pour la faire valoir et la compléter ; indispensable, il est vrai, 
sis ne pouvant, livrée a elle seule, représenter Ja Musique et ¢mou- 
ir nos ames. La méloJie vibre d’elle-méme et chante au moindre 
uffle; lharmonie est surtout le résullat de l’étude, et de la 
ience. Ainsienlacées l'une 4 l'autre, les deux jeunes femmes passent 
ns l'éther azuré, légéres et radieuses, et vorent venir a elles la 
pire, qui leur tend ses couronnes. A leur suite s élance la. Poésie, 
mt la place est nécessairement marquée aussi dans un opéra. 
yntée sur, Péyase, ce coursier, né du sang de Méduse et qui ne doit 
ant toucher terre, elle rayonne au milieu du ciel, pleine de vie et. 

bclat. . i, 
40 Serrewsng 1874. . 73 


113s M. PAUL BAUDRY. 


Pourquoi V’artiste a-t-il représenté, s‘élevant dans les airs, ces 
figure de Harmonie et de la Méludie? Est-ce seulement pour indi- 
quer leur nature cssentiellement fugitive? A mesure qne la musique 
charme nos sens, en effet, elle snfuil et nous échappe, ne laissant 
de -on passage qu’un souvenir délicieux. Mais une pensée plus s& 
rieuse a sans doute présidé a la conception de Vurtiste : il a voulu 
montrer que la melodie ct Pharmonie ne sont rien sans l'inspira- 
lion, el que la rézion quelles habilent ne saurait étre banale. le 
sens général de l’ceuvre de M. Baudry rend cette interprétation trés- 
probable: ausst les a-t-l représentées dans le plafond qui nous oe 
cupe : Mélodie, Harmonie, Poésie, se réunissant pour aller 4h 
Gloire, n’est-ce pas la tout l’opéra ? 

Dans cette toile, qui sera placée fort haut, M. Baudry a cherché 
avant tout a étre décoratif. Pour servir de transilion entre ses te 
bleaux et les dorures répandues a foison dans le foyer, il a imaging 
un motif d’architecture, composé de telle sorte que ses arcades co- 
rinthiennes s’élévent perpendiculairement dans le ciel aux deux ex 
trémilés de oeuvre, et sont reliées ensemble par une sorte de be 
lustrade qui court tout aulour du plafond. Des géuies s’y appuient et 
regardent la scéne qui se passe dans le ciel : l'un d’eux la désignea 
notre attention. Celte composition a pour résultat de faire conver- 
ger vers un méme centre toute l’altention du spectateur. Qu il arrive 
de droite ou de gauche, son ceil sera invinciblement conduit versles 
figures glorieuses et triomphantes de la Mélodie et de l'Harmonie, 
ces deux reines de l'opéra, dont le souvenir se retrouvera doréna- 
vant partout. 

Ajoutons qu’ici la couleur de M. Baudry est toute personnelle. 
Elle a des audaces inconnues, des innovations d'un effet décoratif 
tout a fait hors ligne. 

Les deux plafonds voisins sont destinés 4 compléter la description 
peinte de ce qu'on appelle un opéra. Quels que soient les beautés de 
la poésie et les charines de la musique, il faut, pour créer l’intére 
au théatre, une action, tantot triste, sérieuse et émouvante, tants 
caie, mordante et spirituelle. De 1a, cette double représentation, par 
le peintre, de la Tragédie et de la Gomédie. 

Est-ce bien tragédie qu'il faudrait dire ici? A Opéra surtout, les 
soudaines et violentes péripéties du drame me sembient peu a lear 
place ; elles ne peuvent, comme dans la trazédie proprement dites 
cire amenées savamment, préparées de longue main et soumises aux 
régles sévéres du grand art. Il faut que les Cmotions se succédest 
rapidement, sans relache, d’une fagon imprévue el saisissante. May 
qu’importe le nom, puisque c'est toujours sous la figure de la mast 
tragique que l’arliste interprélera cette action? Le drame et la trage 





M. PAUL BAUDRY. 1139 


die mettent en jeu les mémes sentiments: la terreur, la pitié, la fu- 
reur. Les procédés seuls différent. 

Assise sur un trépied, un glaive dans lamain, 4ses pieds un aigle 
aux ailes déployées, Melpoméne détourne sa téte implacable et dé- 
daigneuse. En vain la Pitié éléve vers elle ses mains suppliantes, la 
Muse reste insensible a ses larmes. 

A gauche de Melpoméne, une femme est accroupie avec un geste 
d’indicible terreur : c’est I’ Epouvante. Elle ne fuit plus, la force lui 
manque ; elle s’est affaisée sur elle-méme, ramenant ses bras au- 
dessus de sa {éte pour s’en faire une sorte de bouclier, et elle suit 
d’un regard effaré le coup qui va Ja frapper. 

Reste la derniére figure, la Fureur. Elle se précipite a travers les 
airs avec une rapidité verligineuse, frappant 4 droite, incendiant a 
gauche, pressée du besoin de détruire. Insatiable, elle s’enivre de 
gon ceuvre, sans calculer le mal qu'elle fait. Jamais son elaive nese 
-. lasse, jamais sa torche ne s‘éteint. 

L’ensemble de cette toile, si habilement composée, est du plus 
heureux efiet. Le sujet s’y déroule clairement, sans prétention et 
' gams emphase. Le sentiment y est partout élevé. Quant a la couleur, 
- elle n’a plus ces hardiesses éblouissantes, ces savants rapproche- 
; ments de tons que nous avons signalés dans Ie plafond central, et 
que nous aurons si souvent 4 admirer. 

. Lecoté plaisant et fin des choses et le rire qu’il provoque ne doi- 
- vent pas étre oubliés dans un opéra, car Jes contrasfes aident mer- 
- Yeilleusement 4 mettre en relief les sentiments exprimés, a leur 
donner toute leur valeur. Aussi la Comédie a-t-elle tout naturelle- 
; ment sa place marquée en face de la Tragédie. M. Baudry a cherché 
' wne composition qui, sans imiter la précédente et en exprimant une 
tout aulre pensée, pit lui servir de pendant, et s’en rapprochat du 
: moins par l’arrangement des groupes. 

:L’Imposture démasquée, tel pourrait étre le titre de ce plafond 
fraité, pour ainsi dire, sans fagon. Nulle recherche maladroite pour 
@ieindre au style. La comédie a besoin de s’épanouir 4 Vaise. Elle 
n’est pas difficile sur le choix des moyens, mais sa bonne humeur 
Tepousse toute contrainte. Gauloise par Je type que V’artiste a choisi, 
- lie nous montre une scéne qui est de tous les temps et de tous 
be pays, mais dont les anciens, moins blasés que nous, se servaient 

Us souvent pour provoquer des rires naifs et spontanés. La gaieté 
spectateurs n’était-elle pas irrésistible lorsque Plaute punissait 
ruses, les méfaits, les agissements secrets de ses personnages 

Per des coups bien appliqués? Et dans notre vieille comédie fran- 
. ise, les éclats de rire ont-ils jamais manqué 4 ces belles et bonnes 

Volées si franchement administrées par les maris et par les maitres? 

Aussi M. Baudry donne-t-il 4 sa Comédie un geste qui la fait re- 


ae 


Ril 








1140 M. PALL BAUDRY. 


connalire, sans hésiter, lorsqu’il la représente armée de verges, et 
fustigeant d'une main un vieux Faune grotesque convaincu de trom- 
perie, tandis que de l’autre main elle arrache la peau de lion dont 
il s’étail revétu pour semer ja terreur, comme l’dne de la Fable, 
La comédie remplit ici sa double mission : elle démasque en rant 
les travers de Phumanité; en riant aussi elle les chatie : Castigat 
ridendo mores. 

Deux personnages encore allirent nos yeux dans le tableau de 
M. Baudry, et font 4 coup sur partic intégrante de toute comédie. 
(est d’abord l’Esprit qui nous apparait sous la forme d'un géne, 
une flainme au front, et décochant sur le Vice les trails rapidese 
presscs (lu ridicule. Puis l'Amour, Celui-ci s’enfuit de la sctne i 
tire-d’aile, en riant de la déconfiture du vieux Faune. 

Telle est la scéne reproduite dans ce plafond. Plus gaie de tons, 
plus libre d’allure, moins sévére de composition, elle contraste hee 
reusement avec la précédente, a laquelle elle répond cependant s 
bien par l’agencement des groupes. 

Je n'ai pu n’arréter dans la description de ces vastes compositions 
pour parler des qualilés de couleur el de dessin que M. Baudry y a 
si largement répandues. Destinées a élre placées 4 une haulear 
énorme dans ce foyer monumental el enliérement doré, qui sera use 
des curiosités les plus étonnantes du nouvel Opéra, ces peintures 
colossales demandaient 4 étre largement trailées ; la brosse si suave, 
la couleur chaude mais un peu sourde de M. Baudry pouvaient-elles 
se préter 4 une semblable tentative? Que ceux qui ont douté se ht 
tent, nous le répétons, d’aller voir l’exposilion de M. Baudry; leur 
surprise, nous en sommes certain, n’aura d’égale que leur admirt- 
tion. lls reviendront confondus par la science déployée dans les cole 
rations les plus étranges, les plus inattendues, je pourrais dire, sans 
crainte d’étre démenti, les plus nouvelles en peinture. 

Il y ala des audaces inouies et presque toujours heureuses, qui 
donneront 4 ces décorations une incroyable légéreté. Quelles vibre 
lions, quelle profondeur dans les ciels! Quelle harmonie dans les 
vétements des personnages, dans les nuances mémes qui sembleat 
s® repousser mutuellement, dans ces longues tuniques flottantes, 
l'une bleue, l'autre verte, dont il a vétu la Mélodie et l’Harmonie! 
Le sujet est-il plus s¢rieux? le pinceau s’assombrit sans devenit 
triste; il sait éviler ces noirs qui trop souvent, dans les tableaux 
modernes, accentuent les ombres outre mesure sous prélexte de vr 
gueur, et font pour ainsi dire trou dans la toile. M. Baudry n’a pas 
de ces erreurs, il y a chez lui une richesse et une science des tons 
qui fait surgir instinctivement dans nos souvenirs le nom de Paul 
Véronése. 

Mais M. Baudry ne s’est pas seulement révélé comme compositeur 


M. PAUL BAUDRY. 144 


plein de gout et de clarté, coloriste brillant et varié : chez lui, le des- 
sinateur, sans avoir rien perdu de la grace qui sembiait étre son ca- 
Factére distinctif, est devenu puissant et touche plus d'une fois au 
sublime. Citons, entre autres, l’admirable académie du Faune rou- 
fant avec effroi a travers les nuages. Son corps, solidement bati, 
comme il convient, et déja ridé par la vieillesse, se crispe sous les 
coups avec une yérité tout a la fois comique et admirable. Cette fi- 
gure est, 4 mon sens, une des plus puissantes qu’il soit possible de 
Woir, et une des mieux trouvées de l’ceuvre de M. Baudry. 

Tous ces personnages sont peints par touches larges et pour ainsi 

dire juxtaposées. C'est qu’il ne s'agit plus, en effet, de tons fondus, 
de modelés imperceptibles, se perdant l'un dans l'autre sans transi- 
tion. A parcille hauteur, pousser trop loin le travail, c’edt été renon- 
cer a tout effet. La tiche n’en était que plus difficile, car ces grandes 
fumicres demandaient 4 étre calculées avec une précision réfléchie, 
‘et jetées ensuite avec une hardiesse et une sureté bien rares. M. Bau- 
dry, heurevsement, était allé étudier 4 fond, auprés des mailres, 
“cette science des grandes masses, des sacrifices utiles, et leur exem- 
‘ple a porté fruit. Enfin, comme les peintres de la Renaissance, il 
@ fait plufonner ses tableaux, s’imposant ainsi une difficulté nou- 
-velle que nos artistes modernes acceptent trop rarement, et qui 
pourtant est indispensable 4 Villusion. 

Dans les ceuvres dont nous aurons maintenant 4 nous occuper, 
-M. Baudry ne se trouvait plus en face de cette complication qui eut 
‘fini par refroidir son inspiration et fatiguer notre curiosilé. Mais 
-une autre entrave se dressait devant lui, et je veux l’indiquer dés a 
présent pour éviter d’injustes critiques 4 artiste. La forme des 
-woussures ol seront placées ces compositions avait linconvénient 
‘de donner 4 la partie supérieure du tableau une importance exa- 
gérée : les personnages, pliés sur ecux-mémes, présentaient des 
‘waccourcis facheux, surtout dans les parties inférieures. C’est pour 
“remédier 4 cet effet que M. Baudry a résoldment grandi les jambes 
-de ses personnages. Cette explication coupe court au blame que 
pourraient provoquer certaines exagérations qui disparaitront une 
‘fois les toiles mises en place, et auxquelles l’ceuvre devra sa future 
beauté : défauts anjourd’hui, qualités demain. 

Nous allons voir maintenant passer devant nos yeux une inter- 

rétalion compléte, donnée par le peintre de la Musique et de la 
“Poésie. Elle se résume tout entiére dans les deux compositions prin- 
‘cipales, ou M. Baudry a condensé tout ce qui se rapporte a ces deux 
‘arts, comme nous l’avons vu dans ses autres plafonds réunir tout ce 
-qui compose un opéra. 

.L’une de ces toiles nous dira les charmes de la musique, la sé- 


4142 « PAUL BAUDRY. 


duction des mélodies et de linspiration, l’autre les résultats utiles 
et civilisaleurs de la poésie. 

Le Parnasse offre 4 l'oeil une composition claire et facile a saisir. 
La scéne se passe au sommet de la montagne sacrée. Au centre du 
tableau, Apollon, entouré des Muses et des Graces et les dominant 
toutes, descend de son char brillant, dont les Heures détellent les 
chevaux. Il vient chanter lui-méme et conduire le cheeur des 
Muses , en les accompagnant des accords de sa phorminx. Dé 
Pune des Graces lui présente instrument enchanteur. Les Muses, 
impatientes de _ ontendre, se groupent et tiennent fixés sur lui leurs 
regards attentifs. A sa droite, Clio, muse de l’histoire, convie 4 la 
féte les grands compositeure, Lulli, Rameau, Gluck, Beethoven, 
Mozart qui cause avec Erato. Derriére eux, conduits par Mercure, 
on reconnait Rossini, Meyerbeer, Auber, Boieldieu. Belle entre 
toutes les Muses, Melpoméne, la téte couverte du masque tragigue, 
la main droite fiérement poste sur la hanche, la gauche sur ré- 
paule d’ Erato, se tient debout et observe. A travers les airs passe 
Eros, linspirateur des chants passionnés et des chaudes mélodies. 
Dans la partie gauche du tableau, on reconnait 4 leurs altributs 
Eutrope, Uranie, Calliope appuyée sur Thalie, Polymnie toujours 
pensive et demeurant a l’écart, enfin, au premier rang, Terps 
chore vétue d'une robe verte. 

Pour relier ces deux groupes et donner de l’unité a la scéne, I'ar- 
tiste a représenté sous les traits d’une jeune femme Ja fontaine Cas- 
talie, consacréc 4 Apollon et aux Muses. Sur ses eaux naissantes s¢ 
balancent des cygnes, tandis que de petits génies tressent des cou 
ronnes de laurier et puisent 4 cette source d’inspiration. 

Ce tableau est, selon moi, le plus beau de l’ceuvre de M. Baudry. 
L’artiste semble avoir traité avec un amour tout particulier. La rare 
distinction des figures n’dte rien 4 leur charmante expression; le 
composition, heureusement comprise, conduit I'ceil vers la scene 
principale ; les poses sont tonjours nobles et variées, et il ya dans 
la couleur une harmonie enchanteresse. C’est un véritable chef- 
d’ceuvre. 

Comme pendant aux séductions de la musique, l’artiste, dans un 
tableau aussi considérable que le précédent, décrit les bienfaits de 
la podsie. N’est-ce pas elle qui fait battre le coeur des guerriers et les 
pousse aux malcs combats? elle qui célébre leurs victoires et 1m- 
mortalise leurs exploits. Le nom des héros grecs serait ensevel 
dans un lointain oubli si Homére ne les avait chantés. N’est-ce pes 
encore la poésic qui, suivant la Fable, réussil 4 dompter les homme 
et fut le premier instrument de civilisation dans ces temps prim 
lifs ou leur vic ressemblait encore a celle des bétes fauves? Elle 


M. PAUL BAUDRY. 14:3 


anfin qui, par la voix d’Hésiode, charme le repos des Jaboureurs, 
deur enseigne la sagesse ct soutient le courage des travailleurs, a tel 
point qu’une ingénieuse fiction nous montre les murs de Thébes 

g élevant «’eux-mémes aux sons de la lyre donnée par Mercure a Am- 
sphion? 

Pour expliquer sa pensée d’une maniére complete, M. Baudry a 
@ivisé son tableau en trois parties. 

. Au centre, Homére aveugle, entouré des poéles, des musiciens et 
des sculpteurs qui se sont inspirés de ses chants, s'appuie sur ua 
-sceptre d’or. La Poésie aux ailes bleues plane au-dessus de hui, 
efenant d’une main la lyre et de l'autre couronnant le poéte, Au 
premier plan, Achille, armé de toutes piéces, appelle ses compa- 
-gnons au combat. Prés de lui un jeune guerrier, victorieux dans la 
dice et monté sur un cheval fougueux, montre les palmes qu'il vient 
.@’obtenir. 

. A gauche de cette scéne guerriére et 4 un plan plus reculé du 
, ‘lableau, Hésiode, entouré de pasteurs, chante le repos des labou- 
g@eurs, les bienfaits de agriculture, les charmes de la vie cham- 
pétre, tandis que dans le lointain on voit les murailles de Thebes 
wélever aux sons de la lyre d’Amphion. Enfin, comme pendant a 
ee groupe, Orphée, dont les lions viennent lécher les pieds, essaye la 
puissance de ses chants sur une famille de ces peuplades primitives 
qu'il a entrepris de civiliser. 

Dans celte vaste composition, si remplie de personnages et d’une 
conception si élevée, on rencontre des morceaux supérieurement 
dessinés, admirables d’élan et de mouvement : le groupe des guer- 
fiers, en particulier, est d'une beauté tout épique ct vraiment digne 
des vers qui l’ont inspiré. Cependant, il faut le reconnaitre, la 
pensée de l'artiste n’apparait pas aussi lumineuse que dans les 
précédents tableaux. Cerlains personnages ne se détachent pas avec 
assez de netielé. La couleur, enfin, me parait moins heureuse dans 
cette composition que dans les autres. Il eat fallu trois tableaux 
pour exprimer clairement tuut ce que M. Baudry a voulu renfermer 
-dans un seul. De la une sorte de confusion presque inévitable. Quoi 
quil en soit de ces légéres critiques, cette toile des Poétes civilisa- 
4eurs laisse une impression saisissante et profonde. 

Les cing compositions que nous venons d’éludier sont les plus 
amportantes de l’ceuvre de M. Baudry. Il s’y est atlaché, comme on 
V’a vu, 4 expliquer les rdles divers de Ja musique et de la poésie, qui 
‘sont les éléments nécessaires de tout opéra. 

Dans les tableaux qui vont nous occuper, M. Baudry, laissant 
de cété les idées générales, puise 4 des sources trés-diverses les 
pisodes qui ont trait & la musique et & la danse, et il écril 


C1444 M. PAUL BAUDRY. 


I'histoire de ‘ces deux arts. Tantét il emprunte & la Fable des 
fictions nées de l'imagination des poétes et leur donne une forme 
saisissante, tantét i] demande 4 histoire de I’antiquité, 4 la le 
gende, aux Livres sacrés les fails touchants ou émouvants qui se 
rapportent 3 son sujet. Des inventions les plus abstraites i! passe a 
ja réalité, des héros de la Fable aux rois de la Bible et aux saintes 
du catholicisme. Il étudie tous les effets de la danse et de la mv. 
sique, il en dit les charmes et les bienfaits, les dangers et les 
séductions malsaines. Mais, quelque sujet qu’il traite, son pinceag 
reste chasle, lors méme que le nu est inévitable. [1 ne le recherche 
pas, mais lorsqu’il l'aborde, cest avec une telle intuition deh 
beauté, avec un sentiment si élevé de la forme, qu’il semble impor 
sible a la morale de formuler un blaine contre lui. 

Nous aimons a signaler ce progrés, qui fait grand honneor i 
M. Baudry. Son talent, autrefois plutét élégant que sérieux, s'est 
ennobli au contact des grands maitres, et, servi tout a la fois par 
de hautes inspirations et par des qualités et une science exception- 
nelles, i n’a apercu la nature et ne l’a rendue que sous ses aspecls 
les plus élevés. 

Ces tableaux, au nombre de dix, forment la partie la plus inté 
ressante et surtout la plus variée de Poeuvre. Tout en trailant des 
sujels bien souvent et bien diversement interprétés, |’artiste sait 
capliver par la nouveaulé des elfets. Tour 4 tour terrible et gr- 
cieux, voluptueux et pur, crucl et calme, il assouplit son pinceau 
et trouve 4 l'heure voulue les qualités les plus diverses de force et 
de naiveté dont il a besoin pour rendre sa pensée. 

Ict_ notre réle devient moins aride, car le plus souvent nous nous 
trouvons en présence de scénes qui nous sont familiéres et demsn- 
dent de moins longues explications. Aussi étudierons-nous surtout 
le talent multiple déployé par M. Baudry sans craindre d’indiquer 
franchement nos préférences. Toutes ces loiles ne nous _plaisest 
pas également, mais i! n’en est pas une qui ne révéle des qualités 
magistrales et ne soit digne de l’artiste et de l’ceuvre entiére. 

La Danse occupe trois panneaux. La Danse virile et antique est 
représentée dans le tableau de Jupiter et les Corybantes. Au miliea 
de la toile, une nymphe, assise par terre auj rés du bercvau, tient 
sur ses genonx l’enfant qui se débat. Pour éviter que Kronos entende 
ses cris furieux, les Corybantes se livrent 4 une danse bruyante, 08 
sentre-choquent les cymbales, les lhoucliers et les épées. 

L’artiste a tiré un excellent parti de son sujet. Dans le cété drat 
du tableau, il a répandu tout la fois de la grace et de I'esprit : de 
la grace dans les deux personnages des Nymphes chargées d’élever 
le jeune dicu, et dont l'une, presque sérieuse, se dessine en dem 


- _—— 


‘NW. PAUL BAUDRY. ats 


te; de l’esprit dans le mouvement si vrai, si naturel de l’enfant,. 
lans le geste de ce vieux Corybante, un peu amaigri et osseux, 
fait des efforts aussi vains que consciencieux pour calmer |’en- 
. De autre cété, le groupe des Corybantes et des Curétes donne 
1 l'idée de cette danse pleine de style que l’antiquité élevait 4 la 
teur d’un art noble et qu'elle prescrivait aux préires eux- 
nes. 
cette scéne tumultueuse, M. Baudry a fait succéder les transports 
eux des Ménades autour d’Orphée qu’elles ont poursuivi et mis 
ort. Leur rage inassouvie les pousse & se venger de son dédain, 
ne sur son cadavre. L’une s’efforce, dans un geste véritablement 
erbe de colére, d’entrainer ce corps inanimé et serré par des 
les ; l'autre s'appréte 4 lacérer avec sa faucille le beau visage du 
le, tandis qu’une troisiéme enivrée par le mouvement, Continue 
anse exaspérée. Dans le lointain, des Bacchantes courent a tra- 
ila plaine a la poursuite d’un cerf. 
> dois ici faire quelques réserves et je déclare qu'il m’est impos- 
2 de comprendre pourquoi M. Baudry, qui tout a l’heure saura 
poser de splendides paysages pour son Pédris et ses Bergers,s’est 
enté d’étendre sous les pieds de ses Bacchantes cette teinte verte, 
arme et plate, qui prend une importance si grande dans le ta- 
1. J’ai peine aussi 4 reconnaftre son dessin savant et pur dans 
ersonnages du second plan, indiqués d’un trait bien insuffisant. 
cette observation faite, je reviens 4 la Ménade qui, pour en- 
rer le corps d’Orphée, se rejette violemment en arriére : cest 
ales figures les plus originales et les plus audacieuses de l'ceuvre 
.. Baudry. 
Dus arrivons devant le sanglant épisode de Salomé, cette mani- 
.tion terrible de la fascination de la Danse, et des crimes aux- 
S peut pousser l’ivresse des sens. Le roi Hérode, accoudé sur 
t de repos, suit d'un regard épris les danses voluptueuses de 
mé qui, la téte renversée, le sourire aux lévres, presque nue et 
isant comme une couronne de ses bras, se dresse sur la pointe 
pieds dans une derniére et victorieuse pose. Prés du roi, Héro- 
e tend a un esclave le plateau destiné 4 recevoir la téte de saint 
1. Un femme accroupie aux pieds du monarque incestueux suit 
t weil curieux les mouvements de Salomé tout en jouant de la 
are. Des colonnes torses, dorées et reliées entre elles par de 
es tentures, des vases et des brile-parfums donnent a l'ensemble 
‘euvre un aspect grandiose et rappellent le luxe oriental. Ici 
ore, malgré les tentations du sujet, M. Baudry a su garder un 
2 élevé et une réserve dignes des plus grands éloges. 
a musique, dont l’artiste va dans six voussures étudier la puis- 
’e, nous apparaitra sous un aspect moins redoutable. Elle éloi- 





cupée a traire une brebis et, sans interrompre 
tourne la téte vers le musicien pour mieux l’enter 
régne sous ces profonds ombrages! La vie tranq 
tudes toutes pastorales de ces anciens peuples, ignt 
de la civilisation, semblent y apparailre avec toutes 
Heureux age ou les dimes s’¢panouissaient joyeuses a 
fldte champétre sans soupconner les apres jouissance 
malsaines, les inquiétndes incessantes des nations 
Cette composition est des plus remarquables ; le « 
diose et d'une incomparable science, la couleur est 
ccau large et audacieux procédant par grandes mass 
mirable beauté du paysage qui compléte cette pastor 
Les peuples ne pouvaient, hélas, conserver tonjc 
pacifiques. Bientdt la haine et Ja jalousie susciteront 
ribles, etilfaudra exciler le courage des combattanlts. 
musique qui les soutiendra de ses males accents. Au 
peltes, ils s’élancent  l’Assaut, l’ceil en feu foulant k 
pieds, oublieux du danger et de la mort. Un vieux ch 
traits coutractés, anime ses soldats et suit les progr 
tandis que dans le ciel une femme, drapée de rouge, é 
rain, entonne le chant de guerre. C’est Bellone ou | 
personnification de ces chants patriotiques qui, aux he 
souléveut les peuples et les font voler a la victoire. 
Mais la musique, entrainante parfois comme nou: 
voir, exerce surlout une influence douce et bienfaisant 
par son charme irrésistible les volontés les plus im| 
triomphe de la mort méme. Ornhée ne sut-il pas. par 








M. PAUL BAUDRY. 4141 


L'arrangement de cette scéne accuse une véritable inspiration. La 
douleur d‘Orphée est saisissante; Eurydice, vétue de blanc, con- 
serve dans sa mort récente toute la souplesse et la grace de la vie. 
Pourquoi faut-il que la couleur manque parfois de force et de re- 
lief, et empéche les personnages de se détacher sur le fond un peu 
sombre et éteint du tableau? 

Quel reméde incomparable la musique apporte 4 nos douleurs 
physiques et morales! Saul, pendant la nuit, est en proie 4 un accés 
de folie. En vain sa fille Michol se suspend 4 lui et s’efforce de Je re- 
tenir : il veut s’élancer hors desa tente. Mais soudain des sons déli- 
eieux frappent son oreille : c’est David qui, venu du camp des Hé- 
breux, chante en s’accompagnant de sa harpe. Il sait trop le pouvoir de 
ses accords pour obéir au geste de son ami Jonathas, qui cherche a 
Yéloigner. Sail, qui luttait contre l’étreinte de sa fille, ressent aus- 


- sitét un bien-étre inattendu, et le calme reparait sur ses trails alté- 


rés. La musique seule a pu vaincre la souffrance et la fureur du mal- 
heureux monarque. Cetle scéne se passe dans une demi-obscurité. 
Par l’ouverture de la tente on entrevoit au loin le camp des Hébreux, 
éclairé par la lune, qui détache hardiment sur le ciel la silhouetle 
charmante du jeune David el jetle sur ses vétements une lueur 
argentée. Au dedans, la scéne est farouche et sombre : cest la 
eolére, la folie, la terreur; au dehors, Je calme de la nature et la 
elarté céleste qui enveloppe le jeune musicien semblent se mettre 
a l’unisson des mélodies qu’il exécute. 

Et pourtant, a cette euvre si haute je préfére encore la Sainte Cé- 
cile. Ici M. Baudry se montre |’égal des plus grands maitres dont 
son tableau s’inspire si heureusement. I] semble que luartiste ait 
voulu témoigner sa gratitude et son admiration 4 l'immortel Ra- 
phaél, et qu’il lui ait dit : « C’est toi qui m’as fait ce que je suis, et 
je veux que tu revives dans une de mes ceuvres. » Et, de fait, Pun 
comme l'autre pourrail indifféremment signer ce beau tableau. 

Par une pensée pleine de délicatesse, M. Baudry n’a pas voulu re- 
présenter dans la décoration d'un Opéra la sainte Cécile chantant elle- 
méme les louanges de Dieu : c’est sous la forme d’un réve qu'il 
hui fait recevoir les inspirations du ciel. Elle repose avec une ra- 
dieuse sérénité sur la terrasse de son palais; la nuit est étoilée, les 
anges entourent la sainte et font pénétrer dans son Ame les accents 
d'une musique célesle. Trois d’entre eux, debout sur la terrasse, 
chantent un de ces cantiques de I’Eternité dont nous parlent les Li- 
vres saints; trois autres les accompagnent de leurs instruments et 
planent au-dessus de la jeune vierge dans un ciel éclairé par- une lu- 
miére intense dont l’éclat contraste de la maniére la plus heureuse 
avec la nuit répandue sur la terre. 


1148 NM. PAUL BATDRY. 


La sainte, doucement bercée dans son sommeil par ces délicieu- 
ces harmonies, s’abandonne au charme qu’elle ressent : un sourire 
extatique se dessine sur ses lévres. Je ne sais rien de plus virginal, 
de plus idéalement pur, que cetle figure de sainte Cécile. C’est bien 
la le sommeil d'une élue qu’on sent déjé en communication avec le 
ciel. Retiens bien, 6 jeune sainte, ces chants de la véritable Sion, 
et, 4 ton réveil, redis-les ’ ceux qui sont encore assis sur Jes rives 
du fleave de Babylone! 

Il nous reste pourtant encore 4 examiner deux voussures; mais 0 
la danse ni la musique n’y auront leur place. Dans lune, M. Baudry 
met aux prises !'Idéal ct Ile Réalisme, sous la forme d’Apollon et du 
satyre Marsyas. Celui-ci, ayant trouvé la fldte de Minerve, qui jousit 
toute seule, avait os¢ provoquer le dieu 4 une lutte téméraire. La 
victoire d'Apollon alteste la supériorité de Inspiration sur Vexéca- 
lion, quelque brillante qu’elle pnisse étre; supériorité que Ie peintre 
asoulu accentuer davantage encore, en opposant a la beauteé tout 
olympienne du poétique chef des Muses la laideur vulgaire du satyre 
phryzien. 

Celte pensée ressort de toute ’ccuvre de M. Baudry. Il a trouvé 
le courage de la poursuivre 4 une époque ot Jes habiletés de lexé- 
cution distancent trop souvent l'idée et l’inspiration, ot le réalisme 
audacieux et applaudi semble attirer tous les triomphes. Apprécions 
comme elle le mérite une tentative de réaction aussi persévéranle 
et aussi réussie. 

Dans le Jugement de Pdris, M. Baudry, développant sa pensée, 
montre le supréme et universel triomphe de la beauté. Il faut 
oublier ici le cOte peu moral de cette lulte entre les déesses, pour 
n’y voir que le cdté plastique cherché par le peintre. Hl ne s’agit 
plus de Paris préférant la plus belle des femmes 4 la Sagesse et 
au Courage, et, par ce choix imprudent et égoiste, altirant tous les 
maux sur sa patrie. Cette donnée philosophique ne trouve pas ici 88 
place. M. Baudry représente les trois déesses nues. En agissant 
ainsi, il s’est autorisé de précédents célébres; je dirai méme que 
dans sa composition on relrouve un luintain souvenir d’un dessin 
merveilleux de Raphaél, gravé par Marc-Antoine, représentant la 
méme scéne. M. Baudry a voulu que son tableau fat digne du sojet 
qu'il traitait. Nous y trouvons, en effet, des qualités supérieures. 
Comme arrangement, il n'y a rien 4 reprendre, et, comme formes, 
ses déesses ont réellement une noblesse qui les éléve au-dessus de 
la nature humaine. 

Paris, le menton appuyé sur la main, subjugué par Ja beauté de 
Vénus, la regarde avec amour. Celle ci se penche vers lui, tandis que 
le génie de la Victoire pose sur sa (étela couronne qui lui est décer- 


M. PAUL BAUDRY. 414) 


née. Prés delle, son fils, l’Amour, se raille de la colére de Junon 
menacante, dont la vengeance ne se fera pas attendre. Minerve, plus 
calme, reprend tranquillement ses armes. Un admirable paysage en- 
cadre la scéne. 

Ainsi se termine cette suite prodigieuse de tableaux, ot le peintre 
@ poursuivi partout la méme pensée avec une variélé infinie dans le 
style, les effets et la couleur, donnant de l’intérét a son ceuvre tan- 
tét par le choix émouvant des snjets, tantdt par la pureté des formes 
et lexpression des physionomies, mais toujours semblable a lui- 
méme par le sentiment élevé qui l’inspire. 

Je ne parlerai que pour mémoire des dix médaillons que l'artiste 
a décorés de groupes d'enfants s’exergant aux divers instruments de 
musique dont les peuples ont fait usage. Et pourtant chacun de ces 
tableaux a plus de deux métres de hauteur, et dans le nombre i! en 
est de tout 4 fait remarquables. Mais cette revue des instruments 
de tous les pays, depuis la lyre aimée des dieux de la Grace jusgu'au 
fifre bruyaul, nous entrainerait trop loin. 

Dans les huit panneaux de forme allongée qu’il nous faut étudier 
maintenant, M. Baudry a peint les Muscs; ne trouvaient-elles pas 
leur place toute naturelle dans ce temple de la potsie, de la musique 
et de la danse? Une seule chose nous étonne, c’est que, forcé d’en 
supprimer une, l'artiste ait choisi Polymnie, la muse de I’'hymne su- 
blime. 

Deux difficultés se présentaient au peintre : c’était d’abord la ba- 
nalité du sujet, tant de fois traité par les anciens ct par les moder- 
aes; puis la forme si étroite des cadres dans lesquels il était obligé 
de placer ses figures. Il a su étre nouveau dans ses compositions et 
Bonner 4 ses ajustements une étonnante variété. C’est dans cette 
Bblouissante série de peintures que M. Baudry trouvera .son succés 
le plus incontesié. Le public, en effet, comprendra sans effort, et, 
sensible comme il l’est au plaisir des yeux, il sera séduit par ces 
couleurs vives et éclatantes, par la beauté des tétes, si vivantes et si 
expressives, par un charme tout nouveau et tout féminin qui se dé- 
gage de l’ceuvre; et, celte fois, son jugement sera confirmé par ce- 
Jui de tous les artistes. Ces muses, il est vrai, n’ont pas gardé le 
type anlique; malgré leurs vétements grecs, elles sont modernes, 
elles vivent au milieu de nous, et cependant le peintre a su leur con- 
server la beauté des plus grandes ceuvres. M. Baudry a répandu ici 
a pleines mains les harmonieuses audaces de sa palette, la science 
de son dessin large et souple, et les hardiesses de son imagination 
‘Oujours alerte et originale. 

. Passons, rapidement, hélas! car Je temps nous presse, devant ces 
auit panneaux, Voici Erato, vétue d'une robe rose : elle cache dans 


1130 M. PAUL BAUDRY. 


son sein un billet d’amour qu’elle vient de lire. Quelle grace cares- 
sante dans ce mouvement, quel'e crainte charmante, quelle coquet- 
terie! Et quel contraste aussi entre cette Muse et Melpoméne, au re- 
gard sombre, le masque tragique sur la téte, et tenant une épée 
dans ses mains croisées! Ne voyez-vous pas poiudre une expression 
de dégout et de découragement sur les traits de Clio, la muse de 
I'Hlistoire, tandis que ses yeux parcourent les tablettes de bronze sur 
lesquelles elle grave chaque événement ? Pourquoi n’a-t-elle pas em- 
bouché la trompette de la Renommée qu'elle tient de la main droite? 
L’allusion est facile 4 comprendre ici, comme elle l’est encore dans 
ce vers de Virgile, écrit sur les tablettes de Calliope : 


O passi graviora, Deus dabit his quoque finem. 


Toutes ces allusions sont indiquées d’une touche légére et avec une 
parfaite discrétion. Elles out aidé M. Baudry 4 varier l expression de 
ses i¢tes et 4 raviver lintérét d’un sujet qui, au premier abon, 
semblait ingrat et banal. 

Uranie éléve 


eee dans les cieux 
De ses pensers divins le vol audacieux. 


Sa main droite tient un roseau dont lextrémité repose sur une 
sphére céleste. Elle porte tout ensemble sur ses vélements les cou- 
leurs azurées du ciel et celles plus sombres de la nuit, et son regard 
cherche 4 pénétrer le firmament étoilé. 

Le signe distinctif auquel je reconnais Thalie, outre les couleurs 
bariolées de l’Arlequin, c'est le pedum ou baton pastoral ; elle lance 
en souriant sur le spectatcur un regard fixe el moqueur qui semble 
irrésistible. 

J’ai voulu terminer par Terpsichore, car elle me plait particu- 
ligrement. Non qu'elle soit plus belle que ses sceurs, mais elle est 
plus vivante encore et rayonnante d'entrain. Elle vient de danser, 
non pas par mélier, mais par instinct, par nature : elle est la Danse 
méme. Aprés un moment de repos elle remet ses sandales ; lceil est 
plein de joie, les cheveux blonds sont légérement défaits et collés 
au front par la sueur, mais rien dans |’attitude n’annonce la & 
ligue; on sent qu'elle a hate de reprendre sa danse un moment i 
terrompue. Sa robe, qui laisse les épaules un peu découvertes, est 
toute blanche et d'un godt charmant. Quelle décence et, en méme 
lemps, quel négligé de bon aloi! Terpsichore est la danse sans m® 
lice, sans arriére-pensée, c’est la joie du mouvement, c'est la belle 
jeunesse ardente et vigoureuse qui ne demande qu’a dépenser sa 
séve et la surabondance de sa vie. 


M. PAUL BAUDRY. 4154 


Tel est dans son ensemble Vimmense travail auquel M. Baudry a 
Ja gloire d’attacher son nom. Pendant neuf ans il a vécu pour 
ainsi dire seul avec son ceuvre, la médilant et la perfectionnant sans 
relache, lui consacrant toute la vigueur de ses plus belles années, 
luttant sans jamais reculer devant d’incessantes et incalculables dit- 
ficultés. Aujourd’hui, il la livre au jugement du public. Obtiendra- 
t-il le succés qu’il est en droit d’altendre comme Ja récompense mé- 
ritée de tant d’efforts et de sacrifices ? Pour moi, je nen doute pas. 
En face de plusieurs des tableaux de M. Baudry, j'ai ressenti ce 
charme étrange el profond que produisent seules les créations du 
génie et qui n’avail jusqu’ici remué mon ame qu’en présence des 
plus belles ceuvres des grands maitres ; et, dussent quelques incré- 
dules m’accuser d’exagéralion, avant d’avoir examiné par eux- 
mémes ce prodigieux travail, je ne cacherai pas ma pensée : ni en 
France ni 4 l’étranger, il n’y a, 4 l'heure présente, un artiste ca- 
pable d’accomplir une pareille tiche. Je dirai plus encore: M. Bau- 
dry vient de signer l’ceuvre capitale de l’art francais, depuis son ori- 
gine. Assurément, dans notre grande et riche école, nous possédons 
des toiles qui, prises séparément, peuvent lutter avec celles que 
nous venons d’étudier; mais lequel de nos peintres, dans un méme 
travail, a jamais réuni ces qualilés variées 4 l'infini, dont )’ensemble 
est nécessaire 4 la perfection d’une ceusre, mais qui presque tou- 
jours semblent s’exclure l'une l'autre chez le méme artiste ? 

M. Baudry a établi sa gloire d'une maniére impérissable. Hatons- 
nous d'ajouter que cette gloire rejaillit sur sa patrie, & laquelle il 
procure une éclatante victoire, et dont il va grandir encore la renom- 
mée artistique. Puisse exemple de ces longues années de travail 
ardu, et celui du glorieux triomphe qui couronne aujourd hui tant 
de désinléressement et d'amour de lrt, étre pour nos jeunes 
peintres un stimulant qui les entraine dans la méme voie |! 

Au moment méme o& nous ne voudrions que nous réjouir, une 
pensée douloureuse vient nous obséder, et se présente d’clle-méme 
4 tous ceux qui admirent les tableaux de M. Baudry. Que de fois 
elle a du VarrAter lui-méme dans son travail et lui apparaitre 
comme une tentation de découragement! Cette cuvre, 4 laquelle 
il a consacré ses forces les plus vives, son talent dans toute sa pléni- 
tude, cette ceuvre qui l’immortalise et qui est une gloire pour la 
France, que durera-t-elle? Elle est condamnée, dans un rapide 
délai, 4 une mort inévitable, et M. Baudry la verra périr avant 
lui. Encore quelques mois, et elle se trouvera exposée 4 |’action 
corrosive de milliers de becs de gaz, dont Ja lumiére fera prompte- 
ment disparaitre les couleurs claires et ternira l’éclat des autres. 
Un tel sort mérilait-il les sacrifices que M. Baudry a faits? Est-il 


4152 M. PAUL BAUDKY. 


juste de lui infliger une douleur si poignante? Est-il méme digne de 
nous de consentir 4 la destruction de cet admirable monument de 
art francais ? N’y a-t-il aucun moyen d’empécher ce désastre ? 

Les tableaux de M. Baudry sont peints d’une maniére large et par 
tons franchement posés; ils pourraient étre copiés trés-facilement et 
trés-fidélement sous la direction du maitre. Ala hauteur presque fa- 
buleuse ot le public sera appelé a les voir, les yeux les plus exercés 
seraient dans l'impossibilité de distinguer les copies des originaux. 
Ne semble-t-il pas que ce reméde, le seul qui préserve d’une ruine 
compléte l’ceuvre de M. Baudry sans sacrifier en rien la décoralion 
de l‘Opéra, doive étre résoldment employé ? 

D'immenses galeries vont étre ouverte au Louvre agrandi: c'est 
une occasion unique de disposer dans ces nouveaux batiments une 
salle quirecevrait tous les originaux de M. Baudry et les conserveraita 
admiration des temps a venir. A la hauteur, a la distance oi ils doi- 
vent étre vus, ils ne sauraient nuire a l’arrangement des panneaux. 
Quoi de plus juste que d’en décorer ces salles du Louvre, consacrées 
aux maitres modernes ? 

Nous voudrions voir l'administration des Beaux-Arts prendre leur 
cause en main sans hésitation. ll lui appartient, il appartient méme 
a }'Etat et, s'il le faut, aux vrais amis de l’art, de sauver par un sa- 


crifice pécuniaire cette ceuvre, que je ne crains pas d'appcler na- 
lionale. 


Arruur Doparc. 


AMARYLLIS 


PREMIERE PARTIE 


— suITE! — 


VI 


En voyage, aujprintemps, avez-vous quelquefois, 
Sur de tristes sommets privés d’eaux et de bois, 
Vu le joyeux matin descendre de la nue? 
Transformant tout & coup la terre aride et nue, 
As-tu vu, pélerin, sa brillante clarté 

Des champs les plus ingrats dorer la pauvreté, 
Faire sur ton chemin, qu’en passant elle rase, 
De chaque vil caillou quelque riche topaze, 

Une étincelle dor d’un brin d’herbe indigent, 
Kt d’une paille séche une aigrette d'argent ? 
Ainsi la vision de grace et de lumiére 

Illumina soudain toute cette chaumiére. 


Elle était grande et svelte. Un teint de marbre pur 
Doublait de ses grands yeux le vif et sombre azur, 
Teint suave, paleur doucement nuancée, 

Telle que sur un front l’imprime la pensée. 

Du lis de ’Evangile elle semblait la sceur. 


Voir le Correspondant du 25 aott 1874. 
40 Sepremane 1874. 14 





Ses cheveux, qu’un ruban soulevait, non sa 
Ses cheveux noirs pendaient en boucles sur | 
Souples et longs, pareils 4 des branches de 
Qu’était-elle? Une fée? Un esprit immortel ? 
Une muse inconnue attendant son autel? 

Non, c’était, 4 vingt ans, heure d’éclat supré 
De ’absurde vieillard c’était la fille méme ! 


« Ma chére Amaryllis, lui dit maitra Leroux. 
Ajoutez yn couvert, monsiour dipe avec nous 


VH 


Nous entrons au logis : demeure humide, ob 
Indigne d’encadrer cette blanche figure. 

Sur une table étroite et d’aplomb inégal, 
Une vieille servante étalait le régal, 
Morianne, la seule & qui le pédagogue 

Neat pas donné de nom exhumé de I’Eglogu 


« Assevons-nons. dit-it. Ah! dans les temns 


AMARYLLIS, 4155. 


Pourquoi persistez-vous & m’appeler.ainsi ? 

Ce nom n’est pas le mien : je m’appelle Luoy. 
N’était-ce pas le nom de ma mére? et moitméme, 
Ne Pai-je pas regu de son ehoix au baptéme? 


« — Qu importe, dit:Leroux, autre est bien plus charmant. 
Amaryllis! cela sonne admirablement. 

Enfin, garde ton nom, puisque l’autre te fache. 

Donc, nous n’avens, mon cher, point de hierre, point d’ache; 
Mais nous avons un vin qu'il faut boire sans eau ; 

Il date du vieux temps, consule Manlio $ 

C’est un contemporain. Dieu! comme be temps passe, 
Posthume ! Posthume $... Ma foi, tant pis; Horace 

A raison: assez tot viendront les noirs eyprés. 

D'ici 14, mon ami, mangeons et buyons frais. » 


Cest ainsi qu'il parlait d’une voix claire et forte, 
Quand un nouveau venu s’encadra dans la porte. 


Vill 


« Pardon} fit celui-ci, pardon, maitre Leroux, 
Si je viens m’abriter quelques instants chez vous; 
ll commence 4 pleuvoir. 


— Ah! répondit le maitre, 
Dieu soit loué! nos blés pousgeront mieux peut-dtre. 


Le ciel ctait pourtant, ce soir, bien peu couvert. 


« —. Bh quoi! fis-jea men tour, Hector de Pierrevert... 
Agréable rencontre! » 


Ami de mon jeune age, 





Bien moins pour s’abriter d’un nuage qui pleure 
(On n’a pas & vingt ans un semblable souci) 

Que pour y contempler l’adorable Lucy. 

Je le crus. Au regard plein de vague tristesse 
Dont le pensif jeune homme épiait son hdtesse, 
A ses rares propos jetés confusément, 

On avait de l'amour comme un pressentiment. 


Il se fit un repos, la modeste assemblée 
Demeurant attentive aux bruits de la vallée. 


1X 


Rien n’en troublait la paix... Que dis-je? un bruit s’¢ 
Un tintement profond, plaintif, intermittent, 

Comme un son de tocsin qui dans la nuit s’éveille. 
Nous nous levons en hate et nous tendons I’oreille. 
Plus prés de nous bientdt, des clameurs, des cris sou 
« Au feu! Chateauneuf brile! au secours! au secou: 


« — Hein! dit Leroux, la pluie et incendie ensemb| 


AMARYLLIS. 4157 


L’ceil terni d'un nuage ou la téte baissée, 

On ett dit par moments comme une Ame blessée. 

Les gaités du vieillard la réjouissant peu, 

Elle ne parlait pas; mais, 4 ces cris: « Au feu! » 

Elle se releva, l’éclair 4 la paupiére, 

Et, d'un superbe accent : « N’irons-nous pas, mon pére? » 


La note qu’un clairon jette pour le réveil, 
Le cri que pousse |’aigle en montant au soleil, 
Sont moins'fiers que ne fut cette simple parole. 


« Peux-tu le demander ? dit le maitre d’école; 

Quoi! le village brile, ardet Ucalegon, 

Et moi, fermant ici ma porte 4 double gond, 

Moi, j irais me coucher? Messieurs, j’ouvre la voic : 
Courons nous signaler dans les flammes de Troie! » 


X 


Nous sortons avec lui, nous allons a travers 
Les champs inhabités, les mamelons déserts. 
Cachés par les replis d'une céte pierreuse, 
Les toits d’ot s’élevait la flamme désastreuse 
Formaient l’unique bourg connu des environs. 
Conduits a la clarté dufeu, nous y courons. 
Par une de ces nuits obscures, sans étoiles, 
Qui nous font volontiers des linceuls de leurs voiles, 
Nous atteignons enfin la scéne de malheur. 
L’air était embrasé d’une lourde chaleur. 

Un vent s’élait levé, qui, d’une aile rougeatre, 
Attisait Je fltau comme on souffle sur l’Atre. 


J’avais vu Chateauneuf deux ou trois jours avant ; 
Promeneur matinal, sous le soleil levant, 


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Trois jours passés a peine, hélas! quel noir constra 
Qui pouvait, sans frémir, toucher au lieu néfaste? 
Le feu, qui fut vainqueur dés le premier moment, 
Déja remplissait lair de son petillement. 

Sa lueur empourprait la campagne et les nues. 
Partout régnaient leflroi, la douleur. Presque nue 
Les femmes s'échappaient de leurs toits ¢touffants 
Les meres dans leurs bras emportaient les enfants. 
Les hommes a leur tour, le désespoir dans l’dme, 
Fuyaient. Que pouvaient-ils contre une telle flamm 
De leurs puits étanchés qu’aurait pu toute Peau? 

Il ne s'agissail plus d’éteindre le fléau, 

Mais bien de dérober aux atteintes funestes, 
Chacun, ce qu'il avait de richesses modestes : 
Celui-ci ses outils, cher et seul gagne-pain ; 
Celui-la son bahut, son vieux lit de sapin; 

Cet autre, dont le pied tremblait sur une échelle, 
Quelque sac de froment. A terre, péle-méle, 
Tombaient de toutes parts ces modiques trésors. 
Trop heureux qui pouvait les voir enfin dehors ! 


Mais les becufs, les brebis, les chevaux de l’étable. 
Cantife ant cémiscaient dA’tine voix lamentahla 


AMARYLLIS. 4138 


Malgré leurs cris plaintifs, bon nombre cepéndant 
Furent abandonnés au foyer trup atdent. 


A peine eut-dllé vu le doulouredx spectacle, 
Lucy, pour y vdler’, combattit tout obstacle. 
« A ces infortungs, il faut donner $écours, 
Disait la belle enfant, et j’y vais et j’y cdtits! » 


Que faire pour calmer une ferveur si grahde! 
Son pére, tout d’abord laissant 14 notre bande, 
Avait, loin de nos yeux, précipité ses pas. 

Son salut, & nous seuls, n’appartenait-il pas? 
Hector et moi luttions pour enchainer son zéle : 
« Vous allez, & coup sur, périr, mademoiselle! 
— Eh bien, si je péris, quelle plus belle mort? » 
Dit-elle en repoussant nos bras avec elfort. 


1] fallut contenir d’une solide étreinte 

Ce noble cceur d’enfant, rebelle 4 toute crainte. 

De son dpre désir pour la distraire un peu, 

Il fallut l’entrainer, sous la gréle de feu, 

Vers une femme en pleurs, qui, Ja robe enflammée, 
Sur un tertre voisin tombait toute pamée|! 


XI 


Le feu sévit toujours; lv vaste emibrasement 

Ne se ralentit point. Du rouge firmament 

Tombe une ardente pluie, étincelles, flamméches 
Qui vont brilér au loin des touffes d’herbes sécvhes. 
Les cris et les sanglots redoublent prés de nous. 
Sur un tertre, 4 Pécart, les uns sont 4 genoux; 
D’autres sur les débris attacheht uti ceil sombre, 

Ou rédent effarés et s’appellent dans l’ombrt. 





Et tenant dans ses bras un butin précieux. 

Ce héros, ce martyr digne d’une auréole, 

Qui le reconnattrait? C'est le maitre d’école, 

Le fantasque vieillard qu’un sourire moqueur 
Accueillit tant de fois. Cerveau félé, grand coeur! 

Il porte deux enfants, deux créatures fréles. 

Ah! dans le tourbillon, sur les chaudes poutrelles, 
Veillant 4 son fardeau qu'il serre étroitement, 

Qui donc pourrait le voir sans un tressaillement? 


Quelques degrés encore & travers la fumée, 

Pour que du dévodment |’ceuvre soit consommée! 
Quelques degrés encor!... plus que dix, plus que huit 
Soudain l’escalier flambe et s’écroule avec bruit. 
Cen est fait, ilne reste entre ’homme et l’abime 
Qu’un dernier échelon! « Vous, dont la foi m’anime, 
Prenez soin, Dieu sauveur, des enfants que voila! » 
Il dit, le ciel entend, deux ouvriers sont la 

Qui tendent une échelle 4 ses pieds, haute et forte; 
Et le libérateur et les anges qu’il porte, 

Regus par tous les bras, touchent terre au milieu 
D’un peuple entier criant au miracle de Dieu! 


AMARYLLIS, 116 


Lui baise les genoux, et, des pleurs dans la voix : 
« Enfin je vous rendrai tout ce que je vous dois! » 


Quel sens avait ce mot, peut-étre involontaire ?... 
Je n’en sus que plus tard Je douloureux mystére. 


Arrachés aux débris d’une haute cloison, 

Les deux enfants étaient une fille, un garcon ; 
Orphelins, au berceau demeurés sans famille. 

« Ils sont abandonnés, eh bien, prends-les, ma fille, 
Nous les adopterons, dit le noble vieillard ; 

Dans notre pain du jour nous taillerons leur part. 


« Maintenant, reprit-il, 4 ?exemple des sages, 
Rentrons sous notre toit, fuyons de vains hommages, * 
Et rendons grace aux dieux, car, bien qu’un peu roussi, 
Je puis dire 4 mon tour : Veni, vidi, vict ! » 


La perte du village enfin s’achevait toute ; 

Du toit de nos amis nous reprimes la route. 
Hector et moi portions les deux enfants sauvés, 
Beaux anges endormis dans nos bras. Arrivés, 
Nous faisons nos adieux au pére, 4 sa compagne. 
Javais 4 traverser de nouveau la campagne 

Pour gagner mon logis. « Permets, me dit Hector, 
Qu’avec toi, jusque-la, je me proméne encor ? 


« — Volontiers ! » 


Et tous deux, par le sentier nocturne, 
D’aller, moi promeneur pensif, lui taciturne. 
La nuit avait repris ses plus douces clartés ; 
L’oiseau mélodieux de ces bois écartés 
Faisait, je m’en souviens, des roulades sans nombre; 
Mais le cher compagnon n’en était que plus sombre. 


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AL AGUAUAS) BELO YUUA, pavUTULs aueE LiL. 
Tu t’es trahi, mon cher, dés le premier moment. 

« Il commence a pleuvoir, » ah! le bon stratagéme 
Pour s introduire auprés de la beauté qu’on aime ! 
Le Cid 4 sa Chiméne avouant qu’il cramt l'eau ! 
C'est trés-peu vraisemblable et c’est encor moins b 
Ah fi! De tes aieux était-ce la coutume 

De chercher un auvent pour abriter leur plume? 


« — Qui, dit en soupirant le malheureux Hector, 
Je me suis donné l’air d’un enfant, d’un butor ; 
Mais ne m’accable pas... 6 mon ami, je aime! 


« — On aimerait a moins; grace, beauté supréme, 
Cceur d’ange et de héros, je lui vois tous les dons 
Que, pour notre idéal, au ciel nous demandons. 
Maintenant dis-moi tout : cette fée adorable 
Donne-t-elle 4 ton culte un regard favorable? 


« — Je ne sais, et pourtant je crois, en vérité, 
Qu’elle ne me voit pas d’un ceil trop irrité. 


« — Homme heureux! Bref, l’as-tu demandée a s 


AMARYLLIS. 


— Pour un double motif: 
Le sang de mes aieux d’abord semblait rétif; 
I] s’indignait en moi de former alliance 
Avec un laboureur saupoudré de science, 
Un magister qui prend le soc chaque matin, 
Et qui parle & ses beeufs je ne suis quel latin. 
Pouvais-je m’affubler d’un pére ridicule? 
En pareil cas, mon cher, on hésite, on recule. 
Notre homme, grace 4 Dieu, sous un nouvel aspect 
S'est révélé ce soir : il adroit au respect; 
Et, certes, mon blason peut, sans ternir son lustre, 
Couvrir ce radoteur digne d’un rang illustre. 
Vertu compte pour gloire. 


— Ainsi tu vas, demain, 
De la divine enfant lui demander Ja main? 


« — Ah! de quel cceur j’irais formuler ma priére, 
Si, par tristé aventuré, une raison derniére 
N'était la qui m’arréte... 


— Encore une raison! 


« — Hélas, oui! Je descends d’une antique maison, 
C’est vrai: j’ai des aieux qui me couvrent de gloire, 
Fort bien; mais la finit le beau de mon histoire. 

Car je n’ai plus le sou! 


— Bah! 


— Comme je te dis, 
Je suis le Cid & pied, sans un maravédis. 


« — Nexageres-tu pas ? 


2468 





Pagi-Un UU I ue suU SUT IL Ue Mariage: 
« — L’acte, dis-je, en effet, ne serait pas trés-sage. 


Il reprit fitrement : « A ceux qui n’ont plus rien 
Il reste avenir ; chacun se fait le sien. 

Je pars demain, je vais au loin tenter la chance. 
Vai vingt ans et l'amour, une double puissance. 
Tl est des continents intacts, vierges encor : 

Jy vais, j’amasserai la-bas quelque trésor. 

Je veux couvrir Lucy de luxe et de richesse; 

Il faut qu’il ne soit pas 4 Paris de duchesse 
Qu’elle n’égale, un jour, en fortune, en splendeur. 
C’est si beau, la beauté jointe avec la grandeur ! 
Une femme qui fait du monde son théatre, 

Qui boit des diamants, comme fit Cléopatre ! 
Qu’en dis-tu? 


— Mais je dis que je t'admire, Hector: 
Puisses-tu rapporter bientét des monceaux d'or. 
Je vois d'ici, je vois madame la marquise 
Tnev de Pierrevert Dien! celle femme eranice! 


AMARYLLIS. 


« — Je te tiens, reprit-il, pour un homme discret ; 
J’ai jeté dans ton coeur mon plus profond secret, 
Qu’il y reste enfoui. Que nul ne le soupconne, 

Pas un étre vivant, Lucy moins que personne. 

Si Dieu daigne accomplir un réve si charmant, 

Je veux pouvoir jouir de son étonnement. 

S'il trompe mon espoir, si la fortune adverse 

Fait obstacle 4 mon char, en un mot, si je verse, 
Je veux qu'ignorant tout, cette chére Lucy 

N’ait pas méme un regret. 


— Sois tranquille. 
— Merci. » 


La-dessus, nous touchions an seuil de ma demeure. 
Minuit vint a sonner ; des adieux c’était l'heure. 

« Au revoir! » dimes-nous en nous serrant Ja main. 
L’aventureux ami partit le lendemain. 


Moi-méme, rappelé pour affaire a la ville, 

Je dus, ce méme jour, quitter le val tranquille, 
Et saluer de loin, sous son toit écarté, 

Lucy, la fleur d’amour, la perle de beauté! 


J. Aurran. 


La suite prochainement. 


1165 





LE PRUUHALN PASSAGE DE VENUS SUR Ud 


(uel est le nombre exact, compris entre 147 et 150 
métres, qui mesure }a distance moyenne de la Terre au 
probléme pour la solution duquel de nombreux astror 
"pays n’ont pas hésité a s'exposer aux fatigues des voya 
tains, et les grandes nations de l'Europe et de l’Amériq 
s’imposer des sacrifices d’argent considérables. Et cepei 
cette question est purement scientifique et spéculatif. De 
portance pour l'astronomie, qui en déduira peut-dtre 1 
plus parfaite du systéme solaire tout entier, la résolutio: 
ne sera la cause d’aucun progrés dans le cercle des appli 
Aussi la génération actuelle, trop portée, en général, a st 
tout des moyens d’accroitre son bien-tre matériel, a 
droit de s'enorgueillir de cette noble émulation, dont les 
profitables a la science seule. La France, en particulier 
par ses récents malheurs, n'a voulu céder a personne 
toujours occupé dans ces luttes pacifiques, et l'Assemblé 
gré les difficultés qu'elle éprouve & subvenir a tous les bi 
a généreusement accordé aux savants le crédit de 500,( 
demandait I'Académie des sciences pour l'observation du 
sur le Soleil en 1874. 

Nous pensons donc que ceux de nos lecteurs auxquels! 
vement des astres n’est point familiére, trouveront quelque 
indication rapide du but que les astronomes se proposer 





REVUE SCIENTIFIQUE. 4167 


méthode employée a cet effet par lea astronomes est identique a celle qui 
sert journellement aux arpenteurs pour déterminer la distance d'un point 
inaccessible. Ceux-ci établissent sur le terrain une base dont ils mesurent la 
longueur; ils mesurent ensuite les angles que font avec cette base les deux 
lignes droites qui joignent ses extrémités au point considéré. Le triangle 
qui a pour cétés la base et oes deux lignes droites est donc compléte- 
ment déterminé, et, par suite, la distance en question qui forme l'un des 
odtés de ce triangle s’an déduit facilement, soit par une mesure directe sur 
la figure, soit par un calcul trigonométrique trés-simple. S'agit-il de me- 
surer la distance qui nous sépare d’un astre tel que la Lune ou une planéte, 
la méme méthode est applicable. Deux observateurs placés en deux points 
de la surface de la Terre, Aune distance connue, mesurent chacun au méme 
moment langle que fait la direction de l'astre avec la verticale du lieu, 
par exemple. On en conclut facilement les élaments du triangle analogue a 
celui que nous venons de définir, es, par suite, la distance de |’astre. Choi- 
sissons pour base le rayon méme de la terre, et plagons nos deux observa- 
tears, l'un au centre et l'autre 4 la surface, mais en un point tel, que ce 
Gernier apercoive l’astre en question dans le plan de son horizon. Notre 
tytangle de tout a}’heure sera rectangle, son hypoténuse sera la distance 
eherehée ; langle qui a pour sommet le centre de l’astre est ce qu'on appelle 
le parallaxe horizontale, ou simplement la parallaze de laatre : c'est langle 
sous lequel le rayon de la Terre serait vy de face par. un observateur placé 
aa centre de l'astre; nous pouvons dire encore que c'est la moitié du dia- 
métre apparent de la Terre vue de cet astre. On voit donc la haison in 
time qu’il y a entre la parallaxe d'un astre et sa distance 4 la Terre : la 
premiére de ces deux quantités étant déterminée, la seconde sen déduit 
immédiatement. 

Tous les astres, sauf la Lune, sont 4 une distance telle de nous, que la 
mesure directa de leur parallaxe, en raison méme de sa petitesse, n'est pas 
aueceptible d’étre faite avec exactitude. Pour les étoiles fixes elle est mémo 
absolument inappréciable, en sorte qu'on peut hes considérer comme étant 
teutes infiniment éloignées de nous. 

Quant au Soleil, sa parallaxe est aussi extrémement faible, et, par consé- 
quent, trés-difficile 4 déterminer directement. Malgré cela, cette détermi- 
mation présente un tel intérét, que les plus grands efforts ont été faits, de 
teut temps, pour obtenir ne fit-ce qu'une idéo de sa grandeur. Pythagore, 
en se basant sur certaines considérations harmoniques, croyait que he So- 
beil était seulement trois fois plus loin de nous que la Lune. Deux cent 
soixante-quatroe ans avant Jésus-Christ, Aristarque de Samos, ayant mesuré 
la distance angulaire du Soleil 4 ka Lune, au moment du premier ou du 
dernier quartier, en conclut le premier une valeur basée sur des observa- 
tions. Ayant trouvé 5 degrés pour ba parallaxe, ik admit que le Soleil était 
dix-neuf fois plus loin que la Lune. Par la méme méthode, aprés l’invention 
des lunettes, on trouva que la parallaxe devait étre inférieure & 50 secon- 


1168 REVUE SCIENTIFIQUE 


des, et, par suite, la distance du Soleil supérieure 4 cent quinze fois celle 
de la Lune. 

Ces résultats, quoique se rapprochant de plus en plus de la verité, en 
étaient cependant encore bien éloignés. Mais c’était l’époque ou Képler, 
par ses magnifiques travaux, constituait la théorie du mouvement des ple 
nétes, théorie qui permet de déterminer 4 chaque instant les rapports des 
distances de chacune d’entre elles au Soleil. Si l'on représente par 410 le 
rayon moven de l’orbite terrestre, les rayons moyens des orbites de cha- 
cune des planétes sont représentés par les nombres suivants : 


Mercure Vénus laTerre Mars Jupiter Saturne 
4 7 10 5 52 95 


La connaissance de ces noinbres simplifie déja considérablement le pre 
bléme que nous étudions. En effet, il suffira de déterminer exactement la 
parallaxe, et, par suite, la distance d'une seule des planétes, pour en cor 
clure inimédiatement celle de toutes les autres. 

Naturellement, cette recherche devra porter sur les planétes qui se rap- 
prochent le plus de la Terre, c’est-a—dire Vénus et Mars, et les observe 
tions devront étre faites aux époques ou ce rapprochement est le plus 
grand, c’est-a-dire, pour Vénus, au moment d’une conjonction inferesre 
(époque ow la planéte se trouve entre le Soleil et la Terre), et, pour Mars, 
au moment d’une opposition (époque ou la Terre se trouve entre le Solal 
et la planéte). Les parallaxes de ces deux planétes étant alors maxim, 
pourront étre déterminées avec plus d'exactitude qu’d tout moment. 

Cette méthode fut appliquée pour la premiére fois en 1672, par les soms 
de I’Académie des sciences de Paris, que Colbert venait de fonder (4666). 
Le méme jour, l’astronome Richer 4 Cayenne, et Cassini 4 Paris, déterm- 
naient la position de Mars par rapport 4 la méme étoile fixe. « On atter 
dait le retour de M. Richer, dit l’Histoire de l’Académie des sciences pour 
1675, comme ]’on ett attendu larrét d’un juge qui devait prononcer ser 
les difficultés importantes qui | artageaient les astronomes. » Ces obser 
tions donnérent pour la parallaxe de Mars une valeur de 25”,5. Or les Tables 
indiquaient qu’au moment de l’opposition, la distance de Mars @ la Tere 
était 4 la distance moyenne du Soleil 4 la Terre comme 3 est a 8. La paral 
laxe du Soleil devait donc étre les 3/8 de celle trouvée pour Mars, cest+ 
dire de 9”,5. La distance du Soleil 4 la Terre était donc trois fois plus cot 
sidérable qu’on ne I’avait cru jusqu alors. 

La valeur de la parallaxe solaire donnée par Richer et Cassini, ou des 
valeurs peu différentes obtenues, dans la suite, par la méme méthode, ft 
rent généralement adoptées jusqu'en 1761. 

Alors se présenta pour la premiére fois ‘occasion d’appliquer une not 
velle méthode, fondée sur ]’observation des passages de Vénus sur le Se 
leil, et dont la précision faisait espérer une détermination absolument 
exacte de la parallaxe solaire. 


REVUE SCIENTIFIQUE. 4169 


iI 


Les deux planétes inférieures, Mercure et Vénus, circulant autour du 
Soleil dans le méme sens, mais avec des vitesses angulaires différentes, 
viennent nécessairement, aprés des intervalles de temps déterminés qu'on 
appelile leurs revolutions synodiques, se placer entre le Soleil et la Terre. 
Mais comme les plans de leurs orbites ont une certaine inelinaison sur celui 
de l’orbite terrestre, ce n'est que trés-rarement que le passage a lieu de telle 
facon que le disque de la planéte se projette sur celui du Soleil. Connais- 
santles durées dvs révolutions sidérales de la Terre et de la planéte et 
Vinclinaison du plan de son orbite sur celle de la Terre, on peut prévoir 
& quelles époques auront lieu les passages sur le disque solaire : ce sont 
évidemmment les époques deg conjonctions inférieures pour lesquelles la hau- 
teur apparente de la planéte, au-dessus ou au-dessous du plan de l'orbite 
terrestre, est moindre que le demi-diamétre apparent du Soleil. En par- 
tant de 1a on trouve que si, aprés un long intervalle de temps, un passage 
a lieu, ce passage sera suivi d'un second au bout de huit années. Maia il 
faudra attendre ensuite 105 ou 122 ans avant que le phénoméne se 
reproduise. Ainsi, au siécle dernier, les deux passages eurent lieu aux 
mois de juin 1764 et 1769; notre génération les verra en décembre 1874 
et 1882, ct ils ne se reproduiront ensuite qu’en 2004 et 2012, au mois de 
juin. 1I semble, fait remarquer Bailly, que, par ces deux passages qui se 
succédent 4 huit années d’intervalle, la nature ménage une précieuse res- 
source a notre inexpérience. Nous avons besoin de nous familiariser avec 
les phénoménes : une premiére observation sert d’essai et de préparation. 
_ Les mémes hommes qui avaient vu le passage de 1764 virent celui de 1769, 
_ et, mieux instruits des difficultés, ils surent mieux diriger leur attention 
et obtenir de meilleurs résultats. 

Comment l’observation de ce phénoméne conduit-elle & la détermination 
de la parallaxe du Solvil? C'est ce que nous allons maintenant examiner. 

Rappelons-nous comment nous avons défini la parallaxe d’un astre. 
Imaginons que notre observateur qui apergoit l’astre & lhorizon, soit 
transporté instantanément au centre de la Terre, l’astre lui semblera se 
déplacer, sur la voute terrestre, d'un angle précisément égal a sa paral- 
laxe. Supposons alors que J’observateur voie Vénus se projeter sur le 
disque du Soleil, les deux astres étant 4 Phorizon : lorsqu’il se transpor- 
tera au centre de la Terre, le centre du Soleil lui semblera s’élever d’une 
quantité égale 4 la parallaxe solaire, Vénus semblera aussi monter dans le 
ciel d'une quantité égale 4 sa propre parallaxe, mais plus grande et par 
conséquent, Vénus paraitra s’élever au-dessus du centre du Soleil d'une 
quantité égale 4 la difference des parallaxes de \a planéte et du Soleil. — 

40 Seprewsre (874, 75 


4170 REVUE SCIENTIFIQUE. 


De deux points trés-éloignés l'un de l'autre a la surface du globe, on aper- 
cevra donc Vénus 4 des distances différentes du centre du Soleil et il y 
auira une liaison intime entre la difference de ces distances et la difference 
des parallaxes des deux astres, de telle sorte que la premiére étant connue, 
la seconde pourra sen déduire. Le probléme revient donc 4 mesurer ea 
des lieux différents la distance de Vénus au centre du Soleil au méme 
instant, ou bien, ce qui revient au méme, a y noter un instant précis od 
cetle distance est nécessairement la méme, le commencement ou la fin d& 
passage, par exemple. 

On peut opérer encore autrement. Vénus, en passant sur le disque so 
laire, suit d’un mouvement a trés-peu prés unifurme une trajectoire que 
l’on peut considérer comme rectiligne. Cette corde du disque solsire par 
courue par la planéte se trouve évilemment a des distances inégales du 
centre du Soleil, pour des observateurs situés en des points différents dela 
Terre, et la difference de ces distances est intimnement liée 4 la difference 
des parallaxes. Mais la mesure de la distance de la corde au centre du Se- 
leil peut étre remplacee par la mesure de la longueur de la corde elle 
méme, et la longueur de la corde sera déterminée si l'on connait exacte 
ment le temps employé par la planéte a la parcourir. Nous somines done 
amenés a déduire la difference des parallaxes d'une mesure de temps au 
lieu d’une mesure dangle, et lon sait que la premictre est susceptible 
d'une bien plus grande exactitude que la seconde. En outre, la mesure de 
la durée du passave nexize pas la délermination des heures absolues aur- 
quelles les contacts ont lieu, et, par suite, la connaissance exacte des élak 
absolus et des marches des pendules ou chronométres servant a la note, 
devient inutile. Enfin, il résuite des relations existant entre la différence 
des parallaxes et la dif érence des durécs des passages notés en deux points 
éloignés, que la connaissance eracle dis lorgitudes de ces lieux nest pas 
nécessaire. Or l'un sait que la détermination précise des longitudes est 
une opération astrunomigue des plus difticiles. 

L’une ou l'autre des deux méthodes que nous venons d'exposer donne 
la valeur de la difference des parallaxes des deux astres. D’autre part, 02 
connaitra, par les tables du Soleil e: de Vénus, le rapport entre la distance 
de Vénus et celle du Soleil & la Terre au moment du passage, et, pir 
suite, le rapport des deux parall xvs. Connaissant done leur différence 4 
leur rapport, on vbtiendra facilement la valeur de chacune d’elles. 

C'est le célébre astronome anglais Halley. qui, le premier, eut 1’idée de 
déterminer la distance du Soleil 4 la Terre par Pubscrvation des passages 
de Vénus. En 1678, étant 4 Sainte-Ileléne pour étudier le ciel austral, il eut 
l'occasion d’observer un pa sage de Mercure sur le Soleil, et, frappe dels 
précision avec laquelle on pouvail en mesurcr la durée, il saisit immédia- 
tement la liaison de cette durée avec la parallaxe sulaire. Mais, comme 
Vénus, a l’époque des conjouct.uns inférieu:es, est encore beaucoup ples 


REVUE SCIENTIFIQUE. 44174 


rapprochée de la Terre que Mercure, il proposa l’application de sa méthode 
aux passages de cette planéte. Dans deux mémoires publiés en 1691 et 
47416, il développa les conditions dans lesquelles devait étre faite cette ob- 
servalion. Mais, en 1716, il était A4gé déja de soixante ans, et le prochain 
passage de Vénus ne devait arriver qu’en 1761. Il n’avait dunce aucun es- 
poir d'observer lui-méme le phénoméne et de recueillir les fruits de sa 
découverte. « Si quelqu'un, dit 4 ce propos J.-D. Cassini!, a plus de raison 
que les autres hommes de s’apercevoir et de se plaindre de la courte durée 
de la vie, c'est, sans doute, l’astronome. Ses yeux pénétrent dans l'avenir, 
découvrent et prévoient des observations curieuses et importantes; mais 
le terme de sa vie est une barriére qui s‘éléve entre ces phénoménes et 
lui, et qui lui é6te tout espoir d’en étre le témoin. » 


HHT 


Mais la méthode de Halley avait été appréciée par ses successeurs, et, 
longtemps avant 1761, les astronomes se préparérent 4 l’observation du 
passage qui devait avoir lieu 4 cette époque. L’Académie des sciences, en 
particulier, déploya le plus grand zéle dans l'étude des conditions les plus 
favorables 4 une bonne observation. L’un de ses membres les plus savants, 
lastronome de Lisle, construisit une mappemonde sur laquelle étaient in- 
diquées, pour chaque lieu du globe, les heures d’entrée et de sortie de Vé- 
nus sur le disque solaire; au moyen de cette carle, on pouvait facilement 
rechercher les meilleurs points d’observation : les Anglais conclurent de 
son inspection l’inutilité d'une station qu’ils avaient choisie sur les indica- 
tions de Halley. 

Halley avait proposé d’observer seulement les durées du passage en des 
lieux différents : si, pour une cause ou pour une autre, l’observation de 
l'une des phases, entrée ou sortie, était manquée, toute la pene de l'ob- 
servateur était perdue. De plus, les observations qui pouvaient étre faites 
en des points ou |’on voyait l’entrée ou la sortie seulement étaient égale- 
ment inutiles. De Lisle montra que toutes ces observations pouvaient étre 
utilisées, 4 condilion que la longitude du lieu et lheure de la phase ob- 
servée fussent connues trés-exactement. 

L’Académie des sciences, aprés de longues discussions, décida que des 
observateurs seraient envoyés dans trois stations éloignées : l’abbé Chappe 
d’Auteroche, sur la demande de |'impératrice Catherine de Russie, 4 To- 
bolsk, en Sibérie ; Legentil, 4 Pondichéry, et Pingré, 4 Vile Rodrigue, 
dans l'Océan Indien. 

Chappe ne parvint{a son poste d’observation qu'aprés un voyage de cing 
mois des plus pénibles. 


‘ Histoire abrégée de la parallaze du Soleil. 


4172 REVUE SCIENTIFIQUE. 


Legentil, parti de France le 26 mars 1760, arriva le 10 juillet a Vile de 
France; mais la guerre allumée alors entre la France et l'Angleterre ne 
lui permit pas de se rendre 4 Pondichéry. Croyant profiter d'une occasion 
favorable, il s‘embarqua, le 141 mars 1761, sur une frégate qui partat 
pour la céte de Coromandel. Mais, arrivés le 24 mai seulement devant 
Mahé, les voyageurs trouvérent les Anglais maitres de cette place et appr- 
rent qu’ils I'étaient aussi de Pondichéry. La frégate dut fuir promptement 
et revinta l'ile de France; mais le jour du passage arriva durant ce trajet, 
et Legentil eut la cruelle déception d’observer le phénoméne par un cd 
splendide, mais sans pouvoir prendre de mesures précises : le fruit de 
toutes ses peines élait entitrement perdu. 

Quant 4 Pingré, parti en 1761, il arriva 4 Vile Rodrigue au mois de 
mai : Tile offrait si peu de ressources qu'il fut obligé d’établir son obser- 
valoire en plein air. Malgré cela, grace 4 son adresse et 4 sa constance, il 
put faire de bonnes observations. 

Les autres nations de I'Furope n’étaient pas restées inactives. L’Angle 
terre avait envoyé un observateur 4 Sainte-Héléne et un autre 4 Sumatra; 
mais le vaisscau qui portait ce dernicr ayant été attaqué et désemparé de 
plusieurs agrés, ne put arriver qu’au cap de Bonre-Espérance. Les Russes, 
les Suédois et les Danois se rendirent dans les régions boréales. 

Enfin, la sortie de la planéte étant visible dans toute l'Europe, un tré+ 
grand nombre d’observations de cette phase purent étre faites dans les 
Observatoires avec de bons instruments. 

En résumé, cent soixante-seize observateurs répartis sur cent dix-sept 
stations fournirent des données plus ou moins exactes pour servir de bases 
aux calculs des astronomes. 

Les résultats de cette grande campagne scientifique ne répondirent 
pas aux espérances que son entreprise avait fait concevoir. « Le résultet 
du passage de 1761, dit l'auteur de I'Histoire abrégée de la parallaze dx 
Soleil, se réduisit donc, j’ose le dire, 4 nous rendre plus indécis qu'at 
paravant. La parallaxe du Soleil était fixée entre 9°,5 et 107,2. Le par 
sage de Vénus étendit les bornes de cette variation depuis 8”,5 jus 
qua 10°,5. 

« On edt eu lieu, sans doute, ajoute J.-D. Cassini, d’étre inconsolable 
de la perte d'une pareille occasion, si elle n’eit dd se renouveler hait 
années aprés. Mais le passage de 1769 (3 juin) nous laissait l’espérance 
du dédommagement, et devenait d’autant plus précieux que c’était le 
dernier phénoméne de cette espéce dont notre génération put se fatter 
d’étre témoin. L’observation en devait étre mieux faite par les mémes 
observateurs, que le passage de 1761 avait déja exercés; enfin, les résul- 
tats devaicnt étre plus exacts et plus concluants, vu les circonstances 
particuliéres plus favorables dans ce dernier passage que dans |’autre. 
Aussi résolut-on de ne négliger aucun des voyages que l’on pourrait juger 


REVUE SCIENTIFIQUE. 4173 


utiles, afin de se procurer les observations les plus complétes. L'expé- 
Fience est notre plus grand maitre; le fruit de ses lecons nous indemnise 
du prix des années qu’elles nous coutent. Le principal but avait été man- 
qué en 1761, faute d’avoir observé dans des lieux ot les durées fussent 
assez différentes. Il était essentiel de ne pas tomber une seconde fois ‘dans 
‘le méme inconvénient. » 

Les études préparatoires faites dés 1763 par Lalande et Pingré, en 
France, et par Hornsby, en Angleterre, montrérent que les stations les 
plus favorables relativement 4 la différence des durées étaient situées, 
d’une part, vers le milieu de la mer du Sud, la Californie et le Mexique, 
et, d’autre part, vers le pdle boréal, au nord de la Laponie et du 
Kamtschatka. 

Le gouvernement frangais n’ayant pu obtenir de Ja cour d’Espagne l’au- 
torisation de pénétrer dans la mer du Sud, qui était alors sous la domi- 
nation de cette puissance, l’astronome frangais, Chappe d’Auteroche, 
lobservateur ardent du passage de 1764 4 Tobolsk, se rendit a Saint- 
Joseph, prés du cap Saint-Lucas, & l’extrémité méridionale de la Ca- 
lifornie. 

Pendant ce temps-la, le célébre capitaine Cook, sans demander per- 
mission aux Espagnols, embarquait incognito 4 Plymouth, sur la frégate 
UEndeavour, l’astronome anglais Green, et, au mois d’avril 1769, se fixait, 
pour y observer le passage de Vénus, dans l’ile d’O'Taili, qu’il venait de 
découvrir. 

Ces deux expéditions, dont le succés fut complet au point de vue scien- 
tifique, furent fatales aux astronomes qui les avaient entreprises. Chappe 
et deux de ses compagnons furent enlevés par la fiévre jaune quelques 
jours aprés le passage; Green avait repris la route d'Europe lorsqu'il mou- 
rut aux Indes. 

L’astronome Legentil, dont nous avons raconté les mésaventures en 
4761, ne fut pas plus heureux en 1769. Dés que Pondichéry nous fut 
rendu, il alla s’y installer et eut le courage d’y attendre, pendant huit 
ans, le second passage. Tant de zéle et de dévouement ne furent pas ré- 
compensés : le 3 juin 1769, au moment ow il s’apprétait a faire l’obser- 
vation, un nuage lui cacha le soleil. Pour la seconde fois, sa mauvaise 
fortune anéantissait le fruit de sa patience et de ses efforts. 

Dans les régions boréales, le phénoméne fut observé par les Suédois 
et les Russes, et par le P. Hell, astronome allemand, qui se rendit 4 
Wardhus, au nord de la Laponie, sur l’invitation et aux frais du roi de 
Danemark. 

Enfin, l’entrée de la planéte sur le disque solaire ayant été visible dans 
une grande partie de l'Europe, fut objet d’un trés-grand nombre d’ob- 
servations. 

On recueillit cent quarante-neuf observations faites dans soixante-quinze 


Pequer 6 vous rauwan wun parcuyanuay vane au ese eeuee wee 


si grande. 
Iv 


Outre ces méthodes directes que nous venons de passe: 
tres moyens détournés peuvent amener a une déterminaltic 
exacte de la parallaxe solaire. Ainsi les perturbations qu 
Soleil sur la Lune apporte dans les mouvements de notre 
dent de la distance du Soleil 4 la Terre qui peut étre ain 
mesure de ces perturbations. 

Le mouvement réel de la Terre autour du Soleil rés 
exercée par cet astre sur le sys{éme formé par la planéte 
En comparant ce mouvement réel a celui qu’on observe 
n’existait pas, on constate des différences dont la valeu 
de la distance qui nous sépare du Soleil : le calcul de 
basé sur les lois de la gravitation universelle, donne um 
cette relation, qui conduit 4 une nouvelle détermination 
solaire. 

Enfin, on sait que l’observation du phénoméne con! 
@aberration, permet de fixer la valeur du rapport de la‘ 
de la Terre dans son mouvement annuel autour du Soleil 
la lumiére. Dunc la mesure de la vitesse de la lumiére, { 
thodes indépendantes de l'astronomie, fournira indirect 
moyenne de la Terre dans son orbite, et, par suite, le 
orbite. 


REVUE SCIENTIFIQUE. 4475 


fournissent. Des causes diverses, en effet, peuvent influer sur ces résultats 
et contribuer a allérer la valeur de la parallaxe solaire 4 laquelle condui- 
sent ces méthodes indirectes. » 

Les deux seules méthodes qui, jusqu’a présent, ont inspiré confiance 
aux astronomes sont basées, la premiére, sur la mesure directe de la 
parallaxe de Mars au moment d'une opposition, et la seconde sur l’obser- 
vation des passages de Vénus sur le Soleil. Or la parallaxe de Mars en 
Opposition et la différence des parallaxcs de Vénus et du Soleil ont des va- 
leurs 4 peu pres égales et comprises toutes deux entre le double et le triple 
de la parallaxe solaire que l'on cherche. Mais la parallaxe de Mars s’ob- 
tient par une mesure dangle, tandis que la méthode de Halley donne la 
différence des parallaxes de Vénus et du Soleil par une mesure de temps, 
susceptible d'une bien plus grande précision. Cette seconde méthode est 
donc, en principe, beaucoup supérieure a la premiere. 

D’ow vient donc que l’approximation obtenue par l'emploi de cette mé- 
thode, en 1769, ait été si différcnte de ce que l'on pouvait légitimement 
espérer, grace au choix judicieux des stations? Cela résulte, ainsi que 
nous l’avons dit, de ce que le phénoméne qu'il s’agit d’observer n’est pas 
‘aussi siinple qu'on pouvait se le figurer a priort. 

Avec quelyue précision que l'on puisse calculer a lavance l’instant ob 
Vénus viendra mordre sur le Soleil, il est inipossible de noter exactement 
Vheure de ce premier contact, parce que la planéte étant invisible Jusque- 
la, il faut évidemment que le disque solaire soit entamé d'une maniére 
sensible pour qu¢ l'on puisse s’apercevoir du commencement du passage. 
Aussi cetle premiére phase se détermine-t-elle par l'instant du premier 
contact interne, c’est-a-dire l’instant ot la planéte se sépare du bord du 
Soleil en lui étant tangente intérieurement. Mais Vénus se meut avec une 
trés-crande lenteur sur le disque solaire : on peut apprécier cette lenteur 
en remarquant que la planéte mettrait 8 heures environ 4 parcourir un 
diameétre du Soleil; il lui faut donc environ 415 secondes de temps pour 
parcourir 4” d'arc. Or les astronomes du dix-huiliéme siécle croyaient que 
apparition du filet de lumiére qui se forme au moment du premier con- 
tact inlérieur devait étre pour ainsi dire instantanée et marquer par con- 
séquent pour l’observateur l’instant vrai du commencement du passage. 
Mais M. Faye, quia examiné avec soin' les conditions de visibilité d'un 
filet de soleil isole et du filet solaire relatif au passage de Vénus, a mon- 
tré que, au moment of il devient perceptible, le filet solaire a une épais- 
seur variable, pouvant atleindre plus d'une seconde dans ccrtaines 
conditions deéfavorables; l’erreur commise serait alors de plus de quinze 
secondes de temps. 

La fin du passage est signalée par l’instant du deuxiéme contact inteé- 


* Comptes rendus de l' Académie des sciences, tome LX. 


1176 REVUE SCIENTIFIQUE. 


ricur : la méme incertitude peut exister relativement 4 la disparition plos 
ou moins instantanée du filet de lumiére qui sépare la planéte du fond du 
ciel. 

Mais ce n’est pas tout: en 1761 et surtout en 1769, le phénomeéne d'un 
contact s‘est montré 4 un grand nombre d'observateurs entouré de com- 
plications encore plus graves. A l’entrée, par exemple, au moment od le 
disque noir de Vénus est sur le point de se détacher du bord du Soleil, ce 
disque y semble retenu par une espéce de ligament obscur trés-étroit, qu 
persiste pendant quelques secondes et se rompt brusquement en laissant 
apparaitre le filet de lumiére dont nous parlions tout 4 l'heure. De méme 
a la sortie, au moment ot Vénus va toucher inté:ieurement le bord du 
Soleil, une sorte de goutte noire s interpose entre ce bord et la planéte qui 
semble attirée vers le fond obscur du ciel. 

On comprend donc que l'instant d'un contact noté en un méme lieu part 
ces observateurs differents, aitpu présenter des differences sensiblesallant 
jusqu’a vingt et vingt-cing secondes. 

« Sidonc, dit M. Delaunay, on joint 4 ces difficultés le défaut d'expé- 
rience des astronomes dans l'observation d'un phénomeéne aussi rare, ¢ 
surtout l’émotion extréme causée par la grande importance de cette obser- 
vation qui, dans chacune de ses phases ne pouvail étre faite qu'une fois e 
qu'il ¢tait impossible de recommencer, on comprendra sans peine que les 
résultats immédiats de toutes les observations du passage aient été eate 
chés d’crreurs qui ne tiennent pas au fond méme de la méthode imagine 
par Ilalley, et qu'on peut avoir l’espoir de voir disparaitre, 4 force de pre 
cautions préalables, lorsqu'une nouvelle occasion se présentera de refaire 
des observations du méme venre. » 


V 


Tel était l’état de la question au moment ou approchait, attendu depuis 
un siécle, le passage du 9 décembre 1874. 

és l'année 1857, M. Airy, astronome royal d’Angleterre, avait publié 
une étude sur les conditions relatives d'exactitude que devaient présenter 
les deux passages de 1874 et 1882 au point de vue de l’application des m 
thodes de Ilalley et de de Lisle. En 1865, M. Delaunay, dans sa Notice si 
la distance du Soleil 4 la Terre, publiée dans l’Annuaire du bureau és 
‘ongitudes pour 1866, appelait de nouveau I'attention des astronomes 4 
du public sur cet intéressant phénomeéne. 

Enfin, le 4°" février 1869, le ministre de l’instruction publique, M. De- 
ruy, informait l’Académie des sciences de I’intention ou était le gouverne- 
ment de seconder de tout son pouvoir les efforts des astronomes frangais 


1 Annuatre du Bureau des longitudes pour 1866.) 


REVUE SCIENTIFIQUE. 4177 


qui seraient désignés pour aller au loin observer le passage de Vénus, et 
demandait 4 ce corps savant d’indiquer en particulier dans quelles stations 
devaient étre envoyés les observateurs, quel devait étre le nombre de ces 
observateurs, et de quels instruments ils devaient étre munis pour l’obser- 
vation du phénoméne et pour les autres recherches dont ils pourraient 
&re chargés. 

L’Académie répondit au ministre le 241 janvier 1870 en nommant une 
commission chargée de signaler les stations principales de l’expédition, et 
dans la séance du 14 mars 1870, elle approuva les résultats des premiéres 
délibérations de cette commission. Mais bientét arriva Ja guerre qui sus- 
pendit nécessairement les études de l’Académiz sur cet objet; en outre la 
commission perdit successivement trois de ses membres les plus actifs: 
MM. Delaunay, Laugier et le maréchial Vaillant. Le 2 septembre 1872, ils 
furent remplacés par MM. Elie de Beaumont, Dumas et Fizeau. A partir de 
ce moment, et certes il n’y avait plus de temps 4 perdre si l'on voulait ne 
pas arriver trop tard, les préparatifs furent poussés avec vigueur, grace 
surtout a l’impulsion énergique du nouveau président de la commission, 
M. Dumas. 

La premiére question qui fut posée dans le sein de la commission recon- 
tituée porta sur l’utilite méme de l’entreprise. M. Le Verrier, le directeur 
de I’Observatoire, soutint quela parallaxe solaire pouvait actuellement étre 
déterminée avec plus d’exactitude, par les méthodes indirectes que par 
observation des passages de Vénus et qu’en conséquence, dans son opi- 
nion, les expéditions projetées ne conduiraient 4 aucun résulat définitif. 
Mais cet avis, quoique venant du savant le ‘plus compétent peut-étre, ne 
prévalut pas dans la commission. « Elle pensa, dit son rapporteur!, que 
Yobservation du passage de Vénus sur le Soleil devait étre poursuivie, 
comme moyen de faire connaitre avjourd’hui avec précision la parallaxe 
du Soleil ; comme moyen de fournir dans l'avenir 4 nos successeurs des 
résultats indispensables peut-étre 4 des conceptions dont nous ne pou- 
vons pas mesurer l'étendue, dont, surtout, nous ne devons pas prétendre 
borner le champ. Elle n'a voulu ni abdiquer le glorieux héritage de nos 
ancétres, ni mériter les reproches de nos descendants. Elle a jugé que le 
moment serait mal choisi, d’ailleurs, pour laisser la France en dehors de 
ce grand concours scientifique, ot Jes nations civilisées s'apprétent a se 
mesurer sur un terrain qui appartient au passé de l’Académie et dans un 
combat ow elle a tenu la premiére place, il y a cent ans. » 

L'organisation des expédiltions était donc décidée en principe; il fallait 
maintenant s’occuper activement de la désignatiun définitive des stations 
et du choix des instruments destinés 4 l’observation. Nous allons indiquer 


{ Rapport sur Uétat des préparatifs pour les expéditions chargées par l' Académie 
d’aller obseryer le passage de Vénus sur le Soleil, le 9 décembre 1874, par M. Dumas, 
président de la Commission. (Comptes rendus de l Acad, des sciences, t. LXXVIII, n° 26.) 


1178 REVUE SCIENTIFIQUE. 


briévement comment, par un choix judicieux des stations et par l'emploi 
d'instruments convenables, on peut assurer, autant que possible, la réussite 
d’une entreprise dont les expériences du siécle dernier ont montré les 
difficultés. 

La connaissance des mouvements planétaires, par les tables du Soleil ¢ 
de Vénus dues aux travaux de M. Le Verrier, est aujourd'hui si parfaite que 
l’on peut déterminer & l’avance avec une trés-grande exactitude les heures 
(temps moyen de Paris) qui correspondent aux instants des difiérentes 
phases du phénoméne, l’observateur étant supposé au centre de la Terre. 
Partant de 14, et adoptant un2 valeur approchée pour la parallaxe solaire, 
on peut élablir trois formules donnant avec une exactitude suffisante les 
heures de l'entrée et de la sortie, et la durée du passage pour un poist 
quelconque de la surface terrestre dont on connait la longitude et la 
titude. Ces formules permettent de déterminer la position de six points 
remarquables, situés deux 4 deux aux antipodes l'un de l'autre et jou 
sant des proprictés suivantes : deux d'entre eux sont les points de la Terre 
pour lesque's la durée du passage est maximum ou minimum ; deux autres 
sont les points pour lesquels l’entrée de la planéte sur le Soleil a lieu le plus 
tot ou le plus tard ; enfin les deux derniers sont les points pour lesquels la 
sortie a également lieu le plus tdt ou le plus tard. Si le Soleil était visible. 
a la fois de tous les points de la surfacede la Terre et si cette surface était 
partout solide, c’est évidemment en ces six points que les observateurs de- 
vraient se transporter pour l’application la plus fructueuse des méthodes 
de Halley et de de Lisle. Mais pour que l’observation soit pussible, il faat 
d'abord étre sur la terre ferme et non en mer; il faut ensuite qu'il fasse 
jour aux moments ou se produiront les phases que |’on veut observer, e 
méme, pour que les observations ne soient pas trop difficiles, il est néces 
saire que le Soleil 4 ces moments ne soit pas trop voisin de l’horizon. 

Pour apprécier quels sont les points de la Terre qui satisfont le mieux é 
toutes ces conditions, on trace sur une mappemonde deux grands cercles, 
le premier formé par tous les points qui ont le Soleil 4 leur horizona 
l'heure de entrée et le second formé par tous ceux qui ont le Soleil a lear 
horizon a l'heure de la sortie. Ces deux grands cercles partagent le 
globe en quatre fuseanx, dont deux élroils ct deux trés-larges, comprenast 
les lieux ot le phénoméne sera visible en totalité, en partie ou pas du bet. 

Une pareille carte a été dressée en 1869, par M. Puiseux, pour le passege 
de 1874, et se trouve annexée a la Connaissance des temps pour 41871. La 
partie non coloriée indique les lieux od, le Soleil restant sur l’horizon pen- 
dant tout le passage, le phénoméne sera visible en totalité. Elle comprend 
les terres australes, une grande partie des mers du Sud et des Indes, ls 
Nouvelle-Zélande, }’Australie, les Indes, la Chine, le Japon et une partie de 
la Sibérie. 

Un petit espace, coloré en rouge et situé sur la terre de la Trinité, au 


REVUE SCIENTIFIQUE. 4179 


kd du cap Horn, comprend des lieux pour lesquels le Soleil, visible a 
emfrée et & la sortie de Vénus, se couche dans |’intervalle. 

La partie jaune de la carte, qui renferme une grande partie de l’océan 
acifique, les files Sandwich, les iles Aléoutiennes et le Kamtschatka, indi- 
we les lieux pour lesquels le Soleil sera visible 4 l’entrée, mais se couchera 
rant la sortie. | 

La partie verte, contenant toute l'Afrique méridionale, I’Egypte, l’Ara- 

le, la Perse, la Turquie d'Europe et d'Asie, une partie de la Russie et de 
1 Sibérie, renferme les lieux ot, au contraire, le Soleil étant encore cou- 
hé 4 l’entrée ne se lévera que quelque temps avant la sortie. 
 Enfin, tout le reste de la carte, teinté en bleu, comprenant le Sénégal 
L #’Algérie, presque toute l'Europe, les deux Amériques et toutes les ré- 
bons polaires du Nord, renferme les lieux ot le Soleil sera couché pendant 
put Je passage, et ou, conséquemment, le phénoméne sera complétement 
avisible. 
.@n reporte sur cette carte les six points remarquables dont nous avons 
arlé tout a l'heure, et alors le probléme de la désignation des stations de- 
ent extrémement simple. Pour |’application de la méthode de Halley, on 
hoisit les lieux situés dans la partie blanche de la carte, le plus prés pos- 
ible des points correspondant aux durées maximum et minimum du pas- 
age, en ayant soin cependant de ne pas se mettre trop prés des bords de 
wtte partie blanche, parce que les lieux situés dans le voisinage de ces 
erds ont, a l'entrée ou A la sortie, le Soleil trop prés de l’horizon pour 
warmetire une observation trés-exacte du phénoméne. Pour I'application 
le Ja méthode de de Lisle, on choisira de méme des stations voisines des 
ints correspondant aux entrées ou aux sorties les plus hatives et les plus 
ardives, tout en ayant le soleil suffisamment élevé sur l’horizon au mo- 
nent de la pliase observée. 

Toutefois, en outre des conditions astronomiques que nous venons d’in- 
liquer, les stations choisies doivent encore satisfaire 4 des conditions mé- 
korologiques dont il faut aussi tenir trés-grand compte. Il ne suffit pas, en 
Met, pour que le phénoméne soit observable, que le Soleil soit au-dessus 
e l’horizon, il faut encore que son disque ne soit pas caché par des 
wages au moment ot le passage a lieu. Il faudra donc éliminer les 
eux ot les chances de beau temps, au mois de décembre, ne sont pas con- 
idérables, et sacrifier quelquefois 4 cette considération une station qui, 
u point de vue astronomique, pourrait étre trés-avantageuse. Pour la 
a&me raison, un astronome anglais, M. Proctor, recommande de mul- 
iplicr les stations australes, les chances de beau temps y étant, a cette 
poque de l'année, relativement plus faibles que dans les régions 
oréales. 

_La premiére commission de l’Académie des sciences, dans son rapport 
lu 44 mars 1870, avait proposé d’envoyer des observateurs dans neuf 


1180 REVUE SCIENTIFIQUE. 


stations : Yokohama, Pékin, l'une des iles Saint-Paul et Amsterdam, la 
Réunion et Nouméa, dans chacune desquelles le passage tout entier pourra 
étre observé; Taiti et les tiles Marquises, of l'on verra l'entrée seulement, 
et enfin Mascate et Suez, ot la sortie seulement sera visible. La seconde 
commission, obligée de restreindre les dépenses, dut réduire 4 six ke 
nombre des stations et choisit les lieux suivants : 


Stations australes : ile Campbell, ile Saint-Paul, Nouméa. 
Stations boreales : Pékin, Yokohama, Saigon. 


L’ile Campbell est située au sud de Ja Nouvelle-Zélande, presque ax 
antipodes de Paris; Vile Saint-Paul, perdue dans le grand Océan Indien 
austral, est 4 peu prés a4 égale distance du cap de Bonne-Espérance et é& 
l'Australie. Ces deux iles sont absolument désertes et n’offrent avcune 
ressource aux observateurs qui y sont envoyés ; aussi ont-ils été obbgts 
d'emporter tout ce dont ils auront besoin, des vivres et des combustibles 
pour cing mois et jusqu’au bois destiné 4 la construction des habitations. 
Aussi, 4 chacune de ces deux expéditions, sont adjoints un médecin é& 
la marine et dix hommes d’équipage. 

A Pékin et Yokohama, ot les hivers sont trés-rigoureux, les observateurs 
auront a souffrir du {roid ; mais aussi, 4 cette époque de l'année, le ciely 
est ordinairement découvert. 

Dans chacune de ces six stations, on verra l’entrée et la sortie de la ple 
néte, La durée du passage sera plus longue d'environ 25 minutes & Pé 
et 4 Yokohama qu’a Saint-Paul et 4 Campbell. Les observations faites dass 
ces quatre stations seront donc trés-favorables 4l’applicatisn de la méthode 
de Halley. 

Mais la méthode de de Lisle pourra aussi étre employée avantageusemest, 
car, 4 Yokohama, l'entree de la planéte sur le disque solaire aura lieu & 
viron 17 minutes plus tét qu’ Saint-Paul et, a Pékin, la sortie aura lieu @- 
viron 19 minutes plus tard qu’a l’ile Campbell. 

Aussi ces quatre stations ont-elles été organisées beaucoup plus compl 
tement que celles de Nouméa et Saigon ; les deux derniéres ont été choists 
principalement a cause des facilités offertes pour leur installation par la 
élablissements francais qu’elles possédent. Elles fourniront néanmoine de 
résultats utilement comparables 4 ceux des autres stations. 


VI 


On voit donc que le choix des stations est dirigé par des considérations 
inathématiques ou matérielles limitant beaucoup les incertitudes relatives 
i leur valeur probable. Il n’en est pas de méme du choix des instruments: 
une bien plus grande liberté d'action est laissée aux astronomes A cet égard, 
et nous verrons tout a I’heure que les diverses nations en ont largement us. 


REVUE SCIENTIFIQUE. 1181 


kussi est-ce probablement la vue la plus juste dans le choix des méthodes 
Y’observation qui décidera de la victoire dans cette lutte scientifique entre 
les. grandes nations civilisées du globe. 

‘ Les instruments que l'on emploiera pour l’observation du passage seront 
Je trois sortes : 4° les lunettes equatoriales; ; 2° les héliométres; 3° les ap- 
pareils photographiques. 

La lunette equatoriale ou parallactique est une lunette astronomique a 
laquelle un mécanisme d’horlogerie donne un mouvement de rotation con- 
finu autour d'un axe paralléle 4 l'axe du monde, en sorte que l’observateur 
peut suivre un astre quelconque comme sil était immobile dans le ciel. 
est l'instrument qui a été employé presque uniquement pour l’obser- 
ration des passages de 1761 et 1769. Il permet, en effet, de suivre le Soleil 
%¢ de noter le moment of 1’on voit la planéte entrer en contact intérieurou 
axtérieur avec le disque solaire. 

Mais nous avons vu que, lors de ces passages, des apparences singulié- 
res consistant dans la formation d'un ligament obscur ou d'une goutte noire 
au moment méme des contacts, sont venues jeter le trouble dans les ob- 
servations et allérer les mesures faites par de nombreux astronomes. II fal- 
lait étudier 4 fond ce phénoméne bizarre, qui, jusqu’alors, avait été, sur 
la foi de l’illustre Lalande, considéré comme un effet de l'irradiation. 
C'est ce qu’ont fait, en 1869, MM. Wolf et André, astronomes de |’Observa- 
toire de Paris. Pour cela, ils ont reproduit le phénoméne d’un passage de 
Vénus en faisant passer un petit disque opaque et noirci, représentant la 
planéte, devant une ouverture circulaire découpée dans un écran opaque 
et éclairée a l’aide d'une source de lumiére trés-vive, laquelle ouverture fi- 
gure le Soleil. En observant ce passage artificiel dans des conditions va- 
Fiées, ils ont fait voir que l’accident de la goutte noire est absolument 
étranger au phénoméne lui-méme et que l'irradiation n'y est pour rien. 
Avec un bon objectif d'une ouverture suffisante et un oculaire convenable- 
ment mis au point, aucun ligament obscur ne se produit. Au contraire, 
avec un objectif trop faible ou affecté d’aberration, ou encore par suite 
d'une mise au point défeciueuse, la goutte noire apparait nécessairement. 
Comme conclusion de leurs expériences, MM. Wolf et André conseillaient 
Vemploi d’objectifs aussi parfaits que possible, d'une ouverture d’au moins 
0,20, et recouverts dune mince couche d'argent sur leur surface exté- 
rieure : cette précaution, en écartant toute la chaleur et laissant une lu- 
miére suffisante, rend l'observation directe du Soleil moins fatigante pour 
l'oeil de l'astronome que celle de la Lune. 

Acceptant pleinement les résultats de ces travaux, la commission de 
J’Académie a commande pour nos quatre stations principales des équato- 
riaux de 8 pouces (0™,20 environ), tandis que dans les autres pays on n’em- 
ploie que des équaloriauxde 6 pouces au plus. « La commission a pensé, dit 
Mf. Dumas, et tous nos chefs de stations ont été de cet avis, qu'il valait 


1182 REVUE SCIENTIFIQUE. 


mieux faire autrement, faire mieux et accepter les difficultés qui naitraient 
de ‘augmentation du volume et du poids des appareils. » Chaque stationa 
été munie d‘ail-eurs d’un second équatorial de 6 pouces qui permettrad’ob- 
tenir dans toutes des résultats entiérement comparables a ceux des astre 
nomes étrangers qui, en général, ont adopté ce type. 

Les Anglais, qui ont préféré s’en tenir aux lunettes de 6 pouces et méme 
de 4 pouces seulement pour leurs stations secondaires, ont exercé 4 le 
vance tous leurs observateurs au moyen d'une représentation aussi exacte 
que possible du passage de Vénus, leur permetlant de se familiariser avee 
les différents aspects que présente la goutte noire, suivant les circos- 
stances, 

Le second genre d'instruments propres 4 V'observation des passages 
comprend les appareils héliomeétriques, qui ont pour but de donner h 
distance du centre de Vénus au centre du Soleil et 'angle de position de 
la plancte par rapport 4 un diamétre fixe du Soleil. Ces mesures faitesi 
des instants différents et notés avec une trés-grande precision, pendant kh 
durée du passage, permettront de calculer la distance du_ centre du & 
leil 4 la corde parcourue par la planéte; de la connaissance de cette dit- 
tance pour des points éloignés de la surface terrestre, on déduira la dt 
férence des parallaxes. « D'aprés les recherches d’Hansen 4a ce sujet, & 
M. E. Dubois‘, on pourrait admettre que ces mesures de la position & 
Vénus sur le Soleil, 4 différents instants suffisamment rapprochés, et & 
tenues surtout au moment de la plus grande phase, pourraient donner, 
d’une maniére aussi exacte qu’on le désire, la parallaxe solaire. Now 
croyons toutefois cette conclusion un peu exagérée; car, par le fait, ces 
mesures de la position de Vénus sur le Soleil, desquelles on déduirait 
parallaxe solaire, ont une analogie bien grande avec la détermination dels 
parallaxe d'une planéte par la mesure de la distance 4 une étoile obtenve 
en deux licux différents et bien choisis, méthode qui n’a pas encore donsé 
de résullats bien satisfaisants. » 

Quoi qu'il en soit, cette méthode, préconisée par les astronomes alle 
mands, sera app'iquée par eux dans toutes leurs stations, et par les A» 
glais et les [tusses dans quelques-unes seulement. 

C'est 4 occasion du passage de Vénus que la photographie, appele 
pour la premiére fois, en 4858, par M. Faye, au secours de l’astronomie, 
devra prouver si l’on peut compter sur elle pour la détermination micto- 
métrique des phénoménes célestes. Aussi une grande variété d'appareils 
photographiques est-elle destinée 4 faire apprécier la valeur de cette not 
velle méthode. 

Les appareils photographiques qui seront employés peuvent se clase 
en trois types différents : 


187 Les passages de Vénus sur le disque solaire, p. 151. — Paris, Gauthier-Villen, 
3. 


REVUE SCIENTIFIQUE. 1185 


4° Le photohéliographe anglais, tel qu'il est employé depuis plusieurs 
amnées a l’Observatoire spécial de Kew, par M. Warren de la Rue. ll con- 
siste en une lunetle montée équatorialement, donnant 4 son foyer princi- 
pal une image du Soleil de } pouce, dont une lentille photographique 
lerme une seconde image agrandie, ayant 4 pouces de diamétre. L’épreuve 
sat recue sur une plaque de verre recouverte d'une couche sensible d’al- 
bumine séche. L'Allemagne et la Russie ont adopté le systéme anglais. 

2° La lunette photographique horizontale 4 images directes. Le lieute- 
lenant-colonel Laussedat, professeur de géodésie a I'Ecole polytechni- 
que, est le premier qui, avec M. Girard, employa pour l’observation photo- 
graphique del éclipse de soleil du 18 juillet 1860, une lunette fixe et hortzon- 
tale dans laquelle les rayons solaires étaient renvoyés par un miroir mobile 
Wheéliostat. Grace aux admirables procédés inventés par L. Foucault pour 
le travail des verres d’optique, M. Ad. Martin, son intelligent et habile con- 
imuateur, a pu fournir a la commission de l’'Académie des miroirs parfai- 
yement plans ne déformant aucunement l'image du Soleil renvoyée dans 
Paxe de la lunctte. Le miroir étant animé d’un mouvement qui permet 
Je lui faire suivre celui du Soleil, lalunette peut atre établie dans une posi- 
lion fixe, ce qui met 4 l’abri des oscillations résultant toujours des mon- 
bares équatoriales. L'image pholographice est celle que donne directement 
am objectif ou un miroir de télescope; on évite ainsi la déformation que 
peut produire l’agrandissement au moyen d’une seconde lentille. Dans les 
appareils adoptés par la commission de l’Académie, sur la proposi- 
liom de M. Fizeau, la lunette a une distance focale de 4 métres en- 
riron. L’objectif, de 5 pouces d’ouverture, est rendu achromatiyue pour 
les rayons chimiques par un écartement convenable des deux verres de 
lint et de crown qui le constituent, méthode trés-élégante dont on doit 
Vapplication 4M. Cornu, professeur de physique a I'Evole polytechnique. 
Les images photographiques sont oblenues directement au foyer méme de 
a lunetle, sur une surface plane d'argent ioduré."— Le diamétre du dis- 
yae solaire sera de 56 millimétres 4, et celui du disque de Vénus de 
| millimétre 5. Par suite, la difference de position de Vénus sur le Soleil, 
mtre les stations extrémes, boréales et australes, sera 4 trés-peu prés de 
| millimétre. C'est par la mesure exacte de cette petite longueur que les 
wstronomes espérent avoir la valeur de la parallaxe solaire, et plusieurs 
i’entre eux sont convaincus que cette méthode donnera les meilleurs 
‘ésultats. 

Ainsi, le probléme de la détermination d’une distance d'environ 150 mil- 
Wons de kiloinétres est ramené 4 celle d’une longueur de 4 millimétre. 
Lors du retour des expédilions, toutes les épreuves, et elles seront nom- 
dreuses (car dans chaque station on pourra en obtenir une centaine envi. 
ron), seront soumises 4 tout un ensemble de mesures micrométriques, 
faites cetle fois tout 4 fait 4 loisir, avec les meilleurs et les plus puissants 


1184 REVUE SCIENTIFIQUE. 


microscopes. Or il est démontré aujourd'hui que dans la détermination de 
la position d'un trait fin tracé sur une surface, on peut atteindre une exac- 
titude de un diz-milliéme de milimétre; si, en raison des difficultés im- 
prévues dues 4 l'emploi d’une méthode nouvelle, on admet que |'approsi- 
mation soit réduite 4 un milliéme de millimétre, la parallaxe sera déter- 
minée encore 4 ;{, de sa valeur. 

On pourrait obtenir des épreuves plus grandes et par conséquent plas 
faciles A mesurer, en employant des lunettes plus puissantes : mais les 
difficultés de transport et d'installation des appareils deviennent beaucoap 
plus considérables, et, de plus, l'accroissement d’ouverture des objectifs 
n’augmente pas toujours la netteté des images. 

Ces considérations n’ont pas arrété les Américains : ne reculant pas fs 
cilement devant les obstacles, ils ont adopté, pour leurs appareils photo- 
graphiques, les seuls, du reste, dans lesquels ils aient confiance, des la- 
nettes de quarante pieds de distance focale donnant des images directes, ei 
le Soleil aura 14 centimetres et Vénus 7 millimétres ! de diamétre. Comme 
les nétres, ces lunettes seront installées horizontalement et dans une pos- 
tion fixe, et recevront les rayons solaires par l’intermédiaire d'un ht 
liostat. 

Enfin, le troisiéme genre d'appareils photographiques est celui que 
M. Janssen, le savant et infatigable missionnaire de |’'Académie, a imaginé 
pour obtenir photographiquement les circonstances physiques des contacts, 
avec les temps correspondants. Au moyen d'une espéce de revolver qui fit 
tourner un disque sensible devant la partie de l'image du Soleil ot doit # 
produire le contact, l'appareil prend une série de photographies du phé 
noméne 4 intervalles de temps réguliers et trés-courts, de maniére que 
l'image photographique de ce contact soit nécessairement comprise dans 
la série et donne en méine temps I'instant précis auquel il a lieu. M. Jane 
sen emploiera lui-méme, 4 Yokohama, cet appareil qui a, du reste, é¥# 
adopté par les astronomes anglais. 

Les missions frangaises seront pourvues de six appareils photograph 
ques : cing luneties horizontales ', une dans chaque station, moins Saigon, 
et, en outre, l'appareil Janssen 4 Yokohama. Les observateurs ont d'ail- 
leurs été exercés a la pratique de toutes les opérations au moyen de ps 
sages artificiels. 

Enfin, outre les instruments principaux, chaque station est munie dune 
pendule sidérale, d'un chronométre, d’un compteur 4 arrét, etc., pour la 
détermination de l'heure ; d'un cercle méridien portatif et accessoires, d'une 
cabane en bois avec travée méridienne, etc., pour la détermination de le 
latitude et de la longitude. 


» ! « Nous ne pouvions acquérir que quatre appareils pour les operations photographi- 
ques ; un membre de la Commission, notre confrére M. d’Abbadie, témoin de nos pef- 
Plexités, a voulu faire les frais du cinquiéme. » {Rapport de M. Dumas.) 


REVUE SCIENTIFIQUE. 4180 


VII 


personnel des six stations frangaises est constitué de la maniére sui- 


MISSION DE LILE CAMPBELL. 


ef de la mission : M. Bouquet de la Grye, ingénieur hydrographe de 
arine; a 

Hatt, sous-ingénieur hydrographe de la marine; 

Courrejolles, lieutenant de vaisseau ; 

Filhol, naturaliste-voyageur du Muséum. 


MISSION DE L'ILE SAINT-PAUL. 


\ef de la mission : M. Mouchez, capitaine de vaisseau ; 
Cazin, professeur au lycée Fontanes ; 
Turquet, lieutenant de vaisseau ; 

. Delisle, naturaliste-voyageur du Muséum. 


MISSION DE NOUMRa. 


ref de la mission : M. André, astronome de l’Observatoire ; 
. Angot, physicien. 
MISSION DE PEKIN. 
hef de la mission : M. Fleuriais, lieutenant de vaisseau ; 
. Blarez, lieutenant de vaisseau ; 
. Lapied, enseigne de vaisseau. 


MISSION DE YOKOHAMA. 


hef de la mission : M. Janssen, membre de |’Institut ; 
. Tisserand, directeur de l’Observatoire de Toulouse ; 
. Picard, lieutenant de,vaisseau. 


MISSION DE SAIGON. 
. Héraud, ingénieur hydrographe de la marine. 


os expéditions comptent donc, outre les deux naturalistes, quinze ob- 
ateurs, astronomes ou physiciens, aidés d’autant d'auxiliaires et 
lent en mouvement plus de cinquante personnes. 
M. le ministre de la marine, M. Dompierre d’Hornoy, dit M. Dumas, 
t permis que dix de ses officiers les plus distingués, pour la plupar 
bien connus de |’Académie, et dont plusieurs lui avaient demandé 
@ relevés de leurs commandements ou de leur service actif, fussent as- 
& 4 ces travaux. Ce n'est pas sans émotion que nous avons recu de 
te de la marine et de son chef, si digne de la représenter, les témoi- 
zs réitérés du respect et de l’attachement qu'elle professe pour I’ Aca- 


40 Seprensax 1874. 716 


1186 REVUE SCIENTIFIQUE. 


démie. Nous en reportons toute la reconnaissance a ces vieilles traditions 
de confraternité qui, dep:is deux siécles, unissent le corps de la marine a 
notre compagnie. Nous la reportons surtout, parmi tant d'autres, au sow 
venir toujours vivant, des Laplace, des Beautemps-Beaupré, des Arago, des 
Cuvier, qui ont si bien mérité de la navigation par leurs travaux immor- 
tels, ou qui, en organisant les voyages autour du monde, ont fourni a nos 
marinus, il y a un demi-siécle, l'occasion de rendre les plus éctatants ser- 
vices 4a physique et 4 histoire naturelle du globe. » 

L’Angleterre a fait des préparatifs considerables pour l’obscrvation ds 
passage de Vénus. Iluit stations, dont cing de premier ordre et trois dese 
cond ordre, ont été organisées sous la direction de l’astronome roval de 
Greenwich, M. Airy. Les cing stations principales sont : Alexandrie, llone- 
lulu (iles Sandwich), Vile WNodriguez, Auckland (Nouvelle-Zélande) a 
Christmas-Harbour (ile Kerguélen). Les trois autres sont destinées a ren 
forcer quelques-unes des premiéres et ont été choisies dans leur voisinage 
pour augmenter les chances de beau temps. Ce sont Hawai, 4 l'extrémité 
est, et Atooi, 4 I’extrémilé ouest du groupe des iles Sandwich, et enfin une 
station dans le sud de Vile Kerguélen. 

Les cing stations principales sont inunies d'un équatorial de 6 pouces, 
d'un télescope de 4 pouces et d'un photohéliographe, et les trois stations 
seconduires d'un télescope de 4 pouces seulement. 

Les observateurs anglais ont été chvisis, pour la plupart, parmi les off 
ciers de la marine royale, qui seront aidés de quelques ofliciers du génie et 
de l’artillerie el de quelques astronomes. 400,000 francs ont été accordés 
par le gouvernement anglais pour ces expéditions. 

En outre, le gouvernement des Indes a alloué 50,000 francs au colonel 
Tennant pour l’organisation d'une station de premier ordre dans le nord 4 
d’une station secondaire a l’extrémité ouest de la colonie, et les gouverne 
ments de Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud, 60,000 francs, pour 
Vinstallation de deux stations en Australie, indépendamment des obserte 
tions imp«rtantes qui seront faites dans les deux observaloires de Melbourne 
et de Sydney. 

Enfin, un jeune seigneur anglais, lord Lindsay, qui consacre a | ‘étude de 
l'astronomie une fortune considérable, organise 4 ses frais une expédition a 
Maurice, qui fera de cette ile la station certainement la mieux install 
pour tous les genres d'observations. Lord Lindsay, son astronome M. Gill, 
et leurs aides, auront 4 leur disposition : un éjuatorial de 6 pouces sei- 
blable 4 ceux des autres nations; un secoud équatorial de 6 pouces, pourra 
d'un spectroscope pour!’ observation des contacts extérieurs par une méthode 
nouvelle, due au P. Secchi et 4 M. Young; un héliométre de Repsold pour 
lapplication de la méthode allemande, et enfin un appareil photographique 
horizontal, composé d'un sidérostat de Foucault et d'un télescope de 
Cassegrain, donnant une image du soleil de 4 pouces de diamétre. Au 
total, les sommes consacrées par l’Angleterre et ses colonies a |'ob 


REVUE SCIENTIFIQUE. 4187 


vation du passage de Vénus s‘éléveront 4 prés de 1 million de francs. 
L’empire d’Allemagne fera observer le passage de Vénus dans cinq sta- 
ms différentes : ile de Kerguélen; Tile d'Aukland, au sud de la Nou- 
He-Zélande; Tché-fou, en Chine; Tile Maurice, et Mascate, en Arabie. 
butes ces stalions seront munies d'un appareil photographique. 

En outre, dans les trois premiéres, on observera avec un héliométre et 
ree une lunette ordinaire; a l'ile Maurice, on n’emploiera que I’hé- 
pmétre, et 4 Mascate, la lunette ordinaire seulement. Les gouverne- 
ents allemands ont consacré 500,000 francs 4 l’organisation de ces ex- 
sditions. | 

Nous avons vu que lobservation du passage dans la Sibérie et le nord de 
: Chine présentait un trés-grand intérét. Les astronomes russes, plus ha- 
itaés 4 supporter les {roids intenses de ces contrées a cette époque de l’an- 
be, se sont réservés pour occuper ces régions, et soufenus par leur gou- 
armement qui leur allouait un crédit de 1,200,000 francs, ils ont fait 
randement les choses. Vingt-sept stations, entre lesquelles sont répartis 
6 équatoriaux de 6, 4 ou 35 pouces, trois héliométres et trois photohé- 
ographes anglais, ont été organisées. 

Quant aux Américains, nous savons peu de choses relativement a leurs 
réparatifs ; ils s'installeront, avec des lunettes photographiques horizon- 
iles 4 long foyer, dans huit stations, parmi lesquelles se trouvent l’ile de 
lacdonald, voisine de Kerguélen et Hadivostock, sur le territoire russe. 

Enfin les Portugais doivent transporter 4 Macao le photohéliographe que 
osséde l’observatoire de Lisbonne, et les Italiens iront probablement dans 
t méme station. 

Ainsi donc, le 9 décembre prochain, tandis qu’é Paris, vers deux heures 
a-‘matin, nous serons plongés dans la nuit et le sommeil, deux cents servi- 
suns dela science, dispersés sur soixante points de l'autre hémisphére, pour 
tplupart déserts et inhabités, s’appréteront 4 observer, dans des instru- 
1en(s transportés a grand’peine, un point noir, presque invisible a l'cil 
u, qui traversera lentement le disque du Soleil. Quelle ne sera pas leur 
motion lorsque approchera I'instant prévu pour ce phénoméne, qui ne dure 
ue quelques heures et ne se produit que deux fois dans un siécle, et quelle 
sera pas leur crainte de voir anéantir, par le plus léger brouillard, le 
ruit de tous leurs efforts! Aussi pouvons-nous dire, avec M. Dumas, que 
; aujourd'hui, of tout ce qui dépend de la prudence humaine a élé prévu 
t préparé, il ne reste plus qu’a se confier, pour le succés de chacune de 
10s expéditions et pour l'heure critique du passage, aux arréts de Celui 
sui seul commande aux nuages et qui seul tient dans sa main les orages et 
es tempétes. Puisse-t-il les écarter, a l’instant décisif, de nos courageux 
nissionnaires, et favoriser d'un ciel pur leur patriotique attente ! » 

P. Samnte-Crarme Devine. 


MELANGES 


L'EDUCATION 


JOURNAL DES INSTITUTEURS ! 


Une des derniéres séances de l’Assemblée nationale a été signalée par 
une délibération importante sur le sort des instituteurs primaires. Ma! 
heureusement, la loi proposée par le gouvernement pour adoucir les der 
niers jours de ces intéressants fonctionnaires a dd étre ajournée; mais 
les débats ont montré jusqu’a l’évidence le vif intérét que tous les parts 
prenaient 4 l'instruction primaire. 

Cet intérét n'est pas seulement une question d’écus; il s’applique im 
champ beaucoup plus vaste, celui de l’amélioration des institutions scolaires 
et du perfectionnement des maitres et des éléves. C'est ce qu’a parfaitement 
compris la Société d’éeducation et d’enseiqgnement, en fondant pour les ix 
stituleurs primaires un journal hebdomadaire, qui leur offrit a la fois les 
saines régles de la pédagogie et des modeéles pratiques, propres & leer 
faciliter l’accomplissement de leurs pénibles fonctions. L’ Education, — 
c'est le titre du recueil, — fondée au cominencement de cette année, 
s'est déja conquis l'estime et la sympathie de son public spécial. Instite- 
teurs laiques, instituteurs congréganistes, tous viennent lui demander des 
conseils, lui offrir des encouragements, et quelquefvis lui adresser des 
critiques fondées. Le clergé n’a pas non plus fait défaut au recueil, e 
voyant son attitude francheiment religieuse et le dévouement sincére 
ceux qui le dirigent. L’Education est donc fondée, si l'on en juge par le 
nombre toujours croissant de ses abonnés. 

Forts de l'appui qu’ils trouvent dans ces abonnés, les directeurs de ce 
modeste journal viennent demander aux lecteurs du Correspondant de le 
faire connaitre et de le propager dans la limite de leurs moyeas, — 
nous ne voulons pas dire de leur bonne volonté, que nous savons 
entiére. Par 1a, ils peuvent contribuer, sans beaucoup de peine, a relevet 
le niveau moral de notre pauvre France; car si tant vaut l'homme, tat 
vaut la méthode; ne pourrait-on pas dire aussi : Tant vaut J‘institate?, 
tant valent les enfants confiés 4 ses soins. Supposons un instant tous les 
instituteurs de France religieux, moraux, instruils, et la société est st 


‘ On s’abonne & Paris, chez MM. Poussielgue, rue Cassette, 27. — Prix: 6 frams 
par an. 


MELANGES. 4489 


vée. Cette pensée vaut bien la peine qu’on la médite et qu’on appuie ceux 
qui cherchent 4 la réaliser. 

L’ Education se divise en deux parties : la premiére contient les actes 
officiels, les faits scolaires, une courte chronique de la semaine; puis des 
récits et des articles bibliographiques, destinés 4 la fois aux maitres et 

aux éléves. | 

La seconde partie est exclusivement pédagogique, exposant les meil- 
leurs procédés ou méthodes a suivre, ou donnant aux instituteurs des 
devoirs praliquement utiles dans leur classe. L’enseignement religieux 
nest pas non plus négligé, mais il est réservé 4 des ecclésiastiques 
distingués qui ont une longue expérience de cette partie si délicate et sou- 
vent si difficile des lecons 4 donner aux enfants. 





LES FAMILLES ET LA SOCIETE EN FRANCE AVANT LA REVOLUTION 


Par Ca. pe Risse. — 2° édition, 2 vol. in-12, Albanel, éditeur. 


Une seconde édition de l'excellent livre de notre ami et collaborateur, 
M. Ch. de Ribbe, sur Les familles et la société en France avant la Re- 
volution vient de paraitre a la librairie Albanel. L’accueil si distingué 
fait 4 ce remarquable ouvrage nous dispense d’insister de nouveau auprés 
de nos lecteurs sur son mérite exceptionnel'. Nous signalerons seulement 
ia valeur des nouveaux et précieux documents dont M. de Ribbe a enrichi 
son ouvrage depuis sa premiére apparition. De trés-curieux et touchants 
extraits du « Livre de raison » d'une famille de drapiers établie 4 Cuers, 
prés de Toulon; plusieurs citations empruntées soit aux manuscrits d'un 
mercier d'Anvers, Pagés, soit aux lettres de sainte Chantal, complétent 
et corroborent le temoignage vraiment décisif que la premiére édition du 
livre de M. de Ribbe fournissait en faveur des institutions locales et des 
meeurs de famille en vizgueur sous l’ancien régime. On y voit en pratique 
et en acte, on y touche, pour ainsi dire, du doigt ces vertus domestiques et 
cette forte constitution sociale qui servaient comme de compensation aux 
scandales de cour, et de préservatif contre les suites funestes des con- 
vulsions politiques. On sent qu'il y avait alors, sous les pieds des intri- 
gants plus ou moins couronnés, des artisans de guerre civile, des nobles 
tombés en servitude royale et des roues de Versailles, un sol ferme et iné- 
branlable sur lequel l'édifice social pouvait, sans danger, poser ses vastes 
et profondes assises. C’est par 14 que la lecture du livre de M. de Ribbe, 
si utile en tout temps, si opportune lorsqu’il parut, il y a un an, acquiert 
aujourd'hui un intérét plus direct et, en quelque sorte, plus saisissant. 

| René Lavo.tés. 


1 Voir l'article consacré au travail de M. de Ribbe, dans le Correspondant du 
40 anvicr 1874. 


QUINZAINE POLITIQUE 


9 septembre 1874. 


Les loisirs de l’Assemblée semblent bien étre ceux de la nation. 
La France se repose et la politique est oisive. Une cerlaine tort- 
peur engourdit les curiosilés les plus remuantes. L’esprit public 
s'est pour quelque temps détourné des disputes et des subtilités 
ou, soit anarchie de nos idées, soit sophistique d’une nation qu 
s’épuise et décroit, nous le voyons depuis quatre ans s'agiter & 
se complaire. On n'a pas méme laissé continuer le débat qu’aprts 
les fails et gestes oratoires de M. Hovius et de M. Fidéle Simon, les 
métaphysiciens de la République avaient commencé , pour détermi- 
ner les caractéres du détini et du définitif. Cetle dissertation n'a dure 
qu'un jour ou deux. Grand dommage pour ces docteurs. Ils auraient 
pu obtenir de M. Thiers, de M. Grévy et de M. Louis Blanc réums, 
une définition mathématique el commune de la République. Ils at 
raient pu aussi demander a l'histoire, 4 la ndtre surtout, si la Re 
publique mérite d'etre impérialement appelée Son Eternité, comme 
nous ne savons plus quel César qui voulait, par ce salut de ses cour- 
tisans, se tromper lui-méme sur la briéveté de sa vie. Dispersésaux 
champs, nos députés font peu de bruit, méme ceux qui parlent de 
leurs travaux parlementaires a leurs commettants. En vérilé, on aa- 
rait scrupule a troubler la paix de ce silence, vertu passageére et {él 
cilé toujours courte dans notre cher pays. 

Le maréchal de Mac Mahon a fini heureusement ce voyage de Bre- 
tagne que, sur ses pas, nous décrivaient d'heure en heure les Dangeat 
du journalisme. Ila passé, 4 travers ces flots de population, simplee 
modeste, portant l’appareil du pouvoir en serviteur désintéressé de 
la France : ce n’est pas avec les désirs et les secrets de Louis-Napo- 
léon, président dela République, que le maréchal de Mac Mahon élait 
parti. 1] connait, au reste, la nature humaine et le coeur frangais: 
les cris du populaire pouvaient-ils lui faire oublier I’ état précaire de 


QUINZAINE POLITIQUE. 1191 


la France et ’imperfection du septennal ? Un jour, le 5 janvier 1595, 
@ une procession ot une vive allégresse éclatait autour de Henri IV, 
un seigneur lui dit: « Sire, voyez comme tout votre peuple se ré- 
jouit de vous voir! » Le roi, secouant la téte, lui répondit: « C'est 
wn peuple : si mon plus grand cnnemi était la of je suis et qu'il le 
vit passer, 1] lui en ferait autant qu’a moi et crierait encore plus 
haut qu'il ne fait. » Ce genre de philosophie est toujours nécessaire 
en France aux souverains qui voyagent; il l'est principalement au 
dix-neuviéme siécle, parmi toutes ces ruines de royautés, de répu- 
bliques et d empires écroulés. Assurément, en accourant saluer le 
maréchal de Mac Mahon, la Bretagne avait raison d’applaudir en lui 
le soldat de Magenta et de Reichshoffen, le héros de notre mauvaise 
fortune comme de la bonne, l’honnéte homme qui tient en ses mains 
Yautorilé et ordre, celui que |’ Assemblée a élu pour représenter la 
France devant le monde. Peut-étre méme, dans ce vide d institutions 
ot: nous nous débattons, la Bretagne se sentail-elle charmée, sans 
trop le savoir, de constaler de ses yeux que l’Ktat a bien un chef, 
quoi qu'on puisse dire ou penser. Mais toutes les acclamations qui 
ont retenti, dans l'Ouest, aux oreilles du maréchal de Mac Mahon, 
pourraient-elles donc le dispenser de souhaiter que son gouverne- 
ment fut fixé sur des bases plus larges et plus solides? 

Ce voyage a élé heureux, répélons-nous. Le seul accident du ma- 
réchal de Mac Mahon, dans ce vaste parcours d’éloquence o11 on le 
conduisait de harangue en harangue, ¢ a élé d’enlendre M. Hovius et 
M. Fidéle Simon. La seule insulte que les radicaux ¢a et 1a aient 
proférée 4 sa vue, ¢’a été le cri de : Vive la République! cri que, de 
tous les mots politiques, ils jugent naturellement le moins respec- 
tueux. Chacun de nos partis, plus ou moins profondément, a incliné 
le front. Sympathique et contiante, la foule a paru ratifier, par l’ap- 
probation qu’indiquait son accueil, le choix du 24 mai et la loi du 
20 novembre. Il est vrai que, parmi les raisonneurs jaloux de préci- 
ser les résultats de ce voyage, les uns se sont écriés : « Voyez l’una- 
nimité de la France républicaine ! » et que les autres ont répliqué : 
« La France s'est prononcée contre la République! » Peut-étre se- 
rait-il juste de dire que le contact du maréchal de Mac Mahon avec 
les populations, dans ce pays de France oti l'imagination politique 
n’aime pas l’abstrait, a eu pour vertu de leur rendre le septennal sensi- 
ble et compréhensible: l'homme acomme montré la chose. Sans dé- 
cider de la vraie foi politique qui s’est manifestée devant sa persone, 
sans prétendre démontrer doctement que son voyage a été une défi- 
nition populaire du septennat, nous nous contentcrons de remarquer 
ce que nous y trouvons de positif et d’évident. D'une part, le mare- 
chal de Mac Mahon a fixé le sens de celte loi du 20 novembre qu’on 


1192 QUINZAINE POLITIQUE. 


a trop controversée : son rapide et ferme discours de Saint-Malo dé- 
clare nettement que, durant sept années, quelques événements que 
le caprice des temps amasse autour de lui, 11 restera au gouverne- 
ment de la France; il y demeurera avec son épée, gardienne de la loi 
et de la paix. D’autre part, un veeu s'est élevé partout des coeurs, sur 
son passage : on a besoin de sécurité, on est avide d'un lendemain 
tranquille ; loin de contester le mandat du maréchal de Mac Mahon, 
on a demandé que l’Assemblée aftermit son pouvoir; loin de se 
plaindre que le septennat fut une trop longue durée, on a désiré que 
Assemblée en garantit le cours en organisant le septennat. Voila, 
sans contredit, le fond réel de tous les discours faits durant ce 
voyage ; et tel est l'enseignement que nos partis et l’Assemblée pour- 
ront le plus sirement recueillir dans ces entretiens, officiels ou au- 
tres, du maréchal de Mac Mahon et des populations de la Bretagne. 
On peut dire qu’a leur maniére, ces populations viennent de voter les 
lois constitutionnelles du septennat. 

C'est 4 Angers que le maréchal de Mac Mahon a terminé cette ex- 
cursion politique; c’est la aussi qu’aura lieu la plus prochaine de 
nes élections partielles. Que sera-t-elle? Quel signe nouveau de Ie 
venir allons-nous y observer? Nous n’avons pas la prétention dele 
deviner: les suffrages de la foule sont presque aussi mystérieux que 
les ombres de la nuit. Une seule chose est visible dans cette agitation 
de tant de volontés cachées ou variables : c’est la persistance de nes 
discordes. L’acte électoral du Calvados et de la Niévre, cet indice 
du mouvement fatal qui peut, sion n’y prend garde, emporter vers 
le césarisme la fortune de la France, n’a instruit aucun de nos parlis. 
ce semble: ils restent divisés, alors qu’ils devraient s‘allier par une 
union libérale et patriotique pour faire face a!empire, en préservant 
ensemble, non-seulement les droits de leurs espérances, mais |'hon- 
neur de notre pays et sa vie méme. 

Nous n’essayerons pas de démontrer 4 M. Maillé et 4 ses amis que 
la passion qui les entraine est une grave imprudence. Quel parti. 
dans ces rivalités obstinées ou nos haines et nos soupcons vont sats 
cesse se multipliant depuis nos malheurs, quel parti consent 2 @& 
croire un aulre? M. Maillé pense que le nom de la République aa 
soi une certaine force de perfectibilité indéfinie pour la gloire e's 
prospérité de la France; il veut qu’on grave ce mot magique plus 
profondément sur la table d’airain de nos lois; il ne saurait se con 
tenter du septennat. Soit. Mais, s'il n'est pas sar de la majorité, sl 
doit avoir le méme sort que M. Gudin et M. Aubert dans la Nie 
vre et le Calvados, si la république qu’il représente ne fait qu’aliéner 
au profit de l’empire les votes dus au septennat, & quoi lui aura-t-l 
servi d’avoir voulu proclamer la perpétuité de la république? Aurs- 


QUINZAINE POLITIQUE. 1195 


t-il A se féliciter un jour d’avoir préparé empire au nom de cette 
démocratie que l’empire abuse et dont il se repait, comme d’autres 
Je préparent en rendant la liberté ridicule sous le nom de ce parle- 
mentarism: qu’ils raillent et qu’ils regretteront peut-étre? M. Maillé 
doute-t-il que le septennat vaille mieux que l’empire? 

Nous n’avons rien 4 dire de M. Berger : il était de ceux qui, au 
lendemain de Sadowa et 4 la veille de Metz, louaient servilement la 
diplomatie menteuse et l‘incapable politique qui ont mené la France 
au gouffre ot elle est tombée. Si M. Berger peut persuader 4 ses 
compatriotes, aprés la guerre de 1870 et ses indicibles désastres, que 
Vempire n’a été qu’un ére de bonheur; s’il peut effacer des coeurs 
Vempreinte sanglante qu’y a laissée le souvenir de cette invasion ; 
s'il peut prouver que la France, deux fois déchirée 4 sa frontiére 
par la main des Napoléon, est encore assez grande pour le régne 
d'un troisiéme; si, devant cette ville d’Angers dont les murs ont 
vu passer les resles de nos malheureuses armées, M. Berger peut 
glorifier l’aveugle témérité qui conduisit nos drapeaux au Mexique, 
qui les abaissa devant le vainqueur du Danemark et de l’Autriche, 
et qui les jeta dans les fossés de Sedan, eh bien! non, nous n’avons 
rien a dire. La France, devenue cap:ble d’écouter ces excuses et de 
pardonner ces maux avec ces affroi:.:, serait digne de la fin qui l’at- 
tendrait; elle aurait mérité la con. mnation du Dieu qui précipite 
au néant les peuples trop peu virils pour se relever de Jeur chute: 
elle pourrait remettre au fils les destinées déja trahies par le pére ; 
elle n’aurait plus qu’a se livrer au sommeil de son égoisme, sous la 
garde de ce jeune homme invité a Ja despotiser, obligé d’enchainer 
nos libertés dans des liens plus durs que ne l’avaient fait ses prédé- 
cesseurs, avide d’étouffer dans nos Ames irritées les plaintes qui en 
sortent a la vue de ses aigles, appelé enfin pour personnifier devant 
PAlsace-Lorraine la France honnéte, laburieuse, purifiée, venge- 
resse! Oh! notre nation, replacée dés lors sous le tutélaire patro- 
nage de M. Rouher et de M. Janvier de Ja Motte, de M. Bazaine et du 
général Fleury, de M. Granier de Cassagnac et de M. Hugelmann, 
pourrait nurmurer 4 Vhistoire: « J’ai pardonné a ceux qui m’ont 
arraché des lambeaux de ma chair; j'ai oublié mes provinces per-- 
dues, mes champs ravagés, ma rangon de cing milliards, mon hon- 
neur humilié; j'ai oublié Sedan ct Metz. Qu’on me laisse achever 
mes jours dans le silence, le bien-étre et l’inertie! Je n’ai plus la 
force de ces coléres nationales que vous me demandez. Je veux le re- 
pos : peu importe que vous m’appeliez Empire romain ou Bas-Em- 
pire : je me donne aux Césars! » 

Certes, nous ne voulons pas, 4 propos de la candidature de l’ho- 
norable M. Bruas, reprendre nos annales de 1875 et de 1874, pour 





circonstances et par un effet de nos implacables dis 
seul régiine de conciliation possible pour ceux qui 
aux ambitions de l'Empire et prévenir de nouvelles 
leur ofire le seul milieu ot leur fidélité puisse, des) 
publique et de la Monarchie, se transporter sans 
chercher contre |’Empire un refuge qui les abrite é 
tendant des jours meilleurs pour la France. M. Bri 
roge trop volontiers sur l'avenir alors qu’il faut sa 
peut et doit assurément rallier autour de lui et les u 
s'ils ont toutefois de Empire une haine égale aux 
patrie et aux craintes de fa liberté. Et puis, 4 mes 
Peéconlement de la vie et le cours de l'histoire, 4 v 
partagée en tant de factions et de partis, 4 sentir les 
et les menaces de demain, n’a-t-on pas le droit dk 
versaires de M. Bruas trop dédaigneux pour un g 
concorde civile ct de réparation nationale, qui, sou 
deste, peut couvrir pendant sept ans la fortune de 1. 
ne demande de nous tous que le noble effort d'un p 
d’abnégation? 

Ou n’a pas craint de conseiller l’abstention 4 ceu 
teurs que lajournement de la monarchie rend imp 
tennat. Triste conseil que cet avis de rester les bi 
les périls du pays! Exhortation peu faite pour des h 
1870, n’ont jamais refusé, cans les nécessilés de |, 
combat ni une blessure! S’abstenir, c’est plus qu 
Pabdicalion peut étre et glorieuse et utile, elle peut 
rable sacrifice. S’abstenir, c'est déserter. Les cons 


QUINZAINE POLITIQUE. 4195 


ensemble tous les partis, o& on compte d’honnétes gens et des 
chréticns. Les conservaleurs le savent aussi: avant de choisir le 
gouvernement dont les lois politiques s’accordent le mieux avec 
nos opinions, il faut choisir celui qui garantit le mieux, devant 
létranger, la sécurité et 'honneur de la patrie. Société et patrie, 
voila les deux mots qui apprennent a découvrir, dans le doute de 
ces débats électoraux, les principes supérieurs 4 nos passions. 
Parce que le septennat est moins puissant que la monarchie 4 pro- 
léger la société et la patrie, est ce une raison pour abandonner ces 
deux grands biens? Est-ce une raison pour mettre au méme rang 
le maréchal de Mac Mahon, M. Gambetta et M. Rouher? Est-ce une 
raison pour préférer au conservateur qui soutient le septennat le 
favori des démagogues ou celui des césariens? Et faut-il, par unc 
abstention propre 4 tromper d’ailleurs l’intérét comme le devoir, 
faut-il seconder la renaissance de celle dynastie d’aventure qui a 
perdu, dans nos calamités et nos hontes nationales, le droit de pré- 
tendre désormais au gouvernement de la France? Faut-il servir le 
candidat de cet empire fait de démocratie matérialiste et tyran- 
nique, qui, aprés avoir fermé l'avenir aux plus dignes et aux plus 
-honnétes, rabaisserait bient6t la France au-dessous méme de ses 
derniers malheurs? 

L’anniversaire de Sedan, qui revenait pour la troisiéme fois, est 
une date sinistre que le temps n’est pas prés d’effacer de la mé- 
moire de la France. Ne nous plaignons pas trop de la vivacité de ces 
souvenirs : un peuple qui cesse de regretter la gloire et la fortune 
qu’n vainqueur luia ravies, n’a plus qu’a mourir paresseusement 
dans l’oubli de lui-méme et du monde; c’est la fierté seule qui fait 
la vie des nations. Mais il n’y a qu'une douleur virile et digne qui 
convienne 4 ces journées funébres. Quel parti n’a la patrie 4 pleu- 
rer, en se rappelant le nom de Sedan? Quelle faction peut se glori- 
fier du 4 septembre? Quelle féte de la République pourrait se méler 
au deuil de la France? Qu’y a-t-il de triomphal dans une révolution 
qui ne fut que le désordre d’une grande défuite et qui renversait un 
gouvernement sur une terre toute‘tremblante du poids de |’Allema- 
gne victorieuse? Ceux des radicaux qui & Méze, a Périgueux ou a 
Montpellier, n’ont su que promener l’idole de la Marianne dans les 
rucs, hurler sous des drapeaux rouges, danser, allumer des lam- 
pions, jeter des pierres 4 nos soldats et verser dans des rixes le sang 
de nos gendarimes; ceux qui ont célébré, avec celle pompe de l’in- 
sulte et de la violence, le jour of la république incertaine s’éleva 
dans le fracas et parmi les débris de notre nationalité qui tombait ; 
ceux qui ont poussé ces clameurs 4 l'heure méme on, il y a quatre 
ans, les soupirs de tant de mourants s’exhalaient des plaines sanglan- 


1196 REVUE SCIENTIFIQUE. 


tes deSedan, et ou l’armée prussienne, éclairant de flammes joyeuses 
la nuit et le champ de balaille, poussait ce cri dont la France et !'Eu- 
rope retentissent encore : « Saluta l’empereur dans la patrie unifiée! » 
ceux-]a ne sont pas des Francais, mais une tourbe qui ne connait pas 
plus les nobles pudcurs du patriotisme que les devoirs de la liberte. lls 
injurient la France, comme injurient lhistoire ces bonapartistes qui 
viennent nous peindre |’Empire se brisaut sous les coups de la force 
et de la trahison coalisées, et dont pas un, au 4 septembre, nessaya 
de soutenir ce troéne de Napoléon Ill qui s’écroulait de lui-méme 
dans l'indifférence, la pilié, le mépris et le dégodt. Ah ! comme ces 
bonapartistes, alors écrasés sous la honte ou courbés dans lafflic- 
lion de la France, et qui se redressent aujourd'hui dans l’impudence 
de ces mensonges, comme ils ont vite oublié que | Empire avait a- 
pitulé avec l’empereur 4 Sedan et que Ja condamnation de déchéance 
clait jusque dans leurs propres cours, au matin du 4 septembre! 
Comme ils ont oubli¢ qu'humiliés alors sous la lecon terrible de l’é- 
vénement, ils avaient reconnu, avec la foule et avant |’ Assemblée, 
les uns par leur silence, les autres par Jeurs sincéres aveux, |’En- 
pire « responsable de la ruine et du démembrement de la France! » 

Au milieu de ces souvenirs et de ces émolions, la commission de 
permanence a si¢gé; et, selon l‘habitude, les paroles de MM. P- 
card et de Maly, bourdonnantes et acérées, y sont venues voler 
comme des guépes autour des ministres. Parmi leurs questions, Il 
en est une au moins dont on ne peut nier la gravité. Le décret de 
déchéance qui a frappé lempire a-t-il ou n’a-t-il pas une sanction 
pénale? Les professions de foi ot l’espérance de le relever est haute- 
ment élalée, ne manquent-elles pas au respect de la loi et de I'As- 
semblée nationale? Peut-on donner 4 une élection, comme celle de 
Maine-et-Loire, le caractére d’un plébiscite? Est-il légal de mettre 
indirectement aux voix le rétablissement de la dynastie déchue de 
Napoléon I11? Est-il permis de dire « que les regards du pays 8 
tourneront avec reconnaissance vers celte dynastie impériale a la- 
quelle nous avons dd vingt ans d'une prospérité sans exemple, 
et dont les revers ne font oublier ni les grandeurs ni les bies- 
faits? » En attendant que l’Assembiée reprenne cette question, 00- 
tons la réponse du ministre de Vintérieur : « Je regrette, a-t-il 
dit, Je caractére plébiscitaire des élections. Je partage Vopinion 
de M. Picard en ce qui concerne la circulaire d'un candidat. Je l'a 
trouvée trés-blimable, et, si cela edt été un article de journal, je 
Yaurais déféré aux tribunaux. Ce qui m’a arrété, c’est que le signa- 
taire était un candidat. Au fond, je considére que cette circulaire est 
un vérilable excés, et je désire que ces excés-la nuisent 4 ceux qui 
se les permeitent; je le dis hautement pour que cela soit répété, je 


QUINZAINE POLITIQUE. 1197 


le dis de nouveau : c'est un candidat, et j’ai été retenu par un scru- 
pule de liberté électorale. » Cette réponse de M. de Chabaud-Latour 
est juste assurément : « le scrupule de liberté électorale » qui lui 
sert de régle, est honnéte et prudent. Mais il appartiendra 4 P’As- 
semblée de juger cette élection; il lui conviendra de punir, par un 
blame qui soit autre chose qu’une sentence platonique, la violation 
d’un des décrets qui servent de titres a I’Etat et au gouvernement 
d’avjourd’hii ; il sera bon qu'elle prononce sur un cas semblable et 
qu elle réprime une audace si osée contre son autorité. 

Bien que placée 4 une extrémilé de notre continent, dans une 
ceinture de flots et de montagnes qui I’isolent, l’Espagne est au- 
jourd’hui le terrain ou se trouvent transportées toutes les inquiétu- 
des de l'Europe et toute l’activité de sa diplomatie. Entre les nom- 
breuses causes qui viennent d’atlirer au dela des Pyrénées cette at- 
tention passionnée et cette défiante sollicitude de l'Europe, se 
montre au premier rang l’ambitieuse et redoutable volonté de I’Al- 
lemagne, comme elle s’y montrait il y a quatre ans. Qu’on ne cher- 
che pas dans les intéréts et dans les principes les raisons qui font 
que l'Europe, moins la Russie, envoie des ambassadeurs 4 Serrano. 
Quels intéréts pourraient se fier 4 la force et & la parole d’un gou- 
vernement impuissant 4 maintenir l’ordre, incapable de pacifier le 
pays, vaincu chaque jour par ses adversaires, assez hardi pour se 
soustraire 4 ses deltes internationales, et qui, dans cette histoire de 
dix-huit mois, est le sixitme maitre dont la violence et le caprice 
aient mis la main sur l’Espagne? Quels principes pourraient com- 
mander de reconnaitre un gouvernement qui s’est formé par un 
coup d’Etat, qui régne par hasard et avec J’arbitraire d'une dicta- 
ture, qui refuse de convoquer des Cortés, qui n’est légitimé ni par 
le décret d'une Assemblée ni par un plébiscite, qui n’a ni succes- 
sion connue ni durée déterminée, et qui, demain, peut avoir pour 
chef un Contreras aussi bien qu’un Pavia ? Non, cette reconnais- 
sance du gouvernement espagnol n’a pour justification sérieuse 
ni les intéréts ni les principes ; et nous surtout, nation courageu- 
sement vaincue et noblement infortunée, nous ne saurions comparer 
sans une ameére tristesse aux saluts que va recevoir de l'Europe 
cette Espagne de Serrano les saluts qu’en 1870, la France, défen- 
dant son honneur et sa vie contre |’étranger, demandait au monde 
et n’obtenait pas! 

Une raison, qu’il nous sied d’indiquer seulement d'un trait rapide 
et qu’on voil, hélas! trop clairement marquée dans la fatale situa- 
tion de la France, a réglé tout le mouvement de cet événement diplo- 
matique. En 1870, la Prusse, entourée des feux terrifiants de sa vic- 
toire, interdisait 4 l'Europe de reconnaitre en France le gouverne- 





force, veluse a M. de Bismark Vhommage d'une telle« 
méme elle manifeste avec un soin habile l’indépend 
tique, en prenant la derniére la parole, comme pou 
son refus au consentement de |’Europe. La Russi 
efficacement servi l’intérét de l'Europe et surtout ¢ 
faisant connaitre plus tot son intention réelle? A-t-e 
olle-méme de rendre trop sensible a 1’Allemagne 1’é 
Bismark subissait 4 Saint-Pélersbourg? Devait-elle 
prudence, prendrv yarde que cette séparation parut 
est difficile de le savoir ou de le dire. Mais, pour peu 
sans esprit de parti ces fails encore obscurs et pleins 
peu qu’on ait le juste dédain des folles déclamations 
des circonstauces si graves et des matitres si délica 
bien ne pas précipiter son jugement, on évitera de lo 
damner la conduite qu’a tenue le gouvernement fran 
plaindre plutot; il faut mesurer les menaces qui no’ 
les ressources qui nous restent; il faut gémir de cet é 
comme du ndtre, et, toutefois, ne s‘altrister du préser 
espérant pas de |’avenir : aux yeux des clairvoyants, 
ce ciel assombri de I'Europe quelques signes no 
France aime a regarder comme ceux d’un temps mei) 


Avcuste | 


Lun des gérants : CHARLES DOUNIOL. 


tly wee 


-LINSTRUCTION HISTORIQUE 


DU PEUPLE 


Le sujet que je me propose de traiter ict a bien peu d’étendue en 
profondeur ; il en a une immense en superficie. 

Je veux montrer comment !’on enseigne Vhistoire 4 nos généra- 
tions modernes, non pas aux classes dirigeantes — j'appelle ainsi 


. fout ce qui recoit l’ instruction secondaire — mais 4 ces couches nou- 


velles que quelques-uns voudraient préposer au gouvernement des 
sociélés. Ceux-li font grand bruit de leur zéle pour l’instruction et 
pour la science : nous verrons la mesure de leur science et de leur 
instruclion. Si tel est l’enseignement qu’ils veulent rendre obliga- 
toire, que Dieu préserve de telles legons les sociétés et les na- 
tions | . 

Et d’abord, je demande pardon a mes lecteurs de les introduire 
Ja ott je les vais mener. Je vais les faire pénétrer dans un monde ou 
ils ne sont pas habitués, leur faire connaitre des ceuvres dont le gout 
manque de délicalesse, les inilier surtout 4 une prose, 4 un style 
auxquels le Correspondant ne les a pas accoutumés. II le faut. Pour 
porter reméde aux miséres morales, il faut pénétrer dans les 
réduits ot se cache le vice; pour guérir les maux physiques, 
il faut étudier et sonder les plaies, méme les plus rebutantes. 

J’ai dit qu'un tel sujet a une grande étendue en superficie. En ef- 
fet, les sociétés de prétendue instruction populaire ont depuis tantét 
dix ans multiplié leurs efforts; les librairies démocratiques ont or- 
ganis¢ cn grand leur propagande, trop féconde et trop réussie, hé- 
Jas! avec une activilé que je déplore en |’admirant, et en souhaitant 
méime zéle et méme ardeur aux conservateurs et aux défenseurs du 
vrai et du juste. Tous ces efforts combinés ont inondé la France, 
villes et campagnes, de petites brochures & 15, 20, 25 et 30 centimes 

N. sém. T. Lx {xcvi® pe ta couvect.). 6° tiv. 25 Supremanz 1874. 71 


1202 INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


(les plus chéres ne cotitent pas plus de 50 centimes), ot toute vérilé 
doctrinale, philosophique, historijyue, est travestie ou attaquée; ou 
la science est dénaturée, le plus souvent totalement absente, et oi le 
cout el le style reg ivent les plus cruels outrages. 

Bibliothéque démocratique, — Bibliotheque populaire, — Societe 
d’instruction républicaine, — Librairie démocratique, — Bibliothé- 
que nationale, — Bibliotheque républicaine, — Bibliotheque Frank- 
lin, etc., toul cela travaille, travaille incessammenl, et dans les . 
mémes prix; el de ces sources multiples sort sans intermitlence un 
fleuve derreurs ct d'excitations tour a tour disstmulées ou audacieu- 
ses, qui Inon:le ics guérets antant que les carrefours. 

Analyser, éplucher, dévoiler toules ces ceuvres, serait un travail 
au-dessus des forces d'un seul homme; non pas, Je le répéte, a cause 
de la profondeur du sujet, mais 5 cause de son élendue en superficie, 
ct parce que le flot se renouvelle sans cesse. 

Done j’ai dd me borner. Laissant de coté tout ce qui regarde la 
science, la philosophie, les Icttres, les arts, les autres branches des 
connaissances humaines, je me suis limité a l'histoire. J’avais mes 
raisons pour agir ainst: Je les ferai connaitre 4 la fin de ce travail. 
Et encore, lorsque je me suis trouvé en présence de mon sujet, jal 
du procéder de nouveau par ¢limination. Je me suis dit : Doisje 
m’occuper de l'histoire contemporaine? non, car sur de telles ques- 
lions, si la passion du jour, si l’espril de parti, n‘excusent pas le 
mensonge, du moins ils peuvent expliquer lerreur, les luttes a 
tuelles et ardentes étant de nature 4 obscurcir le jugement de plus 
d’un. Placons-nous donc sur le terrain refroidi de l'histoire passée; 
voyons comment on l’enscigne, ce quon y cherche, ce qu'ony 
trouve, le soin qu’on y apporte, le scrupule qu’on y met. De la sorle, 
notre apprécialion sera plus impartiale. 

Ici, nouvelle difficulté : dois-je discuter toutes les erreurs queje 
pourrai rencontrer? Je l'aurais voulu; mais, arrivé au bout de mon 
étude, j'ai compris Pimpossibilité dune telle entreprise : des volu- 
mes n'y suffiraient pas; et d’ailleurs la chose n’en vaut guére la 
peine. Je m/adresse a des lecteurs éclairés : signaler seulement ces 
erreurs, ces affirmations, parfois vraiment incroyables, présenter 
aux lecteurs, leur faire toucher au doigt ces fantémes d'histoire, 
cela est bastant, comme dit Saint-Simon, pour leur faire comprendre 
le peril, pour qu’ils connaissent la nature du monstre auquel nous 
avons affaire. 

Enfin — je ne suis pas au bout de mes éliminations — n'y atl 
pas dans toutes ces veuvres une ou deux erreurs méres, cénéralrices 
de toutes les autres, qu’il imporle de faire ressortir particuliére- 
ment, sans sarréter aux mille erreurs de détails, de dates, de 


L’INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1203; 


circonstances desquelles sans doute se forme la physionomie de 
Phistoire, mais qui n’entrent pas enti¢rement dans le cceur méme 
du sujet? J'ai dad prendre ce parti. A quoi bon en effet, signaler, 
par exemple, que, d’aprés M. Boursin, dans ses Cahiers d'histoire du 
pere Gérard, « Louis XV monta sur le tréne a l’dge de seize ans? » 
Des erreurs de cette sorte, répélées, il est vrai, a chaque page, 
donnent la mesure du soin avec lequel l’école démocratique dis- 
tribue au peuple la science et linstruction. Elles ne changent pas 
grand’chose 4 la philosophie de notre étude et de notre plan. 

‘ Voici donc ce qui importe : rechercher et faire voir par des exem- 
ples l’idée dominante dans |’enseignement de Vhistoire que dispen- 
sent au peuple les sociétés démocratiques, et dont — je signalerai ce 
fait — les classes éclairées, conservatrices et dirigeantes se font par- 
fois les complices & leur insu. Je citerai beaucoup, trop, dira-t-on 
peut-étre. J'aurais voulu le faire davantage, car la git réellement l’u- 
tilité de cette étude. Je renouvelle, pour ce crime, mes excuses aux 
lecteurs délicats du Correspondant. Je ne m’occuperai que des bro- 
chures & prix réduit qui circulent par milliers dans toute la France, 
quelquefois méme, hélas! avec l’estampille officielle du colportage (je 
le dis, parce que je le sais par expérience). J’en ai la autour de moi, 
sur ma table, un grand nombre, aux couleurs variées, aux décla- 
mations uniformes, et l'on se prend, en les lisant, d’une certaine 
stupeur, a voir combien d’erreurs — je suis poli — peut contenir 
un in-32 de quatre-vingts pages. Que serait-ce, si Je parlais des gros 
livres? Mais je n’en dirai mot : le peuple ne lit guére que les bro- 
chures; les erreurs qu’elles renferment sont nées dans les gros livres 
des patriarches de I’école. 

L’excellente Société bibliographique, fondée 4 Paris il y a quelques 
années, a public en 1873, sous ce titre: la Propagande démocrati- 
que en 1871-1875, un travaildu aux recherches combinées de MM. le 
vicomle de Lugay et le comte Henri de Beaufort, travail trés-suc- 
cinct, un index, en quelque sorte, inais scrupuleusement fait, et qui 
m’a fourm des indications précieuses : je suis aise d’en remercier 
les auteurs et de signaler leur ceuvre. 


Au mois de décembre de l’année derniére, une discussion com- 
mencée par M. Goblet, député de la Somme, s’éleva & la tribune de 
l’Assemblée nationale au sujet des bibliothéques populaires fondées 
par la Ligue de Venseignement, et contre lesquelles M. le préfet de la 


1204 LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


Somme avait cru devoir prendre quelques mesures administratives 
peu du gout de M. Goblet. M. Henri Martin, vice-président de la Ligue 
de l'enseignement, s’empressa de venir au secours de son ami politi- 
que, et M. le sous-secrétaire d’Elat de l’intérieur, par quelques cila- 
tions choisies avec une discrétion nécessitée par la morale, donna 
un léger avant-gout des livres et des bibliothéques administrative- 
ment frappés. L’Assemblée s’associa aux paroles et au sentiment du 
sous-secrélaire d'Etat; mais la gauche se récria grandement contre 
l’atteinte portée a la science, a l'instruction du peuple. MM. Langlois 
et Arago s’efforcérent de faire montre de beaucoup d’érudilion, et 
M. Henri Martin protesta vivement au nom des généreux desseins 
de la Ligue, dont il est, si je ne me trompe, le vice-président. 

Or il advient que ladile Ligue de l’enseignement se fait l’ardente 
propagatrice de toutes les petites brochures que j'ai 1a sous mes yeux. 
Quelle est donc cette ligue? quelles sont ces brochures? quel est I’en- 
seignement historique du peuple? 

La Ligue de l’enseignement fut fondée en 1866 par M. Macé, franc- 
macon zéléet actif, et avec le but avoué de bannir de léducation la 
religion, comme « inutile pour discipliner les enfants, et méme, a 
un certain point de vue, susceptible de les conduire & U'abandon de 
toute morale. Donc il est urgent d’y renoncer. Nous enseignerons les 
droits et les devoirs au nom de la liberté de la conscience, de la ral- 
son, et encore au nom de la solidarité'. » Je n’insiste pas : je ne 
cherche pas 4 discuter sur de tels principes; je ne veux qu’établir le 
caractére et le but de la Ligue. « Nous sommes heurcux, ajoutele 
méme recueil, dans son numéro d'avril 5867 (4867), de constater 
que la Ligue de l’enseignement et la statue du F.-. Voltaire rencon- 
trent dans toutes nos loges les plus vives sympathies. On ne pouvait 
avoir deux souscriptions plus en harmonie : Voltaire, c’est-a-dire la 
destruction des préjugés et des superstitions; la Ligue de I’ensel- 
gnement, c’est-i dire |'’édification d'une société nouvelle, unique 
ment basée sur la science et l’instruction. Tous nos F.-. le compren- 
nent ainsi. » Dés le caréme de 1867, le danger de cette ligue ful s+ 
gnalé par un courageux mandement du vénérable et patriotique ért- 
que de Metz. A la méme époque a peu prés, sous la méme inspira 
tion, avec les mémes doctrines, se fondérent a Paris, et de 1a se re- 
pandirent en France, les fameuses écoles professionnelles de jeunes 
filles, sous la direction de madame Lemonnier, « écoles ow l'on se 
propose de donner, avec l’enseignement professionnel, 1’éducation 
morale aux jeunes filles, mais sans leur parler jamais de religion. » 
Madame Jules Simon était une des principales acolytes de madame 


2 Monde magonnique, octobre 5866, p. 372. 


LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1205 


Lemonnier. Le ministre de |'instruction publique d’alors, le trop 
illustre M. Duruy, encouragea ces deux ceuvres sceurs et connexes, 
ici par des subsides, 1a par les autorisations les plus empressées. 

Mgr l’évéque d’Orléans ne tarda pas 4 pousser le cri d’alarme, et, 
prenant corps a corps, en 1868, la Ligue de l’enseignement, les 
écoles professionnelles, les complaisances ministérielles, il publia 
sa belle brochure intitulée : les Alarmes de lépiscopat. Tous ceux 
qui s’occupent de ces questions majeures et fondamentales ont lu 
ces pages remarquables : elles me dispensent d’en dire davantage 
sur le caractére de la Ligue. 

Je dois ajouter, toulefois, que, depuis le 4 Septembre et le ré- 
gime républicain, la Ligue de l’enseignement a redoublé d’activité. 
De l’aveu de MM. Henri Martin et Goblet, elle s’étend aujourd'hui 
dans quaire-vingts départements; elle multiplie les bibliothéques, 
garnit souvent et fonde parfois les bibliothéques communales dans 
les mairies, les bibliothéques scolaires chez les instituteurs : j’af- 
firme ce fait, parce que j’en suis certain; — elle prodigue ses livres 
et ses brochures; en relation avec toutes les librairies démocratiques 
‘dont j’ai cilé les noms, elle leur sert de canal et de débouché, et c’est 
par la que le peuple apprend ou croit apprendre I’histoire. Nous 
verrons si M. Henri Martin a le droit de décerner & cette société un si 
beau brevet de science, de morale, de lumiére et de vérité. 

Je les ai 1a, devant moi, ces petites ceuvres romantiques, a demi 
gTivoises ou simplement plates et parfois méme exhalant un arriére- 
gout d’absinthe, en téte desquelles figurent des noms obscurs ou 
compromis avec la science et le gout, et auxquels n’a pas craint 
de se méler le grave M. Henri Martin, candidat perpétuel 4 l’Aca- 
démie frangaise. Toutes portent en téte un certificat du F.-. Vic- 
tor Poupin. 

. C'est une véritable avalanche — car chacun de ces auteurs pro- 
duit beaucoup, produit vite (ce qu’on s’explique aisément en lisant 
leurs ceuvres). — Lorsqu’on a eu le courage de tourner toutes ces 
feuilles, on se demande : Y a-t-il la une pensée mére, ou un bu 
commun? Oui, sans doute, et plus que cela. Mémes amours, méme 
haines : uniformité de pensées, d’apergus, d'horizons, de style méme 
et surtout de procédé. Manifestement, il y a un chef d’école; et, 
aprés enquéte, je suis fort porté 4 croire que le chef de lécole 
historique démocratique se nomme Henri Martin. Autour de lui 
gravitent des satellites, parfois ces satellites sont presque de simples 
copistes. En posant M. Henri Martin comme le chef de l’école, je ne 
prétends pas lui octroyer le prix de style : tout candidat qu'il soit 
& l’Académie francaise, je ne puis découvrir en lui aucun des carac- 
téres qui font le véritable écrivain, et malgré le certificat que lui 


1206 LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


décerne le F.:. Victor Poupin lorsqu’il qualifie son Histoire de France 
de ce grand mot : « un des monuments de l’esprit humain, » je 
persisie 4 trouver le style de M. Henri Martin Jourd, lache, sans le 
moindre relief, et rendant un son prudhommesque , comme un 
écho des bureaux du Siecle. Si, dans un concours o& il n’y a aucun 
prix d'honneur 4 décerner, j’avais 4 donner la palme du style, je 
n’hésilerais pas 4 l’offrir au terrible M. Esquiros, le plus socialiste 
de tous, mais le plus écrivain, malgré tous ses oripeaux et son 
clinquant romantiques. 

Mais laissons le style : aussi bien nos auteurs ne s’en prés- 
cupent guére ; cherchons le but et étudions le procédé. 


IT 


Le but : il n’est pas malaisé de le découvrir. Je prie le lecteur de 
remarquer que je m’occupe presque uniquement de l'histoire de 
notre pays. Décrier ta vieille France, ses lois, ses mceurs, ses instite 
tions, ses héros méme, voila toute l’entreprise. On en a déja {ait 
observation : la France est le seul pays du monde qui s efforee de 
jeter la boue 4 son passé, ot toute une école, la plus active, 1a plas 
nombreuse — je ne dis pas, Dieu m’en garde! la plus savante et la 
plus intelligente — n’a d’autre préoccupation que de démolir les 
vieilles gloires, insuller les ancétres, bafouer ou maudire les inst 
tutions 4 )’ombre et sous Je gouvernement desquelles notre pays est 
parvenu au plus haut degré de grandeur, d'honneur et de prospénié. 
N’es{-ce pas la une des causes principales de notre faiblesse, de nos 
revers et de notre décadence? Tandis que chez toutes les autres na- 
tions de l'Europe, on conserve avec un soin jaloux tout ce quia illus- 
tré la patrie, chacun recueillant avec vénération tout ce qui reste 
des grands hommes, s’efforcant de refaire en quelque sorte un autel 
4 foutes les célébrités patriotiques , de rendre hommage aux lois 
d’ou sont scrties la force et la gloire du pays et qui ont amené ses dé- 
veloppements; chez nous, hélas! au contraire, tout ce qui a précédé 
1789 n'est que honte, horreur et misére, ne mérite qu’exécralion 
el mépris. Que dis-je? Combien y a-t-il de Frangais pour lesquels 
histoire de notre pays antérieure 4 1789 n’existe pas, est absola- 
ment non avenue? Et cela vaut encore mieux pour eux que d’sp- 
prendre cette histoire telle que Ja leur enseignent les historiens qui 
sont li sous mes yeux. De sorte qu’en lisant les écrivains étrangers 
et les nétres (ceux de la trempe qui nous occupe en ce moment), u0 


L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE 4207 


juge non renseigné mais impartial se prendrait 4 déclarer que toutes 
les nations de l'Europe ont eu le plus illustre passé, et que la ndtre, 
celle dont l'histoire est incontestablement la plus glorieuse de tou- 
tes, n’a dans ses annales que des hontes et des crimes. 

Je nexagére pas. Voici, par exemple, M. Bonnemére qui décrit 
ainsi le quatorziéme siécle : « Que le lecteur laisse le champ libre a 
son imagination, qu'il réve 4 son aise les débordements les plus 
monstrueux ; qu'il s’efforce de dépasser dans Vhorrible les limites 
du possible. Jamais, quoi qu'il fasse, il ne lui sera donné d’appro- 
cher de la réalité hideuse. » Puis il dessine la royauté de ce trait 
hardi : « Tous ces rois, véritables carnassiers de la race humaine. » 
Ceci n’est pas écrit dans un livre de discussion politique sur les 
mérites comparés de la monarchie ou de la république, c’est de la 
narration, et cela s’appelle : « Histoire populaire de la France. » 
Voyons venir maintenant le farouche Hamel; je youdrais citer en en- 
tier son premier chapilre des Origines de la Révolution, ce portrait de 
notre vieille France. Quel fils voudrait voir peindre sa mére sous de 
tels traits? Et pourtant toutes nos populations boivent avec avidité ces 
breuvages composés de fiel et de sang. Rien dans notre vieux pays 
de France, et 4 aucune époque de son histoire avant 1789, ne trouve 
grace devant M. Hamel : « Royauté oppressive, Parlements cruels, 
clergé sans entrailles, noblesse insatiable. » Voici pour le fisc et le 
budget : « Malheur 4 ’homme du peuple s’il vient 4 étre soupconné 
de vivre dans une certaine aisance : il en est réduit 4 cacher le pain 
dont il nourrit ses enfants (En vérité!). Pour lui, pas d’inviolabililé 
du foyer domestique : on ira fouiller dans les coins de sa pauvre 
maison et jusque dans le lit de sa femme pour voir sil n’y cache pas 
quelque denrée sujette 4 l’impét. » Quelle peinture effrayante! Pour- 
tant je m imagine que M. le percepteur et son huissier riraient sous 
cape s‘ils lisaient ces lignes. La tyrannie du clergé est stigmatisée 
d’un seul mot : « L’Ame était esclave comme le corps. » La noblesse : 
« On expiait par la corde ou par le feu la faute impardonnable d’avoir 
tourné en dérision quelque puissant du jour. » Les institutions : 
a Rien de fixe, rien de certain, hormis la servitude des uns et J ty- 
rannie des autres. Point dinstitutions uniformes en rapport avec le 
génie national. » Je ne comprends pas trés-bien cette derniére 
phrase. L’auteur, peut-étre, ne la comprend pas Jui-méme; il ne 
faut pas s'arréter pour si peu. J’avais toujours pensé que les institu- 
tions d’un peuple sont conformes a son génie comme la vigueur 
d’un homme a son tempérament. Chicane puérile : rien ne détourne 
M. Hamel de son objectif. Voyez ce qu’il dit de la justice et de la 
magistrature dela France : « La justice! ce mot, appliqué au systéme 
judiciaire de l’ancien régime, est une amére dérision. Magistrature 


1208 LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


horriblement suspecte, depuis le baillisge jusqu’au Parlement : 
ames vénales et charges vénales, voila pour la justice. » Le juge- 
ment est dur, rapide, mais sans appel, et le peuple qu’on instruit 
n’en doit pas demander davantage. L’administration ne vaut pas 
mieux : « Non moins triste, non moins affligeant est le tableau de 
administration... Ici, c’étaient des pays d’éleclion uniquement sov- 
mis au régime du bon plaisir ; 14, des pays d’états censément en pos- 
session de voter libreinent l’impét, mais c’était pure fiction. (J'ai 
prévenu le lecteur que nous passions condamnation sur le style.) 
En réalité, les assemblées provinciales se trouvaient dans la dépen- 
dance du souverain et n‘avaient aucun moyen de se soustraire a ses 
entreprises. » Pourrions-nous nous attendre a voir la royauté mieux 
traitée? Ecoutons : « Au sommet de cette hiérarchie de tyrannie est 
le maitre supréme, le roi de France, aux pieds duquel tous s ineli- 
nent, depuis le manant attaché & la glébe jusqu’au grand seigneur 
qu’on voit humblement prosterné dans les antichambres de Ver- 
sailles, comme un laquais... C'est lui le maftre absolu , son autorité 
est sans bornes : d'un signe, d'un caprice de lui dépendent des mil- 
liers de vies. » Les élats généraux trouveront-ils grace devant notre 
impitoyable auteur? Non! « C’était un expédient commode employé 
par nosrois pour extorquer l’argent au pays, en ayant l’air de I’ob- 
tenir de son libre consentement. » Dernier coup de pinceau général: 
« On voyait les pauvres paysans errer comme des ombres, piles, 
décharnés, poursuivis par deux fléaux : les nobles et Ja faim, les 
nob'es plus redoutables que la faim. » Vous croyez peut-étre qu'il ne 
s’agit que du quatorzicme siécle, époque néfaste ot la famine et la 
mis¢re désolérent la France 41a suite de ses guerres avec I'Angle- 
terre; mais au dix-sepliéme siécle tout va pareillement : « Mémes 
corvées et mémes services pour ces déshérités de la terre ; ils pas- 
sent & travers les siécles, victimes prédestinées a l'esclavage éternel et 
paraissent ne plus sentir Ja lourdeur de leurs chaines, tant ils les 
portent patiemment. » 

M. Bonnemére, lui, s’efforce de paraitre plus érudit; et, non moins 
irréconciliable que son collégue M. Ifamel, i! va plus loin que la no- 
blesse et étend sa griffe jusque sur la bourgeoisie : 

a Placés aux derniéres assises de I'édifice social, les serfs étarent 
comme les fondements sur lesquels se dressait une pyramide por- 
tant sur chacun de ses degrés une double hiérarchie de maitres qui, 
du pape et du roi, qui occupaient le sommet, descendail jusqu’au 
plus humble des curés et des moines, jusqu’au dernier des gentils- 
hommes et des chatelains. Le domaine du roi était un grand fief, le 
fief du comle ou du baron était un petit royaume, les droits étaient 
les mémes ; le plus puissant était celui qui possédait la plus grande 


L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1209 


étendue de terres, sur ces terres le plus grand nombre de serfs, et 
sur ces derniers l’autorité la plus tyrannique. Dans la grande curée 
de la période barbare, chacun avait donné son coup de dent et d¢c- 
chiré la France suivant la force de sa machoire. Les lions avaient pris 
les royaumes et les empires, les tigres et les léopards s étaient altri- 
bué les provinces, les loups avaient pris les districls et les cantons, 
les renards s‘étaient contentés des bourgs et des villages. 

« Chacun alors se faisait ses droits 4 soi-méme, se taillant sa puis- 
sance et sa domination dans l’asservissement de tout ce qui l'entou- 
rait, d’autant plus libre qu’il était plus fort, d’autant plus asservi 
qu'il était plus faible. Il y eut jusqu’a des esclaves d’autres esclaves, 
tandis que les scigneurs déléguaient une partie de leur aulorité a 
des serfs privilégiés, favoris, 4 des maires ou majordomes, préposés 
4 l’'administration du domaine; race de parvenus qui abuse de 
Yautorilé qu’on lui abandonne, qui déji s’exerce aux armes et se 
livre 4 ’exercice de la chasse; s’enrichit au milieu de la détresse 
générale et, sans doule, est le point de départ de cette bourgeoisie 
_impatiente qui bientét... ete... » 

Pauvre bourgeoisie! elle n’a qu’a bien se tenir aujourd'hui que la 
_noblesse a disparu, et 1:ous verrons tout a l‘heure M. Esquiros lui 
en dire de belles. 

Avouez que voila des portraits bien réussis : et qui reconnattrait la 
celte grande et fertile époque du moyen dge, ot la France se civili- 
sait sous la direction de I’Eglise ; ot elle se constituait progressive- 
ment par un incessant labeur, comme un enfant qui devient homme 
et grandil en force et en savoir; od elle soutenait tant de luttes no- 
bles el héroiques, produisait de si beaux caractéres; ot ses dou- 
leurs étaient fécondes presque a |’égal de ses succes? 

Eh bien! lisez cinquante de ces brochuree que je signale ici. Par- 
tout vous retrouverez mémes peintures, méme ton, méme style, et 
pas une ne fera la moindre restriction, ne plaidera la moindre cir- 
constance allénuante. Tout fut mauvais, exécrable, digne de haine 
et de mépris, hommes et choses. Maintenant, dites-vous, dites-vous 
bien que le peuple ne lit, n'apprend histoire que dans ces ceuvres, 
depuis 15 jusqu’é 30 centimes, et jugez la nature de l’instruction 
historique qu'il acquiert et dont il se nourrit. 

MM. Langlois, Tolain et Arago croient bien tout cela : ils le disent, 
lu moins ; comment voulez-vous que de moins érudits ne s’y lais- 
ssent pas prendre? 





VielsDs LAIVETLLOS ULLIGQMIGALUILGO. UU Fh AAU APIO RE 1G ULES 
style manquent absolument, plus absenles encore 
la philosophie. 

Mais je n’ai pas achevé de rechercher et de défi 
auteurs. 

Depuis longlemps je poursuivais la solution de 
vante : Il y a, me disais-je, trois choses que 1’éco 
exécre et qu'elle s’efforce de rendre un objet de ha 
l’Eglise, la noblesse, la royauté. De ces trois chos 
plus détestée et quel est le quantum relatif d’exécr: 
démocratique accable chacune d'elles? Je ne m’er 
compte exact. Aujourd’hui, aprés les lectures un 
auxquelles je viens de me soumettre, il n’existe p 
aucun doute dans mon esprit : la noblesse est p 
royauté, l’Eglise plus détestée encore que les deu 
tions. Ainsi s’explique comme quoi l’école radical 
rait, sans trop de difficulté, d'un César, roi, empere 
pourvu qu’il fait assurément démocrate et anticléric 

Donc le but historique poursuivi consiste surtout 
lir, ruiner dans l’esprit du lecteur ces trois chose: 
micre ligne, I’Eglise. 

L’historien n’a pas d‘autre mission : 6 les habiles 
zéle ils s’en acquittent ! 

Ici je ne suis embarrassé que par le choix des ex 
Esquiros, Bonnemére, Andréi, Morin, H. Martin, to 
chorus, disant les mémes choses, se copiant mé. 
autres. 


Mla... 3 VT. L.A WLU tee Lee. Lf.a_2%..- 1 5] -~ 


L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 4241 


historique, je doute qu’elles puissent jamais devenir bonnes épou- 
ses et bonnes méres de famille. Premier tableau général de la con- 
fession ; je passe ce quine peut étre cité : a Quand Ja femme s éloi- 
gne de ce confesseur adoré, elle croit subir un exil; elle ne rend a 
son mari et 4 ses enfants que les soins slrictement obligatoires; son 
ame est tout entiére avec celui qui fait ses délices en lui distribuant 
la manne céleste. 

« Le mari croit posséder sa femme; il ne posséde que Je corps; 
lame est 4 un aulre qui y régne sans partage, a l'homme noir qui, 
bien qu’invisible au domicile conjugal, y domine en maitre absolu. 
Alors il n’y a que l'ombre du vrai mariage et les deux époux sont en 
réalité en état de divorce, car ils appartiennent 4 deux mondes dif- 
férents. Le mari s'‘occupe des intéréts terrestres, de l'avenir de ses 
enfants ; il prend part aux affaires de Ja cité, il concourt autant qu’1l 
peut au bien de sa patrie, il cultive les lettres, les sciences, les arts ou 
l'industrie; il s'occupe de politique, de progrés social, il tient a étre 
au courant du mouvement intellectuel. La femme dévote ne vit que 
pour le ciel; elle a en dégout le séjour terrestre, qui n'est qu’une 
vallée de larmes, une étape vers le paradis; elle est absorbée par le 
soin de son salut, elle ne s’associe qu’aux intéréts de la religion, 
elle n’écoute que la voix de l’Eglise, dont elle épouse les affections 
et les haines. 

« En conséquence, elle a en horreur les libres-penseurs, les soli- 
daires qui s’affranchissent du rituel catholique, les francs-macons 
que le Saint-Siége a anathématisés. Et si son mari, si ses fils appar- 
tiennent & quelqu’une de ces catégories, comment pourrait-elle 
s’empécher de voir en eux des ennemis?... Elle est indignée de voir 
pénétrer chez elle les journaux libéraux, les livres condamnés par la 
censure ecclésiastique ; c’est avec une douleur profonde qu'elle est 
forcée d’assister aux entreliens of son mari cause librement de la 
religion et de ses ministres. Ce mari qui n’approche pas des sacre- 
ments, qui ne met pas le pied 4 l’église, qui se ferme volontaire- 
ment l'entrée du séjour céleste, devient a ses yeux un réprouvé. 
Comment pourrait-elle avoir pour lui des sentiments d’estime et 
d’affection? Elle lui obéit par devoir, mais elle éprouve & son égard 
une secréte répulsion, elle ne se soumet qu’avec résignation 4 des 
caresses obligatoires, regrettant d'étre condamnée au contact d'un 
maudit. 

«Elle s’en console en pensant au bicn-aimé, au confesseur en qui 
tout est béni, dont les paroles sont un baume vivifiant. » 

Comprenez-vous les conséquences d'une telle lecture faiteen plein 
cabarel? 

Mais si dans la vie privée la confession est un grand péril, ce dan- 


1242 L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


ger devient bien plus redoutable encore dans la vie publique. 
Ecoutez : « Ainsi, quand les sociétés modernes voudront conquérir 
un ordre politique fondé sur la liberté, quand elles voudront intro- 
duire des institutions démocratiques, elles auront a lutter contre 
toutes les forces du parti catholique qui leur opposera les légions 
dont il dispose, et qui, par la confession, organisera une coalition 
formidable. Ses pénitents seront exhortés par leurs confesseursa 
résister au mouvement révolutionnaire; les femmes seront vivement 
engagées 4 agir sur l’esprit de leurs maris; ce sera une ligue oii les 
ennemis du progres, en travaillant dans !ombre, en employant 
l’intrigue et la ruse, pourront paralyser les efforts des citoyens les 
plus généreux et arréter l’essor d’une nation. 

« Qu’une assemblée législative veuille donner satisfaction aux 
veeux du pays et réaliser les réformes conseillées par la raison et 
Péquité; si parmi les députés il se trouve de fidéles catholiques, 
pratiquant la confession, ils devront avant tout vérifier si les propo- 
sitions ne renferment rien de contraire 4 la doctrine de 1IEglise, 
rien qui ait élé condamné par le souverain pontife, qui est le. juge 
infaillible de tout droit. Si donc il s'agit de séparer le spirituel da 
temporel, de supprimer le budget des cultes, de réaliser la liberté 
religieuse la plus compléte en meltant toutes les religions sur le 
pied d’une parfaite égalilé devant la loi civile, d’assujetlir tous les 
citoyens au service militaire, sans exemption pour les ecclésiasti- 
ques, etc., le législateur scrupuleux se trouvera enchainé d’avance 
par Vencyclique, et son confesseur lui rappellera au besoin qu’il ne 
peut, sans encourir la damnation, consenlir a ces innovations sa- 
criléges. On emploiera en vain toutes les ressources de l'éloquence 
et de la persuasion pour obtenir son adhésion. Rome a parlé, c’en 
est assez; la cause est jugée. Si de tels députés se trouvaient en 
majorité, il arriverait que le pape péserait sur le pouvoir législatif, 
pourrait & son gré le réfréner, le renfermer dans des Jimitles infran- 
chissables. 

«Si, au contraire, la majorilé de l’Assemblée, sans s inquiéter 
des injonclions pontificales, ne consulte que l'intérét national et les 
lumiéres du bon sens, si la réforme attendue est adoptée, il se pré- 
sente des difficultés d’un autre genre. Le clergé répar:dra parmi les 
populations cette opinion qu'une loi civile contraire 4 la lui divine est 
frappée de nullité, et que les bons chrétiens doivent refuser d'y 
donner leur concours. Les confesseurs agiront sur Tesprit de leurs 
pénitents et leur répéteront avec force qu'il vaut mieux obéir a Dieu 
quaux homrnes (Act. ap., V, 29); or Dieu et le prétre, c'est tout 
un. La loi sera donc discréditée, vouée au mépris, rencontrera des 
obstacles, des résistances; Jes esprits s’aigriront; et si l’irritation 


L’INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1243 


fait des progrés, il pourra y avoir, comme au temps de la sainte Li- 
gue, des émeutes, des insurrections, et enfin la guerre civile, pré- 
chée au nom de la religion. 

« Ces craintes n’ont rien de chimérique ; car tous ces malheurs se 
sont réalisés en France pendant la Révolution ; c’est le clergé qui, 
par ses prédications et par l’usage de la confession, a déchainé sur 
notre malheureuse patrie le fléau de la guerre civile; c'est en fana- 
tisant les populations ignorantes de la Vendé qu’il les a soulevées 
contre l'autorité légitime de la Convention; qu’il a causé cette af- 
freuse conflagration qui a duré plus de cing ans, qui a dévaslé des 
provinces et couté Ja vie 4 plus de 50,000 hommes. » 

Le lecteur commence-t-il 4 voir comment on écrit histoire? Car 
nous sommes 1a en face d’un tableau historique. Et puis un peu de 
philosophie de Vhistoire, toujours 4 ta Morin : « Dans les pays qui 
eurent le bonheur de s’affranchir de la théocraltie romaine, les li- 
bertés publiques se développérent graduellement, les caractéres ac- 
quirent plus de virililé et d’indépendance, |’esprit de recherche fut 
une cause incessante de progrés. Dans les pays, au contraire, ou le 
catholicisme conserva le mieux son empire, le despotisme se main- 
tint, la monarchie et |’Eglise combinérent leurs efforts pour asservir 
les populations. » 

Laissons, pour le moment, M. Morin et ses clichés ; nous le re- 
prendrons plus tard. 

M. Andréi s’avance : il a fait l’histoire des jésuites. Il est beau de 
mise en scéne ; dans le ton qu’il prend, on sent qu'il a plus d'une 
fois applaudi les Talina du boulevard : ila le geste ambitieux, mais 
la rédaction peu claire. Qu’on en juge: 

« Ainsi, la Réforme, c’est-a-dire la liberté religieuse, la premicre 
des libertés, a pour apétre un homme du peuple, qui, se donnant a 
la science, devient professeur d’enfants, puis prefesseur d’hommes. 

« La Société de Jésus, c’est-a-dire l’esclavage de l’intelligence, vient 
de haut, d'un noble avide de domination, qui, ne pouvant plus com- 
mander a des soldats, crée une armée redoutable et ténébreuse de 
religieux travaillant dans l’ombre a retarder |’émancipalion des 
peuples. 

« La lumicre part d’en bas parce qu’en bas est la souffrance, |’as- 
piration, l’espoir, l'avenir ; l’ombre vient d’en haut parce qu’en haut 
est l’orgueil, la domination, I'égoisme, le passé. Au seiziéme siécle 
donc, Luther et Loyola se dispulérent le monde et proposérent a la 
France ces deux manifestations de l’esprit humain. Le premier, tem- 
pérament trés-frangais, donna la forme la plus francaise a des idées 
encore contraires 4 notre génie; le second, étranger par la forme, 
comptait opérer sur notre caraclére une surprise possible a cause 


1216 L'INSTRUCTION HISTURIQUE DU PEUPLE. 


transmettaient leurs biens aux abbayes pour en étre protegés. lls se 
faisaient serfs de dévotion. L’Eglise ne donnait pas ses services, elle 
les vendait. Les anciennes divinités locales furent remplacées par des 
saints ou des sainles auxquels on se dévouait. Ces farouches patrons 
et patronnes étaient censés recevoir avec une sorte de joie molo- 
chique le sacrifice de la liberté humaine. L’absorption de l’individa 
dans le servage ne fut plus seulement une nécessité de la conquéle, 
ce fut une porte ouverte sur infiniti aux esprits assiégés par les 
frayeurs surnaturelles. Les croyants se précipitérent avec fanatisme 
dans cette sauvage abnégation d’cux-mémes. La terre de l’Eglise pro- 
fitait de ces dévouements pour élendre sa domination sur les ames. » 

Donc, nulle reconnaissance due A l'Eglise pour l’ceuvre de l'éman- 
cipation, Aussi, comme il est heureux lorsque, passant en Alle 
magne avec les anabaptistes, il s’écrie : 

« Les monasléres furent renversés, les évéques chassés, Jes moines 
éconduits, les religieuses enyagées dans des liens plus doux que ceus 
du clettre. Ce n’élait que temples mis au pillage. Les trésors des 
églises furent dépouillés et appliqués a lulilité publique. Les cens, 
les impdts, les tailles abolis, la liberlé rendue : c’élait une nouvelle 
aurore pour lhumanité. A la place des messes supprimées, des in- 
slitulions économiques toutes nouvelles avaient surgi. Le culte exté- 
rieur faisait place a un ordre social dans lequel les droits du faible 
élaient protégés. L’Evangile quillait les hauteurs ct les spéculations 
mystiques peur s incarner dans les lois, dans les moeurs et dans les 
rapports de citoyen 4 citoyen, d’homme a homme. 

« Les bandes de paysans étaient animées par une ardeur de détruire 
qui tenait a leur période sociale. (L’explication est tout a fait satisfat 
sante.) 

« Les causes morales qui contribuaient 4 rendre cette guerre fa- 
ricuse et spolialrice ne sont que trop faciles 4 découvrir. Les pay- 
sans n’ayaient-ils pas, pour les conseiller dans leurs _pillages, 
lexemple des seigneurs qui vivaient sur leurs terres en oiseaux de 
proic? Ces chaleaux n’étaient-ils pas eux-mémes des nids de brigan- 
dages el de rapines? Contre de tels ennemis, les violences devenaient 
des représailles. 

« L’extermination des églises ct des chaleaux (car, encore une 
fois, ces édifices étaient des élres) avait un motif tout politique. 
L’ardeur que les paysans mettaient 4 détruire les signes de la tyran- 
nie féodale et cléricale était en raison de l'importance que les nobles 
et les prétres avaient mise & leur imposer ces signes. Si l'Eglise edt 
renfermé le culle dans le cercle des devoirs qui relient ?homme a 
Dieu, Ju démolition des autels et des statues aurait été un acte de 
barbarie; mais quand on regarde aux mobiles qui dirigeaient alors 


L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1217 


le monde politique et social, on reconnait, tout en regrettant les ra- 
vages de ces guerres religieuses, que le marteau fut logique. Dans un 
ordre de choses ot les heureux, les privilégiés couvraient de la res- 
ponsabilité divine l’inégalité des conditions humaines, ot les uns 
étaient censés naitre la chaine au cou, tandis que les autres naissaient 
promis 4 toutes les jouissances, frapper le culte extérieur, c’était 
frapper la sanction et la garantie de l’esclavage sur la terre. En met- 
tant en Jambeaux les ornements d’église, ce n’élait pas Dieu que les 
paysans déchiraient, c’était la livrée de Dieu dans le monde; ils pu- 
nissaient, dans ces signes malériels et consacrés, V'audace de cer- 
tains hommes, qui avaient pris 4 |’Eternel ses grandeurs pour en ha- 
biller leurs vanités, leurs miséres, leurs petitesses, leurs injus- 
lices. » 

Le fond du cceur ne se découvre-t-il pas tout entier dans ces lignes? 
On y voit 4 nu le fanatisme révolutionnaire. Je reviendrai 4 M. Es- 
quiros. 

Je n’ai, pour m’occuper de M. Henri Martin, que sa petite bro- 
chure : Jeanne Darc, la seule qu'il ait daigné livrer 4 la propagande 
démocratique; car M. Henri Martin fait des livres, de gros livres, 
a monuments de l'esprit humain, » Cette petite brochure suffit pour 
apprécier la maniére de J’auteur et la peine qu’il prend lorsqu’il faut 
enseigner le peuple. Nous verrons cela tout 4 l'heure et ce que la 
vierge héroique et chrétienne devient sous le pinceau de M. Henri 
Martin; pour le moment, je ne veux citer que ces lignes : 

« La ot la religion est encore un sentiment, un principe de vie, le 
prétre est pour Jeanne; mais 14 ot elle n'est plus qu’une forme, 
qu’une régle extérieure, qu'une doctrine d’école dans le haut clergé 
politique, dans la tourbe scolastique, le Messie de la France ne sou- 
léve qu'une cffroyable jalousie ; jalousie des dépositaires de l’auto- 
rité officielle contre la libre inspirée qui vient directement de Dieu 
et non des prétrcs; jalousie des docteurs, des hommes de la glose 
et du syllogisme contre Vignorante sublime qui lit, comme elle le 
dit, dans un livre ou il y a plus que dans les livres des hommes; 
Apre et sourde colére de cette Eglise desséchée et sophistique contre 
PEsprit qui vient troubler ses morts dans leurs sépulcres blanchis ! 
~ enfin, il faut bien le dire, frayeur sincére de l’étroite orthodoxie, des 
esclaves de la lettre, devant cette intervention irréguliére de la Pro- 
vidence qui s’opére en dehors de toute forme établie!... 

« En condamnant Jeanne, |’Kcole du moyen 4ge, Ja doctrine d'In- 
nocent III et de l’Inquisition, comme le vieux pharisaisme quatorze 
siécles auparavant en condamnant le Christ, a prononcé sa propre 
condamnation. Elle avait d’abord bralé des sectaires qui professaient 
des croyances étrangéres au christianisme, puis des dissidents qui 

25 Seprmmaz 1874. 78 





que l'Universite anglaise du quinziéme siécle et 

institutions essenticllement différentes), sur PEgli 
gant sa propre condamnation, M. Henri Martin se ¢ 
un scul mot du procis de réhabilitation de Jeanne 
de la sentence rendue contre elle, réhabilitation so 
mulguée par un rescrit pontifical du pape Calixte I 
du roi de France, et aprés un procés de révision 
instruit. Ce silence volontaire, il n’ose en user que 
démocratique : dans son Histoire de France, de 
éclairé, et qui devait concourir devant PInstitut por 
une telle omission n’était vraiment pas possible, et 
toire de France (tome VI), ils’efforce de donner le 
pri qui a présidé au proces de réhabilitation, né& 
tionne ct discute méme longuement cet acte. 

Que penser alors de loubli prémédité commis 5 
Que devient la probité historique? et quel respect o 
peuple ceux qui sc posent comme ses maitres et ses 
but, hélas ! apparait ici dans toute sa clarté. 

Jai dit plushaut que nos historiens ne voient dans 
4789 que crimes, souillures, vices, miséres ; null 
bien, nul héroisme. Je dois faire un erratum. Oui, 
dans l'histoire de France et méme en d’autres pays 
mcs, de grands caractéres, des héros, de nobles figt 
rois, les scigneurs, les évéques, les chefs d’ordre, 
les saints. L’histoire ne vil, ne respire, n’offre quel 
par les bagaudcs, routiers, écorcheurs, brabancons, 
ques, pastoureaux, bundschuhts, enthousiastes, ana 





LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1249 


nir ce que les jeunes peintres appellent dans leur langage d’atelier 
une scie, et il ya quelque chose de réellement navrant 4 voir tous 
les écrivains de cette école regarder comme des précurseurs tous les 
brigands et les malandrins de lhistoire et les présenter seuls & 
Vadmiration de leur public. Ainsi voila M. Esquiros parlant de la 
révolte des pastoureaux en 125Q: il avoue que de leur chief Jacob, 
il ne sait rien ou presque rien, mais cela ne l’empéche pas des'écrier: 
« Cet homme extraordinaire voulait renouveler le sacerdoce, l’au- 
torité, la justice. Ses desseins sont restés un mystére pour l'histoire. 
Mais au ton de colére dont s’expriment sur son compte les écrivains 
de l’Eglise, au titre d’apostat qu’ils lui jettent, je découvre que ce 
Jacob a eu le tort irréparable, 4 leurs yeux, d’aimer les paysans et 
de s’intéresser 4 leur triste condition sociale. » 

Puis, s'emparant du mot de libertins par lequel les historiens de 
ce temps désignent ces bandes, il ajoute: « Par ce mot de libertins 
il ne faudrait pas entendre des hommes perdus de meeurs. Les li- . 
bertins dans le langage de Bossuet et des écrivains sacrés ont le méme 
sens 4 peu prés que le mot moderne de libéraux. On entendait par 
Ia les esprilts forts, les insoumis, les raisonneurs, tous ceux qui, au 
nom de la nature, réclamaient des libertés civiles ou religieuses, la 
liberté de conscience, la liberté d’examen, la liberté d’action poli- 
tique. » 

- O pauvre peuple qu’on prétend instruire ! Les pastoureaux étaient 
des libéraux ! 

Parler de patriotisme devant de telles actions d’éclat, ce serait 
chose misérable. Que l’Angleterre et la France soient aux prises 
dans une lutte gigantesque et douloureuse ou Ia patrie est menacée 
de ‘disparailre, voila M. Bonnemére, tout enlier 4 l’admiralion 
des jacques, qui regarde comme indifférente cette lutte ot! deux rois 
sont aux prises: « Tout cela, dit-il, était bien égal. La gloire est 
pour le souverain et les coups pour le peuple. » Puis aprés nos dé- 
faites il reprend fiérement: « La noblesse frangaise edt pu se souve- 
nir qu’elle avait été battue par les hommes des communes d’Angle- 
terre, par les montagnards de |’Ecosse, par les porchers d’Irlande. » 
Sait-il ce qu’il dit et ce qu’il veut dire? Que viennent faire 14 ces 
communes, ces montagnards et ces porchers? N’y avait-il aucun sei- 
gneur dans l’armée anglaise? peu importe ! Ne sentez-vous pas tout 
ce qu'il y a d’allusion heureuse dans ces mots de communes et de 
montagnards ? On ne cherche pas autre chose et n’est-ce pas le cas 
de répéter : « Voila comme on écrit histoire. » Que des désastres 
comme ceux de Courtrai, de Crécy, Poitiers, accablent notre pays ; 
que les émules ef les contemporains des Beaumanoir et des du Gues- 
Glin tombent ou soient faits captifs, cela ne lui inspire que cette pa- 





sentiment de 1o1, dautorite, de respect, de patr. 
poursuivre, les décrier, les maudire dans le pass: 
tiére dans le présent au profit de je ne sais quelle 
tionale, ot l'on embrigade dans toute la vieille 
dans les deux mondes tous les instincts mauvais, 
perverses, toutes les haines, toutes les envies, tout 
tous les blasphémes, toutes les convoitises, tou: 
pélits. 





IV 


Ricn de moins compliqué que la méthode empk 
pour obtenir le résullat désiré. Je me suis applic 
dans chacun d’cux, et j'ai trouvé trois espéces de 
mier, le plus court, le plus facile et aussi le plus en 
affirmer hautement, sans se mettre en peine de d. 
preuve, comme assuré que l'on est que le lecteur 1 
cune assertion ; V'autre, forger un systéme, poser 
une idée préconcue et que l’on n’appuie sur aucune 
tacher tous les fails 4 cette idée, et balir sur ce 
ensemble imaginaire reposant sur une hypothése : 
la plus savante, celle de M. Henri Martin. Enfin, tr 
le plus perfide : des le début, éblouir son public ¢ 
grands mots et le cliquetis des périodes & sensation 
Vadmiration et chauffer V'enthousiasme ; puis parti 
biter et faire accepter les erreurs les plus gigantesq 


LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1221 


école de critique historique, une des gloires les plus incontestables 
du dix-neuviéme siécle, n’en parlons pas. Respecter son public ; ce 
serait li un procédé puéril, pour qui ne cherche qu’a l’abuser ou le 
pervertir. On comprend qu’avec chacun de ces trois procédés, em- 
ployés pour un tel but, il n’y a plus qu‘a travestir, dénaturer, tor- 
turer l’histoire: nous allons voir les trois maniéres. 

Mon lecteur connait-il, je ne sais plus quel roman de M. Alexandre 
Dumas pére, dont l’un des chapitres débute ainsi: « Tout le monde 
sait aujourd hui qu’Anne d’Autriche avait épousé le cardinal de Ma- 
zarin ? » Il y a quinze ou vingt ans c’était dans ces romans que le 
peup‘e apprenait lhistoire : dangereuse école, sans doute ; mais 
mille fois moins que nos petites brochures avec leurs prétentions 
au sérieux et a Ja science. Or la formule n’a guére changé, le tout le 
monde sait deM. Alexandre Dumas sert beaucoup anos historiens et 
les dispense de toute preuve. 

Voila M. Morin qui nous dit : « La confession ne s’est introduite 
que fort tard dans le christianisme... Dans les écritures canoniques 
il n’y a pas un seul exemple qu'un homme autre que Jésus ait remis 
les péchés, ait exercé ou revendiqué le droit d’absoudre... La con- 
fession auriculaire ne commenca a s’introduire que vers le neuviéme 
siécle et ne devint obligatoire que dans le commencement du trei- 
ziéme siécle. » Voltaire avait déja essayé de faire passer cela ; au 
moins dans sa démonstration boiteuse, avait-il paru vouloir s’ap- 
puyer sur des preuves et sur des fails. M. Morin n’y met pas tant de 
facons : il affirme, on le doit croire et le voila parti en guerre. Je 
laisse 4 penser aprés cela ce que peut-étre son Histoire de la confes- 
sion. On y lit des phrases comme celle-ci : « Le pape Jean XXII en 
vertu de son pouvoir infaillible, a décidé, par sa bulle sabbatine : 
« 4° Que tout confrére qui mourra avec le scapulaire sera préservé 
de l’enfer ; 2° que si ses confréres, mourant avec ce scapulaire, al- 
laient en purgatoire, Marie, comme leur tendre mére, y descendrait 
le premier samedi aprés leur mort et les délivrerait tous. Voila qui 
est rassurant ; on est garanti, grace a ce précieux talisman, de ne 
rester en purgatoire que six jours au plus. Il y a, dit-on, des brah- 
mines qui certifient 4 leurs fidéles, que si, en mourant, ils tien- 
nent 4 la main la queue d’une vache, ils iront tout droit au ciel. 
Pauvres idolatres qui font ainsi fausse route, et qui se sauveraient 
si, 4 la queue de vache, ils substituaient le scapulaire! A quoi tien- 
nent les destinées transmondaines !...» 

Que dites-vous du style, du bon gout et de la vérité? M. Andréi 
nous apprend « qu’un jésuite n’a ni titre, ni ornements, ni richesse, 
ni individualité, ni entrainement, ni enthousiasme, ni collectivité. » 
Avez-vous jamais connu un monsieur qui eut de la collectivité? Je 


1222 LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


uis encore 4 le chercher : ce barbarisme a grande vogue dans le 
monde démocratique, socialiste et international. Viennent alors les 
Monita secreta, catéchisme des jésuites; les jésuites inventant le 
sacré-coeur, rédigeant Parrét du 7 février 1752, qui suspend l'impres- 
sion de Encyclopédie, enseignant le régicide. C’est la un des grands 
gricls de M. Andréi. J’ai lieu de m’en étonner : quis tulerit Gracchos? 
Nous voyons les jésuites organisant la conspiration des poudres en 
Angleterre ; poignardant Ilenri LV ; assassinant Joseph I de Portugal 
ct naturellement empoisonnant le pape Clément XIV. L’affirmation 
de M. Andréi doit nous suflire ; au demeurant, ne soyons pas trop 
sévere : il répéte ces choses aprés tant d’autres historiens, et M. To- 
lain les croit avec tant de bonne foi! J’avais dit que je n’entrerais pas 
dans l'histoire contemporaine; je ne puis résister cependant a ]a ten- 
tation de faire connaitre 4 mes lecteurs les deux assertions suivat 
tes : « En 1862, la halle aux farines de Paris fut le thédtre de coups 
de bourse qui rapporteérent des bénéfices considérables aux agioteurs 
secrets, d’autant plus ce1tains de leurs gains que la société de Jésus 
opérait 4 la fois sur quatre ou cing de nos principales places de 
commerce... En ce moment (4873) les plus belles usines de fer de 
France sont la propricté de la société de Jésus. » Rendons justice aur 
savantes investigations de M. Andréi, dont il ne nous donne malhet- 
reusement que les résultats, sans nous faire connailre ses preuves; 
javais entendu formuler beaucoup d’accusations contre les jésuites; 
celle-la n’était pas encore venue jusqu’a moi : on apprend toujours 
quelque chose. 
M. Boursin procéde de la méme maniére quand il nous dit: 
« Quelle fut la cause des famines de 1741 et 1752 ? L'accaparement 
des blés par les gens du roi. On donna ordre secret 4 des agioteurs 
d'acheter et d’enlever tous les blés qui étaient dans les provinces. » 
Quant a M. Bonnemére, il préfére le procédé d’Ilenri Martin, 4 

nous le verrons a l’ceuvre : toutefois il ne dédaigne pas celui de ls 
simple affirmation sans piéces a l’appui. Comment s’en dispenserait- 
il, puisqu’il avoue lui-méme que les éducateurs du peuple (le mot est 
de M. Bonnemére) ne savent guére ce qu’ils enseignent: « Nais at 
jourd’hui le souverain supréme, c’est le peuple. C’est donc lui quil 
faut instruire, c'est donc pour lui qu’il faut écrire, c’est a lui quill 
faut raconter sa propre histoire qu’il ignore — et que nous necor 
naissons pas assez, nous, ses fréres ainés et ses éducateurs. » Con- 
fession naive, et singulier éducateur, on en conviendra, qui de son 
aveu méme ne sait pas cedont il parle. Aussi se contente-t-il, quand 
il veut peindre le moyen ace, de prendre dans sonconcept et d’aflir- 
mer ces choses cffrayantes : « A des hivers sans printemps succédent 
des élés sans pluie... En quinze années, la guerre, la peste et la f&- 


LIINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1223 


' mine avaient enlevé 4 la France 4 peu prés les trois quarts de ses 
habitants. » Mon Dieu, que voila une époque bien décrite et le peuple 
» bien renseigné! Comme particularité probante il ajoute qu'une com- 
: fesse charitable « nimagina rien de mieux que de faire renfermer 
dans une grange tous les pauvres du pays, et par pilié d’y mettre 
. le feu. » Croit-il cela? Je ne sais ; mais 1] l’enseigne. 
M. Cayla, toujours d’aprés le méme procédé, enseigne bien que 
- «la Convention donna l’existence aux prétres, la liberté aux reli- 
” gieux et religieuses. (A peu prés comme Raoul Rigault donna !’exis- 
, tence 4 Mgr Darboy et la liberté au P. Olivaint). Mais, ajoute-t-il, 
, Jes prétres furent assez laches pour abandonner leur bienfaitrice et 
_ faire cause commune avec lépiscopat... Nous devons dire qu’un 
trés-grand nombre d’évéques et presque tous les curés acceptérent 
__-@vec empressement la constitution de Van III. » Il est vrai qu’aprés 
', Cette affirmation, trente-deux lignes plus loin — pas une de plus, 
_, pas une de moins — il reprend: « Le clergé n’accepta que comme 
_pis aller la constitution de Van Ill. » Il devient difficile au lecteur 
_ de se retrouver entre cet empressement et ce pis-aller ; et alors l’au- 
teur peut dire 4 son public désorienté : « Les mémes prétres qui 
avaient reconnu pendant prés de trois ans le grand Maximilien Ro- 
bespierre pour leur chef, leur guide, leur protecteur, furent les pre- 
miers 4 insulter 4 la mémoire du vaincu de Thermidor. » Quel chef, 
quel guide, quel protecteur pour le clergé frangais ! 

Avec M. Henri Martin on doit compter davantage; M. Henri Mar- 
tin n’est pas le premier venu : un des prophétes de 1’école démo- 
cratique et radicale, député, ancien maire de Paris, vice-président 

_-de la Ligue de l’enseignement, candidat 4 l’Académie francaise, il a 
fait une histoire de France en dix-sept volumes et je crois qu’il con- 
nait son sujet. Pourtant on reste confondu, en lisant sa Jeanne Dare, 
de voir comment il comprend et présente la sainte héroine. A quelles 

' aberrations peut donc conduire l’esprit de secte : 4 quel point peut- 
il obscurcir le jugement méme d'un érudit! Car lorsqu’il s’agit de 

_M. Henri Martin j'aime mieux mettre au compte de la passion poli- 
tique la maniére tout 4 fait incompréhensible dont il torture et en- 

_ seigne l'histoire. Je n’ai pas 4 m'occuper de son Histoire de France; 
sa petite brochure de Jeanne Dare comparait seule devant nous. 

_ Qui le croirait? Jeanne n'est plus la vierge chrétienne, fidéle a 
Dieu, A ]'Eglise, au roi; non, elle est au contraire la représentation, 
incarnation de l’esprit celtique et druidique qui se perpétue dans 
Ja vieille France, et 4 ce titre elle apparait comme opposition & 
V’Eglise et ala royauté. Son ceuvre, son héroisme, son inspiration, 
sa vie, sa mort, n’ont d’autre mobile et d’autre but : toute son his- 

_ toire n’est qu’une lutte moins contre I’étranger que contre le roi de 


4994 L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


France et le catholicisme. Je n’invente pas. Jeanne est-elle repous- 
sée lorsqu’elle attaque une premiére fois l’‘Anglais maitre de Paris, 
M. Henri Martin nous dit: « Cette nuit-la, on se réjouit dans le con- 
seil du roi de France a4 Saint-Denis, autant que dans le conseil du 
régent anglais 4 Paris. » J’ai cherché les preuves de cette assertion 
dans l’ceuvre de M. Henri Martin ; j’avoue n’en avoir trouvé aucune, 
& moins qu’on ne regarde comme un argument cette phrase ou l'au- 
teur affirme que I’Eglise, la noblesse, la royauté, redoutaient 
Jeanne comme I’idole du peuple et de la France qui « par elle, re- 
devient une nation de voyants comme la Gaule des druides. » Done 
lutte continue entre Jeanne, d'une part; le roi, les nobles, les pré- 
tres, de l'autre : « Les voiles s’étaient déchirés, les illusions étaient 
tombécs. Ce que la généreuse fille ne dira jamais, on le sent trop, 
elle connait le roi désormats! Quels déchirements elle a du endurer 
avant de subir cette vérité fatale, avant de reconnaitre ou tout au 
moins d’entrevoir que ce roi,« la racine deson ceur, » le type vivant 
de la France, que ce roi est un néant devant Dieu; qu’il n’a point 
d’4me! Quel effort terrible que de briser ces personnifications oi 
lon s'est complu 4 résumer l'étre collectif, la patrie! Les nations 
entiéres s’obstinent dans ces illusions durant des si¢cles. Qu’est-ce 
donc quand il faut qu’une seule et méme dme éléve et abatte I’idole 
aimée! » 

On peut juger par cet extrait sila prose de M. Henri Martin doit 
servir de modéle de style! Mais nous ne faisons pas de Ia critique 
littéraire. 

Jeanne la Pastoure, incarnation druidique, est la continuatrice 
des Pastoureaux. Micux que cela: elle est la lutte contre le cathol- 
cisme, la protestation contre le pape, l’Eglise et I’infaillibilité. Qu’oa 
me permette ici une réflexion. Voltaire, dans son odieux poéme, a 
fait de Jeanne une ribaude ; M. H. Martin en fait une libre-penseuse. 
Lequel! des deux I'a le plus travestie et outragée ? 

Elle avait cependant dit elle-méme dans sa prison le vrai mot de 
son proces. « Si vous m’eussiez misc aux prisons de cour d’Eglise et 
rendue entre les mains de concierges ecclésiastiques et non de mes 
ennemis, ceci ne fut pas advenu. » Dans Jeanne, la vierge chré- 
tienne, patriotique ct fidéle jusqu’aux supplices, jusqu’aux tortures, 
jusqu’a la mort, je vois l’’4me méme de la France repoussant I'op- 
pression étrangére. Mais non : religion, patrie! sentiments trop mes 
quins aux yeux de l'école démocratique; Jeanne ne lutte pas contre 
l’Angleterre, elle lutte contre le pape et contre 1l’Eglise. L'Eglise, 
pour M. I. Martin, réside alors tout entiére dans l'Université an- 
glaise et dans l’indigne évéque Cauchon, vendu a |’Angleterre. Les 
choses ainsi considérées, la thése devient assez facile 4 souteurr. 


LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 4225 


Pourtant les réponses de Jeanne sont assez claires : « Je suis sujette 
% ’Eglise qui est en terre, a notre saint- -pére le pape, aux cardi- 
Nnaux, archevéques et évéques... Je vous requiers avoir confession et 
mon Sauveur aussi (la sainte communion) et d’élre inhumée en 
terre sainte... Je suis bonne chrétienne et mourrai comme bonne 
‘chrétienne... J’ai dit que toutes les ceuvres que j'ai faites et les dits 
fussent envoyés a Rome devers notre saint-pére le pape, auqucl 
‘aprés Dieu je m’en rapporte. » Qui pourrait s imaginer que de toutes 
ces réponses combinées et jointes aux autres, faites par Jeanne, sur 
Tes faits du procés, M. H. Martin a pu conclure que Jeanne rejeta 
Vinfaillibilité de l’Eglise et du pape? I le fait cependant et s’écrie : 
« Point d’équivoque, point d’obscurité! » 

« Le voili dans toute sa solennité ce débat, dont le vrai caractére a 
été trop longtemps voilé. II s’agit ici de bien autre chose que des 
*wengeances des chefs anglais ou des bassesses de leurs serviteurs 
francais. Nous l’avons dit : c’est ici la lutte de la tradition organisée 
et absolue de la régle extérieure de ]’infaillibilité constituée contre 
“la spontanéité individuelle, l’inspiration immeédiate, la voix inté- 
rieure. Oui, certes, c’est un grand péril que l’individu assume une 
telle responsabilité; mais le genre humain est fait pour traverser 
les écueils ; oui, sans doute, il y a mille faux prophétes pour un 
vrai ; mais ce vrai renouvelle le monde, qui périrait étouffé sous les 
‘pouvoirs infaillibles. 

« L’infaillibilité n’est que la révélation de Dieu dans la conscience 
du genre humain; elle n’est pas matériellement organisable ; les 
majorités d'un jour peuvent dire non, quand |’éternelle conscience 
dit oui. La voix infaillible ne parle que dans l’4me humaine et dans 
Phistoire. » 

O puissance du systtme! 6 aveuglement de |’esprit de parti! 
Combien de conséquences fausses peuvent découler d’une théorie 
imaginaire ! 

Cette fable de l’esprit druidique a dd naturellement séduire le 
disciple Bonnemére, et il ne pouvait manquer d’imiler le procédé du 
maitre. M. Bonnemére, je l’ai dit, n’est guére qu’un copiste; mais 
quoique le style de M. Henri Martin ne soit pas de ceux qu’il semble 

‘difficile d’égaler, la prose de M. Bonnemére me parait d'une qualité 
“inferieure a celle de son modéle. 

Son histoire populaire de la France débule ainsi : « Jadis, 4 des 
époques préhistoriques, des Aryas, descendus des hauts plateaux de 
PAsie, étaient venus infuser une goutte de sang japétique dans les 
veines de nos péres, et leur révéler les croyances des Indous sur la 
divinilé et la vie future. » De 14 tuute une théogonie donnant nais- 


1226 L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


sance a des affirmations de ce genre : « Dés lors il n’est plus besoin 
que, rapelissé 4 des proportions ridicules, capricieux, colére, vindi- 
calif et soumis 4 toules les passions humaines, Dieu intervienne ia- 
cessamment jusque dans le détail et le menu de l’existence de che 
cune de ses créatures ; il lui a suffi d’arranger Jes choses de telle 
sorte que celle-ci fut son propre justicier, quelle devint 4 elle-méme 
son juge et son bourreau. » Je n’ai pas compris, je ne sais pas & 
qui ou 4 quoi se rapporte le démonstratif celle-ci ; je discerne seu- 
lement que le Dieu des druides est bien supérieur au Dieu des chré- 
tiens, et qu’il lui suffit d’arranger les choses au gré de M. Bonne 
mére. Convertissons-nous donc tous au Dieu des druides; car « is 
remplacaient lhérédité, principe étroit, fataliste, par 1élection, 
principe large et fécond, parce qu'il est la liberté. L’homme, cest 
son dine. La préexistence de celle-ci prédispose 4 donner 4 1’élection 
le pas sur le hasard de la naissance. C’est l’aristocratie sérieuse ¢ 
légitime du mérite, substituée 4 l'aristocratie arbitraire. Les castes 
sont l’immobilité, l’élection est le progrés. » 

Ow a-t-il vu tout cela? et quel 4-propos pour celte discussion poli 
lique écrite d’un tel style? Ou retrouver ici et Vhistoire et son lan- 
gage? 

Voyons maintenant le procédé romantique de M. Esquiros et de 
ses imitateurs. M. Esquiros entre ainsi en matiére : 

« Dans les premiers temps de J’invasion, la propriété était com 
cédée a vie, et ensuite elle passa dans les familles par voie d’héré- 
dité. La nature de ce changement tient 4 la loi, au développement 
moral des races et a leur installation sur le sol. Les fruits du tre 
vail industriel se laissent aisément posséder; il n’en est pas de 
méme de la terre. Celle-ci résiste 4 la main qui la veut saisir. Cest 
une erreur de croire qu'il suffise de s’emparer de la terre pour la 
posséder. 

«fl nous faut entrer ici dans l’un des plus grands mystéres de I'his- 
toire, celui de l’incarnation des races sur le sol. 

« Au commencement, la terre rattachait & son existence celle des 
hommes qui vivaient sur elle; la terre s’emparant d’eux mor 
lement et physiquement. Nous voyons dans toutes les sociélés 
anciennes, et surtout avant la fondation des sociétés, l’homme pare- 
site du glube. Il ne s’appartient pcs, il appartient 4 la nature exté 
rieure qui l’enlace, qui le soumet, qui l’absorbe. II semble, dans cés 
temps anciens, que la terre ait une 4me, des organes dont les deux 
régnes habitent l'extrémité ; elle vit et enveloppe tous les étres vivants 
dans sa constitution planétaire. 

«Chez toutes les races inférieures de l'’Orient ou du Nouveal 


L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 4227 


Monde les manifestations de l’intelligence, les caractéres physiolo- 
giques sont enchainés au climat. Enfants de la terre, née de ses os, 
selon la Fable, .les habitants primitifs de ces contrées recoivent du 
milieu ou ils vivent, non-seulement la couleur de la peau, des yeux, 
de la chevelure, mais encore, si j’ose ainsi dire, la couleur de 
leurs pensées et de leurs sentiments. La forme humaine, au phy- 
sique etau moral, se modifie sur la nature des lieux que l'homme 
croit dominer et qui le dominent. La terre est, dans les commence- 
ments surtout, configuratrice des destinées sociales d'un peuple. 

« Revenons aux Gaules. Il n’y avait dans ces contrées qu'une race 
dont le mariage avec la terre fut vraiment consommeé : c était la 
race celtique. Je ne parle point des Romains, qui n’avaient fait que 
glisser sur leur domaine. Cing ou six siécles, qu’est-ce que cela pour 
contracter des liens légitimes avec la terre? Mais les plus étrangers 
de tous les habitants qui formaient le sol gaulois, étaient les bar- 
bares, les Franks. La trace de leur diversité d’origine était partout 
sensible et les suivait, pour ainsi dire, jusque dans ces foréts ow ils 
chassaient le sanglier national. 

« L’assimilation des nouvelles races au sol est généralement une 
ceuvre lente. Cette ceuvre était encore retardée par les mouvements 
qui venaient sans cesse déplacer la propriété. Du temps ou la terre 
était troublée par les combats que se livraient entre eux les envahis- 
seurs, elle n’avait pas le temps de faire connaissance avec ses nou- 
veaux maitres. La terre est coquette : elle ne se donne pas au pre- 
mier venu. S’emparer d’elle par la violence, on le peut; mais ces 
unions forcées sont généralement stériles ; pour que la terre soit fé- 
conde, il faut qu’elle ouvre son sein par amour 8 celui qui la désire. 
Ceci explique les disettes, les famines qui ne cessaient de désoler 
les Gaules dans les premiers temps de la domination franke. Comme 
tous les ravisseurs qui rencontrent de la résistance, les barbares 
traifaient durement la terre et ceux qui vivaient sur elle, qui-en 
étaient, pour ainsi dire, les organes vivants, je veux parler des agri- 
culteurs. Ces mauvais traitements ne faisaient que resserrer encore 
le sein de la terre. » 

Inutile de débrouiller l’écheyeau d’erreurs de toute espéce em- 
mélé dans ces quelques lignes. J’ai voulu me borner-a donner un 
seul exemple, complet, il est vrai, du procédé que j’ai déja nommé 
le procédé de la poudre aux yeux. J'ignore simon lecteur a bien saisi 
et compris ce magnifique développement : je ne suis pas bien sir 
de n’en pas rester étourdi moi-méme ; mais ce que je sais certaine- 
ment, c’est quele public de choix que M. Esquiros cherche 4 séduire 
a du se trouver absolument fasciné et subjugué. Comment résister a 





ce temps-la 'homme faisait partie du régne véyéta 
toujours, dans son style romantique, et Ia dime 
tristesse du paysan, qui se voyait tous les jours, 
lever les fruits de son travail ct de sa sollicitude. 
son pré, qu’il contemple tous les soirs, d’un cei! 
gneur le fait couper pour la nourriture de ses 
poule! les joyeux canards ! quels ceufs frais! Il far 
dans un panicr et le porler au chateau. — C’était 
et non pas l'homme; mais c’était l'homme qu 
payait. 

« Le seigneur va marier sa fille; ce sera sans 
dans ses domaines. lIélas ! c’est un cas qui empor! 
il faudra tondre les brebis plus court par le cou 
le marc du pressoir. » 

Je m’arréte : je crois avoir montré suffisamme! 
vers procédés employés par nos auteurs. 


v 


Quoi d’étonnant que de telles méthodes puissen! 
4 des erreurs nombreuses, énormes, en méme te 
Les signalerai-je? Cela ne finirait point : nous e1 
ques-unes entre mille. J’aurais voulu insister pai 
cette question du servage, institution historique 
cesse combattue par l’Eglise. L’Eglise, il est vrai 


LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1229. 


et se détruisit peu 4 peu, 4 mesure que la France grandissait et se 
civilisait, étudier ses caractéres, montrer avec le savant Dureau de 
la Malle que « le sort des serfs ne différait guére dé celui des colons 
partiaires chez les Remains et méme des métayers a mi-fruit de nos 
provinces » (Mémoires de l' Académie des inscriptions, t. XIV); voir a 
combien peu se réduisait, en 1789, le nombre des addicti glebx, en 
dépil de M. Langlois; puis, surtout, demander aux auteurs de bro- 
chures pourquoi, au sujet d'une institution historique que je con- 
damne avec eux, ils se plaisent, prétendus historiens, 4 fausser et 
charger les couleurs; aggraver les circonstances, dénaturer les 
faits; sans se soucier le moins du monde des devoirs de l’historien 
et de la scrupuleuse dignité de l'histoire. Leur but, hélas! est trop 
connu ; nous l’avons apprécié. 

L’espace me manque pour me livrer 4 cet examen de mes brochu- 
riers, intarissables 4 ce sujet; on peut se l’imaginer : J’avais pour- 
tant noté de curieux morceaux, je les supprime ; libre a mes lecteurs 
d’y aller voir eux-mémes, s’ils en ont le courage. Contentons-nous 
de signaler, comme types, quelques erreurs, quelques contradic- 
tions vraiment extraordinaires, et qui donneront une idée des scru- 
pules de l’école. Prenons d’'abord M. Bonnemére. 

On me dira peut-étre : Pourquoi vous attacher autant a ce pauvre 
écrivain ? Pourquoi? Parce que M. Bonnemére n’est point un homme 
que l'on doive dédaigner ; ila peu de savoir, c’est vrai ; de style pas du 
tout, maisila tout juste le style et le savoir qui conviennent 4 son pu- 
blic ; parce que ses euvres sont éditées par la bibliothéque Franklin, 
qui dit de lui: «Ses savants écrits lui ont assigné une des premiéres 
places parmi nos meilleurs historiens contemporains ; » parce que 
la bibliothéque Franklin, sur laquelle beaucoup d’honnétes gens se 
font de singuliéres illusions, n’a pas trop bonne grace, aprés avoir 
publié l’ Histoire de la Jacquerie, 4 imprimer sur sa petite couverture 
bleue « qu'elle aspire tout simplement 4 devenir une collection de 
livres honnétes et intéressants, variés et uliles, une sorte d’encyclo- 
pédie populaire, la bibliothéque des gens de bien, sains de coeur et 
Sains d’esprit » ; parce que sous ce couvert, la bibliothéque Franklin 
s'est mise a la disposition d’un ministére pour fonder des biblio- 
théques 4 bon marché ; parce que ses offres en ce genre n’ont pas 
toujours été repoussées ; parce que |’ Académie des sciences morales et 
politiques l’a couverte de fleurs dans un rapport officiel et public; 
parce qu’enfin elle a regu des subsides du ministére de l’instruction 
publique, de plusieurs villes, de plusieurs départements, de plu- 
sieurs chambres de commerce et d’agriculture. Ne sont-ce pas 1a 
des titres suffisants pour appeler attention sur M. Bonnemére et 
ses cuvres ? 





tous ces priganaages, Lous Ces incendies, toutes ce 
ces miséres qui pleuvent sur lui depuis douze s 
cette longue immolation des Jacques, ce n’est pas 
Theure avait sonné a ’horloge des vengeances dix 
leyait enfin. » 

Puis il cite le maitre Henri Martin: « En peu 
rection se répandit dans tous les sens avec la rap 
qui court sur une plaine couverte @’herbes séche: 
Beauvoisis, l'Amiénois, le Ponthieu, le Vermandoi: 
seigneurie de Coucy, le Laonnois, le Soissonnais, Ie 
Gatinais, le Hurepoix, toute I'Ile-de-France ; elle 
Yembouchure de la Somme et les rives de 1’Yor 
mille vilains quiltérent la béche pour la pique 
avaicnt assez brilé, c’était le tour des chateaux. » 

Qui croirait cependant que quelques pages ap 
n'est plus qu'un conte 4 dormir debout, un épo 
petits enfants, une invention du bon Froissart : 

« C'est a Froissart qu’elle doit son effroyable et s 
c’est d’aprés lui qu’ont docilement écrit ces historie 
louange, insulteurs du peuple, aux gages des granc 
ils sont pensionnés, qui chantent sur tous les tons 
Phumanité des nobles, » ces roses et ces lis don 
tapissent, ct reluisent de toutes parts, plaines, co 

« Grace a Froissart, voila cing siécles que nous : 
au souvenir de ces cent mille paysans soulevés 
homme, de ces tigres 4 face humaine qui massacr 
aprés avoir déshonoré les méres. 


2D nnn eee eM Le 


LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 41234 


les compare aux égorgements en masse des guerres religieuses, aux 
torrents de sang que les nobles et les haut bourgeois firent couler a 
deux siécles de 14 au nom du pape et de Luther ?... 

« D’ot vient donc que la lutte des communes, qui dura deux cents 
ans, soit une noble et glorieuse révolution, tandis que la lutte des 
paysans, qui dura deux semaines et qui s’éteignit dans leur propre 
sang, soit demeurée comme la plus flétrissante insulte que l’on jette 
4 la face du peuple dans tous les mauvais jours de histoire ? C’est que 
Ja bourgeoisie fut victorieuse et que Jacques Bonhomme fut vaincu. 
C’est que les plus forts ont toujours raison, et que nous descendons 
de ces Gaulois qui disaient 4 Rome: Vz victis!... est que la bour- 
geoisie, affranchie depuis longtemps et arrivée au pouvoir, a eu ses 
orateurs, ses poétes, ses historiens et ses flatteurs, tandis que Jac- 
ques Bonhomme n’aura jamais les siens, lui qui, comme le lion de 
la fable, ne sait pas peindre, ne sait pas écrire, ne sait pas méme 
lire! » 

I} faut avouer que le ton épique du début ne répond guére a la 
suite : pourquoi un si farouche prologue puisque les Jacques étaient 
si peu nombreux, si inoffensifs, et ne doivent marquer leur passage 
dans l’histoire que comme d’innocentes victimes ? 

Voli un exemple des contradictions sans vergogne auxquelles se 
condamnent nos auteurs pour fausser l’esprit des populations, 
chanter |’héroisme des brigands, absoudre ou nier leurs crimes, et 
Ja bibliothéque Franklin a lieu de se féliciter. 

M. Esquiros est admirable dans cette besogne. Faut-il décrire les 
violences et les excés de Thomas Munzer et de ses enthousiastes ; 
faut-il les juger et les caractériser, il s’écrie : « Ga et 1a les chateaux 
furent rasés. Le fer et le feu se faisaient les ministres des vengeances 
populaires. Les privilégiés criérent 4 l’oppression, au scandale, au 
meurtre. Les classes nobles ont \’habitude de se croire opprimées, 
quand on leur ravit les moyens d’opprimer les classes inférieures... 
Alors la Révolution suit son cours: les portes des églises sont 
forcées, les autels détruits, les images et les reliques foulées aux 
pieds ; les monastéres envahis, les couvents de vierges occupés ; les 
religieuses ou chassées ou mariées. » 

Comment trouvez-vous ces religieuses mariées pendant une sédi- 
tion populaire? L’euphémisme n’est-il pas singuliérement heureux ? 

M. Esquiros caractérisera aussi aisément leg croisades en ces quel- 
ques mots ou le sentiment me semble par trop fantastique et la 
vérité trop absente : 

« Il arriva aux populations rurales qui faisaient voile alors pour 
la Terre sainte ce qui est arrivé dans ces derniers temps 4 Lamar- 


4232 L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


tine et a d’autres pélerins : celles partaient croyantes, elles revenaient 
sceptiques. Rien qui confonde et qui désillusionne la foi comme de 
toucher la substance méme des mystéres. La réalité tue le réve qu'on 
se fait des choses. L’histoire de saint Thomas m’a toujours déplu; 
si comme ce saint j’eusse mis, en effet, ma main dans les plaies du 
Christ, loin de croire, j’'aurais nié. Le merveilleux qu’on pulpe n’est 
plus du merveilleux. De loin, les lieux (émoins de la naissance, de 
la vie et de la mort de Jésus, ont une poésie religieuse qui altire: 
de prés ce n’est plus rien. Les traces de l’Evangile sur le sol méme 
qui l'ont vu naitre étaient ou effacées ou douteuses ; la terre qu’on 
se figurait encore toute pénétrée de l'action divine et des miracles 
du Fils de Marie, la terre paraissait ne plus se souvenir. Toute 
cette nature d’Orient, berceau de notre religion, était rentrée dans 
Vimmobile indifférence de l’anlique Maya. » 

Voila tout le grand mouvement des croisades et leurs conséquences 
jugées et apprécices, I’école démocralique satisfaite, le peuple éclairé 
par la lumicre de la science et de la vérite. 

Mais il faut entendre notre auteur sur l'histoire et lorigine dela 
propricté, et comme ses lecons faites pour mettre & aise bien des 
consciences, sont de nature 4 rassurer la bourgeoisic. II s’empare 
des théories du monomane Fabre d’Olivet: « La propriété territo- 
riale et la propriété industrielle ne se ressemblent pas du tout par 
le droit. La propricte industrielle constitue un droit naturel inhé 
rent 4 l’homine; tandis que la propriété territoriale repose au con- 
traire sur une concession innaturelle, étrangére 4 Vhomme. Il n'est 
pas besoin de loi pour établir le droit de propriété industrielle, 
parce que chacun sent par instinct que le produit du travail dun 
homme lui appartient de la méme maniére que son corps ; mais ce 
n’est jamais que par suite d’une loi, et d’une loi trés-forte, que le 
droit de propriété territoriale peut étre admis; parce que l’instinct 
repousse l'existence d'un pareil droit. » De la, explique-t-il, la lutte 
déja ancienne entre le capital et le travail, o& les droits uniques 
appartiennent au travail. Cette lutte, il la déclare commenceée dés la 
conquéte : 

« Les Francs, 4 leur arrivée dans les Gaules ou ils s’étaient éablis 
par droit de conquéte, avaient mis la main sur la terre, sur les 
instruments de travail et sur toutes les richesses créées ; ils firent 
de la population elle-méme un auxiliaire du sol; tout ce qui était 
capable de produire, produisait pour eux. Ainsi les deux grands 
principes économiques se trouvaient incarnés dans deux races: le 
capital dans la race franke, le travail dans la race gauloise. » Les 
théories d’Augustin Thierry se trouvent ici sensiblement dépassées: 


LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1233 


4789 ne sera qu’une étape insignifiante; le vrai combat n’existe 
qu’entre le capital et le travail ; le capital, iniquité, monstre sans 
droit ; le travail seul représentant de la justice, seul légitimement 
investi de tous les priviléges. Cela nous conduit loin. Car les com- 
mentateurs ne manquent pas sur ]'avénement de la bourgeoisie au 
capital. Voici venir M. Hamel, qui nous dit 4 propos de la banque de 
Law: « Le systéme de Law, en jetant la perturbation dans les for- 
tunes, frappa d’un coup fatal les priviléges de la naissance. 

« L’dpre convoitise de I'argent, une cupidité effrénée avaient rem- 
placé dans les cceurs les vertus solides, les sentiments généreux. On 
se ruait 4 la conquéte de la fortune comme jadis a celle de la gloire; 
tous les rangs se trouvérent un moment confondus dans ce formi- 
dable assaut ou la courtisane bousculait la grande dame, et le valet 
son maitre. Il y eut, comme de nos jours, des coups de bourse ines- 
pérés. Tel qui la veille n’avait pas un écu vaillant, se trouva le len- 
demain 4 la (éte de colossales richesses ; et dans le carrosse derriére 
lequel il avait monté peut-étre et ot i] trénait mollement, on trouva 
qu'il ne faisait pas plus mauvaise figure qu’un autre. 

« Cest Ia puissance de l’argent qui s’affirme. Place aux parvenus 
de l’agio, de la finance et de la banque! » 

Et plus loin: « Aprés l’inégalité des rangs n’‘attaquerait-on pas 
Pinégalité des fortunes? » Je crains bien que pour nos faiseurs de 
brochures, toute la philosophie de Phistoire ne se résume dans les 
colossales richesses signalées ici par M. Hamel. Le but de la grande 
lutte se trouve ainsi défini : le capital a ses serfs, comme la no- 
blesse ; et le travail lui a déclaré la guerre, guerre qui dure et se 
perpétue depuis quatorze siécles : bourgeois, petits propriélaires 
qui avez cru pouvoir rester 4 1789, nous voici arrivés au dernier 
terme de la logique! M. Esquiros |’affirme : « Les partisans de l’af- 
franchissement des serfs étaient alors de véritables ennemis de la 
propriété. Ils altaquaient des droits acquis. Socialistes, ils le furent 
au méme point de vue, sinon au méme degré, que ceux qui veulent 
aujourd’hui soustraire le travailleur au servage des machines et des 
instruments de travail. Affranchir l"homme de la terre, c était pren- 
dre |’obligation de l'affranchir du capital. » 

Telle est la qualité de l‘enseignement historique distribué au peu- 
ple. Science, philosophie, morale, vérité également sacrifiées, mises 
‘ensemble a néant. Les erreurs les plus grossiéres en philosophie et 
en histoire impudemment affirmées, comme lorsque M. Bonnemére 
nous dit: « La liberté se trouve au berceau de tous les peuples, 
l’autorilé s’y rencontre 4 peine sous la forme patriarcale. Gravons 
profondément dans notre souvenir ce grand principe qui n’aura guére 


d’exceplions : Nous trouverons partout 4 V’origine I’élection, la li- 
25 Serremenr 1874. 719 


12354 L’INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


berté de Vinférieur qui choisit celui qui doit le conseiller, le proté- 
cer, le défendre. Peu 4 peu se glissera ’hérédité, le servage de J’in- 
férieur, forcé de subir la suprématie de gens qui, pour le dominer, 
n’ont pris que la peine de naitre. » 

Je le détie bien de prouver cette assertion par aucun exemple, 
par aucun fait. A quoi bon? Le peuple doit accepter tout ce que ses 
éducateurs lui enseignent, affirmer ce qu’ils affirment, juger comme 
ils jugent; et pourvu qu’il ne s’agisse pas d’Evangile ou de caté- 
chisme, tout croire jusqu’a l'absurde. 

M. Boursin, lui, redira que la Convention décréta la victoire, f- 
meuse légende qui nous a si bien réussi en 1870, et comme piécead 
l’appui, il livrera a sa crédule admiration ce fabuleux fait d’armes: 
a Rien ne peut arréter lélan de l’armée républicaine ; la flotte hol- 
landaise est mouillée au Texel, au milieu des glaces. Encore quel- 
ques jours, et lorsque la fonte arrivera, elle pourra se dégager el ga- 
gner lc large pour se réfugier dans les eaux d’Angleterre; les glaces 
amoncelées et & moitié brisées forment comme un rempart autour 
d’elle. Nos soldats, bravant ces dangers d’un nouveau genre, s’engt- 
gent sur la mer du Zuiderzée, et la flotte est prise au galop eta 
l’abordage par un régiment de cavalerie! » 

Le peuple doit admirer avec M. Andréi le fameux arrét de Char- 
les III expulsant les jésuites de toute l’Espagne: « Vous ferez sais 
tous les individus religieux et vous les ferez transporter 4..... dans 
les vingt-quatre heures : 1a ils seront embarqués sur les vaisseaux & 
ce destinés, sans permettre 4 aucun particulier d’emporter avec soi 
autre chose que ses livres de priéres et le linge de corps strictemeat 
nécessaire pour la traversée. Si aprés embarquement il existait ea 
core un seul jésuite, méme malade, fut-il moribond, dans votre dé- 
partement, vous serez puni de mort.» Et il faut ajouter, toujours 
avec M. Andréi: « L’ordre fut exécuté avec une précision et un se 
cret formidables, qui débarrassérent l’Espagne en une nuit. » 

Le verbe débarrasser est tout 4 fait bien choisi; de la royaulé 
méme tout est bon, lorsque les coups s’adressent a l'Eglise. 

Pourtant, ces écrivains — M. Andréi, notamment — ne pren- 
nent pas grande peine pour justifier la confiance a laquelle ils 
prétendent. 

Donnons, pour terminer, un exemple de leurs recherches scrv- 
puleuses et du soin religieux qu’ils apportent dans leurs rense- 
gnements historiques. On sait que Pombal, le fou furieux, ministre 
de Joseph I* de Portugal, fit, en 1758, saisir, dans le Portugal e 
dans ses colonies, tous les Péres de la Compagnie de Jésus, jeter les 
uns dans les fers, les autres sur les cdtes d’Italie; et, finalemeal, 
livra aux flammes le P. Malagrida. M. Andréi raconte ainsi cet éré 


L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1335 


nement : « Les jésuites furent jetés, au nombre de six cents, sur 
la plage de Civita-Vecchia et de Malagrida. Le 20 septembre 1764, 
le principal des jésuites monta sur le bicher d’un auto-da-fé. » Le 
magot du bon Lafontaine ne faisait pas mieux. 

Partout, chez nos auteurs, généreux éducateurs du peuple, 
méme savoir, méme scrupule, méme respect de leur public, méme 
exactitude. Gombien de preuves j’en pourrais citer! Mais je dois 
finir. 


VI 


A ce travail il faut une conclusion. 

Le mal est profond, le danger grave : quel reméde? 

Celui qui parait le plus indiqué consisterait 4 répandre a pro- 
fusion des ouvrages de méme prix, de méme format, ot !’on réta- 
blirait la vérité et combattrait Verreur. Malheureusement, ce 
moyen nous fait 4 peu prés défaut. La Société bibliographique, dont 
j'ai déja parlé, |’a adopté; elle publie, sous forme de tracts, de petits 
volumes destinés 4 propager le vrai et le juste, 4 fournir un contre- 
poison aux lecteurs qu’on inonde de venin. Nous devons encourager 
cetle ceuvre : toutefois, elle me parait absolument insuffisante en 
présence du mal tel qu’il existe. Le peuple lit fort peu ce qu’on lui 
donne ct ce qu’il n'a pas payé; il achéte fort peu ce qui ne flatte 
pas ses instincts et n’excite pas ses passions. L’expérience le dé- 
montre amplement. Répandre des tracts instructifs et vrais serait 
donc un reméde presque inefficace, si l’on ne joignait 4 la publi- 
cation de ces tracts la fondation de bibliothéques populaires, soigneu- 
sément faites, soigneusement entrelenues, soigneusement dirigées. 

Ici, nous entrons dans la question trés-grave des bibliothéques, 
que je ne veux qu'indiquer. A ce sujet, deux devoirs s‘imposent aux 
conservateurs, aux chrétiens, aux honnétes gens : devoir d’action, 
devoir de négation, si je puis m’exprimer ainsi. 

Les populations lisent volontiers ce que leur fournissent les bi- 
bliothéques : donc, fonder ici des bibliothéques, les détruire 1a, 
les surveiller activement partout, voila le devoir des conservateurs, 
et je crains que ce devoir ne soit par eux trés-imparfaitement 
rempli : je m’explique et je ne parle que de ce que je sais par 
experience. 

Nous avons vu que la Ligue de l’enseignement a fondé et entre- 
tient un grand nombre de bibliothéques dans plus de quatre-vingts 
départements. Son activité, — je ne l’en blame pas, — est trés- 
grande : outre les bibliothéques absolument privées qu’elle forme, 


1236 L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 


elle s’occupe beaucoup des bibliothéques communales ouvertes dans 
certaines mairies, des bibliothéques scolaires qui existent ordinai- 
rement chez les instiluteurs. 

Lorsque la Ligue de l’enseignement n’a pas pris part elle-méme 
a la fondation de ces bibliothéques, elle ne néglige rien pour s'y 
introduire peu 4 peu et y caser ses petits livres, tels que ceux que 
nous venons d’étudier. Elle se fait généreuse et dévouée, prend 
des allures de bon apdtre, offre de grands avantages, profite ic un 
peu de la négligence des autorités administratives, beaucoup de lear 
désir d’économie, 1a de la naiveté et de la nonchalance des conser- 
vateurs auxquels elle s’efforce d’inspirer confiance, — la biblio- 
théque Franklin connait trés-bien cette maniére de procéder, — et 
se glisse petit 4 petit jusqu’au coeur méme de la place. De sorle 
qu’on a vu nombre de bibliothéques, fondées par de vrais conser- 
vateurs, dans un but réellement instructif et moral, envahies pro- 
gressivement par les publications perverses et devenir de vért 
tables foyers de propagande révolutionnaire et antt-religieuse au 
lieu de citadelles contre l’erreur qu’elles étaient dans le principe. 

Beaucoup de sociétés savantes, industrielles, agricoles; beat- 
coup de conseils dcpartementaux et urbains, méme parmi les mieux 
intentionnés ; quelques préfectures et un grand nombre d’honnétes 
conservateurs, agissant individuellement en hommes dévoués a 
bien et désireux de répandre la lumiére, se sont fails, dans les meiF 
leures vues du monde, les complices de ces machinations. 

Que d’argent mal employé! qui, non-seulement n’a pas contnbué 
au bien, mais a servi 2 propager le mal! 

Il y a donc un devoir impérieux, pour les conservateurs, 4 ne 
plus agir ainsi : fonder des bibliothéques, donner, donner beat- 
coup dans ce but, chose excellente! et je les y encourage de toutes 
mes forces : répandons instruction 4 pleines mains; mais, a 
nom du ciel! que notre argent et notre concours ne servent pasé 
propager l’erreur! N’est-ce pas déja assez, n’est-ce pas trop de 
rien faire pour la combattre? et faut-il que nous devenions, pf 
négligence et par incurie, ses instruments et ses complices? 

Toutes les fois que des conservateurs, soit comme parlicaliers, 
soil coinme membres de conseils généraux ou municipaux, serotl 
sollicités pour donner des fonds, pour contribuer de leurs nomsd 
de leur influence 4 la fondation de bibliothéques pupulaires, ! 
importe grandement qu’ils ne le fassent qu’a bon escient; quis 
ne se prélent, de quelque maniére que ce soit, 4 ces fondations, 
qu’aprés avoir pris une connaissance exacte de l’esprit et de! 
direction de lceuvre. Cela ne suffil pas : il faut qu’ils ne s’engageth 
qu’ils ne délient les cordons de leur bourse, qu’ils ne votent le 


LINSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1357 


fonds départementaux ou municipaux dont ils ont la disposition, 
qu’aprés s’étre réservé, dans la direction et la surveillance de l’ceu- 
vre, une part, je ne dirai pas seulement sérieuse, mais prépondé- 
rante, s'ils ne veulent voir se reproduire les inconvénients que je 
viens de signaler. Et je vais plus loin : lorsque cette prépondé- 
rance leur aura été assurée, il devient indispensable qu’ils en usent 
avec vigilance et persévérance, surveillant sans cesse et se défiant 
souvent. A ce prix seulement, l’seuvre des bibliothéques pourra 
devenir excellente et produire de grands et heureux résultats, et 
non les funestes effets qu’elle produit trop souvent, hélas! 

Je le dis bien haut: les conservateurs ne se sont pas montrés jus- 
qu’a ce jour assez défiants sous ce rapport. Que faut-il donc pour les 
réveiller? L’attaque prend des proportions formidables : les publica- 
tions que j’ai fait passer sous les yeux de mes lecteurs s’adressent 
surtout — on a pu s’en rendre compte — aux populations des cam- 
. pagnes. La, en effet, se porte aujourd’hui l’effort principal de la 
propagande anti-religieuse et anti-sociale. L’ouvrier des villes, on 
pense en étre maitre : c'est celui des campagnes qu’il faut conquérir, 
dont il faut pervertir le bon sens, exciter les convoilises. Conserva- 
teurs | 4 vous d’aviser et d'agir! 

Il ne m’appartient pas de donner des conseils & |’administration. 
Je ne puis cependant m’empécher de dire que 1a aussi elle 3 plus 
d'un devoir & remplir, qui, parfois, est bien négligé. Quel examen 
de conscience n’aurait pas a faire l’autorité universitaire! Comment 
les instituteurs préposés aux bibliothéques scolaires seraient-ils de 
bons et srs directeurs, quand, jusque dans leurs écoles normales, 
pénétrent les publications dont je viens de donner quelques échantil- 
lons? 

Récemment, — je puis affirmer le fait, mais je ne veux pas ciler le 
lieu — dans une ville du Midi, un instituteur appelé devant le con- 
seil académique pour s’expliquer sur une dictée trouvée dans les 
eahiers de ses éléves, dictée dans laquelle éclatait la haine la plus 
impudente contre |’Eglise, répondit que, ces doctrines, il les avait 
puisées 4 l’école normale primaire méme de Cluny. Hélas! cette 
école, une des plus importantes, sans doute, ne différe guére des 
autres sous ce rapport : je n’en veux pas dire davantage sur ce 
point. Revenons au devoir de |’administration. 

Et d'abord au colportage. Il y a dans les bureaux du ministére de 
Pintérieur une commission de colportage insuffisante : on l'avoue. 
Nous en savons quelque chose. Comment fonclionne-t-elle? Dans 
quel esprit? Sous quelle influence? Plusieurs des brochures que j’ai 
signalées portent l’estampille de la commission. Si la commission 
succombe sous la besogne, si elle se trouve trop surchargée, ne 
pourrait-on pas ¢tendre les attributions des préfets vis-a-vis des col. 








Enfin unc loi importante, depuis longtemps a 
les commissions de |’Assemblée nationale, et, s 
le mal ne fera que s’accroitre et rendra inutiles 1 
isolés fails pour le combattre. Je veux parler du 
détruit le décret du gouvernement de la Défense 
berté de la librairie. Depuis ce malheureux décre 
de nos cabarets de village sont transfurmés en lil 
ou se vendent les plus odieuses et les plus perve 
moyen légal de combatire cette propagande né 
ment a compris le péril; la magistrature, qui a | 
demande instamment cette réforme : un projet 
Mais nos législatcurs, plus préoccupés, hélas, 
ques que des nécessilés sociales, laissent dormi 
micux faire ct défaire des ministéres que de dis 
Je les adjure de comprendre ce que la France, 1: 
la vérilé, réclament d’eux, et de donner Je pas i 
les sur les stériles luttes des partis. Qu’il y aurai 
pour l'union des véritables conservateurs! 

Tout ceci me conduirait au dela des bornes ou 
mais quand je cherche les moyens de combattre | 
dans ce travail, je dois déclarer hardiment qu’il y 
voirs, et que si les conservateurs en ont d’impor 
vidus et comme citoyens, non moins impérieux 
combent 4 Vautorité et 4 l’administration. En voi 

Mes lecteurs ont pu apprécier lanature de l’in: 
donnée au peuple, et il n’en regoit guére d’autre 


eéré vien inventé nnican’an hant de ehaana + 


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ce 


L'INSTRUCTION HISTORIQUE DU PEUPLE. 1239 


Les éducateurs n’y manquent pas; les éduqués tirent les consé- 
quences et mettent parfois en pratique les théories. 


C’était au mois de mai 41874 : Versailles assiégeait Paris, ot sé. 


2 Vissait la Commune et ses horreurs. Appelé par une affaire urgente 


1¥2 
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du nord au midi de la France, je dus, au milieu de grandes difficul- 


4 tés de locomotion, contourner toute la- ville assiégée pour gagner, & 
w 20 kilométres plus bas, le train qui devait sur sa voie ferrée me 
sp Conduire aux régions méridionales. Dans le wagon que j’occupais 
w« prirent place 4 mes célés quelques Parisiens, effrayés des édits du 
gg Gomité de salut public et fuyant les périls qui menagaient d'une 
i mani¢re trop évidente les habitants paisibles. Ces inoffensifs ci- 


‘i + m7 


a 


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toyens devaient sans doute avoir en haine et en exécration la déma- 
gogie et secs fureurs. Vous allez voir. 

La conversation s engagea entre eux. Je laissais dire et j’écoutais. 
., Aprés quelques mols sur les événements du jour, sur |’heureuse 
" chance qu'on avait eue d’avoir pu enfin quitter Paris, non sans avoir 
rencontré mille obstacles, on vint 4 causer instruction et des quali- 
,, ts de l’enscignement a distribuer a la jeunesse. Les langues, les let- 
= tres, furent généralement condamnées comme inutiles; on ne dai- 


” gna pas parler de la religion; les sciences et les mathématiques fu- 


rent admises avec un certain respect; mais jen ‘oublierai jamais le 
ton avec lequel celui des interlocuteurs qui paraissait le plus beau 
_, parleur, employé dans une haute administration, d’aprés ce qu'il 
* prit la peine de faire connaitre lui-méme, s’écria: « L’histoire, mon- 
sieur, l'histoire! il n’y a vraiment que cela d’important 4 enseigner 
aux jeunes gens! C’est 1a qu’ils apprendront tout, qu’ils connaitront 


- ce que fut leur pays dans |’ancien temps, ce qu’il est appelé a deve- 


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nir; les hontes et les miséres du passé; les crimes de la royauté, 
de la noblesse et du clergé; la régénération par la Révolution et la 
marche vers le Progrés » (sic). L’approbation fut unanime. 

Pendant ce temps, Rigault fusillait les otages, Ferré flambait Pa- 
ris, et hier, la France de la Révolution perdait Alsace et la Lor- 
raine, que lui avait conquises et données la Monarchie. Mais le passé 
de Ja France n’est que honte et misére; I’Eglise et la royauté sont de 
grandes coupables; la Révolution nous régénére, et le Progrés s’ac- 
complit ! 
~ Peut-on s’étonner de telles conclusions, quand nos populations 
apprennent l'histoire dans les petits livres que nous ayons vus? 


ANTONIN p’INDy. 


MARIE STUART 


ET LES CAUSES DE SA CHUTE 


D APRES LES DERNIERS TRAVAUX PUBLIES EN ANGLETERRE 
EN ECOSSE ET EN FRANCE ‘ 


V 


A peine convalescente, Marie Stuart quitta Jedburgh le 9 novem- 
bre, pour s'acheminer lentement vers Edimbourg. Buchanan, avec 
sa mauvaise foi ordinaire, la fait voyager seule avec Bothwell, tan- 
dis qu’il est certain qu’elle était accompagnée de son frére Moray, 
de Huntly, de Lethington, de quelques autres membres de son con- 
seil, et de cinq cents chevaux. Il était tout simple d’ailleurs que 
Bothwell, en qualité de shériff des comtés que traversait la reine, s 
trouvat dans son escorle*. Marie ayant passé 4 Berwick, ou elle fut 
recue avec honreur par Forster, le commandant anglais de la place’, 
se rendit au chateau de Craigmillar, 4 une lieue d' Edimbourg (20 no- 
rembre)s ou elle avait résolu de s’arréler jusqu’au baptéme de son 

Is. 

La naissance de ce prince, qui devait étre un jour le successeur 
d’Elisabeth, avait accru le nombre des partisans de Marie en Angle 
terre. Il s’y était formé un parti parmi les plus grands seigneofs, 
pour que ses droils 4 la couronne fussent sanctionnés par la reine 
et le parlement. A sa téle étaient les Norfolk et les Pembroke’. Let 


‘ Voir le Correspondant des 10 juin, 25 juillet et 25 aout 1874. 

* Forster 4 Cecil, 16 novembre 1566; State papers Office et Récit de Lethington, 
dans Keith et Chalmers; Jules Gauthier. 

* Sir John Forster & Cecil, 16 nov. 1566, State papers Office et Jules Gauthier. 

* Suivant les Mémoires de Melvil, les comtés du nord n’attendaient qu'un signal 
pour se soulever en faveur de Marie Stuart. 


MARIE STUART. 4244 


cester se fit leur interpréte; mais tous ses efforts vinrent se briser 
contre la politique inflexible de Cecil et l’ombrageuse résistance 
d’Elisabeth. Six fois le parlement, inquiet de l'avenir, avait haute- 
ment exprimé le voeu que la question d’hérédité fat enfin fixée, et six 
fois Elisabeth, outrée de colére de ce que 1’on osat discuter une telle 
question, avait prorogé le parlement. Le besoin d’argent la forca 
bientét de le convoquer de nouveau. Celte fois, les deux Chambres 
déclarérent résoliment qu’elles ne voteraieut pas un denier avant 
que la question de succession fut réglée. Elisabeth répondit aigre- 
ment « qu’il ne lui convenait pas de creuser sa tombe de son vi- 
vant, et que jamais elle ne confierait d’aussi graves intéréts & une 
multitude d’écervelés. » Elle traita les communes de rebelles, et les 
votes des lords « de songes creux'. » Profondément blessées de cette 
insolente réponse, les deux Chambres lui répliquérent par une 
adresse d’une audace extréme : « La tranquillité de |’Angleterre de- 
vait-elle étre sacrifiée plus longtemps aux faiblesses d’une femme 
capricieuse qui, par une fantaisie inconcevable, ne voulait ni désigner 
son successeur, ni par son mariage rassurer ses sujets? Si la reine 
oubliait ses devoirs, c’était au parlement 4 les lui rappeler, et a la 
contraindre de les remplir*. » Elisabeth dissimula sa colére : elle 
avait hate d’obtenir le vote des subsides. A une nouvelle pétition des 
deux Chambres, elle fit une réponse en langage sibyllin dont il était 
impossible de pénétrer le sens. De guerre lasse, les subsides furent 
volés, mais réduits de moilié, ce qui mit le comble 4 Virritation 
d’Elisabeth, qui, d’un ton hautain et menacant, conseilla aux lords 
et aux Communes « de ne plus provoquer sa patience *. » 

Instruite d’avance de la question qui devait étre soulevée au sein 
du Parlement, Marie Stuart avait envoyé 4 Londres Robert Melvil 
pour y défendre sa cause. Dans les instructions qu'elle lui avait 
données, elle rappelait qu’elle n’avait persécuté aucun de ses sujets 
pour fait de religion; qu’elle était fermement résolue a en user de 
méme 4 l’avenir; et, comme preuve évidente de sa loyauté, elle 
ajoutait que les protestants avaient toujours eu la plus large part 
dans ses conseils et dans les charges du gouvernement’. Loin de 
vouloir exploiter 4 son profit le mécontentement de la nation anglaise 
et'du parlement, elle avait recommandé d’éviter avec le plus grand 
soin d’irriter le conflit et « de porter ombragea sa bonne sceur, sans 
l’assentiment de laquelle elle ne chercherait jamais, disait-elle, & 


4 Jules Gauthier, Histoire de Marie Stuart, t. I**. 

2 [bidem. 

> Camden, Ewes, Lingard, Jules Gauthier. 

4 Instructions de Marie Stuart & Robert Melvil, dans Labanoff, t. I’, pp. 358 
et 359. 


1242 MARIE STUART. 


faire valoir ses droits'. » Mais pendant son voyage de Jedburgh a 
Craigmillar, elle s’était laissée entrainer a écrire au conseil privé 
d’Angleterre et 4 Cecil, pour les prier de prendre en main ses inté- 
réts*. Elisabeth avait été trés-froissée de cette démarche. Ce qui mit 
le comble 4 sa mauvaise humeur, ce fut la publication d'un poéme 
en l’honneur du prince royal d’Ecosse dans lequel l’auteur, nommé 
Adamson, d:mnait & Jacques et A Marie les titres de prince et de reine 
d Ecosse, d’ Angleterre et d' Irlande*. Elisabeth exigea le désaveu solen- 
nel de cette audacicuse qualification: « Vous savez, madame, écrivait- 
elle 4 Marie Stuart, qu’il n’y a chose au monde qui me touche plus 
en honneur qu'il y ait autre reine d’Angleterre que moi; car, comme 
Alexander disait que Carthage ne pouvait endurer deux rois, ni moi 
une compagne en empire'. » Marie ayant donné la satisfaction ex- 
gée, Elisabeth la berca de nouvelles promesses, et lui fit méme e- 
pérer que le testament de Henri VIII serait examiné, ainsi qu’elle 
en avail exprimé le désir, tandis que Bedford, désigné pour reprt- 
senter sa maitresse au baptéme du prince royal, avait recu delle 
l’ordre secret de réclamer au dernier moment la ratification du traité 
d’Edimbourg *. . 

Peu de jours aprés l’arrivée de Marie au chateau de Craigmillar 
(20 novembre 1566), Darnley était venu la rejoindre. Mais tout rap 
prochement paraissait alors impossible. La reine ne pouvait pardon- 
ner encore 4 Darnley qu’il edt poussé l’indifférence envers elle au 
point de ne pas la visiler pendant sa maladie; et, l’esprit encore 
obsédé par les sanglants souvenirs d’Holyrood, elle ne le voyait ja 
mais causer 4 part avec un seigneur sans qu’aussit6t elle ne soup 
connadt quelque complot. Devenue de plus en plus souffrante, et en 
proie 4 un complet découragement, & un chagrin profond, eller 
pétait souvent « qu’elle voudrait étre morte *. » De son cété, Darnley 
se montrait de plus en plus irrité de voir ses ennemis rentrés & 
grace auprés de la reine, et traités par elle mieux que lui. Dans la 
crainte que lenvoyé d'Elisabeth, qui devait la représenter au bap- 
téme du prince royal, ne lui rendit pas des honneurs égaux a ceut 
de sa femme, il avait manifesté l’intention de ne pas assister 4 cetle 
cérémonie °. 


‘ Jules Gauthier, t. I**. Instructions @ Robert Melvil, dans Labanoff, t. |, 
pp. 361-362. 

2 Labanoff, t. I", pp. 380, 384. 

% Elisabeth a Marie, 2 décembre 1566, Labanoff, t. VII, pp. 99-101. 

* Instructions au comte de Bedford, dans Keith, t. Il, citées par J. Gauthier. 

® Du Croc 4 Varchevéque de Glasgow, 2 décembre; Keith, préface. 

6 Du Croc a Catherine de Médicis, 17 octobre, dans Labanoff, t. I*, p. 378. — 
Le méme 4 Varchevéque de Glasgow, ambassadeur de la reine d'Ecosse aupris é 


MARIE STUART. 4943 


Parmi tous les seigneurs écossais, il n’en était pas de moins scru- 
puleux, et d’un esprit plus souple, plus pénétrant, plus inventif, 
plus fertile en ruses, que Lethington. I] n’avait point oublié que c’é- 
tait Darnley qui l'avait dénoncé comme l'un des secrets conseillers 
du meurtre de Riccio, et qui s’était le plus fortement opposé a son 
retour d’exil. I] résolut de se venger et de mettre en ceuvre toutes les 
ressources de son esprit pour exploiter la siluation et pour recon- 
quérir le pouvoir que ses amis et lui venaient de perdre. Depuis sa 
rentrée 4 la cour, il n’avait cessé d’entretenir les dégouts de la 
reine‘ pour Darnley, et le premier il osa parler d’un projet de di- 
vorce *. Lorsque les dissentiments entre les deux époux lui semblérent 
étre venus 4 l’extrémité, ce ful lui qui congut et qui organisa avec 
une habileté vraiment satanique le complot contre la vie de Darn- 
ley. Un de ses premiers soins fut de se réconcilier avec Bothwell *, et 
de s’ouvrir a lui de son criminel dessein, en lui faisant espérer sans 
doute que par ce moyen il pourrait épouser la reine. Aveuglé par 
Vambition, le bandit embrassa le projet avec un emportement sau- 
vage’. Lethington en fit part sur-le-champ & Moray, qui!l'écouta sans 
se prononcer*, et 4 Huntly et Argyle, qui l’approuvérent. Athol fut 
aussi mis dans la confidence. Archibald Douglas, ancien prétre apos- 
tat, et l'un des meurtriers de Riccio, aprés avoir obtenu sa grace, 
était rentré en Ecosse. Il fut désigné pour aller négocier avec Morton 
et les bannis. Moray, Athol, Bothwell, Argyle et le secrétaire Lething- 
ton lui conliérent que, pour remédier aux malheurs qu’avaient cau- 
sés 4 l'Ecosse le mariage de la reine et les déportements du roi, ils 
avaient formé, avec quelques autres nobles, « une ligue par laquelle 
ils s engageaient 4 obéir 4 la reine comme 8 leur souveraine natu- 
relle, mais 4 ne plus tenir compte de Darnley *. » En méme temps, 
ils donnérent pour mission & Douglas de déclarer de leur part 4 Mor- 
ton que, s’il consentait 4 faire partie de leur ligue, ils feraient tous 
leurs efforts pour obtenir sa grace. Ce message fut accueilli favora- 
blement par Morton et par les autres seigneurs réfugiés 4 Newcastle. 


roi de France, 2 décembre 1566, dans Keith, préface, pp. 96 et 97, et dans Chal- 
mers et J. Gauthier. 

! Le 24 octobre, il écrivait 4 Parchevéque de Glasgow : « Son coeur succombe 
lorsqu’elle pense que le roi doit rester son mari, et sans qu'elle découvre le moyen 
de se délivrer de lui. » (Malcolm Laing, t. II.) 

® Spottiswood et J. Gauthier. 

> Fin de septembre 1566. Lethington 4 Cecil, 20 septembre, Thorpe, t. I*, et 
J. Gauthier. 

4 Camden. 

5 Commencement d'octobre; J. Gauthier; Hosack, Mary queen of Scots and her 
accusers, etc., t. I*’. 

8 Jules Gauthier, t. I**. Hosack, t. I**. 


1264 MARIE STUART. 


Is promirent de faire partie de la ligue aux conditions qui leur 
étaient imposées’*. : 

Au mois de décembre, Lethington et Moray, qui se trouvaient a 
Craigmillar, ou séjournait encore la reine, eurent une conférence 
secréte avec Argyle. On y déplora l’absence de Morton et de ses amis 
qui, par suite de influence et de l’opposition de Darnley, n’avaient 
pu obtenir leur pardon. Lethington ouvrit alors l’avis que le meil- 
leur moyen d’arriver 4 ce résultat serait de procurer un divorce en- 
tre la reine et le roi, qui considérait Morton et ses associés comme 
ses ennemis mortels*. Argyle ayant demandé comment on pourraity 
arriver : « Ne vous en tourmentez pas, milord, lui répondit I'asto- 
cieux Lethington, nous {rouverons assez de moyens pour débarrasser 
la reine de son époux, de sorte que vous et lord Huntly, vous n’aures 
qu’a regarder l’affaire et 4 ne pas vous en offenser. » Les trois coa- 
jurés ayant fail les mémes ouvertures & Huntly et & Bothwell, qui 
résidaient 4 Craigmillar, et qui adoptérent ce projet sans hésilation, 
tous se rendirent auprés de la reine pour le lui soumetitre. Ce fat 
Lethington qui fut chargé de porter la parole. Aprés avoir rappel 
les graves outrages et les vexations dont le roi s’était rendu coups 
ble envers elle, il lui offrit, si elle consentait & étendre sa clémence 
sur Morton et ses compagnons d’exil, de trouver avec eux et les prit- 
cipaux de la noblesse le moyen d’obtenir un divorce entre elle et son 
mari, sans qu'elle s’en mélat*. ll ajouta que cette mesure élait deve- 
nue nécessaire, non-seulement pour son propre repos, mais pour 
le bien de son royaume. Il était d’autant plus urgent que la reine 
prit une promple décision, que, si le roi restait son mari, « i] n’ar 
rait point de repos qu'il ne lui edt joué quelque mauvais tour 
auquel il serait impossible de porter reméde’. » Cet avis fut s 
chaudement appuyé par les seigneurs présents, que la reine donna 
d’abord au projet une approbation conditionnelle. Elle déclara 
que si un divorce légal pouvait étre obtenu sans porter aucun pre 
judice aux droits de son fils, elle pourrait étre amenée a y cot- 
sentir. « Autrement, disait-elle, elle était résolue 4 endurer plutdt 
tous les tourments et 4 braver tous les dangers *. » Bothwell, pour 
décider la reine, soutint que le divorce ne pouvait préjudicier ea 
rien aux droils du prince royal; et, comme preuve, il rappela que 


‘ Archibald Douglas 4 Marie Stuart, 1582; Robertson, Appendix, n° x10; 
Jules Gauthier, t. le’. 

* Protestation of the Earles of Huntly and Argyle, etc., dans Goodall, Keith 
Anderson. Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, t. I. 

3 Hosack, tbidem. 

* Anderson, Keith, Jules Gauthier, Hosack. 

5 J. Gauthier. 


MARIE STUART. 4255 


lui-méme avait hérité de tous les biens et dignités de son pére, bien 
que son pére eul divorcé. Alors s’éleva la question de savoir quelle 
serait la résidence du roi en cas de divorce. Lorsque les seigneurs 
eurent fait observer a la reine que le prince devrait résider dans une 
partie de l’Ecosse, et elle dans une autre, ou que Darnley pourrait, 
si bon lui semblait, quitter le royaume, la reine retomba dans ses 
hésitations et ses perplexités. Elle répondit que Je roi changerait 
peut-étre de conduite, et qu’au lieu d'un divorce, mieux valait 
qu’elle se retiral elle-méme en France pendant quelque temps, jus- 
qu’a ce qu'il fut corrigé*. Ce projet fut combattu fortement par Le- 
thington. I] lui répliqua que les lords ne le souffriraient pas, et il 
ajouta 4 mots couverts : « Soyez sans inquiélude, madame; nous 
sommes ici les principaux de la noblesse et de votre conseil, et nous 
saurons bien faire en sorte que Votre Majesté soit débarrassée du 
roi sans préjudice pour votre fils. Et quoique milord Moray, ici 
présent, ne soit pas moins scrupuleux pour un protestant que Votre 
Majesté ne Vest pour une papiste, je suis sir qu’il regardera a tra- 
vers ses doigts et qu’il nous verra faire sans rien dire’. » 

A ce langage myslérieux, dont le sens lui parut suspect, la reine 
répondit avec fermeté : « Je ne veux pas que vous fassiez rien qui 
puisse porter atleinte 4 mon honneur ou 4 ma conscience. Par con- 
séquent, je vous prie de laisser plutét les choses dans l’état od 
elles sont, en allendant que Dieu, dans sa bonté, y ait apporté re- 
méde. En croyant me rendre service, vous pourriez m’olfenser ou 
me déplaire*. » Malgré un ordre aussi formel, Lethington crut de- 
voir insister : « Laissez-nous, dit-il, arranger l’affaire entre nous, et 
Votre Grace ne verra rien que de bien, et qui ne soit approuvé par le 
Parlement’. » 

La réponse de Lethington prouve suffisamment avec quelle éner- 
gie la reine repoussa l’offre de tout moyen violent, puisqu’il essaya 
de lui donner le change sur le sens de ses paroles, un meurtre n’é- 
tant point, en effet, un acte de nature a élre soumis a l’approbalion 
d’un parlement. « Plusieurs membres de la noblesse, écrivait 4 Phi- 
lippe Il son ambassadeur 4 Londres, ont voulu faire entrer la reine 


1 Keith, Anderson, J. Gauthier, Hosack. 

* Keith, Anderson, J. Gauthier, Hosack. 

3 Protestation of the Earles of Huntly and Argyle, etc., dans keith, Ill, p. 290; 
Hosack. On est surpris de voir qu'une réponse si nette et si explicite ait été re- 
produite simplement sous forme d’analyse par un illustre historien et qu‘il lait 
commenteée dans un sens contraire. 

4 Protestalion of the Earles of Huntly and Argyle, dans Goodall, t. II, Keith, 
Anderson, J. Gauthier. 


1246 MARIE STUART. 


dans un complot contre le roi, mais elle s’y est refusée*. » Si, 
comme I’ont avancé ses ennemis, sa prétendue passion pour Both- 
well edt alors existé, il n’edt tenu qu’a elle, pour lui donner sa 
main, de divorcer avec Darnley. Cette solution était loin d’offrir les 
inconvénients et les dangers d'un meurtre. Elle ne voulut jamais 
pourtant y consentir*, ce qui doit écarter une fois de plus tout 
soupcon de complicité de sa part. 

Apres ce refus, Lethington et ses amis ne virent plus qu'un seul 
moyen d’assurer le retour de Morton et des exilés, ce fut le meurtre 
de Darnley. Bothwell, 4 qui ses complices avaient du faire espérer 
qu’il épouserait Ja reine dés qu’elle serait veuve, donna si bien dans 
le piége qu'il accepta de jouer le premier rdle. 

Moray et ses complices, dit Camden, qui nous dévoile en deux 
mots le plan de la conspiration, étaient « persuadés, si le coup 
réussissait, qu’ils pourraient en méme temps se débarrasser du roi, 
perdre la reine de réputation auprés des nobles et du peuple, acca- 
bler Bothwell et s'emparer de tout Je pouvoir®. » 

Ce fut un homme de loi trés-expérimenté, un prétre apostat, le 
plus raftiné des fourbes du pays, James Balfour, alors instrument 
de Bothweld, qui fut chargé de rédiger le bond régicide. Cet hor- 
rible traité élait concu en ces termes : « Les lords soussignés et tous 
les nobles ont pensé que, dans !’intérét du royame, un jeune fou, un 
orgueilleux tyran ne devait plus avoir sur eux aucune autorité. Ils 
ont donc résolu de s’en débarrasser par n’importe quel moyen; é 
quiconque se chargera de )’entreprise et de l’exécution, les autres 
s’engagent 4 le maintenir et & le défendre, comme s’il s’agissait 
d’eux-mémes; et le fait sera reconnu et tenu par chacun d’eax 
comme le sien propre’. » Le bond ne fut signé que par Bothwell, 
Huntly, Argyle, Balfour et Lethington. Le rusé Moray et les autres 
lords présents 4 Craigmillar eurent la prudence de s’abstenir, tout 
en promettant leur signature et leur assistance en temps opportun. 
Ils ne donnérent qu'une adhésion verbale au bond, dont |'original 
fut confié 4 Bothwell 5. 


‘ D. Guzman de Silva 4 Philippe II, 18 janvier et 17 février 1567; Archives de 
Simancas et Memorias, t. VII, p. 315; citations de J. Gauthier. 

2 Dans des Instructions et Articles, signés par plus de trente nobles Ecossais, 
on trouve la preuve que Marie repoussa la proposition du divorce, « ce qui et 
connu de tous, » déclarent les signataires. (Goodall, t. Il, cité par J. Gauthier.) 

3 « Persuasi, si res succederet, se posse una opera regem tollere, regin® 
existimationem apud proceres et plebem labefactare, Bothwellium pessumdare, 
et ad se summam rerum attrahere. » (Camden, pp. 114 et 115; J. Gauthier.) 

4 Confession du laird d Ormiston; State trials, t. °°; J. Gauthier, Hosack. 

® Confession du laird d'Ormiston, dans Laing, t. Il. Moray soutint, a quelque 


MARIE STUART. 1241 


Le baptéme du prince royal eut lieu a Stirling le 17 décem- 
bre 1566. Darnley était revenu auprés de la reine. Soit qu’il eudt ap- 
pris que Bedford, l’envoyé d’Elisabeth, et les gentilshommes de sa 
suite, avaient recu l'ordre de ne pas lui donner le titre de roi, soit 
par jalousie contre Moray et Lethington, soit enfin pour chagriner la 
reine, il refusa d’assister 4 la cérémonie et s’enferma dans sa cham- 
bre. « Sa méchante conduite est incurable, écrivait Du Croc, et il 
n’y arien de bon a attendre de lui... Je ne prétends point prédire com- 
ment tout cela tournera, mais je prévois que les choses ne peuvent 
durer longtemps ainsi, sans étre accompagnées de plusieurs tristes 
conséquences *. » 

Marie eut la force de se contraindre devant les ambassadeurs, et 
de leur cacher sa douleur et son dépit sous un air souriant; mais 
lorsqu’elle fut rentrée dans sa chambre, elle se jeta sur son lit et 
pleura amérement. Elle se plaignait d’une forte douleur au cété. 
« Je suis trés-affligé de la voir en butte 4 tant de troubles et de tra- 
verses, écrivait du Croc; je n’ai pas la prétention de prédire tout ce 
qui se passera, mais je dirai que ces affaires ne pourront pas long- 
temps rester telles qu’elles sont, sans étre suivies de mauvaises con- 
séquences*. » 

Bedford et du Croc saisirent l'occasion du baptéme du prince 
royal pour intercéder vivement en faveur de Morton et des autres 
exilés. Moray, Athol, Bothwell et d’autres seigneurs écossais se joi- 
gnirent 4 eux, et Marie eut la faiblesse de céder 4 leurs instances. 
Elle accorda son pardon 4 Morton, a Lindsay, au jeune lord Ruthven, 
dont le pére était mort depuis peu, et 4 soixante-seize de leurs com- 
plices (24 décembre). Il n’y eut d’exceptés que Ker de Fawdonside, 
pour avoir menacé la reine de son arquebuse, et Georges Douglas, pour 
avoir le premier frappé Riccio devant sa mattresse. Quant 4 Morton, 


temps de 1a, qu'il n’avait jamais assisté 4 aucune conférence, a Craigmillar, dont 
le but fat peu honorable et illégal. (Réponse de Moray, dans keith, t. Ill, p. 294.) 
Mais son témoignage est démenti par Huntly, Argyle, la Confession du laird d’Or- 
miston et par plusieurs autres documents de l’époque, tels que les déclarations de 
plusieurs des meurtriers de Darnley sur l’échafaud et surtout une lettre adressée 
par Archibald Douglas 4 Marie Stuart lorsqu’elle était prisonniére a Sheffield. 

{ Du Croc a Varchevéque de Glasgow, 25 décembre 1566; Keith, Chalmers, 
Jules Gauthier, Hosack. Malgré toutes les preuves fournies par ces historiens que 
ce fut Darnley qui refusa obstinément d’assister a la cérémonie pour les motifs 
que nous venons de donner, un illustre écrivain n’en persiste pas moins a dire 
que «le roi était méprisé au milieu de la cour; » que « Je pére n'avait pas de 
place au baptéme de son fils; » que « cette situation, intolérable pour Darnley, 
était accablante pour la reine. » Rien n'est plus dénué de fondement que de telles 
accusations. 

2 Du Croc a@ l'archevéque de Glasgow, 25 décembre 1566; Keith, Chalmers, 
J. Gauthier. 


1248 MARIE STUART. 


il eut ordre de résider 4 une distance de la cour de plus de sept 
milles *. 

Darnley, en proie aux plus sombres pressentiments lorsqu’il apprit 
le rappel de son plus mortel ennemi, quitta furtivement Stirling 
le jour méme (24 décembre), sans prendre congé de la reine, et se 
réfugia 4 Glasgow auprés de son pére, le comte de Lennox. 

Buchanan n’hésite pas 4 soutenir qu'il fut empoisonné par sa 
femme avant de quitter Stirling, et qu'il tomba matlade sur la route 
de Glasgow par suite de cet empoisonnement *. Ce n’est pas la seule 
accusation qu'il porte contre Marie. ll soutient encore qu’aprés avoir 
essayé vainement d’empoisonner Darnley a Stirling, elle le tenta une 
seconde fois 4 Glasgow sans plus de succés. Enfin, il nous assure 
qu’aprés avoir tué son mari, elle eut lintention de détruire son 
enfant.... Au moment du baptéme, Buchanan était & Stirling, ot il 
exallait jusqu’aux nues, en vers pédantesques, les vertus de celle 
qu’il nous montre alors dans la Detection comme un monstre de 
lubricilé et de cruauté. [1 dit dans ce pamphlet, composé plusiears 
années aprés le baptéme de Jacques VI, que Marie vivait en adultére 
avec Bothwell, bien avant cette époque, 4 Edimbourg, 4 Jedburgh 
et autres lieux, d’une maniére si publique, que l’un et l'autre sem- 
blaient craindre que leur perversité ne fat pas assez connue. Si ces 
accusations étaient vraies, poursuit M. Hosack, 4 qui nous empran- 
tons ces pages caractéristiques, Buchanan savait donc, lorsqu’il célé- 


! Archibald Douglas & Marie, Robertson, Appendix; Bedford 4 Cecil, 50 dé- 
cembre 1566 et 9 janvier 1567; Mémoires de Melvil et Confession de Morton; sules 
Gauthier. Bedford écrivait, le 30 décembre, a Cecil : « La reine a maintenant 
accordé au comte de Morton et aux lords Ruthven et Lindsay leur rappel dexil e 
leur pardon. Le comte de Moray a pour eux agi en ami auprés de la reine, et moi 
aussi, suivant votre avis. Les comtes de Bothwell et d'Athol et tous les autres 
lords nous ont aidé; sans cela, de tels pardons n'auraient pu étre obtenus.» 
(Bedford a Cecil, 30 décembre 1566, dans Chalmers, t. Il, pp. 543 et 546, e 
Jules Gauthier, note G de 'Appendice du tome I** de son Hist. de Marie Stuart.) 
Elisabeth écrivait & Trockmortun que Morton « obtint son pardon diaprés les 
instances que le comte de Bedford, qui se trouvait auprés de la reine d’Ecosse, fit, 
dit-elle, sur notre recommandation. » (27 juillet 1567, dans Keith, t. Ii.) Mortoa 
lui-méme écrivait 4 Cecil, le 10 janvier, pour le remercier « d'avoir emplosé ke 
comte de Bedford 4 obtenir son pardon et son rappel. » (State papers Offic, 
J. Gauthier.) Ce ne fut donc pas, comme I'a prétendu un illustre historien, a la 
seule influence de Buthwell et de Lethington que la reine céda en cette circon- 
stance. Robertson est le premier qui a mis en avant cette fable. (Hosack, Mary 
queen of Scots and her accusers, t. I*.) 

* Malgré tous les témoignages contemporains, tels que les lettres de Drury ¢ 
de Bedford a Cecil (9 janvier 1567), M. Froude répéte imperturbablement I’absurde 
accusation de Buchanan. (Meline, Mary queen of Scots and her latest English bis- 
forian, etc., with some remarks on M. Froude’s History of England. Un vol. in-8. 
London, 1872.) 


MARIE STUART. 1249 


brait les vertus de la reine 4 Stirling, qu'elle était la plus corrrompue 
des femmes. S’il savait qu’elles étaient fausses il n’y a pas d’assassin 
_ liltéraire qui se soit rendu coupable d’une telle ignominie. Buchanan 
eomposa son infame libelle lorsque la reine d’Ecosse était fugitive en 
Angleterre, ef dans le but avéré de servir au plan de diffamation de 
ses nouveaux patrons, qui avaient chassé la reine de son royaume. 
Il avait été le plus empressé de ses flatteurs lorsqu’elle était sur le 
tréne : mais lorsqu’elle fut prisonniére d’Elisabeth, il la poursuivit 
avec la malice d’un démon, et ses calomnies, comme nous lavons 
dja démontré, étaient adressées, non pas & ses concitoyens d’ Ecosse, 
‘ mais, en Angleterre, aux Anglais qui n’avaient le moyen, ni de les 
vérifier, ni de les réfuter. Les ennemis de Marie témoignérent de leur 
’ adresse habituelle en achetant la plume de Buchanan pour noircir 
" Je caractére de cette pricesse. 
« Sa répulation d’homme versé dans les études classiques assura 4 
gon pamphlet une publicité aussi vaste que rapide. Les monstrueuses 
‘ fictions de la Detection furent scrupuleusement copiées dans la suite 
*. des temps par Knox et par de Thou ; elles défigurent d’innombra- 
_ ‘bles pages de Robertson, de Laing et de Mignet*. Ces hisloriens 
; n’osent pas citer ce libelle comme une autorilé; mais un écrivain 
' moderne a montré plus de candeur et de courage. M. Froude, sans 
-- hésiter, a proclamé sa foi dans la vérité de la Detection. Il soutient 
~ que « ce livre obtiendra a la fin l'autorité qwil mérite*. » On se de- 
mande dot il a tiré ces notions du caractére et de la conduite de la 
reine d’Ecosse. C’est une preuve frappante du peu de svin avec le- 
3, quel histoire est écrite, puisque aucun des auteurs qui ont adopté 
-“ Jes calomnies de Buchanan, n’a pris la peine de s’assurer si elles 
sont ou non confirmées par des documents contemporains et au- 
« thenliques. S’ils s’étaient livrés 4 cette recherche, ils auraient vu 
qu’il n’en exisle pas un seul, et quil n’y a aucune preuve qu'il ait 
couru des bruits calomnieux sur la reine et Bothwell pendant la vie 
- de Darnley. Les premiers bruits de cette sorte furent mis en circu- 
Jation, non avant, mais aprés la mort de ce prince, et cette circon- 
* stance mérite de fixer attention du lecteur. Mais si l'on n’a pas de 
preuves de l'existence de bruits calomnieux contre la reine, du 
vivant de Darnley, il en existe, au contraire, d’abondantes qu’au 





Part tam 


‘ Le lecteur ne doit pas perdre de vue que les Mémorres de I'Etat de France 
sous Charles IX, cités constamment par l'un des historiens que vient de nommer 
M. Hosack, ne sont pas autre chose que la traduction frangaise du pamphlet de 
Buchanan. C’est uniquement sur ce livre de mauvais aloi, de méme que sur les 


lettres de la cassette et la seconde déposition de Paris qu'il s’appuie pour prouver 
la culpabilité de Marie Stuart. 


* History of England, t. X, p. 320, note. 
25 Seprewpre 1874. 80 





4950 MARIE STUART. 


temps méme ou Buchanan l’accuse de mener une vie scandaleuse, 
jamais clle ne fut tenue en plus haute estime par ses propres sujels 
et ses partisans en Angleterre. Les temoignages les ptus dienes de 
foi sont assurément ceux des ambassadeurs anglais et franeais 
Ecosse. Or ni dans les dépéches du comte de Bedford, qui nétait 
pas lami de la reine, ni dans celles de William Drury, le résident 
anglais 4 Berwick, qui transmettait soigneusement & Cecil tous les 
commeérages de la cour écossaise, ni dans celles de du Croc’, qui, 
bien que favorablement disposé pour Marie, était de la plus grande 
intégrilé, on ne peut trouver la plus légére allusion 4 ba conduite 
équivoque de larcine. Au contraire, suivant l’opinion de du Cree, 
jamais elle noccupa un degré plus élevé dans lestime publique que 
durant la derniére partie de année 1566*. » 

Un historien s’est rencontré de nos jours, non moins éhonté que 
Buchanan. M. Froude soutient comme lui que, plus tard, Marie 
Stuart fit exprés un voyage 4 Suirling, pour empoisonner, dans une 
pomme, son enfant au berceau. Lorsque parut la Detection, void 
quelle fut la noble réponse de Marie a cette horrible aceusatioa: 
« L’amvur naturelle, dit-eble, que la mére porte 4 son enfant unique 
est suffisant pour les confondre et ne demande pas d’autre répanse.» 
Ce cri parti du coeur rappelle le mot sublime de Marie- Antoinette, 
en réponse @ une accusation encore plas infame : « J'en appellea 
toutes les méres. » Telle doit étre aussi la réponse de Vhisloire*. 

Avant que la cour quiltat Stirling, une grande décision, genér 
lement attribuée a linfluence de Bothwell, fut prise par la reine. Os 
ne saurait douter que le meurtre de Darnley n’ait été résolu 4 Crag- 
millar, ct des événements qui suivent, il est permis de conclure que 
Bothwell avait déja formé le dessein, trés-prubablement 4 | instige 
lion de ses complices, d’¢pouser la royale veuve. Mais comme il élail 
déja murié, il lui était nécessaire de divorcer, ct l’on a prétendu, @ 
qui est assez vraisemblable, que ce fut dans ce buf secret que fet 
demandée et obtenne Ja restauration de la juridiction consistoriake 
de l'archevéque de Saint-André, abolie par la convention des Etats 
de 4560. Comme la comtesse de Bothwell était catholique et pareslé 
de son mari 4 un degré prohibé par PEglise catholique, on powvait 
obtenir, pour cette raison, un divorce devant la cour du primat. 

Sil existait la moindre preuve que Marie connaissait les projets de 
Bothwell, la restauration de la juridiction consistoriale de l'arche 
véque 4 celle époque aurait un caractére fort suspect; mais il n'a 


‘ Holinshed le dépeint comme un sage et vieux gentillomme. 
3 Hlosack, Mary queen of Scots and her accusers, ete., t. I*. 
> Meline, Mary queen of Scots and her latest English historian, etc. 1872. 


MARIE STUART. 451 


existeabsolument aucune, et on ignore méme par qui cette mesure fat 
proposée. Peut-élre fut-elle suggérée a la reine par Lethington qui, 
é cetle époque, agissait de concert avec Bothwell, et comme elle 
était recommandeée a la reine par des protestants, on comprend fa- 
cilement qu'elle ne recut pas d’opposition de sa part. L’assemblée 
générale de l’Eglise réformée, qui, en ce moment, tenait ses séances 
4 Edimbourg, s’éleva énergiquement contre le rétablissement de la 
cour épiscopale, déclarant que « la reine devait étre informée que 
c’ était une violation des lois du royaume et la restauration de l’ante- 
christ romain. Afin d’apaiser le mécontentement des membres du 
clergé réformé, on prit quelques mesures pour augmenter leurs 
maigres revenus. Ils acceptérent le don, tout en protestant que cela 
ne les empécherait pas de maintenir leurs prétentions & tout le pa- 
trimoine de l’Eglise dont ils avaient été, disaient-ils, injustement 
dépouillés *. , 

Avant de prendre congé de la reine (5 février), Bedford eut une 
entrevue secréte avec Moray et Kirkaldy de Grange, qui était alors 
vendu a l’Anglelerre, et il est plus que probable qu'il fut initié par 
eux au projet du régicide, mais il n’en existe aucune preuve écrite*. 

Peu de jours apres son arrivée 4 Glasgow, Darnley fut atteint de 
la petite vérole qui sévissait dans la ville; aussitét le bruit courut 
qu’il était empoisonné*. Marie, restée 4 Stirling, s’empressa de }ui 
envoyer son médecin’; mais soit qu'elle craignit de communiquer la 
contagion 4 son enfant, soit qu'elle fut encore irritée contre Darn- 
ley, elle s’abstint d’aller 4 Glasgow. Diverses rumeurs alarmantes 
étaient parvenues a ses oreilles. Elle venait d’apprendre que Darn- 
ley, de concert avec Lennox, avait tramé le complot, peu avant sa 
maladie, d'enlever le prince royal pour le faire couronner et de régner 


en son nom, et le fait n’aura rien d’invraisemblable pour quiconque 
connait Darnley. 


4 Spottiswood, t. Il, p. 47, et Hosack, t. I. 

* Correspondance de Bedford; Chalmers, miss Strickland, J. Gauthier. 

3 Buchanan, renchérissant sur ce faux bruit, comme nous venons de le voir, 
prétend qu'il fut empoisonné par la reine avant son départ de Stirling. 

4 Bedford, le 9 janvier 1567, en apprenant a Cecil la maladie du roi, lui écri- 
vait en méme temps que la reine ui avait envoyé son médecin : « ... To whom 
the queen hath sent her physician.» (Chalmers, t. HM, p. 547.) Buchanan, qui 
écrivait sa Detection cing ans plus tard pour venir en aide 4 la faction dominante 
en Ecosse, alfirme qu’au lieu d’envoyer son propre médecin a Glasgow, elle em- 
pécha son mari de recevoir des sins médicaux pendant tout le temps de sa ma- 
ladie. « Et encore, pendant tout ce temps-ia, dit-il, la reine ne permit pas a un 
seul médecin de le visiter, ne fuit-ce qu'une fois. » (Detection.) Un des historiens 


modernes de Marie Stuart a cru devoir, de son cété, supprimer le médecin dans 
son récit. 


183 MARIE STUART. 


D'un autre cdété, on insinua au roi que la reine était sur le point 
de le faire mettre en prison ou en tutelle. Vrais ou faux, ces bruits 
étaient évidemment semés dans le but de rendre impossible toute 
réconciliation entre eux. Hiegate, clerc de Glasgow, et Walcar, l'un 
et l'autre serviteurs de l'archevéque de cette ville, qui, les pre- 
miers, avaient colporté la nouvelle des projets attribués a Darnley, 
furent soumis 4 un interrogatoire et 4 une confrontation. Ils niérent 
avec force avoir tenu ces propos, mais la reine n’en resta pas moins 
convaincue, d’aprés l’expérience du passé, quils étaient fondés, au 
moins en partie, et que Darnley et son pére tramaient contre elle 
quelque nouveau complot. D.ns la crainte qu’on ne lui enlevat son en- 
fant, elle l'avait ramené de Stirling 4 Edimbourg, le 44 janvier 1567. 
Elle se plaignit amérement de Lennox et de son fils 4 l’archevéque 
de Glasgow. Elle les accusait d’avoir fait « épier toutes ses actions.» 
a Ils ne manqueraient pas de bonne volonté pour nous nuire, lui 
écrivait-elle, si leur pouvoir élait égal 4 leurs intentions. Mais Diew 
modére leurs forces et leur dle les moyens d’exécuter leurs pro- 
jets; ct, nous en sommes assurée, ils ne trouveront point ou peu 
d’approbateurs des desseins qu’ils méditent pour nous chagriner et 
nous nuire’. » ; 

Ce qui est certain, c’est que Darnley n’avait ccssé de nouer des 
intrigues avec les catholiques anglais, de blamer hautement la tolé- 
rance de la reine et méme de Vaccuser d'i::différence auprés du 
pape et de Philippe If. Ce qui n’est pas moins certain, c'est que 
Marie, en ce temps-la, étail avertic par so... ambassadeur 2 Paris, 
Larchevéque de Glasgow, qu'un dangereux complot se tramail cuntre 
elle’. 

Cependant, soit que Darnley ful touché de Valtention qu’avait ea 
la reine de lui envoyer son médecin, soit que Ja maladie lui el 
inspiré des sentiments meilleurs, il écrivit & Marie pour lui espre 
mer son repentir et lenvie de se rapprosher d’elle>. La reine whe 
sita pas. Aprés avoir pardonné tant de fois 4 ses c1inemis, pourquol 
n’edt-elle pas accordé son pardon 4 Daruley qu'elle avait aimé? Avec 
cet élan et cette spontancité qui présidaient 4 toutes ses actions, 
elle « se rendil 4 Glasgow, dés qu’elle put le faire convenablement, 
afin d’aider son mari, en l’encourageant et le consolant, & recouvrer 


1 Marie a Varchevéque de Glasgow, 20 janvier 1567; Keith; Labanef, t. I*, 
pp. 595-099; Hosack, t. I+". 

* L’archevéque de Glasgow a Marie Stuart, 26 janvier 1367; Keith, preface; 
J. Gauthier. L’archevéque avait été prévenu du complot par l’ambassadeur d’Es- 
pagne. (Guzman de Silva a Philippe II, Archives de Simancas; J. Gauthier.) 

5 HNosack, Mary queen of Scots and her accusers, etc., t. I**. 


MARIE STUART. 1253 


la santé‘. » A son arrivée, vers le 24 janvier 1567, Darnley était 
déja convalescent. Un seul document nous reste de |’entrevue des 
deux royaux époux, c’est la déposition de Crawford, un des ser- 
viteurs de Lennox, qui, n’ayant pas voulu se rendre auprés de la 
reine, l’avait envoyé au-devant delle’. 

Sur plusieurs points, le temoignage de Crawford offre un carac- 
tére de vérilé; sur d’autres, il ne peut étre que suspect. Les histo- 
riens qui désirent faire concorder la conduite de la reine avec leurs 
idées préconcues affirment, sans la moindre preuve, qu'elle com- 
bla Darnley de caresses pour arriver 4 son but, c’est-a-dire pour 
le faire tomber dans le piége de ses ennemis. « Par toutes ses pa- 
roles et actions, dit Robertson, elle essaya de lut exprimer une vive 
affection. » « Elle employa les plus tendres assiduités, dit Laing, 
pour éloigner ses soupgons et regagner sa confiance, pour calmer 
ses craintes et lui persuader de retourner en litiére 4 Edimbourg. » 
Sur quelles autorités de quelque valeur s'appuient ces historiens? 
Sur aucune®, Il existe un témoin qui nous aflirme avoir entendu de 
la bouche méme de Darnley le récit de sa premiére entrevue avec la 
reine: c'est Crawford. Or, si l’on en excepte une expression toute 
naturelle de chagrin qui sort de la bouche de la reine 4 propos de 
Ja maladie de Darnley, on ne trouve pas un mot qui, dans la dépo- 
sition de Crawford, puisse justifier les inventions de Laing, de Ro- 
bertson et de ceux qui les ont copiés. Au contraire, au lieu de cette 
effusion de sentiments tendres évoqué« par leur imagination, on 
voit que, dés son arrivée, Marie questionne Darnley au sujet des ru- 
meurs alarmantes qui sont parvenues jusyu’a elle 4 Edimbourg. Elle 
le presse vivement sur d’autres points, en particulier sur son projet 
de quitter I’Ecosse. Darnley lui fait une entiére confession de ses fo- 
lies qu’il rejette sur sa jeunesse et sur l’absence de bons conseils. 


1 Défense de 'honneur de Marie, par lévéque de Ross, dans Anderson, t. I* | 
pp. 411 et 12. « Comme la reine se mit en route le lendemain du jour ou elle 
écrivit 4 I'archeyéyue de Glasgow pour se plaindre de Darnley, quelques histo- 
Fiens en ont tiré contre elle les plus défavorables conséquences; mais rien ne 
semble fondé dans leurs accusations. » (Hosack, t. I.) 

2 M. Froude fait de Crawford, simple serviteur de Lennox, un noble sans peur, 
afin de donner plus d'importance a son témoignage. Suivant lui, Darnley lui donna 
pour commission « de présenter ses excuses a la reine s'il ne venait pas a sa 
rencontre. » « Ceci est étonnant! dit un spirituel et récent critique, M. Meline. Un 
homme couché avec Ja petite vérole qui envoie des excuses pour ne pas faire cing 
milles a cheval, par un mois de j Janvier en Ecosse! Quant a Crawiord, ajoute-t-il, 
c’était tout simplement un espion de Lennox; mais comme il est hostile 4 Marie 
Stuart, il devient aussitét pour M. Froude un gentilhomme accompli. » (Mary queen 
of Scots and her latest English historian, etc., by James F. Meline, 1872.) 

5 Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, etc., t. I*". 


1254 MARIE STUART. 


En méme temps il exprime 4 Marie son affection inaltérable et son 
vif et unique désir de vivre tout a fail avec elle. « Je ne désire rien, 
lui dit-il, sinon que nons vivions ensemble comme mari et ferme. Si 
vous n’y voulez consentir, que je ne sorte jamais de ce lit*. » Ce ne 
fut donc pas Marie, mais Darnley qui, dans cette occasion, fut pro- 
digue d’expressions tendres. Marie lui tendit aussitét la main en 
signe de réconciliation, et il fut d’abord décidé qu’ils iraient en- 
semble 4 Craigmillar dés qu’il serait en état de voyager’. 

Darnley parla aussi a la reine du complot ourdi contre lui @ 
Craigmillar, et dont il avait été prévenu en termes vagues. 8’il fallait 
en croire la déposition de Crawford, il fut averti par le laird de 
Minto que la reine avait refusé de signer un écrit rédigé dans le bet 
de se saisir de lui, et, en cas de résistance, de le mettre 4 mort. 
ajouta qu’il ne croirait jamais qu'elle, qui était sa propre chair, pit 
consentir lui faire du mal, et que si d’autres le tentaient, il ven- 
drait chcrement sa vie, 4 moins qu’il ne fit surpris pendant soa 
sommeil. Toutefois, disait-il, il n’avait de soupcon contre per- 
sonne*, 


* Déposition de Thomas Crawford. 

* Hosack, t. It". — Crawford jura que Darnley lui communiqua ces déails aus- 
sitét aprés lentrevue, et que lui les écrivit sur-le-champ. Bien que cette derniére 
allégation soit fort suspecte, plusieurs passages de son récit ont un certain air 
de vraisemblance. Le langage de la reine n'est pas celui de la flatterie, car presque 
toutes ses questions sont des reproches indirects. Elle n'est réduite au silence que 
par Je repentir et |'affection que lui montre Darnley, et c'est alors qu’a lieu me 
réconciliation plus ou moins complete. Est-il étonnant que Marie, qui avait pa 
donné deux fois 4 son frére ses trahisons, qui avait pardonné 4 Maitland et a Chi 
tellerault, 4 Morton, 4 Lindsay, 4 Ruthven, ait été amenée a fermer les yeux sw 
Jes erreurs d'un mari qu’elle avait certainement épousé par affection et qui la 
faisait une si compléte confession de ses fautes?... Il est trés-important de te 
marquer que Ja tentative de réconciliation vint de Darnley et non pas de Ja reine. 
C’est du témoignage que ses ennemis produisent contre elle, c’est-a-dire de la 
déposition de Crawford, que résulte cette preuve.... I! est d’aillenrs certain qua 
cette époque Darnley avait écrit de Glasgow 4 Ja reine pour lui exprimer ses re 
grets de son inconduite ct pour amener une réconciliation. Par conséquent, fa 
visite de Marie & Darnley, qui a &é regardée, par des historiens prévenus ou mal 
instruits, conime une des preuves les plus fortes de sa complicité avec Bothwell, 
ne fat, méme d’aprés le témoignage de Crawford, un de ses ennemis, que la 
chose la plus simple et la plus naturelle. (Hosack, Mary queen of Scots end her 
accusers, t. I~.) On a prétendu que ce fut pendant son séjour 2 Glasgow que k 
reine écrivit 4 Bothwell plusieurs des lettres dites de la cassette. Nous examme- 
rons cette question en temps et lieu. 

> Hn’existe aucun document qui prouve que la reine eut connaissance du com- 
plot tel qu'il fut formulé dans le bond. Elle ne put avoir quelque soupeon da 
projet que par la phrase mystérieuse de Lethington, et elle dut croire quaprés 
ses ordres formels, tl ne serait donné aucune suite a des projets de violence. — 
La déposition de Crawford, qui prétend qu'un écrit du genre du bond fut mis sovs 


MARIE STUART. 1255 


Crawford, sil fallait ajouter foi 4 tout son récit, lui (émoigna sa 
surprise de ce que la reine voulait le conduire 4 Craigmillar et le 
trailer ainsi en prisonnier. « Je ne suis pas sans crainte, lui aurait 
répondu le jeune roi, je n’ai que sa parole; néanmoins je me remet- 
trai entre ses mains, et j’irai avec elle, dut-elle me couper fa 

‘> 

La nouvelle réconciliation de la reine avec Darnley était sincére. 
Rien de séricux ne permet de la révoquer en doute. Cette dissimu- 
dation qu’on lui préte, afin de livrer plus facilement la victime & ses 
assassins, n’est qu'une invention de Buchanan et de ses trop cré- 
dules copistes. Il faudrait admettre, si Vaccusatidn pouvait étre 
fondée, que la reine fut d’une maladresse insigne, et qu’elle tomba 
dans ua aveuglement inexplicable. Le divorce lui permettait de se 
délivrer de Darnley sams crime, et elle ne voulut consentir au di- 
vorce 4 aucun prix. Il n’evt tena qu’a elle, en fui supposant la scé- 
lératesse qu'on lui préte, de l’empoisonner, Jorsqu’l élait atteint de 
da petite vérole, ce qui eut été facile, la mort pouvant é(re al(ri- 
buée a l’épidémie. Au lieu d’agir ainsi, elle lui envoie son médecin, 
et grice 4 cetic précaution, Darnley est rendu 4 la vie ef a Ja sante. 

Marie et Darnley s'acheminérent (27 janvier) a petites Journées 
vers Edimbourg ; ils n’y arrivérent que le dernicr jour du mois*. 

Le projel de conduire Darnley a Craigmillar fut abandonné sans 
hésitation par la reine, dés qu’il eut montré quelque répugnance 
pour ce chaleau*. Quant 4 Holyrood, de peur de la contagion, on 
évila de l’y installer. Lhabitation ot i! fut conduit par la reme et ou 
il entra le 31 janvier, avait été proposée par Lethington’, 4!’insu et en 
Yabsence de cette princesse*. » On la choisit comme un licu en bon 


tes yeux de Marie et qu'elle refusa de le signer, ne fut produite pour la premiere 
fois qu'aux conférences d'York, le 9 décembre 1568, et ne fut rédigée que pour 
les besoins de la cause. Elle doit étre suspecte, 4 bon droit, sar plasieurs 
pots. 

1 Déposition de Crawford, State papers Office. M. Jules Gauthier s'est demandé 
avec raison, a supposer, — ce qui n'est guére croyable, — que la déposition de 
Crawford ait été rédigée a cette date, comment il se peut faire que Lennox, a qui 
elie dut étre communiquée, ait cherclié, 4 1a méme époque, des renseignements 
auprés de Moray et sur les mémes faits contenus dans cette déposilion, ainsi que 
le prouvent deux lettres de lui écrites dans le méme temps. 

% Jules Gauthier; Hosack. 

3 « Il fut projeté 4 Giasgow, dit Nelson, que le roi passerait d'abord 1a nurt a 
Graigmillar; mais comme il nen avait pas envie, ce projet fat abandonné et i 
fut décidé qu'il irait 4 Kirk of Field. » (Goodall, t. H, p. 244.) fl est bien entendu 
que nous ne tenons aucin compte des lettres de la cassette ot if est question du 
choix que l'on fit de Kirk of Field. 

4 Premtére déposition de Paris et Hesack, t. i. 

8 Jules Gauthier, t. I*. 


4256 MARIE STUART. 


air, ob il recouvrerait facilement la santé‘; » et Robert Melvil dit 3 
l'ambassadeur d’Espagne que ce ful Darnleylui-méme qui voulut loger 
dans cetie maison’. Malgré ces témoignages, quelques historiens 
n’en ont pas moins persisté 4 soutenir que ce fut la reine qui choisil 
cette habitation, bien qu'elle connut le sort qui attendait Darnley. 
Cette maison, dite du prébendaire, appartenait au pi évol de I église 
Sainte-Marie, appelée Kirk of Field (I'Eglise des Champs), & Rober! 
Balfour, frére de ce James Balfour dont la plume venait de rédiger 
le bond régicide. Elle était située a trois quarts de mille d'Holyrood, 
dans les faubourgs du sud, en dehors des murs et en _ un lieu assez 
peu habité. Petite, de modeste apparence, mais solidement balie en 
pierre, elle se composait d’un sous-sol ou se trouvaient la cuisine, 
l’oftice et le cellier, d’un rez-de-chaussée et d'un étage superieur. 
Cet élage, réservé au roi, se composait d’une chambre a coucher, 
d’une salle de présence et d’une galerie pour ses domestiques’. Le 
roi devant habiter cette maison jusqu’a sa guérison complete, on avait 
eu soin de meubler son apparlement d’une mani¢re somptueuse. Dans 


“''4 Mémoires de Melvil. La maison était située sur un lieu élevé et salubre. 
(Hosack.) 

2 « La casa me dize que era pequefia con jardines y buen asiento y sand, y 
que 4 esta causa el Rey se avia querido estar en ella. » (Guzman de Silva a Phi- 
lippe If, 22 février 1567: Archives de Simancas; document cité par M. Jules Gau- 
thier.) Les faussaires qui ont fabriqué la seconde déposition de Paris ont pré 
tendu que Ia reine envoya Paris auprés de Lethington et de Bothwell pour leur 
demander s°il fallait loger le roi a Craigmillar ou a hirk of Field, et que tous 
_ deux furent de ce dernier avis. Un passage de la premiére lettre prétendue é 
Marie 4 Bothwell fait aussi allusion 4 ce message. On voit 4 quel point ces faux 
documents sont en contradiction avec la déposition de Nelson et Ia lettre de Gur 
man de Silva. La reine avait tout fait préparer a Craigmillar pour y recevoir le 
royal inalade; on y avait transporté tous les objets nécessaires pour qu'il y ptt 
des bains ordonnés par les médecins, afin de faire disparaitre les derniers reslé 
de la maladie. Ce ne fut qu'au dernier moment que l'on renonga au projet de ly 
conduire, ainsi que le prouve la déposition de Nelson, et ce fut le roi lui-méme 
qui choisit Kirk of Field, comme en fait foi la lettre de Silva. Nelson prétendit, 
dans sa déposilion, qu'il alla préparer, pour y recevoir Darnley, la maison du due 
de Chatellerault, située dans le voisinage, mais ce n'est pas vraisemblable, al- 
tendu que cette maison était alors occupée par l’'archevéque de Saint-André, aims 
que le prouvent les dépositions de Barbara Martine et de Meg Crokat; Hopetoun 
ms. Register House, Edinburgh. 

> Ibidem. Nous ne nous appuyons pas sur la seconde déposition de Paris 3 
propos des détails qu'elle donne sur ces faits, par la raison bien simple qu'il est 
avéré qu'elle est fausse. 

Tout auprés de Kirk of Field se trouvaient la maison du duc de Chatellerault, 
habitée alors par l'archevéque de Saint-André, et une autre maison appartenabt 
au master de Maxwell. (Déposition de Barbara Martin et de Meg Crokat, Hope- 
toun ms.; J. Gauthier.) Elie n’était donc pas dans « une terre inconnue, » dats 
une solitude, comme I'affirme Buchanan. — Hosack, t. I*. 


MARIE STUART. 4951 
“ Ja chambre a coucher, on avait dressé un lit en velours violet, riche 


“ présent de la reine, et dans la salle de présence un dais de velours 
" noir, embléme de la royaulé*. Un lit fut installé pour la reine au 
* ., Tez-de-chaussce, dans une chambre au dessous de celle du roi’. 
* Elle n’y coucha que deux fois, mais elle ne cessa de venir chaque 
— jour passer au pres de lui plusieurs heures, et souvent elle ne rentrait 
* &@ Holyrood qu’a une heure avancée de la nuit. 
Cependant, Bothwell et Lethington s’étant rendus secrétement, 
™ vers le 20 janvier, au chateau de Whittingham *, dans I’East Lothian, 
-? ot s ‘était retiré le comte de Morton, chez un de ses parents, s’ou- 
- vrirent 4 lui de leur projet de meltre 4 mort Darnley, et le pressé- 
23 rent vivement de se joindre 4 eux. Mais, s'il faul en croire la confes- 
“3 sion de Morton, faite avant son exéculion en 15814, ils ne purent le 
+. décider, malgré ses promesses antérieures et malgré leurs instan- 
cé ces, a devenir leur complice. fi leur répondit qu’il était sorti d’em- 
ri barras depuis trop peu de temps pour s’ 'y remettre de sitét. « Peu 
¢ de jours aprés, toujours d’aprés sa version, Bothwell étant venu le 


Ve 


tA 


-. * Inventaires de la reine d’Ecosse, cités par Jules Gauthier. Il est dit, dans Ia 

déposition de Nelson, fort suspecte en certains points (et l'on en a fait un argument 
. pour prouyer que la reine avait connu d’avance le projet de meurtre), qu'elle fit 
. enlever ce lit neuf avant que le crime tut commis, pour le remplacer par un lit sans 

valeur. « Peut-on concevoir, dit un écrivain anglais, une femme, bien plus, une 
reine, s’arrétant, sur le point de commettre un meurtre atroce, 4 sauver quelques 
meubles, au risque, en agissant ainsi, de dénoncer son crime. » Une récente décou- 
verte, faite par le savant Joseph Robertson, du Register house, a Edimbourg, est 
venue réduire 4 néant, sur ce point, Ja déposition de Nelson, évidemment fabri- 
quée pour les besoins de la cause. Ce sont les Inventaires de la reine d’ Ecosse, et 
la Décharge donnée par elle & Servais de Condé de tous les meubles et objets qui 
furent perdus a Kirk of Field. Le lit qui fut détruit était bien le lit fort riche de 
Darnley, celui dont la reine lui avait fait cadeau au mois d’aodt précédent. Voici 
la note de lInventaire : « Ne 7, item. Un lit de velours d'un brun violet, orné 
d’une passementerie faite d’or et de soie, avec un ciel de lit et des tentures; des 
trois tentures, |’une 4 moitié garnie, et trois rideaux de damas violet sans fran- 
ges, sans passementerie sur les dits rideaux. » Et en regard, on lit cette note : 
« En aot 1566, la reine donna ce lit au roi, garni de toutes ces choses, et, en 
février 1567, le dit lit fut perdu avec la maison. » « And in February 1567, the 
said bed was tint (lost) in his ludgeing. » (Inventaires, p. 19.) La décharge 
donnée par la reine 4 Servais de Condé de l’ameublement qui fut détruit 4 Kirk 
of Field « confirme !’inventaire, et prouve en outre que la maison était royale- 
ment meublée, et que le désir qu’on suppose a la reine de sauver un lit plus ou 
y moins neuf ne peut étre qu'une invention aussi ridicule que malveillante. » 
3 (J. Gauthier, t. I", Appendice, p. 574, et Hosack, t. I*.) 

* Déposition de Nelson, dans Goodall et Anderson; J. Gauthier et Hosack. 

J > Ala difference de Don Quichotte, qui prenait les hdtelleries pour des cha- 
s teaux, M. Froude transforme les chateaux en hdtelleries. Il dit que les conspira- 
} teurs se rencontrérent dans la cour de I‘hétellerie de Whittingham. (History of 
| England, vol. VII, p. 354.) 


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i: 


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1253 MARIE STUART. 


presser de nouveau en lui assurant que la reine approuvait tout, 
répondit qu’il ne se mélerait de rien avant qu'on ne lui eat foun 
la preuve par écrit que la reine consentait a l'entreprise, et comm 
celte garantie ne fut pas mise sous ses yeux, il refusa de se mék 
du complot'. » Morton était ainsi, de son propre avea, prévenn é 
la conspiralion, et il ya de fortes présomptions pour croire que, ma 
gré son désaveu, il aida 4 Vexécution du complot. Des motifs plu 
puissants que ceux de la vengeance le poussaient, aussi bien qu 
les autres conspirateurs, 4 poursuivre le meurtre de Darnley. Morto 
et Maitland (de Lethington), aussi bien que Moray, avaient pet 
sur la nature généreuse de la reine au sujet de la disposition de 
terres du domaine de la couronne, et ils savaient que Darnley avai 
exprimé sa désapprobation pour cetle imprévoyante libéralité d 
sa femme. lls sayaient en outre que, suivant les lois de |’Ecosu 
de tels dons ne pouvaient se faire sans la sanction du Parlement, ¢ 
qu’ils pouvaient éire révoqués au premier moment, jusqu’a ce quel 
reine eut alteint ses vingt-cing ans*. Ces craintes des conspirateut 
n’étaient pas sans fondement, car sous le régne précédent diver 
dons que les nobles avaient arrachés 4 Jacques V, durant sa mino 
rilé, furent révoqués ayant qu'il eat atleint la majorité prescrite pa 
la loi*. Marie n’avait pas encore vingt-cing ans, et il était de Ja pla 
grande importance pour Jes conspirateurs d'oblenir la confirmalio 
de leurs titres dans 1a session du Parlement qui devait s’ouvrir a 
printemps. S‘ils perdaient cette occasion, la reine pouvait a so 
plaisir, avant décembre 1567, diminuer ou reprendre les dons im 
menses qu'elle leur avait fails avant son mariage. Les conjuré 


4 Confession de Morton, dans Bannatyne Memorials, pp. 517 et 318, é It 
colm Laing, cités par J. Gauthier. — Archibald Douglas, l'un des meurtnes 
assure qu'il se rendit a Whiltingham avec Bothwell et Maitland. « Je tus prié, dik 
il, par le comte de Morton, d'accompagner Bothwell 4 Edimbourg et de revesi 
avec Ja réponse qu’il obtiendrait de Votre Majesté (Marie Stuart), qui, m/ayant 4 
donnée par les diles personnes, ne fut pas autre que ceci, stussi vrai que Dist 
sera mon juge : « Montret au comte de Morton que la reine ne veut rien enter 
« dre au sujet de ce que nous lui avons fait connaitre. » Quand je le priai dem 
faire une réponse plus claire, le secrétaire Lethington me dit que le comle cm 
prendrait parfaitement. » (Archibald Douglas i Marie Stuart, pendant s cape 
Yité a Sheffield, dans Robertson, Appendix, n* XLVI.) « Nous avons ains, di 
M. Hosack, la confirmation de ce témoignage de Morton que les conspiratesrs si 
avaient promis d’obtenir de la reine un consentement écrit. Mais nous n'svas 
aucune preuve pour croire que leurs promesses étaient fondées. » Dans sa lettre 
s Marie Stuart, Douglas accuse formellement Moray d’avoir approuvé le meurtre 

ia roi. 

* Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, ete., t. i, p. 479. Stateta 
James Hl, anno 1437. Gilbert Stuart, Public law of Scolland, 49. 

3 Gilbert Stuart, ibid., 52. 


MARIE STUART. 1750 
avaient de bonnes raisons pour supposer que Darnley exercerait 
toute son influence pour |’y engager, et comme sa maladie pouvait 
amener une réconciliation — (car tous savaient avec quelle facilité 
la reine savait oublier les injures), — le danger était clair et immi- 
nent. Quoique Bothwell edt eu une part moins grande aux largesses 
de la reine, nous savons qu’il avait un motif bien plus puissant 
de tremper dans le meurtre de Darnley. Ainsi fut formé le troisiéme 
complot de Ja noblesse protestante pour !a destruction de Darnley et 
de la reine. Deux avaient déja échoué; les conspirateurs allaient re- 
cueillir enfin le fruit de leur persévérance et de leur audace ‘. 

Si lon se demande pourquoi Lethington et Morton se prétérent 
aux projets meurtriers de Bothwell, la réponse est bien simple. Le 
complot réussissant, ils savaicnt qu il serait aussi fatal 4 Bothwell 
—qu’a la reine. Depuis longtemps Bothwell était considéré comme wa 
ennemi par la faction dont Moray était le chef. Leur réconciliation 
avec lui était de date récente et n’avait jamais été sincére’. Le meur- 
tre de Darnley, suivi du mariage de la reine avec le principal meur- 
trier ne pouvatl manquer d’exaspérer le peuple; et en s’appuyant 
sur le mécontentement général, les chefs protestants devaient infail- 
liblement réussir dans leur projet, médité de longue main, de s’em- 
parer de nouveau du gouvernement. Robertson considére comme 
incroyable que des conspirateurs puissent élever au pouvoir un 
complice détesté, dans le but de consommer sa ruine. On sait pour- 
tant que ces mémes hommes avaient joué le méme jeu avec Darnley 
quelques mois auparavant ; qu’ils s ‘étaient engagés a lui faire obtenir 
la couronne matrimoniale au prix de son adhésion au meurtre de 
Riccio. Mais qui peut douter que si Darnley fat jamais parvenu a 
eetie dignilé, il n’en eut élé aussitdt précipité par ceux-la mémes 
auxqucls il aurait di son élévation? Le premier complot pour f& 
destruction de Darnley, aprés le meurtre de Riccio, manqua pour 
des causes que nous avons expliquées ; celut contre Bothwell réussit 
complétement*. 

Cependaat, les chefs du complot, Bothwell, Lethington, Morton, 
Argyle, Huntly, Archibald Douglas, avaient recrulé pour adhérents 
le comle de Caithness, l’archevéque de Saint-André, lord Lindsay, 
le jeune lord Ruthven, les deux Balfour, et, s'il faut en croire la 
confession de l'un des meurtriers, la plupart des nobles qui s’é- 


4 Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, t. i“, p. 180. M. Hosack, 
savant avocat écossais, était plus 4 méme que personne de jeter un jour nouveau 
sur cette cause essentielle de la chute de Marie Stuart. 

* Lettre de Bedford du 3 aout précédent, citée par Hosack. 

3 Hosack, Mary queen of Scots and her accusers, etc., t. I*, p. 181. 

























1200 MARIE STUART. 


taient trouvés a Craigmillar au moment méme de la signatun 
Bond. Quant a Moray, tenu au courant de tout, il n’avait voulu 
ticiper a rien; il se contentait de « regarder & travers ses doig 
suivant l’expression de Lethington. Afin de mieux profiter 
événements, sa constante politique était de ne jamais se: 
promettre, 

Bothwell, qui avait aveuglément accepté d’étre le chef le 
actif du complot, chercha des hommes de main et d’exécu 
Trois ou quatre jours avant le meurtre, il fit des ouvertures 2. 
Hepburn de Bolton, un de ses cousins, et 4 trois autres gentler 
le laird d’Ormiston, Hob d’Ormiston, Hay de Tallo, qui, aprés q 
ques hésitations, finirent par céder & ses instances *. Il s’adjoi 
aussi quelques hommes obscurs, tels que William Powrie, son 
tier; Patrick Wilson, son tailleur; Georges Dalgleish, son vale 
chambre; et Nicolas Hubert, surnommé Paris, un de ses anc 
servileurs, qu’il avait récemment placé dans la maison di 
reine. 

Darnley, s’il faut en croire les Mémoires de Melvil, fut, trois j 
avant le crime, averti par lord Robert Stuart* que s’il ne se h 
de fuir, sa vie était en danger. Confronté avec Darnley, par o 
et en présence de la reine®, lord Robert nia le propos. Darnley 
fureur, lui donna un démenti, et les deux jeunes gens, saisis 
leurs dagues, étaient sur le point de se jeter l'un sur l’autre,! 
que la reine appela Moray qui Ies sépara. Mais l’alarme était: 
née, et Bothwell se hata de précipiler le dénodment*. Les m 
triers avaient d’abord résolu d’expédier Darnley en rase campa 
ils renoncérent a ce projet dans Ja crainte d’étre découverts, « 
convinrent de le faire sauter avec la maison de Balfour*. On ig 
guel fut l'auteur de cette tragique proposition. 

Le coup avait é1é d’abord fixé a la nnit du samedi, 8 févi 
mais comme les préparalifs n’étaient pas terminés, on le remit 
nuit suivacte. Ce soir-la, Marie devait assister 4 un bal ma: 
qu'elle donnait 4 Holyrood a l'occasion du mariage de deux de 
servileurs, Sébastien Page et Marguerite Carwood *. Ce ful trés- 
bablement Bothwell qui choisit cette nuit-la pour que la reine n 


* Déposition de John Hepburn, dans Anderson et Laing; Confession du 
Ormiston, dans Laing, Appendix; J. Gauthier. 
* Frére naturel de Ja reine et abbé laique d'Holyrood. 


% Une conscience coupable, dit M. Hosack, edt reculé devant le danger d 
confrontation. 


* Mémoires de HMelvil. 
* Confession de John Hepburn, dans Anderson, t. If. 
© M. Hosack dit Christine Hogg. 


MARIE STUART. 49641 


& courir aucun danger, car on savait, dans son entourage, qu'elle 
devait coucher 4 Holyrood 4 la suite du bal!. 

Moray, quoique ce fat un dimanche, Jour ou il n’était pas permis 
& tout dévot presbylérien de se mettre en roule, Moray se sauva 
dans le Fife 4 toute bride, sous prétexte d’aller soigner sa femme, 
qui, disait-il, était dangereusement malade*. S’il fallait en croire 
V’évéque de Ross, il aurait dit, chemin faisant, 4 un de ses servi- 
teurs, compagnon de sa fuile: « Cetle nuit, avant qu’il soit peu, 
Darnley aura perdu la vie*. » 

Dans l’aprés-midi du dimanche, Bothwell convoqua chez lui les 
hommes dont il avait fait choix et leur assigna leurs rdles‘. Il avait 
eu soin de faire venir de Dunbar a Holyrood une certaine quantité 
de poudre qu’il avait cachée dans son appartement, au rez-de- 
chaussée. Il donna l’ordre 4 ses complices de la porter, le soir 
méme, 4 Kirk of Field, dans la chambre de la reine, au-dessous 
de celle du roi, et de préparer une méche de quelques pouces pour 
y mettre le feu *. 

Ce soir-la, Marie, aprés avoir assisté & un banquet donné par 
Pévéque d’Argyle en l’honneur de M. de Moretta, l’ambassadeur du 
duc de Savoie, se rendit, comme d'habitude, a Kirk of Field avec 
les principaux seigneurs de sa cour pour y passer une partie de la 
soirée auprés de Darnley‘ jusqu’au moment de la mascarade. Che- 
min faisant, Bothwell se détacha de l’escorte pour aller donner ses 
derniéres instructions aux Ormiston, et tandis que ses hommes se 


‘ Nelson prétend, dans sa déposition, qu'elle avait promis 4 Darnley de coucher 
cette nuit-la 4 Kirk of Field, ce qui est de toute invraisemblance, puisqu'elle de- 
vait assister au bal donné par elle 4 Holyrood. 

2 Lesly, évéque de Ross, Herries, Goodall, Chalmers, J. Gauthier. 

La reine, malgré ses instances pour que Moray restat auprés d’elle, afin d’as- 
sister 4 une importante réception diplomatique, ne put le retenir. M. Froude lui- 
méme est forcé d'avouer que Moray connaissait le projet de meurtre. « Son départ 
d’Edimbourg, dit-il, le matin méme du meurtre, permet de croire qu'il ne l’ignora 
pas, alors que toute la cour faisait plus ou moins partie de Ja conspiration. » 
(History of England, vol. IX, p. 55. — Meline, Mary queen of Scots and her 
latest English historian, etc.) M. Froude oublie de nous dire si le silence de l'im- 
maculé Moray, a l’égard de Darnley, & qui il pouvait sauver la vie, lui parait étre 
un acte d‘honnéte homme. 

5 M. Hosack pense qu'une telle confidence serait peu d’accord avec le carac- 
tére prudent et dissimulé de Moray, surtout en un tel moment. — Défense de Uhon- 
neur de Marie, par Lesly, évéque de Ross, dans Anderson, t. I*'. 

* Dépositions de Dalgleish, de Powrie et de J. Hay de Tallo, dans Laing, 
t. Il. 

8 Dépositions de Powrie et de John Hay de Tallo, dans Anderson, t. [; Jules 
Gauthier. 

6 Lettre de M. de Clarnault, envoyé frangais en Ecosse, 12 février 1567; Chal- 
mers, t. Il. — Marie a V'archevéque de Glasgow, Labanoff, t. Il, p. 4. 





4968 MARIE STUART. 


rendaient, autour de la maison de Balfour, aux postes qu'il leur: 
désignés, il vint rejoindre la reine et les seignenrs. 

Vers les dix heures, sur l’ordre de Hepburn, Wilson et Powr 
rendirent a Holyrood pour y prendre la poudre*. Elle était 
tenue dans une malle et une caisse, et il fallut deux voyages po 
conduire, a dos de cheval, & Pentrée d'un couvent de dominic 
nommé Black Friars (les moines noirs), sitoé dans le voisinag 
Ja maison habitée par le roi. La, pour qu'elle put étre plus & 
ment introduile, le laird d’(rmiston, Hepburn et Hay de Tal 
vidérent dans des sacs, et, munis de fausses clefs, its se haté 
sur l'ordre de Bothwell et avant le départ de la reine, dalk 
répandre sur le plancher dans la chambre habitée par elle e 
se trouvait précisément au-dessous du lit de Darnley *. Hepbu 
John Hay, qui étaient chargés de mettre le feu & la méche, r 
rent seuls au rez-de-chaussée, et pour que personne ne pit, 
pénctrant, s‘apercevoir des sinistres préparatifs, les portes fi 
fermées sur eux avec soin, au moyen de fausses clefs, soil 
Paris, soit par Robert Balfour’. Lorsque tout fut terminé, Pari 


1 Deuxiéme deposition de Povrie, dans Laing, t. 0. 

* Déposition de Hepburn; Anderson, t. I, J- Gauthier et Hosack. 

3 Dépositions de Hepburn et du laird d’Ormiston, Anderson et Laing, 4ps 
3, Gauthier. 

Nelson prétendit, dans sa déposition, que lorsque Ia reine vint coucher 
of Field, elle donna les clefs de son appartement Archibald Beaton, son n 
et a Paris son valet de chambre. Un a voulu conclure de 1a que c’étai 
ouvrir les portes aux assassins. N'élait-il pas naturel quelle eonGiat ses clef 
domestiques? Ce qui est hors de doute, c'est que Paris et hes autres 
avaient entre leurs mains treize ou quatorze fausses clefs pour ouvrir tou 
portes, clels qu‘ayait fait fabriquer Balfour, le maitre de ba maison, et qui 
été fournies par lui aux assassins. (Anderson, t. Hl, p. 488, et Confession & 
ton, ibid., t. Ml, p. 192.) 

Un historien francais, s'appuyant sur la seconde Deposition de Paris, « 
« Bothwell défendit au susdit Paris de dresser le lit de la reine immédia 
au-dessous de celui du roi, parce que c’était la qu'il voulait placer Ja po 
et que « Paris n’en ayant rien fait, Marie Stuart lui ordonna elle-méme, lort 
entra le soir dans sa chambre, de changer le lit de place. » Il ajoute qa 
incident suftirait seul pour mettre bors de doute la complicité de Marie Si 
Nous répondrons a cela que rien ne serait plus vrai si la seconde déposi 
Paris n'était pas fausse. — On sait, de plus, & quoi s'en tenir par une nete 
dente sur l'accusation portée contre Marie d'avoir, avant le crime, « fait 
un Tit de velours neuf de Uappartement du roi et de U avoir remplacé par m 
(Déposition de Nelson, dans Laing et Anderson.) Quant  « la ricke coave 
peaux de martre, » qui fut retirée de sa chambre, et « qu'elle ne voul 
doute pas y laisser a la veille de Vexplosion, » on sait aessi a quoi se rédi 
accusation, et comment cette couverture a pris de la valeur sous la plumed 


et d'un autre historien qui renchérit encore sur son estimation. (Premiére 
tion de Paris.) 

















MARIE STUART. 1265 


soin d’aller en prévenir Bothwell. Onze heures venaient de sonner. 
La reine se leva et, aprés avoir, suivant son habitnde, donné a 
Darnley le baiser d’adieu', et hui avoir fait présent d'une bague 
qu’elle lui passa au doigt, elle se dirigea vers Holyrood a la lueur 
des torches. Bothwell, afin de n’éveiller aucun soupcon, eut soin de 
se méler aux autres seigneurs. Comme il se faisait tard, la reine 
s'arréta peu de temps dans la salle de bal et se retira dans sa 
chambre 4 coucher sur le coup de minuit. A peine était-elle sortie, 
que Bothwell courut chez lui. ll se dépouibla en toate hate de son 
costume de velours noir brodé d’argent et doublé de satin, et, 
ayant pris un vélement déloffe commune, sur lequel il jeta un 
manteau de couleur sombre, 2 sortit du palais par la porte sud du 
jardin’. Il était suivi de Powrie, de Dalgleish, de Paris* et de 
Wilson. 

Comme ils arrivaient & }’entrée de Canongate : « Qui va 14? leur 
eria la sentinelle qui gardait la porte. — Amis, répondirent les con- 
jurés, — Amis de qui? reprit la sentinelle. — Amis de milord 
Bothwell, » réphiqua Powrie. Ils traversérent Canongate et trouvé- 
rent fermée la porte du haut par o& ils devaient passer. Wilson 
cria au portier, John Galloway, d’ouvmr aux amis de milord Both- 
well, el celui-ci, obérssant avec humeur, leur demanda ce qu’ils 
faisaient hors du lit 4 cette heure de la nuit*. Lorsque la bande fut 
arrivée auprés du couvent de Black Friars, vers Kirk of Field, 
Bothwell y posta Powrie, Dalgleish et Wilson’, en leur ordonnant 
de ne pas bouger jusqu’a son retour, quoi quils pussent voir ou 
entendre, et seul, avec Paris, il franchit le mur du jardin de Bal- 
four pour rejoindre Hepburn et Hay de Tallo. Les deux bandits n’at- 
tenduient que l’arrivée de Bothwell pour mettre le feu & la méche, 


‘ Nelson prétend, dans sa déposition, que Marie avait promis 4 Darnley de 
passer la nuit & Kirk of Field, mais cela n’est pas vratsemblable, puisque per- 
sonne, autour d’elle, et le roi surtout, ne pouvart ignorer qu'elle devait assister au 
bal qu'elle donnait a ses serviteurs 4 Holyrood. 

2 Déposition de Powrie, Laing, t. Il. 

5 Hi est aujourd'hui démontré, de ta maniére la plus évidente, que la seconde 
Déposition de Paris, sur laquelle s'appuient les ennemis de Marie Stuart, comme 
sur la principale preuve de sa culpabilité, est entiérement fausse. Plusieurs his- 
toriens la tenaient depuis longtemps pour suspecte; les derniéres découvertes de 
M. Hosack ne peuvent plus laisser ke momdre doute 4 cet égard. La piéce a été 
fabriquée par Hay, le secrétaire de Moray, ainsi que nous en fournirons la preuve, 
lorsque le moment sera venu d’examiner ce document. 

4 Bothwell passa devant la demeure d’Ormiston, afin qu'il se joignit 4 la bande; 
mais celutci, tremblant de peur, ne répondit pas  l’appel. (Confession d Ormis- 
ton, dans Laing, t. II. 

5 Confessions de Powrie et de Dalgleish, dans Laing, t. ¥i. 





1984 MARIE STUART. 


longue de quelques pouces et préparée de maniére a bruler len 
ment, afin qu’ils eussent le temps de s’éloigner. Aprés avoir 
fermé les portes de la maison, pour qu’aucune des victimes ne 
s’échapper, ils allérent se poster dans le jardin, & quelque d 
tance, afin d’altendre l'explosion, qui n’eut lieu qu’un quart d’het 
aprés'. Comme elle tardait, Bothwell voulut s’assurer, de ses pi 
pres yeux, si la méche brdlait encore, et il allait se diriger ve 
Ja fenétre, lorsqu’il fut retenu par Hepburn, qui lui représenta to 
Je danger qu'il allait courir. 

Une heure aprés le départ de la reine, le roi s’était mis au 1 
n’ayant auprés de lui que son page Taylor. Ses autres domes 
ques, Thomas Nelson et Edouard Symons, étaient couchés dans 
galerie, ainsi que deux grooms, Glen et Macaig, et s’y étaient 
dormis?. 

Ce fut vers les deux heures du matin * qu’eut lieu 1’explosion. E 
fut aussi formidable qu’une volée de vingt-cing ou trente cou 
de canons‘. La maison de Balfour n’était plus qu’un amas ded 
combres. Aussitét Bothwell et ses hommes, aprés avoir franc 
Venceinte du couvent de Black-Friars, coururent vers Edimbout 
Ils essayérent en vain d’en escalader la muraille et ils furent ca 
traints de s‘adresser de nouveau a John Galloway, le gardien del'u 
des portes de Canongate. Arrivés a l’entrée du jardin d’Holyrood, 
sentinclle leur cria de nouveau : — Qui va la? — Ils répondiren 
— Serviteurs de Bothwell, qui venons lui apporter des nouvel 
du dehors *. 

L’arquebusier leur ayant demandé quelle était la cause de l'exp 
sion, ils prétendirent qu’ils n’en savaient rien *. 

En proiec a une agitation fiévreuse, Bothwell se tit verser a boi 
pour calmer sa soif ardente, il se déshabilla promptement et se je 





4 Déposition de Hay et de Hepburn, dans Anderson, t. II; J. Gauthier. Un gr: 
historien a supposé, sai:s la moindre preuve, et se fondaut uniquement sur 
calcul de probabilités, que Hepburn et John Hay de Tallo, & l'aide de fausses cle 
pénétrérent daus Vappartement du roi et qu'ils l'étranglérent, ainsi ques 
page. On verra, plus lin, qu’il est plus probable que Darnley périt par d’aut 
mains que les leurs. 

* Déposition de Nelson, qui seul échappa au désastre; dans Goodall, ¢. | 
4. Gauthier et Hosack. 

3 Quelques historiens disent entre deux et trois heures. 

4 Dépéche de M. de Clarnault, envoyé de France. citée par J.. Gauthier. 
Confessions de Powrie, de Dalgleish, de Hay de Tallo, de John Hepburn, d: 
Laing, t. UL. 

5 Hest facile de comprendre que Bothwell, en prenant cette précaulion, es} 
rait se créer un alibi. 

© Dépositions de Hepburn et de Powrie, dans Anderson, t. I; J. Gauthier. 








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MARIE STUART. 1268 


sur son lit. Une demi-heure aprés, un serviteur du chateau, Georges 
Hacket frappait asa porte. 

— La maison ow se trouvait le roi, lui dit-il tout tremblant, a 
sauté en l’air, et le roi a été tué. 

— Fi! trahison! s’écria le bandit en bondissant et en feignant la 
plus vive indignation. 

Huntly, Argyle, Athol accourent chez lui; Bothwell se léve et tous 
se rendent chez Ja reine‘. Déja la sinistre nouvelle était parvenue 
jusqu’a elle. Dans ce premicr moment de trouble, elle envoya sur 
les licux en toule hate sesservileurs, une partie de sa garde, plusieurs 
seigneurs, Huntly, Argyle, Bothwell pour s’informer de la vérité. 
« On peut 4 peine s'imaginer dans quelle détresse et quelle agonie 
elle fut plongée, » ¢crivait, le lendemain méme de la catastrophe, 
M. de Clarnault?, l’envoyé de France, que nous croyons plus volon- 
tiers que Buchanan et ses copisles qui Soutiennent que la reine fit 
preuve de la plus compléte insensibilité. Au bruit de l’explosion, Ia 
population d'Edimbourg, réveillée en sursaut, s’était rendue en 
foule sur le thédtre du crime. Kirk of Field n’était plus qu’un mon- 
ceau de ruines; tout jusqu’aux fondations avait été violemment ar- 
raché et dispersé. » Des quartiers de pierre de dix pieds de longueur 
avaient été lancés au loin, el des cing ou six personnes qui habitaient 
la maison, un n’en relrouva qu'une seule vivante sous les décom- 
bres. C’était Thomas Nelson®. Il ne put donner aucun renseignement 
sur ce qui s‘élait passé, l’explosion V’ayant surpris au milicu de son 
sommeil. Ce ne fut que quelques heures aprés que l'on découvrit, 
dans un verger, 4 cent pas de la maison détruite et dans la direction 
du mur de la ville*, les cadavres de Darnley et de son page Taylor. 
Ils gisaient l'un a cété de autre, nus, en chemise, au pied d'un 
arbre. Les deux corps ne portaient aucune brilure, aucune contu- 
sion, et la robe de chambre de Darnley et ses pantoufles, déposcées 
auprés de lui, étaient intactes. Comment ces deux corps auraient-ils 
pu ¢lre lancés 4 une si gramide distance sans présenter la moindre 
lésion, et se trouver précisément l'un & cété de |’autre, ainsi que Ics 
pantoufles et la pelisse du prince? Aussi ne vint-il & la pensée de 


{ Dépositions dé Powrie, de Dalgleish, de Hepburn; Laing, t. Il. 

* Record office, dépéche citée par M. Meline, Mary queen of Scots and her latest 
English historian, etc. 1872. 

3 Historie of James the sext; Dépéche de Clarnault; Lettre du conscil privé d E- 
cossé @ Catherine de Médicis, dans Laing; documents cités par J. Gauthier. Lettre 
de Marie & V'archevéque de Glasgow, dans Labanoff, t. ll, p. 3. 

* D. Guzman de Silva @ Philippe If, 17 et 22 février, Archives de Simancas, 
document cité par M. Gauthier. 

25 Seprempne 1874 &4 


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1266 MARIE STUART. 


personne, parmi tant de témoins, que 1’explosion fut la\ 
de la mort du roi et de son page. 

Bothwell, fendant audacicusement la foule épouvantée 
porter les deux cadavres dans une maison voisine avec 
la laisser approcher pour les examiner*. Pendant plusieur 
corps de Darnley fut confié 4 la garde de l’un de ses seri 
quelques soldats en attendant que la cause de sa mort 
constatée par les médecins; puis il fut enterré dans |: 
d'Holyrood ’. 

A cdté du complot que dirigea Bothwell, — et dont no 
d’exposer le récit d’aprés les confessions des meurtriers. 
nous les ont laissées les mutilations de Moray et de ses cou 
il est certain qu’il y cut une autre conspiration *, ourdie co 
du roi ct peut-étre aussi contre celle de la reine. Bothwell: 
gonna pas méme |’existence. Comment des blocs aussi én 
raient-ils pu étre arrachés aux fondations et lancés 4 une 
distance au moyen de la poudre non comprimée que Both 
siens avaient répandue sur le sol? Au moment du crim 
doula pas qu’une mine soutcrraine n’eut été pratiquée dar 
dations. M. de Clarnault, qui se trouvait alors a Edimb 


4 Drury a Cecil, 11 fevrier, State papers Office; Tytler, t. VII: Hosa 

* Birrel’s Diary; Melvil, Chalmers, Tytler, J. Gauthier. 

3 Toutes les dépositions et confessions des meurtriers dont le tevt-: 
jusqu’a nous furent certifiées par le clerc du tribunal, Bellenden. et L 
que « rien n’est plus authentique (vol. If). » Mais quand on consi: 
eurent lieu devant un tribunal secret et probablement qu’elles fturent 
par la torture, le langage de cet historien semble un peu trop hasaré 
tion d'un clere de tribunal ne prouve rien, car les dépositions ne furet 
devant lui, mais devant les lords du conseil privé (State Trials. t. 1", 
Morton, Huntly, Argyle, Maitland (Lethington) et Balfour, qui étaient t 
moins impliqués dans le meurtre du roi et qui, cerlainement, n‘allaisr 
cher des preuves contre cux-mémes. Laing lu-méme admet, sur lau 
lettre de Robert Melvil, que Hay de Tallo, lorsqu’il fut, le premier, art 
tembre 1567, accusa Huntly et Bothwell. Le comte de Bedford, duns! 
Cecil, jetle encore plus de lumicre sur ce point : « Hay de Tallo, dit-il 
le plan du meurtre, déclaraut quels en furent les exécuteurs, ef sin 
qu’a frapper un grand nombre, non des plus petits. » (Bedford a@ Ceci! 
bre 1567, Record office; Nosack, t. I**.) Toutes ces accusations sont po 
primées; car, dans la déposition de Hay, aucune personne notable n’ 
directement, excepté Bothwell, et sur ce point toutes les dépositiuns : 
Les dépositions et confessions de Hay ct de ses complices concordent 
constatant que neuf personnes sculement étaient,a Kirk of Field 4 lc 
meurtre. Mais nous avons le témoignage de Moray lui-méme, qui ass 
avait de trente 4 quarante personnes engagées dans le complot. (Lettre 
Philippe II, dans Froude, t. IX, p. 37; Jules Gauthier; Hosack.) 


MARIE STUART. 1267 


s que la maison dut sauter au moyen d’une mine‘. C'est ce que dit 
aussi le Diurnal of occurrents, rédigé a Edimbourg a la.méme époque. 
4, Plus tard on en eut la preuve manifeste. Morton, lors de son procés, 
, fut accusé formellement, ainsi que ses amis, d’avoir creusé cette 
z, Mine et fut condamné 4 mort pour ce crime’. On sut que James 
Balfour avait fourni soixante livres de poudre*, et, quatorze ans plus 
, tard, un serviteur d’Archibald Douglas, Binning, fit ’aveu que, par 
_ son ordre, il avait porté & Kirk of Field un tonneau de poudre pour 
- faire sautcr la maison au moyen d’une mine’. 
Le gouvernement anglais fut mieux renseigné que ne le sont les 
_ historiens. Peu de jours aprés le crime, Drury écrivait 4 Cecil qu'un 
capilaine, nommeé Cullen, avait conseillé aux assassins « de ne point 
_ 8e fier & une explosion et d’étrangler le roi pour plus de sdreté®. » 


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‘ Von Raumer, Hosack. MM. Hosack et Jules Gauthier sont de cet avis, que 
%* nous partageons pleinement. M. Meline, dans son étude critique de I’Histoire d'An- 
ss gleterre de M. Froude, dit que « l'on peut considérer comme positif, qu’a l’insu 
de Bothwell et avant que Darnley vint 4 Kirk of Field, les murs des fondations 
avaient élé minés par Morton et ses complices. » (Mary queen of Scots and her 
. latest English historian, etc. 1872.) « Cette mine, poursuit M. Meline, avait pour 
@ but de faire sauter 4 la fois Darnley et la reine, et explique le message envoyé de 
qi. Paris par l'archevéque de Glasgow, » qui avertissait la reine qu'un complot était 
trameé contre elle et qu'il l’avait appris de l'ambassadeur d’Espagne. (Mary queen 
_ of Scots and her latest English historian, 1872.) « Est-ce que Marie Stuart aurait 
tl fait placer cette poudre, dit le spirituel critique? Est-ce qu'elle aurait quitté Holy- 
' rood pour venir dormir au-dessus pendant plusieurs nuits de suite... Car ce ne 
,#' fut certainement pas la poudre de Bothwell, placée au-dessus de la cave, qui fit 
es sauter les fondations, etc. » (Ibidem.) 
ei * Jugement de Morton, dans Laing, Appendix, p. 5320, et dans Banatyne’s Memo- 
a# rials; documents cités par J. Gauthier. 
1 Laquelle (poudre), peu auparavant, avait été placée et mise par lui (Morton} 
z#! et ses compagnons sous le sol et sous des pierres angulaires et en dedans des 
"¢ voutes et dans les places sombres, 4 cet effet. » (Jugement de Morton, dans Laing, 
a: Appendix; Jules Gauthier, t. It", p. 368 de l’Appendice, note I.) Moray, se trou~ 
3: vant 4 Londres, dit & l'ambassadeur de Philippe II, qui l’écrit 4 son maitre, « que 
ss la maison ow le roi fut tué était entiérement minée. » « Y estuvo la casa donde el 
s Rey fue muerto toda minada... » (Silva 4 Philippe II, 21 avril 1567, Archives 
x de Simancas, document cité par J. Gauthier, t. I", p. 569 de l’Appendice; Ho- 
w sack, t. I*'.) 
5 Drury a Cecil, 28 février 1567, dans Tytler, t. V¥, Appendix, p. 516; Jules 
i Gauthier. 
z 4 Arnot's State Trials; J. Gauthier. Enfin, Buchanan lui-méme dit, dans sa. 
» Detection, « que les meurtriers avaient gardé la clef de la chambre basse dont 
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ils avaient miné les murs, et qu'ils avaient rempli les trous de la mine de 
poudre a canon. » 

5 24 avril 1567; State papers Office; dépéche citée par Jules Gauthier. Cullen 
était, suivant Drury, une créature de Bothwell. (Hosack, t. I**.) Laing et Hume 
ont imperturbablement soutenu, pour se conformer aux dépositions de Hepburn 
et de Hay, que le roi fut tué par l’explosion et lancé en l’air a plus de cent pas. 


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1248 MARIE STUART. 


L’ambassadeur de Savoie, M. de Moretta, qui avait puises 
enements sur les lieux et 4 bonne source, « avait la ferme 
que te malheureux prince, entendant le bruit des homm 
touraient la maison ef qui tentaient d’ouvrir avec de fsx 
s’entuit par une porte de derritre, sans prendre d ‘autre 
que sa pelisse, mais qu il fut arrété dans sa fuite, ctoutte 
son page, et porté dans le jardin ou on Ie trouva le ket 
Quelques femmes du voisinage affirmérent Vavoir enter: 
« Ayez pitié de moi, mes fréres, pour l'amour de Celui cii 
de fout le monde*. » 

Buchanan, qui savait fort bien 4 quoi s‘en tenir, suis 
dans l'intimit® de plusieurs des conspirateurs, cit formel: 
deux banides d’assassins, outre celle de Bothwell, se ren 
divers chemins, a Kirk of Field, ct que plusieurs d’entre | 
pénétié dans Ja maison, 4 l'aide de fausses clefs, étranzle 
Entin, Melvil, non moins bien renseigné, dit que les 1 
étoufférent le roi en jui introduisant une serviette dans la! 
« Trente ou quarante homines armes entouraient la tusis 


Mais ils n’expliquent pas pourquoi son corps ne porlait aueune is 
quoi le corps de son valet Taylor, avee ses pantoufles et sy Lriisse. 
précisément a cole de lui. (Hosack, t. 1.) ° 

{ Le nonce du pape en France a Cosme I", 16 mars 1507. dors Lai: 
pp. 1e8 ct 19. 

2 Histoire d Ecosse. liv. XVI. 

3 Mémoires de Melvil, 

I} west pot douteux que Darnley fut étranglé. Outre les histere:- 
venons de eter, Pauteur du Diurnal of Occurrents, VHistoire de: 
les Mémutres de lord Herries, Kuox, sont tous accord sur ce pum. 
étouffé dans son lit ou dehors pendant qu'il ftuvait? Cette dernicre sere: 
par M. de Muretla, nous parait, ainsi qu'’a MM. Gauthier et) Hosack. is 
semblable. Comment comprendre, en effet, que les assassins, apres a 
le roi dans son lit, Feussent transporté dehurs pour faire crvire vi 
victime d'une explosion? N'était-il pas plus simple de Je Jaisser dais | 
¢ Quanto al particular della morte di quel re, il detto siznor di Were: 
opinione che quel povery principe sentendo Ul rumere delle centr ch: 
vano la casa, et tentavano con le chiave false apprir glusei, vlesse 
una porta che andava al giardino, in camicia con la peliccia. per fus 
colo; et quivi fu affogato, et poi condutto fuori del giardino in un be 
fuori deila muraglia della terra, et che poi con il fuoco ruinass-ry 1a 
amazzar il resto ch’era dentro; di che se ne fa congiettura. percixt 
irovalo morto in camicia con la peliccia a canto; et aleune donne ch 
vanu vicino al giardino, alfermano dhaver udito gridar it re - ¢ Eh. in 
« habbiate pieta di me per amor di Colui che hebbe misericorda \ 
« mondo. » (Le nonce du pape en France & Cosme I, 10 mars ! 
“abanoff, t. VII, pp. 108 et 109; Tytler, t. VI; J. Gauthier: Hosack: We 

‘ D. Guzman de Silva a Philippe I, d’aprés une lettre du prévat de f 
ic (évrier; Archives de Simancas; document cité par J. Gauthier. 


MARIE STUART. 1269 


moment du crime, « afin de préter main-forte en cas de besoin’. » 
Ils étaient divisés en plusieurs bandes. Parmi eux se trouvait, campé 
4 cheval, Ker de Fawdonside, l’un des assassins de Riccio, qui, au 
risque de sa liberté et de sa vie, était venu secrétement d’Angle- 
terre, ot il était réfugié, pour tremper les mains dans ce nouveau 
meurtre’. 

Archibald Douglas, le prétre apostat, s’était placé 4 quelque 
distance de Kirk of Field avec ses deux domestiques, Binning et 
Gairner. Tous trois avaient le visage couvert d’un masque. Douglas 
portait sous son vétement de soie une cotte de mailles, « sur sa téte 
un bonnet d’acier, et aux pieds des pantoufles de velours*. » Ce fu- 
rent ces trois conjurés que rencontrérent probablement Powrie et 
Wilson, lors de leur second voyage a Kirk of Field pour y porter la 
poudre. C’est ce que permet de croire la déposition de Powrie com- 
parée 4 celle de Binning‘, qui, chacun de son cété, donnent la méme 
description des costumes. Binning, renvoyé sur le lieu du crime, 
aprés l’explosion, par Archibald Douglas, pour s’informer de ce qui 
s’élait passé, rencontra de son cété plusieurs hommes, la téte cou- 
verte d’un voile, parmi lesquels il lui sembla reconnaitre Robert Bal- 
four, le propriétaire de la maison détruite, et John Maitland, le frére 
de Lethington®. Un peu avant l’explosion, une bande de huit per- 
sonnes s‘élait dirigée vers Cowgate; peu aprés, celle de Bothwell 
était rentrée au chateau d’Holyrood, et une bande de onze conjurés 
s’enfuyait vers la ville a toutes jambes’. 

Par quelles mains fut étranglé Darnley? Le plus profound mystére 
régne encore sur ce point. Un de nos historiens modernes s'est cru 
fondé 4 faire peser uniquement ce crime sur Hay de Tallo et Hep- 
burn, les deux hommes de Bothwell qui mirent le feu 4 la méche. 


! Drury a Cecil, 24 tévrier 1567; Stale papers Office, et miss Strickland, t. V; 
Jules Gauthier. 

2 Jbidem. Hosack, t. I*. 

3 Déposition de Binning; Arnot’s Criminal trials, p. 16, et Laing, Appendiz; 
J. Gauthier. 

4 Déposition de Powrie, dans Anderson, t. II. 

5 Déposition de Binning, citée par J. Gauthier. 

6 Dépositions de Barbara Martine et de Meg Crokat; Hopetoun ms. Register 
house, kdinburgh, documents cités par J. Gauthier, et miss Strickland, t. V, 
pp. 177 et 178. Un illustre historien, dans son extréme désir de rendre Both- 
well seul responsable du crime avec la reine, ne dit pas un mot de toutes ces 
bandes de conjurés qui entouraient Kirk of Field. Il les passe sous silence comme 
S'ils n’avaient jamais existé. Nous avons vu plus haut comment le inédecin, en- 
voye par la reine 4 Darnley pendant sa maladie, a été intercepté par le méme 

istorien. 





4270 MARIE STUART. 


Mais unc telle supposition n’est appuyée sur aucun document 
Pépoque. On n'en trouve aucun indice, ni dans les dépositions 
témoins, ni dans les confessions des accusés, ni dans les corresp 
dances diplomatiques, ni enfin dans les historiens contemporains 
micux informés. Lorsque les hommes de Bothwell furent arrélés 
firent l'aveu le plus complet de leur crime dans toutes ses circ 
stances, mais ils soulinrent invariablement qu’ils ignoraient si Da 
ley avail été Gtranglé, déclarant « qu’ils ne savaient rien, sinon q 
avait sauté‘. » Il y a tout lieu de croire que, s’ils eussent été cou 
bles de ce crime, Buchanan, qui devait étre fort bicn renseigné 
Moray, n’edt pas manqué de Ie mettre & leur charge. Son sile 
doit étre, ce nous semble, une preuve du contraire. Quant au g 
yernement anglais, il était tenu au courant des moindres détails 
la conspiration par les assassins eux-mémes et par ses agenls. « 
Toi a té long & mourir, et s'est débattu de toutes ses forces pour s 
ver sa vie, » écrivail Drury a Cecil, le 24 avril. Ainsi se trouva 
rifiée la prédiction de Randolph, qui, de son cdté, savait fort bie 


4 Confessions de Hepburn et du laird d'Ormiston. « Il est & peu prés cert 
dit M. Gauthier, avec sa stireté de coup d’ceil habituelle, que Darnley ne fut p 
étranglé par les hommes de Bothwell, qui semblent avoir ignoré jusqu’a la | 
sence des autres assassins sur le théitre du e. » Hepburn de Bolton et Hay 
Tallo confessérent que neuf complices seulement, 4 leur connaissance, avai 
pris part au meurtre, et que les deux Ormiston étaient rentrés chez eux af 
Tintroduction de la poudre dans la maison. Hay affirma qu'il ne connaissait au 
autre complice; que le roi avait péri par l'explosion, ou que, s'il avait &é étr 
glé (handled), c’était par d'autres que par eux. (Confession de John Hay; 
derson, t. II.) Hepburn déclara expressément « qu'il ne savait rien, sinon 
Darnley avait sauté en lair; et qu'aucun homme, 4 sa connaissance, ne luia 
fait violence. » (Confession de Hepburn, ibidem.) Le laird d’Ormiston, plus de: 
ans apres, aflirma, de son cté, « qu‘il ne savait rien autre chose, sinon que le 
avait sauté. » Et il ajouta que « John Hepburn, John Hay et les autres, qui éla 
aprés son départ, lui avaient juré qu’ils n’avaient rien su, sinon que 
Toi avail sauté. » (Confession d’Ormiston; Anderson, t. II.) « Il est difticile 
croire que tous ces témoins se soient concertés pour cacher la vérité. Us 1 
vaient aucun intérét & dissimuler les circonstances du meurtre, puisque, que 
qu'elles fussent, ils reconnaissaient étre les meurtriers. Que si l'on objecte 
leurs dépositions ont été altérées en ce point comme en beaucoup d'autres, ¢ 
qu'alors elles chargeaient d'autres coupables que Bothwell et sa bande; ce 
améne encore a conclure, contrairement 4 lhypothése de Robertson, qu 
meurtre de Darnley ne fut pas le crime de Bothwell seul. Ce fut Moray et 
faction qui, parvenus au pouvoir, essayérent, en faisant un triage des coup 
en altérant leurs confessions, de rejeter le régicide tout entier sur Bothwell, : 
la reine your complice. » (Jules Gauthier.) 

* « The King was long of dying, and to his strength made debate for 
life. » (Drury & Cecil, 24 avril 1567; State papers Office; document cité 
J. Gauthier. 














MARIE STUART. 1271 


quoi s’en tenir avant le meurtre : « Darnley ne le fera pas long 
parmi le peuple, et la reine n’aura avec lui que des jours pleins de 
chagrins !. » 
_- «Un examen impartial des faits, ditM. Hosack, méne a cette con- 
— clusion que 'assassinat mystérieux du roi ne fut pas un crime privé, 
" mais un crime politique, et ce crime conserva pour longtemps le 
* pouvoir a la faction qui s’étail opposée & son mariage, et qui n’avait 
‘ cessé, depuis son arrivée en Ecosse, de tramer des complots pour sa 
* perte. » 
“Nous avons exposé en toute sincérité quelle fut la conduite de 
": Marie Stuart avant et pendant le meurtre, et nous croyons avoir éta- 
: “ble d’aprés des preuves authentiques, non-seulement qu’elle n’y prit 
“= aucune part, mais qu'elle ignora complétement l’existence du com- 
*% plot. Il nous reste 4 examiner quelle fut son attitude aprés le crime 
et quelle est la valeur des documents sur lesquels s’appuient ses ad- 
versaires pour élablir sa prétendue culpabilité. 


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CHANTELAUZE. 


La suite prochainement. 


1 Keith, Chalmers et Jules Gauthier. 


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BENEDICTE WYNIEFCK: 


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n’est pas rare qu’en voulant réparer une maladresse, ot 
commette une seconde. Aprés ce qu’Emile avait laissé pénétre 
ses sentiments, le récit demandé au docteur Portal devait Vintére 
plus que personne; mais le jeune homme se crul trés-diplomal 
s’esquivant sous le prétexte d’aller fumer un cigare dans le parv 
sortie amena sur les lévres du docteur un imperceptible sour 
puis le conteur s’accota sur son fauteuil de bambou, et il dit a 
dame Lawson : 

— Je ine félicite, madame, de ce que cette sommation de 
conter une histoire m’est faite par un beau jour de juin, époq 
laquelle les pneumonies, les rhumatismes et les angines qu’en 
drent nos brouitlards lyonnais me laissent un peu de loisir. Je 
a vos ordres pendant une heure el demie, puisqu’en vingt min 
mon coupé peut me descendre a !'Hlotel-Dieu pour ma visite. | 
désirez connaitre histoire des Wyniefcki? C'est par pure sympa 
alors, car je vous préviens que vous ne trouverez rien dans mon 
cit qui puisse étre utile 4 la trame d’un de vos romans. 

— Quoi! vous me prenez pour un romancier a 1a piste d'un 
jet? s’écria madame Lawson en rougissant. 

— Il faut toujours penser & son métier afin de lexercer le m 
possible, reprit sentencieusement le docteur... Telle qu'elle 
voici mon histoire: 

Vous savez, madame, qu’aprés l’insuccés de la révolution } 
naise de 1831, la plupart des insurgés échappés & ce désastre s 
fuirent en France, comptant trouver un accueil fraternel danse} 


* Voir le Correspondant du 10 septembre 1874. 


BENEDICTE WYNIEFCKA, 1273 


d’ou était parti pour eux le signal de la levée des armes. Il n’est pas 
dans mon sujet d’examiner si notre gouvernement fit tout ce qu'il 
devait 4 cctle occasion, ct s'il n’élait pas quelque peu comptable des 
excilations de presse et d’opinion qui avaient jonché de cadavres les 
champs de Varsovie; mais je dois constater que le parti libéral, 
celui-la méme qui avait convié les nations a secouer le joug de leurs 
oppresseurs, et qui exaltait la Pologne entre toutes, avait commis 
une éltrange erreur au sujet de cette opprimée séculaire. Nul inté- 
rét, nul sentiment n’élaient communs entre les insurgés slaves et 
les combattants des journées de Juillet. 

Les premiers, catholiques fervents, possesscurs de paysans et de 
fiefs, luttaient simplement pour l’autonomie de leur chére Pologne ; 
Je triomphe de leur insurrection aurait été sans doute le rétablisse- 
ment de celle république aristocratique dont les orages intérieurs 
et le fonctionnement difficile avaient permis en 1772 le démembre- 
ment de leur pays ; les seconds, vollairiens avoués, déja mécontents 
du résultat avorté de la révolution de 1850, plus amoureux d’égalité 
que de liberté, caressaient les chiméres sociales qui devaient ébran- 

~ ler les anciennes assises de l’ordre social. Ces derniers prouvaient 
donc leur peu de science historique en faisant cause commune avec 
les Pulonais. 

Vous rappeler en ces quelques traits les oppositions de vues, de 
foi religieuse, d’espérances politiques qui divisaient les proneurs de 
T’indépendance polonaise et les défenseurs de Varsovie, c’est vous 
faire comprendre |'étonnement que causérent en France les pre- 
miers rapports avec les émigrants polonais. Les libéraux pensaient 
frayer avec des révolutionnaircs, ils trouvérent des paladins au coeur 
féal, vifs d’esprit comme des Francais du Nord, mais possédant la 
foi du centenier. Ce fut une désillusion générale, un mécompte que, 
par pudeur, on dévora silencieusement. 

Notre bonne ville de Lyon, qui n’a jamais cessé d’étre un centre 
intellectuel, bien qu’elle n’ait de par le monde qu’une répulation 
industrielle et commerciale, possédait quelques spécimens de ces 
libéraux, pour la plupart négociants, qui se distrayaient de leur 
négoce de la journée en réformant le soir la carte de l'Europe. A 
cette époque, ils faisaient grace de leurs critiques au nouveau rol 
des Francais et n’épiloguaient plus sur Ja Charte, car c’est le propre 
des politiques de fantaisie de ne jouer que d’unc marotte a la fois, 
jusqu’a ce qu'elle soit usée. 

Parmi ces libéraux, celui qui se distinguait le plus par son en- 
thousiasme pour la Pologne, était un des amis de ma famille, Fran- 
cisque Ambert. Ma mére étail trés-lié¢e avec la sienne, malgré quelque 
différence d’age, et nous allions passer nos soirécs chez elle quand 





198 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


jfavais fait mes devoirs de classe, car j’élais alors externe au 

Mon imagination de treize ans s‘exaltait pendant que Fran 
Ambert nous lisait dans son journal le martyrologe polonai 
lectures avaient pour résultal de me faire étudier la géograpl 
qui est un bien, et de brasser dans ma téle un chaos d’idée 
tradictoires, ce qui est assurément un grand mal; mais le ¢ 
ment des idées s’opére peu A peu 4 mesure que les connaiss 
s’accroissent et s’¢lucident l'une par l'autre. 

Francisque Ambert avait vingt-deux ans; son pére étant 
depuis quelques années, il dirigeail sous les ordres de sa mér 
avail gardé la signature sociale, une fabrique de soie dont le « 
toir était silué quai Saint-Clair. 

La maison était montée sur un pied patriarcal dont rougi 
les négociants d’aujourd’hui. La grande porte s’ouvrait sur ui 
tibule voulé, des deux cdlés duquel on entrait dans les mag: 
Les appartements de la famille étaient au premier étage; ma 
ne s'y tenait guére. On n’ouvrail le salon qu’A certains jours : 
nels. La vérilable existence de tous les Ambert était si bien de 
rez-de-chaussée voué aux manipulations commerciales, qu’ils 
cendaient le soir aprés leur diner, et qu’ils y recevaient leur: 
mes dans la petite piéce vitrée d’o madame Ambert présidait 
la journée au mouvement affairé des employés de la maison. 

Cette pitce qui, dans ce vaste magasin, avait les proportions 
lanterne de verre, était cependant aussi grande que certains: 
parisiens. Outre la caisse de fer scellée au mur, et les pupitres: 
des deux commis, il y tenait deux fauteuils 4 la Voltaire placé: 
de la cheminée 4 la prussienne, une petite bibliothéque et ¢ 
chauffeuses groupées autour d’un guéridon sur lequel le gout 
nin, qui ne perd jamais ses droits, méme quand il est domin 
des idées utilitaires, cntretenait des fleurs en toute saison. Ei 
c’étaient de gros bouquets cueillis dans la propriété des Massuc 
hiver, des bruyéres ou des plantes vertes disposées dans des } 
niéres en bois rustique — une nouveauté de l’6poque — et des 
nels de verre d’ou s’élancaient des jacinthes doubles, de fréles tu! 
récréant I'ceil tant par l’intéressant spectacle de la folle chevelu 
leurs radicelles baignant dans l'eau claire, que par la variété de 
couleurs. 

C’était 14 que, deux ou trois fois par semaine, ma mére pass! 
soirée. En arrivant, nous ne trouvions généralement que ma 
Ambert et sa fille, occupées & quelque ouvrage de femme; ma 
déroulait sa bande de tapisserie et moi je pessais mon temps 
sonner, a tenir des échevcaux que j’embrouillais souvent ou i 
garder les images du Magasin pittoresque dont les numéros ac 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1275 


pagnés de livres de voyage garnissaient la petite bibliothéque de 
mademoiselle Marie Ambert. 

Quand neuf heures sonnaient a un vieux cartel d’écaille accroché 
au mur entre deux cartes géographiques, Francisque Ambert ren- 
trait apres avoir fait un tour a son cercle. C’était le moment le plus 
animé de la soirée. On causait des incidents de la place commer- 
ciale, on prenait les journaux sur lesquels on avait eu a peine le 
temps de jeter un coup d’ceil le matin; puis on causait nouvelles et 
politique. ) 

Sur ce dernier point, les femmes gardaient un silence modeste ; 
elles se bornaient 4 donner quelques répliques monosyllabiques & 
Francisque Ambert, pour qu’il ne s’ennuyat point de son monolo- 
gue. Cependant, toutes les fois qu'il était question de la Pologne, 
éiles prenaient une part plus active 4 l’échange des idées énoncées, 
car leur sensibilité trouvait dans-ce sujet de quoi s’exercer. 


XII 


_ Vous le comprenez, madame, mon rdle était trés-effacé; dans ce 
femps-14, Ja hiérarchie des Ages était plus respectée qu’aujourd’hui, 
ét un garconnet de treize ans qui se fit mélé 4 une conversation sé- 
rieuse sans y ¢tre convié se serait attiré une réprimande. Je me dé- 
partis un soir de ma réserve, et si cette licence ne me fut pas repro- 
chée tout de suite, j’oserai dire que je me la suis reprochée si long- 
temps que je ne sais trop si le remords n’en dure pas encore. 

~ On parlait d’un bal au hénéfice des Polonais, dont annonce était 
- faite dans le Constituttonnel. En femme pratique, madame Ambert 
démontrait que le gain de cette bonne wuvre reviendrait plutét aux 
commercants parisiens qu’auxexilés, et comme elle était fort pieuse, 
elle concluait en blamant cet alliage de la dissipation et de la charité 
dont les ceuvres, d’aprés elle, étaient trop saintes pour étre adulté- 
rées par |’adjonction de joies mondaines. 

' Son fils combattit un peu ce rigorisme: « Le monde parisien est 
si léger, dit-il, qu’il faut bien attirer son offrande par Pappat d’un 
plaisir. Qu’ils dansent donc, pourvu qu’ils donnent beaucoup d’or 
aux pauvres Polonais. 

‘ — Oh! c’est bien 1a la charité parisienne, dit madame Ambert,. 
qui avail contre Paris les préventions provinciales de cette époque; 
on n’imaginerait pas un tel moyen d’aider les Polonais ici, 4 Lyon. 

Deputs quelques secondes, j’étais tourmenté du désir de dire mon 








mene TTI 


4976 BENEDICTE 


mot; madame Ambert me faisait 1 
je whésitai donc plus & lancer cette 

—Oh! 4 Lyon, c’est plus simy 
mourir de faim! 

— Que dis-tu donc la, mon peti 

Ma mére me regardait avec stuy 
ble a l’'idée de mon importance qu 
et je répétai : 

— Oui, il y a des exilés qui me 
maison encore, 41’hdtel Thomassc 

— D’ou sais-tu donc cela? ine: 
intérét. 

— André Thomasson m’en a po 
ofiicier supérieur et son domest: 
dix jours qu’ils sont arrivés 4 Lyc 
Mettre dans la rue parce qu’ils n‘t 

— Jirai les voir demain matin, 
prouvé par tout le monde. 

Vous le devinez, madame, le 
Wynicfcki et Ladislas. Ils étaient 
depuis la frontitre & pied faute 
s’étaient arratés & Lyon ot le com 
somme qu’il avait prié ses parents 
subside ne Jui arrivant pas, il ét: 
poir que de fatigue, et la figure hi 
qui ne savait dire en frangais que 
pas fails pour rassurer I’hdtelicr. 
masson était allé s‘asseoir famili 
Tui demander quand il le ferait rei 
miliations n’avaient pas peu accru 
niefcki. Hl allait se résoudre entin, 
son ct malgré sa propre répug) 
Padministration lyonnaise, quand 
sa porte. 

Je ne sais, Madame, si vous c 
nais. Le monde que vous avez vu 
sues est de surface trop polie, tra 
par la culture de l'éducation pour 
de notre type moral. Nous somm: 
c'est entendu ; mais qui ne voit q 
bien. Ces qualités du terroir se co! 
sion 4 Venthousiasme, des tendai 
nierait & la légére en alléguant 1 








! 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4277 


sang, nos formes courtes, ramassées, tous indices d’instincts maté- 
riels et non d’élans spiritualistes. [1 n’en reste pas moins acquis a 
l’expérience que la plupart de ces commercants-nés que l'on trouve 
4 Lyon sont de pensée active ct chaude sous les dehors que vous 
Savez; quelques-uns d’entre eux vont m¢éme jusqu’aux utopies, en 
haine de la platitude des idées banales qu’on dit répandues 4 |’ex- 
clusion de toutes autres dans la classe moyenne. 

Pareille tendance se retrouve, mais amplifiée, dans les classes 
populaires; ce qui prouve surabondamment que cette alliance de 
Vidéalité et du réalisme journalier est bien le trait de la race, et 
non une efflorescence parasite chez quelques-uns de ses repré- 
sentants. 

Dés cette premi¢re entrevue, Francisque Ambert fut si engoué du 
comle Wyniefcki qu’il fit un coup d’Etat sans consulter sa mére, la 
téte forte de la famille. Aprés avoir payé le pére Thomasson, 11 prit 
les deux Polonais et leur mince bagage dans son cabriolet, et il 
les conduisit 4 sa villa des Massues, ot il les confia aux soins du 
jardinier et de sa femme. Celle-ci avait la charge des appartements 
qu'elle entretenait, car la famille Ambert ne passait aux Massues 
que la journée du dimanche dans la belle saison. Les serviteurs 


dont ils avaient besoin montaient 4 pied par Saint-Jean et Saint- 


Just ou par le Gourguillon dés deux heures de l’aprés-midi, chaque 
samedi. La famille partait vers cing heures, aprés la fermeture des 
bureaux, dans une voiture modeste attelée du méme cheval qui 
portait les ballots de marchandises aux Messageries. 

Madame Ambert ne blama point la générosité de son fils, mais 
elle trouva qu'il avait manqué de prudence en introduisant un 
étranger dans leur domaine. Elle refusa d’aller avec sa fille aux 
Massues le samedi suivant; je me souviens de cette circonstance, 
parce que ma mére et moi devions les y accompagner, et que je 
fus contrarié de ne pas aller m’ébattre dans cette jolie propriété 
qui, pour moi, fils d'une veuve de médiocre fortune, était le paradis 
terrestre, avec son orangerie, sa piéce d'eau et ses parterres bordés 
de petits talus de gazon. 

La convalescence de l’exilé dura quinze jours. Au bout de ce 
temps, comme il n’élait rien arrivé de Pologne 4 son adresse, Fran- 
cisque Ambert conféra avec lui au sujet de la position & lui trou- 
ver. Abandonné par les siens, le comte se déclara prét 4 tout pour 
gagner sa vie et celle du brave lancier qui, durant l’insurrection, 
avait dix fois risqué sa vie pour lui et que liaient, d’ailleurs, 4 son 
officier, les circonstances romanesques de leur délivrance. Il fallait 
donc savoir 4 quelles fonctions l’exilé était propre, et Francisque 
Ambert le questionna pour s’en rendre compte. 





fete pee nr ecten gecemaptepenpee rapa pat 





Pe cep ogripremres resi 


er meres rene Titer 






4278 BENEDICTE 


Thaddée Wyniefcki, fils ainé d 
d'un siécle, faisait partie de Varn 
Tinsurrection; il avait donc recu 
Pologne, une éducation toute mili 
tués 4 cet effet. Outre ces conna 
glais, allemand, un peu diitali 
de la race slave et 4 sa passion } 
pays. Quant au francais, s'il le 
prononcait mal, faute d’habitude. 

Francisque Ambert qui avait ri 
s’attacher M. Wynicfcki par les lien 
avait méme projelé a part lui de le 
en lui attribuant la meilleure part 
lui faisait, s‘était peu a peu refri 
tions avec l’exilé lui avaient démc 
de penser et de voir sur toutes 
M. Wyniefcki subsistait toutefois; 
de leur connaissance, il ne l’aura 
aprés avoir appris son passé, a 5 
frangaise. 

Pendant ce laps de temps, mad 
nications de son fils, avait perdu : 
curiosilé, elle vint un dimanche au 
entrevue, clle déclara absurdes c 
abandonnés. Ce fut par les cdtés de 
bienfaiteur que Thaddée Wyniel¢ki 

On a trop parlé de la puissance 
pour que je vous refasse le roman 
Wyniefcki. Cette seduction fut invol 
car il était plus que galant homme 
ancicnne acception de ce mot; Vat 
proque, et il trouva pour complices, 
la généreuse pitié qui incline les fen 
miration pour quia fait preuve de 

race sur lequel je n’ai pas besoin de 
Tl fut décidé que le commis cha 
Anonnait parfois sur cerlaines phre 
varois, serail employé a la vente; M 
occupa Ladislas comme homme de | 
Un an aprés, lorsque Francisque 
tremise du minislére des affaires 
Yexilé, celui-ci épousa mademoiselle 
lousie de ses prétendants lyonnais. 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4270 


- XIII 


» Le jeune ménage avait regu en dot la maison des Massues, 
200,000 francs et, par acte d’association, un tiers dans les bénéfices 
de la maison veuve Ambert et C’*. 

Ce dernier article était du 4 affection et non a la justice. Les 
services rendus par le nouvel associé n’étalent pas trés-grands. A 
part la correspondance, dont i) s'‘acquittait fort bien, i] ne pouvait 
se méler d'aucun détail administratif sans embarrasser les rouages 
de la machine; actif, mais léger et brouillon, de cceur trop géné- 
yeux pour étre bon négociant, il excusait les irrégularités au moin- 
dre mot de repentir, acceptait tes piéces de soie défectueuses par 
crainte d’dter & un ouvrier son pain de la semaine, se laissait duper 
par les employés et les étrangers, et recevait sans un suftisant con- 
trdle les papiers de valeur douteuse. : 

Cependant, grace & la vigilance de sa belle-mére qui s’étendait au 
moindre détail, les défauts de M. Wyniefcki n’eussent pas nui d’une 
facon grave aux intéréls de la maison, si Francisque Ambert n’eut 
été pris d'une passion plus dangereuse que son ancien amour pour 
la Pologne. 
 ‘Malgré les sages conseils de sa mére, Francisque ne s’était pas 
marié. Vers 1844, il devint amoureux d'une actrice d’un thédtre 
parisien en tournée a Lyon. Cette intrigue fut d’abord un mystére 
pour les habitants de la maison du quai Saint-Clair; mais bientét 
Francisque partit pour Paris sous le prétexte des ventes de la sai- 
son, au lieu de charger de ce voyage l’employé qui le faisait tous les 
aris, ef ses séjours dans la ville ou il retrouva son idole devinrent si 
tmultipliés et si colteux que sa mére §’en alarma. Francisque con- 
tinua ses errements malgré prieres, représentations et reproches; 
il résulta de la connaissance de sa liaison un relAchement dans les 
Héns qui unissaient la famille. 

Ayant l’esprit occupé ailleurs, .Francisque n’apporta plus la 
méme ardeur ni le méme talent 4 la direction des affaires, dont la 
charge demeura presque tout entiére 4 M. Wyntefcki. Celui-ci, inex- 
périmenté comme il était, lanca la maison dans des opérations qui 
manquaient de sécurité. . 

Que vous dirai-je, madame?... Je crains de vous fatiguer en 
suivant année par année la décadence de la maison Ambert. fl me 
suffit d’ajouler que les faillites survenues en 1848 tant en France 
qu’a l’étranger finirent de la ruiner. Francisque Ambert mourut 





1380 BENEDICTE WYNIEFGEA. 


d'une fidvre cérébrale pendant la liquidation qui fut faite d 
la plus honorable, car la famille se transporta ala villa des 
seul refuge qui lui restdt, sans devoir un sou sur la place 
ni a I’étranger. 

M. Wyniefcki avait perdu successivement les quatre 
enfants nés de son mariage; il ne lui restait que Bénéd 
en 1845. Il avait nob!ement donné la dot de sa femme a 
ciers personnels de son beau-frére. Il resta pour vivre 
famille de quatre personnes, unc trentaine de mille fr 
M. Wyniefcki a perdus depuis dans de fausses spéculati 
treprises pour augmenter le bien-ctre des siens, et une1 
gére de deux mille francs, léguée 4 madame Ambert par | 
parent. 

Madame Wyniefcka est morte du chagrin de voir anéa 
derniéres ressources qui faisaient 4 sa famille une existe 
diocre, mais assurée. Quand sa mére, madame Amber 
soixante-quinze ans, sera morte 4 son tour, M. Wyniefcki de: 
vivre uniquement du talent de sa fille. 

Je vous le prédis : le seul avantage qui leur restr, c 
tinction d'habitation solitaire, leur sera enlevé. Le pére 
les tient sous sa griffe; il posséde, depuis dix ans, la m 
leur clos, l’orangerie, l’ancienne pelouse, et l’entrée princi 
le chemin des Massues, qui lui ont été vendus lors de la 
@’un essai de commerce de toiles entrepris par M. Wyniefck 
prendra le reste, dés qu’ils seront empéchés de Jui payer 
réts hypothécaires, et je vois d’avance le pauvre exilé tinis 
jours 4 quelque sixiéme étage des Brotteaux; sa fille vieil 
courir le cachet, flétrie par le célibat et la misére, aigrie p 
contre le sort, — on le serait & moins! 

Aussi je me prends & penser que le jeu des événements! 
a des ressorls bizarres, et je ne suis pas exempt de rem 
me rappelant que c’est une de mes phrases d’enfant qui: 
ponsable de toutes ces infortunes, du moins de celles qui 
encore contre la malechance; car je suis trés-innocent qu 
soltises de Francisque Ambert. De ce célé, c’est peut-ttre 
Une iniliative aussi aveugle que la micnne qui I’a_pous: 
une voie fatale. Voila qui ferait raisonner 4 perte de vue, 
ce pas, madame? sur les enchainements singuliers des évén 
humains. 

Mais voici mon temps de grace écoulé. Je demanderai, : 
tant, un conseil 4 madame du Quesnay. J’ai 14 ces cinquante 
dont je ne sais toujours que faire. J'ai élé sur le point de les 
sous le chevet de Ladislas; mais s'il en avait parlé, on aut 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1281 


4 une auméne, et jaurais été consigné a la porte comme un petit 
garcon. 

— A propos, docteur, comment avez-vous éfé accueilli? de- 
manda madame du Quesnay, ef comment avez-vous trouvé votre 
malade? 

— Jaurais bien voulu voir que madame Ambert me recut froi- 
dement! Elle a bien essayé de ne pas me tutoyer; mais je l’ai re- 
prise si vertement, qu’elle est revenue vite 4 son ancien mot 
d’amitié. Je l’ai trouvée couchée, et ignorant l’équipée de Ladislas. 
Quant au comte, il n’a rien vu d’insolite dans ma visite. C'est l’étre 
le plus simple, le moins chercheur de pourquoi et de comment qui 
soit au monde. I ne pensait pas méme 4 profiter de ma présence 
pour me montrer son dépendu; c'est Bénédicte qui m’a conduit au 
lit de Ladislas. Elle m’a jeté, par parenthése, un regard qui m’a 
prouvé qu'elle attribue ma prompte venue 4 une de vous, mes- 
dames. Quant 4 Ladislas, il ne va pas trop mal; sa plaie 4 la téte 
a remplacé une saignée. Aprés qu'il se sera conformé 4 la pres- 
cription que je lui ai laissée, il sera quilte des suites de son acci- 
dent, sauf quelque embarras d’élocution pendant quelques jours. 
Cela ne le génera guére, il parle si peu. C’était déja un ours au 
temps du quai Saint-Clair. Actif, bourru, sec comme un canon de 
fusil ct jaune comme un sucre de pomme, puis sobre... 

— Ah! il a perdu cette derniére qualité, témoin cette sinistre 
équipée quia élé précédée de bien d’autres, interrompit madame du 
Quesnay, qui raconta les sccnes pénibles causées depuis quelques 
mois par l’intempérance de Ladislas. oe 

Le docteur répondit, aprés avoir réfléchi un instant : 

— Lexception justifie la régle; c'est parce que la constitution de 
Ladislas n’est pas faite & Valcoolisme qu ‘il arrive, sous l’influence 
d’un excés, 4 de véritables attaques de delirium tremens. Il y a 1la- 
dessous quelque cause cachée qui tient sans doute aux embarras de 
ses maitres. La ot des étres d’esprit cultivé luttent désespérément 
contre le sort ou se rongent le coeur en silence, les étres incultes 
demandent loubli de leurs soucis 4 l’ivresse. L’image populaire est 
vraie dans ce sens : ils espérent y noyer leurs chagrins. 

— Docteur, dit madame Lawson, madame du Quesnay et vous, 
vous éles les amis de cette intéressante famille. Ne pourriez-vous 
pas vous entendre pour lui étre utile? J’ai une fortune médiocre, 
mais soyez assurés de mon concours. 

— Je ne suis pas riche non plus, répondit le docteur, et j'ai bien 
des pauvres 4 Lyon; puis comment aider les Wyniefgki sans les 
blesser? Je ne parle pas du comte. Si nous lui offrions... l’équiva- 
lent de son ancienne fortune, par exemple, il l’accepterait tout nai- 

25 Sepreupne 1874. 82 





réparée, Bénédicte dut-elle gicher le morti 
mains. 

— Nous verrons! dit madame du Quesnay er 

— C'est tout vu, répliqua brusquement le | 
que je me suis avisé de leur porter, il y a dix : 
de jeune médecin qu’ils m’ont pour ainsi dire 
Mais je m’oublie et je vous quitte... Ah! de digr: 
les cinquante francs sont passés sous silence. 

— Renvoyez-les 4 maitre Joannés, dit n 
accompagnés de cette mention sans signature 
nant au premier locataire renvoyé par ministé 
des maisons appartenant 4 M. Herbelot pére... 1 
ne faites pas cela; je ne songeais pas que c’est 
garcon. 

— Si fait, je m’en tiens 4 votre avis qui m: 
serez-vous ignorer 4 mademoiselle Wyniefcka 1 
Joannés? Il serait peut-étre bon qu'elle l’appri 
garde contre les rapports de voisinage... Et po 
Hélas! non; le pére Herbelot est solide; nulle m 
cet organisme pétrifié. A force d’épargner sur t 
les dépenses de vitalité qui tuent tant d’autres hoi 
étais en train de faire le plus absurde des rom: 

— Mais taisez-vous donc, mon cher docteur, ot 
humeur contre yous, dit madame du Quesnay, 
entends marier Bénédicte. 

— Vous la doterez, alors? 

— Ah! ceci est une autre affaire. Le temps 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4283 


mon secret 4 tous les deux, mes amis. C’est vous dire, docteur, qu’il 
faut étre discret 4 Pavenir et ne pas faire allusion devant moi a des 
sentiments que je veux ignorer. 

' — Adieu, adieu, dit le docteur en serrant les mains de madame 
du Quesnay et d’Arabelle. Je vois que mademoiselle ‘Wyniefcka a 
bien des chances de rester vieille fille. 


XIV 


Cing jours apres la visite du docteur, Ludislas reprit son service 


- dans la maison Wyniefgka. Sauf le bandeau qui entourait encore sa 
_ téte et une pdleur étendue sur son visage, non pas en teinte blanche, 


mais en paline verdatre, sur le fond jaune de son épiderme, il ne 
restait nulle trace de son équipée. Josette, la Bressanne qui, aprés 


avoir nourri Bénédicte, était restée par dévouement dans la maison 


de ses mailres ruinés, faisait expier au pauvre hére sa tentative de 


‘ suicide, en le morigénant 4 tout propos et en oubliant chaque ma- 


= _- = 


+ ome 


tin d’aller emplir & la cave la petite bouteille de vin attribuée a la 
journée de Ladislas. Il ne s’en plaignait pas, et allait puiser 4 cha- 
que repas sa pinte au seau d'eau du Rhoéne et buvait cet insipide 
breuvage avec une contrition parfaite. 

Toutes les fois que les besoins du service l’appelaient auprés de 
M. Wyniefcki, Ladislas avait devant son maitre l’attitude d'un cani- 
che battu : il s’empressait, prévenait les désirs du comte, et ne le 


' regardait qu’a la dérobée, du coin de ses petits yeux atones, alors bril- 


: Jants. Le comte ne lui adressait plus la parole, ce qui était la mar- 


= = 4 wr" — 


wee we 


que d'un grand ressentiment; aussi Ladislas poussa-t-il une excla- 
mation joyeuse lorsqu’un beau jour, aprés le déjeuner, Josette vint 
lui dire a la cuisine: 

— Monsieur yous demande au salon. Allez, mauvais chrélien de 
Polonais, vous n’aurez pas perdu pour attendre votre comple de vé- 
rités. 

- Ladislas se mit a rire, ce qui renversa les idées de Josette, qui 


- déclara a part elle qu il était un sans-coeur, tandis que le pauvre gar- 


— =H 


gon se délectait 4 l’idée de recevoir une semonce; car il préférait la 
colére de son maitre, dut-elle aller jusqu’é une correction corpo- 
relle, a ce silence, qui avait puni, pensait-il, au dela de sa faute. 

Il courut d'un pas léger au salon, ot il trouva le comte habillé 
comme pour une cérémonie, en habit noir, et portant 4 sa bou- 
tonniére |a décoration polonaise du Mérite militaire, qu'il ne mettait 


| qu’aux grands jours. 


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4984 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


M. Wynicfcki était assis dans un fauteuil dont le dossie 
puyé sur un panneau ow étaient appendus les portraits lith 
des héros de son pays : Kosciusko, Lelewel, Roman Soll! 
sous du médaillon en platre représentant Ia 1éte idéalisée 
wicz. Le comte avait les coudes appuyés sur un petit guéri 
devant lui, ct Bénédicte était assise & ses cétés. 

Le seul sentiment des convenances imposa au masque! 
Ladislas une expression contrite; car, s’il eut écouteé sun : 
il se fut jeté aux pieds de son maitre pour baiser ses ceu 
mains. Afin d’échapper 4 cette tentalion, il courba sou li 
de facon 4 ne présenter 4 M. Wynicfcki que la masse httis 
longs cheveux. Ce fut dans cette altitude respectueuse qui 
discours que lui adressa le comte. 

Celui-ci avait la chaude éloquence des gens de cceur. ti 
émotion le poignail, il la rendait en accents énergiques,: 
fit jamais micux qu’a cette occasion ot la foi du chrétien. 
du Polonais étaient également intéressées. 

Les sanglots de Ladislas couvrirent presque sa_ voix, lors 
clut ainsi: 

— Voila comment tu m’as récompensé de L’affection ave: 
dans les marais de Kossin, aprés notre dernier engazemet 
embrassé comme un frére, en tedisant : « Entre nous, ce 
4 la mort!» Quand donc t'ai-je manqué depuis? N‘as-tu| 
moitié de mon pain, lorsqw il en restail 4 peine pour ur: 
dant notre fuite? Quand la prospérité est revenue, griire 3 
ves cours francais, ne Uai-je pas offert une petite forta 
l'as refusce, afin, disais-tu, de rester prés de moi. Es-ce po 
ter 4 mes malheurs nouveaux, que tu as voulu_ souiller m 
d’un crime? Est-ce pour prouver que la sainte Pologne peut 
un lache parmi ses enfants? Voyons, explique-toi, que je s2 
puis te plaindre d'un quart d’heure d’¢garement, ou sije } 
cher de mon cceur cette vieille affection qui lui parle en 
loi! 

Ladislas se jeta aux genoux du comte : 

— Cest pour vous, lui dit-il; c’est pour ne pas voir 
grin; c'est pour me punir d'avoir causé ce qui va se) 
of juin. 

— Que veux-tu dire? 

Ladislas était secoué par une commotion nerveuse qui 
sait en gestes désordonnés. Il finit par porter sa main 4: 
contractée, pour prouver qu'il ne pouvait répondre. 

— Ce qui doit arriver le 30 juin? dit Bénédicte, que : 
consullait du regard. Je ne sais de quoi il veut parler, 4m 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4285 


ce ne soit de l’échéance du semestre de nos intéréts hypothécaires. 
Mais vous avez l’argent, mon pére. Grand’mére vous a donné, comme 
d’habitude, les sept cent cinquante francs, quand nous avons tou- 
ché ses rentes. 

— Assurément, dit M. Wyniefcki, dont la voix s’altéra, et qui fit 
une pause avant de continuer ainsi. Mais {u sais, mon enfant, ce qui 
m’était arrivé V’autre semestre. J’avais cru bien faire en t’ache- 
tant un manteau fourré dont tu avais besoin pour tes courses mati- 
nales, ct en donnant 4 ta grand’mére ce fauteuil mécanique qui lui 
est si commode. L’argent que j’ai dépensé 14 nous a manqué a I’é- 
chéance; tu as du prier les dames du Sacré-Cceur de t’avancer cette 
somme sur le prix de tes lecons, et tout ceci a chagriné ta pauvre 
grand’mére. Je n’ai pas voulu cette fois t’exposer 4 une démarche de 
ce genre : j'ai donné les sept cent cinquante francs en garde a Ladis- 
Jas. 

Bénédicte rougit. Cette immixtion d'un serviteur dans de telles 
affaires lui était pénible; mais, par respect pour son pére, elle n’en 
fit rien voir. Pendant ce silence, Ladislas fouillait dans sa poitrine et 
en firait un portefeuille crasseux dont il finit par extraire des billets 
de banque. | 

— Un, deux, trois, quatre, dit-il en posant ces billets de cent francs 
sur le cuéridon. 

— Et puis? demanda Bénédicte avec anxiété. 

— Et puis... répéta Ladislas en laissant tomber ses bras le long 
de son corps, et puis... c’est tout ! 

Il releva brusquement son bras droit, étreignit son cou de sa 
main droite avec un geste de désespoir, et s’écria : 

— Et voila pourquoi!... 

M. Wyniefcki poussa un cri: 

— Sainte Mére de Dieu, s’écria-t-il, pardonnez-moi! C’est moi qui 
suis coupable en tout ceci! 

Il courut 4 Ladislas, l’embrassa sur les lévres, 4 la mode slave: 

— Mon vieux lancier, lui dit-il, jure-moi que tu ne me feras plus 
cet affront de te punir des fautes de ton maitre! 

— C’est la mienne, c’est la mienne, dit Ladislas rayonnant de 
joic. Ne m’aviez-vous pas ordonné de vous résister, si yous me de- 
mandiez de l’argent? Et moi je ne sais que vous obéir. Je suis un en- 
fant sous volre regard. Mon dme aussi est votre serve. 

— Tant d'argent! murmurait Bénédicte éperdue. Comment le 
remplacer? 

— Attends, il ya de l’espoir, dit M. Wyniefcki. J’ai prété ces trois 
cent cinquante francs, il y a trois mois, & un ancien commis de la 





1286 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


maison qui a monté un petit commerce de rubans rue Puits-G: 
Il élait embarrassé pour une échéance; cette somme devait le 
daflaires. Si peu de chose pour sauver un homme! Cela m’ai 
dri; puis il me parlait de sa femme en pleurant, de ses petit 
fants... Je lui ai dit & quelle époque j'avais besoin de rentrer 
ces fonds; il m’a promis de me les rendre 4 temps. Nous avon 
core quelques jours devant nous. Je vais descendre tout a lhe 
Lyon pour m’entendre avec lui. 

—N’y allez pas, monsieur, dit tristement Ladislas : sa bou 
est fermée; il a disparu il y a quinze jours. Est-ce que sans c 
jaurais’... 

— Unsi honnéte gargon! s’écria M. Wyniefcki stupéfait. Com 
ferons-nous, ma fille? 

— Nous en causerons lout a heure, répondit-elle. Mais pu 
c'est le jour des explications, mon cher pére, vous me perme 
den demander une a Ladislas, pour en finir d'un coup avec ces 
ses pénibles. Ladislas, il parait que vous allez vendre au mare 
Saint-Just ou 4 Choulans des légumes et des fruits de notre ja 
Je ne vous en parle pas pour vous le reprocher. Vous ne receve 
de gages ici, vous n’avez pour yous vétir que les vieux habilsde 
maitre; vous avez donc le droit de yous procurer quelques bén' 
sur des cultures dont nous prenons tout ce qui nous est nécessait 
dont vous tirez un parli que nul autre ne réaliserait, étant donné 
peu de ressources mises a votre disposition. Mais ilest peu convet 
que vous vendiez ces fruits 4 Saint-Just et 4 Saint-lrénée, od ch 
Nous connait el peul croire que nous sommes réduits a vivr 
produits de notre clos. A !’avenir, Ladislas, descendez, je vous 
au marché du quai Saint-Antoine. A I’heure matinale ow il se | 
cela ne nuira pas a votre service. 

-— Mademoiselle, dit Ladislas avec un singulier mélange de tr 
phe et de colére, les gens qui vous ont dit que j’aie jamais ins 
mes marchandises sur le marché de Saint-Just ou 4 Chou 
ont mal vu, ou ont voulu vous tromper. Quand on m’a arrét: 
route pour m’acheter, malgré moi, un panier de fruits ou mes: 
des, il m’a bien fallu contenter ces chalands; mais je descends 
jours sur le quai Saint-Antoine; ma place est proche le pont, pré 
comploir d’Albon. Quant 4 ce que vous me dites de mes gages ¢ 
mes bénéfices... mademviselle, si c’est pour m'humilier, c’est 
trouvé. Mais ne valait-il pas mieux vendre ce qui ne se consom 
pas ici, que de le laisser perdre? J'avais mon idée, moi, en soig 
le jardin, et voici le prix de mes fruits et de mes salades depuis ' 
mois. J'espérais que cela ferait trois cent cinquante francs, et 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1987 


personne ne saurait rien au sujet de la rue Puits-Gaillot. Eh bien, 
non, cela ne fait que cent vingt-quatre francs et quinze sous. Les 
voila, et c’est toujours ca! 

I] posa sur le guéridon deux longs rouleaux de piéces de deux francs 
et l’appoint énoncé, et il s’enfuit du salon la téte droile, et si con- 
tent, qu'il eut dansé dans la cour, n’edt été la crainte d’étre admo- 
nesté de nouveau par Josette. 


XV 


— Ma fille, dit M. Wyniefcki & Bénédicte, dés qu’ils furent seuls, 
quand ta grand’mére me remettra Jes sept cent cinquante francs du 
prochain semestre, reprends-les-moi, je t’en prie. Tu le vois, je ne 
suis plus qu’un grand enfant, incapable de se gouverner. 

Bénédicte rompit ces propos pénibles en demandant 4 son pére 
comment ils feraient pour compléter la somme nécessaire a 1’é- 
chéance. Quoiqu’elle gagnat environ dix-huit cents francs par an, la 
jeune fille ne disposait pas d'un sou; elle remettail 4 sa grand’ mére 
le prix intégral de ses lecons, qui, ajouté aux cing cents francs res- 
tants de la rente de madame Ambert, devaient faire vivre cette mai- 
son de cing personnes. La grand’mére tenait la balance si juste en- 
tre les exigences de la vie quotidienne et le peu de ressources dont 
on pouvait disposer, qu'elle joignait les deux bouts, selon l’expres- 
sion des ménagéres, et elle avait tant d’ordre et de ponctualité qu'elle 
était femme a savoir de son lit, ou sa faiblesse la retenait des semaines 
enliéres, ce qui s’élait dépensé dans la maison a un centime prés, 
depuis qu’clle n’avait pu vérifier le livre ou Josette inscrivait en ca- 
ractéres hiéroglyphiques le menu de ses achats. 

— Madame Lawson, dit Bénédicte 4 son pére, m’a proposé hier 
de traduire son dernier roman. Elle s'est engagée 4 m’imposer a son 
éditeur 4 la place de son traducteur ordinaire, dont elle est peu sa- 
tisfaite. Elle m’a dit que ce travailserait payé environ cing cents francs. 
Cette somme nous libérerait, et au dela, si M. Herbelot consentait & 
attendre un mois. Je me mettrais 4 l’ceuvre dés demain. Ce volume 
ha que trois cents pages, et je crois que j aurais terminé mon tra- 

vail avant ce laps de temps. Or madame Lawson m’a dit que l’éditeur 
paye contre remise du manuscrit. 

Arabelle avait été en effet plus ingénieuse que madame du Ques- 
nay, qui se creusait la téte pour imaginer comment étre utile aux 
Wyniefcki. Elle avait charitablement leurré Bénédicte de Vappat 
d’un gain qui n’est certes pas celui que procure ce genre de travail. 


4288 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


Présentée comme clle l'avait été, cette proposifion ctait pr 
service demandé par madame Lawson a Béned:cte, et « 
trop ignorante des choses litt¢raires pour se sentir Vobl:: 
belle. 

— C'est fort bien, répondit l’exilé ; mais le pére Herbels 
tira-t-il 4 atlendre?... En tout cas, le mieux est de L'averiz 
suite de la difficulté qui se présente pour le payement ai: 
et de la possibilit¢ ot nous scrons de nous acquitter enva:: 
ques jours plus tard. Aujourd’hui dimanche, je le trouve 
lui. J'y vais tout de suite. Et toi, que fais-tu de ton apis 

— Je vais chez madame du Quesnay, mon pére. Vous: 
nous devons tous diner chez elle. Je reviendrai a cing he: 
habiller grand’mére, qui a promis de nous accompagner. 

Ce ful grace a ce hasard cherché par tous les amoureis; 
se trouva prés de la bréche pour tendre Ia main a Bénedic 
ment ot elle allait la franchir. 

— Que la matinée a été longue ! lui dit-il quand ils cli 
cdte 4 céte sous lallée de tilleuls qui s’ouvrail en droite | 
les parterres. Mais vous éles triste !... De grace, qu’avez-\ 

— Kt vous, vous voila gal. 

— Gai!... non; heureux !... C’est de vous voir. J'ai 3 
moment par ma premiére semaine laborieuse ; ne me ler 
si vite. Asseyons-nous sur ce banc. Madame Lawson est « 
lire; ma tante a chez clle des visites de Sainte-Fov, des ; 
vous ne conuaissez pas. Demeurons ici, je vous en supplie, | 
de choses 4 vous dire. 

— Plus que je n’en devrais enlendre, dit faiblemen: 

Par un compromis délicat, tout en refusant de s’asseuil. 
droit a un vieux tilleul et s’adossa 4 son tronc rugueux. 

— Pourquoi m’alfliger par ces dures paroles? reprit £ 
s’approcha d’elle sous l’ombre moirée de rayons d’or du 
frappé par le soleil de juin. Ne sentez-vous pas que c'est ! 
meilleure part de mon courage?... Le jour ot vous m’inler 
rapporter 4 vous scule mes cffortset mes espérances, je 
plus de raisons ni de travailler, ni méme de yiyre. Poult 
de moi? Ah! ce serait la plus amére punition de mon passe. 

— Je vous crois sincére, répondit Bénédicte avec un oént 
cent, mais je crains que nous ne soyons imprudents. Tou! 
4 notre... 4 votre réve. 

Emile s’écria vivement : 

— Qh! comme vous savez vous reprendre ! Que vous cr 
vous livrer!... Notre mariage..., vous avez craint de pron 
mot, n’est-ce pas? Eh bien, il n’a pour obstacle que notree 


BENEDICIE WYNIEFCKA. 4289 


pauvreté. Quels scrupules peut-il vous rester & ce sujet, puisque 
vous étes plus riche que moi? Vous avez une propriété, vous savez 
gagner de l’argent, tandis que je ne posséde rien au monde que le 
talent, peu prouvé encore, d’aligner des chiffres. 

Bénédicte fit un superbe mouvement d’insouciance. 

— Madame du Quesnay vous tient rigueur pour un moment a 
cause de vos folies passées; mais pensez-vous qu'elle voie avec plai- 
sir vos vues se tourner vers une pauvre mailtresse de musique? 

— Vous ne connaissez pas ma tante. Elle vous aime comme sa 
fille : elle nous aidera. 

Bénédicte fronca ses fins sourcils : 

— kt l'on dira, s’écria-t-elle, que j’ai profité du faible de madame 
du Quesnay pour me procurer un beau mariage. Promettez-moi que 
vous n’accepterez rien d’elle. 

— Oh! comme vous raisonnez toutes choses! dit Emile. Vous 
n’aimez pas. Et qu’'importent le monde, et ma tante, et tout ce qui, 
a votre avis, nous sépare? Existat-il d’autres obstacles, — et, entre 
nous, il n’y en a que d’imaginaires, — que jen’en tiendrais aucun 
comple, moi, car je vous aime. Je vous ai aimée dés le premier re- 
gard, Bénédicte! Oh! laissez-moi vous dire que c’est vous qui m’a- 
vez révélé l’amour. Le fou que j’étais avant de vous connaitre igno- 
rait ce sentiment. Tout ce que j’ai vu et senti avant de vous rencon- 
trer était faux et superficiel. Vous qui étes pour moi la vérité, la 
vertu, la beauté, vous étes quelque chose de plus encore : le gage 
de ma rédemption morale. J’aspire 4 vous comme au principe méme 
de ma nouvelle existence. Et vous me manqueriez? Oh! dites-moi 
vite que non! 

— Parlez encore, j'aime 4 vous entendre, murmura Bénédicte 
toute palpitante ; mais ne me flattez pas, je n’ai point de vanité ; di- 
tes-moi plutdt que vous n’aurez jamais regret 4 votre ancienne vie 
de plaisirs; cette crainte est ma préoccupalion constante. 

— Si vous m’aviez vu toute la semaine aux bureaux de M. Labou- 
rier, vous abjureriez celte crainte. Ma besogne n’est pas attrayante, 
mais je me soumettrais 4 des épreuves plus ardues si elles devaient 
avancer le moment ot: vous cesserez de douter de moi. 

Ces derniers mots étaient prononcés avec une expression si tencre, 
que Bénédicte fut vaincue jusque dans les derniéres résistances de 
sa raison. 

— C’est parce que je doute de vous rendre heureux, dit-elle. J'ai 
$i peu de chose a vous offrir! 

— Rien que pour cela? répondit Emile avec un accent de 
triomphe, et i] prit les deux mains de la jeune fille et les baisa ar- 
demment. 





4990 BENEDICTE WYNIEFCKA, 


— Oh! Emile, voici madame Lawson ! 

Arabelle était en effet au bout de L’allée; mais, en At. 
race, elle savait quil est malscant de déranger deux Jet: 
occupés 4 résoudre les préliminaires de leurs fiancailles, ¢ 
raissait absorbée dans la lecture de la revue quelle te 
main. 


XVI 


C’est un axiome banal que les vices sont la perversion, !: 
tion d’un principe bon en lui-méme et parfois méme satt- 
est vrai que le bien et le mal sont étrangement pétris ensen: 
le limon dont est faite Ja pauvre humanité. Ainsi, pour puri 
lement de l’avarice, ce vice procéde de l’instinct de coax 
turel 4 tous et sans lequel la surface du globe finirait par = 
pler. Maintenu dans les bornes de la justice, cet instinct {3 
dividus et les familles prospéres; mais si des prédispositi2: 
ou la force de l’exemple exagérent son jeu, cet instinct & 
vice odieux entre tous qui se nomme lavarice. 

Les analogies et les cons¢quences morales ne sont pas mai: 
que les analogies et les effets physiologiques. De mémenu:!: 
attaque les gens replets et bien nourris, les vapcurs les #.\i 
tresses énervées, el de méme l’avarice est Je lot des hur: 
tempérament sec, de coeur égoiste, d’estomac débile. ef dvtt! 
circule lentement dans des veines étroites. 

Cette constriction des organes vitaux serait, d’apris des m 
listes, la cause méme de cette aptitude a4 tout rapporter & § 
constitue l'avarice. Les spiritualistes, au contraire, pour 
la forme n’est que l'image tangible de la personnalité moral. 
un effet de ce vice dans la dépression physique observer si! 
vidu qui en est possédé. 

Une particularité curieuse de ces effets de Pavarice avait ¢: 
cée par le docteur 4 madame du Quesnay, qui n’en avait" 
aussi frappée qu’ Arabelle : au lieu de détruire les indivile 
domine, comme ta plupart des autres passions, et cela dan 
de temps parallcle & son accroissement et & sa puissance, «! 
conserve et leur est un gage de longue vie. Faible chez eu:.! 
lité en.est d’autant plus tenace. 

C’est ainsi que le pére Herbelot était encore vert el 
soixante-treize ans. C’était assurément une création falotte } 
une caricature symbolique de Callot, que ce maigre vieillar! 
anguleuse, 4 front étroit sillonné de rides immobiles, et dont 


BENEDICTE WYNIEFCRA. 1294 


glabre, rasée deux fois par semaine, laissait observer les sillons 
presque concentriques qui serraient ses lévres minces, a la facon 
de la fermeture froncée d’une bourse de cuir. Le seul signe de force 
de cetle face blafarde, au teint épais, était dans le menton large et 
carré ; Je nez court, 4 narines béantes, élait un nez de furet, un 
nez quéteur. Les prunelles grises de ses petits yeux, ternes au re- 
pos, étincelaient dés que Petrus Herbelot guignait un profit. 

Depuis vingt ans et plus, Lyon entier connaissait 4 Petrus Herbe- 
lot son invariable costume qui se composait de la houppelande grise, 
jJaunie par l’usure aux épaules et aux parements, d’un chapeau & 
trés-haute forme, 4 bords sordidement lustrés, et d’un gilet de ve- 
lours jadis écossais, maintenant incolore, tant l’étoffe en était rapée. 
Ainsi vétu, Petrus Herbelot ressemblait 4 ces vieux canuts qui ne 
descendent de la Croix-Rousse que trois ou quatre fois par an, et 
qui présentent aux promeneurs des quartiers élégants le spectacle 
de modes depuis longtemps abandonnées, et, a cause de cela, ri- 
dicules. 

A l’exemple de ces vieux ouvriers en soie, mais pour des motifs 
moins respectables, Petrus Herbelot avait soin de réserver cet ajus- 
tement pour ses sorties. Si l'on ne riait pas de lui par les rues, c’é- 
tait que tout le monde le connaissait peu ou prou, et, il faut bien le 
dire, en tous pays du monde, la richesse est assurée de ses coudées 
franches ; ses dehors fussent-ils grotesques, sa puissance n’en est 
pas moins considérée, et la ot l’on se moquerait d’un pauvre diable 
obligé par la détresse 4 se montrer sous un accoutrement risible, 
on dit d’un riche avare : « C’est un original ! » 

Toute passion forte se suffit & elle-méme. Petrus Herbelot ne re- 
cevail jamais d’amis dans sa maisonnette des Massues. Rien ni per- 
sonne au monde ne l’intéressait en dehors de ses perspectives de 
gain, et il voyaiten ville les gens dont il avait besoin. C’était méme 
pour éviter de fréquents rapports avec ceux qui sont préts 4 im- 
portuner les capitalistes qu’il était venu habiter les Massues quand 
Ja nécessité avait forcé M. Wyniefcki 4 lui vendre la moilié de son 
clos. 

Le pére Herbelot s’était établi dans la maison du jardinier sans 
rien changer a l’agencement rustique des quatre piéces qui la com- 
posaient, car il les trouva suffisamment élégantes pour y loger sa 
fortune. 

Cette maisonnette, batie 4 dix pas de Ja grande grille (le jar- 
dinier des Ambert avait fait fonction de concierge) était remplie de 
meubles saisis chez les locataires qui n’avaient pu payer le pére 
Herbelot; car i] savait au besoin éviter les frais de vente aux gens 
qui eussent rougi de voir étaler des affiches judiciaires portant leur 


1202 BENEDICTE WYNIEFCRA. 


nom, et le propriétaire acceptait en ce cas quelques meuble 
le payement des termes dus. Inutile d’ajouter qu'il chaisis 
meilleurs en leur faisant subir une dépréciation notable. 

On en voyait de toutes provenances et de tous les sitice 
quatre piéces de la maison, depuis humble buffet peut a 
du prolétaire jusqu'au palissandre et au bois doré du 4:1 
Bourse et de la femme galante. Mais cet encombrement 12: 
auprés de celui de l’orangerie, convertie en garde-meuble, « 
laquelle Vhumidité faisait sauter hors de leur gaine déca: 
lets de cuivre des tables de Boulle, et verdissait d'une vez. 
mousse les satins des fauteuils capitonnés. 

Cet entassement dont on ne prenait aucun soin élail i 
nie irraisonnée du pére Herbelot; 11 n’evit pas dépensé un sx 
entretenir ces meubles en bon état, et son peu d habitud de | 
les élégances |’empéchait peut-étre de constater leur ei 
progressive. Ce nétait pas, d’ailleurs, sans but qu'il les stu 
ainsi ; il collectionnait eu eux le futur mobilier de son chika 
tait ainsi qu’il appelait la maison Wyniefcka, dont la post! 
pour le moment son unique et lancinante fantaisie. 

On I’a dit fort judicieusement : les avares sont des pute. | 
rice est, de toutes les passions, la plus abstraite, celle dans \' 
le cerveau a le plus de part. Le pére Herbelot, le plus tam 
hommes, savait peindre de couleurs vives ses projets ins 
dans son chaleau, lorsqu’il les contait 4 sa vieille sceur, s¢! 4 
ménagére, et 4 son fils Joannés. 

Une fois les Wynicfgki dehors, on devait couper ras li hate 
paration, prendre ses aises au grand logis, marier Joatne 
jeune homme soupirait) avec la fille de l’avoué C™, &§& 
bourgeoisement. Cet adverbe comportait pour le pére Herbal 
les variétés de luxe, mais il n’en rabrouait pas moins s3 $4 
qu’elle demandait combien de domestiques il faudrait ne-t! 
il se sentait aussi offensé de cette altaque imaginaire a sch 
fort que s'il cut fallu financer tout de suite pour y faire divi. 

En attendant ces splendeurs tant de fois promises, la {:! 
vail parcimonieusement, ne se nourrissant qu’a la facon des f 
gens, de viande de pore salée, de pigeons qu’on envoyi' § 
chez les voisins, et de l¢gumes du clos que Petrus Herbela 2 
lui-méme et que sa sceur béchait d’une énergie toute camp 

Ce n’est pas que Mariette Herbelot fut avare ; laide et par 
avait trouvé un refuge chez son frére qui lui avait fit co 
comme un bienfait fraternel le don qu'il lui octroyait de 00 
tien et de sa nourriture, bien gagnés par un travail de serv! 
gages. Mais, pour la pauvre fille, servir chez des parents, ¢ 


BENEDICTE WYNIEFCKA, 41293 


pas étre en condition, et, tant que sa belle-sceur avait vécu, l’amitié 
lui avait rendu douce sa tache quotidienne que l’habitude lui fit con- 
tinuer ensuite. 

Petrus Herbelot avait tenu ces deux femmes sous un joug, non pas 
impérieux bien qu’absolu, mais tracassier, tatillon, plaintif, plus 
aigre qu'une crécelle, plus faligant qu’un refrain cent fois répété. 
La mére de Joannés, belle fille de la campagne épousée pour sa dot 
et qui avait une nature ouverte et réjouie, s’élait usée a ce travail de 
scie patiente et tenace qui avait altéré d’abord sa gaieté, puis sa gé- 
nérosité native et enfin sa constitution; elle était morte ne sachant 
rien des affaires de son mari, le croyant toujours un pauvre maftre 
macon sous le coup des prétendues fourberies des architectes, des 
malversations des marchands de pierres et de platre, quand il était 
déja possesseur de trois maisons, et qu'il avait joint au petit bien 
qu'elle possédait prés de l’Arbresle l’achat de trois fermes qui le joux- 
taient. | 

Toute la famille avait donc été victime de la passion de Petrus Her- 
belot, jusqu’a son fils dont le martyre ne peut pas étre dit en si peu 
de mots; mais le chef de cette famille était sans conscience de ses 
torts et de sa tyrannie. Ne les enrichissait-il pas tous? De ce qu’l 
possédait par la pensée tous les biens que son or ett pu leur procu- 
rer, il en concluait qu’ils devaient étre heureux d’avoir un pére et un 
frére tel que lui, quand tant d’autres dissipent le patrimoine hérédi- 
faire. Lui, avec presque rien, il avait su créer une fortune. 

Aussi, se délectait-il en parcourant de souvenir tous les chemins, 
semés de difficultés sociales, par lesquels il était parvenu, lui, 
simple fils d'un maitre magon de l’Arbresle, 4 une telle puis- 
sance financiére ; il prenait 4 cette revue le plaisir qu’aurait un ar- 
tiste de génie 4 contempler son chef-d’ceuvre. 


XVII 


Tel était ‘homme a l’humanité duquel M. Wyniefgki allait en ap- 
peler pour obtenir de lui un sursis de payement. Certes, si de la 
vallée lyonnaise que le plateau de Saint-Irénée domine, les voix 
plaintives des débiteurs du pére Herbelot avaient pu monter jusqu’a 
Yexilé, elles lui eussent crié : « N’implorez pas un homme sans en- 
trailles. » Mais peut-étre cet avertissement eut-il été perdu pour le 
comte. Les gens de sang bouillant se refusent 4 constater l’absolue 
sécheresse de l’4me; eux qui sont les serviteurs empressés de leurs 
impressions, ils ont besoin de se buter 4 de froids raisonnements 





4204 BENEDICTE WYNIEFCHA. 


pour convenir que cerlaines natures sont réfractaires 3 t 
nement du coeur. 

Ce ne fut cependant point sans quelque pudeur que |: 
par le petit chemin pour tourner l’angle de son mur et ai 
4 ]’ancienne grande porte de sa villa. Il se souvenait de I: 
le pére Herbelot avait mise 4 ne payer son terrain quai 
risoire et de l'avis que lui avait donné le notaire lorsqu’: 
dresser l'acte de ’hypothéque par lequel le comte avail 
grace 4 un prét fait par M. flerbelot, la somme nécessire 
de ses dettes commerciales. 

— Si M. Herbelot préftre vous préter trente mille fiz 
qui vous reste plutot que payer votre terrain ce quil: 
qu’il veut avoir prise sur vous, lui avait obligeamment ii! 

Mais M. Wyniefcki, mu par un sentiment d’honnewr.:f? 
par les exigences de l’avare, car nul autre acquéreur ms 
senté pour le terrain, et le comte avait besoin d'arzert 
pour éviter que le nom des Wyniefcki et des Ambettie 
noncé une deuxiéme fois 4 Lyon, accolé a la flétrissant:; 
de faillite. 

Jusque-li, grace, dans les premiéres années, a if? 
mies restées 4 madame Ambert, el depuis cinq ans, sixzs 
de Bénédicte, M. Wyniefcki n’avail pas failli & ses enzazee 
vers M. Herbelot. De quoi s'agissait-il aprés tout cette fur? 
tard de quelques jours. Il s’encouragea par cette pens? 
ou il se trouva prés de la grille. 

Elle n’onvrail pas comme autrefois sa baie ouvraace 
fine guipure de mélal. Les avares s’imaginent gue le . 
méme peut les voler. Un cadre de planches brates mont! 
en haut de son armature forgée, et ne finissait qu'au 0 
fléches, jadis dorécs, maintenant roussies et rouillées par | 
péries. 

M. Wyniefcki étendit machinalement la main vers le > 
cuivre encastré dans le creux d’un morceau de marbre turq 
& hauteur moyenne dans un des piliers ou s’agencait |3: 
bouton yint 4 lui sans faire entendre aucun bruit de timd 
sonnette. Depuis trois ans, les fils de fer s’étaient casses ¢ 
Herbelot, aprés avoir tenté en vain de rétablir lui-mért = 
avait obvié & cet empéchement de communications ext 
clouant lui-méme sur un des pammeaux surajoutés 4 /?: 
vieux heurtoir résonnant sur une plaque de fer. 

Le comte fut quelques minutes avant de recourir a ce m05 
pel dont il ne s’avisait pas, mais enfin il apercut le marteat 
son éyeilla dans la cour de Phabitation un long hurlement. 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4293 


Quelques paroles prononcées d’une voix dolente eurent raison de 

cet émoi du chien de garde, et Mariette Herbelot vint entre-bdiller la 
porte. 
- Bien qu'elle fat pauvrement vétue d'une robe de gros mérinos 
d'un noir passé au rouge, d’un tablier de cotonnade bleue tout ra- 
pelassé, et qu’elle fat coiffée d’un bonnet de tulle noir par économie 
de blanchissage, M. Wyniefcki la salua avec courtoisie, non pas tant 
pour se faire des alliés dans la place que parce que ses habitudes de 
déférence 4 l’égard des femmes étaient invariables, quels que fussent 
leur rang et leur 4ge. 

— M. Herbelot est-il chez lui? lui dit-il ensuite. Je désirerais lui 

ler. 

— Attendez, monsieur, je vais voir... Mais tais-toi donc, enragé! 
dit-elle au chien qui avait recommencé a donner de la voix depuis 
que l'étranger avait pénétré dans la cour. 

— C’est une superbe béte et d’une espéce rare! répondit M. Wy- 
niefcki en faisant quelques pas vers la niche. 

Au pied de la niche était scellée en terre la chaine au bout de la- 
quelle \’animal soufflait sa fureur vers le nouveau venu. C’était un 
dogue de Bordeaux, qui tout en donnant de la voix pour menacer 
le visiteur, retroussait ses babines pendantes en montrant une 
double rangée de crocs aigus, et un abime noir dans lequel se fat 
engouffré comme une paille le bras d'un enfant de dix ans. Son 
corps 4 poil fauve, tacheté de brun, dans l’équilibre duquel la sou- 
plesse s’alliait 4 la force, était agité par l’accés de colére ou le met- 
tait Pintrusion d’un inconnu; il étirait ses jambes nerveuses et 
frappait de sa lourde queue le toit de sa niche qui résonnait comme 
sil edt été ébranlé par le choc d'un marteau. 

Le comte souriait 4 ces démonstrations belliqueuses, peu ému par 
les éclairs que lui lancaient les pupilles jaune-topaze du dogue; il 
s'approchait méme de lui pour admirer ce spécimen, devenu rare, 
d’une race 4 bon droit proscrite pour ses instincts féroces et sa stu- 
pidité, quand Mariette Herbelot répondit 4 son exclamation : 

— Ah! mon bon monsieur, si lon peut dire : une béte superbe ! 
Retlirez-vous, retirez-vous, sans vous commander, car ces animaux sont 
de vraies brutes qui ne connaissent rien. I] vous arracherait un mor- 
ceau de votrebel habit, etavec il mordrait un peu desadoublure de chré- 
tien. Savez-vous que nousne pouvons pas tenir un chat ici? 11 les coupe 
en deux pour les manger. Et quand il est laché, nous ne pouvons pas 
sortir de la maison tant qu il fait nuit. [Il nous dévorerait. Ces chiens-la 
sont si bornés qu’ils ne sentent pas leur maitre... Vous ne croyez 
pas ¢a?... Ga s’est vu, monsieur; le frére de celui-ci a déchiré le 


4296 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


bras droit du maitre qui l’avait élevé; il a fallu le lui coupe 
un homme estropié pour la vie. De vraies brutes, je vous 3 
moi qui donne a celui-ci sa pitance. Eh bien! je ne me fe 
Mcéme quand il veut jouer, dés qu’il se dresse sur ses patt 
ri¢re, comme il est alors plus grand qu'un homme, il ne fa 
se trouver prés de lui; on ylaisse toujours quelque nippe 

— Qu’est-ce qu'il y a donc que tu jases tant et qu Ars: 
manda le pére Herbelot en paraissant dans l’entre-biillem 
fenctre du rez-de-chausseée. 

— Voila! s’empressa de répondre Marictte, C'est \. | 
qui vient vous parler, mon frére. 

Le comte fut introduit sans autres facons dans la pitce 
autrefois la resserre des outils de Jardinage et qui était azer 
la garde des graines. Les murs étaient garnis, d'un ct:. 
ches de sapin pour les réserves d’oignons de plantes bulb: 
l'autre, de tiroirs 4 comparliments assez semblables 3:2 
voit dans les magasins de mercerie. 

Le pére Herbelot était trop conservateur par essence peur 
cet aménagement, et il en avait tiré parti avec assez d'ixs 
Des étiquettes placées sur chaque tiroir annongaient queck 
était le casier d’une affaire; les étagéres de sa pin supporter 
le code, seul ouvrage feuilleté, une assez grande collectiva: 
reliés avec luxe, dont les dos de maroquin se flétrissaient : 
été peut-ctre maniés. 

Si c’était li le centre d’opérations du pére Herbelot. a! 
témoignait une superbe table-bureau de vieux poirier sur 
s élalaicnt comme seuls petits meubles A écrire un pupitre 
en sapin noirci et un encrier de verre entouré d’un c3rte ¢ 
il n'y avait pas dans cette piéce le moindre indice de caise-| 
ses de paille, pour la plupart déjetées, et sous les pieds le 
de briques, nu et a peine propre. Sans doute, malgré la ¥, 
son gardien, le pére Herbelot craignait les voleurs, et il ¢ 
rer son argent, soit dans quelque bizarre cachette, sai | 
chambre du premier élage, ou nul ne pénétrait et dontil gt 
jours la clef sur lui. 

Quand M. Wyniefgki entra, Joannés Herbelot était assis ( 
pupitre et il écrivait une expédition, car plusieurs pages é 
timbré encore humides gisaient sur la table & ses cétés. 

A la vue du comte, Joannés se leva spontanément et le 
le plus grand respect. Le pére Herbelot, qui était reslé ca 
sa chaise, langa un coup d’ceil de travers & son héritier et sep 
jouer son cou dans sa cravate, ce qui était chez lui un sign 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4297 


sion d’esprit. Il cherchait ce que voulait dire cette visite insolite, et 
avec l’instinct des avares, il toucha barre dés les premiers mots qu’il 
dit 4 l’exilé: 

— Qui, monsicur Wyniefcki, un beau temps, mais pourceux qui ont 
du bien au soleil et qui espérent d’abondantes récoltes. Mes récoltes a 
moi sont dans les poches de mes débiteurs et elles sont difficiles 4 
engranger. J’ai des obligations 4 remplir de divers cétés, et si l'on 
me fait faux-bond aux échéances, je ne sais pas comment je m’en 
tirerai. 

— Asseyez-vous, monsieur, je vous en prie, dit Joannés en ten- 
dant 4 M. Wyniefcki une chaise que son pére avait négligé d’offrir a 
son visiteur. 

Emu de ces plaintes de mauvais augure, le comte perdit de son as- 
surance et s’assit pesamment; le siége délabré cria, ce qui accrut la 
mauvaise humeur de l'avare contre la politesse de Joannés; aussi 
écouta-t-il d’un air rogue les explications embarrassées de M. Wy- 
niefcki. 

— Quelques jours de retard! dit-il en grognant; on dit toujours 
ca. Ce qu’on n’a pas aujourd’hui, comment Il’aurait-on demain? 

M. Wyniefcki recommenga ses protestations d’exactitude 4 quinze 
jours prés de l’échéance ; le pére Herbelot les écoula les yeux fer- 
més, non point pour échapper au prestige des gestes éloquents de 
Vexilé, mais parce qu'il médilait son plan de batfaille. fl eut la 
cruauté de laisser s’établir un silence quand M. Wyniefcki lui eut 
offert un a-compte immédiat de cing cents francs; puis, lorsqu’il 
eut bien tenu son débiteur dans l’attente de sa décision, il lui dit: 

— Pas d’a-compte, ce n'est pas régulier, et je suis pour la léga- 
lité, moi! Mais savez-vous que sans parler de ce retard, vous me 
causez de grands préjudices ? Si je n’étais pas un bonhomme, je vous 
aurais déja fait une petite visite. Personne autre que moi n/aurait 
pris une hypothéque de trente mille francs sur votre maison. Elle 
n’est en pierres de taille que jusqu’au premier, et le terrain, tout 
mauvais terrain, un sol de cailloux. Eh bien! vous me laissez dété- 
riorer mon gage. Le crépi de vos fagades tombe de tous les cdlés; 
vos volets sont démontés ; je parie quil pleut dans votre grenier; 
vous laissez par terre les murs qui s écroulent ; tout ¢a n’est pas dans 
les conditions de notre contrat d’hypothéques. 

— Mais... balbutia M. Wyniefgki. 

— Je sais, je sais... interrompit lPavare avec un geste cassant. Si 
vous laissez abimer volre maison, c’est que vous n’avez pas de quoi 
la réparer. Le payement de vos hypothéques, les contributions qui 
augmentent toujours, Dieu sait si c’est 4 propos! tout ¢a mange vos 
petites rentes. Puis, vous avez deux domestiques, vous! C’est un 

25 Sepremene 1874. 83 











4298 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


genre que je trouve trop cher pour mot : la nourriture 
personnes coute si gros! Entin, c’est votre affaire. On estéd 
le grand, ce nest pas pour savoir compter. I] n’y a quel 
gens comme moi qui sachent que lorsqu’on a quatre sous, | 
pas en dépenscr cing. Monsieur Wynief¢ki, voulez-vous que 
dise ? Vous verrez le bout de ce qui vous reste, et avant quils 
temps. Votre belle-mére est trés-dgée... 

— Eh! monsieur Ilerbelot, elle n’a que deux ansde plusg 
repartit l’exilé, bless¢ de cette immixtion dans sa vie privée 

— Oh! moi, dit l’avare en boutonnant sa veste de | 
haut en bas, comme pour défendre & toute influence mérbid 
taquer, oh! moi, c’est different. Je dis donc que madan: 
est vieille; aprés elle, bonsoir sa rente de deux mille fra: 
sont pas les doigts de votre fille qui ramasseront sur son ;i‘ 
de piéces de cent sous pour remplacer cette rente-la. Vouler- 
bon conseil? Liquidez tout bellement, & votre aise, car six 
dez d’y ctre forcé, on aura pour pas grand’chose ce qui sou 
Hein! c’est gentil 4 moi de vous donner un avis contr & 
réts. Aprés la mainlevée de mon hypothéque, votre prorr 
bien vouloir... oui... non... si, environ douze mille {rams 

. — Allons donc! s‘écria M. Wyniefgki en haussant [es e920 
belle-mére l’a payée quatre-vingt mille il y a trente ans. e: 
priétés ont doublé de valeur depuis; elle a fait des réparatto 
construit les batiments qui sont de votre céteé. 

— Je dis douze mille, répéta séchement Vavare. La vente 
m’avez faite a diminué votre terrain de moilié. 

— Et vous ne m’avez payé votre part que neuf mille {131 
lexilé avec amertume. 

—— Avez-vous eu des offres meilleures? riposta le pire i 
narquois. Quand on désire de l’'argent comptant, il faut s‘all 
le payer. 

Le comte ne sut que répondre, tant il était honteux pour son 
cier d'un si froid cynisme. 

— Liquidez, monsieur Wyniefcki, liquidez, riposta celui-i; 
tout bénclice pour vous. Au lieu d’avoir 4 payer des semestte 
touchicrez la rente en cing pour cent de votre petit ca pital. Sou 
établirez selon vos moyens 4 Lyon, et votre dempiselle nest 
obligée de monter et de descendre la céte tant de {ois par jar 

— Si vous me dites ceci pour m'obliger, dit le cumte ens 
avec dignité, je vous remercie; mais je ne suis pas venn iti 
chercher un avis sur des inléréts dont je suis le seul juge. | 
sauce, monsieur Herbelot. Vous serez payé dans le cout 
juillet. 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4999 


Comme il allait franchir la porte, l’avare se leva, courut a lui et le 
retint par le bras : 

— Vous étes trop susceptible, lui dit-il avec un accent brusque 
qui jouait la sincérité. Qu’est-ce que je voulais, moi?... Vous obli- 
ger. Cela vous déplatt; n’en parlons plus. Mais je suis un meilleur 
bonhomme que vous ne pensez : Restez donc en paix quant 4 |’é- 
chéance; si vous n’avez pas les fonds, méme fin juillet... on atten- 
dra. On ne peut pas faire la guerre 4 un voisin pour un semestre 1m- 
payé. Ne vous tourmentez pas, et surtout n’empruntez pas d'argent. 
Ca revient toujours trop cher... La, c’est bien enfendu : Payez-moi, 
ne me payez pas, c’est tout un; ¢a ne nous empéchera pas d’étre 
bons amis. 

I] n’en fallait pas tant pour faire revenir le comte de ses mauvaises 
impressions ; il salua donc cordialement le pére Herbelot et sortit 
dans la cour ou Joannés l’accompagna, bien que son pére lui criat 
que sa tante ferait bien cet office; mais la vicille Mariette dit, du 
fond de sa cuisine, qu'elle était occupée, et en effet, un horrible re- 
lent de graisse rance saisit le comte Wyniefcki 4 la gorge pendant 
qu’il traversait le petit palier de l’escalier qui coupait en deux la 
maison. 

Ce n’était pas sans un but secret que Joannés s’était chargé de re- 
conduire le visiteur. Quand ils furent arrivés prés de la grille, le 
jeune homme feignit de ne pouvoir tourner la clef dans la grosse ser- 
rure qui la fermait, et, aprés avoir jeté un coup d’eeil sur les fené- 
tres de la maison, par crainte d’étre observé, il dit 4 mi-voix a 
Vexilé : 

— Monsieur, n’oubliez pas, je vous prie, que d’aprés les termes 
du contrat d’hypoth¢que, un mois aprés une échéance impayée, 
mon pére a le droit de mettre la propriété en vente judiciaire. Les 
paroles volent, monsieur; il n’y a que les écrits de valables en 
affaires. 

— Ah! le vieux matois! s’écria M. Wyniefcki, en riant d’un bon 
gros rire ; il a donc voulu m’enjoler | 

— Monsieur!... murmura Joannés en baissant la téte. Puis il 
ajouta, en entrecoupant chacun de ses mots qui tremblaient au sor- 
tir de ses I¢vres : 

— Si vous n’aviez pas l'argent, je sais des gens qui vous en pré- 
teraient. 

— Tiens! tiens! vous faites déja des affaires pour votre compte 
personnel? dit M. Wyniefcki, dont le coeur était encore ulcéré par les 
humiliations qu'il avait subies dans cette visite. C'est une concur- 
rence 4 votre pere... Et 4 combien du cent, mon garcon? simple- 
ment pour savoir, croyez bien. 


41300 BENEDICTE WYNIEFCEKA. 


— Sans intérét, monsieur! répondit Joannés auque 
tourna les talons aprés lui avoir adressé un petit salut: 
admiratif 4 la fois. 


XVIII 


Le diner chez madame du Quesnay fut trés-gai. Chacu 
dame Ambert, qui sortait de chez elle pour la premiére: 
deux mois. C’était la doyenne de la compagnie, ce quik 
sait la mailresse de la maison qui était traitée en jeune! 
la grand’mére de Bénédicte. 

C'est qu’en effet rien n’est plus relatif que la jeunesse. 
de six ans trouve vieux son frére ainé qui en a treize, ¢|: 
ans, si alertement portés, de madame du Quesnay éla‘en! 
nesse pour les soixante-quinze ans si éprouvés de madam 

C’étaient donc, entre elles, d’éternelles et gracieuses co 
l'une prétant aux yeux aflaiblis de l'autre le secours de: 
se passaient de lunettes, et madame Ambert, combattan!: 
ce qu’clle nommait les illusions printaniéres et J 20 
dains de sa jeune amic. 

Madame Ambert, qui ne faisait ces petites querelles a 
Quesnay qu’en thése générale, eut occasion, ce soir-l3. 
adresser en thése particuliére, car les attentions @Emilep 
dicte étaient visibles; il ne l’avait pas quittée des yeus, 
diner, et, apres, lorsqu’on avait prié la jeune fille de se 
tendre au piano, il était resté 4 ses cOtés dans Ia pénom 
coin du salon ow elle jouait, sans cahier de musique su 
pitre, le sentimental adagio de la quatorziéme sonate e 
de Beethoven. | 

La grand’mére de Bénédicte avait la perspicacité des 
dans le cours d'une longue vie, ont beaucoup vu et be: 
servé ; elle avait, du reste, noté dans ses souvenirs les ch: 
opérés depuis deux mois dans le caractére de sa pelite-t 
nette comme elle l’était dans ses décisions, dit-elle tout: 
dame du Quesnay pendant que M. Wyniefcki causait avec: 
le docteur : 

— Il se passe ici quelque chose qui ne me plait point,’ 
dame ; si vous nous voyez moins souvent pendant quel 
nattribuez notre réserve 4 aucune cause qui vous soit pe 

Madame du Quesnay fit la moue 4 sa vicille amie. 

— Voulez-vous bien, lui répondit-elle, n’ayoir pas les 
clairs ! Et vous vous plaigncz des mauvais services qu'il 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4504 


dent! Je gage que vous pourriez régler votre montre d'ici au clo- 
cher de Fourviéres, et vous étes femme 4 voir distinctement l’herbe 
pousser ; mais votre mémoire ne s’est pas si bien conservée que vos 
yeux. Etes-vous donc tant vieille que vous ne vous souveniez plus de 
volre jeunesse ? Et pourquoi voulez-vous priver Bénédicte des béné- 
fices de la sienne ? Les vieux cceurs se réchauffent, madame, a ce so- 
leil qui luit sur les jeunes Ames. Allez, c’est mal 4 vous de gater le 
dernier roman que je veuille lire. | 

— Mais... | 

— Je vous le répéte, c’est le dernier ; aussi, }’entends le voir finir 
heureusement. 

— Et Bénédicte qui ne m’a encore rien dit? 

— Elle! mais clle se défend encore. Voyez d'ici ses yeux un peu 
battus et la mélancolie de sa figure : elle s’enivre de la poésie ré- 
veuse de cet adagio. Ne trouvez-vous pas qu’elle nous conte 1a le 
tendre poéme d’une jeune fille arrivée sans aimer jusqu’a |’dge de 
vingt-trois ans, fleur empéchée de s’entr’ouvrir par un hiver trop 
long, et s’épanouissant tout & coup sous un rayon luisant entre 
deux nuages bien noirs? Croyez-moi, respectons son silence, n’allons 
pas jeter les pavés du raisonnement au palais idéal que ces jeunes 
gens édifient. Laissez faire, d’un cété, le désir de se réhabiliter, et, 
de l’autre, le voeu bien naturel de compléter sa vie. Chére madame, 
défendons-nous du travers des grands parents qui yeulent souvent, 
contre toute justice, enchainer 4 leur déclin ces charmantes au- 
rores. 

— Il manque seulement la rime aux stances que vous composez 
la, d’inspiration, répondit madame Ambert. Ecoutez, madame et trop 
jeuneamic. Ne me croyez ni plus égoiste ni plus séche de cceur que 
vous ; mais je sais par expérience que l’amour partagé ne fail pas a lui 
seul le bonheur du mariage; 11 y faut avant tout une conformité de 
gouts et d’éducation qui ne se truuve pas entre votre neveu et Béné- 
dicte. Voyez of un grand élan de coeur, que j’ai partagé, a conduit 
ma fille. Certes, Thaddée, mon gendre, est le meilleur étre qui soit; 
mais si nous, qui sommes de souche commergante, nous nous étions 
alliés 4 quelque famille lyonnaise, nous ne serions probablement pas 
ruinés, ma fille vivrait et... 

— Ta, ta, ta, interrompit vivement madame du Quesnay, vous 
n’auriez pas une Bénédicte. Pour créer cette poétique enfant, ila 
fallu union d’un Slave au coeur bouillant comme votre gendre et 
d’une Lyonnaise modeste et dévouée comme votre fille. Bénédicte est 
une fortune 4 elle seule. 

— Vous avez raison. Ne nous fait-elle pas vivre tous? 

— kh bien, donc, puisqu’elle accomplit depuis cing ans cette 






eee tree acer eet et errr 


4302 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


ceuvre virile de soutenir sa famille, ne sauriez-vous vous fier 
quant au choix de son cceur? Laissez-la maitresse de sa des 
Elle est jalouse de son petit secret... Quoi de plus naturel? Igi 
le donc A mon exemple, ne fit-ce que pour vous venger de sa ré: 
en lui disant au dénodment : « Ma fille, c’était le secret de 
médie. » 

— Qu’est-ce qui se trame dans ce coin? est-ce un complot 
manda Je docteur en se jetant dans la bergére voisine du cana 
madame du Quesnay. 

— Justement, vous étes devin, répondit celle-ci, et son trai 
rieux est d’étre imaginé pour la sécurité d’autres conspirateur. 
m’en demandez pas davantage; n’étes-vous pas déja de 
ligue ? 

A ce moment, on annonga la famille Labourier qui n’était p: 
tendue, et dont l’entrée jeta un froid dans le salon. Le banqu 
dit amené par le désir de féliciter la maitresse de la maison < 
premiére semaine de travail de son neveu. Il se déclara enchan! 
aptitudes d’Emile qu’il traita familiérement, lui frappant su 
paule en assurant que le jeune homme avait en lui I'étoffe d'v 
cellent banquier. 

Madame Labouricr trouva que madame Ambert était impos 
malgré l’austérité de son costume noir et de son col de toile | 
simplement orné d’un novud de Chantilly. Son mari fit 4 part) 
méme remarque au sujet du comte qui avait grand air dans so! 
bit noir; il portait ce costume de cérémonie avec une aisanc 
manquait 4M. Labourier, dont l’embonpoint mal placé faisait 
ber la chemise et dont les mains courtes étaient pataudes so 
gant. Puis, bien qu’il n’eat pas l’ombre de prétentions, ce com! 
gantesque regardait de haut en bas le banquier 4 cause de la‘ 
renc® de leur taille ; il avait aussi l'avantage sur lui dans la coi 
sation, trouvant le mot juste la ok M. Labourier le cherchai 
vain, tout Francais qu’il fat. 

Il n’y eut, dans le commencement de Ia soirée, de la cordi 
sans restriction qu’entre Hermance et Bénédicte, qui jasérent 
un coin comme parlent les jeunes filles, de tout et de rien, se ti 
pour savoir si elles peuvent se livrer, s’éprouvant dans leurs opin 
générales avant d’en venir a une intimité plus étroite. 

Ceci, d'Hermance & Bénédicte seulement. Mademoiselle Labor 
avait soin de mimer agréablement ses phrases ; elle se posait de 
quarts, relevait du bout des doigts une boucle déroulée, donna 
petits coups aux dentelles bouffantes de ses manches, en un mo 
livrait aux manceuvres traditionnelles d’une fille d’Eve qui veu 
tirer les regards. 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4303 


Le docteur Portal, observateur de ce manége, et qui ne pouvait le 
eroire destiné 4 fasciner ses quarante et quelques années, en conclut 
qu’il était 4 Padresse du seul jeune homme de la compagnie, et il 
étudia Emile pour voir si Hermance réussissait ; mais le sire de Bel- 
Esbat avait connu bien d’autres coquettes, et Céliméne en personne 
en aurait été pour ses frais avec lui; il ne voyait que Bénédicte, et 
son attention était si marquée que le docteur alla le distraire de sa 
contemplation, afin de ne pas donner un sujet de médisance aux 
nouveaux visiteurs. 

L’heure du thé rassembla tous les groupes, et ce fut pour élre 
agréable 4 madame du Quesnay et aussi pour satisfaire 4 la manie 
interrogeante qui posséde les gens médiocrement élevés que le ban- 


quier demanda 4 M. Wyniefcki dans quelles circonstances il s’était 
enfui de Pologne. : 


XIX 


Le comte n’aimait pas 4 se mettre en scéne ; néanmoins, comme 
on le pressait de tous cétés, il dut se rendre au désir général, et il 
dit en roulant, par un geste familier, la longue boucle de sa mous- 
tache entre deux doigts de sa main droite : 

— Je n‘ai pas a vous raconter la révolution de Pologne. Nous se- 
rions ici jusqu’a demain dans ce cas, méme si je laissais de cdté 
histoire générale pour vous apprendre simplement les faits curieux 
ou pathétiques dont j’ai été teémoin; mais, pour répondre 4 votre 
question, je dois nouer le récit de mes derniéres journées en Po- 
logne 4 une scéne du prologue de |’insurrection. 

En 1830, j’étais un des plus jeunes cadets de l’armée polonaise, et 
le plus ardent de tous dans mon patriotisme. Comment eut-il pu en 
étre autrement? Outre les raisons publiques, j’en avais d’un ordre 
plus intime. Mon frére ainé était en Sibérie depuis la conspiration de 
4826, ma mére en était morte de chagrin, et ma sceur, pour le 
méme molif, s’était retirée aux Ursulines. 

L'amour de la Pologne libre faisait partie de notre héritage de fa- 
mille, et, je n'ai pas de honte a l’avouer, c’était notre principale 
fortune. La branche ainée des Wyniefcki, seule restée riche, s‘était 
alliée 4 la Russie par frayeur de perdre ses biens. Ma cousine Sté- 
phanie, celle qu’aimait mon frére Xavier, avait épousé un colonel 
russe, trés-aimé du vice-roi Constantin. Ce colonel s’appelait Sergue 
Alexandrowitch Iliakoff. 

Iliakoff me comblait de prévenances, m’appelant frére 4 la mode 
russe, qui est de traiter ainsi ses cousins; mais je ne répondais 


pr repegrecrererenrar ares pusenern tase 





moment favorable. Les chefs avaient 4 décider 
solus; quant & nous, les jeunes, les ardents, sai 
core les voies et moyens, nous savions qu’il fai 
et nous nous adonnions 4 la propagande. 

Le 4*"novembre, — oui, c’élait ce jour-la, — 
dévolions a la chapelle des Ursulines, et, aprés 
tion de graces, j'étais allé charger ma sceur de 
je ne savais si le mouvement ne serait pas pour 
cée. Je m’en revenais tout joyeux d'avoir tro 
novice, qui avail renoncé a tous sentiments h 
triotisme pour ne pas regretler que j’olfrisse 
lorsqu’en me retrouvant dans la rue, je rencoi 

— Te voila enfin, frére, me dit-il vivement. 
de faire briler un cierge pour l’affranchisse 
Dieu bénisse les gamins imberbes qui se mel 
s‘agit bien de cela; ton fanatisme te prépare de 
porte sur le rapport du colonel Sass. 

C’était le directeur de la police secréte de 
modéré, qui remplissait son emploi sans trop « 
et qui avait souvent le périlleux courage de bla 
vice-roi. 

Le colonel Sass, ami de Sergue Iliakoff, lui a 
4 lui soumise par un de ses agents. Vous aurez 
du zéle de ceux-ci quand je vous aurai dit que c 
gouvernement russe prés de six mille florins I 
Sass, ne voulant pas perdre un jeune homme qu 
mée et surtout un parent d'lliakoff, avait fait ar 








BENEDICTE WYNIEFCKA. 1505 


sauver, mais quand Sergue Iliakoff m’eut exposé ainsi l’état de la 
question, je frappai sur mes poches vides et je lui dis : 

— N’en soyez pas honteux pour notre parenté, mais je n’ai pas 
les dix premiers des cing cents florins nécessaires. Peste ! je ne pen- 
sais pas valoir tant! Mais j’oublie que c’cst lévaluation d’une con- 
science russe et non pas la mienne. 

— Mauvaise téte, reprit-il en me tirant Voreille, il faut que tu 
me braves, méme au moment ou |’on prépare peut-étre ta cellule a 
la prison des Carmes! Ecoute, je n’aurais pas couru aprés toi, mais 
il faut que fu m’accompagnes. 

— Ou donc? 

— Dans ces bureaux de la police. J’ai la les cinq cents florins et 
nous allons protester de ta soumission au gouvernement de notre 
pére le czar. 

— Moi?... Jamais! 

— Par exemple?... Eh bien, cadet, laisse-moi faire. Je parlerai, 
tu ne diras rien, tu salueras seulement. 

Que vous dirai-je? Je n’étais point lache, mais j’avais peur que le 
rapport sur moi n’entrainat d’autres arrestations ; puis j'avais bien 
envie d’étre libre pour la féte qu’on nous avait promise en novem- 
bre. Je ’accompagnai donc ; j’assistai & Péchange fait ouvertement, 
oh! sans fausse honte, des cing cents florins contre le document 
accusateur. Sergue lliakoff débita une foule de phrases ronflantes 
sur mon obéissance et ma loyauté. Ce gredin qui vendait ses rap- 
ports en fit de non moins solennelles sur les devoirs de reconnais- 
sance des sujets polonais, et moi je me bornai a saluer 4 droite et a 
gauche les deux interlocuteurs, comme Sergue me l’avait recom- 
mandé; mais mes florins étant de meilleur aloi que mes saluts, je 
sortis de l’hdtel de la police tout a fait blanc et net. 

Le 29 novembre, l’insurrection éclata. Je fus un des premiers 
avec mon régiment de porte-enseignes, accompagné d'un flot d’étu- 
diants et d’éléves del Université, parmi ceux qui pénétrérent au Bel- 
véder, dans Je palais de Constantin. Nous étions ivres de la résis- 
tance que nous avaient opposée les troupes russes sur le pont So- 
bieski. La foule armée croissait 4 chaque instant, avide de vengeance, 
et cherchant partout le vice-roi. On criait par les salles du palais: 
« A mort le Monseigneur! » C’était le titre donné a Constantin. 

Il y eut dans les cours, dans les escaliers, dans les salles une 
mélée entre nous et les troupes du palais, quelque chose, mais dans 
un aulre sens, Dieu merci! comme le 40 aout de votre révolution 
francaise. Tout 4 coup, au milieu des Russes qui avaient mis |’épée 
4 la main, car oncombattait presque corps 4 corps, j’apergois mon 
cousin Sergue, de service ce jour-la par malheur. 





1306 BENEDICTE WYNIEFGKA. 


Nous étions au rez-de-chaussée, dans un des vestibules, et 
fenscurs de Constantin, sur les premiéres marches d’un gra 
calier. Bien qu’ils eussent l'avantage de Ja position, nous 
celui du nombre et surtout celui de l'ardeur qui nous faisait c 
pour rien nos existences. Apercevant Sergue Iliakoff, je cr 
miens : 

— C’est mon frére ; il m’a sauvé le 4* novembre, » et jem 
sur lui pour détourner les épées et les sabres levés de tous 
Heureusement je n’étais entouré que de mes porte-enseignes 
Nous groupons; l'un ote sa veste d’uniforme, lautre son t 
nous l’en yélissons en un clin dail, et je l'emméne a trav 
cours en criant aux survenants : « Vive la Pologne libre! Le 
est 4 nous! » 

Nous courons a travers Varsovie bouleversée, et aprés mill: 
pélies, je le laisse au couvent de ma sceur qui est pour lui w 
sdr. 

Voila mon premier épisode, nécessaire & l’intelligence de 
récit. Serge fliakoff partit du couvent quelques jours aprés + 
déguisement; il alla rejoindre Constantin et l’'armée russe au 
de Mokotow, ct moi je fus incorporé dans un régiment de la 
polonais qui fit toute la campagne. 


xXx 


Le 7 septembre 1854, Varsovie était rendue et le sort de le 
gne décidé — je veux dire cclui de quelques générations —m 
débris de l'armée nationale subsistaient épars; il y eut enco 
engagements, presque des batailles dus au désespoir, ou pour 
dire 4 Phonneur des généraux qui ne voulaient pas capitule 
conditions comme avait fait Krukowiecki 4 Varsovie. 

Je faisais partie 4 cette époque du petit corps d’armée comr 
par Ramorino; nous accomplimes sous ses ordres cette marcl 
nible qui, partant de Lukow tendait 4 une jonction avec Parn 
Rozyeki qui était de l'autre coté de la Vistule; mais nous nef 
parvenir a passer le fleuve. 

Ce fut pour nous tous une douleur presque aussi poignant 
Ja prise de Varsovie ; nous voulions courir sur Rudiger, don 
savions les troupes mal en ordre et fatiguées; quoique le dé 
gement edt gagné nos hommes, nous comptions sur leur patric 
éprouvé, et si nous devions succomber, nous voulions que ce | 
masse, glorieusement, et que l’on put dire plus tard en montt 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 1307 


champ de bataille : « Ici furent ensevelis ceux qui, aprés la chute 
de Varsovie, ne crurent point ala ruine de la cause polonaise. » 

Hélas ! ce dernier honneur fut refusé & notre armée, qui s épuisa 
six jours en marches et en contre-marches, non par la faute de Ra- 
morino, toujours prét a profiter des moindres éventualités favora- 
bles, mais par suite de cette fatalité des choses qui accable les mal- 
heureux. Ainsi, le matériel des ponts, que nous croyions trouver a 
Zawichost, était encore 4 Sandomir. Le 46 au matin nous étions a 
Kossin, et Ramorino allait nous donner quelques heures de repos, 
car nous élions exténués, quand notre arriére-garde fut attaquée par 
les Russes. 

Mon détachement en faisait partie, et bien que nous fussions dans 
un lieu peu favorable, au milieu de marais stagnants dont les bords 
étaient embrouillés de plantes aqualiques, nous avions |’avantage du 
terrain, car notre artillerie était groupée sur un petit plateau qui 
dominait la plaine ot remuait la fourmiliére de l’armée russe. 

Nous lui tudmes beaucoup d’hommes ; mais une charge de Cosa- 
ques endiablés, dont les maigres chevaux barbotaient dans les ma- 
récages comme de vrais canards, vint dérouter notre infanterie et la 
repousser sur mon détachement de lanciers, que les Cosaques pre- 
naient également de flanc. 

Je commandai la charge; je langai mon cheval... Les Cosaques 
passérent sur nous comme une trombe, et quand je retrouvai mes 
sens, il était nuit, j’étais couché au milieu d’un monceau de cada- 
vres sur le ventre encore tiéde de mon cheval lardé par les lances co- 
saques, et Ladislas baignait d’eau croupie une blessure que j’avais 
la, & la téle et qui m’avait étourdi du coup. 

Te voulus parler, et n’y réussis point; je souffrais horriblement 
de la téte et du genou droit qui s’était démis, sans doute dans ma 
chute de cheval: pourtant, par une présence d’esprit qui m’étonne, 
je remarquai que Ladislas avait ma casaque et mon kalpach d’offi- 
cier, ct cn me tatant, je sentis sur moi son grossier uniforme. Mais 
ce ne fut la qu’un éclair de connaissance; je retombai dans mon 
atonie, lugubrement bercée par les gémissements des blessés qui 
jonchaient le marécage, et par le dernier tir de l’artillerie polonaise 
qui couvrait la retraite de Ramorino sur Je territoire autrichien dont 
nous touchions la frontiére. 

Vers minuit, une bande de Cosaques s’aventura sur le champ de 
bataille pour dévaliser les morts. Leur petite lanterne s‘élevait et 
s’abaissait avec une vivacité de feu follet sur les joncs des maréca- 
ges. Quand ils furent 4 vingt pas de nous, Ladislas qui savait le 
russe, les appela : 

— Par ici, fréres! leur cria-t-il. 





1308 BENEDICTE WYNIBFGKA. 


Ils échangérent une atroce plaisanterie sur ce Polonais qui 
hate qu’on lui fit son compte, et ils s'avancaient prudemment, 
sabres au poing, lorsqu’il continua : 

— Le colonel Sergue !liakoff n’est-il pas un de vos chefs? J 
son frére-cousin; il vous récompensera si vous l’avertissez q 
suis ici, comptant sur son secours. 

— Es-tu vraiment de ses amis? demanda le bas-officier co: 
en se tenant toujours & cing ou six pas, car bien que Ladisl 
blessé aux deux jambes, il tenait mon épéa 4 la main d'un a 
solu, sachant qu’il faut toujours en imposer aux Russes. « Si 
officier polonais, tu as une montre, n’est-ce pas? Jette-la-moi 
ma commission. » 

Ladislas lui jeta ma montre que le Cosaque ramassa en gro! 
lant. 

— En argent, une montre de noble! Triple gueux! Va, je1 
service 4 mon pére Sergue Alexandrowitch en le débarrassant 
parent mendiant. Il a bien affaire de te secourir!... Tiens! vo 
dernier service que je te rends de sa part! 

Et il asséna sur Ie front de Ladislas un coup de sabre qui!’ét 
4 mes colés. Grace au généreux subterfuge de mon lancier et a 
costume déguenillé, ils me marchérent sur le corps sans me dc 
le coup de grace; ils se bornérenta retourner les poches de Lad 
en conlinuant de cyniques plaisanteries. Enfin its nous quilla 
quand la face sanglante de Ladislas apparut dans le cercle de lur 
tracé par la lanterne; mon lancier s‘était soulevé sur les mai 
disait d'une voix agonisante au bas-officier cosaque : 

— Regarde-moi bien ; je reviendrai te visiler chaque nuit 
tes réves!... » et il retomba. 

Les Cosaques furent terrifiés ; le bas-officier fit plusieurs sign 
croix, et cefut en causant entre eux du respect que l'on doit aux 
niéres volontés des mourants qu’ils nous quittérent. 

Pourtant je ne croyais pas a la fidélité de ces gens-la, et raj 
par celte affreuse scéne au sentiment de la situation, j’échan 
les derniers adieux avec mon pauvre Ladislas qui m'entend: 
peine. 

Mais j’avais eu tort de ne pas compter sur les superstitions ¢ 
ques. A trois heures du matin, Sergue Iliakoff se jetait dans mes 
et pleurait de cette supréme réplique a l’épisode du 29 sep 
bre 1830. Il amenait un chirurgien que je ne laissai me pa 
qu’aprés qu'il eut rendu le méme service a Ladislas. Une voi 
d'ambulance était la qui nous fit passer la frontiére. Nous tro 
mes dans le village voisin de bonnes gens qui nous soignéret 
Nous cachant 4 toutes les perquisitions. Quand nous fames réla 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4300 


grace 4 Sergue Iliakoff qui avait rempli mes poches de tout l’or qu’il 
portait sur lui, nous traversdmes ]’Autriche avec mille précautions, 
marchant la nuit, dormant le jour dans les halliers. 

Notre petite fortune nous fut volée par un vagabond qui se disait 
comme nous exilé polonais. Combien d’autres que lui ont usurpé ce 
titre, au détriment de la bonne renommée nationale! J’altendis 
longtemps 4 Lyon, ot Sergue devait m’envoyer de l’argent, l’effet de 
cette promesse et d’une lettre écrite par moi & sa femme, ma cou- 
sine Stéphanie, qui s’était retirée dans ses biens prés de Vilna dés Ie 
début de la révolution. 

C’est bien longtemps aprés que j'ai appris pour quelle triste cause 
je n’ai jamaiseu de leurs nouvelles. Sergue Iliakoff est mort devant 
Modlin, au dernier siége de la guerre de l’indépendance, et Stépha- 
nie, morte aussi quelques mois auparavant pendant que son mari el 
moi nous servions dans des armées opposées. Son coeur, partagé 
entre ses devoirs d’épouse et ses sympathies patriotiques, n’avait pu 
supporter Je déchirement de ces sentiments en lutte l’un contre 
l'autre. 

Tel est le triste fruit des guerres civiles, car je ne crains pas d’en 
convenir, les Slaves de Pologne et de la Moskova sont fréres, et c'est 
parce qu’ils sont fréres qu’il est odieux que les uns prétendent op- 
primer les autres... Mais j’oublie que vous m’avez seulement de- 
mandé l'histoire de mon évasion. Voila bien les exilés: ils ne peu- 
vent étre rappelés au souvenir de la mére patrie : sans devenir pro- 
lixes. Excusez-moi. 

— Vous excuser de |’intérét de votre récit? dit le docteur Portal. 

— Mais, objecta le banquier toujours pralique, si votre cousine 
est morte sans enfants, vous auriez du hériter d’elle. Pourquoi n’a- 
vez-vous pas fait valoir vos droits? 

— Les exilés en ont-ils ?... A la place de la famille que j’ai perdue 
et dont je regrette seulement l’affection,j’en ai trouvé une autre qui 
m’a adopté. Je n’ai pas 4 me plaindre du sort. 


XX] 


Le 1* juillet, Bénédicte soumit 4 madame Lawson les cent pre- 
micrs feuillets de sa traduction anglaise. Arabelle avait si bien com- 
biné 4 l’avance le plan 4 suivre en cette occasion, que cing jours 
aprés, elle put montrer 4 la jeune fille une lettre chargée contenant 
un chéque de trois cents francs ; \’en-téle imprimé de celte lettre 
portait le nom de son éditeur, et la teneur expliquait que devant la 


4340 BENEDICTE WYNIEFCKA. 


qualité supérieure de la copie envoyée, on s’empressait d'enr: 
titre d’arrhes et gage de traité la moitié du prix altribuéala 
total. M. Herbelot fut donc payé, 4 son dam, et Arabelle pul w: 
le plaisir délicat de faire le bien 4 l’insu de ses obligés. 

Le temps passa vite aux Massues cet été-1a, car c'est surat 
les gens occupés de coeur et d’esprit qu’1l marche d'un p-4 
On ne se voyail guére dans la journée : Bénédicte elait 4 2: 
Emile a son bureau de la place de Ja Bourse chez M. Litw 
Arabelle écrivait dans le pavillon un roman commande purl 
suivant; madame du Quesnay faisait et recevait des visiles: ¥ 
niefcki jardinait avec Ladislas, désormais sobre et calme, +: fi 
des pipes sous la tonnelle, 4 dix pas de madame Aubert, «° 
quelque ouvrage de grosse couture; mais tous les soirs insan. 
ment, on se retrouvait chez madame du Quesnay. Le mit 
soirées étaient celles ot l’on était en famille. Le mot avait ce ¢t 
la maitresse de la maison, et M. Wyniefcki était le seul uty 
pas entendu malice. 

Une jeune fille, méme quand elle a passé vingt ans, et toy) 
une enfant pour un pére tel que M. Wyniefcki ; la voyant cP ¢ 
meur et sans mélancolie, ilen avait conclu qu’elle accepluit le: 
bat comme une conséquence naturelle de leur pauvrele.cillact 
heureuse de son sort. 

Certes, on ett fort surpris le comte si on lui edt dit quecell 
si empressé 4 étre son partner dans les parties de whist é 22 
du Quesnay, était amoureux de sa fille. L’eut-il appris, quilt 
fait ni calculs intéressés ni calculs ¢goistes, et qu’il Jui eut 2 
la main de Bénédicte avec la méme amitié, Emile dut-il étret 
’ aux revenus de sa place pour faire vivre sa femme, ov fili!s 
ment doté par sa tante. 

Mais l’exilé ne se doutait de rien; madame Amber tail ® 
s'inquiéter du silence de Bénédicte 4 son égard et des proste 
faisait l’intimité des deux jeunes gens. 

Cette intimité était d’ailleurs maintenue dans les limites del: 
chaste réserve; ils ne se voyaient jamais seuls, sauf Jes cout 
stants ou une promenade générale dans le parc leur permelt:! 
changer quelques paroles; Bénédicte se sentait méme plus? 
avec Emile dans ce cercle bienveillant o& chacun lui éparcnai 
demi-mots et ces sourires par lesquels les indifféerents 2:0e 
expansions du coeur. 

Au licu done de troubler l’amour de Ja jeune fille, le siler 
tous lui était une sanction. Madame du Quesnay mettait une p 
de reconnaissance dans le baiser qu’elle donnait chaque soir @! 
dicte, car elle réapprenait 4 aimer son neveu en le voyant se mx 


BENEDICTE WYNIEFCKA, 4314 


de semaine en semaine sous I’influence de ce sentiment. II n’avait 
revu aucun de ses anciens amis lyonnais; le pavé de Lyon lui bri- 
lait les pieds ; hors de son bureau, il ne pouvait vivre qu’aux Mas- 
sues, et il savait trouver, pour flatter sa tante et Arabelle, des 
attentions qu’elles n’eussent pas attendues de son caractére, autre- 
fois si personnel. 

Dans ces réunions, on jouait un peu, l’on causait beaucoup, et sur- 
tout on faisait de la musique. Arabelle eut le secret de la premiére 
audition devant les Labourier, qui ne ressemblait en rien a célles que 
Bénédicte leur donnait. En sa qualilé de maitresse de musique, il 
était nécessaire qu'elle put démontrer sa virtuosité ; elle avait choisi 
a cet effet le plus bel échantillon de désarticulation digitale produit 
par un des prestidigitateurs de l’école moderne. Toute exhibition 
ne devant. étre faile que pour régaler les gens d’un tour de force 
ou d’un tour d’adresse, Bénédicte satisfaisait ainsi les badauds et 
réservait aux connaisseurs les vraies séances de musique. 

C’est ainsi qu'elle fit connaitre Ghopin 8 madame Lawson, qui, jus- 
que-la, n’avait pu rien comprendre aux ceuvres tourmentées de ce 
compositeur. 

— Chopin est Polonais, lui dit Bénédicte, 11 y a entre sa musique 
et sa langue maternelle cette analogie que toutes deux possédent un 
trop grand nombre de consonnes; mais les quelques voyelles n’en 
sont que mieux vibrantes. 

Elle leur chantait aussi ces lieder de Schubert, dont l’impression 
n’a encore fait connaitre en France qu’une petite partie, et sisa voix 
s’émouvait a l’orageuse plainte de la Religieuse, s’exhalait en priére 
dans |’ Ave Maria, ou se jouait dans la mélodie soulenue par l'accom- 
pagnement cristallin et fluide de la Truite, il y avait une pudeur 
charmante dans le refus qu’elle maintint de chanter l’amoureuse Sé- 
rénade et le Dis-le-moi qui peignait si bien son roman intime. 

L’intimité de ces soirées fut un peu génée au mois d’aout, car ma- 
dame Labourier, qui allait d’habitude étaler ses toilettes 4 cette 
époque dans quelque station d’eaux thermales, vint s’établir tout a 
fait au Point-du-Jour pour le reste de la saison, et prit l’habilude, 
sans trop y étre conviée, de venir voisiner avec sa fille chez madame 
du Quesnay. Comme elle n’osait guére s'y présenter que deux ou 
trois fois par semaine, le bénéfice des petites soirées n’en fut que 
mieux apprécié, et Bénédicte fut la premiére a gronder Emile, le 
jour ou, en dépit dela géne a lui causée par la présence de ces étran- 
géres, il voulut se moquer des prétentions de madame Labourier et 
de la loquacité tapageuse d’Hermance. 





Entre elles pourtant la sympathie était au 
Bénédicte aimait & connaitre en toutes chose 
dame Lawson; elle la provoquail sans cesse 
dans lequel chacun de nous se livre tout e1 
voir; mais c’était toujours en thése général 
s’abandonnait jamais. 

Peut-étre était-elle jalouse de son secret ; p 
tellement son ime qu'elle ne pouvait s’en di: 
parler; peut-étre aussi que s’en taisant avec 
pas trouvé loyal d’en entretenir une étrangér. 
Lawson, comme le jour ou elle avait forcé B 
pénétrat de vive force dans les retranchem 
jeune fille pour que celle-ci s’épanchat dans 
amie. 

Ce fut par un hasard qu’Arabelle n’avait pa: 
sut mettre a profit. Madame Lawson, devant ¢ 
fin de septembre, consacra les aprés-midi di 
de villégiature a faire des visites d’adieu a se: 

Comme elle revenait des Brotteaux dans le 
Quesnay avait mis 4 sa disposition, elle apercy 
ses legons données en ville, cheminait le lon 
véché pour remonter aux Massues par l'une di 
la montagne de Fourviéres. La premiére idé 
fut d’engager la jeune fille 4 monter dans la y 
gner ainsi la fatigue d'une course pénible ; pi 
la fierté ombrageuse de mademoiselle Wyniefg 
cette offre comme une espéce de secours, et 


BENEDICTE WYNISFCKA, ° ABA 


mais lorsqu’elles eurent alteint le plateau de Saint-Irénée, madame 
Lawson qui tenait a ne pas s’éloigner de Lyon sans avoir affirmé 4 sa 
jeune amic l’étendue de son intérét pour elle, se décida a lui parler 
d’Emile en lui demandant pardon d’aborder la premiére un sujet 
_ délicat. 

— Mais mon départ, lui dit-elle, m’empéchera de vous assurer 
“de mes veux sympathiques en temps opportun; il vous faut donc 
"me pardonner si mon désir de vous témoigner la part que je prends 
‘Aa votre bonheur me fait rompre ce mystére que vous nous faites a 

tous de votre engagement avec M. du Quesnay. 
*- __ Mon engagement? s’écria Bénédicte avec autant de fierté bles- 
‘'sée que de surprise. Avez-vous pu croire, madame, que je me sois 
' promise sans l’aveu de mes parents? Puisque vous avez tout deviné, 
“ yous comprenez sans doute que M. du Quesnay aurait souhaité que 
t je consentisse 4 le regarder comme mon fiancé; mais je pense que 
vous m’estimeriez moins, et 4 coup sir, je me blamerais moi-méme 
4 si j’avais cédé 4 ses instances. N’est-ce pas déja trop que de lui avoir 
S laissé espoir? N’ai-je pas outre-passé mes droits de fille respec- 
+ tueuse?... Cependant mes motifs de me taire me semblent sérieux. 
+ Mes parents ont besoin de la tranquillité d’esprit que j'ai su leur 
¥ faire, en leur cachant les humiliations dont j'avais souvent 4 souffrir 
¢ dans mon métier, pour ne pas leur faire trouver amer le pain 
} que je gagnais pour eux. Je leur cachais aussi mes défaillances 
morales, ect j’en éprouvais assez pour rougir quand mon pére 
. vantait mon courage, ou lorsque grand’mére m/’appelait sa a vertu 
, sereine. » Ma seule vertu, madame, a été mon amour pour eux; 
mon seul mérite, celui de leur laisser ignorer ces angoisses d'une 
. 4me orgueilleuse, forcée de plier sous les exigences d’autrui dans 
. un intérét matériel. C’est le méme sentiment qui m’a fait me refuser 
4 ces confidences si douces, si naturelles, d’une fille a son aieule in- 
dulgente. Les anciennes épreuves de leur vie les ont rendus détiants. 
Je n’ai pas voulu qu'une crainte pour mon avenir vint accroitre 
leur part de malheur. Ne devant rien leur dire, je ne pouvais me 
confier 4 vous, madame, ni 4 personne. Mon silence ressemble a de 
Pingratitude, et pourtant si vous saviez combien profondément est 
entrée dans mon cceur l’impression des bontés dont tous vous me 
comblez! Mais, apprenez-moi, de grace, si madame du Quesnay 
sait ce que vous avez deviné depuis longtemps, je le vois bien! 

Arabelle se souvint de l’importance qu’atlachait sa vieille amie & 

paraitre tout ignorer, et elle ne se fit pas scrupule de répondre : 

— Tout le monde n’est pas observateur par mélier, comme moi, 

ma chére Bénédicte; mais vous étes trop assurée de l’affection de 
25 Sepremmng 1874. 84 


1314 . BENEDICTE WYNIEFGKA. 


madame du Quesnay pour redouter qu’elle n’appr 
sentiments de son neveu. 

— Madame, dit Bénédicte, je vous supplie de ne : 
ma conduite une cachotlerie de jeune fille qui crain 
mée ou simplement grondéc. Il est bien naturel que je 
pas le dépit de madame du Quesnay, je ne lui fais pas 
mais au contraire sa ginérosité de coeur. Elle voudr 
sure, nous venir en aide, et ilne sied pas que nous | 
des sacrifices. M. du Quesnay... Emile connait et approw 
pules 4 cet égard. Des jeunes gens pauvres, madame. 
lier leur existence que lorsqu'ils sont certains de subs 
cessités de la vie sans recourir 4 des bienfaits. Hors de 
la diclée de la droile raison — nul mariage n’est assis 
respectables. Qui commence par remercier s’habilue at 
dautrui. Malgré tout ce que j'ai pu lui dire de Vincerlil 
jets aussi complétement subordonnés au succés de sa K 
rire, M. du Quesnay persiste 4 se dire engagé vis-a-vis i 
en respectant désormais mon refus d’échanger avec lui 
qui me lierait de mon cété. Je ne vous cache rien, m. 
les bases de... notre traité: je luiai permis d’ adresses: 
mon pére dans unan, si les sentiments dont il m‘: 
la durée persistent encore a cette époque ; mais je Jai: 
Mieux que je puis lous ces serments qu‘il croit devoit 
sans cesse, de peur sans doute que les erreurs de son st 
tence parisienne ne m‘empéchent de croire & sa conver: 

— Unan, c'est un bien long délai! objecta madame L? 

— Il le trouvait aussi et s’en plaignait ; mais ala tinil: 
a mes raisons. Ne sommes-nous pas trés-heureux? Noush 
tous les jours. Pour moi, depuis lors, tout est transfer 
tence, dont parfois je cherchais le sens, m’est douce et 
devoirs qui nous séparent, lui et moi, me sont rendus {i 
pensée que leur accomplissement assure notre aveni 
pensez point, madame, que jose parler & M. du Quesna 
ouverture de coeur. C’est la ce qui serait véritablement 
envers lui. Si je dois étre dégue dans mon espoir de bor 
veux pas qu’il se sache responsable de la douleur qu'il 

— Quoi! s’écria madame Lawson, avez-vous si peud 
dans l'amour d'Emile, tout en l'aimant? car vous Paim 
bien ; craignez-vous qu’il soit homme & reprendre 1a | 
persiste & vous donner, malgré vos refus de la recevoir‘ 

— Non, répondit Bénédicte avec accent de Ja foi Ia pl 
je crois en lui comme il peut croire en moi ; mais dans 








BENEDICTE WYNIEFCKA. 4315 


tant d’événements, indépendants de notre volonté commune, peu- 
vent nous imposer une plus longue attente!... Je vous dis ceci froi- 
dement, pour vous montrer que je suis une personne raisonnable 
qui ne se leurre point de l’idée que tout surviendra au gré de ses 
Vvoeux; mais, je vous l’avoue, mon cceur se serre pendant que 
j’exprime cette formule banale de l’incertitude des projets humains... 
J’ai mis toutes mes espérances de bonheur dans ce premier, dans 
cet unique amour. Si elles me revenaient décolorées, flétries..., je 
demanderais 4 Dieu la grace de me faire mourir. 

— C'est de l’exaltation, mon enfant, lui dit Arabelle; j'avais de 
vous une idée meilleure. Quoi! pour un amour contrarié ou 
trompé... 

—Oh! non pas trompé, interrompit fi¢rement Bénédicte... con- 
trarié par les difficultés matérielles : c'est le seul point que je puisse 
admettre. 

— Eh bien! donc, vous souhaiteriez la mort? Combien d’autres 
ont survécu 4 ces naufrages du coeur! La seulement est la force 
d’dme, mon enfant, car le vrai sens, le vrai but de la vie n’est pas le 
bonheur dans le sentiment, mais l’accomplissement des devoirs en- 
vers soi et envers les autres. 

Bénédicte posa sa main sur celle d’Arabelle. 

— Je vous remercie de me I’avoir rappelé, lui dit-elle ; mes crain- 
les m’égarent par moments ; ce n'est pas faute de sages conseillers. 
Mon cher Joseph Pagnon ne dit-il point en parlant de l’amour : 
« Est-il possible que ce qui est si sublime puisse servir a l’égoisme 
ou se liguer avec lui? L’amour qui ne s'oublie pas lui-méme n’est 
pas digne de ce nom. » 

— Voila de belles paroles! s’écria Arabelle. 

— Ecrites par un sage de vingt ans, artiste et amoureux, mais a 
la facon de Dante pour Béatrice. 

—Ah! oui, Joseph Pagnon. Vous m’aviez promis de me parler de lui. 

— Je veux mieux faire : je vais vous préter le recueil de ses let- 
tres et le récit de sa vie, publiés par un de ses amis. 

— Je vous accompagneral en ce cas jusque chez vous, dit ma- 
dame Lawson qui allait quitter la jeune fille, car elles étaient arrivées 
au bout de l'avenue et se trouvaient en ce moment devant la pro- 
priélé de madame du Quesnay. 

Elles suivirent en silence le chemin des Massues, et quand elles 
pass¢rent devant la porte des Herbelot, elles y virent, assis sur une 
des bornes qui accostaient les colonnes de souténement de la grille, 
un jeune homme qui se leva spontanément dés que les deux fem- 
mes parurent. Il les salua au passage en adressant 4 Bénédicte un 





1346 BENEDICTE WYNIBFCKA, 


regard a la fois si humble et si ébloui que madame Lawso 
en lui Joannés Herbelot. 

Avant méme d’observer ce regard aussi dénué de prétenti 
sonnelles que celui d’un mendiant a une reine, Arabelle s 
que c’était la un amourcux ignoré de Bénédicte en le voyant 
ser en pied & leur approche et s’aligner pour leur livrer le 
avec le respect d'un inférieur conscient de l’inattention qui 
lait cette marque de délérence. 

Elle regarda donc Joannés Herbelot, et soit que V’aventur 
par le docteur la prédisposat en faveur du jeune homme, : 
les types tourmentés eussent de I'altrait pour sa_nature d 
Arabelle trouva trés-attachante la figure du fils de Vavare; el 
ses grands yeux noirs dont la paupiére inférieure était bordé 
teinle de bistre accumulée par le sentiment de sa vie dépe 
par des habitudes mélancoliques, et peut-¢tre aussi par I'am: 
possible qui le possédait. Arabelle trouva trés-poétique s¢ 
couronné de cheveux rejelés en arri¢re par masses confuses, 
creusé entre les deux sourcils 4 la racine du nez droit; il 
pas jusqu’a sa bouche a coins infléchis qui ne pldt 4 mada 
son; elle ne voulut pas voir dans la finesse des lévres du 
homme un souvenir des trails paternels; leur coupe n’avait 
sec ni de contracté, et le minium d'un sang abondant y fois 
contrastant avec la pdleur brune du teint de Joannés. 

Tout agréa & inadamne Lawson dans ce jeune homme, jus 
taille moyenne, dénuce de cet embonpoint qui est trop souven 
des jeunes gens de son age dans le plantureux Lyonnais. Que 
greur de Joannés fit constitulionnelle, ou due au régime de 
son paternelle, elle le rendait intéressant, élégant méme « 
rence, en dépit de son costume qui était celui d'un quatriém 
@huissier parisien. 

Quand les deux femmes eurent dépassé le coin de la mais 
Nerbelot pour entrer dans le sentier qui conduisait chez 4 
necki, Arabelle dit 4 Bénédicte : 

— Ce jeune homme qui nous a saluées est le fils de votre’ 
je le suppose. Il a un air qui me plait et une figure agréable. 

— Vous trouvez? répondit Bénédicte avec distraction; puis € 
tomba dans ses pensées. 

Madame Lawson insista : 

— Il ne ressemble pas du tout a son pére, dit-elle ; M. Wy. 
le regoit-il quelquefvis chez lui? 

— Qui donc, madame?... Ah! M. Joannés Herbelot? Non, j 
Quand son pére a acheté le terrain, j’étais encore jeunelte, e 


BENEDICTE WYNIEFCKA.Y 1517 


que la haie edt poussé, son fils venait jouer avec moi dans notre 
jardin ; il était trés-doux, mais timide, presque sauvage. Puis on 
m’a mise au couvent; quand je suis revenue, non-seulement la haie 
était grande, mais encore M. Herbelot avait fait poser de son cdlé 
une haute palissade de bois qui subsiste encore et dont il répare lui- 
méme les avaries. Nous n’avons plus eu de relations avec ce jeune 
homme que du reste on dit studieux et fort convenable. 

— Mais comment le trouvez-vous? demanda tout droit madame 
Lawson. 

Bénédicte ouvrit de grands yeux. 

— En vérité, madame, répondit-elle en souriant, il a produit sur 
vous en une seule fois plus d’impression que sur moi depuis cing 
ans que je le rencontre journellement soit 4 Lyon, soit ici. Je ne 
saurais vous dire comment je le trouve, car je le reconnais toujours 
4 son grand salut, et il ne me souvient pas de l’avoir ce qui s’appelle 
regardé. 

Quand la jeune fille eut pris dans sa chambre le volume qu'elle 
avait promis 4 madame Lawson, elle dit 4 celle-ci que, possédant 
l’ouvrage en double, elle se faisait un plaisir de lui offrir cet 
exemplaire. 

— Je vous écrirai mes impressions sur cette lecture, lui dit Ara- 
belle , et vous me répondrez pour que je sache si elles s’accordent 
, avec les votres. 

— Non, madame, je ne vous écrirai point. Je ne saurais le faire 
sans vous parler de moi, et Je ne le dois pas tant que mes parents 
ne seront pas initiés & mes secréles pensées. 


XXIII 


Le soir de ce dimanche rassemblait pour la derniére fois 4 la table 
de madame du Quesnay ce qu’on s’était habilué 4 nommer le petit 
cercle. Le départ de madame Lawson allait le priver d’une agréable 
conteuse, d’autant plus appréciée qu’elle était vraiment sans préten- 
tion d’aucune sorte. 

Tous voulaient donc jouir de sa présence dans cette derniére soi- 
rée, et le désappointement fut général lorsqu’aprés le relour au 
salon elle s’installa dans un coin sous l’abat-jour d'une lampe isolée 
pour se plonger dans la lecture d’un livre 4 couverture grise, avec 
la liberté des meeurs anglaises dans |’intimité. 

Personne n‘aurait osé protester contre ce qui était peut-¢tre une 





4318 ’ BENEDICTE WYNIEFGKA. 


obligation littéraire de madame Lawson, si le docteur n’edt é 
mais il élait monté de Lyon précisément pour faire ses adi: 
Arabelle, et il n’était pas homme 4 soulfrir qu’on le négi: 
méme pour un livre, bien qu’il connat, mieux que personne, | 
trainements de la lecture; aussi, aprés avoir fait quelques tour 
de la table de madame Lawson, finit-il par s’asseoir sur un; 
a cdté d'elle; puis, posant sa large main sur le feuillet qu’elle | 
i lui dit: 

— Quand on abandonne les gens, on leur apprend au moins 
qui on les délaisse. Madame, quel est, donc, s’il vous plait, le 
de ce livre qui vous enléve & nous? 

— Joseph Pagnon, répondit-elle. Au lieu d’étre loin de yous, 
voyez que je suis en plein coeur de Lyon. Je m’intéresse vive 
ace jeune peintre, éléve, 4 ce que j'apprends, de Flandrin, ad 
teur d’Ingres et du Poussin, a cette jeune destinée fauchéea son 
temps, qui a le parfum et la grace d'une fleur coupée, enfin 
groupe délile qui, 4 P’4ge ot d’autres s'usent dans de vul, 
plaisirs, se passionnait pour un tableau ou un sermon du Pé& 
cordaire et échangeait des lettres dignes de la sagesse antique. 

— Laissez ce livre, répondil le docteur en tirant le volun 
mains d’Arabelle et en le placant, pour plus de streté, sou 
coude ; vous ne sauriez le lire avec fruit au milieu du bruit 
salon, et nous désiruns jouir de votre présence qui nous est 
chére aujourd'hui, si prés du moment ow elle va nous man 
Est-ce que vous ¢étes déji assez intéressée a cette lecture 5 
sacrifier vos amis? Emportez ce livre avec vous, ce sera une p 
Lyon qui vous suivra, car vous y trouverez le souvenir de 
fratrie de jeunes gens d’esprit élevé, de sentiments chrétiens, 
les derniers représentants sont Phonncur de notre ville. 

— Et pourtant, dit madame Ambert qui s’étail rapprochée 
que tout le monde d’Arabelle et du docteur, toute cette jeu 
érudite et distinguce s’inclinait devant Ia sagesse naive, pr 
ignorante, de notre cher Joseph Pagnon. 

— Quoi! madame, répondit madame Lawson, de ce que! 
Pagnon était sans lettres, en concluriez-vous qu’il était sans \ 
inlellectuelle ? Je ne puis le croire; il fallait méme que son tale 
peintre fat certain, puisque Ingres s’est servi d'une de ses é 
pour peindre une des figures du chateau de Dampierre. 

— Ilest mort 4 vingt-trois ans, dit madame Ambert; puis l 
de Joseph pour la perfection en toutes choses le rendait tov 
mécontent de ses meilleurs travaux. C’est ainsi qu'il n’a jama 
le petit paysage qu’il avait entrepris pour ma fille et que Bén 


BENEDICTE WYNIEFCKA. 4349 


garde religieusement. Nous allames le voir pendant une des der- 
niéres crises de Ja maladie de poitrine qui l’enleva, et lui, qui se 
sentait mourir et qui acceptait la mort avec la résignation la plus 
chrétienne, il oublia ses maux pour nous faire accueil; il sourit 
méme en disant ma fille : 

« Ah! je vous demande pardon de n’avoir pas terminé mon. 
paysage. Chére madame Wyniefcka, rien ne s'achéve ici-bas! » 

Ainsi, méme dans cette excuse, sa foi trouvait moyen de s’ex- 
primer. 

— C’était un saint, dit 4 son tour M. Wyniefcki; je lui parlais de 
la Pologne; il pleurait au récit de ses malheurs, et j'ai baisé sur le 
livre les deux pages dans Jesquelles ce coeur généreux demande une 
croisade pour délivrer ma pauvre patrie. 

— Emile, avez-vous lu ce livre? demanda tout 4 coup Arabelle 
a M. du Quesnay. 

— Non, dit le jeune homme, et c’est la premiére fois que j’en- 
tends parler de Joseph Pagnon. Je ne connaissais pas cette illustra- 
tion lyonnaise. 

— Eh bien! Emile, lui dit tout bas Arabelle, lisez ce livre, mé- 
ditez-le, et vous verrez combien de degrés vous séparent encore 
de la pureté de sentiments qui distingue ceux qui ont voué un 
culte 4 cctte chaste et poétique mémoire. Vous travaillerez mieux 
alors 4 devenir digne d’eux, aSsez pour ne pas devoir 4 la géné- 
rosilé ou & une surprise du cceur le bonheur auguel vous aspirez. 

— Quoi! vous savez... 

— Je pars aprés-demain, Emile, et ne veux rien savoir; mais, 
si j'ai tort de douter encore un peu de votre conversion, je serai 
heureuse, 4 mon retour, d’avoir 4 vous demander pardon de ce 
doute. 

S. Buanpy. 
La suite au prochain numéro. 





HILDEBRAND 


JUSQU’A SON CARDINALAT* 


D'aprés Aimé, l’empercur Henri Ill rendit donc a Capoue d 
importantes décisions. Déja en 1058, ’empereur Conrad avait 
prouvé la fondation du comté d'Aversa au profit de Rainulf. em 
réitéra cette approbation de son pére, et de plus reconnut Di 
comme comte et seigneur de la Pouille. Avant la conquéle normal 
ce dernicr pays faisail partie de l'empire d’Orient; aussi Henri 
culait-il les frontitres de l'empire d'Occident et augmentait-il 
propre pouvoir en recevant Drogo au nombre de ses feudataires 
scconde mesure fut d'ordonner & Waimar de restituer Capou 
Pandulphe. Le dernier, qui s’était montré toute sa vie un tyran¢ 
pire espéce, avait été dépouillé de ses Etats en 1038 par l'empe: 
Conrad aux applaudissements de tout ce qu’il y avait d’honnét: 
Italie. On ne s’explique pas pourquoi le fils revenant sur la juste 
cision du pére voulut restaurer le pouvoir de celui qu’on appela 
« loup des Abruazes. » Peut-étre était-ce le désir de diminuer la p 
sance de Waimar de Salerne et de lui donner dans Pandulphe 
dangereux rival? Si tel fut le plan de lempercur, nous savons 
Aimé, qu’avec le secours des Normands, Waimar ne tarda pas 
faire échouer. 

Les renseignements fournis par Aimé s’accordent avec ceux d 
chronique du mont Cassin par le moine Léon; en lisant les deux 
cits on voit que Léon s'est inspiré du travail de son confrére*. 


‘Voir le Correspondant des 25 juillet et 10 aout 1874. 

* Capuam abiit (imperator): ibi itaque Gaimaro refutante Capuam quam 
Movem jam annos tenuerat, Pandulfo illam spe dicto simul cum filio, mult: 
eis auro suscepto, restituit : Drogoni Apulia et Rainulfo Averse comitibus a 
convenientibus, et equos illi plurimos et pecuniam maximam offerentibus, 


HILDEBRAND JUSQU’A SON CARDINALAT. 1324 


De Capoue, l’empereur Henri alla & Bénévent avec le pape. Léon 
du mont Cassin, et les annales de Bénévent attestent également la 
présence de Clément Il pour cette partie du voyage impérial ; mais 
les Bénéventins refusérent d’ouvrir Ieurs portes 4 l’empereur. I 
exislait plusieurs causes de brouille entre Henri lil et la ville de Bé- 
névent ; on se souvient qu’en 1041, aprés la trahison d’Aténulf, frére 
du prince de Bénévent, les Normands abandonnérent leurs faux al- 
liés les Bénéventins pour s’unir 4 Waimar, prince de Salerne ; aussi 
les Bénéventins, craignant que les Normands et les Salernitains ne 
portassent atteinle 4 l’indépendance de leur ville et de leur princi- 
paulé, s’étaient de plus en plus rapprochés des Grecs, et recherchaient 
]’appui des empereurs de Constantinople. La mani¢re dont Henri lll 
venait de recevoir 4 Capoue les comtes Drogo et Rainulfe avait da 
- augmenter leurs craintes et les indisposer fortement contre l’empe- 
reur d’Allemagne. Hermann de Reichenau raconte de son cété que la 
belle-mére d’Henri II, laquelle s’appelait Agnés comme sa fille, étant 
venue 4 Bénévent au retour d'un pélerinage au mont Gargano, avait 
été fort mal recue par les habitants de la ville; aussi, dans la crainte 
que l’empereur ne voulidt venger ]’injure faite 4 sa belle-mére, les 
Bénéventins fermérent leurs portes 4 l’empereur et ne voulurent pas 
se soumettre a lui. Lupus Protospatarius prétend que ce fut Henri Til 
lui-méme et non sa belle-mére qui eut 4 supporter les injures des 
habilants de Bénévent. 

L’empercur, qui avait déja licencié une partie de son armée et qui 
avait hate de regagner l’Allemagne ow l’appelaient des aftuires ur- 
gentes, ne voulut pas entreprendre le siége d'une ville si considé- 
rable. 11 confia aux Normands le soin de le venger et leur donna la 
ville et le pays de Bénévent; il est vrai que le plus difficile était de 
s'en emparer. L’empereur brila en outre les faubourgs de la ville 
rebelle ct la fit excommunier par le docile Clément II?. 


versam quam tunc tenebant terram, imperiali investitura firmavit. (Leo Casinensis, 
lib. II, c. 78, dans Pertz, Script., t. VII, p. 683.) 

1 Heinricus rex, filius Chuonradi, cum papa Clemente venit supra Beneventum, 
urbem excommunicavit, suburbium arsit. 

(Annales Beneventant, dans Pertz, Script., t. Il, p. 179.) 

Inde Beneventuin contendens, cum noluissent eum cives recipere, a Romano 
pontifire qui cum illo tunc erat, civitatem eamdem excommunicari fecit; cunctam 
que Beneventanam terram Normannis auctoritate sua confirmans ultra montes re- 
versus est. 

(Leo Casinensis, lib. II, c. 78, dans Pertz, Script., t. VII, p. 683.) 

Socru imperatoris de monte Gargano Beneventum reversa, orto tumultu Bene- 
ventani cives quibusdam eam injuriis afficiunt. Unde szevam ab imperatore vin- 
dictani metuentes ei que se subdere non presumentes, rebellionem ineunt. Sed 
imperator qui magna ut dictum est, ex parte exercitum jam remiserat, et ad alia 
occupato animo jam patriam tendebat, tantam tunc temporis civitatem expugna- 





décret suivant. Ce decret prouve combien ét: 
onziéme siécle la limite qui s¢parait lautorité 
torilé civile, car il montre Henri III léziféran 
Tessorlissaient bien plutot 4 la puissance ecc] 
« Henri, par la grace de Dieu, second em 
auguste, & fous. Les lois ont défendu aux cle 
mais, d’un autre cété, elles établissement qu 
les principaux ayants cause doivent, sous la fo 
qu'ils sont de bonne foi et n’intentent pas « 
Aussi quelques jurisconsultes se sont demande 
également préter ce serment attestant leur 
est permis de le faire préter par d'autres en 
rendant V’édit qui défend aux clercs de prét: 
Théodose et le préfet du prétoire Taurus avaic 


tum aggredi distulit, interimque eo infecto negocio, s 
rente pacata que, disposuit. 

(Herimanni Augi Chronicon, dans Pertz, Script. 

Deinde pradictus erator venit Beneventum. Ben: 
riam absiderunt strennas (strepas) equi ejus. 

(Lupus Protospatarius. dans Perlz, Script., t. V, p. 5 

1 Jaffe, Reyesta pontificum, p. 363, n* 3149, ou Mans 

* Interea imperatrix Agnes que Roma: ab imperator. 
nali territorio tiliam peperit. 

(Hermanni Augiensis, Chronicon, dans Pertz, Script. 

3 « Ut omnes principales persone in primo litis exo 
calumpnice. » 

Sur le juramentum de calumnia, voyez Code de Jus 
jurejurando propter calumniam dando. 

Le demandeur jure : Non calumniandi animo litem s. 









msi 





JUSQU’A SON CARDINALAT. 4323 


- les clercs de Constantinople, on ne croit pas que cet édit puisse étre 
appliqué a tous lesclercs en général. Pour qu'il n’existe plus aueun 
_ doute sur cette question, nous interprétons cette constitution du 
, divin Théodose dans ce sens qu’elle doit étre appliquée 4 tous Jes 
, clercs en général. En effet, le divin Justinien a Jui-méme décrété 
~ que les canons des Péres devaient avoir force de loi; d’un autre 
_cdté, on ne trouve nulle part dans ces canons que les clercs sotent 
obligés de préter serment : il est donc juste que tous les clercs soient 
' complétement dispensés de Vobligation de préter serment. Aussi; 
” nous confurmant a lesprit de la loi divine et humaine, nous décrétons 
, et nous établissons, en vertu de notre autorité impériale irréfragahle, 
' que, pour quelque affaire que ce soit, au civil comme au criminel, 
et pour quelque motif que ce soit, on n’oblige jamais un évéque, un 
“_ prétre, un clerc d’un ordre quelconque, un abbé, un moine, une re- 
* ligieuse, a préter serments nous voulons qu?ils puissent le faire pré- 
© ter par leurs avoués', 
= Henri Ill quitta lexarchat de. Ravenne dans les premiers jours 
& davril, et vint dans la Lombardie, 4 Mantoue, ot il-célébra la féte 
a de Paques, qui, en 1047, tombait le 19 avril. La maladie le retint 
\# pendant quelques semaines 4 Mantoue*, et, comme cette ville était 
‘t la résidence habituelle du margrave Boniface, il y eut entre le sou- 
# verain et son puissant vassal des rapports plus fréquents, mais qui 
r} ne furent pas toujours empreints d’une grande cordialité. Le prétre 
4: Donizo, historien de l'illustre comtesse Mathilde, fille de Boniface, 
i¢ Nous a laissé sur ces rapports, en 1046-1047, deux récits fort cu- 
js Ticux qui mettent en relief Vattitude de l’empereur et du margrave 
vis-a-vis l’un de Vautre, et qui prouvent que la brouille déclarée 
# qui exista plus tard entre la maison de Canossa et les empereurs 
franconiens avait des causes déja anciennes. 

« Le sage et magnifique roi Henri, dit Donizo, étant venu en 
Italie, envoya différents ordres 4 Boniface; il lui demanda entre au- 
tres choses de lui procurer de ce miel vierge qu'on trouvait sur les 
- hauteurs de la forteresse de Canossa. Le margrave fit aussitét fabri- 
quer un baril d’argent avec deux beeufs, un char et un joug égale- 
, ment en argent, et il envoya au roi ce magnifique présent trainé par 
» des beeufs vivants. Le roi le recut-lorsqu’il était Vhéte de la ville de 

Plaisance. Nul ne sera surpris de la richesse d'un pareil cadeau, 
§ lorsqu’il saura qu’un vassal du duca fait au roi un présent aussi 
magnifique a l’époque ou le roi et le duc se trouvaient l'un et l'autre 


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* Cf. Pertz, Monum. Germ. Histor., t. II, Legum, p. 41. 
; 3 Imperator vero, czepto redeundi itinere, Mantue paschale festum in gravis- 
¢ sima decumbens egritudine commoratur. 
4 (Herimanni Augiensis, Chronicon, dans Pertz, Script., t. V, p. 126 et sq.) 





4334 HILDEBRAND 


& Mantoue. Le riche vicomte Albert, qui commandait la vil 
nom du duc, fit au roi cadeau de cent magnifiques chevawy 
zans, avec tous les harnais nécessaires, et il lui donna en outr 
beaux autours qui avaient déja mué et cent autres qui étaient 
jeunes. « Comment s'appelle "homme qui vous a fait un tel 
« sent? » dit la reine. Le roi, encore saisi d’admiration, répo 
«Je ne vois personne dans tout mon royaume qui ait des va: 
« aussi opulents que ceux de Boniface. Que son vassal me 
« maintenant connaitre ce qu'il désire pour lui-méme. » — « 
« mon désir est que mon maitre soit aimé, » répondit Albe 
roi. Celui-ci invita alors Albert & s’asseoir 4 sa table. Le vicom! 
sita 4 accepter Vinvitation du roi, parce qu’il n’était que ¥ 
de Boniface. Ul n’aurait jamais osé ambitionner l’honneur de: 
ger avec le roi 4 la méme table, et voici que subitement le r 
proposait cet honneur; toutefois, le duc l'ayant autorisé a ace 
Tinvitation du roi, il vint, fort ému, s’asseoir & la table oi le1 
le duc prenaient leur repas, et il toucha 4 peine aux mets qui ht 
rent offerts. Le festin terminé, le roi donna en retour de maj 
ques habits en fourrure, et y ajouta d’autres fourrures de ¢ 
prix. Le vicomte porta lui-méme ces présents du roi dans |i 
meure du duc, et il eut soin de remplir de monnaie d'argent 
peau de cerf. Il se jeta ensuite aux pieds du duc, lui deman 
de lui pardonner d’avoir pris place avec lui 4 la table du roi. Le 
voulut bien ne pas user de son pouvoir; il pardonna a son va 
mais lui défendit d'accepter une autre fois une pareille invilatic 
C'est trés-probablement pendant le séjour d’Henri Il & Mar 
qu'il faut placer le second épisode raconté par le prétre Donizo 
« Le roi, dit Donizo, voyant que la puissance du margrave Bon 
allait toujours en augmentant, résolut de prendre par ruse‘ 
qui, jusqu’alors, n’avait été dupe de personne. Il tint un jour 
seil, et subitement il envoya chercher Boniface, sous prétexte 
avait 4 le consulter. En méme temps, il recommanda aux gard 
tenir les portes bien fermévs et de ne laisser entrer avec Boni 
que quatre personnes de son escorte. Le duc se disposa aussil 
obéir aux ordres du roi; il réunit sans perdre de temps ses famil 
ainsi que d'autres personnes, leur dit de cacher leurs armes 
leurs habits ct de Ie suivre. Ce fut avec ce cortége de nobles qt 
margrave arriva devant la premiére porte du palais du roi. 01 
hata de la fermer lorsqu’il eut traversé le seuil de la maison; 
ceux de l’escorte parvinrent 4 ouvrir de force cette premitre p 
et ils se précipitérent a l'intérieur; une seconde et une troisi 
porte ne leur résista pas davantage, et le duc, entouré de tou: 
siens, se présenta devant le roi. Celui-ci, ému, mais dissim 


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JUSQU’A SON CARDINALAT. 13% 


son trouble, dit : « Que vois-je? Qu’y a-t-il? Qu’est-ce que cela si- 
« gnifie, Boniface? » — « 0 roi! répondit le duc, j'ai toujours eu 
« Phabitude d'avoir avec moi mes familiers. » Le roi se rendit & 
cette raison; il avait compris que pour cette fois son projet étail 
manqué. Aussi il n’eut que des paroles pleines d’aménilé. Le roi 
imagina ensuite de faire la nuit ce qu’il n’avait pu faire le jour; il 


. fit mander pendant la nuit le duc auprés de lui, espérant qu’a ce 


moment il ne serait pas sur ses gardes. Le margrave ne méprisa 
pas les ordres du roi, mais antérieurement il avait fait faire un 
grand nombre de cierges pesant chacun une livre. Aprés les avoir 
fait allumer, il ordonna qu’on les distribuat 4 tous les siens, et il 
prescrivit en outre que chacun fut prét 4 se servir de son javelot. 
Ces préparalifs terminés, il fit défiler devant lui cette interminable 
colonne toute étincelante de lumiére, et ce fut aver. un tel corlége 
de soldats ct au milieu d’une telle illumination qu'il se dirigea vers 


* Je palais royal. Les serviteurs du roi apercurent au loin cetle foule 


qui s‘avangait; la terre presentait le spectacle d'une forét en flam- 
mes'. Le roi, qui avait aussi vu le cortége, comprit que ses plans 
étaient encore renversés; il iit dire au margrave qu’il le remerciait 
et qu'il pouvait retourner sur ses pas *. » 

Lorsque, au commencement du mois de mai, Ja maladie eut fait 
place 4 la convalescence, l’empereur quitta Mantoue et se disposa a 
regagner entin l’Allemagne, qu’:l avait quiltée depuis huit mois. 
Comme, 4 cette médme époque, on balissait la splendide église de 
Spire, Henri Ill fit exhumer la dépouille mortelle de Guido, abbé du 
monaslére de Pomposa, pour l’emporter avec lui et la donner au 
nouveau Miinster. C’est avec celte pieuse dépouille qu’il arriva a 
Augsbourg le 24 mai 1047, lors des Rogalions qui précédent 
Ascension, et, aprés avoir célébré cette solennité 4 Augsbourg, il 
partit pour Spire®. 


$e eee Longius ipsum 
Aspiciunt servi venientem denique regis 
Una veluti silva flagraret terra vel ipsa 
Sic apparebat.... 


3 Vita Mathildis a Donizone presbytero’qui in arce Canusina apud ipsam vixit. 
— Dans Pertz, Monum. Germ. Hist., Script., t. XIl, p. 372; ou dans Migne, 
Patrol. latine, t. CXLVIIL, col. 979 et sq.—Donizo était prétre bénédictin et résidait 
4 Canossa méme, auprés de la comtesse Mathilde. Il a composé cette « Vita 
Mathildis » en vers léonins, en 1114. Son travail n’élait pas terminé lorsque mou-~ 
rut la comtesse en 1115. 

5 Postea convalescens, corpus beati Widonis Pomposize monasterii abbatis, in 
Magna sanclitate ante non integrum annum defuncti, plurimis glorificatum mira- 
culis, de Parmensi, ubi sepullus fuit civitate ad urbem Spiram transferendum 
magno secum cum honore de Italia rediens cevexit. In quo itinere Augustam vin- 





dit plus tard Hildebrand devenu pape, c’est m 
suiviau dela des Alpes le svigneur pape Grégoire 
du passage dans lequel se trouve ce texte fait ve 
parle d’une violence morale ct nullement physiq 
« Cest encore plus malyré moi que je suis reven 
(celle de Rome) avec le seigneur pape Léon. » (it 
évidemment qu’il fait laire ses répugnances pi 
mande que Léon IX lui avait faite de revenir a Rr 
bablement passé quelque chose d’analogue avec 
cien pape aura demandé a Hildebrand de l’accc 
aider 4 supporter son exil, et Hildebrand n’aura 
cette consolation a la victime de Henri II. Dans 
de sa correspondance, Hildebrand se félicite du 
qu'Henri Ill a cus & son égard. Ainsi, en 1073, i 
duc de Souabe : « L’empereur Henri (Henri Ill), ¢ 
a toujours cu pour moi des égards parliculiers | 
vais 4 sa cour avec d’autres [taliens*. » Plus ta 
méme sens a Judith, reine de Hongrie et fille dk 











delicam in letaniis ante Ascensionem Domini veniens... 
Chronicon, dans Pertz, Script., t. V, p. 126 et sq.) 

# Igitur Lalicis rebus rite compositis, imperator Heinri 
ducens secmin venerabilem Johanne (Gregorium VI), quen 
Quem secutus est Deo amabilis Hildebrandus, volens erga do. 
reverentiam; nam antea fuerat suus capellanus, 

(Bonitho ad amicum, lib. ¥, dans Jaffe, Monum. Greg., p. 

Léon du Mont-Cassin mentionne aussi exil de Grégoire VJ 

« Gregorium expontilicem secum asportans. » 

(Leo Casin., lib. Il, c. 78, dans Pertz, Seript.. t. VIT. n. & 








JUSQU’A SON CARDINALAT. 4327 


et de l’impératrice Agnés : « Le trés-illustre empereur Henri, ton 
pére, et {a mére, l’impératrice Agnés, que la miséricurde de Dieu a 
maintenant rappelés 4 lui, ont eu pour moi, dés qu’ils m’ont connu, 
des égards particuliers, et m’ont honoré de leur bienveillance entre 
tous les autres fils de la sainte Eglise romaine‘. » Si Henri II avait 
fait déporter Hildebrand, comme l’ont soutenu un si grand nombre 
d’historiens, Hildebrand n’aurait certainement jamais écrit que ce 
prince lavait toujours « dés qu’ils m’ont connu » honoré de sa bien- 
veillance. | 

_ Avant de raconter ce qu il advint en Allemagne de Jean Gratien et 
de Hildebrand, voyons quel fut le réle joué par Clément II aprés le 
départ de l’empereur. 

Aprés avoir accompagné Henri If dans le sud de l'Italie, Cié- 
ment II continua, selon toute probabilité, 4 rester dans le voisinage 
de ce prince jusqu’au départ de la cour impériale pour 1’ Allemagne. 
A la date du 24 avril 1047, c’est-a-dire pendant le séjour de Pempe- 
reur 4 Mantoue, Clément publia une bulle qui confirmait les privi- 
léges et possessions de l|Eglise archiépiscopale de Hambourg- 
Bréme*. Les considérants de la bulle indiquent que le pape a 
accordé cette confirmation « 4 la demande de son trés-cher fils 'em- 
pereur Henri. » C’était le cadeau d’adieu que Clément II faisait au 
puissant Adalbert, archevéque de Hambourg, celui-la méme qui 
venait de refuser de devenir pape. Comme preuve de sa bienveillance 
particuliére, Clément accordait 4 Adalbert le droit de voyager sur un 
cheval caparagonné comme le cheval du pape ou du moins comme 
le cheval d’un patriarche*. Ce privilége, de peu d’importance, aprés 
tout, et le langage insolite de la bulle dans laquelle, contrairement 
aux tradilions de la chancellerie romaine, le pape dit vous 4 l’arche- 


4 Clarissimus imperator Heinricus pater tuus et Agnes mater tua, jam nunc 
non humanitus sed Dei misericordia czlitus imperatrix augusta, ex quo me cogno- 
verunt, pro sua magnitudine honorifice et pra ceteris sancte Romane ecclesize 
filiis caritative habuerunt. 

(Jaffe, Monum. Gregor., p. 157.) 

2 Cf. Jaffe, Regesta Pontificum, p. 565, n° $151. 

3 Super hzec autem, deprecatione Heinrici imperatoris, nostri dilectissimi filii, 
super naccum equitandi licentiam damus, in sollempnibus diebus tantummodo 
in vestra sede. Et palleo utendi in ordinationibus ecclesiasticis et crucem ante 
vos porlandi, sicut aatecessores vestri habuerunt, licentiam damus. 

Data VII[. Kalendas Maii per manus Petri diaconi, bibliothecarii et cancellarii 
sancle apostolice sedis. Anno domini Clementis secundi pape secundo (il faut 
primo). Indictione XV. 

(Lappenberg, Hamburgisches Urkundenbuch, Bd. J, p. 72.) 

« Super naccum. » Cf. du Cange, t. LV, p. 597, éd. Didot. « Stragula seu casula 
ambiens totum corpus sacerdolis; — ou bien : pro panni specie; gallice Nac. Ainsi 
« un (sic) chasuble dalmatique et tunique de Nac blanc. » 





Sees antericurement par ies papes a i nglise ‘ 
lui-méme est obligé d’avouer que Clément II 
& Ronigo, abbé de Fulda, dans la bulle rendue 
cembre 1046*. Le ton de la bulle @ Adalbert 
inoui que le prétend Gfrorer. Rien ne prouve q 
les plans que lui préte Gfrorer, et quant & I's 
visait si peu a devenir schismatique que son I 
de Bréme, Adam résume sa vie en disant qu’ 
pour le respect qu’il portail au saint-siége*. | 
plusieurs fois, dans la suite de ce travail, 
d’Adalbert, et nous verrons que rien ne justifiv 
portée contre lui par Gfrérer. 

Ce dut étre avec un grand serrement de cce 
disparaitre dans la direction du Nord Henri MI 
départ le laissait dans un isolement presque a’ 
pays qu'il connaissaissait 4 peine et dans lequ 
nonobstant des ennemis de tout genre, une mi 
sud de l'ltalie, les Grecs lui étaient hostiles ; 
trop turbulents et trop occupés 4 agrandir leurs 
put en espérer quelque secours. Au Nord, le m 
dait cette attitude équivoque et énigmatique ¢ 
sa mort. Si, encore, la ville de Rome avait été 
pape; mais, aprés le départ d’llenri III, elle oul 
moment, et, du reste, Théophilacte (Benoit IX) 


4 49° chapitre du Vil* livre de l'ouvrage : Pabst Greg 
alter. — Le titre du chapitre porte : Plan der Err, 
Pabstthums zu Hamburg. 

2 cf. sta Pontificum, p. 565, n* 3144. 


3 Hem in ie callamanitar ahee 2° 





JUSQU’A SON CARDINALAT.] 1329 


, culum. Au lieu de déporter Grégoire Vi, lempereur aurait dd bien 
,, plutot déporter ce redoutable adversaire du nouvel ordre de cho- 
, 8683 cette partialité eut pour l’Eglise romaine de terribles consé- 
quences‘. 
Au milieu de tous ces chagrins, le pape eut une grande consola- 
- tion; ce fut d’avoir 4 Rome, pendant quelques mois, Odilon, le vé- 
‘ nérable abhé de la congrégalion de Cluny. Cet illustre vieillard, 
* gsouffrant depuis cinqig: ’une cruelle maladie, crut sa fin prochaine 
et voulut venir 4 Romet erminer sa belle carriére auprés du tombeau 
' des apdtres; mais, aprés avoir passé quatre mois 4 Rome, ot il s’en- 
= trefenait frequemment avec le pape Clément et avec Laurent, arche- 
&! yéque d’Amalfi, il recouvra en partie la santé ; aussi, aprés avoir recu 
iy la bénédiction apostolique, il regagna le monastére de Cluny’. Ce 
fut probablement a cause de ces relations avec saint Odilon que Clé- 
ment II publia, en faveur de Cluny, la bulle suivante qui fut adressée 
mi @ aux évéques et aux grands de la Gaule ou de l’Aquitaine. » 
i: « Clément, évéque, serviteur des serviteurs de Dieu, 4 tous les évé- 
at ques de la Gaule ou de l’Aquitaine, aux princes et aux grands, grace 
g. et paix de la part de Dieu le Pére et de Notre-Seigneur Jésus-Christ. 
5) Vous savez, nos trés-chers fréres, que le jugement touchant la maison 
j.. du Seigneur va bientét commencer. Si donc |’époque du juzement 
i approche, il faut que chacun se prépare arendre compte de ses actes 
a celte terrible Majesté. Il s’agit, en effet, d’un Dieu 4 la colére du- 
is quel nul ne peut résister, devant lequel s’inclinent ceux qui portent 
g: la terre; cette derniére parole vous concerne, 6 vous tous qui étes 
» chargés de I’ Eglise de Dieu ou du gouvernement du peuple chrétien! 
i Recherchez la paix, appliquez-vous & mener une vie irréprochable, 
 Afin que, persévérant dans le bien et cherchant toujours 4 mieux 
r faire, vous puissiez jouir heureusement, dans la ccéleste Sion, de la 
. vue du Seigneur des seigneurs. Au nom de la miséricorde de Notre- 
Seigneur, je vous prie, 6 mes fréres et vous tous mes fils bien-aimés! 
de faire preuve d’un tel amour et d'un tel zéle pour le monastére 
f sacré de Cluny, pour ses biens, ses prieurés et ses monastéres silués 
en vos pays que les prétres et les fréres (de cet ordre) ne soient en 
butte 4 aucune vexation. Celui qui observera notre ordonnance 
aura, je l’espére et j’en suis certain, la grace de Dieu et la bénédic- 
tion apostolique. Celui, au contraire, qui n’en tiendra pas compte, 


th ois 


i ke? 


‘ Tl se pourrait que le défaut de troupes ait empéché Henri III de prendre les 
chateaux forts de Benoit IX et de s’emparer de sa personne. On a vu qu'une rai- 
g son analogue ne lui avait pas permis de venger l ‘injure que les Bénéventins lui 
avaient faite. | 
* Mabillon, Annales ord. S. Benedicti, t. IV, p. 482, seu liber LIX, 3. 
25 Seprevsre 1874. 85 





1330 HILDEBRAND 


devra, sans aucun doute, étre frappé de l'anathéme. Que Die 
garde en paix, vous et vos biens'. » 

Quelques semaines aprds le départ de l'empereur, Clément I 
de Pierre Damiani une lettre qui donne des détails attristan 
Ja situation des Eglises de l’exarchat de Ravenne. Il ne fa 
oublier, du reste, que Pierre Damiani aurait pu parler & pet 
dela méme manitre de bien d'autres Eglises de | Italie et 
chrétienté. On ne reconnait guére, dans la lettre 4 Clément 
Pierre Damiani qui, l'année précédente, avait écrit 4 Grégo 
une lettre si remplie d’éloges pour le pape. Le solitaire a vile 
eelui qu'il regardait naguére comme le futur réformateur del'£ 
il a méme des mols trés-durs contre lui, tandis qu’Henri Ill | 
ratt mériler toute la reconnaissance de I'Eglise. Nous auron: 
d’une fois a constater, chez Pierre Damiani, ces dispositions pa 
favorables pour le pouvoir impérial. Ce sera la une des cau: 
ses dissentiments avec Hildebrand. 

« Au seigneur Clément, évéque du siége supréme, Pierre, 1 
pécheur, offre 'hommage de son trés-humble respect. 

« Sache votre Béatitude, 0 excellent seigneur! que, non pi 
fois, mais a plusieurs reprises le trés-victorieux empereur m’a 
mandé, et, si j’osais le dire, m’a prié de me rendre auprés de 
pour vous faire connattre l'état des Eglises dans nos contré 
pour vous dire ce qu’il me parait nécessaire que vous fassiez. ( 
je reculais devant les difficultés du voyage, et comme je re 
absolument de venir vous trouver, il a insisté et a fini par me 
mander de me mettre en route. Etant rentré dans mon désert 
un voyage de trois jours, j’y ai trouvé ces lettres impériale: 
ordre de les remeltre entre vos mains sacrées. Nonobstant cet « 
je n'ai pas osé me préscnter devant vous : aussi je vous prie 
miner ces lettres de l’empereur et de me faire dire, aprés les 
lues, s'il est nécessaire que j’aille vous trouver. Je suis fort 
tain sur ce que je dois faire, je crains de perdre mon temps et. 
rant de droite et de gauche, et cependant j’ai grand’pitié de I't 
de Dieu, qui, dans nos pays, souffre beaucoup par le fait de ma 
éviques et abbés, A quoi'sert de dire, 6 seigneur! que le siége 
tolique est passé des ténébres & la lumiére si dans nos cor 
Nous sommes encore dans les ténébres? A quoi sert d’avoir sou 
toute sorte d’aliments si l'on meurt soi-méme de faim ? A quc 
avoir un javelot bien acéré si on ne le fait pas vibrer conti 
hataillons ennemis? Le Seigneur tout-puissant vous a établi 


* Bullarium §. Ordinis Cluniacensis, in-tolio, Lugduni, 1680, p. 12. — Ct 
Regesta Pontificum, p. 365, n* 3144. 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 1334: 


place pour servir comme de nourriture au peuple; c'est par vous 
qu’il a armé VEclise contre tous les efforts de ses ennemis; aussi. 
votre mission est-elle de vaincre, 4 l'aide des vertus célestes, ceux: 
qui résistent 4 Dieu, et de restaurer nos eslomacs avec les mets de 
la parole de Dieu. 

a Mais lorsque nous voyons revenir d’auprés de vous avec tant de 
superbe et de joie ce voleur (évéque) de Fano qui avait été cone. 
damné et excommunié méme par ceux qui élaient appelés papes et 
qui ne l’étaient pas, cet (évéque d’) Auximanum qui est chargé de, 
tant de crimes inouis et d'autres qui mériteraient d’étre frappés-de. 
la méme sentence, alors nos espérances disparaissent et se changent 
en deuil. Nous avions cru, en effet, que vous délivreriez Israél. 
Aussi, bienheureux Seigneur, appliquez-vous 4 relever la justice si 
foulée aux pieds et si rabaissée. Remettez en honneur une forte dis- 
cipline ecclésiastique, afin que I’ orgueil des méchants soit confondu 
et que les humbles se reprennent a espérer‘. » 

I] se peut que cetle lettre de Pierre Damiani, dont nous ne possé. 
dons pas malheureusement la date exacte, ait délerminé Clément IL 
4 se rendre dans l’exarchat de Ravenne pour étudier, par lui-méme,. 
la situations des Eglises de ce pays. Peut-étre aussi aura-t-il voulu, 
fuir dans les fraiches solitudes des Apennins les chaleurs de Rome 
si dangereuscs pour un étranger, ou bien oublier, auprés des fervents 
disciples de saint Romuald, et en particulier auprés de Pierre Da- 
miani, les tristesses de Rome et le voisinage de Théophilacte. D'aprés: 
Lupus Protospatarius, Théophilacte aurait réussi, au mois de juin 
4047, 4 faire empoisonner Ulément* ; si on acceptait comme fon~ 
dée cette donnée, il faudrait en conclure que le pape, mortellement 
atteint dés celte époque, aurait vainement cherché a réparer ses for- 
ces dans un climat plus salubre. 

Quoi qu'il en soil, nous savons que, vers la fin de septembre, Clé- 
ment II se trouvait au monastére de Saint-Thomas, dans le comté de 
Pesaro, non loin du petit fleuve de l’Aposelle. Hl donna a Pierre, abbé. 
dece couvent, une terre appartenant a lEvlise romaine, et, dans l’acte 
de donation, il inséra la phrase suivante: « Me trouvant atteint dans 
votre monaslére d’une maladie tellement grave qu’clle sera mortelle 
si la miséricorde de Dieu et l’intercession du bienheureux Thomas, 
apdtre ne me rendent la santé, je me suis demandé ce que je pour- 
rais offrir au saint lieu pour le salut de mon ame’. » 


1 Petri Damiani, Opera, dans Migne, Patrol. lat., t. CXLIV, col. 207 et Sq. 

2 Et in mense Junii supradictus Papa Benedictus (IX) per poculum veneni occi-~ 
dit Papam Clementein. 

(Lupus Protospatarius, dans Pertz, Script., t. V, p. 59.) 

> Valido corporis languore in vestro monasterio correptus, unde vix credo me 


4352 HILDEBRAND 


Au milieu des tristesses de la derniére heure, se ser 
mourir sur la terre élrangére, Clément II se souvint 
Eglise de Bamberg, dulces moriens reminiscitur agros. | 
de Franconie, les années heureuses qu’il y avait passé 
resiés au pays natal, tout cela lui revint en mémoire, eli 
sa premiére épouse », la lettre suivante dans laquelle, q 
défende, il essaye de formuler son apologie. 

« C’est au Prince du ciel qu'il appartient de disposer 
cest lui, qui avant que les siécles fussent, avait dé 
qu'ils seraient. Aussi ce que wil divin a prévu de toute 
peut-il pas ne pas arriver. C’était done de toute éternii 
avait destinée, 0 Eglise de Bamberg ! sa fille bien-aimée, 
épouse légitime ; il t’avait donnée 4 moi bien avant que le 
sent fait. Certes, jamais marin’a eu pour sa femme un 
plus absolue et un amour plus profond que je n’en aia 
Jamais la pensée ne m’est venue de te quitter pour m’att: 
autre. Mais Dieu a voulu que, sans étre complétement sj: 
je fusse uni a ta mére et a la mére de toutes les Eglise 
comme la capitale du monde, comme le siége de Rom 
proie a ’hérésie, notre trés-cher fils, l"auguste empereur! 
vivement préoccupé de guérir ce mal et les trois personna:: 
vaient a la simonie le nom de pape, ont été expulsés. [let 
suile que de tous ces Péres si nombreux et si vénérable: 
infime médiocrité qui, malgré tous nos effurts, a été clu 
grace céleste pour tenir la place du trés-illustre prince d 
Te dire la douleur qui m’a saisi, le chagrin dont Jai etésc! 
que je me suis vu s¢paré de toi, 0 trés-chére €pouse! jene! 
en aucune fagon, ma peine a élé trop profonde pour pr 
décrite. Il ya certainement plus dhonneur, plus de glo 
puissance dans le service de la mére que dans le serviec | 
car, sur terre, tout genou se courbe devant la mere, lec 
ou se ferme suivant ses ordres, et jamais les portes de 
pourront prévaloir contre elle; et cependant ce nest Pp 
d’une si grande puissance quia subjngué mon Ame ou qi 
chirmon cour. Il me suffisait de mener avec toi une vie 
tive, moilié contemplative, et je t’aimais trop pour rea 


evasurum, nisi dei misericordia et intercessio sanctissimi Thome 4 
succurrat, intra me revolvere cxpi, quid possem sancto loco olfertt 
anime mez. » 

(Lf. Jaife, Regesta Pontificum, p. 565, n° 3153.) 

4 Les biens de I’Eylise romaine étaient alors si insignifiants qu, 1 
atre devenu pape, Clément M avait gardé le titre et la qualité wee; 
berg, afin de pouvoir jouir des revenus de cette derniére Eglise. 


otk A. 


~ 
ch 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 1335 


beauté ou la richesse des autres. Je prends Dieu 4 témoin que je ne 
cherche pas ici 4 écrire une apologie. Qu’il fouille les secrets de mon 
ceur Celui dont le regard n’est pas arrété par Jes ténébres. J’en ap- 
pelle également 4 ma conscience qui ne cesse de se préoccuper de 
toi. L’éloignement ot je suis et la nouveauté des objets qui m’en- 
tourent n’empéchent par mes pensées de se rapporter avec plus de 


. vivacilé vers toi, mon amie, ma sceur, mon épouse, ma colombe ; 


aussi fcrai-je pour toi tout ce que je pourrait‘. 

Quelques jours aprés avoir écrit cette lettre émue, le 9 octobre, 
Clément Il mourut dans ce méme couvent de Saint-Thomas. Nous con- 
naissons le lieu de sa mort par une bulle du pape Nicolas II laquelle 
confirme, au monastére de Saint-Thomas, « ow est mort le pape Glé- 
ment, » la donation faite par ce pape*. La dépouille mortelle de Clé- 
ment fut transportée dans son ancienne Eglise, et repose encore de 
nos jours dans la cathédrale de Bamberg’. 


V 


%.- 


~§ ~ TREESHE FS HG 


-,. 


DAMASE Il. —— HILDELBRAND A CLUNY. 


Lorsque la nouvelle dela mort de Clément II fut connue 4 Rome, 
le peuple se réunit, et, se souvenant qu'il avait promis a l’empereur 
Henri Ill de lui laisser désigner le nouveau pape, il envoya 4 la cour 
d’Allemagne des ambassadeurs munis de lettres; ils devaient de- 
mander, pour |’Eglise romaine et l’Eglise universelle, un pontife bien- 
veillant et de meeurs irréprochables*. Le ton de ses lettres était des 
plus humbles, car les Romains, disent les annales de Rome, par- 


4 Cf. Mansi, Collec. Concil., t. XIX, p. 622, et Jaffe, Regesta Pontificum, p. 365, 
n° 3154. 

® « Confirmamus predicto monasterio omnem ipsam terram, quam domnus 
papa Clemens, qui ibi obiit, obtulit. » 

(Bulle de Nicolas I! pour le monastére de Saint-Thomas, sur I’Aposelle. — Jaffe, 
Regesta Pontificum, p. 366.) . 

> Guidgerius, natione Saxo, qui et Clemens, nono mense promotionis sus diem 
obiit, ad episcopatum suum Babinberch reportatus tumulatur. 

(Catal. Eccardin., dans Watterich, Vite pontif., t. I, p. 716.) 

Qui (Clemens) statim mense (nono) constitutionis su# obiit et ad episcopatum 
suum reportatur ibique sepelitur anno incarnationis dominice 1047. 

(Catal. Zwetlensis, dans Watterich, J. c.) 

4 Mortuo interea Clemente Romano pontifice, Romani ad imperatorem tendpnt, 
rogantes, dari sibi pontificem. 

(Bonitho ad amicum, dans Jaffe, Monum. Gregor., p. 631.) 





1334 HILDEBRAND 


laient & ’empereur comme des esclaves 4 un maitre, ou com 
enfants a leur pére'. Lors des fétes de Noél, 1047, ces ambas: 
se trouvaient suprés d'Henri III 4 Pohide, non loin de Gosla 
la Saxe, et les négocialions pour la nomination du nouveau p 
Fent poussées avec activilé*. 

Lempereur, comprenant l'importance du choix qu’il avait i 
demanda a quelques personnes, qui avaient plus particuli¢rem 
estime, de lui faire connaitre leur sentiment ; de ce nombres 
vait Wazon, évéque de Liége. Nous verrons plus loin Ja cour 
réponse qu'il envoya 4 Henrilll. Les représentants du clergé 1 
et ’empereur songérent d’abord  offrir la papauté a Halina 
chevéque de Lyon; mais le prélat coupa court aux ouvertures 
furent faites, et il s’absenta pendant quelque temps pour q 
ne fussent pas renouvelées*. L’archevéque de Lyon jouissait 
réputalion mérilée de sainteté, et il se peut qu’il se soit jugé ¢ 
nellement indigne d’étre nommé pape ; mais un second moli 
s‘ajouter 4 ce premier et rendre son refus plus formel et tout 
définitif. Halinard partageait certainement les sentiments de 
de Liége ; il avait des doutes sur la valeur de la déposition dt 
Grégoire VI au synode deSutri; il savait que Grégoire VI vivaite 
et il n’aura pas voulu prendre la place de celui qui avait été vi 
de Vinjustice d'Henri Ill. 

A défaut de l'archevéque Halinard, l’empereur désigna pou 
le Bavarois Poppo, qui, depuis quelques années, occupail le siég 
copal de Brixen dans le Tyrol. Poppo était du nombre des é 
allemands qui avaient accompagné l’empereur dans son voy 
Italie; il avait assisté au synode de Sutri et 4 la nominati 
pape Clément Il‘. Lorsqu’Henri III eut fait connaftre sa décisio: 
ambassadeurs romains, ceux-ci reprirent le chemin de I'Italie 
sans avoir regu de magnifiques présents ; l’empereur, tout ji 





‘ Tunc Romanorum plebs in unum collecta ad regem Heinricum legato 
litteris miserunt, precantes et obsecrantes, ut servi dominum et ut filii pat 
eis dirigeret pudicum benignum ornatum bonis moribus sancte Romane ¢ 
et universo orbi pastorem. 

(Annales Romani, dans Pertz, Mon., Script., t. V, p. 469,) 

* Imperator nativitatem Domini Polethe celebravit. Ibi legati aderant Ro 
rum, Suitgeri papz obitum nunciantes eique successorem postulantes. 

(Lambert de Hersfeld, dans Pertz, Mon. Germ., Script., t. V, p. 154.) 

3 Pertz, Mon. Germ., Script., t. Vl, p. 257. 

* Bonitho, qui est mal disposé pour tout ce qui vient de la puissance imp 
raconte ainsi 'élévation de Poppo : « Patriciali tirannide dedit (Henri Il) : 
latere suo quendam episcopum, virum omni superbia plenum. » (Jaflé, 
Pp. 631.) En revanche, Benzo évéque d'Albe, césarien trés-décidé, vante haut 
Ia science de Vévéque de Brixen. (Pertz, Mon. Germ., Script., t. XI, p. 671.) 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 1335 


de la soumission des Romains, leur avait fait rendre les plus grands 
E honneurs '. 
- Au mois de janvier 1048, Henri Il quitta Pohlde et, traversant la 
E , Frariconie, vint en Souabe, a Ulm, ow il fit 4 Poppo une donation im- 
*® portarite. Comme le domaine de saint Pierre était devenu en trés- 
graride partie la proie des grands seigneurs et des petits tyrans de 
¥ PItalie, il était nécéssaire de pourvoir 4 |’entretien du futur pape et 
x. de sa curie; aussi l’empereur donna « a son fidéle et cher Bobpo, évé- 
-t que de Brixen », une importante forét dans la vallée de Puster. Poppo 
& devait en outre conlinuer 4 jouir, lorsqu’il serait pape, des revenus 
ui de'l’évéché de Brixen, de méme que le pape Clément II avait joui des 
xrevenus de l’évéché de Bamberg. L’acte de la donation faite par 
«1 Henri Ill désigne simplement Poppo comme évéque de Brixen’, parce 
z que, pour avoir le titre de pape et pour porter les insignes de la di- 
,. gnité papale, il fallait avoir été sacré et intronisé 4 Rome. 
=: Quelque temps aprés, Poppo se dirigea vers I'Ilalie; il vint trouver 
«; Boniface, le margrave de Toscane, pour que celui-ci le conduisit a 
Rome; mais, dés le début, le futur pape eut 4 lulter contre de trés- 
a: graves difficullés. 
i Les ambassadeurs envoyés 4 la cour d’Henri III pour lui deman- 
der un pape avaient 4 peine quilté Rome que Benoit IX, le terrible 
,, Théophilacte, était accouru de Tusculum dans la ville élernelle; 
‘grace a ses disiributions d'argent, il forma rapidement un parti con- 
sidérable, et il parvint 4 mettre la main sur le souverain pontificat, 
_, Je 8 novembre 4047, un mois aprés la mort de Clément IL‘. Ge coup 
, , daudace, qui était un défi a l'autorité d ‘Henri III, n’aurait pu se. 
 produire si le margrave de Toscane, Boniface n’avait prété a Théo- 
philacte un concours trés-actif. Aussi plusieurs documents contem- 
j porains s’accordent-ils 4 dénoncer le margrave comme complice de 
Pintrus. Cette conduite de Théophilacte donne assez de vraisem- 
, blance 4 la donnée de Lupus Protospatarius, qui, ainsi que nous 
* Yavons vu, prétend que Clément Il est mort empoisonné par Théo- 


philacte. D'un autre cété, sion rapproche ces événements de ceux 

4 Legati itaque romanorum cum pervenissent ad regem, magno cum honore in 

| palatio suscepit suo, eosque magnis ditavit muneribus..... Legati itaque Romano- 
gum antecedentes Damassum pontificem, Romam reversi sunt. 

(Annales Romani, dans Pertz, Mon. Germ., Script., t. V, p. 469.) 

2 « Ob petitionem et devotum servitium nostri fidelis ae dilecti Brixinensis 
episcopi Bobponis. » 

Cf. Jaffe, Regesta Pontificum, p. 366. 

* Benedictus itaque pontifex priscus talia facta cernens, cum esset in civitate 
que vocalur Tusculana, per premii cupiditatem divisit romanum populum, et sic 
-reinyasit sancte sedis apostolice pontifieium. 

(Annales Romani, dans Periz, J. c.) 


1336 HILDEBRAND 


qui se passaient & peu prés en méme temps dans le su 
ou Waimar, prince de Salerne, ne tenant aucun comp 
de Y'empereur, reprenait Capoue 4 Pandulphe et le réc 
son vassal, on voit combien les résullats du voyage d 
Italie avaient é16 éphémeéres. L’aristocratie, un momen 
relevait la téte et bravait la colére d’Henri, dont latter 
reste absorbée par les affaires d'Allemagne. 

Dans un pareil étal de choses, Poppo de Brixen ne p 
étre bien accueilli par le margrave Boniface. Toutefuvis, 
lard ne voulut pas désobéir ouvertement a l’empereur:: 
user de faux-fuyants : « Je ne puis aller & Rome avec 
Poppo, car les Romains ont repris leur ancien pape; ¢ 
couvré la puissance qu’il avail auparavant, et son autoril 
nant acceptée sans conteste. Je ne puis donc aller avec: 
je suis trop agé pour faire ce veyage*. » Ces paroles, ( 
laient un refus formel, et la situation de I'Italie, ne 
Poppo, qui n’avait pas d’armée pour imposer son autor 
ternative de relourner auprés de l’empereur et de I'inf 
qui se passail. Il se hata donc de repasser les Alpes, et ' 
Henri HI qui, d'Ulm, s’était rendu & Ratisbonne *. Heer, 
de menacants orages se former du coté de la Hongrie et 
la Bourgogne et de la France, comprit qu'il fallait agir 
pitation et sans brusquerie avec les Italiens, pour ne p 
trop d’ennemis sur les bras. I] allendit quelque temps. 
aprés un délai assez long, il renvoya Poppo en Italie, | 

. pour le margrave Boniface, une lettre qui contenait en 
«Tu as rélabli dans le souverain pontiGicat un Pape qui < 
posé selon les formes canoniques; tu as, cédant & Yap 
méprisé nos ordres; sache que, si tu ne Vamendes, je\ 
retard en llalie pour te punir, et je donnerai au peupl 
pasteur agréable 4 Dieu*. » 


4 Ipse vero benignissimus pontifex iter versus arripuit advers 
autem pervenisset ad marchionem Bonifetium cujus auxilio prenot 
Benedictus receperat pontificium, talitereum calide est alfatus lo 
Romam non possum pergere tecum, quia Roma apam reduxen 
tem quam prius abuit recepit, et omnes pacificavit in se. ideo 
Possum : insuper ego jam senex sum. 

(Annales Romani, dans Pertz, 1. c.) 

* His auditis beatus pontilex iter quod ceperat rediit et imp 
arravit. Ft 

(Annales Romani. L. c.) 9} 

* Taliter eum per epistolas aggrescus est affatibus : Ta autem qu 
nice depositum in pontificium reduxisti, et per premii cupiditaten 
rium contempsisti, Scito prenoscens, quia si non emendaveris, 








JUSQU’A SON CARDINALAT. 1337 


Ce langage énérgique décida d’autant plus le margrave & obéir 
que les affaires de l'empereur avaient pris une meilleure tournure 
dans le midi de )’Allemagne. Théophilacte fut obligé de renoncer & 
ses iniques prétentions au souverain pontificat, aprés avoir tenu 
Rome sous le jong pendant huit mois et neuf jours; le margrave 
Boniface, retrouvant des forces qu’il prétendait ne plus avoir 4 cause 
de son grand dge, conduisit lui-méme 4 Rome Poppo de Brixen‘. 
Ce dernier ful sacré 4 Saint-Pierre, le 47 juillet, et prit le nom de 
Damase II; le peuple lui fit un accueil bienveillant ; mats le nou- 
veau pape ne fit que passer sur le siége de saint Pierre ; vingt-trois 
jours aprés son sacre il mourait 4 Préneste, le 9 aout 1048*. Est-ce 
le poison de Théophilacte qui a fait descendre dans la tombe ce se- 
cond pape allemand? ou bien Damase II a-t-il succombé aux fati- 
gues occasionnées par les nombreux voyages qu’il venait de faire 
dans le midi de I’Allemagne et dans le nord de I'Italie? a-t-il été 
emporté par le climat de Rome, si redoutable pour les étrangers & 
certaines époques de l'année? Les documents se taisent sur ce point 
et laissent le champ libre aux supposilions. Le corps de Damase II 
ne fut pas enseveli 4 Saint-Pierre, mais bien dans leglise d de Saint- 
Laurent-hors-des-Murs’. 

Les Romains furent trés-préoccupés de la responsabilité que cette 
mor! si brusque, venant aprés la fin prématurée de Clément II, pou- 
vait faire peser sur eux aux yeux de l’empereur, et ce fut peut-étre 


meum propinquum emendari faciam te invito, et populo Romano dignum Deo do- 
nabo pastorem. 

(Annales Romani. l. c.) 

! Videns itaque Bonifatius quia nichil proficeret, per suum legatum Benedictum 
ejectus est de pontificatu et cum Damasso papa Romom yenit. 

(Ann. Romani. L. c.) 

? Populus romanus devote hunc cum magno desiderio suscepit; et apud bea— 
tissimum Petrum apostolum summus pontilex ordinatur, die 17 mensis Julii, 
indict. I. Damassus vero papa vixit in episcopatu 23 dies et ita defunctus est. 

(Ann. Rom., dans Pertz, Monum. Germ., t. V, p. 469.) 

Sequenti Julio, Poppo, Brixensis episcopus, ab imperatore electus, Romam mit- 
titur, et honorifice susceptus, apostolicze sedi Papa 152° ordinatus, mutato no- 
mine Damasus secundus vocatur. Sed paucis diebus exactis defunctus est. 

(Hermann de Reichenau, dans Pertz, Mon. Germ., Script., t. V, p. 128.) 

% Poppo, qui et Damasus, Brixiensis episcopus, paucis diebus exactis defunctus, 
ad sanctum Laurentium sepultus est. 

(Catalogus Eccardianus, dans Watterich, Vite pontif., t. I, p. 717.) 

Ad sanctum Laurencium extra urbem sepultus est. 

(Hermann de Reichenau, dans Pertz, Mon., Script., t. V, p. 128.) 

Bonitho, continuant son systéme de dénigrement, écrit : « Is (Poppo), postquam 
sedem Petri invasit, antequam deni dies volverentur, corpore et anima mor- 
tuus est. » 

(Bonitho, Ad amicum, dans Jaffe, Monum. Greg., p. 634.) 





7 


0 Sn SPREE MS Rita 





egw ene ayy wemete cee e te wee cee ween tate nee 


mourut. Aprés sa mort et ses funérailles, le \ 
vint & Cluny, oii il se fit moine et s’appliqua éne 
en compagnie des religieux'. » 

Floto? a le premier alliré l’allention sur un: 
pondance de Grégoire Vil, d’aprés laquelle il sei 
par « ces bords du Rhin » il faut surtout entend 
du 18 avril 1074, Grégoire VII écrit 4 Hanno, arc 
quel'EglisedeCologne lui est particuligrement c 
de l’Occident, & cause du séjour qu'il a fait dan 
prédécesseur. Une variante du lexte ne perm 
Grégoire parle de Pun de ses prédécesseurs 
d’Hanno*. 

Il existe aussi un passage de Pierre Damiani, 
debrand a connu assez intimement & Aix-la- 

ieux *. 

Si Hildebrand n’avait séjourné qn’une seule 
ces deux textes prouveraient que ancien pape 
chapelain ont habité Cologne et Aix-la-Chapelle « 
goire VI est probablement mort dans la premiér 


* Non longo post tempore cum ad ripas Reni preefatus 
correptus interiil. Quo mortuo et in pace sepullo, venera 
niacum tendens, ibi monachus effectus est et inter religi 
Iosophatus est. 

(Jaffe, Monumenta Gregoriana, p. 650 et sq.) 

* Il. Floto, Kaiser Heinrich IV und sein Zeitalter, Bd 1, 

% Qui ob recordationem discipline, qua tempore ant. 
d’aprés un autre codex) in ecclesia Coloniensi enutriti 


Entan amtanne an lan analacinn dilantionam inenandi- 









JUSQU’A SON CARDINALAT. 1339 


E mais les historiens rapportent qu’Hildebrand est venu trois fois en 
rad Allemagne et y a séjourné chaque fois plus ou moins longtemps. 
'S Ainsi Paul Bernried mentionne un long voyage exécuté par Hilde- 
® brand pendant son adolescence, et raconte qu'il passa quelque temps 
4 la cour d’Henri III, ot il se fit remarquer par son éloquence’. 
#3" Dix ans apres le second voyage exécuté avec Grégoire VI en 1047, 
'% Hildebrand revint encore en Allemagne en qualité de légat, et les 
“x; graves affaires qu’il eut alors 4 traiter avec la cour exigérent un 
+2: séjour assez prolongé au dela des monts?. 
ut Il n’est donc pas possible de fixer d’une maniére certaine la ville 
.ot résidérent l’ancien pape et son chapelain; il faut se contenter de 
:Pindication un peu vague fournie par Bonitho. 
« Ona remargqué que cet historien n’indique pas non plus la date 
de la mort de Grégoire VI ; mais un fait, dont nous avons déja parlé 
xzeplus haut, prouve qu’il a survécu 4 son successeur Clément Il. Ce 
:yfait pet trop bien la maniére différente dont on appréciait dans 
aa!’Eglise les événements qui venaient d’avoir lieu 4 Sutri et & Rome 
pour ne pas étre rapporté ici d’une maniére détaillée. 
«, On a vu que, lorsque la mort de Clément If fut connue en Alle- 
sig Magne, lempercur Henri III, se préoccupant de lui choisir un suc- 
_. cesscur, consulta sur ce point l'un des plus remarquables évéques 
n. de son empire, Wazon, évéque de Liége. L’historien des évéques de 
"" Liége, Ansclme, raconte, comme il suit, la conduite tenue par 1’é- 
ii véque en cette occurrence et la réponse qu'il fit parvenir 4 lempe- 
reur : | 
th « Je me souviens qu'aprés la mort du pape Clément, qui, du si¢ge 
de Bamberg, était monté sur le siége apostolique, l’empereur lui de- 
manda (cest-i-dire 4 Wazon, évéque de Liége) quel était, d’aprés 
F lui, le successeur qu’il fallait donner 4 Clément. Comme I’ évéque ai- 
”* mait 4 se rendre bien compte de tout, particulitrement dans des 


. 
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8 
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«*  * Paul Bernried, 10, dans Watterich, Pontificum romanorum vite, t.1, p. 477 

et sq. 

« Jam vero adolescentiam ingressus, profectus in Franciam, domiturus inibi 
carnis petulentiam et molestia peregrinationis et instantia eruditionis. Inde post 
aliquos annos Kormam redilurus, occulta Dei preparatione moram fecit aliquantum 

;! temporis in aula Heinrici II[, etc. » 

= Le texte de Grégoire VII, auquel Floto fait allusion, suppose un adolescent dont 

s Péducation n’est pas terminée et dont la position n'est pas faite (recordationem 

disciplines qua... enutriti sumus) plutét qu’un chapelain d’un ancien pape. 

* Lambert de Hersfeld, ad an. 1058: « Rex nativitatem Domini Mersinburg 
(ou plutét 4 Goslar) celebravit aderat que ibi inter alios regni principes etiam 
Hildibrant abbas de sancto Paulo mandata deferens ab sede apostolica, vir et elo- 
quentia et sacrarum litterarum eruditione valde admirandus. » 

(Migne, Patrol., t. CXLVI, col. 1065. — Ou Pertz, Mon., Script., t. V.) 


— om owe 








envoy¢s confidenticllement a l'empereur, le 
« Que Votre Sérénité réfléchisse 4d ceci : Est-ce 
« rain pontife déposé par ceux qui _n’en avai 
« rait pas miraculeusement réservé & ce pon 
« vous avez fait ordonner a sa place est deja 
« vous désiiez connaitre notre sentiment sur 
« pondrons a Votre Sublimité de ne pas chere 
« dla place decelui qui est encore vivant (c’est- 
« car il n’est pas certain que les lois divines e 
« d'agir de cette maniére; partout, dans leu 
« leurs discours, les saints Péres déclarent at 
« verain pontife ne peut éire jugé que par Die 

« Au nom du Seigneur, ct sans perdre de vi 
« prétre indigne, j’ai prété entre vos mains, j’. 
« celle affaire, le seul sentiment auquel il m’ai 
aréter. » Lorsque le messager de notre évi 
royale, Poppo, évéque de Brixen, qui fut ensu 
les Romains, avait élé déja élu souverain pont 

Ce passaye d’Auselme ¢lablitdonc, d’une mi: 
Grégoire VI vivait encore lorsque Poppo, de B, 
la Noél de 1047 ; mais il ne dut pas survivre 1c 
ment. Ii n’est plus question de lui partir dec 
le pontificat si éphémére de Damase II, Léor 
ment pas accepté de s’asseoir sur le siéye de 
goire VI avait été encore vivant*. Par conséqui 
que par Ie « non longo post tempore » de Bon 
le commencement de 1048 ; Iildebrand, aya: 


JUSQU’A SON CARDINALAT. , 1344 


devoirs 4 la dépouille mortclle de son ancien maitre, aura pu alors 
prendre le chemin de Cluny. 

Bonitho, nous l’avons vu, prétend que Hildebrand se fit moine a 
Cluny & celte époque, et Otto de Freising, ainsi que Dandolo, vont 
méme jusqu’a assurer qu’1l fut prieur de ce célébre monastére‘. Ces 
deux données, surtout la seconde, ne sont pas soulenables, car divers 
indices permettent de supposer qu’'llildebrand était déja moine lors- 
qu’il est devenu chapelain de Grégoire VI, et Mabillon a prouvé qu’il 
n’a jamais été prieur de Cluny. | 

Dans le passage déja cité de la sentence d’excommunication 
d'Henri IV, Grégoire VII, s’adressant 4 saint Pierre et a saint Paul 
dans une magnifique prosopopée, prononce ces paroles : « Vous le 
savez, c'est malgré moi que je suis entré dans le saint ordre ; c’est 
aussi malgré moi que j'ai accompagné au dela des monts le seigneur 
pape Grégoire, etc. *. » 
~ L’ensemble du passage prouve que Grégoire VII suit l’ordre chro- 
Nologique en faisant ce court résumé de sa carriére; il parle succes- 
sivement de Grégoire VI, de Léon IX et de sa propre élévation sur le 
Saint-siége. Aussi, en s'appuyant sur ce texte, on peut aflirmer 
qu Hildebrand « était entré dans le saint ordre » avant d’élre cha- 
pelain de Grégoire VI. Reste 4 définir ce qu’il faut entendre par ce 
saint ordre. Au premier abord, on songe aux ordres sacrés; on 
est tout porté a croire que Grégoire VII parle du sous-diaconat, le 
premier des ordres sacrés (le terme sacrum ordinem ne pourrait en 
aucune maniére s‘entendre des ordres mincurs), et qu'il fait con- 
naitre les hésiltations et les craintes qui ont envahi son 4me au mo- 
ment d’entrer irrévocablement dans ka cléricature. Mais nous sa- 
vons d'une mani¢re trés-certaine qu’'flildebrand n’a été ordonné 
sous-diacre qhe plus tard, dans les premiers mois de 1049, par le 
pape Léon 1X; il faut donc songer a une autre explication, et la 
seule plausible c’est que Grégoire VII parle de son entrée dans l’or- 
dre monastique, dans lordre de Saint-Benoit, qui alors était lordre 
pur excellence’. Celte explication du mot « sacrum ordinem » fait 
voir quel sens il faut éviter de donner au titre de « chapelain » 
qu Hildebrand portait 4 la curie du pape Grégoire VI; il ne faut pas 


‘ Andr. Dandolo (doge de Venise), dans Muratori, Script. ital., t. XII, p. 248. 

Otlo de Freising, Chronic., VI, 33 : « Cluniaci forte tunc Hildebrandus prioratus, 
ut dicilur, vbedientiam administrabat. » (Dans dom Bouquet, t. XI, p. 262.) 

2 « Vos enim scitis : quia non libenter ad sacrum ordinem accessi; et invitus 
ultra montes cum Domino papa Gregorio abii. » (Jaffe, Monumenta Gregor., 
p. 401.) 

Ordo, nude, pro Ordine religioso; au treiziéme siécle, le mot ordre a aussi ce 
sens duns quelques auteurs francais; ainsi: « Tous li muebles ke je i auerai.... 





Fn anaes wees eee 
ciens Romains*. » 

Ces trois citations de Grégoire VII lui-méme. 
de Guido de Ferrare prouvent qu’Iildebrand é 
de la mort de Grégoire VI; tout au plus pourra 
ne pas faire abstraction compléte de l’assertior 
debrand est allé 4 Cluny en 1048 pour y reno: 
nastiques. 

Otto de Freising et Dandolo se trompent égak 
tendent qu’Ilildebrand a élé prieur de Cluny 
n’aurait pu étre que sous l'abbé Odilon, car O 
Cluny de 995 & 1049, ct nous verrons qu’é cett 
debrand est rentré 4 Rome pour consacrer le re 
vice de la papauté. Mais, au dix-seplidme siécl 
la liste complate des prieurs de Cluny, penda 
était abbé du monastére, et le nom d’Hildebrand 


revenront et demourront soles et quites aprés mon décet, 
dis, et ce je autroie en ordre aussi. » 

(Charta an. 1280, in Chartul. S. Petri de Monte. — GI 
latinitatis, par du Cange, éd. Didot, t. 1V, p. 729.) 

4 « Monachus (Hildebrandus) ultro se obtulit non quan 
tate seclusa extra monasterium importunitatem fecit. » 

[Pamphlet contre le pape Grégoire VI, 4 l'occasion du 
(25 juin 4080), par Pierre Crassus. — Dans Sudendorf, Re 
dige Urkunden fur die deutsche Geschichte, Erster Theil. p. 

* Cum adhuc adolescentulus monachus diceretur, magn 
Gregavit el quasi sub spe defendendi et liberandi romanar 
fecit et, sicit solebat apud romanos antiquitus feri, don 


Hihue arnmahat 


JUSQU’A SON CARDINALAT. 1343 


Mabillon pense que l’erreur des historiens provient de ce qu’un 
autre Hildebrand a été prieur de Cluny du vivant de saint OJon'. Il 
est facheux que Gfrdrer n’ait pas connu ce passage de Mabillon, et 
qu’il ait réédité cetle vieille erreur de Hildebrand prieur de Cluny®. 

Par ses plans de réforme et par les tendances de son esprit, Gré- 
goire Vil se raltache cerlainement 4 l’école de Cluny ; il est méme 
le plus illustre représentant de cette école. Mais on a grandement 
exagéré les rapports personnels qu'il a eus avec le célébre monastére 
bourguignon. Pour le cas présent, la chronologic seule suffit 4 dé- 
montrer combien la légende a fait invasion dans les récils des chro- 
niqueurs ; car, ainsi que nous l’'avons prouvé, c’est seulemgnt af 
printemps de 1048 que Hildebrand a pu'se rendre 4 Cluny, ét-c 
au mois de décembre de cette méme année que s’est lenue la diéte 
de Worms, dont nous allons maintenant parler, et qui a eu pour 
résullat de faire revenir Hildebrand en Italie et 4 Rome. 


L’abbé Devarc. 


regis principatu; denique Hugo prior sub finem vite Sancti Odilonis, ejusdem 
postmodum in abbatiali dignitate successor, sed de his hactenus. 

(Mabillon, Annales O. S. B., lib. 58, § 113.) 

* Que opinio nata videtur ex equivocatione alterius Hildebrandi preepositi Clu- 
niacensis, quem Joannes monachus in vita S. Odonis magistrum suum vocat. 

(Mabillon, J. c.) 

* Gfrorer, Pabst Gregorius VII, t. VI, p. 496 et sq. 


La suite prochainement. 





VOYAGE D'EXPLORATION 


DANS 


L'AFRIQUE EQUATORL 


‘Where the fever hot and damp 
Shed by day's expiring lamp 
Through the misty ether spret 
Rvery ill the white man dread 
Fiery fever's thirsty thrill 
Fitful ague’s shivering chill. 


Sur la céte occidentale d'Afrique, sous l'Equateur, au m 
foréts impénétrables de palétuviers et 4 travers des marais 
sibles, vient se jeter dans la mer, par trois branches diftér 
grand fleuve Ogooué. Son embouchure forme un della 
milles de largeur. Il y a seize ans, ce vaste cours d'eau étail 
soupconné. M. Duchaillu, dans son Afrique Equatoriale, en1 
premier l’existence; mais il ne pul en parler que par oui-di 
que les Oroungou et les Cama, tribus belliqueuses, veil 
son entrée, comme le dragon a la porte du jardin des Hes 
Jaloux de servir sculs d'intermédiaires aux peuplades incon 
nous qui habitaient les rives du fleuve, pour la vente du 
chouc, de l'ivoire et surtout des esclaves, ils en interdisaien 
tement I’accés 4 tous les blancs. En 1867, un intrépide olf 
marine, M. Serval, congul le projet de tourner la diflicullé € 
gnant 1 Ogooué par terre, deux cents mil-es plus haut que s 
bouchure. Dans ce but, il remonta l'estuaire du Gabon et a 
lariviére Remboé; arrivé a la hauteur voulue, il laissa la sa' 
et s’enfonga dans les foréts, marchant toujours vers lest. 
jours aprés, il découvrait 'Ogooué. Il fut bientOt suivi dai 
voie par M. Walker, négociant et grand explorateur anglai 


L’AFRIQUE EQUATORIALE. 4345 


M. Genoyer, lieutenant de vaisseau. M. Walker, guidé par des 
alais, atteignit le Neuve 4 Adanlinanlango, pays de NCombeé, le 
Suleil. Le premier coup d’veil lui révéla tous les avanlages qu’on 
rrait tirer de cet endroit magnifiquement silué, au point de vue 
mercial, et il repartit, décidé a y établir une factorerie. Il fut 
endant devancé par M. Shaltz, représentant d’une maison alle- 
ide extrémement considérable. A force de cadeaux et de pro- 
sses, celui-ci décida les Cama et les Oroungou 4 tuer la poule 
-ceufs d’or, en laissant le blanc remonter le fleuve et aller trai- 
directement avec les Gallois, Inenga, Ivilis et autres peuples 
srains. Presque en méme temps, M. Aymés, lieutenant de vais- 
u, commandant le Pionnier, pénétrait, avec ce petit vapeur de 
re, dans [Ovooué, qu'il explorait jusqu’a son confluent avec le 
rounié, cest-d-dire trois ou quatre milles plus loin qu’Adanli- 
lango. Il franchissait méme en pirogue la Pointe-Fétiche, licu 
ré que les noirs croyaient ne jamais devoir étre profané par le 
ssage ’un blanc. Dés ce moment, !’Ogooué étail ouvert au com- 
ree et a la science. Le commerce s’en empara d’abord et prit 
ntdt des développements extrémement considérables. De son 
é, le monde géographique s’élait ému devant cette découverte : 
e si zrande nappe d'eau devait prendre sa source dans des lacs 
érivurs trés-importants; les noirs eux-mémes le disaient : des 
tlaves, venus de bien loin, bien loin, avaient vu la mer orientale cou- 
rlede bateaux; que pouvaient-ils désigner par cette mer orientale, 
on les grands lacs découverls par Livingstone, Baker, Specke, etc.? 
bous esprifs soutenaient que le Congo et lOxzooué devaient 
2ndre leurs sources dans les mémes montagnes. Tous, enfin, 
yaient das !Ozooué tine voie ouverte 4 l’exploration pour péné- 
r par 14 au centre de l'Afrique. C’est dans ces circonstances que 
us resoldmes, mon ami Marche et moi, de ticher de résoudre 
; grands problémes, et d’e.plorer le fleave inconnu jusqu’au 
int of un obstacle invincible nons rejelterait en arriére. Tout 
us allirait vers ces conirées lointaines. Géographes et explora- 
irs, nous allions avoir devant nous un champ de découvertes, 
r lequel se concentrait Pinter $t du monde savant; naturalistes et 
asseurs, les lauriers de Duchaillu nous empéchaient de dormir, 
us partions pour la région du gorille, du koolo kamba... et de 
1connu. Quoi de plus intér essant a étudier, pour Vobservateur, 
eles moours des tribus si variées qui habitent l'Afrique E,uato- 
le, et surtout la marche en avant et l’envahissement progressif 
s Pahouins cannibales dont les masses serrées, chassées de l’in- 
‘eur par une force inconnuec, enveloppent en ce moment nos 
ssessions francaises du Gabon d’un réseau immense. Puis c’élait 
29 Seprempre 1874, 86 


4316 L'AFRIQUE EQUATORIALE. 


la question de l’esclavage, dont nous pourrions nous rnd 
« de visu, » car l'Afiique Eyuatoriale est aussi un pays 
Yun des derniers repaires de la traite des négres sur ja 
dentale; c’était l'avenir de nolre colonie du Gubon, ¢ 
encore a l'heure qu‘il est, ef surtout celui de nos escli 
sions catholiques, qui funt la-bas tant de géneéreux eu 
étre pourrions-nous découvrir quel.jue terre plus sure, 
peuplade mieux disposéc, et contiibuer ainsi au succes 
grande cause. Tout, je le répéle, concourait donc a ucus d 
ardent désir détudier !'Ozooné et le Gabon dont il depe 
ment, il ne suffit pas de vouloir, il) faut pouvoir. Cues 
expédilion demande de l’argent, beaucoup d argent, ort 
avions que fort peu. En Angleterre, en Allemagne, le mal 
grand : il suffit d’en demander. Les fréres Grandy en on! 
pour leur expédition du Congo, et un seul homme, ¥. 
Young, leur a donné cinquante mille frances; le docteurt 
en a demandé pour une expédition du meme genre: les | 
prussiennes lui ont volé soixante-quinze mille franes et 10 
magne, l’empereur en (éte, a voulu Concourir a leur entty 
France, on s'intéresse moins aux voyages. D’ ailleurs, nes. 
& payer cing milliards que les aulrs ont recus; il nous fi 
trouver un autre procédé. Ce procéd*, nous L'avions dij: 
Marche, dans ses divers voyages 4 Malacca, en Cochinchine 
négambie, elc.; moi, en kloride, dans 1 Amérique cet 
Antilles, au Vénézuéla et ailleurs. [Il est bien simple, con 
payer les frais de notre voyige avec nos collections dhisto 
relle. Tous deux aimant avec passion la Zo0!ogie, habilucs: 
un fusil ct & préparer les picces que nous tuiuns, n> 
bientot arrivés, chacun de notre colé, & utiliser, au goal 
financier, ce que nous ne fuisions d'abord que comme o 
neurs ou comme sporstmen. La tache nous a du_ reste tk 
par M. Bouvier‘, voyageur distingué lui-midme, et aujeu 
premicr naturaliste de Paris, qui a mis a notre dispositivt 
dit illimité ct nous a fait des conditiuns qui u’étaient pase 
commergaut, mais d’un arol. 

Je doune tous ces détails, parce qu'il importe que le le 
va nous suivre dans une tres-iongue eapédition sacke | 
quelles conditions nous somines partis, puisque ces cum 
flueront furcément sur notre mamére de proceder dans b 
ce récit. ailleurs, il me parail tuul aussi hunorable de 2 


‘M. Bouvier avait lui-méme formé le projet de pénétrer par le Gabe 
térieur de l'Afrique. 


L’AFRIQUE EQUATORIALE. 4347 


méme son voyage avec son fusil que de demander partout des 
souscriplions. 

Il entrait dans notre plan de campagne de prendre le paquebot 
qui conduit au Sénégal, de nous arréter 14 cing semaines, de ga- 
gner ensuite, par un pelit vapeur de 1’Etat, la Mellacorée, d’ow les 
occasions sont presque journaliéres pour Sierra-Leone, et enfin, a 
Sierra-Leone, de nous embarquer a bord du vapeur anglais qui va 
au Gabon. Le Sénégal nous faisait faire un petit détour, et nous y 
perdions un peu plus d'un mois; mais il fallait y aller, et cela pour 
tuer des merles. Au premier abord, il parattra peut-étre paradoxal 
d’aller au Sénégal pour tuer des merles. Cependant rien n’était plus 
naturel pour nous, on va le voir : les merles du Sénégal ' sont des 
merles métalliques. Les merles métalliques sont ornés d’un plu- 
mage brillant extrémement recherché pour les chapeaux de nos élé- 
gantes et se payent onze et douze francs la piéce, souvent plus cher. 
Iis sont trés-nombreux et assez faciles 4 chasser. Une petite moisson 
de merles nous rapportait done une somme assez ronde d'argent, 
le nerf de la guerre et des voyages. Et voila pourquoi nous sommes 
aliés au Sénégal pour tuer des meries. J’ai quitté Bordeaux le 5 no- 
vembre 1872, 4 bord du paquebot la Gironde, qui va au Brésil, a 
Montevidéo et 4 Buenos-Ayres, en touchant au Sénégal. Je devais 
rejoindre 4 Dakar mon ami Marche, parti quinze jours avant moi. 
Il y avait foule a bord. L’avant était encombré d'émigrants bas- 
ques de tout 4ze et de tout sexe, partant pour aller coloniser a la 
Plata. I y en avait plusieurs centaines; le soir, ils chantaient en 
cheeur les airs de leur pays. Leurs chants, qui se prolongeaient 
quelquefois bien avant dans la nuit, étaient vraiment touchants a 
entendre. Mélangées avec ces braves gens qui allaient gagner leur 
pain & la sueur de leur front, erraient bon nombre de filles du 
demi-monde qui trainaient sur le pont leurs robes sales et fripées; 
eelles-ci allaient chercher fortune 4 Rio, et « dans quatre ans, me 
disait un vieil officier du bord, j'en verrai revenir les trois quarts en 
premiere classe, fuisant plus d’embarras que des duchesses. » 

Aux premiéres, la société n’élait pas moins variée et intéressante 
4 étudier : il y avait d’abord une famille basque composée de six 
personnes : le pére, la mére et quatre enfants déja adolescents. La 
mére était ma voisine 4 table, elle m’avait pris en alfection, m’ap- 
pelait son brave monsieur, et me contait souvent son histuire. Vingt 
ans guparavant, ils avaient quiité le pays, emportant une cenlaine 
de francs el quelques ustensiles pour tout capital. S’avangaut peu a 
peu dans lintérieur, ils avaient atteint Rosaria, une pelite ville st 


‘ Lamprococcys splendidus. =, | oy 





4348 L’AFRIQUE EQUATORIALE. 


tuée 2 deux cents lieues de la céte. La ls avaient cullivé | 
puis tenu un hotel, monlé un magasin, enfin Ja fortune és 
Ils étaient repartis pour le pays, pleins de Joie, d’orguei: e 
rance. Mais hélas! iln’y a pas de roses sans épines: Cans! 
lage, ils étaient devenus des étrangers; trop grand monte; 
paysans, ils n’élaient pas recus par Ia société. On les jal 
leur faisait toute sorte de petites miséres. Tandis qu’a kis 
le monde les entourait et les aimait, au Béarn, ils vive 
avec tous leurs écus; et puis il faisait froid dans la meat 
n’y voyait pas les oiseaux mouches, les grands arbres cow 
fleurs. On n’y mangeait pas d’avocats, de mangos, dt 
Bref, cing ou six mois aprés leur arrivée, ils reprenaien & 
bot pour Rosaria, of ils voulaient, disaient-ils, vivre él m 
colé de cette famille, il y avait trois bons fréres de la Dona 
tienne; l'un d’eux était un noir du Congo arraché alee 
avait fait preuve de tant d’intelligence qu’on l’avait envove f2 
études au séminaire de Paris, et 11s’en retournait maintenal 
enseigner les autres. Ce brave frére, horriblement malad e 
sobstinait 4 rester 4 table et faisait tordre tout le monde: 
par ses grimaces et ses contorsions. Puis c’était la tourle ¢& 
siliens et des Porltugais, mangeant salement et étalant de or 
lants sur leurs chemises 4 jabot; un Jeune banquier marseil' 
tail pour aller faire le tour du monde, un viveur déave 
essayer de se refaire 4 Buenos-Ayres; il cilait 4 tous propos | 
che et Gil-Pérez et pleurait le. boulevard. Beaucoup de neg 
francais, élablis au Sénégal et en Gambie, revenaient a \eurs3 
aprés avoir passé en France la mauvaise saison de blus. C 
presque tous des jeunes gens inlelligents, an caraciere 
ouvert, luttant gaiement contre les difticultés de Ja vieet off 
plus cordiale hospilalité aux voyageurs qui leur faisaient \ 
de s’arréter chez cux. Comme on le pense bien, cette trou 
gendrait pas la mélancolie, mais elle était rendue encor} 
par les excentricités du loustic de la bande, le nommé Isi3 
dore, il ya quatre ans, était « piou-piou » dans L’infanterie de 
toujours riant et faisant rire les autres, chantant la chan 
comique, jouant 4 tous des farces impossibles et portant : 
le sac. Aujourd’hui, Isidore est négociant et a épouse uh 
possédant cinquante mille écus. Pauvre Isidore! i] aunit. 
de méditer la fable du Savetier et du Financier. II s'est atla 
ces liens dorés, 4 une de ces demi-négresses qn’on appell 
négal, des Siniares; sa femme se grise horriblement, le ba 
platre, lui coupe constamment les vivres et lui rend la + 
nale. Aussi, il parait qu'au Sénégal le malheureux a perdu | 


L'AFRIQUE EQUATORIALE. 1349 


sons et le somme; mais il a pu s’échapper, faire une excursion en 
France, et en ce moment il jouit de son reste; peut-étre aussi, prés 
de relrouver son épouse, fait-il comme les poltrons qui chantent en 
allant chez le dentiste. Toujours est-il que je n’ai jamais vu un pas- 
quin si drdle. 

Dans cet ensemble de passagers de toutes nations, de tous carac- 
téres et de toutes posilions, ressort une individualité bien saillante 
et bien remarquable, celle du commandant Philibert Canard, dit Ja 
terreur des Woloff, gouverneur de l'arrondissement de Gorée, et 
sans doute le futur gouverneur du Sénégal. Son képi de spahis est 
aussi connu dans ce pays que l’élait, 11 y a quelques années, celut 
du général Faidherbe. Le commandant Canard a fail sa position lui- 
méme; appelé comme soldat aux spahis, il a vingl-huit ans de ser- 
vices, et, comme il le dit, « pas une heure d’infanterie 4 se repro- 
cher. » Sa grande taille et Voriginalité de son caraclére, non moins 
que sa bravoure intrépide et sa parfaite connaissance du pays, |’ont 
rendu presque légendaire au Sénégal. En ce moment, il était ra- 
dieux, car il rapportait la croix 4 son spahi Bou-Bou. Il y avait 
bien longtemps qu'il la demandait pour lui. On me permettra de 
raconter ici comment le spahi Bou-Bou avait mérité sa croix; de 
pareils trails font toujours plaisir a lire. C’était dans une mauvaise 
journée, dont le souvenir ne sera pas de longtemps effacé au Sé- 
négal. Le pauvre colonel du génie A..., qui avait si imprudem- 
ment engagé sa petile colonne, était déja tué; des spahis avaient 
chargé trois fois pour déloger Ladior, le roi du Cayor, qui s’était 
embusqué avec tous ses hommes dans un village barricadé et cré- 
nelé, et trois fois la charge étail venue se briser contre cet obstacle 
infranchissable. Le commandant avait fait des prodiges de valeur. 
Quand son troisiéme cheval fut tué, il échappa, Dieu sait comment! 
Blessé et épuisé de fatigue, aprés avoir erré quelque temps dans 
la plaine, il s’était assis au pied d’un baobab, tout prés de l’en- 
nemi. En cet instant, passe au galop son ordonnance Bou-Bou. Aper- 
cevoir son chef et mettre pied a terre fut pour lui l’affaire d’un 
ifistant. « Prends mon cheval, dit-il au commandant. — Non, ré- 
pondit celui-ci, ce serait prendre ta vie. — C’est bien décidé? — 
Parfaitement décidé. » Bou-Bou lache alors la bride de son cheval 
qu’il tenait 4 Ja main et administre un vigoureux coup de pied a 
Vanimal qui, affolé, part 4 fond de trai; puis, se baissant vers 
son chef: « Maintenant, lui dil-il, appuies-toi sur moi et partons, 
je connais le chemin. » Ils n’avaient pas fait cing cents métres, 
quwils découvrent, cette fois, perché sur un baobab, un troisiéme 
compagnon; c'était le neveu du général Faidherbe, liculenant aux 
spahis, qui, lui aussi, avait eu plusieurs chevaux tués sous lui et 





se trouvait en ce moment sur le paquebot r 
il était allé pour mettre ses enfants 4 La FI 
lui madame Canard, femme fort aimable, qu 
meilleur accueil. Cependant, 4 mesure que 1 
terre, bien des figures, gaies jusque-la, s 
que le bruit avait couru que \’épidémie é 
Gambie, et beaucoup étaient inquiets. En ce 
bie, les nouvelles avaient plus de consistar 
autres négociants de ce pays, le représentar 
frangaise, la maison Maurel et Pron; il avail 
un précédent voyage, une hospilalité telle 
qu’é la cote d’Afrique. En ce moment, ce pai 
veritable anxiété sur le sort des cing emplo: 
Bathurst. 

Le 16 novembre, par un temps magnifiq: 
entre Gorée et Dakar. Le bateau de la santé fv 
mier a arriver le long du bord : « Comn 
criaient de tous cétés les passagers du S¢ér 
fut-il répondu. — Et en Gambie? demanda qu 
démie. » Le pauvre B... palit. Quelques insti 
castant avec un autre bateau, saulait a bord 
les? lui demanda B...— Mon pauvre ami, d 
Jaime mieux tout vous dire : la maison e: 
employés! s’écria B..., ils ne sont pas tous m 
tristement la téte. Le pauvre B... n’en dei 
De ces cing hommes qu’il avait laissés pleins « 
mois avparavant. pas un ne restait: i] en 


AFRIQUE EQUATORIALE. 4354 


Dakar, avec ses plaines de sable sur lesquelles le beau jardin de 
Haun offre un contraste rafraichissant. Une foule de petits bateaux 
montts par des noirs invitaient les passagers 4 se rendre a terre: 
en quelques minules nous ctions 4 Gorée. Cette ville, l'un de nos 
plus ancicns établissements coloniaux, prise et reprise plusieurs fois 
par les Anglais, et définitivement acquise a la France en 1814, est 
depuis longtemps florissante. Les noirs, gais, bien faits, travailleurs, 
nous sont trés-dévoudés. lls passent pour étre d’excellents macons et 
des marins fort habiles. Isolée du contact des Maures et des Arabes, 
Gorée a écoulé la voix des missionvaires et est aujourd hui presque 
entiérement chrétienne. Depuis lextension immense du commerce 
des arachides, depuis surtout que Jes paquebots du Brésil touchent 
& Dakar, importance de Gorée est devenue presque égale a celle 
de Saint-Louis, dont une barre dangereuse géne laccés. Aussi de 
nombreux commercants riches et tous Francais ont-ils bati de trés- 
belles maisons sur cette ile. Mais aujourd'hui que les affaires vont 
encore sans cesse en augmentani, aujourd'hui qu’une sécurité en- 
tigre régne au moins sur la céte, Gorée ne suffit plus; on se sent a 
Vétroit dans cette petite ile, ou l’épidémie, quand elle passe dans les 
rues peu larges et peu aérées, fait d'horribles ravages. D’ailleurs 
on veut étre sur les lieux, pour acheter les convois d’arachides 
qu’apportent jusqu’au bord de la mer les chameaux du Cayor et 
méme du Foutah. C'est sur Dakar, petit village de pécheurs, construit 
4 deux milles de Gorce, et un peu sur Ruffisque, & huit milles plus 
loin, également sur le bord de la mer, que s'est portée l’émigration 
des négociants. Aujourd’hui Dakar est une petite ville bien fran- 
caise et d’un bel avenir. Les disciplinaires qui, par parenthése, sont 
bien plus heureux au Sénégal qu’en Algérie, ont construit 4 son en- 
trée un beau jardin bulanique, et un autre plus important encore a 
sept milles de la, dans un endroit appelé Ilaun. Ces deux oasis sont 
vraiment précieux dans ce pays de sables brilants et de plaines des- 
séchées. On comprend quec’est 4 Dakar que nous avons établi notre 
quartier général. On y trouve aujourd'hui deux hdtels : l’ancien, 
fort prétentieux et fort cher, est tenu par une ex-belle et détestable 
du reste; l'autre, simple, mais excellent et fort bon marché, appar- 
tient a un brave ancien sous-ofticier de spahis, appelé Gayrard, qui 
y fait d'excellentes afiaires, sans écorcher les voyageurs. Inutile de 
dire que nous avons choisi celui-la. Je ne fatiguerai pas le lecteur 
du récit de nos nombreuses excursions pendant les cing semaines 
que nous avons passées 4 Dakar, 4 Ruffisque ou dans les environs. 
Comme je l’ai dit, nous étions venus pour chasser des merles, et 
cette chasse qui, du reste, a réussi au dela de nos espérances, n’of- 
fre pas d'incidents bien intéressants. Je pense que l'on nous saura 





4552 LAFRIQUE EQUATORIALE. 


gv de remplacer les détails peu variés de notre vie, la-bas, | 
étude trés-rapide et trés-sommaire sur notre belle colonie di 
gal. trop peu connue, et qui offre pourtant un brillant aveni 
Et d’abord, un coup d’eil rétrospectif sur son histoire : | 
gal est la plus ancienne colonie qu’sit possédée la France; d 
gateurs dieppois y élablirent des comptoirs en 1364. En 16% 
créa une compagnie normande qui construisit le fort d’Arg 
41677, ces hardis aventuriers enlevérent de force aux Holland 
de Gorée, Ruflisque, Portudal et Joal. Ces conquetes furent 
mées par le traité de Nimégue, et en 1768 s’établit la Compa, 
Sénégal. De 1694 a 1724, l'un des gouverneurs, André Bru 
peu connu en France, bien que sa vie y ait été récemment ¢ 
illustra par toute sorte d’exploils militaires et par une ex 
administration. En 1758, les revers succédent & la prospéri 
Anglais s’emparent de Gurée et d'une partic du Sénégal, mai 
gardent pas longtemps celte conquéte qui leur est reprise er 
Le roi envoyait alors au Sénégal des gouverneurs appartenan 
ralement a la meilleure société. Parmi eux on cite le fameux 
lier de Boulflers, puis le duc de Lauzun qui, en 1769, surp 
nuit Saint Louis, s’en empare et agrandit ensuite toutes nos 
sions; mais, en 1800, les Anglais reprennent Gorée : la trop 
Méduse portait 4 son bord les fonctionnaires et les troupes 
laient reconquérir sur eux le Séné.al. En 1814, le Sénégal n 
détinitivement rendu, et depuis ce moment nos possessions 
pays se sonl sans cesse étendues. En 1848, nous avons aboli 
vage, de nom au moins, ct supprimé les conseils coloniaux; e1 
soumis la basse Cazamance. Vers ceite époque, MM. Vincen 
«.t Brazouéc accomplissaicnt dans l’inlérieur leurs trés-remar: 
explorations : il ne peut entrer dans un cadre aussi restreintd' 
rev les expéditions innombrables que nous ont forcés de faire 
eux nos {rés-remuants voisins. Combien de souffrances et de 
tions, de dévouements obscurs, de brillants faits d'armes on 
inapergus sur celle terre si Gloignée de la mére patrie! Paru 
qui nous ont suscilé sans relache des ennemis et des guerres, 
vient de citer le trop fameux Toucouleur, Oumar el Hadji 
cynnu au Sénégal sous le nom d'Alagui. Revenu de son péleri 
Ja Meeque, jouissant de la répatation d'un grand prophele ¢ 
rand saint, il se fit passer pour le marabout qui devait deliv 
Sénégambie du joug des chrétiens. Faisant appel au mystici: 
au funatisme musulman, recueillant les mécontents de tous f 
excilait les autres aux armes et priait sur la montagne penda 
les guerriers se battaient ; il échappa ainsi plusieurs fois a la 
vilé ou a la mort. Il s‘est cependant lassé d’étre sans cesse ° 





L'AFRIQUE EQUATORIALE. 4353 


par les Francais, a signé en 1860 un traité avec eux, et, remontant 
dans l'intérieur, est allé fonder dans le haunt Sénégal un empire 
qu'il gouverne en maitre absolu et tyrannique. Les partisans d’El 
Hadji Oumar vaincus, c’est vers le Cayor qu'il nous a fallu tourner 
nos efforts. Ge pays, celui du Sénégal, le plus riche en arachides, est 
habit¢ par la race belliqueuse des Wolofs. C’est devant le Cayor qu’est 
venue se briser la terrible invasion partie du Fouta Sénégalais, sous 
les ordres d’Abd-el-Kader, invasion qui dévastait tout sur son pas- 
sage. Les Wolofs, qui ont cependant tout intérét a étre étroitement 
alli¢s 4 nolre gouvernement, sont sans cesse en hostilité avec nous. 
En 1861, aprés avoir recu les plus rudes legons, ils signaient un 
trailé qui consacrait la cession a la France de divers points extréme- 
ment importants; on pouvait espérer que la paix et la tranquillité 
allaient régner dans ce pays : il en edt peut-étre été ainsi, sans l'avé- 
nement de Ladior. C’est un beau jeune hormme que ce Ladior, il 
connait parfailement la langue francaise, et dés son enfance a été ini- 
tié & nos mceurs et 4 nos coutumes, car il a grandi au milieu de 
nous, élevé & Saint-Louis dans cette école des otages qui, par une 
fatalité incompréhensible , semble étre une pépiniére d’ennemis de 
Ja France. Pourquoi, on ne peut le deviner, Ladior apporta sur le 
tréne une haine implacable contre les chrétiens. Secondé par une 
sorte de milice prétorienne appelée Tiédos, il nous a fait une guerre 
perfide, violant les trailés et altirant souvent nos troupes dans des 
embuscades. Durant notre malheureuse guerre de France, il a abusé 
de l’attitude pacifique que nous observions la-bas, pour mener ses 
Tiédos jusqu’aux portes de Ruffisque, & quelques kilométres de 
Dakar. Dieu merci! aujourd’hui, nous avons montré a Ladior qu'on 
Ne se Joue pas impunément de nous, et on peut espérer que rien ne 
viendra plus troubler les relations commerciales si importantes que 
nous entretenons avec le Cayor. 

Aprés ce rapide apercu historique, disons quelques mots de la si- 
tualion actuelle du Sénégal : nos possessions comprennent aujour- 
d’hui le bassin du fleuve de ce nom quia 1600 kilométres de cours, 
depuis les montagnes de Fouta-Djalou jusqu’a son embouchure, et de 
nombreux forts et comptoirs, situés sur la céte depuis cette embou- 
chure jusqu’a I’Equateur. Le Sénégal est divisé, au point de vue de 
notre administration, en deux arrondissements: celui de Saint-Louis, 
que commande le gouverneur général, et celui de Gorée, a la téte 
duquel est placé le commandant Canard, dont j’ai déja parlé. Les 
indigénes appartiennent a deux races bien distinctes : les races 
blanches, qui habilent principalement sur la rive droile (ce sont les 
races arabes et berbéres), et les races noires. Ces derniéres, de beau- 
coup les plus nombreuses, sont divisées clles-mémes en plusieurs 





cane ae ne ie enna ent 


1356 LAFRIQUE EQUA 


grandes familles dont les principales 
compren: les Peuls, Touls, Foullas et 
3° la famille des Wolofs, qui compre 
Valo et du D.olof; 4° les Toucouleurs 
galais; 5° enfin diverses autres moi 
Laobts ou Lubas, peuple errant qui 
négal. Chacun de ces peuplesa nature! 
son industrie. Pour la religion, il e 
que l'élément musulman a déteint pl 
ples qui, sans renoncer aux pratique 
du fétichisme, ont adopté une partie ¢ 
tiques du Coran. L’ceuvre des missic 
terrible, et ce n’est guére que dans le 
Louis, qu’a force de persésérance et « 
tenir de bons résultats. J'ai dit que cl 
avait son industrie. Par exemp'e les 

sont d’excellents pasteurs, ils élévent 

et de moutons du pays appelés dogue 
de brebis excellent. Les indigines de: 
fisque et les Wolofs sont de bons ag 
soins les plus intelligents 4 leurs lou 
ce mil ils font un couscouss trés-rer. 
nourrilure du pays. De Bakel on appt 
mes d'autruche. Les habitants du J 
presque exclusivement consacrés a la 

puis vingt ans environ, les Sénégalais 
exceptés) se sont adonnés sur une wi 
produit quia changé enti¢rement la fa 
a notre colonie le plus brillant avenir 
L’arachide ou pistache de terre, dont 
rage, est une grainc oléagineuse de 

toutes qualités, depuis I’huile (imit 
Vhuile & briler. Elle produit au bout 
culliver arachide sur arachide sans j 
faire une idée de immense importan 
fira de savoir qu’en l'an 1865, Vexp 
millions de tonnes, et que, depuis cet 
sans cesse en augmentant. Seuleme! 
négociants se plaignent : ils se sont fi 
ils ont voulu acheter a toute force, si 
d’hui de payer aux indigénes des pri: 
nérateurs pour notre commerce; mai 
tite, 


a ™.. 


[_ === KR ewe BZ SB ese BB we RDB Re Be eB ee 


L’AFRIQUE EQUATORIALE. 1335 


Les fusils, la poudre, les piéces de guinée, le tabac, le corail et la 
sangara ou eau-de-vie de traite, sont les principaux objets qui ser- 
vent 4 acheter les arachides. Ge commerce ne fait pas seulement la 


; vichesse malérielle du pays. En mettant les populations les plus 


Jointaines et les plus farouches en contact constant avec les blancs 
eu avec les traitants noirs instruits et civilisés de Gorée et de Saint- 
Louis, il adoucit les mceurs de ces sauvages, les habitue a nous et 
les rendra sans doute accessibles aux bienfaits de la civilisation. Déja 
notre colonie a subi une heureuse transformation. Ainsi, au point 
de vue matériel, les chefs ont cessé d’exiger sur toul le cours da 
fleuve les tributs iniques qu’ils imposaient au passage aux négo- 
eiants, et surtout 4 leurs trailants. Au point de vue moral, consta- 
tons l’abolilion presque compléte de la polygamie a Saint-Louis et 
dans les environs. Autrefois les mariages dils « 4 la mode du pays, » 
eoulume essentiellement immorale, par laquelle les blancs épou- 
saient les femmes indigénes, et surtout les Siniares qui sont généra- 
lement riches, pour le temps de leur séjour au Sénégal seulement, 
étaient extrémement fréquents, méme parmi les fonctionnaires d'un: 
rang élevé : ces unions, que la faiblesse des autorités avait en quel- 
que sorte sorte sanctionnées , ont disparu complétement, succom- 
bant 4 la fois devant les efforts du clergé et les prédicalions des 
marabouts. Les femmes sénégalaises sont bien loin d’avoir l'immo- 
ralilé que nous aurons ensuile 4 constater chez les femmes de tous 
les autres peuples noirs de la cote d'Afrique ; une fois mariées, elles 
sont remarquablement fidéles 4 leurs époux. Les jeunes indigénes de 
Saint-Louis, Dakar, Ruffisque, etc., sont suscepltibles de remplir 
trés-intelligemment des emplois soit dans le commerce, soit dans 
kes bureaux du gouvernement local qui prend parmi eux une grande 
partie de ses fonctionnaires. L’abolition de l’esclavage n’a pu empé- 
cher le pays d’étre divisé en deux classes bien distincles : les hom- 
mes libres el les captifs; mais parmi ces derniers se trouvent des 
fils de chefs et méme de rois, bien supérieurs comme naissance a 
Jeurs maitres. Il en résulte que les captifs ne sont mi méprisés, ni 
durement trailés. Au reste, ils Jouissent d’un privilége qu'ils n'ont 
dans aucun autre pays de 1'Afrique. Le captif qui a 4 se plaindre gra- 
vement de son maitre a le droit de le quilter et d'aller sen choisir 
un autre. Pour cela, il va vers celui qui lui convient, lui mord le 
bout de l’oreille et se déclare sa propriété. Dés lorsil lui appartient. 
On comprend que, dans ces condilions, les esclaves bien traités par 
eeux qui les possédent s’attachent 4 eux et forment en quelque sorte 
une partie de leur famille. 

Je sortirais du plan que je me suis tracé si je m’étendais davan- 
tage sur le Sénégal. Ce que j’ai dit suflira peul-étre pour intéresser 





1356 LAPRIQUE EQUATORIALE. 


le lecteur 4 ce beau pays, faire naitre en lui le désir de le 
connaitre et lui donner une idée de l’avenir de cette colonie fr 
dont si peu de monde semble s’occuper. Peut-étre me repr 
t-on d’avoir vu les choses un peu en beau ; de ne pas parler, pal 
ple, de l'insalubrité du climat, et aussi de m’exagérer les q 
des noirs. En ce qui concerne le climat, il est certainement 
ment meilleur que celui de toute la cdte occidentale, depuis kk 
bie jusqu’au Congo exclusivement. La température est suppo 
souvent méme agréable pendant huit mois de l’année; il est v 
pendant la mauvaise saison, la chaleur est extréme, mais en m 
elle est encore bien moins élevée que celle qu’il fait en Syrie 
Ja mer Rouge. Si l’épidémie y passe quelquefois et y com 
tristes ravages, il ne régne pas constamment, comme sur les 
points de la céte, cette malaria, qui, non-seulement détruit k 
de l'homme, mais l’énerve, lui ote son activité, ses facullé: 
rend incapable de tout travail suivi. Quant aux noirs sén¢gal 
connais leurs défauts, mais j'ai été souvent séduit, je l’avoue, p: 
intelligence et leur énergie. Braves, trés-susceptibles d’atlachen 
méme de dévouement, ils forment un contraste extraordinair 
Vapathie, la lacheté, l'abrutissement et Vingratitude de tou 
tribus que je devais rencontrer dans notre voyage sous l’Equ 
Et puis, au Sénégal on regoit partout un accueil si franc, si 
ment hospilalier, qu'on ne peut s’en éloigner qu’a regret. 
Aussi, lorsque le 16 novembre /’Archiméde levait l’ancre, no 
portant son bord, c'est le coeur un peu gros que nous quitti 
Pays pour nous diriger vers des régions inconnues dont on ver 
nous faire les descriptions les plus sinistres ; car, au Sénégal, 
avait pasd’horreurs qu’on ne nous edt dites du Gabon, pas de ma 
qu’on ne nous eut prédits pour notre expédition. L’Archiméde 
petil aviso de I’Etat, orné de quatre petits canons ; il fait le serv 
nos possessions sur la céte, el ence moment était chargé d’aller 
tailler quelques postes francais, spécialement celui de Benty, i 
trée de la riviére Mellacorée, en destination duquel nous étiot 
barqués. L’Archiméde avait alors pour commandant un ex 
officier, le lieutenant de vaisseau Robert, adoré de tous ses 
mes. Son second était une ancienne connaissance & moi, Al. D. 
alors encore enseigne. Ces messieurs nous trailérent si bien 
@entrain régnait & bord et le temps passail si vile, que quand ¢ 
jours aprés nous vimes les palétuviers qui forment l’entrée 
Mellacorée, nous ne pouvions nous croire arrivés. La Mellacor 
& environ soixant-dix milles au nord de Sierra-Leone. C'est 
grande et belle riviére. Les négres qui habitent ses rives sont so 
protection francaise; aussi nous avons établi presque 4 son en 


L’AFRIQUE EQUATORIALE. 4357 


chure, prés d’un grand village appelé Benty, un poste qui ne différe 
guére de ceux que nous avons 4 Seydioux, a Boquet, etc. Il consiste 
en une grande tour blanche, assez semblable 4 un vaste pigeonnier, 
dans laquelle ont été crénelées une quantité de meurtriéres. Cette 
tour est bitie sur une plate-forme, devant laquelle s’étalent majes- 
* tueusement deux canons, la terreur des négres. Elle n'a élé faite, 
du reste, que pour l’éventualilé d’un siége : & quelques pas de 1a, 
une grande maison de bois, assez confortable, abrite M. Seignac, le 
commandant du poste, et sa jeune femme. Benty est confié, comme 
deux ou trois autres postes du Sénégal, 4 un civil ; mais jamais offi- 
cier n’a fait plus militairement les choses et mieux. |] commande 
lui-méme toutes les manceuvres de ses tirailleurs sénégalais, et 
fait énergiquement respecter le drapeau francais. Chaque fois 
qu'une goéletle ou tout autre petit batiment passe devant notre éta- 
blissement sans exécuter les prescriptions d’usage, un coup de ca- 
non chargé a poudre rappelle les délinquants a l’observation des ré- 
glements et une embarcation va immédiatement leur demander trois 
francs, prix d'un coup decanon 4a poudre. Pendant la guerre franco- 
prussienne, le brnit de nos humiliations avait pénétré jusque dans 
ces pays éloignés, et les élrangers se montraient assez insolents vis- 
a-vis de nous. M. Seignac avait remarqué entre autres une goélette 
anglaise qui ne se donnait jamais la peine de hisser son pavillon en 
‘. passant devant Benly; il lavertit d’un premier coup de canon chargé 
2 poudre, puis d'un second : pas de pavillon. « On n‘insultera pas 
~ ainsi la France! » s’écria le commandant furieux, et une minute 
_, aprés un boulet passait en sifflant a travers les cordages. 
“! Trois pavillons anglais se déployérent avec la rapidité de ]’éclair. 
M. Seignac vint lui-méme & bord. « Mais que voulez-vous done de 
_, nous?» criérent 4 la fois le patron et l’équipage terrifiés. « Deux 
# choses, répondit-il tranquillement. La premiére, c'est que vous 
* hissiez votre pavillon en passant devant un fort sur lequel flotte 
¥' Je drapeau frangais. Ceci est déja fait. La seconde, c’est que vous 
8° me remettiez six francs pour deux coups de canon a poudre et six 
| pour un coup de canon avec boulet. Ceci reste a faire. » Les 
# douze francs furent immédialement payés. Un mois aprés, l’escadre 
¥ anglaise arrivait 4 Benty pour demander réparation de l’insulte 
ft? faite 4 des conciloyens ; mais quand une enquéle consciencieuse eut 
x été exécutée, le commodore, qui était un galant homme, se contenta 
# de serrer la main a M. Seignac, et lui dit que tout s'était passé en 
wf régle. On ne saurait croire combien cet incident a frappé les noirs 
et augmenteé chez eux le respect du nom francais. M. et madame Sci- 
ew gnac nous ont recus avec joie. C'est qu’ils élaient restés cing ou six 
gt? mois sans aucune communication avec le monde civilisé, et depuis 
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1358 L'AFRIQUE EQUATORIALB. 


cing ans qu’ils occupent ce poste, il en est toujours ainsi; ve 
de décembre, ' Archiméde ou un antre pelit bateau de guerr 
apportant le courrier, la paye des hommes et des provi 
passe deux ou trois jours 4 Benty, puis repart pour ne 
qu’au milieu de mai, et pendant tout ce temps-1a il faut vi 
jamais voir d'autres visages que ceux des vingt-six Sénégi 
forment la garnison, ou des négres qui habitent les bord 
cageux de la riviére. Mais le jeune ménage combat gaie 
dilficultés d'une pareille vie, cultive des leurs rares, él 
jolie basse-cour, fait des collections de toule sorte, s'occupe 
ture, de musique; le temps passe vile et l'on oublie ains. 
ment et l’exil. Le poste est toujours tenu avec une proprel 
recherche exquise; il est vrai de dire que le roi du pay 
deux fois par semaine toutes ses femmes faire un balayag 
lavage général dans la maison. L’Archiméde est reparti tre 
aprés son arrivée; pour nous, nous avons passé huit jou 
Vexcellente famille Seignac. Les occasions pour Sierra-Leon 
beaucoup moins fréquentes qu’on ne nous l’avait dit au ‘ 
mais enfin nous sommes arrivis 4 prendre place 4 bord d’ui 
petit bateau dans lequel étaient déja empilés une douzain 
gres et sept ou huit négresses. Durant les quarante heures q 
avons mises a faire Ics quelque vingt-trois lieues qui nous sé 
du lieu de notre destination, nous avons pu faire connaissat 
tous les agréments que comporte la navigation dans les e 
tions des noirs, agréments avec lesquels nous edmes depuis: 
breux loisirs pour nous familiariser. Le patron toujours ivi 
bue tout entiére dans les trois ou quatre premiéres heures 
départ, l’ancre jetée tous propos et sans raiscns aucunes. 
missements interminables des femmes, les plaisanteries et 
peu innocents de l’équipage, lout cela agit sur les nerfs le mc 
pressionnables. Ce qu’il y a de plus exaspérant pour nos t¢ 
ments européens, c'est la parfaite indifférence que profes 
Noirs pour la perte du temps; ils se trouvent tout aussi 
hord que chez eux, et ne voient pas du tout ce qui peut ta 
presser. Hleureusement (le bonheur est une chose relative), | 
sement, dis-je, dans Ja circonstance présente, notre équipag 
comme nous, du reste, torturé par la soif et par la faim. S: 
Rous aurivns mis trois ou quatre jours a arriver. 

Le 22 décembre, & neuf heures du matin, par une chak 
ride, l'estomac hori iblement creux, nous gravissions pénil 
les rues de Sterra-Leoue : nos pieds enfungaient dans un sal 
lant, et nous errions mélancoliquement a la recherche d'ut 
ner. Les deux personnes pour lesquelles nous aviuns des le! 





L’AFRIQUE EQUATORIALE. 4359 


recommandation se trouvaient absentes de la ville, et les mulatres 
de leur maison nous avaient recu a la mulatre, c’est-a-dire fort 
grossiérement. Les marchandes de fruits et de légumes, seules de- 
hors sous un pareil soleil, se mettaient a rire lorsque nous deman- 
dions s'il y avait un hdtel, et nous désignaient un endroit situé a 
Vautre bout de la ville. En suivant leurs indications, nous arrivames 
4 un bouge infect, au sommet duquel se prélassait une pancarte 
bleue avec le mot « Hétel » gravé en grandes lettres rouges. On 
apercevait, altablés 4 V’intérieur, une douzaine de noirs jouant aux 
dés, buvant du gin et jurant dans toutes les langues. C’est l'unique 
hélel que posséde Sierra-Leone; il n’est pas étonnant qu’on nous 
lait indiqué en riant : aussi on comprend que nous ayons tourné 
les talons au plus vite. Déja, la veille, nous nous étions passés de 
diner : résolus a déjeuner, per fas et nefas, nous frappons a la pre- 
miére porte d’apparence convenable que nous rencontrons. Une mu- 
latresse vient nous ouvrir. « Madame, lui dis-je en anglais, nous 
sommes des gentlemen; nous sommes affamés et nous avons de 
argent; veuillez nous faire cuire un repas quelconque. » La bonne 
dame ful d’abord un peu interloquée; mais comme une muldlresse 
ne refuse jamais l'occasion de faire un petit profit, celle-la envoya 
de suile sa servante au marché, et une heure aprés nous nous 
asseyions devant un déjeuner si aecentué, que Marche, qui a horreur 
du pimenf, en eut les larmes aux yeux pendant toule la journée. Le 
repas terminé et payé fort cher, nous nous sommes fait montrer la 
mission catholique, et nous avons couru visiler les bons mission- 
naires, pour lesquels nous avions des lettres du révérend pére 
Shwindenham, directeur de la maison mére a Paris, Comme je Iai 
dit dans un article publié il y a quelques mois dans cette Revue’, les 
péres sont logés dans une sorte de caserne beaucoup trop grande 
pour eux et pour les quelques enfants qu ils obtiennent 4 grand’- 
peine. A l’entour est un maigre jardin, et l'on s‘efforce péniblement 
d’obtenir quelques légumes de cette terre ingrate. Inutile de dire 
que nous fimes recus a bras ouverts. Le bon pére supérieur, & qui 
nous racontions nos embarras du matin, se mit a sourire. « Soyez 
tranquilles, nous dit-il, ici on ne laisse pas les gens coucher devant la 
porte. » Et quelques minutes aprés, il nous conduisail chez M. Mau- 
rel, un des premiers négociants frangais de la ville. « Monsieur Mau- 
rel, lui dit-il en entrant, voici deux voyageurs francais qui me sont 
recommandés par notre supérieur général; ils viennent demeurer 
chez vous. » Et comme nous balbutiions quelques excuses. « Je vous 
en prie, messieurs, répondit M. Maurel, c est l’usage du pays. Je vais 


‘ Voir le Correspondant du 10 octobre 1873. 





1360 LAFRIQUE EC 


yous montrer vos chambres. On dé 
heures et demic; le reste du temp 
et le couvert assurés d'une man 
mimes en devoir, avec ’ardeur de 
barqués, de visiter la ville. Sierra- 
sions anglaises dans l'Afrique occ 
dent Cape-Coast, qui allait des 
Ashantees ; Cape-Castle, Lagos et d 
C’est une ville vraiment pilloresque 
elle s’étage sur des collines, derri 
montagne boisée, connue sous le r. 
mier plan sont baties de helles mai: 
puis celles des noirs aisi:s. De 1a o 
a des quantités innombrables de r 
tout point 4 des ruches 4 miel, « 
lation la plus misérable et la plus 

cependant, s’éléve un vrai palais, 

sur une autre de trds-belles casern 
ace fameux West Indian regiment, 
wood Reade appelle cognac diseas 
population de Sierra-Leone a géné 
cing mille habitants. Mais ce chiff. 
le moins, on n’a pu latteindre sai 
les amas de cases qui se trouvent ¢ 
la ville. Autrefois, la société de Sie 
de gaicté. Narguant l'insalubrité d 
ment des bals, de grands repas co) 
beaux équipages, meme des course 
reste plus vestige de ces splendeurs 
Je commerce va moins bien; des ci 
bles ont singulitrement refroidi les 
a tué tous les chevaux; en un n 
Yombre d’elle-méme. On y boit enc 
Tanglaise, en téte-a-téte avec sa ba 
nique, sous prélexte de se concil 
liberté, une licence absolue de tor 
sont d'une insolence que rien ne pe 
parfailement supérieurs aux blanc: 
bien compldle, on les a autorisés : 
ils étaient en majorité, et naturelle: 
blancs contre leurs confréres noir 
couter la vie 4 M. Seignac. M. Seigt 
dant du poste de Benty, se trouvait 


L’AFRIQUE EQUATORIALE. 1364 


Diggs, son beau-pére : il était @ diner, lorsqu’on vint précipitam- 
ment l’avertir qu’on venait de voir un tigre réder dans son jardin; 
il saute sur un fusil, se coule doucement a travers les ai bres, aper- 
coit l’animal féroce et lui envoie ceux coups de feu. Le tigre dispa- 
rait; il n’était pas prudent de le poursuivre dans l’obscurité; mais 
au petit jour, M. Seignac, sir d’avoir bien tiré, vient relever son 
coup de la veille. Il y avait en effet, 4 lendroit voulu, de larges 


_ traces de sang; il les suit avec précaution, et cent métres plus loin 
_ trouve le cadavre, non pas du tigre, mais d'un négre couvert d’une 


toile jaune mouchetée de noir : cette brute avait trouvé trés-joli de 
contrefaire le tigre, croyant insptirer la terreur et voler ainsi impu- 
nément les dindons, les canards et les poules : il avait recu deux 
balles dans le cété et gisait baigné dans son sang. Celle méprise bien 


naturelle amena M. Seignac en cour d’assisgg. Aprés de longs dé- 
. bats, il fut acquitlé 4 la majorité d'une voix ‘cette voix contre lui, 
et il était pendu! Heureusement, celte affaire et d'autres du méme 


genre firent interdire aux négres de siéger comme Jjurés. 

Mais, 4 part cela, ils n’en sont pas moins insupportables; leur 
triomphce est de vous exaspérer par toutes sortes de petites vexations, 
et lorsqu’a bout de patience vous leur adressez quelque parole trop 


, énergique, de vous assigner devant le magistrat ; on n’en est jamais 
_ quitte 4 moins d'une livre slerling ou deux d’amende. Une autre 
_ plaie de Sierra-Leone, c'est invasion de ministres protestants, né- 
_ gres pour la plupart, appartenant a toutes sorles de sectes reli- 


~. — ~~ 


gieuses, ¢levant partout des églises et préchant sans cesse. Les bap- 
tistes sont les pires de toutes : cette secte a, un jour par semaine, 
un meeting dans lequel les prédicateurs sont des femmes, des né- 


' gresses naturellement : c'est pitoyable. Pour apprécier a leur juste 
' valeur les beaux résultats qu’obtiennent ces prétendus réformaleurs, 


il suffit de jeter un coup d’ceil sur les stalistiques de la ville : on y 
verra que les naissances illégitimes y sont de 90 p. 100. Somme 
toute, Sierra-Leone n’est pas un des endroits qui donnent un grande 
idée de la puissance colonisatrice des Anglais. Rendons cependant 
justice 4 celui qui était alors gouverneur de ce pays et de ceux qui 
en dépendent, M. Pope Hennessy, ancien membre du Parlement et 
catholique fervent; il a fait tous ses efforts pour changer cet élat de 
choses. Peut-étre, si l’on eit écouté ses conseils, aurait-on évité cette 
guerre des Ashantees, couteuse, sanglante, et en somme de peu d’uti- 
lité. Je n’ai, du reste, aucune raison pour me plaindre personnelle- 
ment de Sierra-Leone; nous y avons passé quelques jours fort agréa- 
bles, chassant, collectionnant et péchant. Le matin, levés au jour, 
nous allions faire une petite excursion sur la montagne Ileidel, au 
sommet de laquelle on jouit d’un coup d’ceil magnifique. La vue em- 
235 Sepremar 1874. | 87 


1362 LAFRIQUE EQUATORIALE. 


brasse la mer de trois cotés différents, le port, la ville a 
campagne qui l’environnent. Nous revenions déjeuner. | 
nos picces, causer avec les bons missionnaires ; puis nous tt, 
pour aller dans un endroil plus rapprocheé 4 la chasse dese 
ges, des insectes ét de ces jolis soui-mangas, les oiseaur 
de l'Afrique. Notre héte était un homme charmant, fsa 
trés-ferré sur ses classiques, d'un esprit vif et mordant: it 
sait passer d’excellentes soirées. Le 27 décembre arrita ke ps 
anglais, et il fallut nous embarquer pour le Gabon. M. Msu 
accompagna 4 bord et prit congé de nous comme uw 
Hélas! en le voyant si jeune, si robuste de santé et d'espri.r 
nous doutions guére que la mort devait l’enlever trois 
aprés. C'est qu’il n’y a pas de plus terrible climat que cela 
pays! Le successeur de M. Pope-Hennessy, arrivé plein & f 
de vie pour prendre le gouvernement de la colonie, est mitt! 
jours apres a Cape-Coast, qu’1l allait visiter. 

A Sierra-Leone, nous avons recueilli de la bouche del 
personne dont ila été l’héte, M. Harris, quelques délails sur 
de notre compatriote Jules Gérard. C’est dans le Sherbro. si 
récageux et malsain ot habite M. Harris, que le tueur & | 
trouvé la mort. De nombreuses souscriptions des Anglais d 
lui avaient permis de monter une expédition géographique qu 
pu que commencer, car ses hommes l’ont noyé au momen! 
traversail la riviére de Sherbro. Ce que m’a dit M. Harris nes 
pas de douter qu'il ait été victime d'un crime et non d'un 2c 
comme on I’avait dit dans les journaux. Peut-étre aussi se! 
peu attiré celte catastrophe par son imprudence : le pauvre ( 
menait un peu ses noirs comme on a trop souvent ment les 4 
c'est-i-dire 4 coups de baton. De plus, il montrait 4 tout ven 
nombreuses caisses pleines de marchandises, ses armes brilla 
admirablement travaillécs; il n’en fallait pas tant pour ex 
vengeance et la convoitise des hommes & la merci desqué 
trouvail. Comme je lai dit, le 27 décembre nous nous som 
barqués comme passagers pour le Gabon, sur le vapeur 
c’était Africa, du « West Africa Royal Mail Company. » 4! 
trouvaient deux amis a nous, les Grandy, fréres jumeaux al i 
de la marine anglaise, partis comme nous pour explorer a 
inconnu de l'Afrique occidentale. Seulement c’ était Je Cons 
avaient choisi comme but de leur voyage. De plus, leur ex; 
était montée sur un pied autrement considérable que la mn 
avaient vingt-deux Kroumans engagés 4 Sierra-Leone et ar 
carabines Snyders, des chasseurs d’éléphants musulmans, ¢ 
huit caisses de bagages et une foule d’armes de toute 6 


L'AFRIQUE EQUATORIALE. 4365 


Saint-Paul de Loanda ils devaient encore jouer cent dix porteurs. 
« Tout cet appareil, écrivions-nous a cette époque 4 la Société 
de géographie, n’excite pas notre envie : un semblable déploiement 
de forces serait sur d’inspirer la crainte, la métiance et méme l’hos- 
tilité chez les tribus auxquelles nous allons avoir affaire, et nous 
nuirait au lieu de nous servir. » Ces conjectures se sont trouvées 
vraies, méme pour les fréres Grandy. Le roi du Congo les a pris 
pour des guerriers.qui venaient conqu¢rir son empire, leur a barré 
le passage et a fait échouer leur entreprise d’une maniére bien 
triste. Mais en ce moment, comme heureusement pour les mor- 
tels il ne leur est pas permis de lire dans l'avenir, les deux ex- 
plorateurs étaient pleins de gaieté et de confiance dans le succés. 
Peu de temps aprés notre départ, nous mouillions en vue de Cape- 
Coast, possession anglaise limitrophe du pays des Ashantees. Cape- 
Coast venait d’étre bouleversé par une sorte de trombe, et une partie 
de ses fortifications s’était écroulée dans la mer. Il y a devant la 
ville une barre dangereuse a franchir, et les navires se tiennent 
trés-loin de terre, de sorte que nous ne pdmes pas aller la visiter, 
moins heureux que les fréres Grandy, que le gouvernement anglais 
envoya chercher avec son petit vapeur. Au reste, la chaleur était 
torride, ct la ville, batie au pied de collines de sable, ne perd pas un- 
rayon de soleil. Le climat y est désastreux, et, durant la derniére 
guerre, a fait plus de victimes que les Ashantees. En quittant Cape- 
Coast, nous fimes des escales de quelques heures sur différents 
points sans importance, partout ot il nous fut impossible de débar- 
quer. Méme chose 4 Libéria, non pas que la mer fit forte, mais 
parce que messieurs les habitants de cette glorieuse république n’ai- 
ment pas 4 voir les blancs se promener en curieux chez eux. Libéria 
est, comme on le sait, une création des philanthropes des Etats- 
Unis. Ils y ont transporté une foule d’esclaves affranchis auxquels on 
a donné toute sorte de ressources. Ces noirs ont un président, des 
fonctionnaires, des maitres d'école, des ministres de la religion, 
tous de leur couleur. Les blancs ne doivent pas y posséder. Les 
Yankees, qui ne vont pas y voir, citent ce pays avec enthousiasme, 
comme une sorte d’Eden créé par les hommes de couleur. La vérité 
est qu’il régne a Libéria le pdus parfait gachis, que le gouvernement 
ne paye aucune de ses dettes, exemple que s’empressent de suivre 
les particuliers, que les désordres et la violence y sont journaliers, 
et qu’il est vivement a désirer que quelque nation européenne in- 
tervienne dans des affaires qui tourneront sans doute aussi mal que 
possible. Et qu’on ne m’accuse pas de dire ceci par haine des né- 
gres : je ne suis pas négrophobe, j'ai déja fait l’éloge des Sénéga- 
lais, et je suis l’un des trés-rares Européens qui croient a l'avenir 





1564 LAFRIQUE EQUATORIALE. 


d'Haiti; seulement je décris toujours les choses sans partis 
telles que je les trouve sur mon chemin. C’est 4 Libéria que 
pagnie anglaise fait les engagements des Kroumans, ou hab 
Ja cote de Krou. Ils arrivent de leur pays par troupes de q 
vingt, commandées chacune par un head-man, ou chef, q 
anglais. Tous sont tatoués d'une bande bleue partant du 
front et descendant verticalement jusqu’au milieu du nez 
signe distinctif de leur race); ils portent aux bras et au 
des bracelets d’ivoire, et au cou des colliers fails avec des 
en nacre. Ce sont de trés-beaux hommes, aux muscles ad 
ment développés. Ils viennent s’engager pour un temps qui 
deux a six ans, et a l’expiration duquel on doit les rapatri 
les colonies anglaises et frangaises, le gouvernement en e1 
grand nombre que l'on emploie surtout aux travaux des ro 
la maneuvre des embarcations; on en fait aussi d’excellent 
feurs, ce qui est précieux dans ces pays brilants. Toutes les 
maisons de commerce ont, 4 l’instar du gouvernement, une 
sieurs troupes de Kroumans qui sont chargés de tous les 
pénibles. Ils sont trés-dociles, apprennent les langues avec 1 
lité inouie, et travaillent énormément, pourvu qu’on les n 
bien et qu’on les laisse chanter tandis qu’ils travaillent. L 
qu’on leur donne est minime. Aussi les noirs des autres pi 
leur voient faire tant de besogne pour une si faible remun 
les traitent d’esclayes et ont pour eux le plus profond méz 
Kroumans sont de bons marins et nagent comme des poisso! 
ces excellents travailleurs, il serait impossible d’arriver & q 
ce soit dans tous les pays ot, comme au Gabon, les indig 
gardent comme tout a fail au-dessous d’eux de mettre la mi 
labeur quelconque. Les qualilés des Kroumans les rendraient} 
aux explorateurs; mais malheureusement, dés qu’il s‘agit des’ 
dans l’intérieur des terres, ils deviennent d’une poltronnerie 
et, 41a premiere alarme, se sauvent, sans que rien puisse le 
ter. MM. Grandy en ont fait une triste expérience avec les leur 
sis cependant parmi les plus aguerris. Ce qu’il y a de plus 
quable chez les Kroumans, c’est le contraste absolu que p 
leur vie dans leur pays avec celle qu’ils ménent a Vétrang 
Les Kroumans qui travaillent loin de leur patrie sont, : 
jel’ai dit, extrémement paciliques, laborieux et doux. Che 
ils vivent dans un état de guerre perpétuel. Les Kavali et le: 
(c’est le nom des deux grandes tribus qui se partagent la 
Krou) soutiennent les uns contre les autres une lutte acha 
perpétuelle. A l’étranger, les Kroumans sont soumis a leurs 1 
au point de supporter presque sans plaintes les plus mauvais 


L'AFRIQUE EQUATORIALE. 4365 


ments; ils apprennent notre langue, se familiarisent entiérement a 
nos meeurs, et semblent conquis par la civilisation. Ils donnent sou- 
vent aux blancs des preuves d’un vrai dévouement. A peine revenus 
‘ dans leur pays, ils paraissent prendre a tache d’oublier ce qu’ils ont 
 appris, et malheur au blanc qui s’aventure chez eux! ils sont féro- 
‘ces pour lui. Chose singuliére! il est presque sans exemple qu’un 
- Krouman, quelque bien traité qu'il soit, quelque heureux qu’il pa- 
‘ raisse dans nos colonies, ne les quilte pas au bout de quelques an- 
: nées. Lorsqu’une bande de Krou:mans arrive au pays, tous rappor- 
.tent la petite fortune qu’ils ont gagnée durant leur absence : elle 
; consiste en perles, en étoffes, en poudre, en corail et en boutons de 
rmacre. Chacun fait un petit tas de ce qui lui appartient, le dépose 
; sur le sable et s’asseoit & cdté: c’est la dot de sa future épouse en- 
: core inconnue. Les jeunes filles arrivent alors, passent une inspec- 
- tion générale, et, quand elles ont tout vu, choisissent le tas qui leur 
: convient le micux. L’heureux propriétaire devient alors leur mari. 
;La Compagnie anglaise exploile, du reste, beaucoup les pauvres 
; Kroumans, qui lui sont cependant précieux : elle leur fait payer leur 
, passage, pendant lequel ils n’ont que du riz & manger et travaillent 
sans reliche; de plus, elle les repasse volontiers, moyennant une 
forte prime, aux négociants de la céte, chez lesquels ils sont ainsi 
* engagés bon gré, mal gré. C'est ainsi que j'ai vu M. Walker, au Ga- 
“bon, payer onze cents francs pour un lot de seize Kroumans, et il ne 
‘Jes a eus si bon marché que parce que leur santé était avariée. Le 
' gouvernement local du Gabon, qui traite bien les Kroumans enga- 
ges pour son comple, ne s’occupe plus assez d’eux quand ils sont au 
moment d'étre rapatriés. C’est ainsi que, l'année derniére, tous les 
Biribis renvoyés par le bateau anglais aprés avoir fini leur temps a 
' notre service, ont élé débarqués chez leurs ennemis, les Cavali, qui 
les ont volés et roués de coups. Les pauvres gens sont arrivés chez 
eux nus et meurtris. De pareils faits sont trés-malheureux, parce 
que les Kroumans ainsi mallraités injustement dégoutent leurs com- 
patriotes de s’expatrier; et, comme je !’ai dit, le concours des Krou- 
mans est d’une importance vitale sur la plus grande partie de la céte 
occidentale d'Afrique. Mais je termine cette digression, un peu lon- 
gue; j'aurai d’ailleurs souvent occasion de reparler des Kroumans 
dans le cours de ce voyage. 

Le 4 janvier, nous faisions une escale ce quelques heures en vue 
de Ouidah (Dahomey). Bien que cette ville appartienne au roi du Da- 
homet, on l’edt dite francaise, 4 voir la quantité de nos drapeaux qui 
flottaient au sommet des maisons. C’est que le commerce frangais a 
pris dans ce pays une grande importance. Ainsi une maison de Mar- 
seille, ’ancienne maison Régis, qui s’appelle, je crois, aujourd’hui, 





1566, VAFRIQUE EQUATORIALE. 


Lanier, Domas et Lartigues, exerce au Dahomet une influenc 
dérable. Le roi, qui en recoit sans cesse des cadeaux, I’a pri 
la plus grande affection. C'est extrémement heureux pour n 
sions de ces contrées, qui ressentent le contre-coup de cette 
et le moment serait aussi favorable pour le voyageur qui ¥: 
explorer ces contrées sauvages. Le 7 janvier 1875, nous s 
arrivés 4 Bonny. La rividre est extrémement large, bordée, « 
presque toutes les riviéres de l’Afrique occidentale, de palét 
pendant 40 ou 50 milles. La pointe de Rough-Corner, cepend: 
tuée a l’entrée sur la rive gauche, présente une végétation don 
vation et la puissance sont réellement admirables. C'est, dil 
repaire de nombreux éléphants. C’est & une distance d’e 
6 milles de l’embouchure du fleuve que se trouve la ville sac: 
naturels, Djudju-Town, ainsi que I'établissement européen ‘ 
fait face de l’autre cdté de Peau. Au premier coup d’eil j: 
Bonny en entrant dans le fleuve, on croit voir, 8 quelques mi 
distance, un port qui sert d’abri & une quantité considére 
grands batiments; mais bientot, en approchant, on reconni 
sur chacun de ces grands bitiments s’éléve une sorte de mais 
montée d'un toil pointu. C’est que, a de trds-peu nombreuses 
tions prés, la ville est construite entiérement sur la riviére. A 
il n'y a guére d’autre habitation que la Mission-Noire, dont Ic 
tieur est le fils de l’évéque Cranner. Ce noir, pris jadis sur 
grier of il allait ctre vendu comme esclave, est aujourd'hui 
anglican de Sierra-Leone pour la population de couleur. 
Notre paquebot était atlendu avec impatience. En un instant 
flottante fut pavoisée, et de tous cdtés se détachérent des bale 
anglaises dont les rameurs, portant chacun des livrées diffé 
selon I’hulk (ponton) auquel ils appartenaient, étaient véte 
madras et coiffés d’une sorte de bonnet phrygien aux couleu 
tantes. Ensuile arrivérent les pirogues du pays, remarquabi 
leur grandeur et le nombre de leurs pagaycurs. Elles sont g 
lement montées par vingt-huit ou trente individus de tout 4, 
puis l’enfant de sept 4 huit ans jusqu’a l’homme fait. Ils s'ali 
armés de leurs pagaies en forme de lance, deux par deux et pi 
de taille, de sorte que tandis que l’'avant est manceuvré par } 
petits, al’arriére travaillent les hommes les plus grands. | 
fants ont la (éte rasée de si prés qu’elle semble entiérement 
ce qui leur donne l’aspect de vilains pelits singes. Tout « 
reste, manceuvre avec une extréme vitesse et un ensemble a 
ble. A peine avions-nous jeté l'ancre, que nous partimes, le 
nant Grandy, Marche et moi, dans un canot mis 4 notre disp 
par le capitaine du vapeur, pour aller faire une partie de ch 


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L'AFRIQUE EQUATORIALE. 4367 


d exploration dans la riviére. M. Grandy avait pris tous ses Krou- 
mans, chacun d’eux avait sa pagaie, et tous nous poussérent en 
avant avec autant de vigueur que de bruit. Les Kroumans, je l'ai 
dit, ne peuvent pas travailler sans chanter; mais quand ils chan- 
tent, les travaux les plus pénibles ne sont qu’un jeu pour eux. L’un 
d’eux prononce quelques paroles invariablement accueillics par de 
grands éclats de rire, et la troupe chante en choeur quelque refrain 
qui va toujours s’animant & mesure que la besogne devient plus 
dure. En une heure nous atteignimes la ville et le bois Djudju (pro- 
noncez Djoudjou). Djudju signifie, comme on le sait, féliche, objet 
consacré. Il se prend, du reste, dans diverses acceplions : ainsi, faire 
djudju, c’est se livrer, aprés la mort d’un chef, a des cérémonies 
dont j'aurai occasion de reparler; on fait aussi djudju en étendant 
une corde devant la maison pour ne pas laisser entrer la petite vé- 
role, etc., etc. Tantét le djudju est une puissance indéfinie, une 
force supérieure, mais inconnue, quelque Deus ignotus auquel on 
éléve des chapelles et des monuments de toute sorte, comme c’est 
le cas de la ville et du bois de Djudju; tantdt c’est un objet quel- 
conque, généralement un animal, qui est djudju, c’est-a-dire sacré. 
Ainsi le serpent python est djudju dans la riviére de Bras : le gou- 
vernement anglais, par son traité avec le roi du pays, traité sur le- 
quel j’aurai occasion de revenir, s’est engagé a faire payer une 
amende de 20 livres sterling (500 francs) & tout blanc qui tuerait un 
boa. Quand il yen aun prés d’une factorerie, on envoie prévenir les 
noirs, qui remboursent les dégats faits par le serpent en poules, 
chévres, etc., etc., et le rapportent présde leurs cases dans un grand 
sac fait ad hoc‘. Il est 4 remarquer, en passant, que ce serpent ne 
fait jamais de mal-aux hommes. L’éléphant n’est pas djudju, mais il 
est consacré au djudju, auquel ses dents appartiennent : c est pour- 
quoi il ne se fait pas de commerce d’ivoire 4 Bonny. L’iguane était 
djudju a Bonny; mais c’était un djudju fort désagréable, mangeant 
tous les poulets et se fourrant partout ow il ne devait pas étre. Feu 
Je dernier roi résolut de frapper un grand coup : un beau jour, il fit 
exterminer tous les iguanes; puis, effrayé lui-méme de son audace, 
et craignant d’avoir 4 porter seul la responsabilité, si quelque mal- 
eur arrivait, il fit recueillir et verser dans le puits ot tout le village 
buvait, le sang de plusieurs iguanes; de Ja sorte, chacun but, avec 
Je sang de l’animal, une part de la responsabilité. 

- Mais j’en reviens a Djudju-ville et 4 Djudju-bois, Djudju-ville ne 


‘ Ces faits m’ont été confirmés comme tous ceux que j'avance sans en avoir été 
4émoin personnellement, par N. Ch. Livingstone, alors consul de Fernando-Po, 
et par le capitaine Hopkins, aujourd'hui consul de Saint-Paul. 





1368 L‘AFRIQUE EQUATORIALE. 


mérite pas qu’on s’y arréte : c'est un amas de cases. Les hat 
vinrent en foule au-devant de nous avec une curiosité qui1 
rien de malveillant. Les hommes étaient, pour la plupart, t: 
d’une étoile bleue sur la figure; ils avaient 4 la main de gran 
sils a pierre ou des lances. Prés de 1a, on voyait sous un hangi 
immense pirogue de guerre pouvant contenir deux ou trois 
hommes; on y voyait aussi trois gros canons rouillés, pro. 
Dieu sait d'oa. Les femmes ne vinrent pas 4 notre rencoutre 
semblaient méme se tenir cachées, et ce n'est que dans la sui 
nous pimes les apercevoir. Elles se distinguent par un tatoua 
trémement singulier qui s’étend depuis la nuque jusqu’au bi 
reins, et est produit par des excroissances assez semblable: 
boutons disposés en forme de petits carrés. J’en vis une qui é+ 
ment n’appartenait pas au pays: sa figure et son corps était 
couleur citron, sa poitrine et son dos tatoués de petits fers 4: 
rouges, et sa {éte enti¢rement épilée. C’était hideux. 

Aprés quelques pourparlers inutiles pour trouver un guide, 
demandes ridicules des nalurels, nous nous engageames dans 
de Djudju. C’est une terre élevée, couverte d'une végélation 
gieuse, et dont les arbres immenses ne laissent aucun accés aux! 
du soleil : le vrai lucus, ou bois sacré, des anciens. Il serait, du 
impénétrable, s'il n’était traversé el retraversé de tous cétés p 
foule de sentiers trés-frayés qui conduisent chacun 4 un djudj 
djudju sont pour la plupart des offrandes élevées a la divinilé 
Ja mort de quelque naturel. L’égalité ne régne chez les sauve 
pendant la vie ni aprés la mort : les pauvres n’ont pour tout 
ment qu’un peu de polerie cassée, et mal abritée par quelques 
grossiérement construites en bambous. Ceux des personnage 
sidérables sont beaucoup plus compliqués : il suffira d’en ¢ 
deux des principaux pour en donner une idée. L'un, construi 
un assez grand hangar, contenait trois ou quatre dents d’élé 
dont l'une, ciselée avec une extréme finesse; une panthére gi 
rement sculptée en bois; une immense quantité de cranes d 
mes, esclaves ou prisonniers, décapités, ou ennemis tués pe 
Taction; puis des cranes d’animaux de toute sorte, beaucoup 
teries brisées, des armes, des pagaies, etc. Le second monume! 
paraissait beaucoup plus révéré encore, était une petite 1 
dans laquelle un gardien se tenait sans cesse dans V’attitude di 
profond respect. La, outre un amas énorme de tétes de capli 
fenses et débris d’éléphants, cornes d’antilopes gigantesques, € 
y avait trois petils saints en bois peint, volés sans doute sur qt 
galion portugais ou espagnol, qui semblaient se partager l'ado 
des fidéles avec une ¢norme téte de Turc, également en bois 


Pi L'AFRIQUE EQUATORIALE. 1359 


wiqui avait sans doute vogué sur la proue de quelque négrier. Au pre- 
esmier abord, nous nous élions figuré, M. Grandy et moi, que ces 
gQGjudju étaient les tombeaux des chefs: c’était une erreur; le corps 
x ides chefs est enterré avec des précaulions extraordinaires pour dé- 
rgrober la connaissance du lieu de sépulture. Généralement, il est ca- 
sq ché au fond d'une riviére. On nous a affirmé que souvent on égor- 
g geait les esclaves qui avaient été chargés de l’ensevelissement, ainsi 
que faisaient jadis les Gaulois et d'autres peuples de Vantiquité. 
Quoi qu'il en soit, il est certain que quand un homme meurt, tout 
‘son argent, ou plutét tout son airain (car la monnaie consiste en 
“_demi-bracelets d’airain faits 4 Birmingham, et qui valent vingt-cing 
centimes au poids), tout son airain donc, toute sa polerie, en un 
1, Mot, toutes ses richesses, sont enfouies sous sa case. De sorte que 
* souvent un misérable négre mourant de faim vous dira, en vous de- 
‘mandant Paumone : « Je suis riche si je voulais; j'ai sous mes pieds 
** de quoi acheter beaucoup de femmes, de chévres et d’esclaves. » 
* Et c’est vrai, mais il n’osera jamais y toucher ; ce n’est que dans les 
¥ circonstances les plus critiques, en cas de guerre malheureuse, et 
alors que toutes les autres ressources sont épnisées, que le roi com- 
 mande de déterrer tous les trésors ainsi enfouis. C’est ce qui est ar- 
6 rivé il y a six ans. 
Je ne fatiguerai pas le lecteur des détails d’une chasse longue et 
i pénible dans les palétuviers, chasse dont un singe fut le plus gros 
résultat; d'une nuit passée dans une barque au milieu d'une my- 
# riade de moustiques; de perroquets abattus au vol, 4 la stupéfac- 
* tion générale des naturels. Je terminerai seulement ces notes con- 
cernant Bonny en disant quelques mots d’un déjeuner auquel le 
; capitaine Hopkins, mon collégue 4 la Société de géographie de 
: Londres, alors représentant d’une grande maison de commerce, et 
- aujourd'hui consul anglais 4 Saint-Paul de Loanda, nous a invités 
4 bord de son ponton; car cette ville flottante, qui se reproduit sur 
le méme sysléme au Nouveau et au Vieux-Calabar, ainsi qu’aux 
Camérons, est réellement intéressante 4 voir de prés. J'aurai de plus, 
& l'occasion de celte visite 4 bord, 4 dire quelques mots sur le com- 
merce de ce pays, qui prend chaque jour une importance plus grande. 
Les pontons, en anglais hulks, amenés 4 grands frais sur ces ri- 
viéres éloignées, sont, pour les plus importants d’entre eux au 
moins, d’anciens navires de guerre [il y a 1a, entre autres, [’ Isis, fré- 
gate célébre dans la marine anglaise par la révolte dite du Nord 
(Northern), dans laquelle un officier a été pendu 4 l’un de ses 
mats], ou bien encore ce sont d’anciens paquebots construits pour 
le transport des émigrants; tel est I’ Australian, & bord duquel nous 
étions invilés. La premiére impression produite par celte ville de 
hateaux est pénible; on plaint les pauvres diables qui sont obligés 


~~ 7 





A une YUL m9 HULUA Lis appurtene cat pale 1UU 
4 du savon gras. Cette huile, dans ces pays, 
plus au nord, est ame et l'avenir de tout le 
occidentale d'Afrique. En descendant un éta; 
maison, on arrive au magasin; 1a se trouyen 
rhum ou alougou de traile qui, cprouvé avec 
donné une force bien supérieure 4 celle di 
eaux-de-vie; le gin anglais, autre poison dont 
lité colossale (le paquebot, dans son dernie: 
quatre par mois, en apportail dix-sept mille 
coute dix sous la bouteille. La aussi on retrou 
@airain qui, comme nous l'avons dit, forme 
d’énurmes chapelets de corail qui, 4 Londr 
cents francs la piéce; les étolfes de soie et im 
bleue connue sous le nom de guince; enfin 1 
qui valent, 4 Liége, sept francs cinquante, 

francs. Il est remarquable que les naturels de 
du reste de presque toute la cote occidentale, 
tation. A premiére vue, ils reconnaissent le 
n’en donnent qu'un prix, proportion gardé 
rieur. C’est une erreur aussi de croire qu’il | 
éclatantes. Ici, comme au Sénégal, ils ne veu 
sombres, le bleu de Guinée surtout; bien di 
négres des Antilles et de Amérique du Suc 
clinquant, la bijouterie fausse et les couleurs 
aussi, 4 bord, d’énormes barrils de tabac e! 
bien entendue, c’est-d-dire 4 quintuple dose ‘ 


avantaaa la nandera na anita neacana winn 


= & 


ra 


L'AFRIQUE EQUATORIALE. 4574 


parce que l’on se fait généralement une idée trés-fausse de la vie 
dans cette partie de l'Afrique, vie dans laquelle les Anglais surtout 
ne se privent d’aucun confort. 

Quand nous revinmes a bord de /’ Africa, pour partir, nous edmes 
la bonne fortune d'avoir pour compagnon de voyage, outre le capi- 
taine Hopkins, déji nommé, M. Charles Livingstone, frére bien 
connu du célébre docteur, son compagnon dans ses premiéres dé- 
couvertes, et, au moment de notre voyage, consul de Bonny, Calabar 
et Fernando-Pé. M. Charles Livingstone, dont rien ne pouvait alors 
faire prévoir la fin si triste et si prochaine, se mit 4 notre dis- 
position pour nous guider durant le temps que nous devions passer 
au Vieux Calabar, et nous donner sur ce pays et les aulres qui 
l’environnent une foule de renseignements intéressants. 

{I ne faut pas deux jours pour arriver de Bonny au Vieux Calabar. 
Le Vieux Calabar, fleuve que l’on jugerait plus ctendu par l’impor- 
tance extréme qu’il a 4 son embouchure, ne va cependant que jus- 


qu’a cent quarante milles dans l’intérieur. Un M. Walker, membre 


de la Société géographique de Londres, qui n’est pas celui dont 
j'aurai 4 parler au Gabon, a fait la carte d'une partie du cours de 
ce fleuve. Mais le capitaine Ifopkins ]’a seul remonté jusqu’a sa 
source. I] parait constant que le Vieux Calabar communique avec le 
Niger, dont les produits affluent ici. Jusqu’a présent, il a été impos- 
sible d’affirmer avec certitude quelle est la riviére par laquelle 
cette communication existe; 4 quelques milles de l’embouchure, & 
c6lé de Garrot-Island, se trouve une trés-grande riviére, Cross- 
River; ce cours d’eau, quia été exploré avec un petit steamer par 
ancien consul de Fernando-Pé, serait, selon beaucoup de_per- 
sonnes, notamment selon M. Hopkins, le vrai cours du Calabar, et 
la voie de communication avec le Niger. Malheureusement, a |’en- 
droit ou s'est arrétée l’exploration du consul anglais dans Cross- 
River, se trouvent des rapides qui ne peuvent étre franchis qu’avec 
des pirogues toutes spéciales. L’établissement anglais, dans le 
Vieux Calabar, se trouve 4 quarante-cing milles de ]’embouchure 
‘du fleuve; je n’en parlerai pas, car il ressemble énormément 4 celui 
de Bonny, tant par ses pontons que par |’excellent accueil qu’on y 
recoit; il n’y a guére, a terre, que des missionnaires appartenant a 
une mission presbytérienne, encore sont-ils assez loin dans l’inté- 
rieur. Nous avons fait sur la terre ferme, avec MM. Grandy et Hop- 
kins, une assez longue excursion, pendant laquelle nous eames la 
bonne fortune de trouver les habitants en train de « make devil, » 
faire le diable & l'occasion de la mort d’un grand chef; mais cha- 
cun d’eux semblait avoir une maniére différente de célébrer le rite 
funéraire; peut-étre aussi en était-on, quand nous sommes entrés, a 
différentes phases de la cérémonie. Dans la plupart des endroits, 





4372 LAFRIQUE EQUATORIALI 


cependant, les hommes étaient enfermés ¢ 
exclusivement maitresses de la place, cél 
Nous traversdmes, en particulier, un villa; 
dix environ d’entre elles, depuis les enfant: 
qu’aux plus vieilles, se livraient & une 

aurait certainement fait honte aux bacchar 
sage, loin de les géner, sembla redoubler | 
poursuivirent bien au dela de leurs cases. 

ble, dans ce pays, de faire un pas sans tr 
de grossi¢re superstition : partout des cat 
des cordes tendues pour arréter la pelite vé 
en l’honneur du chef qui venait de mourir, 

aspect curieux. C’était une sorte d’autel abr 
Jequel on avait déposé des traversins rc 
instruments de musique bris¢s, un superb 
avec cocarde et galon d’or, des chaises, tat 
ces superstitions n’ont pas toujours été av 
traités conclus avec l’Angleterre, simples ti 
cipe, on a d’abord stipulé et obtenu, dt 
d’abord l’abolition des sacrifices humains 
tion et du meurtre des fréres jumeaux, en 
ves sur la tombe de leurs maitres. Aujo 
arrivé 4 oblenir entiérement la suppressior 
(qui régne et régnera toujours sous un no 
puis le Sénégal jusqu’au Cap), mais de la t 
riviéres Bonny, Brass, nouveau et ancien 
ment payait, sur chacune de ces riviéres, 

annuité de deux mille dollars espagnols, 

condition de ne plus faire de commerce | 
miné. Or il arrive que partout ow le traité 
d’esclaves, qui se sont faits courtiers d’ht 
beaucoup plus 4 ce métier-li, ont entiérem 
la chair humaine. Le dernier négrier est v: 
bar, il y a trois ans; il porlait un chargem 
poser au roi de l’échanger contre des escle 
roi demandait seulement que tout se pas 
mystére, par crainte des Anglais. 

On débarque lerhum pendant que le roi ra 
de assembler ses vaptifs; tout a coup, pend 
arrive, en proie 4 une vive émotion : « Rept 
dit-il au négrier, impossible de réunir mes 
seur anglais qui approche. » Le négrier r 
et gagne le large; mais, une fois en pleine 
constater que tout son rhum avait été ren 


L’AFRIQUE EQUATORIALE. — 1375 


negriers cessérent d’apparaitre. J’en reviens 4 notre excursion au 
Vieux-Calabar pour signaler notre découverte d'une pagode qui a 
la forme d’une de nos églises, avec un immense banc de pierre cir- 
culaire pour les croyants. Elle est située 4 deux milles de la mis- 
sion presbytérienne; une grille de fer en défend l’accés aux pro- 
fanes, mais permet cependant de voir l’intérieur, qui n’a, du reste, 
de remarquable que des colonnes sur lesquelles sont peintes de 
sortes d'hiéroglyphes représentant, pour la plupart, des lézards ou 
iguanes ailés avec des tétes de fantaisie. Plus loin, lorsque nous 
fumes arrivés auprés d’un de ces ruisseaux trés-limpides qui abon- 
dent dans ce pays, nous trouvames de petites nasses en osier dans 
lesquelles étaient pris quelques menus poissons de formes diffé- 
rentes; en notre qualité de naturalistes, nous vouldmes nous en 
emparer. J’avisai, pour ma part, un petit poisson assez semblable 
a une loche avec de longues barbes; mal m’en prit, car je recus, en 
le touchant, une décharge électrique dont j’eus le bras engourdi 
pendant deux ou trois jours. Il parait qu'il y a 1a trois ou quatre 
espéces de ces poissons électriques, beaucoup plus grosses, et dont 
le contact ne m’aurait pas laissé quitte 4 si bon marché. En somme, 
je quittai ce pays trés-satisfait, me prometlant d’y revenir un jour 
ou Pautre. Il est vrai que l’excellent accueil que Pon recoit sur la 
cote d Afrique vous fait voir les choses en beau, surtout quand on 
revient de Amérique centrale, o Ton vous fait payer un verre 
d'eau. Il est vrai, surtout, que j’ignorais alors combien était mal- 
sain ce funeste climat qui, ces deux derniéres années nolamment, a 
fait tant de victimes. Parmi celles-ci, je dois payer un tribut de re- 
grets 4 M. Charles Livingstone, mort deux ou trois mois avant son 
frére, au moment ow il quittait pour toujours la céte d'Afrique et 
allait s’établir en Angleterre; au capilaine Croft, homme de bien, 
adoré de tous ceux qui le connaissaient et mort, comme M. Li- 
vingslone, d'une sorte de fi¢vre jaune qui ravage ce pays; enfin, a 
un jeune docteur allemand, naturaliste comme nous, quia succombé 
aux Camérons de la malaria des marais du Calabar, dans lesquels il 
avait chassé trop longtemps. 

Du Vieux-Calabar il faut trente heures pour arriver 4 Fernando- 
Po. Je n’ai que quelques mots 4 dire de cette ile. L’aspect extérieur 
en a été souvent décrit; d’ailleurs, un séjour de trente-six heures 
et une excursion faite 4 quatre ou cing lieues dans I’intérieur ne per- 
mettént pas d’en parler avec assez de compétence. Consignons seu- 
lement quelques remarques en passant. Cette ile supei be est au- 
jourd’hui en pleine décadence. La flotte espagnole a fuit place 4 une 
simple canonniére; les consulats de la plupart des nations, la 
douane, elc., n’existent plus; les missionnaires établis depuis long- 
temps dans ile, les seuls qui avaient su apprivoiser les Boubies, et 





1374 L'AFRIQUE EQUATORIALE. 


dont les Anglais protestants eux-mémes appré 
toliques ct scientifiques, ont été chassts pa: 
jésuites. Il ne reste donc plus qu'un curé es 
naires protestants et une douzaine de blancs 
nando-Po une sorte d’entrepdt commercial 
pas. Les jardins, les plantations de café, de 
si florissantes, sont aujourd'hui en friche. C 
a des raisons assez complexes. Le gouvernen 
il y a quelques années, d'un grand engouen 
a la suite de la fortune considérable qu’y av 
Cet homme, alors que l'ile avait été abando: 
obtint d’en prendre possession av nom de IE 
teur, préleva des droits sur les vaisseaux, ¢ 
gent. Expulsé a Ja suite d'une contestation ¢ 
sage, il vint élaler 4 Madére un luxe qui atti 
ciloyens se figurérent que cette ile était un 
y envoyérent une foule de colons et de fonct 
vérent le climat malsain et l’argent impossib 
La réaction succéda & l’engouement, ct 1'j 
somme, Fernando-Po est une trés-belle fle, 
qui offrirait de grandes ressources a la colon 
pouvoir y implanter des travailleurs étrange 
indiens ou les Chinois. De plus, on trouve 
terrible dans l'extréme insalubrité du clime 
lés Boubies par les Anglais, qui ont été dépei 
sauvages et malfaisants, sont inoffensifs. No 
sieurs villages, et partout bien recus. Des 1 
nous ont assuré qu’il en était de méme dan: 
qui exerce les fonctions de juge de paix, fut 
centre de Vile pour régler un palabre auque 
lation indigéne assistait. Les Boubies vienne 
en assez grand nombre pour apporter de I 
leurs emplettes. Nous en avons yu venir, | 
chapeaux de paille d’une petitesse ridicule ¢ 
que, leurs cheveux crépus teints en rouge : 
pelil tablier feuille de vigne qui, avec le 
gauche, compléte le costume; les femmes, < 
sur la figure, des verroteries et un bracelet 

doute, depuis leur jeunesse, au-dessous du « 
flement extraordinaire sur le bras. La petit 
beaucoup exagérée, et les hommes sont ast 
Ils ont de trés-nombreux esclaves. En résumé 
crainte pénétrer dans l'intérieur du pays: il 

les inconvénients des pluies continuelles, 


L' AFRIQUE EQUATORIALE. 4375 


dans les cases des Boubies, la mauvaise odeur qui, pour des causes 
que je n’ai eu ni le temps ni le courage d’étudier, est spéciale 4 ces 
naturels. 

Le 46 janvier, nous apercevions, dés huit heures du matin, la 
terre : c’était celle du Gabon. Rien, lorsque, par un beau soleil, on 
entre dans le magnifique estuaire que forme ce fleuve, ne peut faire 
soupconner qu’on arrive au pays des marécages, de la fiévre et de 
la malaria. On passe d’abord prés de la pointe Clara, aux foréts im- 
menses, a la végétation gigantesque; puis viennent de riantes prai- 
rieg émaillées d'arbres 4 fleur, sur lesquelles se détachent, au pied 
de grands baobabs, les habitations du roi Denis et de ses sujets. 
Dans la baie, le pavillon francais, que nous n’avons pas vu depuis 
quelques jours, flotte sur un grand batiment d’aspect étrange. C'est 
la Cordeliére, vieille et glorieuse frégate, convertie en ponton et en 
hdpital. Prés d’elle, deux jolis petits avisos, Ja Tirailleuse et le Mara- 
bout, déploient aussi nos couleurs nalionales. On approche, et, sur 
les vertes collines 4 demi boisées, on distingue plus nettement notre 
belle mission catholique et les cases qui l’environnent. A un kilo- 
métre de 1a brillent au soleil la maison du gouverncur et l’ancien hé- 
pital, dont la blancheur ressort au milieu du feuillage sombre des ar- 
bres 4 mangos qui les entourent; puisles grands cocotiers du jardin de 
Yamiral ct les maisons en planches des négociants, peintes de cou- 
leurs variées. Derriére tout cela, dans le lointain, s’éléve le sommet 
bleu du mont Bouét. Si l’on se tourne vers la droite, on voit le fleuve 
Gabon suivre son cours et s’étendre 4 perte de vue, large et magni- 
fique. Sur ses bords, Glass-Town, résidence des riches négociants 
anglais et allemands ‘el des missionnaires américains, puis la pointe 
Ovoendo, el enfin, dans le fond du tableau, ]’Ile-aux-Perroquets, avec 
Yentrée du fameux Remboé, dont les rives sont occupées par les 
Pahouins. Nous avons jeté l’ancre & midi. Par suite de l’extréme in- 
salubrité du climat, l’établissement francais est aujourd’hui res- 
treint 4 des proportions trés-modestes. C'est ainsi que l'on a retiré 
la compagnie d’infanterie de marine qui s’y trouvait, que l’amiral 
et son escadre, au lieu de séjourner au Gabon, font la station du 
Sud, et ne viennent ici que deux ou trois fois par an; que l’hopital, 
construction importante et faite avec beaucoup de soin, a été évacué 
pour les blancs, du moins, qui sont transférés 4 bord de la frégate; 
que le palais du Gouvernement n’est occupé que pendant le jour; en 
un mot, que le vrai poste francais est 4 bord de la Cordeliére. Aussi 
nous profitons du bateau de la santé pour nous faire conduire direc- 
tement 4 bord de la Cordeliére. Nous avons été recus, non-seulement 
avec cette exquise urbanité que l’on est sur de rencontrer chez des 
officiers de la marine francaise, mais encore avec toutes les marques 
d’une obligeance a toute épreuve et d’un véritable intérét. L’ Africa 





1576 LAERIQUE EQUATONIA 


ne devait pas repartir ce jour-la. Il fut coi 
rail, le lendemain matin, la chaloupe a vay 
bagages; et en altendant que nous eussion 
ficiers nous offrirent I’hospitalité du carré 
la suite de ce récit, qu'il n'est sorte de] 
n’aient eu pour nous chaque fois que nous 
sement francais du Gabon. Qu’il me soit pi 
celui de mon compagnon de voyage, de le 
remerciments et toute notre gratitude. Je 
mais je voudrais au moins ciler, parmi ce 
le plus : M. Guisolfe, commandant du Marc 
jol, médecins de la marine, qui nous ont 
voués: enfin, nos excellents amis, MM. Cof 
Lansac, enseignes de vaisseau. 

Je reviens 4 mon récil. A trois heures 
bord, voulut bien nous conduirea terre pot 
mandant Garrot, qui est & la fois command 
deliére. 11 est logé dans un grand batimen 
mauresque. L’intéricur en est bien meublé 
joli jardin. Cette construction qui, somme 
belle apparence, est un objet d'admiratic 
négres qui viennent de l'intérieur. Des ch 
que temps auparavant, déclaraient que les 
rien, et que la main du diable avait seule 
Comme je l'ai dit, le commandant ne s’y tie 
de la journée, et a toute son installation i 
bien recus; M. Garrot s’intéressa vivement 
4 notre disposition tous les documents inti 
point de vue géographique, soit au point di 
gue. Il nous promit de nous mettre en rela 
connaissaient l’intérieur, el qu’il serait bo 
de vue quelconque. Enfin, ce qui était pré 
notre disposition, pour tout le temps de no 
partenant au gouvernement, et agréablem 
Ja mer. Quand nous etmes quillé le comn 
conduisit au jardin des officiers, od nous 
sieurs rassemblés. Sans ce jardin des offic 
on vivrait au Gabon; car c’est 1a qu’on trou 
presque la seule distraction qu’offre ce tris 
sous une admirable voile de bambous, qu 
sible aux rayons du soleil le plus ardent, 
d'eau courante dans lequel on se plonge et 
La aussi on a établi un systéme de douch: 
l'Afrique équatoriale. On ne saurait imagin 


L'AFRIQUE EQUATORIALE. 1377 


paysage qui entoure ce buen retiro, dont M. Coffiniéres de Nordeck a 
fait de ravissantes aquarelles. Aussi, dés ce moment, nous devinmes 
les hétes assidus du jardin des officiers. Le soir, nous retourndmes 
diner 4 bord, o8 nous nous sommes couchés émus et enchantés d'un 
accueil si sympathique et si excellent. Le lendemain, nous allons & 
bord prendre nos bagages et serrer la main aux fréres Grandy, avec 
lesquels nous échangeons toute sorte de voeux de succés; puis nous 
nous installons gaiement dans la petite maison que le commandant 
nous avait donnée. 

Jusqu ici tout allait 4 souhait. Notre voyage s’accomplissait paisi- 
blement et agréablement. Le lecteur a pu le voir, nous n’avions ren- 
contré aucune contrariété, aucune difficulté sérieuse. Malheureuse- 
ment, nous avions, comme dit la sagesse des nations, mangé notre 
pain blanc le premier. Maintenant, les mauvais jours allaient com- 
mencer, les jours de fiévre, de privations, de lutte constante avec 
les hommes et avec les choses. D’abord ce fut la maladie qui arriva : 
mon ami et compagnon de voyage, Al. Marche, a habilé la pres- 
qu’ile de Malacca, il a été en Cochinchine, passé la mauvaise sai- 
son dans le Sénégal et dans la Gambie; j'ai moi-méme voyagé durant 
dix mois dans la partie la plus marécageuse de la Floride, séjourné 
deux fois sur Pisthme de Panama, et je suis resté assez longtemps 
sur celte cote des Mosquitos réputée si malsaine. Tous ces pays ont 
un mauvais renom: en les trouvant beaucoup plus supportables 
qu'on ne le dit, nous nous étions flattés de l’espoir que |’insalubrité 
du Gabon aurait été exagérée. Malheureusement, il n’en est rien. 
Dans les pays dont je viens de parler, nous avions eu de mauvais 
jours, quelquefois souffert de la fiévre, trés-souvent de l’ardeur ex- 
cessive du soleil ou de pluies torrentielles; mais nous n’avions ren- 
contré nulle part cette atmosphére pesante et humide, ce malaise 
perpétuel, ces nuits qui n’apportent aucun repos, le thermométre 
jour et nuit 4 30 degrés, sans variations sensibles, le temps toujours 
4 l’orage, presque tous les jours des averses effroyables qui sure 
prennent a |’improviste et mouillent jusqu’aux os. Encore sommes- 
nous dans ce qu’on appelle la petite saison séche. Aussi, dix jours 
aprés notre arrivée, la méme nuit, Marche et moi nous fdmes pris 
de vomissements violents ; aux vomissements succédérent deux heu- 
res d’un frisson glacial, puis, pendant quatre ou cing heures, une 
chaleur bralante, une soif intolérable. C’est la fiévre du pays. Nous 
payions notre premier tribut 4 ce terrible climat du Gabon, tribut 
dont nous nous sommes depuis si largement acquittés. Le lendemain, 
comme notre état avait empiré, il fallut nous transporter 4 hdpital, 
ou les soins les plus dévoués nous furent prodigués. 


Marquis pe Coupiiene. 
95 Seprempar 1874. 88 





LA QUESTION DU RI! 


EN ANGLETERRE 


ET LES DERNIERS DEBATS DU PAF 


( THE PUBLIC WORSHIP REGULATI 


L’Angleterre vient de donner au monde u 
une admirable lecon. Tandis, en effet, que 
gieuses faiblissent et que les croyances s’é! 
V’Allemagne s’abandonne au délire d’une scit 
et que la France révolutionnaire se meurt d’in 
terre s’émeut, s'agite, se passionne pour une 
ligieuse. Voila assurément un fait qui n’est 5 
de regarder |’Europe pour s’en convaincre ; « 
plus étonnant, c’est la futilité apparente de I’c 
débat. 

Si un membre de I’Assemblée nationale mc 
bune pour dénoncer le clergé de France, parc 
les cérémonies religieuses, des vétements con 
s'imagine-t-on l'immense éclat de rire qui, 
Pautre, accueillerait cette dénonciation, et cr 
s‘arréterait 4 discuter une accusation de cett: 
non ; personne n’oserait le soutenir. Et, cepe 
tion de ce genre qui, depuis plusieurs années 
depuis six mois, souléve l’Angleterre! Une sir 
de la prigre commune a défrayé les journaux, | 
fourni matiére 4 d’interminables controversi 
glaises s’en sont émues, et c'est presque une 


LA QUESTION DU RITUALISME EN ANGLETERRE. 1379 


éclater 4 propos de ces mots, placés en téte du Common Prayer 
Book : 


\ 
« Il faut noter encore ici qu’d tout moment de l’office, les ministres 
doivent se servir des ornements autorisés dans l'Eglise d'Angleterre 
par le parlement, la seconde année du régne d' Edouard VI. » 


Avons-nous tort de dire que c'est 1a un spectacle étonnant, un 
spectacle qui n’a rien d'analogue dans nos moeurs et qui semble 
heurter de front toutes les idées modernes en fait de religion? — 
C’est un étrange spectacle, en effet, mais c’est une admirable lecon 
que l’Angleterre vient de donner au monde. Dans un siécle comme 
le nétre, dans un temps ot peuples et individus semblent n’avoir de 
pensée que pour le bien-¢tre et le plaisir, il fait bon voir une nation 
comprendre encore la grande place que la religion doit occuper dans 
Ja vie d'un Elat. I] ne faut pas que cette lecon passe inapergue pour 
nous. C’est pourquoi il nous semble utile d’exposer rapidement ce 
qui vicnt de se passer, 4 occasion des rites de l’Eglise, de l’autre 
cole de la Manche, pendant ces derniers mois. De grands enseigne- 
ments en découlent et de nobles espérances y trouvent un légitime 
fondement. 


La question religieuse qui, depuis quarante ans, agite la nation 
anglaise, ne cesse de prendre des proportions immenses : une grande 
révolution s’est accomplie et le retour d'une notable fraction de 
l’Eglise anglicane aux croyances et aux pratiques catholiques s’ac- 
cuse tous les jours davantage ; chacune de ces derni¢res années a été 
signalée par quelque grande agitalion doctrinale ou ritualiste. Tout 
le monde sail, en effet, que le Ritualisme est la derniére transforma- 
tion .subie par le mouvement religieux, inauguré en 1833 par la pu- 
blication des Tracts for the Times. Le parti ritualiste est allé si loin 
dans la reconstitution des dogmes et des pratiques chrétiennes, que 
des catholiques, méme instruits, pourraient se faire illusion et se 
croire dans leurs églises en assistant 4 cerlains offices de l’Eglise 
anglicane. S'appuyant sur la rubrique que nous avons citée plus 
haut, une fraction de l’Eglise élablie d’Angleterre a remis en hon- 
neur les croyances, les cérémonies, les ornements légalement recon- 
nus du temps d’Edouard VI, mais que l’anglicanisme avait peu a peu 
abandonnés ou rejetés sous l’influence des tendances calvinistes, 
devenues dominantes vers la fin du dix-septiéme siécle. Le Ritua- 
lisme a donc pour lui une loi trés-formelle, une loi placée en téte 





4380 LA QUESTION DU ! 


du Common Prayer Book; il a quelqu 
les ceuvres. Par son action, il a tra 
d’Angleterre; il l’a rendue presque 
ou ses préres, comme ils aiment & 
Ames d’élite, et l'on trouve souvent 
rare valeur intellectuelle ct morale. | 
Il faut bien le dire, toutefois : & m 
gieuse s'est accentuce dans le sens 
protestant s'est réveillé de sa létharg 
de la réforme poursuivre les demi-t 
haine qu’ils ne portent pas méme au 
devenue, pendant ces dix dernitres a 
fin, et les tribunaux ont eu souvent : 
relles religicuses des partis. Les di: 
augmentant toujours ; ona fait appe: 
des lois persécutrices, et le désordre 
tout le monde a compris la nécessité 
cune des derniéres agitations religi: 
qui, l’an dernier, eut pour objet la « 
un impérieux besoin, un besoin si ir 
gleterre edt immanquablement pris 
s'il avait pu compter sur l’appui du ; 
Voila ce qu’élait l’Angleterre au cc 
profondément troublée au point de 
que le protestantisme faisait au rit 
moins, au point de yue politique, par 
libéral de 1868 rencontrait dans tout 
popularité du cabinet Gladstone était 
de graves échecs l'avaient compromis: 
événements de la derniére guerre, le 
horreurs de la Commune avaient o 
idées, et tout le monde redoutait une 
coup moins de place que la liberté. L 
avec M. Gladstone; Ia derniére sessio1 
fini par une défaite. Il fallait donc que 
ou bien 4 passer a d'autres Ile pouvo 
nouvelles élections pour refaire ses for 
semblait le seul possible, mais il était 
il était aisé de prévoir que la politiqu 
damnée. Le ministére libéral n’avait p 
pays; il n’avait pas la confiance du mi 
progrés de la révolution en France el 
encore Ia confiance du monde religie 





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EN ANGLETERRE. 1384 


Vi:glise d’lrlande avait alarmé sur l’avenir de 1’Eglise d’Angleterre. 
Entrevoyant et redoulant le méme sort, PEglise établie se défiait 
d’un homme qui, tout en étant trés-attaché 4 sa religion, poussait 
le libéralisme jusqu’a ne pas craindre de rompre les liens qui 
unissent l’Eglise et I’Etat. Elle considérait M. Gladstone comme un 
ami dangereux, et elle se promettait bien de profiter de la pre- 
miére occasion pour le renverser du pouvoir. Aussi, lorsque, le 
26 janvier dernier, le chef du cabinet prit la résolution de demander 
4 des élections générales l'approbation ou la condamnation de sa po- 
litique, le clergé anglican contribua-t-il pour une large part a lui 
renvoyer une majorité hostile, ce qui amena sa chute. 

Grave au point de vue politique, la décision de M. Gladstone ne 
l’était pas moins au point de vue religieux. Le chef du cabinet libé- 
ral avait porté, en effet, dans ses rapports avec I’Eglise, une grande 
largeur de vues, une horreur profonde pour le fanatisme, une 
loyauté de gentilhomme; c’est pourquoi, tant qu'il était demeuré 
au pouvoir, il avait couvert de sa protection le parti ritualiste, que 


‘ les évangélicaux de la Basse-Eglise et les sectaires de V'Eglise-Large 
' désiraient persécuter. Jamais on n‘avait songé 4 réclamer son appui, 


parce qu’on savait bien que jamais il n’accepterait le rdle de per- 
sécuteur. ° 

Il y eut un moment de surprise a la nonvelle des élections, mais 
celles-ci ne furent pas plustét terminées et le ministére Disraéli 
constitué que les partis religieux commencérent a se réorganiser et 
4 se mettre en garde. L’agitalion produite par les élections au parle- 
ment et aux Convocations (assemblées ecclésiastiques'), ne s’était pas 
encore calmée, que déja des bruits étranges circulaient dans le 
public. On disait qu’on allait profiler de Varrivée au pouvoir d’un 
ministére conservateur pour modifier quelques lois ecclésiastiques. 
Ces bruits divers ne tardérent pas 4 prendre de la consistance ; on 
sut que les évéques tenaient entre eux de fréquentes conférences, 
et, grace 4 quelques indiscrétions habilement commises ou adroi- 
tement extorquées, on apprit le but qu’ils voulaient atteindre. Il ne 
s’agissait de rien moins que d‘extirper le Ritualisme, cest-a-dire, 
d’écraser la fraction de l’Eglise établie qui se rapproche tous les 
jours un peu plus du catholicisme. 


‘ L’Angleterre est divisée en deux provinces ecclésiastiques, la province de 


. Cantorbéry et la province d’York. Chaque province a sa Convocation, et chaque 


Convocation se compose de deux chambres : une Chambre Haute et une Chambre 
Basse. La Chambre Haute comprend tous les évéques titulaires et la Chambre Basse 
contient trois espéces de membres; les uns sont des membres d’office, nommés 
par le gouvernement, les autres sont élus par les chapitres et les derniers sont 
choisis par le clergé paroissial. On critique beaucoup en ce moment cette organi- 
sation et on parle de la réformer. 





1382 LA QUESTION DU RITUALI: 


Le moment était on ne peut plus favorab 
victoire, la majorité conservatrice avail 4 
tique par quelque acte d'une haute portée, 
temps, remercier le clergé du concours ¢ 
renverser le cabinet ennemi. M. Disraéli, : 
était tenu a avoir d'autres idées que son 
aussi bien qu’en politique; il devait dor 
évangélical ou anti-rilualiste. On n’ignorai 
peu de sympathie pour les ritualistes et qu 
avec les papistes, la ruine de l’Eglise d’Any 
de son appui moral : le chef du nouveau c 
vant toute apparence, jusqu’a prendre Pini 
tion, mais du moins il n’en entraverait p- 
favorisait de tout son crédit. 

L’épiscopat sonda, sans aucun doute, M 
envers ’Eglise, ct c’est a la suite de cet éch 
que le mot d’ordre : « A bas les ritualistes 
dans les salons, dans la presse et dans le ¢ 
fin de février, a la veille de la réunion de: 
ques eta la veille aussi de ouverture des 
Le moment était solennel : l’orage depui: 
enfin éclater, ct il allait éclater par la faut: 
tout faire pour le prévenir. 

Entre toutes les choses, en effet, qui on 
luttes religicuses de l’Angleterre des caract 
une qui étonne singuliérement : c'est de vc 
se metire a Ja téte d'un parti qui ne tend & 
VEglise et le christianisme.-Les évéques n 
rendu compte; mais il est certain qu’au | 
foi, ils se sont battus pour l’incrédulité; et 
ranger & leur suite tous les mécréants et tou: 
Ja liberté du sol anglais. Il y aurait eu 1a, « 
ouvrir, & tous, les yeux, si l'esprit de parti 
prévoyance. 

Le mois de février disparut donc, au mili 
politiques et religieuses. La Church assoc 
pour persécuter les ritualistes s’efforcait d 
d’ameuter l'opinion publique, tandis que, 
Church Union, fidéle au programme qu'elle 
simplement sur la défensive, se bornait af 
ses membres, pour défendre deux ministre: 
Parnell de Liverpool, ct le révérend Edward 

Le mois de mars arriva et fournit 4 Par 





EN ANGLETERRE. 1383 


une occasion naturelle de s’aboucher avec la chambre basse de sa Con- 
vocation, c’est-a-dire, avec le corps qui représente le mieux le clergé 
de second ordre de sa province. Il edt élé naturel, ce semble, que, 
méditant un projet de loi ot l’kglise était particulicrement intéres- 
sée, il prit son avis. Il ne le fit pas, il se tut. Mais trois jours s’é- 
taient 4 peine écoulés que le Times, mis au courant du complot épis- 


. copal par un évéque dont l’indiscrétion est devenue proverbiale, 


publiait le projet de bill qu’on allait déposer sur le bureau de la 
Chambre des Lords. 

Nous nous faisons difficilement, en France, une idée de |’étonne- 
ment qui accueillit cette nouvelle, dans toute l’Angleterre. Les jour- 
naux sen emparérent et la mesure parut généralement si mal con- 
cue que le Times ne tarda pas 4 se déjuger et 4 reconnaitre les dé- 
fauts du projet de bill. « On n’avait pas besoin, disait le Morning 
Post, d’un bill pour faire observer les lois de l’Eglise, mais d’une 
révision complete de ces lois. » 

Les critiques plurent sur le bill, et l’anxiélé, déja grande dans les 
cercles ecclésiasliques, redoubla de jour en jour. Le docteur Pusey 
prit l'initiative de l’opposilion, et, dans trois lettres adressées au 
Times, il fit ressortir tout ce qu'il y avait de précipilé, d’incohérent, 
d’inique méme,et de partial dans la loi qu’on venait d’annoncer. 

Dans l’'intervalle, cependant, le parlement s’était ouvert et le dis- 
cours de la Couronne avait paru, Or, comme, dans ce discours, il 
n’était nullement question de proposer des lois ecclésiastiques, 
V’excitation produite par la nouvelle du Times commenga a se calmer. 

Cette période d’apaisement dura un mois, du 20 mars au 214 avril. 
Sans étre complétement rassuré sur ]’avenir, le parti ritualiste ne 
vivait plus dans l’inquiétude. | 

L’étonnement fut donc grand, le mardi, 24 avril, lorsque les jour- 
naux du matin portérent partout Ja nouvelle que le primat d’Angle- 
terre avait déposé, la veille, sur le bureau de la Chambre des Lords, 
« un bill destin & pourvoir 4 une exécution plus facile des lois concer- 
nant le culte public' ! » 

Les critiques de la presse avaient montré 4 l’épiscopat qu'il fallait 
agir avec circonspection. ll n’était plus question, dans le nouveau 
bill, d’extirper le Ritualisme ; i] fallait simplement abréger les pro- 
cédures, en diminuer les frais, rendre l’observation des lois plus fa- 
cile. Ce n’était plus un tribunal, moilié ecclésiastique, moitié 
laique, qui devait juger les procés intentés 4 propos de la violation 
des rubriques du Prayer Book. Le bill constituait un tribunal com- 
posé de l’évéque et de trois assesseurs, dont l’un était 4 sa nomina- 


‘ Le texte de ce projet de bill a paru dans le Guardian du 22 avril 1874, 
page 478, col. 2°. 





1384 LA QUESTION DU RITUALISNE 


tion. En réalité, c’était un pouvoir presque discrétionnaire ¢ 
mandait I'épiscopat, et ce pouvoir semblait d’autant plus 
que les évéques se soustrayaient aux coups de leur loi. Le pri 
un discours pour démontrer la nécessité d'une nouvelle légis 
il ne dit pas qwil voulait poursuivre le Ritualisme, mais | 
qu’il releva et la rédaction de son bill démentaient toutes se 
gations ; il ne visait qu’unc espéce de délits; et tandis qu’ilac 
Pimpunité & tous ceux qui violaient audacieusement les rut 
les plus formelles, il se montrait impitoyable pour tous ce 
poussaient le scrupule jusqu’a observer rigoureusement 4 
tombées en désuétude; il poursuivait ce qu'on appelait al 
exces de rituel. Personne ne s’y meéprit, et, en dépit des a 
tions du premier prélat de l’Angleterre protestante, tout le 
comprit qu’il ne s‘agissait que d’une seule chose, d’abattre le 
lisme. L’archevéque livrait le premier ministre ritualiste vei 
discrétion d’un paroissien mécontent et d'un évéque hostile; 
lait surtout que la monition de I’évéque eut son effet, pen 
cours du procés (pendente lite), et c’est dans cette clause, di 
qu'il fallait chercher essence de son bill. 

Quelques voix appuyérent cette législation, mais d’autres 
térent contre cette loi inique dont on cherchail 4 hater la pro: 
tion, avec une précipitation indécente. L’évéque de Lincoln t 
langage ferme et mesuré. Il faut le dire, 4 son honneur, seul 
tous les évéques d’Angleterre, le docteur Wordsworth s'est ct 
en toutes circonstances, d’une maniére loyale, honnéte, di 
son rang. Quand le primat eut fini son discours, il se leva po 
mander du temps et pour conseiller une sage lenteur; il 
entrevoir les maux qui ne manqueraient pas de fondre sur f° 
si on froissait les sentiments de la majeure partie du clerg¢ 
gleterre'; mais ce langage, qui aurait dd mériter 4 son aut 
chaleureux applaudissements, ne lui valut que les injures de I 
véque d’York; il fut traité d’extravagant. L’expression était du 
ne se serait pas attendu a la trouver dans la bouche d’un arch 
parlant d’un de ses collégues; mais la passion ne mesure | 
paroles. L'impulsion était donnée, c’était fini : du commence! 
la fin de ce mémorable débat, le langage de la raison ne dev 
mais étre écoute. L’occasion était favorable pour écraser Ia ft 
récllement vivante de l’anglicanisme, il fallait en profiter. 


‘ Il est notoire que le clergé, en masse, voit de trés-mauvais ceil le p 
législation introduit par l'archevéque. Deux faits, entre autres, le prc 
4° Vopposition des Convocations au bill. 2° Les signatures apposées aux | 
Pour ou contre le bill. Les promoteurs du bill n’ont pu réunir que 295 sig 
eléricales, tandis que les adversaires en ont recueilli 2,640. 


EN ANGLETERRE. 1385 - 


A force d’accuser les ritualistes de papisme, on avait fini par faire 
croire qu’ils étaient réellement coupables, et telle est encore la force 
des préjugés en Angleterre, que le seul mot de papisme suffit pour 
ameuter la multitude. L’archevéque avait fait vibrer cette corde, dans 
son discours, devant la Chambre des Lords, et Jes journaux du parti 
évangélical, le Rock et le Record, n’ont pas cessé, pendant quatre 
mois, d’imiter cet exemple. On a méme accusé les jésuites de s’étre 
déguisés-en ritualistes pour préparer la chute de l’anglicanisme! 

Le bill était désormais ouvert 4 la discussion publique. Il n’eut 
pas plutét paru qu'il s’éleva de toutes parts un cri d'indignation ; 
personne n’était satisfait : aux uns le bill paraissait simplement 
inique et ils ne voulaient pas de ses procédés sommaires; les au- 
tres ne le trouvaient pas assez radical, et auraient désiré qu'il fit 
une plus grande part a l’élément laique; tous, ou presque tous, re- 
fusaient d’accorder aux évéques le pouvoir discrétionnaire qu’ils de- 
mandaient. I] faudrait relire les journaux de l’époque pour apprécier 
le désappointement du parti persécuteur : « Le bill de l’'archevéque, 
disait le Rock, un des journaux les plus fanatiques du parti évangé- 
lical, le bill de l’archevéque ne trouve de faveur auprés de personne... 
La seule chose qui le recommande aux laiques, c'est que désormais 
les évéques rituatistes devront se présenter, sous leurs vraies cou- 
leurs, devant lopinion, disons mieux, devant l’indignation pu- 
blique... Tel qu’il est, le bill n’est bien vu, ni du clergé, ni du 
peuple... Le peuple trouve qu’il laisse trop 4 la discrétion des évé- 
ques, et le clergé se plaint qu’il leur donne trop de pouvoir. Ce qu'il 
nous faut, c’est un bill qui protége les intéréts de la réforme’. » 

L’archevéque s’était bien attendu, sans doute, 4 rencontrer de- 
vant lui une opposition, mais il n’avait pas di croire qu'elle serait 
aussi formidable, et d’ailleurs il pensait qu’il pouvail compter sur la 
recrudescence de fanatisme qu’avaient provoquée les derniers évé- 
nements politiques et religieux. Il avait eu soin d’étouffer les dissen- 
timents qui avaient pu se manifester parmi 1’épiscopat, et il espérait 
qu’en se présentant au parlement, a la téte de ses collégues, il em- 
porterait un vote d’acclamation ou que, du moins, si l’opposition 
osait se montrer, elle serait facilement vaincue, et vaincue par une 
écrasante majorité. Il comprenait cependant qu’il fallait agir vite et 
ne pas laisser le temps, aux uns de s’organiser, aux autres de réflé- 
chir. Il demanda donc que la deuxiéme lecture du bill fat fixée a une 
époque trés-rapprochée, et, chose qu’on n’aurait jamais attendue du 
chef de |’Eglise anglicane, i voulut, non-seulement soustraire l’exa- 


‘ Le Rock du 1° mai 1874, p. 274, col. 4". 





1386 LA QUESTION DU RITUALISME 


men de sa loi aux représentants de l’Eglise, mais méme brav 
légitime susceplibilité. 

La Convocation de Cantorbéry devait se réunir le 29 avril, 
chevéque réclama que son bill fat lu, pour la seconde fois, 
Cest-i-dire, la veille du jour ob les chambres ecclésiastique 
raient en délibérer. Agir ainsi, ce n‘était plus seulement 
le corps dont il était le chef, c’était joindre l’insulte 4 Vin 
tesse, c'était fouler aux pieds toute décence et toute dignité : 
primat d’Angleterre ne s‘était joué plus audacieusement de 
de l'Eglise! Non-seulement le clergé de second ordre, sur \ 
bill allait peser d'une fagon particuliére, n’avait pas élé 
mais on tenail, en quelque sorte, en passant le bill, la veill 
réunion, 4 lui montrer que son opinion ne comptait pour ri 
disons-le donc, c’élait a Ja fois une bravade et une insulte. E 
qui élonne, plus on y réfléchit, c'est que, dans l’épiscopat, 1 
de Lincoln comprit seul la gravilé de la situation ; seul il 
moins élever la voix pour protester. Il fallut que l’opinion p 
s’en mélat, et ce furent des pairs laiques qui prirent la déf 
clergé d’Angleterre, non pas contre le parlement, mais contr 
copal. Le parlement n’était pas pressé d’en finir; il n’y av 
Vépiscopat qui vouldt précipiter le vole du bill. Jamais pet 
dans aucun pays, pareille chose ne s’était vue! 

Renvoyée de deux jours, du mardi 28 au jeudi 30 avril, las 
lecture devait l’étre de nouveau jusqu’au 44 mai. En effet, 1 
27 avril, le duc de Marlborough demanda 4 l’archevéque d’a. 
quelques jours de délai pour laisser al’opinion publique et ai 
le temps d’étudier le projet de loi et de manifester leur avis 
fut pas sans peine qu’il obtint ce qu’il demandait, et, si le lor 
celier n’était venu a son secours, le primat n'aurait jamais ¢ 
4 ajourner, méme d'une minute, la seconde lecture. 

Le discours que le primat fit en cette circonstance, & la Cl 
des Lords, est un chef-d’ccuvre de duplicité et de finesse. : 
bien qu’il a conscience de la justice de ce qu’on lui demande 
on sent aussi qu’il comprend mieux encore tout ce que le dél 
amencr de compromettant pour son projet de loi. It hésite 
son devoir et son intérét, jusqu’é ce que celui-ci finisse par 
porter. 

Certes, si jamais un corps quelconque eut le droit d’user 
présailles, c’est bien le clergé c’Angleterre. On l'avait mépri 
sulté, bravé, et l'auteur de toutes ces insultes était celui-la 
qui aurait dd le protéger de tout son pouvoir! L’irritation devi 
grande et elle était légitime! Néanmoins, il faut le dire, & I'he 


al EN ANGLETERRE. 4387 


li du clergé anglican, il s’est conduit, dans ces difficiles circonstances, 

d’une facon qui Phonore et & laquelle tous les organes impartiaux de 
es opinion publique se sont plu 4 rendre hommage. (était le 27 que le 
»; docteur Tait refusait publiquement, devant les pairs, de soumeltre son 
z projet de bill 4 l’examen de la Convocation, et le lendemain, le’28, 
4; alors que l’injure était toute récenfe et que ses paroles ne s'élaient 
2, pas encore refroidies, il était trainé, par l’opinion publique, devant 
« son clergé, pour demander a ce clergé outragé d’approuver une loi 
x persécutrice, pour prier ce clergé d’appuyer la loi qui allait le 
livrer 4 la discrétion de ses persécuteurs! L’occasion était certai- 
nement belle pour le clergé de second ordre : il pouvait en profiter 
" pour donner une rude lecon 8 |’épiscopat, en le rappelant au de- 
voir. Peu de monde y aurait trouvé 4 redire, et tout le monde aurait 
pardonné a sa dignité blessée quelques mots de colére. Il n’en fut 
pas ainsi : la discussion fut digne, calme, modérée; la loi fut exa- 
minée, discutée, dans son ensemble et dans ses détails, pendant une 
semaine entiére ; on poussa quelques plaintes, on exprima des veux, 
on suggéra la ligne de conduite qu'il fallait tenir, on protesta en 
faveur des droits de l’Eglise méconnus, on repoussa les accusations 
déloyales, on critiqua avec justice les décisions judiciaires qu’on 
7 voulait imposer comme lois, et, en définilive, aprés huit jours 
d’étude, d’observations, d’amendements, on reconnut qu’il était im- 
possible de recommander le projet de bill. Ceci se passait, du 
29 avril au 8 mai, dans la chambre basse de la Convocation de Gan- 
torbéry. 

L’échec de l’archevéque était grave ; l’opinion publique, surexcitée 
chaque jour par les délibérations du clergé, que les journaux de 
toute nuance lui faisaient connaitre, se prononcait de plus en plus 
contre le bill; Popposition au dedans et au dehors de |’Eglise deve- 
nait plus nombreuse, plus décidée. Tous les journaux se préoccu- 
| paient de cette question, et les partis, placés ainsi en présence les 

uns des autres, devenaient menagants. 

Si ’épiscopat avait eu conscience de ses devoirs et st les éveques 
s’étaient conduits un peu moins en pairs et un peu plus en pasteurs 
de l’Eglise, il n’y avait qu’ une seule chose 4 faire : retirer le projet 
de bill et adopter d’autres moyens pour remédier au désordre de 

PEglise anglicane. La sagesse et la politique conseillaient, toutes les 

deux, cette démarche; mais, pour le primat W’Angleterre, agir ainsi, 

ceut été se suicider, et le docteur Tait, auquel les journaux avaient 
attribué, ou, pour mieux dire, suggéré l’idée de se démettre, n’en 
avait nullement envie. Il reparut donc devant la Chambre des Lords, 
pour réclamer la seconde lecture du bill, le lundi 44 mat. La séance 
fut orageuse : amis et ennemis criblérent le projet de loi d’obser- 


RO? EAH = ww Be b 


“7 Ss Wm Oe lM 





1388, LA QUESTION DU RITUALISME 


vations et de critiques ; il se dit des choses bien améres, ca 
ne satisfaisait personne ; mais, vu la persistance de I’épise 
procéda 4 la seconde lecture pour la forme et on renvoyala di: 
des diverses clauses du bill au comité. 

Nous ne le suivrons pas dans ce travail souterrain, nous 
compagnerons pas dans ces tranformations nombreuses qui 
nommer plus tard, avec beaucoup de raison, une loi pr 
Laissons-le donc suivre, dans I'ombre du comité, ce chemin 
par lequel toute loi doit passer, en Angleterre, avant de 
Place dans les statuts du Royaume, et étudions l'état de l'es 

IC. 


Il 


Une fois la seconde lecture du bill accomplie, malgré la p 
tion modérée mais ferme des représentants de VEglise, ilé 
dent, pour les personnes les plus prévenues, qu’une loi que 
sortirait de la Chambre des Lords. Il était impossible qu’ap 
@éclat on se sépardt sans rien conclure.« Something must be 
Il fallait faire quelque chose! Tel était le cri de la session, s 
cri du royaume, et, puisqu’on avait tenté de vouloir remettre 
d’ordre dans I’Eglise, il fallait aboutir 4 un résultat quelc 
L’opinion protestante, sinon l’opinion publique, réclamait un 
faction. Quelle satisfaction fallait-il lui accorder et quelle loi 
il faire? — Voila ce qu’on se demandait de toutes parts. 

C’est pourquoi le 11 mai devient le point de départ d’un 
toute nouvelle dans l'histoire du « Public Worship Regulation 
Toutes les questions politiques ou religieuses retomben 
Vombre ou dans I’oubli,-en présence de celle-la. C'est le suj 
tout le monde parle ou sur lequel tout le monde écrit : l'Ang 
est en proie 4 une véritable fidvre, 4 une fiévre qui touche qu 
fois au délire. 

Plus intéressée qu’aucun autre parti 41a confection d'une 
loi, la Haute-Eglise songe dés lors a saisir fortement Vopinia 
blique et 4 peser sur les chambres, pour obtenir un bill ino 
ou impartial. Aussi, dés ce moment, l’opposition qui, dans le 
Miers jours, s’était montrée tumultueuse, l’opposition s’org 
cherche un point d’appui, et, quand elle I’a trouvé, elle s% 
@entrainer tout dans son courant. Il ne s’agissait plus d’ati 
quelques détails, il fallait altaquer l’ensemble et renverser tout 
fice en sapant la base. La saison, du reste, était on ne peut plu 


EN ANGLETERRE. 1389 


pice. On était au mois de mai, et on avait vraisemblablement encore 
trois mois devant sot. 

En France, nous n’avons pas idée du nombre, de la puissance et 
de la vie des associations particuliéres qui existent en Angleterre. 
Qu’il s’agisse de poursuivre un but politique ou un but religieux, il 
se fonde aussilét une société, et cette société fonctionne réguliére- 
ment, préléve des fonds, tient des assemblées et agit sur l’opinion 
publique. Chez nous, on demande tout 4 I’Etat; en Angleterre, l’Etat 
laisse tout faire aux particuliers. Or, comme pour agir en commun 
il faut s’entendre, c’est-a-dire se réunir; il s’ensuit que, chaque an- 
née, les mois de mai, de juin, de juillet et d’aoudt sont plus spéciale- 
ment consacrés aux assemblées annuelles connues sous le nom de 
meetings. 7 

Il y avait la un levier puissant pour soulever opinion publique 
et former un courant énergique capable d’arréter l’épiscopat, a la 
veille de devenir persécuteur. L’opposition ne tarda pas 4 s’en saisir. 
Tandis que des protestations se couvraient de signatures, on organi- 
sait aussi sur toute l’étendue de l’Angleterre des meetings qui de- 
vaient attirer d’abord l’attention, et, avec l’attention, la sympathie. 
C'est beaucoup, en Angleterre, que d’avoir l’air d’étre persécuté, 
mais c’est mieux de posséder par-devers soi la justice et la loi; car, 
ainsi que le docteur Pusey l’écrivait au Times, si le peuple anglais 
aime la loi, il aime plus encore la justice. Le parti ritualiste préten- 
dait avoir la loi en sa faveur, mais avait-il la justice? — L’épiscopat 
tout entier, 4 exception de l’évéque de Lincoln, |’accusait de law- 
lessness, c’est-a-dire de vivre en contradiction flagrante avec la loi. 
Quelle force n’edt pas été la sienne si, au lieu de dire, avec beau- 
coup de raison sans doute, mais sans s’appuyer sur un texte légal : 
« Regardez l’épiscopat : il nous accuse de violer la loi, et, au lieu 
de faire appel 4 notre loyauté, au lieu de s’adresser a |’Eglise dans 
ses synodes, pour faire une loi quinous concerne plus que personne, 
il s'adresse 4 un Parlement composé, nous le voulons bien, de quel- 
ques anglicans, mais ot les dissidents, les non-conformistes, les 
juifs, les infidéles et les catholiques dominent. » Oui, quelle n’eut 
pas été la force du parti ritualiste, s'il avait pu dire simplement au 
peuple anglais: « L’archevéque recourt au Parlement pour nous 
écraser, mais il n’en a pas le droit; il viole un pacte fondamental du 
royaume. Avant de recourir au Parlement, la loi lui ordonne de 
faire appel a I’Eglise! » 

Certes, un pareil langage aurait autrement saisi l’opinion publi- 
que anglaise que toutes les déclamations dont étaient pleins les 
journaux religieux et politiques contre l’épiscopat. Or il se trouve 
précisément un texte trés-formel qui, trace au clergé d’Angleterre la 








err: 


Ce texte est clair et formel. La révision « 
appartient aux Convocations de Cantorbéry ei 
blique avait déja dit 4 l’épiscopat : « Avant de 
vous devrie consulter le clergé; vous devric 
VEglise. » Et ce cri de l’opinion publique avai! 
Ne pouvait-on pas espérer que l’opinion pul 
Je primat a entrer dans cette voie, qu’elle l’o 
Ja Convocation, c’est-a-dire 4 son clergé, de re 
obscures, tout le monde, amis et ennemis, en 

On crut devoir tenter l’entreprise ; mais il, 
raissait bien difficile de faire revenir Vépise 
arrétée en commun. En tous cas, comme il n 
rendre lopinion publique favorable, on essa 
langage de la raison et de Ia légalité. C'est } 
firent de la préface des XXXIX articles le poin 
velle campagne contre le bill. L’English Chur 
lation une protestation ferme, claire, précise, 
face pour appui légal, ct en peu de temps ce ¢ 
signatures ecclésiastiques et laiques, au milie: 
quelques-uns des plus grands noms de l'Ang} 
L’évéque de Lincoln, continuant le beau role 
Je premier jour, donna a cette protestation ur 
et la fit publier dans les journaux. 

On s’était enfin placé sur le terrain de la le; 
de l'irritation des adversaires du ritualisme, 
mesuré produisit un grand effet sur opinion. 
et le duc de Marlborough portérent cette prote 
des Lords le jeudi 4 juin, et demandérent qu’¢ 


EN ANGLETERRE. 4394 


les évéques commencérent, sinon 4 douter de leur succés final, au 

moins, 4 trembler pour leur succ¢s durant la présente session. Leurs 
inquiétudes augmentérent bien davantage, quand ils virent des 
.meetings s’organiser de toutes parts, et leur anxiété dut étre au 
comble, en présence de la démonstration vraiment grandiose qui eut 
‘lieu, le 16 juin, 4 Saint-Jame’s Hall. 

L’English Church Union, qui dirigeait l’opposition, avait tenu le 
-matin méme son meeting annuel, le quinziéme depuis sa fondation!. 
On y avait pronongé de remarquables discours et pris d'importantes 
-résolutions; mais l’effet fut bien autre, le soir, 4 Saint-James’s Hall. 
Dés sept heures, la salle, qui peut contenir plus de trois mille per- 
sonnes, était comble. Quoique les hommes seuls fussent admis, sur 
la présentation de cartes spéciales, l'affluence devint bientdt si 
‘grande, qu'il fallut organiser, dans une autre partie du batiment, un 
meeting supplémentaire. La se trouvait tout ce que l’Angleterre con- 
temporaine posscde de plus éminent par le talent, par la vertu, par 
les ceuvres. Les chefs du Revival y élatent presque tous: c’étaient 
Pusey, Liddon, Carter, Denison, West, Wagner, Lowder, Littledale, 
et cent autres. L’assemblée étail ‘nrésidéc par Charles Lindley Wood, 
‘fils de lord Ilalifax, et président de |’English Church Union. Et tous 
ces hommes étaient 1a pour affirmer leur attachement a la foi ca- 
tholique, leur dévouement a I’Eglise d’ Angleterre! On avait présenté. 
les rilualistes, 4 la Chambre des lords, comme une poignée de jeu- 
‘mes gens sans passé et sans avenir, sans expérience de la vie et sans 
influence dans la contrée, et il y avait 1a six & sept mille hommes 
representant toutes les classes de la société, représentant, en parti- 
-culier, la fraction la plus nombreuse de I Eelise anglicane; des hom- 
mes a’ une grande renommée en Angleterre, quelques-uns méme 
-@une célébrité européenne. Et tous ces hommes avaient la foi! Ja- 
"mais peut-ctre Saint-James’s Hall n’avait vu une telle assemblée d’é- 
lite; jamais, au moins, elle n’avait offert un tel spectacle. Ceux qui 
‘ont entendu le Credo chanté par ces milliers de voix males et attris- 
‘tées n’oublieront pas de longtemps ce:souvenir, et le 16 juin 1874 

‘demeurera éternellement gravé dans leur mémoire. 
Quand le docteur Pusey se leva pour prendre la parole, l’assem- 
blée toute entiére se dressa sur pieds, et pendant quelques minutes 


‘ D’aprés le compte rendu de cette année, cette société posséde 10,517 mem- 
bres, se répartissant de la facon suivante : 2,170 ecclésiastiques, 4,434 laiques, 
3,455 femmes et 453 associés ordinaires. (Voir le Church Times du 12 juin 1874, 
p. 288, col. 4°, au milieu). La société a pour organe officiel la « Church union 
Gazette » qui se publie Burleigh street, 11, Strand, W. C. et parait tous les mois. 
La « Church Review », le « Guardian », le « Church Times », etc., donnent aussi la 
plupart des nouvelles qui intéressent les associés. 














4392 LA QUESTION DU RITUALISME 


ce furent des salves d’applaudissements a faire trembler 
les échos en parvinrent aux oreilles du Parlement, plus: 
dut sans doute se mettre 4 réfléchir. a Nous sommes t 
tristes, dit Villustre professeur d’Oxford; nous somm 
Toutefois, ces forces qu’on concentre contre nous démo: 
puissance. Ce n'est pas avec la roue qu’on écrase un 
avec un marteau qu’on détruit un cousin. C’est donc re 
gnage a notre force que de recourir au Parlement pou 
ser. (Grands applaudissements.) On veut nous écraser en 
pour que nous n’ayons pas le temps de croitre... On a : 
devant la Chambre haute, des frais que cote un procés 
oublié de dire que, dans un cas, toutes ces folles dépei 
faites pour poursuivre un individu quia été finalement 
a publié avec grand soin partout, dans la presse, que: 
destiné & protéger les laiques contre l'arbitraire du cle 
dérision), et cependant on a tenté en vain, dans Ia Cl 
Lords, de soustraire a l’action du bill les temples of il1 
charge d’Ames, et of tout le monde est du méme avis. E 
essayé, la nuit dernitre, d’obtenir que les plaintes fu 
par des paroissiens résidants. Les paroissiens lésés peuven 
les foréts de Amérique; il leur suffit d’avoir quelques b 
paroisse. Ce n'est pas sans difficullé qu'on est parvenu a 
cessaire le consentement de trois de ces paroissiens abser 
tenter un proces. On a demandé inulilement que le coi 
de dix ft nécessaire; en vain encore on a réclamé qu 
communiants. Et cependant presque tous les rites qu’on 
rapportent & la Sainte communion‘. Ceux qui voudraient 1 
tir ne croient donc pas pouvoir trouver trois communi 
plaignent des rites usités 4 la Sainte communion. (Ton 
plaudissements.) Donc ils admettent encore que les comm 
ment les rites. Que devient dés lors cette allégation prét 
le bill est destiné 4 protéger les laiques, quand, pour tr 
lement trois paroissiens lésés, il faut faire appel & des abs 
absents qui peuvent n’avoir rien dans la paroisse; & des a 
peut-étre n’ont rien & faire avec notre culte, qui n’adore 
aucune facon, ou qui du moins ne l’adorent pas comme | 
(Salve d’applaudissements. ) 

Les discours qui furent prononcés en ce jour ne for 
moins de quatre-vingt-huit pages in-8° trés-compactes. 
gine dans quel état le bill du primat de Cantorbéry sort 


4 C'est ainsi que le Common prayer Book appelle office corresp 
messe. 


EN ANGLETERRE. 15935 


discussion; mais ce qu’on s’imaginera plus difficilement, c’est l’cx- 
_ citation que de pareilles harangues produisirent dans toute l’Angle- 
_terre, quand elles furent portées le lendemain par la presse aux 
, quatre coins du royaume. Il y avait 1a des représentants de cent 
' soixante-sept villes et de cent quarante-deux meetings régionaux te- 
. nus les jours précédents. 

L’effet de cette démonstration fut immense. L’alarme se mit au 

“camp du primat, et pendant quelques jours le désarroi fut complet. 
* Désormais il ne fallait plus parler de « jeunes ritualistes » sans passé 
* et sans avenir. Le coup était rude. Pour parer aux suites qu’il pou- 
ivait avoir, le Banc des évéques tint conseil; mais on ne saisit pas 
* tout de suite ce que conseillait, nous ne disons pas la loyauté, mais 
‘la simple habileté. Il était urgent d’agir et de montrer 4 l’opinion 
' publique, déja exigeante, qu’on n’avait aucune intention de man- 
= quer 4 la justice ou de violer les pactes fondamentaux du royaumc. 
t C’est alors que l’évéque de Londres déposa, sur le bureau de laCham- 
it bre des Lords, un projet de bill assez étrange. D’aprés ce projet, la 
& Convocation pouvait désormais revoir les rubriques, et ces rubriques, 
(} ainsi revues, devenaient obligatoires, aprés étre demeurées quarante 
g jours sur le bureau du Parlement, sans qu’aucune observation edt 
n été transmise au gouvernement de Sa Majesté. 
i On voulait donner une satisfaction 4 l’opinion; mais la manceuvre 
, était maladroite, car le Parlement pouvait se demander alors: A 
¢ quo! bon le bill de l’archevéque? En tout cas, il pouvait désirer dis- 
, cuter les deux lois ensemble, ce qui aurait cxigé au moins un délai 
,d’un an. Aussi le parti anti-ritualiste ne tarda-t-il pas 4 reconnaitre 
ia fausse manceuvre qu’il avait faite, ct l’évéque de Londres retira 
f son projet de bill. Comme il fallait néanmoins faire quelque chose 
y ’ 

on renouvela les Letters of Business, afin que les convocations pus- 
Sent se réunir et revoir les rubriques du Prayer Book. C’était un pur 
: leurre, ainsi qu’on le vit plus tard; car le passage de la loi ne fut 
* pas plutét assuré que les Convocations furent prorogées, et on ne 
“ les a point rappelées depuis. Le bill fut douc lu pour la troisiéme 
fois le 25 juin, et transmis 4 la Chambre des communes, quien fixa 
la seconde lecture au jeudi 9 juillet. 


Wi 


5 
' 


§ = Nest difficile de s'imaginer l’état _d’exaspération des esprits et la 

lournure dpre que prit, 4 partir de cette époque, la pulémique au- 

i tour du Public Worship Regulation Bill. On avait déja prévu cepen- 
25 Seprenpne 1574. 89 


i 
t 





4598 LA QUESTION DU RITUALISMB 


dant le succes final du projet de loi dans la Chambre des Lor 
s’était méme demandé bien des fois quel accueil la Char 
communes allait faire au bill remanié. La question avait so 
tance, mais elle était loin d’étre la plus grave, car ce bill, 
dgja causé lant de surprises, en ménageait de plus étonni 
core, avant de devenir un acte du Parlement britannique. 

Jusqu’a ce jour, en effet, cette mesure s’était présente 
coté plutot religieux que politique. On avait bien sans dou 
de V’arrivée d'un ministére conservateur pour introduire ce 
lation; mais le gouvernement n’avait voulu, ni en prendré 
tive, ni en endosser la responsabilité. Il s’élait borné au rdle 
tateur, environnant de respect le corps épiscopal, mais, ap 
laissant 4 la sagesse des chefs de I’Eglise le soin de voir s’ 
quelque mesure a prendre, et, dans ce cas, 4 déterminer a 
convenail d’adopter. Le gouvernement était resté muet; 
membres du cabinet appuyaient le bill, d’autres le comb 
Quant au chef du ministére, il n’avait rien dit, si bien qu 
monde se demandait : « Que pense M. Disraeli? » Quelqu 
avant que le bill sorlit de la Chambre des Lords, le premier 
avait parlé de I'Eglise; mais sa réserve avait été telle, que 
gage avail alarmé les évangélicaux et rassuré les ritualiste 
Pouvait ¢tre, ni plus prudent, ni moins honnéte; car l’opi 
gouvernement était faite, et le bill, perdant son caractére 
allait revétir un caractére tout politique. 

La seconde lecture était fixée au jeudi 9 juillet. On s’at! 
des débats animés; mais la curiosité et l'impatience des 5 
doublérent, quand on sut, dans le public, que l’ancien prei 
nistre devait combattre le projet de loi. Déja les amendem 
plusieurs autres membres des Communes se proposaient de 
circulaient dans les journaux ; on attendait impatiemment 
la curiosité était éveillée au dernier point; l'anxiété était au 

Huit jours avant la séance, les places étaient retenues, ¢ 
‘int le jour de la discussion, les galeries et les tribunes de! 
bre furent remplies bien longtemps d’avance. Ul aurait fallu.n 
bien haut dans le passé pour trouver une affluence aussi co 
ble, aussi choisie. Quand le recorder, M. Russel Gurney, eut 
parole, le silence se fit immédiatement, et on préta latter 
plus soutenue. Son discours habile, soigneusement prép: 
écouté toujours, et fréquemment applaudi. D’autres orateur 
rent pour et contre; mais les honneurs de la séance furent po 
norable M. Gladstone. 

Fidéle 4 son passé, s‘inspirant d'un sentiment de haute 
songeant aux malheurs qui pouvaient fondre sur le pays, auc 


EN ANGLETERRE. 1353 


fameux bill deviendrait une loi anglaise, l’ancien premier ministre 
l’atlaqua avec une vigueur incomparable. Jamais, de l’aveu de ses 
ennemis eux-mémes, il n’ayait parlé avec plus de clarié, de force et 
de sobriété. Chaque mot portait, et cependant jamais peut-étre, du- 
rant sa longue carriére politique, M. Gladstone ne fut moins ap- 
plaudi. L’auditoire était charmé et rétif tout ensemble; il écoutait 
avec plaisir le puissant orateur, mais on sentait que son opinion était 
faite, et qu’une forte majorité était acquise 4 la nouvelle loi. Et ce- 
pendant, avec quelle puissante ironie, avec quelle redoutable logique 
Yorateur réfutait ou attaquait ses adversaires! On se rappellera 
longtemps deux ou trois passages qui provoquérent dans l’auditoire 
un frémissement mal étouffé. Quant aux évéques qui assistaient a la 
séance, ils durent courber involontairement la téte, lorsque, em- 
porté par le feu de son discours, M. Gladstone s’écria, dans un sen- 
timent de légitime indignation : « Jen’aime pas un bill qui, par son 
silence, semble sanctionner implicitement l’illégalité, pourvu qu’elle 
soit commise par un évéque. (Applaudissements.) Or tel est le bill 
déposé en ce moment sur le bureau de la Chambre. Ce bill dit, en 
effet, qu’un évéque pourra commettre toutes les illégalités possibles 
sans tomber sous les coups de cette loi. (Applaudissements.) Si le bill 
arrive au comité, je demanderaiau comité s’il est d’avis, en 1874, de 
donner aux évéques une charte pour transgresser la loi?... Seraient- 
ils des saints ou des anges, que je ne voudrais point passer un acte 
pour leur donner Ie pouvoir de transgresser la loi sans encourir. les 
conséquences d’un semblable délit. » (Applaudissements et rires.) 
Jamais premier ministre n’a peul-étre mieux connu que M. Glad- 
stone les questions religieuses et histoire ecclésiastique d’ Angleterre, 
son témoignage fait autorité; quand 11 tombe de sa bouche ou de sa 
plume des aveux comme ceux qu’on trouve dans son Autobiography 
écrite en 1868, presque au moment ow il parvenait au pouvoir, on 
peut les prendre a la lettre. Nous ne croyons pas cependant que 
M. Gladstone ait jamais montré plus de courage que dans son der- 
nier discours. Il fallait de l’audace pour oser parler comme Ul le fit 
devant une assemblée protestante, et pour prononcer les paroles - 
qu’on va lire, paroles qui demeureront désormais gravées au front 
de l’Eglise d’Angleterre comme un stigmate indélébile. Quel éton- 
nement ne dut pas étre, en effet, celui de la Chambre, lorsqu’il 
laissa tomber sur elle ces mots terribles : « Qu’étail l’Eglise d’An- 
gleterre, il y a quarante ou cinquante ans? C’était le scandale de la 
chrétienté! Ses congrégations étaient froides, mortes, irrespectueu- 
ses. Ses chants indignaient tous ceux qui avaient quelque respect 
pour la maison de Dieu; son clergé, sauf de nombreuses excep- 
tions..... était composé d’hommes mondains, dont le moindre souci 





1305 LA QUESTION DU RITUALISME 


était de conformer leur conduite 4 leur sublime vocatio 
de quel abime nous sommes sortis! Et c'est pourquoi, Ic 
tends sc plaindre de l’ordre de choses acluel, je ne puis n 
de me rappeler que le bien l’emporte énormément sur 
qu’il est dd uniquement aux merveilleuses transform 
rées dans I'Eglise d’Anglelerre. » 

C’était. plus qu’un beau discours que venait de 
M. Gladstone, c’était une belle action, une action géné: 
yenait d'accomplir. N'était-il pas, en effet, beau pour ¢ 
que l'Eglise avait renversé du pouvoir, de faire taire s 
ments légitimes, pour prendre en}main la cause du cle 
cuté, et du clergé persécuté par ceux qu'il venait d’éle 
préme honneur du gouvernement? Jamais la loyauté dt 
de M. Gladstone ne s'est mieux manifestée & tous, et la pc 
saura gré, un jour, d'avoir défendu les ritualistes, comme 
plus belles actious de sa vie. 

La Chambre était néanmoins gagnée 4 la cause de l’ar 
Elle voulait, elle aussi, « faire quelque chose » pour défenc 
testantisme menace. 

Le lundi 15 juillet, M. Disraéli, qui s’était tu pendant la 
séance, et qui avait voulu, ce semble, connaitre exacten 
nion de la Chambre avant de se prononcer ouvertement, & 
annonga que les débats continueraient le mercredi 45 juil! 
clara, en outre, qu’il tenait 4 ce que les six résolutions de 
stone fussent discutées, mais il prévint qu’il les cumbalti 
trance, déterminé a ne rien céder. La parole était grave : 
Tarchevéque n’était plus une mesure ordinaire; la qui 
ligieuse se compliquait d'une question politique; désorm: 
une aflaire de cabinet. Le gouvernement jetait le masque el 
rait ouvertement pour les évangélicaux contre les ritualis 

Ce fut bien autre chose encore, le mercredi 45 juillet, a i 
des débats qui devaient se terminer par la seconde Iccturt 
raéli se leva pour appuyer le bill, et démentant toutes les 
tions accumulées par le primat ou par les fauteurs du 
avouant tous ceux qui avaient cherché a calmer l’opinion ; 
en affirmant qu’on ne voulait pas écraser un parti, il s’éc 
porté par la vue d’une majorilé compacte et d’un succés 
« Qu’est-ce que le bill? J’ai cherché a le définir en disant qu 
une loi destinée a jeter & bas le ritualisme. Plusieurs perso. 
acceplé ma définition : je suis ici pour la reproduire, car 
parait expliquer d’une fagon aussi claire qu’exacte le but 
foi. » Pais, allant plus loin et se demandant ce qu’était 
lisme, il traita les rilualistes de traitres aux lois constituti 


EN ANGLETERRE. 1397 


de l’Angleterre, d’enneis de I’Etat, de parjures 4 leurs serments, 
et, espérant les accabler sous le poids du ridicule, il définit leurs 
cérémonies une messe en mascarade. 

Le mot fit fortune; depuis lors, il a servi de cri de ralliement au 
parli évangélical, dont les journaux n’ont cessé de le reproduire. 
C’élait fini; la bataille était 4 peu prés perdue pour les ritualistes 
devant le Parlement. Le bill, lu une seconde fois le 195 juillet, passa 
aux comités pour y subir quelques modifications; il en sortit, le 
4 aout, pour revenir 4 la Chambre des Lords. Les nobles lords le mo- 
difiérent de nouveau et le renvoyérent aux Communes le 5 aout. Il 
se livra ici encore un combat qui ne fut pas sans gloire, mais c’était 
un effort désespéré et inutile. Le sort en était jeté : le Public Worship 
Regulation Bill, aprés mille transformations et mille accidents di- 
vers, allail prendre place parmi les lois de l’Angleterre (7 aout 1874), 
sous le nom de « Public Worship Regulation Act. » 


IV 


Jamais peut-étre mesure législative n’a passé par autant de péri- 
péties. C’est une loi qui fera époque dans Vhistoire parlementaire 
comme dans histoire religieuse de l’empire britannique. A ce titre, 
il faudrait peut-étre en donner le texte définitif; mais nos lecteurs 
ne nous le demandent pas. Qu’il nous suffise de leur dire que cet 
engin de guerre, 4 force de se modifier, a fini par devenir 4 peu prés 
inoffensif. Tout le monde reconnait qu’il ne fera par lui-méme mi 
grand bien, ni grand mal. Dans l’intention de ses promoteurs, il de- 
vait abréger les lenteurs des procés, en diminuer les frais, revétir 
les évéques de nouveaux pouvoirs, anéantir enfin le ritualisme. 

De tout cela rien n’est fait ou ne sera fait : le Ritualisme sort de 
Ja lutte plus fort qu’il n’y est entré; il est plus connu, et il ne tar- 
dera pas & devenir plus populaire. Les évéques demandaient des 
pouvoirs discrétionnaires ; on les a dépouillés de celui qu’ils avaient. 
Au lieu de juger eux-mémes les causes ritualistes, c’est un juge sécu- 
lier, aux appointements de 75,000 francs, qui en prendra connais- 
sance. Quant aux frais et aux lenteurs des procés, on ne peut rien 
dire encore : il faut attendre lavenir; seul il pourra nous apprendre 
jusqu’a quel point on a réussi. Au lieu, en effet, de déclarer, comme 
elle le faisait dés le principe, seulement illégaux les excés de rituel, 
ce qui était une révoltante injustice, la loi définitive condamne tou- 
tes les violations des rubriques, quelle qu’en soit la nature, qu’elles 
aient lieu par excés ou qu’elles aient lieu par défaut. 

Cette impartialilé apparente a fait dire 4 beaucoup de personnes 





pas défendu de chercher & les prévoir. LC’ 
Prusse; M. Disraéli n’est pas M. de Bismark 
moins encore I'fglise catholique. 


Vv 


Tout dépend désormais de la révision di 
car, ainsi qu’on a pu Ie remarquer déja, le 
lation Act » n'est qu'une loi destinée & fair 
siastiques. Or ces lois ecclésiastiques sont 
de la commune priére, dans celui des Homéli 
ticles de religion. Laissera-t-on ces lois telle: 
ce cas, les évangélicaux auraient peut-étr 
d’avoir provoqué l’agitation derniére. Le bi 
est un glaive 4 plusd’un tranchant : il per 
forgé mieux encore que ceux qu’il devait, 1 
C'est pourquoi, avant de clore cet article, 
un regard en avant et de chercher 4 prévoir 
engin de guerre. Aprés avoir fait l’histoire 
présent, il convient d'essayer d’esquisser ; 
toire 4 venir. Nous devons 4 ceux qui nous 
nattre les conséquences probables d'une me 
tant de retentissement. Pour cela, disons d’¢ 
tion des partis. 

Avant tout, il est un faitcertain, c’est que L 
nesont l'objet dela haine des évangélicaux qu 


ehont de Rama dans lenre eravanrae An~-~ 


a EN ANGLETERRE. 4599 


4 lui-méme, le jour ou, jelant le masque, il déclarait ouvertement 
m: qu'il fallait écraser le ritualisme, dépcignait les ritualistes comme 
ls des papistes travestis. Aussi le protestantisme, avant comme pen- 
im dant la lutte, n’a-t-il fait entendre qu’un seul cri - « A bas les 
ws ritualistes! Les ritualistes 4 Rome! » 
 Naurions-nous pas d’autre fait a citer que c’en serait assez pour 
ig nous faire apprécier les progrés du catholicisme en Angleterre, au 
.z, dedans comme au dehors du protestantisme. On essaye de nier ces 
1 progrés; on publie des statistiques en apparence défavorables au 
:, papisme, mais cette frayeur qui sempare d’une nation proteste con- 
, ire les chiffres qu’on aligne, et dément toutes les dénégations qu’on 
" accumule‘. On ne crierait pas ainsi contre le catholicisme, si on ne 
sentait de toules parts qu'il chemine, lentement peut-étre mais sure- 
ment; on ne s’armerait point de lois exceptionnelles, de lois persé- 
cutrices s'il n’y avait un pyissant adversaire 4 frapper. On s’arme, 
on s'agite, on proteste, donc le catholicisme avance; c’est un fait. 
Le protestantisme cherche & l’arréter, c’est naturel. Jl fail son de- 
voir; ‘il combat pro aris et focis, et si des luttes parlementaircs on 
en venail 4 des luttes sanglantes, nous n’en serions ni surpris, ni 
effrayés. Le bigotisme protestant est dans son role. Mais arrétera-t-il 
le catholicisme? — Toute la question est 14 : essayons d’y répondre. 
Constatons d’abord un fait, c’est que jamais les vices du systéme 
anglican n’ont été plus:clairement mis 4 nu que dans cette derniére 
lutte parlementaire. La loi a passé, mais sous une forme inoflensive 
F pour le ritualisme, tandis qu'elle devait tout d’abord l’extirper. 
+ C'est déja un grave échec pour les évangélicaux, et pour en préveir 
d'autres dans l’avenir, il suffit deconnaitre l’état des partis. D’abord, 
toute entente est désormais impossible. Elle eit été facile avant le 
bill, si, comme le conscillaient le bon sens, l’expérience et les idées 
modernes, on avait commencé par consuller I’Kglise et sollicilé ses 
représentants d’éclaircir la loi. Tout le monde sentait, en effet, le 
désordre profond de l'Eglise, tout le monde s’en plaignait, et tout le 
monde demandait également qu’on concilial, dans une certaine me-. 
sure, l’uniformilé avec la liberté. L’entente ne se fera plus désor- 
mais. Les rubriques du Prayer Book seront modifiées peul-étre, 


ra°orc- g9 


te: 


1 On peut voir un travail de ce genre dans le « Geographical Magazine » de 
juin 1874. M. E.G. Ravenstein porte le nombre des églises ou chapelles catholiques 
4 1,025, celui des prétres 4 1,893, celui des religieux 4 675. — En 1875, le Daily 
Telegraph du 4 juin publiait, avec l’autorisation de Monseigneur Manning, un 
remarquable article dont nous extrayons les chiffres suivants : l’Angleterre possé- 
dait alors 1 archevéque, 12 évaques, 1,621 ecclésiastiques, 1,016 églises ou cha- 
pelles publiques, 6 grands colléges, 10 colléges moindres, 1,000 écoles environ. 
Le nombre des catholiques en Angleterre et dans le pays de Galles s‘éléve 
4 1,500,000 dames. Suivant M. Ravenstein, en 1871, il n’y avait dans la Grande- 
Bretagne que 1,195,000 catholiques. 





1400 LA QUESTION DU RITUALISNE 


mais ce sera dans un sens hostile 4 un des deux partis. Qui de 
Y'emportera? Nous ne le savons; mais ce qu’il y a de sir, c’e 
Ventente ne se fera pas. Les esprils sont trop divisés et les diff 
ont pris des proportions trop étendues. Les Chambres bass 
deux Convocations sont en opposition avec les deux Chambre 
tes, et par suite encore en opposition avec le Parlement. Elle: 
prennent les droits de l’Eglise; elles possédent le sens chr 
elles sentent que ce n’est pas & des assemblées composées de 
d’infidéles ou de mécréants 4 régler les affaires purement 
siastiques. M. Disraéli a dit le mot, parce qu’il a vu juste 
les Anglais la guerre a commencé entre I’Eglise et I’Etat. S 
VE glise qui aura le dessus? Sera-ce l’Etat? 

L'Etat a pour lui, avec la force matérielle, deux fractions « 
glise, 'Eglise-Basse et V'Eglise-Large. L’épiscopat est méme 
service. Quelle singuliére coincidence que celle qui vient de : 
senter en Angleterre, entre deux faits, a la distance de trois si 
Lorsque Henri VIII fit schisme avec l'Eglise romaine, un scul ¢ 
eut le courage de résister ; et aujourd’hui, quand V’Etat fait sc 
avec I'Eglise anglicane, un seul évéque, celui de Lincoln, pr 
défense des droits de l’Eglise. Les vingt-sept autres, le prin 
téte, désertent le poste d’honneur, se courbent devant le Parle 
se dépouillent de leur autorité et vont au-devant des fers gu’o 
tend. Ils consentent & persécuter ceux qui, de leur aveu 1 
forment la portion la plus zélée de leurs ouailles. N’est-ce pa 
ment étonnant, et une lecon aussi solennelle ne sera-t-elle 
comprise? 

Voila donc les éléments que l’Etat compte dans son armée. | 
quelle est la puissance de chacun d’eux. L’épiscopat est avec 
disons-nous, mais l’épiscopat anglican est tombé dans la déco 
ration. Ses amis lui ont adressé des éloges : c’était naturel 
ses ennemis lui ont décoché des traits qui ’ont blessé mortelle 
il s’est dévoilé bien des faits, de rudes vérités se sont dites, e! 
doutons que l’épiscopat se reléve jamais de sa chute. Que de m 
cachées ces débats ont mises au jour! Que d’ignorance, de passi 
servilisme n’ont-ils pas dévoilé! L’archevéque de Cantorbér: 
accusé et convaincu de fausseté et de mensonge, celui d’York 
tenu publiquement une demi-douzaine d’hérésies; les autre 
ques ont accepté le réle qu’on leur a fait jouer, sans qu’a 
prolestation se soit fait entendre! Seul, le docteur Wordswort! 
conduit avec noblesse! seul il a maintenu I'honneur du sacer 
— On avouera que la situation est grave et que l’Etat possédi 
V’épiscopat un bien faible allié. 

Passons maintenant aux évangélicaux et aux rationalistes, 
a-dire a 'Eglise-Basse et & VEglise-Large. 


EN ANGLETERRE. 1401 


D’abord, il est un fait reconnu par ces deux partis, c’est qu’ils 
n’égalent pas en nombre! la Haute-Eglise, et nous pouvons ajouter 
qu'ils l’égalent moins encore en influence. S’ils subsistent, ce n’est 
point par leur propre force, c’est par la force de l’opposition. Il en 
est d’eux par rapport 4 la Haute-Kglise, comme du protestantisme 
tout entier par rapport au catholicisme, comme de toute opposition 
par rapport au gouvernement. Ils vivent de préjugés, de haines et 
de rancunes. Le préjugé, voila une des grandes forces de |’angli- 
canisme. Mais nous sommes & une époque ot les préjugés se 
dissipent; les hommes se voient, se fréquentent, s’estiment et re- 
connaissent qu’ils ne sont pas aussi éloignés les uns des autres qu’ils 
le croient. L’anglicanisme a tenu bon tant gu’il n’a eu aucun rap- 
port avec le catholicisme; mais aujourd’hui tout ce qu’il contient 
d’éclairé et d’honnéte, sa fraction la plus vitale, la seule pleine d’ar- 
deur et de zéle, cette fraction comprend que tout n'est pas mauvais 
dans le catholicisme?. Elle commence 4 rendre justice 4 1'Kglise ca- 
tholique : la nuit tombe, le jour se fait, la lumiére arrive, des rap- 
prochements s’opérent, et on soupire déja aprés le jour ou on pourra 
sembrasser : Quam bonum et quam jucundum habitare fratres in 
unum ! De combien d’émes en Angleterre n’est-ce pas en ce moment 
le désir, et que d’efforts ne font-elles pas pour hater l’arrivée de ce 
jour et de cette heure! 

Le parti évangélical et rationaliste, les dissidents et les non-confor- 
mistes, etc., sont évidemment les alliés de l’Etat dans la campagne 
qu’il entreprend contre I’Eglise, mais ce sont des alliés compromet- 
tants, des alliés qui ne tarderaient pas a cesser d’étre chréliens, s'i)s 
n’avaient devant eux des chrétiens 4 comballre et 4 exterminer. 
Voila donc les forces de l’Etat; voici maintenant les forces de 
l’Eglise. 

La Haute-Kglise d’Angleterre est plus nombreuse, 4 elle seule, 
que les deux autres, et elle a surtout plus d’influence morale. Elle 
est divisée, sans doute, en plusieurs partis : les ritualistes sont a 
avant-garde et touchent presque au catholicisme *; ils tiennent 


‘ Voici, d’aprés M. Richard F. Littledale, quelle serait la force des trois partis 
qui se divisent l’Eglise anglicane. Le nombre des clergymen est de 20,000 environ. 
Sur ce nombre, 10,000 au moins appartiennent a la Haute-Eglise, 5,000 au plus 
a la Basse-Eglise, 2,000 4 !'Eglise-Large. 3,000 seraient sans couleur bien tran- 
chée. (Voir le Church Times du 15 aout 1873.) 

2 En 1851 on réunit 350,000 signatures contre le catholicisme; en 1873, on n’a 
pas pu en recueillir plus de 60,000 contre l’enseignement des doctrines romaines 
dans I'Eglise d Angleterre. 

> Un premier essai de statistique, fait dans un petit volume paru cette année, 
(the Tourist’s Guide) a montré qu'il y avait plus de 1,250 temples ritualistes. Le 
Mackeson's Guide to the churches of London, etc., contient des tableaux comparatifS 
vraiment instructifs et consolants. (Voir le Church Times du 6 février 1874, p. 69.) 





1402 LA QUESTION DU RITUALISME 


méme & s’appeler catholiques; ils aiment le langage, les pri 
les cérémonies, toutes les choses extérieures enfin qui les © 
en rapport avec les chrétiens du monde entier. Leur positic 
pendant quelque chose d’snormal, et c'est 1a ce qui fait k 
blesse devant I’ennemi : reconnaissant, en effet, que l’Eglise 
cane a erré et détestant le protestantisme auquel ils attribu 
erreurs, ils ont reconquis le terrain perdu, mais ils Y’ont re 
sans ordre, sans régle, sans loi, sans principe, uniquemen! 
que leur esprit et leur coeur leur ont dif que telle vérité 
enseigner et telle coutume a prendre. Ils ont fait, pour tout 
un mot, du désordre en youlant rétablir Vordre. Ils ont c 
une situation, mais il reste 4 la défendre, et cela leur est li 
ment impossible; ils ont fait trop de chemin ou pas assez. . 
ennemis le leur disent, et le cri qui a retenti partout dans c 
niers temps : « les ritualistes 4 Rome !» Ce cri, disons-nous, s’e: 
sans peine. Cest la logique qui le pousse. Le catholicism 
rationalisme se concoivent, mais toute position intermédis 
fausse, inconséquente, périlleuse. 

C’est néanmoins dans la Haute-Eglise que se trouve la vé 
vie. C’est un arbre qui n’est pas arrivé & son complet déve 
ment; des obstacles l'arrétent, mais que ces obstacles vien 
s’évanouir, et il y aura 18 une force invincible. 

On a bien essayé de diviser la Haute-Lglise. Le primat de C 
héry et M. Disraéli ont fait appcl & tous ceux qui conservent 
les anciennes idécs de la Haute-Eglise; ils les ont invités & 1 
avec les ritualistes, mais ce cri ne sera pas entendu: les pe 
tions qui vont commencer effaceront, nous n’en doutons pas, 
les divergences qui existent entre les membres de cette fracl 
YEglise anglicane. Il y a 1a un corps compacte qui trouvera da 
union des éléments de victoire. 

Ul n’est pas possible, en effet, que le Bill demeure lettre 1 
Ce serait de la sagesse que de ne pas sen servir, mais les ¢ 
sont trop surexcilés; le bigotisme protestant ne pourrait r 
avec honneur. Il faudra que ce Bill soit appliqué. C’est un 
de guerre; on s’en servira, coute que cote, on le trainera 
champ de bataille, on le déchargera, et nous verrons alors pet 
périr sous ses éclats ceux qu'il devait défendre. 

Déja une dizaine de procés sont commencés ou sur le po 
Vetre; les ritualistes sont mis 4 I’écart, traqués, évincés des 
qu’ils occupent, et le seront davantage tous les jours. Si les 
ques ne sont pas modifiées, et elles ne le seront pas, dans | 
purement protestant, sans de grandes luttes; si les rubriqi 
sont pas modifices, les ritualistes useront de représailles e! 
lors, que deviendra ’Eglise d’Angleterre, lorsque chaque pa 


EN ANGLETERRE. 1403 


sera le thédtre de combats acharnés? Ona dit que l'objet du Bill 
était de rendre les procés moins cotteux et plus expéditifs'. C’est 
une question 4 résoudre; mais, en supposant qu’il en soit ainsi, 
aura-t-on fait autre chose que de faciliter les attaques et de fomen- 
ter les discordes? Nous sommes persuadés que les promoteurs du 
Bill regretteront avant peu de l’avoir appuyé, au détriment de la 
justice et de la paix. 

Il est vrai, dit-on, que les évéques refuseront d’autoriser les pro- 
cés. Le feront-ils? Pourront-ils méme le faire? — S’ils accordent 4 
la « Church Association » la facullé de poursuivre les membves de 
la Haute-Eglise, comment empécheront-ils les membres de la 
Haute-Eglise de poursuivre les évangélicaux? On est donc a la veille 
d’inaugurer des représailles sans fin; et qui, connaissant l’homme, 
qui, connaissant surtout humeur batailleuse des Anglais, oserait 
dire que ces luttes religieuses ne cotteront 4 Angleterre que du 
temps et de l’argent? Il ne faut pas, en effet, se faire illusion : 
méme avec une loi telle que l’ont eue les sectaires, ce qu’ils de- 
mandent, aujourd hui, c’est la persécution, et une persécution con- 
stante, acharnée, implacable. Il faut aux évangélicaux des victimes, 
le cri de guerre retentit dans leurs journaux, ils réclament un corps 
de fidéles ministres, c’est-d-dire, des ministres tels que Ridley et 
Hooper, Grindal et Pilkington, des ministres qui « profanent, bri- 
sent et détruisent vétements, aubes, éloles, tuniques, sonnettes, 
encensoirs, croix, chandeliers, images, statues, » tout ce quils 
appellent, enfin, des monuments de Vidolatrie, de la superstition. 

M. Disraéli ne voudra peut-étre pas aller aussi loin, mais il aura 
la main forcée; il sera poussé, entrainé, et finalement abandonné 
de tous. Car, ainsi que le disait, avec beaucoup de justesse, le doc- 
teur Pusey, « si le peuple anglais aime la loi, il aime plus encore 
la justice, qui est l'objet de la loi. » Le fanatisme protestant finira 
par tomber; le sentiment d’équité inné au coeur de l’homme re- 
prendra le dessus: étude, la réflexion, l’examen des événements, 
des hommes et des ceuvres changeront la direclion du courant et, 
aun jour qui n’est peut-étre pas éloigné, on verra le parti proscrit 
remonter triomphant les marches du Capitole! 

M. Disraéli regretiera certainement plus tard les paroles qu’il a 
prononcées, a la fin de cette session, et M. Gladstone n’aura pas a se 
plaindre d’avoir prété aux ritualistes l’appui qu’il leur a donné, 
avec tant de généreuse grandeur. Ses ennemis d'aujourd’hui seront 
peut-étre ses amis demain, et, par une de ces réactions aux- 


‘ Quelques procés ritualistes ont couté, chacun, plus de 275,000 francs et duré 
plus de trois ans. — 300,000 francs deépensés pour savoir si un ministre a le droit 
ce se tourner 4 droite ou 4 gauche! Jl n’y a qu’en Angleterre ou on voit pareille 
chose. 





1404 LA QUESTION DU RITUALISNE EN ANG: 


quelles Vhistoire nous fait souvent assister 
doute, ramener au pouvoir, par VEglise, I'he 
sait hier. , 

Qu’arrivera-t-il alors? Personne ne saurai 
Mais on le devine sans trop de peine, Déja ' 
ment a été souvent prononcé pendant la de 
taire : les dissidents le réclament depuis lon; 
jistes le verraient arriver sans verser des la 
caux seront peut-étre bien aises de l’accept 
moyen de se soustraire 4 la vindicte d'une 
tablissement, tel est le mot qui circule déja 
qu’un cri de parti, mais qui oserait dire qi 
nécessité demain? L’idée gagne du terrain et 
maintenant, qu'elle ne tardera pas & s'impc 
Teligieuses de |’Angleterre. Ce n’est plus qi 
les jours de I’Eglise établie sont comptés. 

Le protestantisme fera tout pour retarder 
aura raison, car c’est pour lui affaire de + 
Ne pourra pas lutter contre le courant qui er 
vers le catholicisme; il est condamné & mot 
le ritualisme, qui a déja sauvé tant d’ames 
générations entiéres pour arriver & la vérité. 
connaissons volontiers, avec le Rev. Liltled 
de l’Eglise d’Angleterre, parce que c’est 1a 
et le zéle des ames. Le ritualisme, c’est un 
Rome; cette étape aurait pu devenir une lo 
dont les desseins semblent réserver encore i 
role glorieux dans le monde chrétien, Dieu 
ft ainsi. Il a laissé le vent de la persécutio 
troupeau d’élite. Que son saint nom soit | 
partis des cieux que les ténébres se dissipe 
léve et que les voyageurs retrouvent leur rov 
Ja vie. Rien ne sauve les Ames comme la pei 
sécuteur n’étouffera donc point le ritualism 
sera les Ames vers Rome, et il les y pousse: 
la persécution se lever sur elles, et en jel 
monde, les dames d’élite comprendront aisé 
imperfections terrestres, I’Eglise romaine e 
plus divine qu'il y ait ici-bas. A elle les p 
elle les assurances de vie! A elle de gouv: 
ames! 


Abbé 
Chapelain d 


AMARYLLIS 


DEUXIEME PARTIE! 





ARGUMENT 


Le Retour. — Paysage d’automne. — La Muette. — Décrépitude de Cincinnatus. — 
Ou sont les neigés d’antan? — Le Manteau d'un saint. — La Jeunesse de Lucy. 
— La Crise. — Chateau 4 vendre, chateau vendu. — La Visite d'’adieu. — 
Comment une histoire gaiement commencée peut finir d'une facon triste. 


Oiseaux du ciel, ramiers, corneilles, hirondelles, 
Vous avez, pour nous fuir, de bien rapides ailes ; 

Mais il est un rival qui vous devance tous, 

Hélas! un sombre oiseau, le Temps, qui, loin de nous, 
Fuit toujours, et ne laisse aprés lui que ravages. 

Vingt ans passent, vingt ans de travaux, de voyages, 
D’espoirs trompés, d’efforts, de regrets supertflus; 

On se réveille un jour, on a vingt ans de plus! 


Le parent qui, jadis, m’accueillit dans sa terre, 
M’avait de l’humble fief choisi pour légataire. 

Au temps passé jeune hote, aujourd hui possesseur, 
Je revis donc ces bois fréquentés du chasseur, 

Ces vallons arrosés de quelques rares sources ; 


1 Voir le Correspondant des 25 aout et 10 septembre 1874. 





Quelle zone habitait cet ami? Son courage 
Avait-il rencontré le but ou le mirage? 
Pas un ne le savait; nulle trace d’Hector. 
Maintenant, au vallon, j'interrogeais encor 
Vivait-il? 0? Comment? Partout méme m 
Son seuil, son propre seuil persistait & se 
Quant & Lucy, l’écho répondait prompteme 
Elle vivait toujours dans son isolement. 


« Puisque la fleur, du moins, ne s'est pas ¢ 
Allons, dis-je, la voir au creux de sa vallée 


Il 


La saison déclinait, cette triste saison 

Que suit Phiver, déja rédant a horizon, 
Alors que du soleil la terre négligée 

Poursuit comme a regret sa carriére obligé 
Je sortis, je suivis le coteau dépouillé ; 

Je pris par la colline, ot le tremble mouillé 


Redamandait an want eas fanillaa Aiana—--- 


AMARYLLIS. 


Qui que tu sois dont l’ceil parcourt mes humbles vers, 
N’aimes-tu pas ces jours précurseurs des hivers, 

Ces jours ow la -nature aux langueurs s'abandonne, 
Et de ses propres mains, reine, se découronne ? 

Oui, nous les aimons tous. Pourquoi? Qui le dira? 
Nos plus secrets instincts, qui les expliquera? 
Pourquoi, du chant qui sort des lévres de l’artiste, 
Recueillons-nous toujours la note la plus triste? 
Pourquoi préférons-nous, sur le brumeux coteau, 

La ruine croulante au moderne chateau? 

A tout ce qui rayonne et chante et rit une heure, 
Pourquoi préférons-nous tout ce qui souffre et pleure? 
Pourquoi le coeur de |’homme, a la joie impuissant, 
Contient-il plus encor de larmes que de sang? 


Lit 


J'arrive 4 la maison de Lucy; ma venue 

Semble étonner au seuil une fille inconnue. 

Je Pinterroge. Hélas! aprés de vains essais, 

Je me tus, comprenant a qui je m’adressais : 

La malheureuse était une sourde-muettle. 

Elle m’introduisit, et, d’un signe de téte, 
M’indiqua, dans le coin d’un sombre appartement, 
Un vieillard assoupi devant |’atre fumant. 

Le front caduc, les traits affaissés, l’attitude 
Inerte, tout en lui disait : décrépitude ! 

Habillé d'un fourreau de tiéde molleton, 

Les pieds emmaillottés d’une peau de mouton, 

Dans son fauteuil de serge il achevait un somme. 
Je rougis en songeant a ce que devient l'homme! 
Ses yeux s’ouvrant enfin: « Bonjour, maitre Leroux, 
Lui dis-je.en m’approchant; me reconnaissez-vous? 
I] est vrai que les ans font parfois qu’on s’oublie. » 


4407 





AMARYL 


Il parut consulter sa mémoii 
« Ah! c’est toi, me dit-il; q 
Ote-toi de mon feu, Mucius § 
Jaime les champs, les bois, 
Jaime les vieux taureaux et 
Et, comme je disais l’autre j 
Dominus, Domini, Domino, 1 


O misére! le temps, qui flétr 
Peut 4 la raison méme inflig 


« C’est votre héte d’un soir, 
Pourrais-je saluer votre fille 


« — Ah! Virgile, c'est toi! r 
Parle, tu sais que j’aime enti 


Moi de balbutier, confus de 


« Parle-moi donc latin! cria- 
Plus haut! Ah! voila bien to 
Que de soins pour former let 
Pour la faire avancer, rétive 
Tu vas me copier cent vers, 


IV 


Une apparition me tira de m 
Une femme était 1a, simple, : 
Le front comme chargé d’un 
Revoyais-je Lucy, la Lucy d’a 


Du printemps virginal fratch: 
Fierté qui rappelais Diane chi 


AMARYLLIS, 


Corsage au vif contour, teint diaphane, ceil clair, 
Bel ceil d’un calme azur d’ot jaillissait Véclair, 
Lévres ou le sourire, en dépit d’elle-méme, 
Errait comme loiseau sur la branche qu’il aime, 
Cheveux qui, soulevés par la brise des cieux, 
Couronniez de parfums ce front mystérieux, 

Ce front ot la candeur, qui soi-méme s’ignore, 
Eclipse a l’orient les charmes de l'aurore, 
Qu’étiez-vous devenus? Neiges de l’an passé, 

Ou vous retrouve-t-on? Ah! pour ce front plissé, 
Pour ces cheveux fanés, pour sa grace ternie, 

Ce nom de Lucy méme élait une ironie!. 

Fuite des jours, liclas! évanouissements! 

Il nest pour éblouir que les commencements. 
Le lys n’a qu'un matin, l’éclair qu’une seconde, 
Et la gloire qui dure est un réve ence monde! | 
Du chef-d'ceuvre, pourtant, tout n’était pas détruit ; 
Non, la fleur envolée, on retrouvait le fruit; 
L’astre disparaissant avait dans le nuage 

Laissé plus d'un rayon. Corps pur, noble visage, 
Vous conserviez du moins la beaulé du contour. 
On edt dit, hésitant du regret 4 l’amour, 

Un des marbres sacrés que rien ne déshonore, 
Qui, tout meurtris qu’ils sont, restent des dieux encore ! 


Aux regards de Lucy ) étais un étranger, 

Tant, moi-méme, les ans avaient su me changer ! 
Au sillon du passé qui jour a jour s’efface, 

Elle eut pourtant bientét mis le doigt sur ma trace. 
A l'un de ces tableaux qu’on n’a pas oubliés 

Nos communs souvenirs n’étaient-ils point liés? 
Elle me reparla de cette nuit sinistre — 

Mu son pére servit au Seigneur de ministre ; 

Elle me raconta le destin des enfants 

Soustrails, dans la fournaise, aux débris étouffants : 


25 Sepremene 4374. 90 


1409 





1410 


AMARYL: 


Pauvres abandonnés, bien d 
Tous deux, sous ce toit mém 
L’ainé partit un jour, soldat 

Sous nos drapeaux d'Afrique 
Sa jeune sceur vivait; mais ¢ 
Dieu, qui garde 14-haut les s¢ 
Dieu I'avait mal dotée; il avz 
Affaissé son esprit sous un fi 
Ou vice originel, ou bien de | 
Fatale émotion, sa langue fu 
Son oreille fut close. Au sole 
La plante avait grandi, grace 
Son cerveau n’était pas sans ; 
Elle était & Paiguille une adr 
Quand s’éloigna son frére, ar 
Elle lui fit longtemps ses adi: 
Sa douleur fut trois jours sor 
La vieille Marianne, autrefois 
N’étant plus, elle avait pris si 
On la voyait, active, arrange: 
Altachée au vieillard, qui I'a: 
Elle méritait bien son rang d 
Et c’était elle enfin, sous sac. 
Qui portait maintenant le no 


Ainsi, de ce foyer plein de tri 
Lucy devant mes yeux déroul: 
Ne voilait-elle rien dans l’ave 
Je me le demandais en refoul 
Un soupir du vieillard nous f 
Sa fille de courir, au secours 
Habile aux soins. 


« Est-il dept 


AMARYLLIS. A4it 


Fis-je tout bas. 
— Depuis cing ans! » me dit Lucy. 


Je revins fréquemment; l’angélique personne 
Maccueillait, toujours grave et pourtant toujours bonne. 
Nous causions chaque soir; et la sainte amitié 

M’ouvrit bientét son coeur, me l’ouvrit & moitié. 


Ici, je m’interromps, lecteur, et je demande 

A conter par surcroit une vieille légende. 

Un jour que saint Martin, brave centurion, 
Regagnait & cheval sa chére légion, 

Il vit, malgré le vent qui battait sa paupiére, 

Un vieillard demi-nu grelottant sur la pierre. 

On entrait en hiver. Le soldat des Gésars 

Dégrafe son manteau de guerre, en fait deux parts, 
Au pauvre du Seigneur il jette la plus ample, 

Et, de pieux amour nous léguant cet exemple, 

I} poursuit son chemin, vétu modestement 

D’un manteau qui n'est plus qu'un étroit vétement. 


Telle est la vieille histoire. Une autre, moins connue, 
Ajoute qu’aussitét Dieu brilla dans la nue; 

Il dévoila sa face au cavalier chrétien : 

« Centurion, dit-il, mon ceil t’a vu, c’est bien! 
Lorsque ta place, un jour, prés de moi sera faite, 
L’univers, tous les ans, célébrera ta féte. 

De ta bonne action je veux que l'avenir, 

D’dge en age, recueille un vivant souvenir ; 





C’est pourquoi, chaque année, au retou: 
Nous le voyons flotter dans les cieux déc 
Ce manteau radieux. Ah! quand sur no 
Viennent a resplendir, lentement déroul: 
Ces heures de tiédeur, de rassérénemen 
On sent de toutes parts comme un allége 
En voyant fuir la brume au vent qui la 1 
On ne croit plus aux jours mauvais, on 
Le malade lui-méme, au seuil de sa ma 
De la douceur de l’air attend sa guérisoi 
La fleur s’épanouit, elle semble étonnée 
De ce second printemps au déclin de l’a 
Les oiseaux, attardés sur quelque rame 
Disent : « Ne partons pas! Avril est reve 
Oui, ce serait Avril, si pourtant nos coll 
Déja ne pressentaient les rafales voisine: 
Ce serait le printemps el la joie et l'amo 
Si les bois pour fleurir ne demandaient « 


VI 





AMARYLLIS. 4415 


Ou le lierre suspend sa guirlande éternelle. 
C’est 14 que, sous mes yeux constants a le sonder, 
Ce cceur, ce riche cceur finit par déborder. 


« QO résignation ! malgré toi, je t’admire, » 
Avais-je dit souvent. Elle, avec un sourire : 

« Ne l'admirez pas trop; le plus docile front 

Ne fut peut-étre pas 4 plier toujours prompt; 
La plus simple existence a ses heures d’orages ; 
Toute histoire n’est pas belle a toutes ses pages. 
Enfin, si tous mes jours vous étaient dévoilés, 
Peut-étre pourriez-vous... 


— Oh! lui dis-je, parlez, 
Parlez, n’omettez rien; que votre vie entiére 
S’ouvre 4 l’ceil d’un ami. C’est ma seule priére! 


« — Eh bien, le temps est doux, mon pére dort ce soir 
Plus calme; dans mon cceur je vous permels de voir. 


J. AUTRAN. 


La fin au prochain numéro. 





REVUE CRITIQUE 


1, Histoire géntrale du Languedoc, par dom Devic et dom Vaiss. Sx 
—U. Ia sic dun patricien de Vewise eu scizieme sitcle. par ¥. Tri 
IIL. Histoire de la caricature sows la République, [ Empire et le fot 
MM. Champfleary. { vol. — IV. L'Imitation de Jésus-Christ. tradcis = 
par NW. l'abbé Gaurel, traduction compléte. 4 vol. — V_ La movale prati 
Por Tezemple, par W. de Gérando. 4 vol. 


L'un des ouvrages les plus considérables et les plus estim 
aient laissés les bénédictins est I'Histoire generale du Langueit 
Devic et dom Vaissette. C'est une ceavre 4 part dans les travaux d 
et picuse congrégation, dont l'érudition fut surtout I objet: id 
religieux se sont élevés plus haut que larecherche, la discussion 
sement des faits historiques ; ils les font revivre par ken 
croyons-nous, le seul des livres sortis de leurs mains qui ait 
Dom Vaissette et dom Devic racontent aussi bien qu’ils dise 
leur ouvrage, sous les deux formes od ils l’ont publié, l'un 
Tautre dépouillée de tous les appareils de l'érudition, at-ilea 
général succés. La renommée en est universelle, et, loin del 
valeur, les nombreux travaux qui ont été faits depuis sur le1 
Yont confirmé dans Vestime qu'il conquit & son apparition. I 
dire cependant qu’a certains égards cet ouvrage est en arriéred 
actuelle. Les recherches nombreuses faites dans ces dernier: 
jeté de nouvelles lumiéres sur les événements racontés par let 
gieux, en ont étendu le champ et modifié l'aspect. Toujour: 
pour le fond et l'ensemble, I'Histoire générale du Langued. 
aujourd’hui, sur certains points de détail, de commentaires 
pléments. 

Gest ce qu’a compris un intelligent éditeur de Toulouse, 
Privat, qui, dans son zéle patriotique, a formé le projet de réimy 
@uvre monumentale, devenue rare, et qui non-seulement i 


REVUE CRITIQUE. 41415 


premier chef tout le midi de la France, mais importe a toute l'histoire 
du moyen age. . 

Dom Vaissette et son collague, avons-nous dit, avaient donné deux édi- 
tions de leur Histoire du Languedoc ; \'une avec les preuves et documents a 
l’appui, l'autre réduite au récil des faits seulement. C'est la premiére naturel- 
lement que s'est proposé de reproduire M. Edouard Privat. Dans ce but, il a 
fait appel aux hommes les plus capables de |’aider a réaliser dignement ce 
projet. M. Dulaurier, membre de l'lustitut, désireux, nous dit l’éditeur, de 
contribuer 4 restaurer un monument élevé 4 la gloire de son pays natal, 
s'est chargé de la direction générale de la publication. M. Mabille, membre 
de la Société des antiquaires de France, revoit l’ceuvre des bénédictins 
dans son ensemble, en verifie le texte et le compléte par l'addition de do- 
cuments nouveaux, inscriptions chroniques, chartes, etc. M. Barry, pro- 
fesseur a la faculté des lettres de Toulouse, aidé de M. Germer-Durand, 
conservateur de la bibliothéque de Nimes, annote les périodes gauloise et 
gallo-romaine, et doit donner le recueil le plus complet possible des in- 
scriptions antiques du Languedoc et de l'Aquitaine. Plusieurs autres érudits 
préteront encore leur concours 4 cette grande entreprise: M. Boutaric, 
professeur 4 l’école des chartes, pour l'histoire particuliére des institu- 
tions administratives de la province au treiziéme siécle; M. Ch. Robert, 
de l'Institut, M. A. de Barthélemy et M. Chalande, pour les documents mé- 
talliques, médailles et monnaies gauloises, grecques, ibéres, latines, visi- 
gothes, mérovingiennes et carlovingiennes, qui sont d'une si grande im- 
portance pour la connaissance exacte des révolutions par lesquelles ont 
passé nos provinces du Midi. Enfin M. Guessard, de l'Institut, M. Paul 
Meyer, secrétaire de l'école des chartes, et plusieurs autres savants se sont 
chargés de revoir, en les enrichissant sur plusieurs points, les textes en 
langue romane, édités parfois d'une maniére défectueuse par les bénédic- 
tins. 

Dom Devic et dom Vaissette n’ont pas, on le sait, terminé leur travail ; 
ils se proposaient de le compleéter et de le conduire jusqu’a leur temps par 
une nomenclature rapide des événements survenus depuis la mort de 
Louis XIll, parce que, 4 leurs yeux, le Midi n’avait dés lors plus d'existence 
propre. Cecomplément restéen projet et dont les auteurs n'ont Jaissé qu'une 
indication, sera repris, dans lVédition nouvelle de \’Histotre générale du 
Languedoc, mais sur un autre plan et non plus dans la forme séche d’an- 
nales qu’avaient adoptée les bénédictins. M. Roschach, qui s'est chargé de 
ce couronnement de l’édifice, entend qu'il soit digne du reste et qu il offre 
un tableau animé de la vie provinciale en Languedoc ainsi que des trans- 
formations de toutes sortes que les pays divers compris sous ce nom gé- 
nérique ont éprouvées sous les trois derniers régnes de la monarchie. 

Mais cette grande histoire du Languedoc, cette ceuvre célébre des pares 
Devic et Vaissette, a son histoire aussi; histoire également curieuse et 





41M6 REVUE CRITIQUE. 


importante pour la connaissance complete des 
les vicissitudes et qui donne une idée de tout 
personnelle dans les pays d’états au dix-huititme 
états de Languedoc qu’en revient en premier |i 
qui en onteu la pensée. Chose singuliére, ell: 
Bourguignon. M. Legouz de la Berchére, d'ui 
mentaire de Dijon, encore aujourd'hui noblemer 
dans le pays par les cing fils du défunt marq 
été, en 1703, sur la réputation de ses vertus 
caractére droit et ferme, nommé évéque de N 
conférait le titre de primat et le droit de pré 
états de Languedoc. 

Ce fut & ces diverses titres que, devenu méri¢ 
il Vétait par sa position, il fit aux états, dans la 
une motion relative au projet d'une Histoire « 
tion, dit M. Dolaurier, qui en rapporte le text: 
tion et de vifs remerciments. On ria en mén 
dre toutes les mesures nécessaires pour la ré 
honorable qu'avantageuz ; et il fut décidé que c 
primée et que les exemplaires en seraient distrib 
M. de ta Berchére s‘occupa aussitét de rempl 
mieux faire, pour obtenir un travail qui répondit 
Pattente de la province qui en avait applaudi l'i 
congrégation de Saint-Maur, que recommandait 
venait d'obtenir par la publication récente de 

Ce ne sont pas, comme on le croit généralen. 
sette que chargea de ce travail le supérieur gén 
avec qui l’évéque de Narbonne s'était abouché. 
d'autres et n’avait pas été heureux ; ni le plan, 
dans ce qu'on put en voir, ne répondaient a ce q 
dait de ces savants hommes. Un sen apercut heu 
ui autre bonheur, on rencontra deux religieux, ¢ 
cution du dessein qu'on leur proposa: c’éta 
sette. L’opinion qu’on avait de leur savoir et de 
par leurs supérieurs et accepter par l’évéque-p 
toute de convenance et d’a-propos, dit M. Dulau 
nale, y contribua également: tous deux étaien 
miliarisés avec les dialectes et les traditions de 
que personne & remonter par 1a connaissance ¢ 
cles passés, et en position de découvrir les ani 
la communication. » Ajoutons, pour l'un d’eux 
quiil était de famille noble et homme d’esprit 

11 faut lire dans l'introduction méme de M. Du 











REVUE CRITIQUE. 4417 


| pénibles que ce nouveau choix amena dans la congrégation de Saint-Maur, 


des contrariétés qui en résultérent pour dom Vaissctle et dom Devic et des 
efforts qu'il leur fallut faire pour mener leur entreprise 4 bonne fin. Ces 
détails ont plus qu’un intérét local et particulier; quiconque a le gout 
des lettres aimera a suivre dans toutes ses phases l’exécution d’une ceuvre 
de cette valeur. 

Cette ceuvre va donc étre aujourd’hui reproduite avec tous les comple: 
ments que, parson importance méme, elle réclamait. L’éditeur, qui veut, 
dit-il, faire de cette publication le couronnement de sa carriére commer- 
ciale, s’engage 4 ne rien négliger pour la rendre digne des suffrages qu'elle 
a obtenus dés le jour ow elle a été annoncée et du concours des hommes 
distingués qui s’y sont associés. 

A Vheure qu'il est, la nouvelle édition de |’ Histoire générale du Langue- 
doc n'est plus un projet. Les tomes ]** et Ill*, ainsi que plusieurs fasci- 
cules des tomes suivants, ont paru. Nous reviendrons sur les parties nou- 
velles de cette édition quand Ia publication sera plus avancée. Le format 
choisi n'est pas celui de l’édition originelle; les cinq volumes in-folio 
dont elle se composait correspondaient chacun 4 une des grandes pé- 
riodes de }’histoire du Languedoc. 11 ne pouvait plus en étre ainsi avec des 
volumes de dimension moindre ; toutefois, malgré ce changement, |'édi- 
teur a scrupuleusement respecté la division et l’ordre primitifs en faisant 
correspondre & chaque volume in-folio un nombre déterminé de volumes 
in-4°. : 

Quant aux piéces justificatives, dont bien la moitié sont nouvelles, on a 
numéroté celles qui ont été données par les bénédictins, en conservant 
leur caractére; mais comme on a di, pour respecter l’ordre chronolo- 
gique, intercaler a leur rang, parmi les anciennes, celles qui ont été 
ajoutées ; on a placé, 4 cété des chiffres romains adoptés par les Béné- 
dictins, une notation paralléle en chiffres arabes portant aussi bien sur 
les piéces anciennes que sur les nouvelles. De cette facon, les premiéres 
ont deux numéros, etles derniéres un seul. C'est par leur numéro d’ordre 
en chiffres romains que les preuves imprimées par les bénédictins ont 
toujours été citées dans le corps de I'édition pour les renvois de bas de 
pages. 

C’est donc bien, nonobstant la différence de format, le méme ouvrage; 
les restaurateurs du monument n’ont eu garde de toucher a ses parties 
anciennes, et se sont fait un devoir d’éviter respectueusement tout ce qui 
pourrait exposer 4 une confusion entre leur travail et celui des premiers 
auteurs. 


II 


Sans prétendre faire entrer tout un siécle dans une vie d’homme, comme 
l’ont tenté avec plus d’efforts que de succés les savants d’outre-Rhin, on 


1 oon 4 —" = @- Ff a oD 


1418 REVUE CRITIQUE. 


peut vivifier le tableau des institulions et des meours d'une | 
groupant les notions qu'on en donne autour d'une individualité 
largement mélée aux événements. 

Ainsi vient de faire pour Venise, prise & l’apogée de sa pui: 
écrivain depuis longtemps connu, mais pour des travaux d'une: 
M. Yriarte. Dans un livre qui accuse de longues et laborieus 
M. Yriarte, s'éprenant pour la Séerénissime République d'un rétr 
térét, a voulu nous montrer l'économie et le jeu de sa puissano 
ou elle allait de pair avec les rois et semblait devoir a jamais <: 
d’eux la place qu’avant eux, elle sétait faite dans le monde. | 
nait, dans l'Europe devenue & peu prés toute monarchique et q 
visiblement déja vers le pouvoir absolu, le haut rang de cette ¥i 
blique de marchands? Quelle était la raison de son habile et 
conduile, le secret de son heureuse politique enfin? Telle est | 
que s'est adressée M. Yriarte et le probléme qu’il s'est posé. L: 
cette question, la solution de ce probléme, il les a demandées | 
ment aux institutions de Venise, qui élaient plus ou moins bien 
mais a la pratique de ces institutions dont la raison intime et 
side dans les papiers d’Etat, propositions, délibérations, rapper 
tions secrétes qui subsistent encore en original aux archives da 
doges. 

Et pour ne pas rester dans les généralités, pour donner corps 3 
lations et les rendre palpables, il a concentré ses recherches a0 
vie d’un des grands acteurs de cette adroite politique vénitienne, 
fonctionnaires-nés de se gouvernement essentiellement pratique 
gui la supréme loi était de réussir, d'un patricien, pour tout dir 
patriciat, c'était Venise tout entiére. Le personnage qu’il a choisi 
un peu de notoriété, et cela est facheux pour le succés du livre, ¢ 
plus recherché s'il avait au frontispice un notin plus célébre « 
laissé plus de traces dans l'histoire : peut-étre les annales de Ye 
offraient-elles pas 4 'époque que M. Yriarte a choisie. Mais si 
une grande place dans la mémoire deshommes, Marc-Antoine B 
héros de l’auteur, en a occupé une considérable dans le gout 
de la sérénissime république au milieu du seiziéme siéele. A cela 
n'a pas été doge, il a été tout ce que pouvait étre la un homme 
dition dans laquelle il était né, et qui n’avait pas embrassé la ¢: 
clésiastique, car, 4 Venise, l'entrée dansl'Eglise donnait l’exclusi 
les charges de I’Etat. Membre du Grand Conseil, sénateur, gout 
province, provéditeur, ministre plénipotentiaire, Bailo, ou amb: 
Constantinople, — la plus haute, la plus importante, la plus sol: 

plus large en attributions des charges publiques & Venise, — Va 
Barbaro passa par tous les emplois, obtint toutes les dignités 
* La vie d'un patricien de Venise au scizidme sitcle, Daprés les papier 
archives de Venise, par Charles Yriarte. 1 vol. in-8 avec portrait. — E. Plon 


REVUE CRITIQUE. 1419 


tricien pouvait s’élever, et mourut plein de jours et riche en mérites auprés 
de son gouvernement. 

On comprend quel cadre une telle vie offrait A un écrivain enflammé du 
zéle de l'étude et qui se trouve, comme I'a été M. Yriarte, en position 
de satisfaire son ardeur a cet égard. Aussi ce cadre est-il bien rempli. 
Avant méme que son héros soit né, a l’occasion de la famille d’ow le 
Barbaro (c'est la locution vénitienne) doit sortir, famille de vieille souche 
patricienne, M. Yriarte nous fait connaitre l’orgine, la constitution et le 
réle dans !’Etat de ce vigoureux patriciat de Venise qui rappelait par plus 
d'un cété celui de Rome, mais avec moins de rusticité. Nulle part 
ailleurs on ne trouvera un tableau plus complet et plus vrai de ce corps 
aristocratique et d'une physionomie si particuliére. Les chapitres que 
M. Yriarte lui consacre ainsi qu’é cette magistrature étrange des doges sont 
comme les préliminaires de son livre. Du jour od son héros est né et sorti 
de l'enfance, il le suit dans tous les emplois ou I’Etat l’appelle, et nous en 
explique la nature. A chaque degré de I'échelle que monte le Barbaro, son 
historien nous déerit son nouvel horizon et le monde ov il lui faudra se 
mouvoir. La description est longue par endroits, un peu pénible méme, mais 
elle offre toujours un intérét sérieux. Parfuis méme elle présente des ta- 
bleaux piquants, tels que celui, par exemple, de la vie des femmes nobles, 
de leurs toilettes, de leurs mceurs qui les rapprochaient singuliérement des 
femmes de l‘Orient. Constantinople, en cet endroit, déteignait sur Venise, 
non sans étre contre-balancé par Paris qui déj’ imposait ses modes : témoin 
la poupée de grandeur naturelle qu'on exposait, 4 chaque renouvellement 
de saison, vétue a la derniére facom de la cour de France, et autour de la- 
quelle se pressaient dans leur voile 4 demi fermé les jeunes patriciennes. 

M. Yriarte, en général, est sobre de réflexions, sans échapper toutefois, 
dans le peu qu’il en fait, 4 quelques lieux communs et 4 quelques préven- 
tions vulgaires. Mais les considérations dont il s’abstient, son sujet les sug- 
gére et le lecteur les en déduit naturellement. Il se dit notamment que si 
l’aristocratie vénitienne a porté si haut, pendant quatre siécles au moins, 
la puissance de ce petit Etat, c’est qu'elle travaillait, c'est que ses titres, 
ses honneurs, ses priviléges n'étaient pas des sinécures ; c’est qu'un patri- 
cien devait prendre un emploi, et que les emplois ne se donnaient qu’au 
meérite constaté. Cette lecon serait-elle la seule qui ressortit de la vie de 
Marc-Antoine Barbaro, que la lecture cn serait 4 recommander. 


Il 


On a fait Phistoire de France par les médailles. On Ja ferait aussi, dans 
une certaine mesure, au moins pour les temps modernes, par les images. 





eve peenes ances eoeeeee eee ce ree eee 


poléon I. Si alors les sentiments publics se tradu 
Je crayon venait en aide & la plume ou la suppléait 
jamais, par des charges joviales ou boulfonnes. De 
beaucoup dans la période dont il s'agit, mais so 
que I’assassinat politique edt pris une forme légale 
sorte, a l'état d'institution. « La Révolution fut 
M. Champfleury ; il semblait qu'elle se dit combie 
scurciraient ses annales, quel entassement de volt 
sacrer aux hommes et aux choses, et surtout la 
précis qui recourraient aux débats officiels enr: 
Alors, pour parler briévement et d'une fagon voy: 
rues se produisirent de faciles burins, dont les 
conscience, estampes que les hommes de la gén 
trouvées encore, cinquante ans aprés leur appari! 
qu'il n’est pas de mouvement social, n’importe 
soit affiché avec tant de prodigalité. » 

Lestampe devint l'instrument ou, pour mieu 
les partis. Son abondance peut, au premier coup ¢ 
fécondité; mais quand on y regarde de prés, on s 
peu d'invention dans tout cela, et combien souven 
M. Champfleury est obligé d’en convenir lui-méme 
pauvreté sous une explication quasi mystique. « 
que celle de la Révolution! s’écrie-t-il. Elle touc 
bolisme. Ce n’en est pas moins de la caricature ; ¢ 
prenne diverses expressions pendant la période 
menagantes grimaces en troublent les lignes, il 
physionomie grave et rancuneuse, au musée de la 

« Rancuneuse, » oui; haineuss meme, devrait-o1 


eaten Ae oe 





REVUE CHITIQUE. 1424 


il faut bien chercher dans ]’océan des images pour trouver une idée ori- 
ginale, ingénieuse et piquante. La meilleure — et cest tout a fait au dé- 
but — est l’estampe tant de fois imitée qui représente un cuisinier faisant 
comparaitre devant lui poules, pigeons, oies, dindons et canards, en leur 
adressant ce discours : —- Mes chers amis, je vous ai assembiés ici pour 
savoir a quelle sauce vous voulez étre mangés. — Mais nous ne voulons 
pas étre mangés du tout! s’écrie la gent emplumée. — Vous sortez de la 
question ! réplique gravement le cuisinier. 

Cette caricature, excellente en son genre, date de l’assemblée des nota- 
bles. Elle a depuis été donnée comme neuve sous la Restauration, et nous 
ne savons pas trop si un éditeur effronté ne l’a pas signée du nom de 
Charlet. 

A partir de cette époque, l'imagerie politique a consacré toutes les 
phases du grand mouvement. On les suivra dans les descriptions que fait 
M. Champfleury des principales d’entre elles et la reproduction fidéle qu'il 
donne de quelques autres. Il en est peu qui fassent sourire; plusieurs sont 
niaises, temoin celle qui représente les trois ordres sous les figures d'un 
noble, d'un prétre et d'un paysan, jouant chacun d’un instrument, avec 
cette légende : Nous voila daccor (sic); beaucoup sont écceurantes. Les 
moins mauvaises, mais aussi les plus violentes, viennent de l’étranger et 
sont l’ceuvre des émigrés. 

Camille Desmoulins, selon M. Champfleury, a été un des premiers a se 
servir de l’arme de la caricature et a en faire l’auxiliaire de sa prose: 
triste auxiliaire, la plupart du temps, sans verve, et qui remplace l’esprit 
par linsolence et la grossiéreté. Insolence, grossiéreté, sont, du reste, le 
caractére-dominant des caricatures de la seconde période de la Révolu- 
tion, et ce caractére s’accentue 4 mesure qu’elles se multiplient. La grande 
ressource des auteurs de ces dessins est la symbolisation de leurs ennemis 
par les animaux : Anes, porcs, renards, Joups, chiens et moutons sont les 
emblémes auxquels ils ont le plus souvent recours pour peindre aux yeux 
leurs idées et leurs sentiments. Le clergé, le parlement, les nobles en - 
sont le plus souvent l'objet. C’était 14, du reste, un vieux moyen dont la 
satire de tous les temps avait usé et abusé. « Les dessinateurs de |'époque 
étudiérent également, dit M. Champfleury, la terrible grammaire mise a la 
mode par le marquis de Biévre. Une facile désarticulation de mots, & 
prendre l'abbé pour type, donnait les résultats admirables que voici : l'abbé- 
tise, l'abbe-casse, \'abbé-terave, et bien d'autres variantes dont je fais 
grace aux lecteurs... De telles facéties, grossiérement coloriées, seratent 
indignes de figurer aujourd’ hui dans les collections d'Epinal; pour un sou, 
le public avait six sujets différents sur le méme papier; aussi les graveurs, 
mal payés, ne se piquaient pas de fortes inventions. » 

C’était une maniére économique de dépraver le sentiment populaire, qui 
n’a pas été perdue. A la bétise malsaine s‘ajoutait parfois la saleté; dans 








ua REVUE CRITIQUE. 
les images qu’a reproduites M. Champfleury, il y em a pour la de 
desquelles manque tout a fait le mot propre. 

Les adversaires et les victimes de la Révolution se servirent, e 
des armes avec lesquelles on les attaquait ; aux pamphlets de Can 
moulins, les Revolutions de France et de Brabant, les royalistes 
ripostérent par les Actes des apédtres. Ce journal appelait aussi l’e 
son aide. Cette estampe était supérieure de toutes les facons, fine 
godt et d'une remarquable beauté; mais, par 14 méme, avait 0 
prise sur les masses que les charbonnages enluminés dont on do 
Pour un sou. 

De vulgaire, de brutale et d'ignoble qu’elle était, cette imageri 
laire devint violente et féroce, a partir de la fuite de Varennes; | 
reine et leurs enfants, & peu prés respectés jusque-la, deviennent 
caricature l'objet des plus formidables menaces et des plus abject 
ges. « De la, dit M. Champfleury, ces images ob le symbolisme a 
des piques, a des tétes coupées, 4 des potences que les réverbén 
nigsaient & chaque coin de rue. Les intentions comiques de la caric: 
cette période révolutionnaire sont remplacées par des idées de ven; 
c'est ce qui lui donne l'aspect si particuliérement Apre et sombre : 
que la coloration s’en loge a jamais dans les yeux. » 

Un artiste (c’en était un cette fois) se distingua entre tous les 
turistes d’alors par la férocité de ses conceptions. Il s’appelait Vill 
« Ce Villeneuve exécute — au pointillé — des scénes sanglantes s: 
pétuosité, sans emportement, dit M. Champfleury. Quand il représe 
téte coupée de la famille royale, il vit des jours entiers en face ¢ 
atroce représentation : aussi ce burin 4 froid laisse-t-il froid. 1 
exemple de ce que les révolutions peuvent produire de perversion ¢ 
hommes. Cet artiste n’était pas cruel de nature : il était peureox 
neuve devait finir par graver des images pieuses et le port 
Louis XVIII! « Rien de plus dangereux que les liévres dans les époq 
trouble, remarque avec raison l’historien de la caricature : ils se fon 
reaux pour ne pas devenir victimes. » 

C'est peut-étre beaucoup que de donner 4M. Champfleury ce non 
torien de la caricature, Il en fait plulét l'inventaire que l'histoire. C 
ajoute aux catalogues, du reste, extrémement curieux, que nous lui: 
de cette imagerie politique, n'est guére qu'un commentaire courar 
sorte d’annotation rapide qui, quelquefois, a une appréciation d’ensi 
mais d’ou ne se dégage pas toujours hien nettement une penséesupé 
et dominante. M. Champfleury a tout @ la fois de la fantaisie, de} 
et de l’obscurité dans l'expression. La proportion manque aussi a se 
Positions, qui ont toujours l’air trop hatives. Ce volume, par exemp 
pas, sur les deux derniéres périodes de l’tpoque qu'il embrasse, 
veloppement qu’elles réclamaient. Les transformations de la cari 


REVUE CRITIQUE. 14% 


du Consulat 4 la Restauration ne sont qu’esquissées. Le sujet n'est pas suf- 
fisamment nourri. A notre avis, l’auteur aurait di s'arréter 4 l’avénement 
de Napoléon et consacrer un autre volume & l’époque impériale qui y eut 
suffisamment prété. Le régne des Bourbons aurait droit aussi 4 un travail 
spécial. On est autorisé 4 l’attendre de M. Champfleury. Avec un peu plus 
de réserve dans l’expression de ses opinions personnelles — qui n’im- 
portent pas, — il se fera lire avec empressement par tout le monde. 


IV 


Il serait teméraire peut-étre de dire qu'une ceuvre a laquelle s’est essayé, 
non sans succés, un poéte comme Pierre Corneille, est en soi impossible. 
Kt la témérité serait d’autant plus grande que, nonobstant le demi-échec de 
J’auteur de Polyeucte, l’entreprise a été crue possible et que la méme tenta- 
tive a élé faite plusieurs fois, soit en partie, soit en totalité. On voit que nous 
voulons parler de la traduction en vers de l’Imitation de Jésus-Christ. Cor- 
neille arendu adinirablement plusieurs chapitres et presque un livre entier 
de cette ceuvre; mais toutefois, infelix operis summa, comme dit Horace. 
Etait-ce résistance intrinséque du sujet, ou défection accidentelle de 
force chez le poéte? Cette derniére explication est celle qui a pré- 
valu, méme chez les critiques. A plus forte raison en a-t-il été ainsi chez 
les écrivains doués du talent d’écrire en vers. Sans parler des essais par- 
tiels, un prétre, normand d'origine comme Corneille, M. de Boisville, mort 
évéque de Dijon vers la fin du régne de Charles X, a fait du livre entier de 
I’ Imitation une traduction en vers qui est peu connue, parce que l'auteur 
ne la fitimprimer que pour lui et quelques amis, et nela mit point dans le 
commerce. Elle révéle un talent de versification remarquable, et respire 
presque partout le pieux et doux parfum de l’original. Quelques chapitres 
méme en ont toute l’émotion. On peut le dire sans exagération, cette tra- 
duction ne jouit pas de la renommée qu'elle mérite, et elle est restée injus- 
tement dans 1’oubli. Il lui manque toutefois, pour prendre rang 4 cété de 
celle de Corneille, beaucoup plus inégale, l’énergie et la simplicité de lan- 
gage. M. de Boisville est, aprés tout, et malgré sa piété vive, un versificateur 
de l’école de Delille et de Fontanes ; l’ingénieux domine dans sa traduction. 
La monastique et naive franchise du latin d'A-Kempis fait, dirait-on, 
rougir le virgilien prélat, qui savait par cceur plus de six livres de ]’Eneéide 
et qui citait Horace en chaire et dans ses mandements. 

A cet émule de Corneille — et M. de Boisville n'est pas le seul entre nos 
contemporains — il faut ajouter aujourd'hui M. l'abbé Gaurel, qui vient de 
publier une nouvelle et compléte traduction en vers du plus beau livre 
sorti dela main des hommes, comme a dit Fontenelle, et qu’a ce titre, tant 


~~ 





144 REVUE CRITIQUE. 


d'hommes ont voulu revétir de la plus belle forme du langage hur 
Le nouveau traducteur a le vers facile évidemment, puisque ce travail 
fruit des quelques années quise sont écoulées depuis la guerre. «L« 
jentrepris, dit-il, pendant les jours néfastes de la Commune, cette u 
tion en vers de I'Imitation de Jésus-Christ, je ne voulais que m’art 
par un effort d’esprit 4 un spectacle plein de douleur. Plus tard, lo 
furent venus des jours meilleurs, je ne pus me soustraire au cl 
pénétrant de ce livre admirable, et c'est ainsi que, sans en avoir d’ 
le projet bien arrété, j'ai mené a sa fin ce travail hérissé de difficul 

M. Gaurel, dans la préface en vers qui suit sa préface en prose, af 
sa traduction ¢ le fruit d'un patient labeur. » Nous le trouvons, nous, 
ce« labeur, » et il nous semble qu'il aurait pu gagner 4 une révision 
« patiente. » Il n’est pas douteux que l’auteur, en relisant ses vers de 
froid, aprés I'émotion de l’enfantement, ne les edt émondés davan 
dégagés des mots parasites dont ils sont parfois rembourrés et n’e: 
changé un bon nombre de mal venus, comme le malheureux que + 


Suis-moi, suis-moi, mon fils : je suis le tout de l'homme. 


Corneille, lui, mit plus de trois ans & son Imitation. A la vérité, ila 
long, » comme dit M. Victor Hugo ; sa traduction est une paraphrase 
sez pénible a lire, inégale, parfois subtile, souvent obscure, » au 
ment de M. Gaurel, qui a visé a plus de briéveté. « J'ai pensé, dit: 
effet, qu'il était possible de faire de I’Imitation une tradaction en 
plus courte, plus attachante, plus 4 la portée de tous, plus pénétrée 
tout d’onction chrétienne, et partant plus utile. » 

Quant 4 plus de briéveté, pas de contestation; on peut, avec del'e 
condenser toute chose, l’expression d'un sentiment et d'une idée co 
le reste. Mais, dans cet état, l'effet en sera-t-il le méme ? Voila la ques 
La transformation en vers de la prose si simple, si spontanée, si 
moulée sur [a pensée et l'émotion, nous parait déja un essai b 
deux. Que sera-ce, si 4 la contrainte imposée par la mesure et la 
vient s’ajouter celle d'un cadre de dimension restreinte et infler 
En s'imposant cette autre entrave, M. Gaurel n’a-t-il pas vu qu'il 
posait 4 perdre une bonne partie du charme de son modéle, do 
latin & part, comme I'a si bien montré ici M. Auguste Nisard, est 

> plus loin de notre prose, si académique par essence, que le 
cicéronien? Chercher & serrer de prés le texte de I'Imitation dans 
traduction en vers, et & étre ala fois « plus attachant, plus pénétré d 
tion chrétienne et plus & la portée de tous » que Corneille, c’étail se 1 
un probléme bien hardi, pour ne pas dire bien teméraire. Si M. Gaur 


{ L'Imitation de Jésus—Christ, traduite en vers francais par 'abbé Gaurel, trad 
compléte. — 4 vol. in-12. Plon, édit. 


REVUE CRITIQUE, 1425 


l’a pas manqué complétement, c'est que précisément il n’en a pas fidéle- 
ment observé les données, qu’il a pris avec son texte plus de liberté qu'il 
ne croit l’avoir fait. Il rend assez exactement ce qui est maxime, sentence, 
aphorisme picux — notre langue se préte assez 4 ce genre d’exercice, — 
mais 14 méme encore il ne conserve pas toujours la grace de l’original, 
parce que cette grace tient beaucoup 4 la forme du langage et que, la forme 
changée, la grace s’évanouit. Les chapitres d’épanchement, d’invocations, 
de priére, les chapitres lyriques en un mot, sont les mieux réussis, comme 
on dil en termes d’art; mais ce sont ceux aussi o0 le traducteur s’est mis 
plus 4 l’aise et s'est le plus rapproché du procédé de ce grand et humble 
Corneille pour qui il a été si sévére et qui pourtant, du premier coup, a 
donné Ja juste idée de ce qu’on peut faire en vers frangais de |’ Imitation 
de Jésus-Christ : une paraphrase. 


Il y aun vieux livre que nous avons tous lu avec délices dans notre en- 
fance et dont nous relirions encore plus d'une page s'il nous tombait sous 
la main. Mais on ne le réimprime plus, sans doute parce qu'il est trop 
simple; on a gaté le gout de nos enfants par les espéces de romans qu’on 
leur fait sous prétexte d’enseignement moral. Le vieux livre dont nous 
parlons avait la morale aussi pour objet et se composait de récits d’une 
authenticité peut-étre contestable pour plusieurs, mais d'un excellent offet 
d’ailleurs, au moins dans l'ensemble. I! s‘appelait la Morale en action. A 
quelle époque remonte-t-il? nous n’en savons trop rien; mais l’exemplaire 
dans lequel nous l’avons lu pour la premiére fvis, et il y a bien longtemps, 
était, ainsi que sa reliure, d’une date bien ancienne. On l’a un peu gaté, 
avons-nous oui dire, dans les éditions postérieures, car il en a eu beaucoup; 
Mais n’importe ce qu'on en a pu faire, l'idée qui l'avait inspiré était excel- 
lente. Précher la morale par l’exemple sera toujours le meilleur moyen. 
C'est encore aujourd hui ce que pense un homme d'une compétence incon- 
testable en pareille mati¢re, M. de Gérando, premier président honoraire 
4 la cour de Nancy, dont les travaux et les écrits sont universellcment 
connus et gottés. « Pére de famille et délégué 4 Paris pendant plusieurs 
années pour inspecter une des principales écoles primaires, je me suis 
convaincu, dit-il, que la morale s’inculque mieux & de jeunes intelligences 
par des lecons pratiques que par un enseignement dogmatique. Les maxi- 
mes se justifient surtout par leurs applications, la théorie par la réalité. » 

Cette conviction a donné au vénérable magistrat l’idée d'un livre qui se 
rapproche beaucoup de celui dont nous parlions tout 4 l'heure et qui, par 
la, croyons-nous, plaira aux enfants et aux adolescents de toutes les clas- 

25 Sepremane 1874. 94 








1426 REVUE CRITIQUE. 


ses. Ce livre a pour titre: La morale pratique enseignée par T'exen 
jeunesse francaise'. Il ne se compose pas, comme ce que nous ¥i 
dire pourrait le faire penser, de faits et d'anecdotes racontés ave 
mie et candeur ainsi que dans la Morale en action ; le précepte et 
gnement y ont leur place ; mais ce n'est pas non plus un livre dic 
Ce qui en fait le fond, ce sont les « histoires, » comme disent les 
les traits empruntés aux annales de tous les peuples et a la vie de 
hommes célébres, mais de ceux principalement qui ont vécu 
temps voisins du ndtre et dont I'exemple, a cause du rapprochem 
nous dans la maniére de vivre, a plus de portée et d’empire. Ces f 
contés du reste avec simplicité et briéveté, mais non sans grace, 
point mis sans ordre 4 la suite l'un de l'autre; ils sont distribué: 
plan gradué quien fait, dans leur succession, une sorte de traité c 
gant par l’existence de Dieu et celle de I’ame et finissant, aprés ave 
par les devoirs de la vie publique et privée, au respect de la k 
dévouement a la patrie. Ces traits, ces paroles célébres, act 
roisme, de respect, de pardon, de charité, d’abnégation personn 
vertu enfin, dans le sens le plus large et le plus élevé du mot, 1 
nent d’ailleurs qu’a la suite et en confirmation des principes de fa 
que l'auteur rappelle invariablement en téte de chacun de ses ch 
La plupart de ces exemples émanent d'un sentiment religieux ; ca 
que le proclame dés le début M. de Gérando, il n'y a pas de mor 
religion. Son livre en est la preuve mille fois répétée, et vient air 
un heureux 4-propos, pour prémunir le cour des enfants contre I 
tables théories que propagent aujourd’hui dans toutes les classes, : 
culiégrement dans celles du peuple, les apétres de la Morale indépe 
qui est la négation de la morale méme. 


P. Dovgams. 


‘4 vol. in-8. Mame, éditeur, 4 Tours. 


QUINZAINE POLITIQUE 





24 septembre 1874. 


En vérité, depuis quatre ans, la France ne se montra jamais plus 
satisfaite d'une élection que de celle de Maine-et-Loire : ce vote in- 
décis a contenté, ce semble, tous ses partis. Chacun, en effet, a 
compteé ses suffrages avec une joie spéciale : le septennalisle était 
charmé d’en obtenir pour la premiére fois, et le bonapartiste, étonné 
d’en avoir, alorsqu’il nen méritait plus; le radical et le républicain 
célébraient Pheureuse puissance de leur union. Il en est méme qui 
se sont félicités de leur abstention comme d’une victoire, semblablesa 
ces armées qui garderaient fiérement leur nombre et leurs drapeaux 
en ne se battant pas : admirable secret pour n’étre pas battus. Nous 
n’avons pas, nous, la science de cette arithmétique électorale qui 
prouve a chaque parti sa supériorité et qui calcule les regrets ou les 
espérances comme des réalilés : nous nesaurions donc nous servir des 
chiffres contenus dans ce scrutin pour énumérer les véritables for- 
ces des uns et des autres. Il y a, du cété de M. Maillé, bien des suf- 
frages qu’a l'occasion le radicalisme reprendrait avidement 4 la ré- 
publique; il yen a, du cété de M. Bruas, moins que ne le comman- 
daient 4 tous les conservateurs l'intérét majeur de la société et le 
soin méme des droits quils veulent réserver dans le libre et vague 
avenir de la France. M. Berger, entouré de la pompe misérable de 
ces souvenirs de l’Empire qu'il avait pris pour cortége de sa candi- 
dature, s’est vu laissé au dernier rang par les électeurs de Mainc-et- 
Loire : il faut applaudir 4 cet acte de justice patriotique. M. Bruas 
profitera-t-il du renoncement de M. Berger? Les impérialistes écou- 
teront-ils la voix de leur champion vaincu, son conseil de voter di- 
manche pour M. Bruas? Certes, c’est, dans le jeu de nos partis, un 
acle important qu'il sera curieux d’observer. Mais qui ne comprend 
que le résultat de cette seconde élection dépend surtout de la volonté, 
inerte ou par aveuglement ou par indilférence, de ces cinquante 


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we hg. Ree ™ em . 6 18 @ 


1428 QUINZAINE POLITIQUE. 


mille électeurs qui se sont abstenus le 13 septembre? Et sik ¢ 
meurent une seconde fois oisifs et obstinés, s’ils reslent sourds i¢. 
erands cris que les calamilés de notre patrie leur jeltent de ic: 
parts, s‘ils refusent d’apercevoir nos trop vistbles. nécessile été 
distinguer dans leurs devoirs la juste gradation qu’y marque licis 
science du bon citoyen, sils estiment au méme prix les mists 
maux et les pires, quel sujet de surprise pour V’histoire un jour dé: 
tristesse pour la France demain ! 

D’autres élections se préparent : nous voulons dire celles qui.é 
4 octobre, renouvelleront a demi les conseils généraux et les 
seils d’arrondissements. Les altributions et les services de ces ¢*- 
seils n’ont rien de politique, la loi l’a déclaré : I’Assemblée 0 13 
besoin de qualre-vingt-six sénats pour l’aider 4 changer des mai 
léres ou a trouver une constitution ; trop heureuse si seuiemet! 
elle avait prés d’elle les lumiéres d'une seconde Chambre! 4u x 
plus, un Etat n’est bien réglé que lorsque les choses y sont 3 cect 
place et les hommes dans leurs fonctions : cette conditiua doir 
est aussi une condition de liberté. Le bon sens s’accorde donc 2veek 
loi pour interdire 4 ces divers conseils de s’ériger en peliles asem- 
blées constituanies et législalives, comme le voudraient les republi- 
cains et les radicaux, aujourd'hui bien oublieux des alarmes quis 
manifestaient en 1871. M. Thiers, M. Grévy et M. Gambetta, si ter- 
drement unis maintenant, 4 en croire M. Léon de Malleville, sauroat- 
ils persuader aux électeurs de 1874 lecontraire des discours ou tk 
avertissaient les électeurs de 1871 de limiter jalousement le mandat 
de leurs conseillers généraux 4 la gestion des affaires départemet- 
tales? Cette contradiction ne leur répugnera pas. N’ontils pas déja, 
en 1872 et en 1873, encouragé la violation de la Joi, en prowoquan! 
dans les conseils généraux des veux et des adresses oii Jon silit 
tait du ciel et de M. Thiers le régne de M. Thiers et de la républija?: 
Les conservateurs se plaignaient de ces abus. Hs auront, le 4octobr. 
un moyen facile de défendre cetle méme loi qu’ ils youlaient qué 
respectat alors : c est de rappcler bien haut & tout le monde qu! 
n’y a ni république 4 fonder, ni monarchies 4 rétablir, ni septet 
nat 4 organiser dans les conseils généraux et dans ceux darronds 
sements; cestd’en écarler quiconque prétend Y porter ces ambilon 
politiques, cette confusion, ce trouble. Mais, encore une fois, 3% 
servateurs pourront-ils se concerter dans ces élections, oi pourtas 
leur devoir est si clair ct lintérét du pays si évident ? Le pourreat 
ils, ‘ils s'habituent, dans les autres élections, & se séparer et 4 sis 
ler? Et surtout comment se rallieront-ils en ce moment les uns # 
autres, si, pour point de conciliation, ils ne choisissent le septennt 

Le maréchal de Mac Mahon a continué dans le Nord ce voyage 4 


QUINZAINE POLITIQUE. 142 


l'Ouest o8 sa popularité avait commencé 4 gagner au septennat le 
ceeur de la foule. Dans Pune comme dans l’autre région, les radicaux 
ont, il est vrai, jappé ou hurlé sur son passage le cri de vive la Ré- 
publique. Ils ont méme imaginé de raconter 4 l’univers que, dans 
une des rues d’Arras, ce cri était sorli des lévres du maréchal : ce 
récil burlesque a réjoui leur naiveté pendant quelques jours ; puis, 
il leur a fallu reconnaitre que cette fable était une sollisc. Mais 
leurs clameurs se sont perdues dans les acclamatiuns de ces mulli- 
tudes honnétes ct cordiales qui savaient bien, a Amiens et 4 Lille 
comme a Béthune et a Arras, que le maréchal est un homme qui ne 
crie pas, un soldat qui verse sans murmure son sang sur le sol de 
la patrie, un chef d'Etat qui n’entend retentir au fond de son-dme 
que le noble et grand nom de la France. Ces populations lui ont fait 
un accueil excellent; et les radiraux s’en sont bien apercus : nous 
n’en voulons pour preuve que Vhumilité des hommages que plu- 
sieurs de leurs apdtres ont a l’envi déposés aux pieds du maréchal 
de Mac Mahon. Cet empressement de leurs saluts, cette ostentation 
de leurs respecis, ce 2¢le de leur hypocrite dévouement, cette re- 
connaissance affectée de ses titres et de son pouvoir, annoncent 
assez que le septennat leur parait maintenant plus fort et plus 
durable, plus agréé de la France qu’ils ne l’avaient supposé; ils 
constalent que, dans le sentiment de la nation, il est de plus en 
plus dilficile de le renverser; ils se prennent a craindre la déta- 
veur du peuple, en lui découvrant la vraie haine qui les anime se- 
crétement contre le maréchal de Mac Mahon: de la cette tartuferie 
politique sous le masque de laquelle ils se sont montrés devant lui, 
durant ce voyage, les plus pieux septennalistes dont la République 
puisse lui concilier la fot. Cette dissimulalion des radicaux ne trom- 
pera personne, assurément; au moins, sert-elle & témoigner que le 
septennst devient une réalité plus puissante; et cest a ce titre que 
nous devons les remercier d’avoir bien voulu laisser sourire au 
septennat leur viei'le et farouche austérité. 

Au nord comme 4 l’ouest, le maréchal de Mac Mahon a partout 
recueilli un souhait bien naturel dans l’inconsistance des choses ac- 
tuelles, le souhait de voir le septennat organisé par ces lois consti- 
tutionnelles qui furent trois fois promises 4 la nation en 4873, le 
45 février, le 24 mai et le 20 novembre; et lui-méme, par une pa- 
role que justifient, hélas! nos mille discordes, a convié a cette cuvre 
de bon sens et de patriotisme « les hommes modérés de tous les par- 
tis. » La France croit ! Assemblée capable encore de cette organisa- 
tion ; le maréchal de Mac Mahon l’y invite : plaise 4 Dieu qu’elle ne 
décoive pas celle confiance supréme et qu’elle réponde & ce dernier 











1450 QUINZAINE POLITIOUL. 


appel! L’loquent et sincére évéque d’Orléans le disait avec rai 
un député de l’extréme-droite, quelques jours aprés la funeste 
lition du 16 mai : « La droite tout entiére, sauf les sept absten 
nistes, a volé la prorogation et le septennat. Ce septennat, ell 
fait. Voulait-elle donc qu’il ne fit qu’une comédie? Ces lois ca 
tutionnelles, elle s’est engagée & les faire. N’était-ce donc 1a q 
engagement dérisoire? » Oui, il faut consolider le septennat, 
peine de le rendre impuissant et ridicule. Outre que la logique 
loyauté lexigent, on peut affirmer, selon le mot si exact et si ¢ 
gique de Mgr Dupanloup, que « c'est la seule chose pratique, la: 
chose possible ; » et, nous lajoutons avec lui : « On ne peut: 
prendre en Europe que nous nous refusions & constituer le gov 
hement que nous avons volé, el dans le sens, les conditions e 
termes mémes ot nous l’avons voté; que nous ne nous oppor 
pas aux menaces présentes du radicalisme ; que nous nous melti 
par nos divisions, ala merci de V’inconnu le plus terrible ; que! 
laissions s’achever, de gaieté de coeur, notre ruine au dedans, 1 
déchéance au dehors. » Libre aux chimériques de mépriser I'a 
Tité de ces conseils ; mais qu’ils nous apprennent d’abord oii 
leur majorité, dans Assemblée ct dans la nation, pour élever m 
tenant aux destinées de la France un autre abri que celui de ce 
tennat, devenu le refuge de notre paix sociale et de tant d'c 
rances brisées ! Libre aux impatients d’en demander la destruct 
mais qu’ils nous prouvent auparavant que sur ses ruines ce qu 
dressera, ce n’est pas la république radicale avec ses torche 
l'empire avec ses chaines ! Pour notre part, nous croyons plus 
bien que plus modeste, de donner au septennat les bases de ce: 
constitutionnelles dont il a besoin ; et nous ne voyons pas, a la di 
de l’Assemblée, un conservateur intelligent qui ne puisse rey 
ces déclarations faites par M. de Rességuier dans la lettre plein 
sens politique et de généreux sentiments qu’il adresse & ses élect 
du Gers : « Je volerai ces lois sans hésitation, parce qu’en appé 
le maréchal au pouvoir septennal, nous les lui avons promise: 
que c’est un engagement d’honneur auquel nous ne faillirons 
Je les voterai parce que, sans elles, la dissolution, tot ou tard in 
table de I’Assemblée actuelle, nous livrerait fatalement aux has 
des plébiscites et aux convulsions de V'anarchie. Je les voterai er 
parce que, seules dans |’état présent des choses, elles peuvent, 
régime transitoire auquel le maréchal de Mac Mahon laissera 

nom, faire une période féconde et bénie, utilement employée 
tous les bons citoyens a la pratique d’un gouvernement répara 
qui sera, si mes voeux sont exaucés, un acheminement vers la 


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QUINZAINE POLITIQUE. 4431 


narchie, et que j’appellerais volontiers le noviciat de nos institu- 
tions détinilives. » 

Dans cette méme lelire, M. de Rességuier a mis heureusement 
en lumiére une vérité plus qu’opportune : c’est que « les principes, 
a eux seuls, ne suffisent pas pour sauver un peuple, un tréne, un 
Etat, et qu’ils n’ont d’efficacité pratique qu’en raison de la sagesse 
et de I’habileté avec lesquels ils sont appliqués. » Une telle vérité 
est singuliérement utile dans notre pays. Qui ne sait, par notre his- 
toire, qu’une confiance excessive dans la valeur des doctrines, une 
confiance qui se repose sur la puissance miraculeuse des maximes 
bien plus que sur le nombre et les vertus des sages, est une des 


, Présomptions les plus communes a nos partis et les plus funestes a 
' notre pays? Qui ne sait que c’est 14 une des erreurs famili¢res a cet 
“esprit francais, amoureux de l’absolu, habitué aux spéculations de 


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l'idéal, avide de formuler des régles, fier des mots qu'il invente et 
enclin 4 juger tout possible avec une constitution dument tracée 
sur le papier ou une devise pompeusement inscrite sur un drapeau? 
Il y a, en France, d’un cdté de la nalion et de l'autre, une sorte de 
mysticisme aveugle qui, certain d’avoir avec soi les principes et 
Dieu, s’en va, en politique, les yeux Jevés au ciel et dédaignant la 
terre, comme s'il lui était indifférent de s’aider soi-méme et d’avoir 
aide des circonslances et des hommes. Malheureusement, c’est 
bien parmi nos imperfections et nos vices, avec le secours des 
meurs et du temps, que les gouvernements ont a régner; et cette 
haute spiritualité n’empéche pas qu’a l’expérience on constate bien 
vite que les principes, toute céleste qu’en soit l’origine, sont des 
forces incomplétes et méme parfois vaines, s‘ils n’ont pour leur 
empire ou leur défense |’assistance d’honnétes gens vaillants et ca- 
pables. Il ne faut pas seulement aux royaumes des institutions; il 
faut aux princes et aux ministres les mérites de l’esprit et du cceur, 
il leur faut les fermes desseins et les bons avis. La Restauration 
avait, pour garantir sa durée, des principes auxquels ne man- 
quaient ni la gloire ni la solidité. Elle tomba cependant, et quel jour? 
le jour ol, comme le remarque M. de Rességuier, « prévalut dans 
les conseils de la royauté une politique malhabile. » 

Les principes ont leur force et sont nécessaires aux hommes; mais 
les vertus des hommes, leur virilité et leur sagesse, ne sont pas 
moins nécessaires aux principes. Voila une vérité de sens commun 
que M. le duc de Broglie avait exprimée dans ce discours prononcé 
au lycée d’Evreux, dont la mauvaise foi des uns et la niaiserie des 
autres ont tant abusé pour le calomnier. M. de Broglie, on s’en sou- 
vient, avait recommandé & ses jeunes auditeurs cet esprit de pru- 
dence et cette énergie de caractére qui fong l‘homme et le citoyen 


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1432 QUINZAINE POLITIQUE. 


d'un pays libre; il avail dit que « rien, pas méme les meil 
stitutions politiques, ni aucun principe de gouvernement 
ou si juste qu'il fat, ne pouvait y suppléer. » Nos doctri 
perbes se sont halés de s’écrier qu’il engageait la jeunes 
noncer soit 4 la recherche des bonnes institutions, soit 41: 
des buns princires. » Aux malveillants qui triomphaies: 
ment de « cette immorale sottise, » en la lui prétant, N. 
a répondu sans peine dans le banquet agricole de Thiberv 
que j’ai dil, et ce que je répéte, c’est qu’aucune institution 
ne saurail se passer, chez ceux qui y vivent soumis, des qu 
font ’homme et le citoyen; tandis que ceux qui posséder 
mémes cet ensemble de qualités civiles peuvent, sans dese 
Vavenir, traverser ces crises révolulionnaires ou les instilo 
faillent. » Les anciens avaient un adage bien connu: «{ 
sine moribus? » A moins que le contraire ne soit devenu trai, 
que dans notre sicle les lois ne puissent tout et que les a 
soient inutiles, il faut bien avouer que M. de Broglie avai 
dans un conseil moral et politique une maxime chére jadis 20 
trats de notre vieille monarchie, comme elle Iayait éé i « 
république romaine. Avait-il donc mérité que tant dinjurs' 
aboyer & sa suile, ou que, par une orgueilleuse pudeur, ta 
dains magnifiques feignissent de se détourner de lui? 

Un homme qui, de l’adolescence a sa _ lointaine vieillesse 
jamais cessé de faire régner dans son Ame ce beau préep! 
vir, et qui, prés de la tombe of il allait disparaitre dans |< 
a eu la doulcur d’entendre la chute de la France avec le 
nos puériles et cruelles disputes, lui dont la main avail tou 
destinées de notre patrie ct dont la voix avait retenti dans! 
solennels débats, M. Guizot, est mort. Professeur, histones. 
politique, chrétien et philosophe, il avait honoré la France 
tes ses gloires et toutes ses vertus : elle peut s’incliner ave 
grets devant son cercueil; il lui a donné de graves lecon: 
probité de sa vie, la constance de ses idées, la dignilé de + 
tére, son gout du respect, son austére amour de Jautol 
Pordre, sa fidéle habitude du travail, sa noble et fidére | 
Cetle sévére et un peu hautaine grandeur nous plait, pour | 
de la France, parmi la foule de talents ou de génies qui fo 
ce siécle le chceur de nos renommées, foule remuanite, caf 
légére, montant 4 presque toutes les cimes et descendai 
que toutes les bassessrs. Il a commis des erreurs et des fa 
méme s'est reproché d’avoir participé a la coalition qui re 
ministére de M. Molé, coupable alliance d’ambitions imprt 
auxquelles échappait, dans leurs calculs, la vue du tort« 


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QUINZAINE POLITIQUE. 1433 


saient au régime parlementaire. A notre tour, nous lui reprochie- 
rions d’avoir méconnu les usages salutaires et les vraies nécessités 
de ce régime, en s’obstinant, dans son ministére de 1848, 4 braver 
par son inflexible attitude les coups sous lesquels la monarchie pou- 
vait et devait périr avec lui. Mais rappelons aussi qu’il a été en Eu- 
rope l’éloquent publiciste de la monarchie constitutionnelle, le théo- 


‘ ricien de ses droits, le propagateur de ses libertés ; rappelons qu'il 


sut, avec une courageuse et sagace vigilance, garder 4 notre pa- 
trie ces bientaits de la paix, dont, plus tard, dans la honte et les 
calamités de nos désastres, nous avons appris 4 mesurer la fécon- 
dilé. 

A quatre-vingt-sept ans, si loin de ce monde et si prés de Dieu, 
M. Guizot écrivait encore des pages pour notre histoire; et, jusque 
parmi ses derniers soupirs, ce grand serviteur de notre pays mur- 


- murait 4 ses enfants ces mots : « Servez bien la France, elle est 


souvent difficile 4 servir, mais il faut la servir, la bien servir! » 
Touchante insistance de son patriotisme 4 laquelle nos partis, non 
moins que ses petits-fils, devraient laisser s’attendrir leurs cceurs. 
Comme notre éminent directeur, M. Léopold de Gaillard, I’a dit 
dans une belle étude, faite de traits vifs et justes, que le Corres- 
pondant envie au Comtat, « les partis du moment ne pardonneront 
pas 4 M. Guizot de n’avoir jamais appartenu 4 aucun d’eux. Il n’a 
pas voulu s’avancer jusqu’a la République ot sa raison ne voyait 
qu'un gouffre, nireculer jusqu’a l’'Empire, qu'il avait connu dans sa 
jeunesse, et quil regardait comme le pire déguisement du despo- 
tisme. En atlendant que le calme fat rétabli dans les esprils et que 
son idéal de monarchie constilutionnelle put reparaitre a horizon, 
il conseillait 4 tous, 4 ceux qui sont déja engagés dans la vie pu- 
blique comme 4 ceux qui se préparent a y faire leurs débuts, de ser- 
vir de tout leur dévouement et de tout leur patriotisme le pouvoir 
intérimaire et réparateur du maréchal de Mac Mahon. Osons le dire 
aux fiers politiques qui vont en sourire de pitié, le plus grand esprit 
de ce temps, l’ame la plus haute, le coeur le plus résolu, l’orateur le 
plus éloquent, le plus illustre des anciens ministres de la monarchie 
libérale, M. Guizot est mort septennaliste. » 

A l’extérieur, aucun événement deécisif. L’'Espagne conlinue de 
s’agiter dans la rage implacable de sa guerre civile et le désordre de 
ses nombreux partis. La vanité de Serrano a recu les caresses des 
deux ambassadeurs d’Allemagne et d’Autriche : ils n’ont toutefois 
salué en lui que « monsicur le duc, » sans faire la moindre politesse 
asa république. A Bilbao, on féte les commandants des canonniéres 
prussiennes; ils vont présider aux feux de la place, sur les hauteurs 
d’ou Morales tire sur les carlistes. Aux bords de |’Ebre, ont eu 





1434 QUINZAINE P 


jeu de nouveaux combais, qui s 
grande bataille. Vaincue, l'armée 1 
en plus molle et lasse dans ces ha 
ne guide sdrement ses officiers, n'a 
route de Madrid s’ouvrirait devant 
fois, de s’aventurer dans les plaine 
TVépoque ot l'insurrection des can 
Jité. A en croire, d’ailleurs, de séri 
actif dans les conspirations et si n 
presque tous les bénéfices de l’'aude 
méc qu'il parul avoir un moment, | 
trahisons, les coléres se mulliplier 
eux-mémes, malgré la dictature qui 
ment tout haut les successeurs qui r 
présidents, généraux, faiseurs de co 
sauveur; sclon Ja coulume espagnol: 
pacifiquement une prochaine révolu 
raconter a la postérité madriléne ce 
huit mois. En France, « tout arrive, 
se prévoit et se prépare. Nous ne sc 
accidents qui peuvent survenir a Mac 
ment, ne le sera pas plus que nous. 
Trop mobile et trop bruyante, lam 
l'Europe : elle éveille autour de l’Alle 
plus nombreuses et jalouses. La fir 
commence, dit-on, 4 suspecter son a 
certaines combinaisons que semble n 
Bismark : il ne saurait plaire au peu; 
indépendance dans cette unité toujo: 
chirée de l’Espagne. En Angleterre, 0 
sourdement et mystérieusement agile 
mattrisé la fortune 4 Duppel, 4 Sado 
de vouloir déchatner une nouvelle gu 
tous les petits peuples, en réservant | 
nale, contestent 4 l'Allemagne le code 
ses usages mililaires, au profit de ses v 
du despotisme des Allemands dans a 
encore obéi au traité de Prague. En Si 
cations du « particularisme » n’ont p 
dégage peu a peu des liens of lense 
rapproche de plus en plus de la Russi 
de celle de M. de Bismark en Espagne 
si elle ne s'est rompue, s'est au moin: 


QUINZAINE POLITIQUE. 4435 


fin, s’irritent et grondent, 4 la nouvelle que Serrano oserail céder 
Porto-Rico 4 l’empire allemand. Sans exagérer l' importance de ces 
signes, n’y parait-il pas pourtant que la suprématie de ]’Allemagne 
tient aujourd’hui l'Europe moins complaisamment inclinée sous ses 
mienaces qu’il y a quatre ans? Et n’est-il pas plus que jamais légitime 
de se confier au temps et 4 Dieu, selon les enseignements de Vhis- 
toire, pour attendre patiemment une de ces heures ou I'Europe se dé- 
livre des grandes dominations qui l’oppriment, comme elle fit de 
celles de Charles-Quint, de Louis XIV et de Napoléon I*? 

L’histoire des Etats-Unis ne permet plus 4 nos déclamateurs popu- 
laires d’en vanter le régime comme le gouvernement idéal de l’hu- 
manité. A les entendre, la république avait, par dela ]’Océan, le 
vrivilége de préserver ses citoyens et des maux et des vices qui, en 
Europe, travaillent la monarchie. Que sont devenues cette innocence 
et cette félicité? Ce ne sont plus seulement ses libertés tant vantées 
que la république américaine restreint, comme aprés la guerre de 
la sécession, par la loi martiale et l'état de siége. Ce n’est plus assez 
que cet avilissement cynique de ses magistratures, que cet ignoble 
encan de ses élections, que cette dilapidation de ses deniers publics, 
que cette violence et celte brutalité des mceurs. « Anarchie, misére, 
corruption, insurrections et effusion de sang! » Voula les cris que 
pousse le New-York Herald 4 la vue des calamités et des crimes qui 
désolent le Sud et plusieurs des Etats du Nord. Depuis deux ans, on 
se dispute le pouvoir par les armes dans |’Arkansas et la Louisiane: 
la légalité n’y est qu'un jeu, les lois changent au gré des partis et 
selon leurs besoins. Aujourd’hui, Grant lui-méme écrit qu’il se fait 
dans le Sud « des atrocités » qu’un peuple civilisé ne peut tolérer. 
Noirs contre blancs, ou noirs entre eux, se batlent avec fureur : on 
pend, on assassine, on massacre; c'est & la fois la guerre civile et la 
guerre de race; la lutte et le trouble régnent dans huit Etats; de 
grandes villes se dépeuplent, de riches campagnes deviennent des 
déserts. Ainsi s'expient les fautes commises par le Nord aprés sa 
victoire. Il ne s'est pas contenté d’affranchir les esclaves; il les a 
dotés, malgré leur incapacilé morale, de tous les droits politiques 
dont il privait, en ce temps-la méme, la plupart de leurs anciens 
maitres, ses vaincus. Le parti républicain, pour se concilier leurs 
suffrages, a encouragé les noirs dans leurs ressentiments ; Grant, au 
moment de sa réélection, a été plus que complaisant a leurs préten- 
tions et-a leurs vengeances ; et maintenant méme, si peu puissante 
que soit son autorité au milieu de ces désordres, si peu efficace que 
la constitution et le fédéralisme rendent son pouvoir dans ces con- 
flits intérieurs des Etats, Grant, jaloux de son ancienne popularité 
el avide d'une troisiéme présidence, diminue encore a dessein ses 


wme b 


7. a oe Om 


4456 QUINZAINE POLITIQUE. 


moyens d’intervention, et laisse les forces dont il dispose oisive ¢ 
immobiles autant qu’il peut: ne faul-il pas qu’il se ménagelsias 
des gens de couleur? 

Tandis que ces terreurs planent sur les Etats-Unis et queca tr 
{es présages annoncent un avenir plein de difficultes et deers. 
république noire de Haiti achéve sa destinée dans la dicaae. ‘is 
se le rappelle : les adversaires du président Geffrard le forcaietti's 
retraite, en 1867. Une nouvelle constitution s’élaborait : co pai 
le pouvoir exécutif sous la dépendance des deux assembiés. ‘de 
des députés et celle des sénateurs ; on limitait 4 une durée de «z:tre 
ans le régne de la présidence ; enfin, on confiait le gouvernemaa 
général Salnave. Bientét les amis de Geffrard s’insurgeaieit. Si 
nave, parmi les embarras de cette guerre et les tracas de {apps 
tion, réclamait une autorité plus libre et plus forte. Celle amlitisn 
lui suscilait des ennemis dans Iles deux Chambres : apres divers 
combats, il était défait, arreté, fusillé, et remplacé en 1810 parua 
autre général, Saget Nissage. La présidence de celui-ci devai: fur 
cette année, au mois de mai. Or, que fait-il? A la maniere dus 
empereur romain, il désigne le général Domingue pour éire 40 
successeur ; il le nomme généralissime, le proclame president, & * 
retire. Domingue parle en maitre aux sénateurs et aux depulés: de 
vant ses menaces, la plupart s’enfuient. Domingue priealursse cat 
taines d’organiser des élections: une élite d’électeurs dociles 4% 
volonté crée les Assemblées qu’il désire. On abolit Ja constilulioa. 
Domingue obtient de ces honnétes gens la sanction de toules 
usurpations : il sera généralissime ; 11 présidera huit ans au bot 
heur du peuple, en attendant une nouvelle constitution! Et wild 
comment la république de Haitia maintenant son César. Plaix a 
notre de s'assurer une meilleure fin ! 


Aocouste Botcuer. 


L’un des gérants: CHARLES DOUNIOL. 





PARIS. — IMP. SIMON RACON EY COMP., RUZ O’aRrURTS, 1. 








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